POUR QUI FAUT-IL PRIER
L'homme doit prier ; car la prière est un acte d'adoration et de respect et toute créature doit un tribut d'honneur et de soumission au Souverain Maître des cieux.
L'homme est pauvre et dans sa vie physique et dans sa vie intellectuelle et dans sa vie morale. Le vieil Homère a bien dit : " Tous les hommes ont besoin de la divinité. " Et mieux encore, le Fils de Dieu lui-même a dit : " Sine me nihil potestis facere, sans moi vous ne pouvez rien faire " (Jean xv).
Or il convient à l'être pauvre de tendre la main, au malheureux de demander du secours. Nous devons donc prier et d'abord nous devons le faire pour nous-mêmes. La charité bien ordonnée commence par soi-même. Et que de grâces nous avons à demander à Dieu ! Nous pouvons lui demander tout ce que nous pouvons légitimement désirer : " Quidquid recte optari potest petere licet, " dit le catéchisme romain. Ainsi il nous est permis de demander la vie, la santé, la délivrance des maladies, la fécondité de la terre, l'exemption de la misère, la rémission des péchés, le bonheur du ciel.
Nous trouvons des exemples de ces différentes prières dans l'Ecriture Sainte et dans la liturgie de l'Eglise. Ezéchias, sur son lit de mort, sollicite la prolongation de ses jours ; Elie demande la cessation de la sécheresse ; les Apôtres obtiennent par leurs prières la guérison des malades : Moïse élève les mains vers les cieux et la victoire obéit à son geste ; Le roi prophète implore la miséricorde divine et détourne par sa prière les coups de la justice vengeresse ; le bon larron demande à Notre-Seigneur la grâce de partager son royaume et il l'obtient aussitôt, malgré une vie de crimes et de désordres. Les Saintes Ecritures sont pleines de pieuses aspirations de l'âme tour à tour partagée entre les sentiments de la crainte, de l'amour, du repentir,
de l'espérance et de la reconnaissance. L'âme se tourne vers Dieu, quelque1 soient les besoins qu'elle éprouve ; car elle sait que Dieu est le centre de tous les biens, que lui seul suffit à enrichir, à soulager, à guérir, à donner la force et le pardon.
Nous pouvons donc demander à Dieu tout ce qui peut faire l'objet d'un désir honnête. " Hoc lied orare quod licet desiderare," dit saint Augustin.
Nous devons d'abord demander tout ce qui nous unit à. notre souverain bien et l'éloignement de tout ce qui nous en séparerait. L'amour de Dieu, la pratique des commandements, le bonheur du ciel, la fuite du péché doivent être le premier objet de nos demandes.
Nous pouvons aussi demander des biens de l'ordre temporel, puisque, selon l'expression de saint Thomas, ils peuvent être " l'instrument de la vertu. " Mais comme ces biens peuvent,, en certaines circonstances, être nuisibles à nos propres intérêts et surtout aux intérêts de notre âme, il faut que notre prière, quand elle touche à ces sortes de demandes, soit toujours faite en conformité avec la volonté de Dieu, d'une manière conditionnelle, si tel est notre plus grand bien ; puis la prière achevée, le mieux est d'abandonner le résultat à la bienveillante protection du Seigneur. 11 faut désirer les biens de ce monde d'une manière modérée et dépendant des intérêts de l'éternité ; d'abord le royaume de Dieu et sa justice, le reste comme moyen d'y arriver ou d'y conduire les autres. Alors tout nous sera accordé avec cette gracieuse libéralité et cette noble convenance que le Seigneur sait mettre dans l'effusion de ses bienfaits. " Quand nous cherchons d'abord les choses du ciel, dit saint Jean Chrysostôme, celles de la terre réussissent parfaitement."
Nous devons prier pour nous-mêmes ; nous devons aussi prier pour les autres. Tous les hommes sont frères ; ils descendent tous d'Adam et d'Eve ; ils ont tous dans les cieux un même Père qui les a créés à son image et à sa ressemblance, qui les aime comme ses enfants et les comble chaque jour de ses bien-
faits. Dieu veut que tous les hommes s'aiment entr'eux comme il les aime lui-même ; qu'ils se donnent des preuves de leur mutuel amour par de mutuelles prières ; qu'ils fassent une sainte violence à son cœur de père afin d'obtenir les uns pour les autres les biens qui sont nécessaires à chacun.
Jésus-Christ nous a fait un commandement précis d'aimer tous les hommes sans distinction de races et de nation. Sa volonté est que nous les aimions, sinon autant que nous-mêmes, du moins du même amour : " Diliges proxirnum tuum siciit teipsu?n, tu aimeras ton prochain comme toi-même (Math. 19). Et cette loi qui nous commande renferme tous les hommes dans notre cœur, nous fait aussi une obligation de prier pour eux tous. Notre amour serait en effet un amour stérile, s'il nous était permis de rester indifférent au sort de chacun et de ne rien faire pour le bonheur d'autrui.
Prions donc les uns pour les autres ; prions pour les plus jeunes, afin qu'ils conservent l'innocence de leur âme ; prions pour les vieillards afin que les derniers sentiers de la vie leur soient doux et faciles.
Bien que la charité nous prescrive de prier pour tous les hommes en général, il y a néanmoins un ordre à suivre dans l'accomplissement de ce devoir.
Il y a sur la terre des êtres de qui nous tenons l'existence et qui nous sont aussi chers que nous-mêmes. Un des devoirs les plus doux à remplir pour un cœur délicat, c'est celui qui consiste à payer la dette de reconnaissance qu'il a contractée à l'égard de son père et de sa mère, en invoquant souvent Dieu pour ceux qu'il doit tant aimer. Quel est l'enfant qui pourrait ne pas désirer le salut de son père et de sa mère et n'y pas travailler dans la mesure de son pouvoir ? Quel est le père, quelle est la mère qui pourrait voir son enfant bien aimé exposé aux plus redoutables périls et ne pas adjurer Dieu d'aller à son secours ? Que chacun prie donc pour les siens : le mari pour sa femme, celle-ci pour son mari ; les parents pour leurs enfants, les enfants pour leurs parents, les frères les uns pour les autres et ainsi des autres parents.
Prions pour l'Eglise dont nous avons le bonheur d'être les
enfants. Supplions Dieu de protéger sa sainte épouse, de veiller sur elle, de la couvrir de sa toute puissance, de faire revivre dans son sein la foi et la piété des premiers siècles.
Prions pour le Souverain Pontife, le pasteur universel du troupeau de Jésus-Christ ; demandons à Dieu de lui donner l'esprit de sagesse et de conseil qui l'aidera à diriger la barque de Pierre au milieu des difficultés de la route et lui indiquera le moyen de viser au but avec force en disposant tout avec suavité : Attîngit usque ad finem fortiter et disponit omnia suaviter " (Sap. 7).
Que les fidèles prient pour les évêques ; qu'ils demandent à Dieu de faire en sorte que tous les évêques aiment d'un amour infatigable l'Eglise qu'ils ont épousée, que leurs forces soient inépuisables comme leur dévouement, qu'en tous lieux ils soient entourés d'une couronne de chrétiens fidèles aux saintes lois de l'amour filial. Comme elle est profondément vraie cette parole de Ignace d'Antioche : " Il faut que tous, mais surtout les prêtres, soient un rafraîchissement pour le cœur de l'évêque. " L'âme, quelque petite qu'elle soit, qui verse une goutte de rosée sur le cœur de l'évêque ne sait pas tout le bien qu'elle fait. k' Je prie pour vous, dit saint Jean Chrysostôme à son peuple, parce que vous êtes tous enfermés dans mes entrailles paternelles, non seulement à l'église, mais dans la solitude de ma maison ; je prie pour vous, mais il est bien plus juste encore que vous priiez pour moi. "
Que les fidèles prient pour les prêtres, pour ceux qui conduisent les âmes dans les voies du salut et qui ont besoin pour cela de lumière, d'appui, de consolation. Ils ne cessent de dire avec l'Apôtre à ceux dont ils omt charge : " Priez pour nous, ora pro nobis " (I Thés. v). Que les fidèles conjurent le Seigneur d'éclairer les prêtres de ses lumières, de les fortifier par sa grâce. de leur communiquer ce feu sacré qu'ils sont chargés d'allumer dans tous les cœurs, de les pénétrer de ces sublimes vérités qu'ils doivent enseigner aux autres. Les prêtres dépensent généreusement leur vie dans des dévouements obscurs que le inonde ignore souvent mais que Dieu doit bénir, car il connaît les vœux et les désirs qui remplissent leur cœur pour le bien du troupeau qui leur est confié. Puisse l'affectueuse prière des fidèles, pour
le bonheur desquels ils se sacrifient, être pour eux un rafraîchissement.
Eux aussi déposent tous les jours leurs prières sur l'autel ; ils demandent pour leurs ouailles la lumière plus vive de la foi, la pureté de la vie, la persévérance dans le bien, la joie et la sérénité de l'âme, le bonheur au milieu des vicissitudes quotidiennes <le l'existence et la mort des justes comme une couronne d'une belle vie : " Non cessamus pro volris orantes " (Cor. i).
Nous devons prier pour les justes afin que ces âmes pures ■continuent à attirer sur la terre les regards et la miséricorde de Dieu afin qu'elles grandissent chaque jour dans les voies de la perfection ; mais si la charité chrétienne nous fait un devoir d'aider par nos prières les saints à se maintenir dans la bonne voie, elle nous prescrit aussi de faire tous nos efforts pour ramener les pécheurs à la pénitence et les arracher à l'abîme où ils sont plongés. Nos prières ne doivent pas seulement avoir pour fin de conserver à Dieu les âmes qui l'aiment mais encore de lui rendre celles que le démon lui a enlevées. Du reste prier pour les pécheurs c'est parfaitement entrer dans les sentiments de Jésus- ( 'hrist qui a passé sa vie à rechercher la brebis égarée pour la charger sur ses épaules et la ramener au bercail, qui a tout fait pour la conversion des pécheurs, qui a souffert et qui est mort pour les racheter. Ce n'est pas pour les justes, mais pour les pécheurs, ce n'est pas pour ceux qui se portent bien, mais pour ceux qui sont malades qu'il est venu sur la terre, nous dit-il : 41 Venit Films hominis salvare quod perierat, " le Fils de l'homme est venu sauver ce qui était perdu" (Math. xvni).,Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais ceux qui sont malades qui ont besoin du médecin. " Ce ne sont pas les justes mais les pécheurs que je suis venu appeler " (Math. ix).
Bien plus il nous déclare lui-même qu'il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour quatre vingt dix neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. Et iL ajoute : " Je vous le déclare, il y aura une très grande joie parmi
tes anges de Dieu, lorsqu'un pécheur seulement fera pénitence (Luc, xv).
Les pécheurs sont nos frères ; nous sommes tenus de venir à leur secours ; ils sont morts à la vie de la grâce, nous devons leur tendre les mains pour les arracher au tombeau du péché. Nous devons, à l'exemple de l'Eglise et de tous les saints prier avec ferveur pour le retour à leur Père céleste de ces malheureux enfants prodigues. Saint Alphonse de Liguori nous dit : " Dès qu'on aime Dieu et que l'on considère l'amour qu'il porte aux âmes et tout ce que Jésus-Christ a fait et souffert pour leur salut, et le désir qu'a le Divin Sauveur que nous priions pour les pécheurs, comment est-il possible de voir avec indifférence tant de malheureux qui vivent séparés de Dieu et esclaves de l'enfer ? Comment est-il possible de ne pas se sentir excité à supplier fréquemment le Seigneur de les éclairer et de leur donner la force de sortir de cet état déplorable dans lequel ils dorment et vivent comme perdus sans retour ? "
La charité chrétienne ne se borne pas aux âmes qui vivent sur la terre ; elle franchit les limites de ce inonde pour aller visiter les âmes qui ne sont pas assez pures pour entrer au ciel et qui sont dans ce lieu d'expiation qu'on appelle le purgatoire. Là elles souffrent et l'Eglise nous dit par le Concile de Trente que nous pouvons les secourir et abréger leurs châtiments par les -sacrifices et la prière. " Sancta et salubris est cogitât io pro defunctïs exorare ut a peccatis solvantur, c'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. "
Et parmi ces âmes qui souffrent il en est qui autrefois nous furent chères. C'est peut-être une mère qui nous aimait de toute la tendresse de son cœur et que nous chérissions de toute l'ardeur du nôtre ; c'est peut-être un père qui nous comblait de caresses et de bienfaits et que nous avons pleuré de toutes les larmes de nos yeux quand la mort est venue nous l'enlever. C'est un frère, une sœur qui faisaient les délices de nos premières années. C'est
un enfant qui faisait notre espérance et notre bonheur. Pourrions-nous les oublier? Il n y a que quelques mois, tout au plus quelques années qu'ils nous ont quittés et nous ne penserions plus à eux ! Les larmes que nous avons versées sur leurs tombes auraient-elles déjà étouffé toute notre affection ? Et c'est au moment où elles ont le plus" besoin de nous que nous les délaisserions ! Si les sacrifices qu'ils nous demandent nous coûtaient beaucoup, nous serions moins coupables de les leur refuser, mais ils sont si faciles ; quelques prières leur feraient le plus grand bien. Du fond de leur gouffre de feu, ils crient vers nous ; ne fermons pas impitoyablement les oreilles pour ne pas les entendre.
Prions donc pour ces âmes qui nous étaient chères, pour ces malheureux, frères, sœurs, parents, amis qui nous aimaient sincèrement et qui implorent notre secours. En le faisant nous serons agréables à Celui qui a dit : "Je me souviendrai d'un verre d'eau donné en mon nom. " Nous soulagerons ces âmes torturées dans le feu du purgatoire ; nous accumulerons beaucoup d'actes de charité ; nous nous préparerons des trésors de mérites pour le ciel et nous nous ménagerons dans le paradis beaucoup d'amis qui, un jour, viendront nous en ouvrir la porte.
Nous ne devons pas en effet l'oublier. Ces âmes, une fois délivrées par nos prières, se souviendront de nous auprès de Dieu dans le ciel ; elles plaideront notre cause ; elles travailleront à nous obtenir les grâces dont nous avons besoin et nous rendront* avec usure le bien que nous leur aurons fait. . . Non* aurons été leurs anges libérateurs ; elles deviendront nos anges gardiens, nos anges protecteurs ; elles nous aideront à parvenir au séjour du bonheur éternel que nous leur aurons ouvert.
Un grand peintre Hippolyte Flandrin, décorant l'église de saint Paul à Nîmes, eut une pensée extrêmement délicate. Il inscrivit dans les plis du vêtement du Christ, tout près de son cœur, les noms de son père et de sa mère, de toas ceux qu'il avait aimés, vivants ou morts. Ce n'est que longtemps après qu'on fit cette touchante découverte dont l'artiste n'avait parlé à personne.
Aimons à nommer ainsi dans nos prières les personnes que»
nous aimons le plus. Ce sera en quelque sorte inscrire leurs noms dans le Cœur de Jésus-Christ. C'est dans ce cœur adorable4 que nous nous retrouverons un jour au paradis.
Tous les saints docteurs de l'Eglise nous disent que la prière c'est la chaîne d'or qui suspend la terre au ciel, le lien sacré qui attache le monde visible au monde invisible, la créature au Créateur, le temps à l'éternité. C'est la citadelle qui abrite l'âme, le rempart que toutes les forces de l'enfer ne sauraient renverser et l'armure puissante qui donne infailliblement la victoire. C'est encore l'échelle mystérieuse au pied de laquelle nous dormons, la tête appuyée sur les dures épines de la vie; et au sommet sont les anges qui toujours montent et descendent emportant nos vœux et nos désirs et nous rapportant d'ineffables bénédictions et de suaves espérances. Pour résumer en un mot l'enseignement de l'Eglise, la prière est la force cachée qui soulève la terre jusqu'au ciel et abaisse le ciel jusqu'à la terre.
C'est ainsi qu'autrefois les chrétiens entendaient ce noble et pieux exercice ; la prière était toute leur vie, leur richesse principale, leur secours continuel au milieu des nombreux besoins de leur vie. Ils ne comprenaient pas la vie de l'âme sans la prière. Ils la regardaient comme le principe de leur bonheur même temporel, la cause de leur succès, la source de tous les biens. C'était du reste l'application permanente de cette parole de l'Evangile : " Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. "
Un trop grand nombre de chrétiens aujourd'hui n'entendent plus ce langage et ont perdu l'intelligence des grandes vérités chrétiennes. La prière n'est plus pour eux la grande ressource et la pensée principale de la vie.
Puisse Dieu faire comprendre à ses enfants que seuls nous ne pouvons rien dans l'ordre surnaturel ; que la sève qui vivifie notre âme. c'est la. grâce, et cette divine sève circule dans nos âmes par la prière. C'est ce qui faisait dire à saint Bonaventure: " Sans la prière notre âme est un vrai cadavre. "