‹ À oté de la rampe, comédies & saynètesChapitre 12 sur 100 · SCÈNE IV Les Précédents, L'ÎNCONNUE, DUBOIS · texte numérisé non relu

SCÈNE IV Les Précédents, L'ÎNCONNUE, DUBOIS

LE MARQUIS, toujours au fond delà scène.

De ce côté, belle dame, de ce côté ; prenez g-arde au détour de l'escalier... Dubois, tu me voles sur les flambeaux; on n'y voit goutte, vraiment.

L'inconnue paraît, suivie de Dubois qui tient des flambeaux. — Elle est en costume de Circé, comme on le portait alors. Le haut du visage est caché par un masque en velours noir, qui ne laisse à découvert que la bouche et le menton.

l'inconnue.

Un moment, monsieur le marquis, que je vous rappelle l'engagement que vous avez pris pour me faire consentir à vous suivre ici. Je garderai mon masque toute la nuit, et vous ne chercherez pas à connaître mon visage jusqu'à ce que sept heures sonnent à cette pendule.

, LE MARQUIS

Encore!...

Ah! je le veux, et vous m'avez juré que je serais obéie.

LE MARQUIS

Quel enfantillage!,..

l'inconnue.

Ma coquetterie n'aura peut-être pas moins à souffrir que votre curiosité. Résignez-vous, ou tout est rompu entre nous. L'un de ces messieurs se fera certainement un devoir de me ramener au baL Allons, de la franchise! Je vois ce qui vous retient : vous craignez, avouezle, que cette envie de vous dérober mes traits ne cache un piège.

LE MARQUIS

Vous pourriez supposer?

l'inconnue.

Mais rassurez-vous, je suis jolie. Du moins, on me l'a dit quelquefois, et je ne me pique pas absolument d'incrédulité, malgi'é la mode.

LE MARQUIS

Madame, pardonnez-moi d'avoir tant insisté. Mais pouvais-je ne pas céder à la tentation de connaître en une fois tout mon bonheur? Je me soumets, puisque vous le voulez décidément, (changeant de ton.) Que je vous présente maintenant deux de mes amis, mes inséparables, comme vous voyez. Voici, d'abord, le chevalier de Lansac, un homme très dangereux pour la réputation d'une honnête femme; vous pouvez l'employer en toute sûreté si vous avez une amie à perdre.

Ah ! marquis, tu me fais injure.

LE MARQUIS

Je te flatte, veux-tu dire.

L INCONNUE

Monsieur le chevalier de Lansac!... Mais j'ai beaucoup entendu parler de vous dans ma province; l'on vante votre esprit, vos talents...

LE MARQUIS, présentant l'abbé.

L'abbé Migneron, un saint personnage qui fait ses dévotions dans le boudoir de Sophie Arnould. Membre de l'Académie des Arcades de Rome. On cite de lui deux charades insérées dans le Mercure, et un quatrain sur la mort de Phryné, la petite chienne de madame de Montesson.

l'inconnue.

Enchantée, monsieur l'abbé, d'approcher un homme qui a commerce avec les Muses.

l'abbé.

Commerce!... Ah, madame, un petit trafic, au plus.

LE marquis.

Maintenant, à table. Madame... Messieurs...

Ils prennent place.

LE CHEVALIER à l'abbé.

Que te disais-je?...

l'abbé, au chevalier.

Adorable...

l'inconnue.

Savez-vous, monsieur le marquis, que je me sens fort

oO LA FIN D'UN ROUÉ

effrayée, et que je regrette presque de n'être point, comme mademoiselle d'Éon, habile k l'épée et au pistolet?

LE MARQUIS

Et le sujet de votre terreur?...

l'inconnue.

Vous le demandez?,,. Je vous enlève au bal dans le moment le plus brillant, et déroute ainsi vingt projets d'intrigue, de coquetterie, de séduction,.. Si je n'avais mon incognito pour me protéger, je me croirais véritablement exposée aux suites du dépit de ces dames.

l'abbé.

Rassurez-vous, madame; elles vous ont vue, et elles ont dû comprendre que, dans une rencontre, les armes seraient par trop inégales.

l'inconnue.

Mais ce n'est pas ma seule frayeur. Malgré moi, j'ai entendu certains propos qui se tenaient à mon oreille, pendant que nous nous elforcions de gagner ensemble l'issue de la salle. Il faut que vous soyez un homme bien abominable,

LE MARQUIS

Moi, madame?...

« Belle magicienne, » disait l'un, « vous avez au bras le roi des roués, un homme qui défiera tous vos philtres et vous prendra à ses propres sortilèges. — Ma-

dame, » disait un second, « vous voyez ce pauvre duc de Richelieu, qui se traîne pâle et défait, comme s'il appartenait déjà au royaume des ombres. On croit qu'il s'en va de la goutte et de vieillesse. Erreur... Il est miné par le chagrin d'avoir trouvé un maître en scélératesse, et ce maître, c'est le marquis de Verneuil... » Et ainsi des autres.

l'abbé.

Ce pauvre marquis, on le noircit.

LE MABQUIS.

Propos en l'air!... Madame, l'on était jaloux de mon bonheur et l'on cherchait à me faire perdre vos bonnes grâces.

l'inconnue.

On allait jusqu'à dire que vous étiez marié... Sei'ait-il vrai, monsieur le marquis, que vous êtes marié?...

LE MARQUIS

Marié?... Je ne sais pas. Chevalier, suis-je marié?...

LE CHEVALIER

Oui, parbleu, marquis, tu es marié.

LE MARQUIS

C'est possible, je ne me rappelle pas au juste.

Et, dites-moi, votre femme est-elle jolie?

Chevalier, ma femme est-elle jolie?...

LE CHEVALIER

Humph ! elle a la fiprurc fort agréable, et pour la tournure, c'est à peu près colle de madame.

LE MARQUIS

Oh! chevalier, tu railles! ComparerTair gauche dema femme à cette ravissante tournure!...

l'i>connle.

Vous paraissez connaître assez peu votre femme, monsieur le marquis?...

le marquis.

En effets je la connais à peine. Nous vivons séparés, et la marffuise voit un monde de gens de rohe et de finance, où je ne me hasarderais point, de crainte d'en revenir procureur ou croquant. Par exemple, le jour de sa fête, je lui rends une visite de cérémonie chez sa tante, la chanoinesse de Vallombray, à laquelle elle tient compagnie; on me reçoit au milieu de trois générations de grands-parents, je dis mon compliment, je baise la main et je disparais jusqu'à l'année prochaine. Encore depuis deux ans je n'ai pas eu le bonheur de rencontrer madame la marquise; l'année dernière elle était dans les terres de son oncle le commandeur, l'autre fois elle était malade, elle avait...

LE chevalier.

La rougeole.

Merci, cliovalier; oui, la rougeole. (Se frappant le front.)

Mon Dieu, vous me faites songer que c'est précisément demain la réception solennelle. Ma foi, j'irai une autre année; je donnerai un prétexte, je dirai que j'étais au lit d'un coup d'épée... L'abbé, toi qui as de l'imagination, tu m'arrangeras une petite liistoire, mais pas trop invraisemblable.

l'abbé.

Je m'en charge. La fable est du domaine de la littérature.

l'inconnue.

Votre femme est donc vieille et maussade pour que vous la délaissiez ainsi?...

LE MARQUIS

Vieille... non; vingt-deux ans, je crois. Pour maussade, cela pourrait bien être. Au reste, madame, écoutez, en peu de mots, l'histoire de mon mariage. J'avais vingt-cinq ans; je venais de faire ma première campagne, en Hanovre; les femmes me trouvaient de l'agrément; ma fortune était celle d'un fermier général; rien ne venait contrarier, en apparence, un bonheur que je n'aurais pas échangé contre la couronne de France et de Navarre. Un matin, comme j'étais encore couché, rêvant à une intrigue que je commençais avec madame la sénéchale, une coquette qui m'avait fait perdre la tête, je vis entrer mon intendant, la figure pâle et renversée. « Monsieur le marquis, me dit-il, armez-vous de philosophie : je vais vous porter un coup terrible : vous êtes un homme ruiné! » Il m'expliqua alors que la succession de mon grand-oncle, qui composait presque toute

oi LA FIN D'UN ROUE

ma fortune, m'était disputée par des collatéraux éloignés, qui venaient, avec un testament inconnu au moment du décès, me dépouiller après dix ans de possession paisible. « Nous plaiderons », dis-je. — « Plaider? Vous n'y songez pas, le testament est en bonne et due forme, rien n'y manque... Mais je sais un moyen de tout réparer. La comtesse de Ghavigny, qui réclame la plus grande partie de la succession, a une fille unique qui est encore au couvent. Vous avez de la naissance, de la figure; demandez la main de mademoiselle Laure de Ghavigny, on vous l'accordera sans difficulté. » Je fis comme voulut mon intendant, non par intérêt, car je n'ai point TAme intéressée, on vous le dira; mais pour ne pas avoir l'embarras de chercher à faire autrement. Ma démarche réussit : au jour marqué je trouvai, dans la chapelle de mon château, une petite fille timide et sans grâce, que je regardai à peine, car j'étais tout à d'autres pensées. On nous maria, et je partis sur l'heure pour Paris.

l'inconnue.

Avec votre femme?...

LE MARQUIS

Non, avec la sénéchale qui avait dit adieu le même jour à son dernier scrupule.

Ils se lèvent de table.

l'inconnue.

Ah! monsieur le marquis, c'était appeler une facile vengeance!

LE MARQUIS

La marquise a des principes, et je ferais le serment qu'elle a su résister au plaisir si doux de punir un époux volage. Je dis cela pour le chevalier, qui n'aurait pas été fâché de me mettre dans l'esprit que ma femme avait réussi à adoucir les ennuis de son veuvage.

LE CHEVALIER

Marquis, tu exagères.

l'inconnue, vivement.

Ah!... (se reprenant). Et le chevalier ne vous a pas cité celui qui avait fait rendre les armes à la vertu de la marquise?,..

LE MARQUIS

Non, mais il ne m'aurait pas été difficile, avec quelque perspicacité, de découvrir qu'il prétendait se faire honneur à lui-même de la conquête... (Le chevalier fait un

geste de dénégation.) Oui... Oui..., ne te récrie point; tu aurais voulu me faire croire que la marquise n'avait pas été insensible aux grâces de ton esprit et à la délicatesse de tes manières.

l'inconnue.

Prenez garde, monsieur le chevalier, que ces vanteries n'arrivent à l'oreille de la vicomtesse qui pourrait s'en alarmer et vous supprimer ses bontés. Savez-vous bien que l'on n'est pas plus imprudent?... Vous êtes l'homme le plus endetté de France ; vous devez sur billets, vous devez sur parole, vous devez par arrêt du Cnâtelet, vous devez... comment encore ?... Et,

dans une telle situation, vous vous exposez à ce que la vicomtesse rompe les liens qui vous attachent à elle, et qui sont, dit-on, le plus net du gage de vos créanciers ? Vous avez donc la veine au lansquenet pour être aventureux à ce point ?

LE CHEVALIER, à part.

Oh ! la mauvaise!

LE MARQUIS

Bravo, madame, bien touché!

l'abbé.

Mon pauvre chevalier, te voilà en pays de connaissance.

l'inconnue.

Parce qu'on est de la province, ce n'est pas une raison pour ignorer ce qui se passe à Paris. J'ai mes nouvellistes qui m'écrivent, jour par jour, la chronique de la cour et de la ville.

LE MARQUIS

Vous, madame, de la province !... Je n'en veux rien croire; ou, si cela était, je dirais que l'esprit et les grâces ont déserté Paris, pour aller habiter la province.

LE CHEVALIER, à part.

Une provinciale que j'ai vue cent fois aux Tuileries, je le gagerais.

l'inconnue.

De la flatterie...

LE MARQUIS

Nullement, madame, et, comme preuve de ma sincérité, je suis prêt à vous engager mon cœur pour tout le temps que vous consentirez à vous l'attacher.

Monsieur le marquis, vous oubliez que nous avons deux témoins qui pourraient certifier ce que vous venez de dire.

LE MARQUIS

Je l'attesterais par écrit!...

l'inconnue.

Vous pourriez ne pas faire honneur à votre signature.

le marquis.

Auriez-Yous quelque raison de mettre en doute ma foi?...

l'inconnue.

Peut-être. Monsieurle marquis, que diriez-vous si j'affirmais que vous avez pris déjà envers moi-même l'engagement d'une constance éternelle?...

LE MARQUIS

Envers VOUS ?... Je dirais que je suis étonné, non d'avoir pris un tel engagement, mais bien de ne point l'avoir tenu. Vous ne parlez pas sérieusement?...

l'inconnue.

Cherchez si, parmi les femmes qui ont reçu vos serments, il ne s'en trouve pas une...

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LE MARQUIS

Ouc je puisse confondre avec vous? Non, madame, vous réunissez à vous seule les grâces qu'elles avaient séparément.

Monsieur le chevalier, un millier de louis ne ferait pas de mal à vos affan^es. Eh bien, tenez cette somme contre monsieur le marquis, avec ma caution, s'il le trouve bon, qu'il se sera dédit avant que.... (Regardant la pendule.) 0 ciel, cinq heures déjà...

LE MARQUIS

Qu'est-ce donc ?..,

l'inconnue, apercevant Dubois qui entre, un papier à la main.

(a part.) Ah ! cet homme arrive en temps doublement opportun.

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