À oté de la rampe, comédies & saynètes
L'idée alors nous vint de vous offrir Hamlet. Tout marchait à ravir, décors, chant et ballet;
CHANGEMENT D£ SPECTACLE
Mais Tonilire du vieux roi vint à lomber malade D'une indigestion de homard en salade.
On mit pour cette fois la musique au rancart. N'avions-nous pas Molière, à défaut de Mozart ? Quoi jouer, le Tartuffe ou bien le Misanthro'pe ? (lar nous ne donnons pas dans ce genre interlope Dont monsieur Dumas fils est le pontife-roi, Qui prêche la morale en chiffonnant la loi.
Oui, nous sommes, messieurs, des pères de famille, Qui voulons que la mère amène ici sa fille. Surtout quand cette fille est agréable à voir.
Le Tartuffe passait finalement ce soir.
Nous avions un acteur pour chaque personnage :
L'aimable Marianne et Gléante le sage,
Valère, Orgon, Dorine au verbe impertinent,
Monsieur Loyal, Damis, et tous, jusqu'à l'exempt.
Notre Tartuffe était un admirable drôle :
Un homme politique, inventé pour le rôle ;
Mais Elmire surtout eût fait sensation.
Belle, des diamants, assez de diction.
Afin de r.ijeunir l'ouvrage de Molière,
Qui commence, entre nous, à sentir la poussière.
On s'était décidé d'un acte à l'augmenter;
Monsieur... Machin avait bien voulu l'ajouter.
L'entreprise pourrait sembler un peu hardie.
Mais notre auteur l'avait conduite avec génie.
Tartuffe revenait tout à fait transformé :
Pour Voltaire il s'était d'un grand zèle enflammé ;
CHANGEMENT DE SPECTACLE
Il passait pour assez enclin au darwinisme
Et même était suspect d'un peu de mormonisme ;
Aux courses il était très ardent au betting,
Et le soir se montrait volontiers au Skating ;
Mais il restait d'EImire un soupirant fidèle
Et d'un éternel feu se consumait pour elle,
Portant son petit chien, faisant valoir ses mots,
Et le dimanche au Bois promenant ses marmots.
Au bésig-ue d'Orgon il faisait la ; artie,
Et le bonhomme étant mort d'une apoplexie,
Il jetait quelques tleurs à son enterrement.
Et devenait l'époux d'EImire au dénoûment.
L'invention était d'une morale exquise;
Le Théâtre-Français, sans doute, nous l'eût prise.
Un risible incident vint compromettre tout.
Vous connaissez la scène, un peu bien haute en goût,
Où le fourbe médite un coup épouvantable
Contre Orgon, deux fois mal à l'aise sous la table.
L'époux de notre Elmire, un époux tout de bon,
• — Ancien courtier en vins — le plus jaloux barbon,
Voulut absolument faire ûter cette scène,
Pour l'honneur et les mœurs la déclarant malsaine.
« Vous pouvez bien, dit-il, d'une scène abréger
Le Tartuffe, qu'on va d'un grand acte allonger. »
Nous eûmes beau montrer qu'elle était nécessaire
A l'intrigue, morale au fond, rien n'y put faire ;
Et faute de pouvoir convaincre ce vieux fou.
Tartuffe rejoignit Guillaume Tell au clou.
C'était décourag-eant.
Nous montâmes Orphée,
CHANGEMENT DE SPECTACLE
De monsieur Ottenhach. — Vous approuvez l'idée? Nous avions dépensé cent ving^t-cinff mille francs En costumes, décors et trucs mirobolants, Et notre Olympe aurait charmé le vieil Homère. Mais madame Junon si bien fit la commère Qu'elle mit tout en feu. C'était le Parlement An moment de voter un sous-amendement.
Vénus montrait le poing à Minerve et Diane, Junon appelait Mars fantassin et vieil âne; Eurydice y laissa la moitié d'un chignon, Et l'on dut insérer l'Amour au violon.
Un obstiné guignon nous fermait le théâtre. Pourquoi continuer la lutte opiniâtre ?
Un savant très connu, surtout à l'étranger, Par une conférence ottVit de tout sauver. Chacun de vous ici sait qu'une conférence Est un air varié sur l'art ou la science : Tel monte dans la lune et tel fouille la mer ; L'un dissèque Rubens, l'autre scalpe Mesmer. Le sujet fut : la Biche au temps préhistorique ; C'était fier d'analyse et puissant de critique. Le conférencier, émule de Darwin, S'efforçait de prouver, et nullement en vain, Que, si les hommes ont le singe pour ancêtre, La biche, de la femme est l'aïeule peut-être ; Il appuyait cela dune forte raison.
Mais qui ne serait pas en ce lieu de saison. Bref, nous dûmes prier, par motif de décence, Ce monsieur de porter ailleurs sa conférence.
CHANGEMENT DE SPECTACLE
11 ne nous restait plus que Guignol ou Bidel, Ou les deux — le lion croquant Polichinel ; Mais le fauve, trouvant le festin trop sommaire, Eût demandé, peut-être, une entrée au parterre. Nous avions bien de tout essayé cette fois, Et, comme un directeur de province aux abois, Que la grippe poursuit d'une implacable haine, Nous allions afficher : Relâche — par déveine ; Mais c'eût été féroce, au tout dernier moment, De renvoyer bredouille un public si charmant. Ne pouvant vous offrir des recherches de prince. Il nous faut vous traiter d'une façon plus mince, Et vous faire agréer un modeste ambigu, Mouillé d'un petit vin, à défaut d'un grand crû. Si quelque spectateur d'un mauvais caractère A nos raisons, pourtant, demeurait réfractaire, Nous l'inviterions à passer au guichet.
Pour ravoir son argent, grossi de l'intérêt.
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