SCÈNE V LE PODESTAT, CYNTHIE
Seigneur, de vos bienfaits j'ai le cœur pénétré. Et je ne sais comment je les reconnaîtrai ; Ne pouvant m'acquitter, la prudence me porte A ne me chai'ger pas d'une dette plus forte.
LE PODESTAT, à part.
Grand Dieu! (Haut.) Que prétends-tu par là?...
CYNTHIE
Vous faire part Du dessein arrêté de mon prochain départ.
i34 LE TYRAN DE FORLI
LE PODESTAT
Ce n'est pas sérieux?...
CYNTHIE
S'il vous faut une preuve, Vous l'aurez dès demain.
LE PODESTAT, à part.
Je vois où tend l'épi'cuve.
Haut.
Sui" ces vci's ne crois pas que j'eusse un parti pris ; Je veux faire saisir le coupable à tout prix; En outre, de rimer édit portant défense. La prose suffit bien pour dire ce qu'on pense, Et des faiseurs de vers le style ténébreux Masque le plus souvent des projets dangereux.
CYKTHIE.
Ces vers m'étaient déjà sortis de la pensée; Dans le premier moment si j'en fus offensée, C'est faute de savoir — depuis ce qu'on m'apprit - Que porter le cœur haut marque un petit esprit.
LE PODESTAT
Va, donne un libre cours à ton humeur railleuse. A l'endroit des brocards j'ai la peau chatouilleuse ; Mais n'aie aucun égard à mon tempérament; Tes sarcasmes seront mon juste châtiment.
CYNTHIE
Quand nous allons tantôt nous quitter pour la vie, Railler serait cruel, et n'est pas mon envie.
LE TYRAN DE FORLI i3o
D'ailleurs, pour quelques torts, des bienfaits, et plus grands.
LE PODESTAT
A l'aveu qui t'échappe, ingrate, je te prends.
Tu connais par des faits ce que vaut ma tendresse
Et tu broies mon cœur pour t' acquitter, traîtresse.
— Pourquoi donc ce dessein? Eh! suis-je autre pour toi
Que toujours tu m'as vu? — Méchante, réponds-moi.
CYNTHTE.
Vous-même répondez. Votre mémoire est brève.
Tout à l'heure, — pourtant ce n'était point un rêve, —
L'affront, l'affront sanglant...
LE PODESTAT
J'avais l'esprit perdu ; Contre un doute poigna^^ je luttais, éperdu. Jacomo prétendait...
Que pouvait-il prétendre?
LE PODESTAT
Que j'étais le pendant du bonhomme Cassandre. Il disait, et faisait de le croire semblant, Que Sylvio...
CYNTHIE
Mais après?
LE PODESTAT
E... tait... ton galant.
CYNTHIE, feignant de se trouver mal.
Ciel ! Je me sens au cœur par l'injure frappée.
LE PODESTAT, cherchant à la ranimer.
Mignonne... — J'ai là fait une belle équipée!
Rustre!... Cerveau fêlé !... — Mignonne, remets-toi;
Je t'établis en tout souveraine chez moi.
De rage en dût crever cette vipère infâme.
Plus d'un grand empire eut pour arbitre une femme
Et s'en trouva fort bien. Moi, chétif podestat,
Je ne puis t'assurer en douaire un État,
Ni faire que Forli soit la France ou l'Espagne,
Pas plus que transformer une butte en montagne ;
Mais qu'importe à l'amour le nid petit ou grand?
11 fait d'un noir désert un bocage riant.
CYNTHIE, se remettant.
De VOS desseins je suis on ne peut plus touchée, Mais...
LE PODESTAT
D'une barbe grise on est effarouchée, I^'œil n'est plus assez vif, le babil amoureux Aux lèvres où l'hiver a passé sonne creux. Je suis vieux.
CYNTHIE
Que me fait la barbe blonde ou grise?.. Mais aux malins propos je crains de donner prise.
LE PODESTAT
Laisse dire aux railleurs. Je prétends désormais
Recevoir leurs lardons sans m'émouvoir jamais,
CYNTHIE
Rien de mieux quand ce sont épigrammes légères, Mais l'honneur peut souffrir des runieu/s mensongères ; Et pour venger le mien je veux avoir raison De qui sema le bruit de cette liaison.
LE PODESTAT
Je livre, de grand cœur, le fourbe à ta sentence, Et suis prêt à dresser moi-même la potence.
Je crois pour lui savoir un meilleur châtiment: Vous lui direz sur moi net votre sentiment.
LE PODESTAT
Certe.
CYNTHIE
Et dans quelle forme éclatante et publique Je puis faire, à mon gré, que votre cœur s'explique.
LE PODESTAT
Vivat! Je vois d'ici son profil s'allonger;
Le pauvre homme en perdra le boi e et le manger.
CYNTHIE
De plus, pour ôter tout prétexte à sa malice. Et que jusqu'à la lie il boive le calice. Ajoutez que Sylvio, ce lâche, ce vaurien, Ce gibier de bouiTeau...
138 LE TYRAN DE FORLl
LE PODESTAT, à part.
Ho ! la femme de bien !...
CYNTHIE
Comme par le passé reste à votre service, Et que vous lui voulez faire quitter roffice, Afin qu'avec la chance en tout temps de me voir Ses yeux éprouvent mieux sur moi tout leur pouvoir
LE PODESTAT
Plaît-il?
La chose m'est fortement déplaisante, Et l'honneur doit parler afin que j'y consente.
LE PODESTAT, à part.
Est-ce que j'entends bien?...
CYNTHIE
Mais quel air effaré?...
LE PODESTAT, riant.
Ah ! le tour est fort bon et longtemps j'en rirai.
CYNTHIE
Tant mieux.
LE PODESTAT
C'est, par bonheur, pure plaisanterie..
CYNTHIE
Je n'ai de plaisanter, par malheur, nulle envie.
LE TYRAN DE FORLl 139
LE PODESTAT
Ce serait tout de bon?...
CYNTHIE
Ces étranges façons...
LE PODESTAT
Pardonne. L'amour cède aux plus grossiers soupçons ; Manque-t-il de prétexte, il faut qu'il en invente; Plus même on le rassure, et plus il se tourmente. Cependant, je n'ai point le travers de ces gens Que chaque avance rend d'autant plus exigeans ; Le moindre gage...
CYNTHIE
Un gage ?
LE PODESTAT
Oui... deux mots d'écriture, Une promesse avec un bout de signature.
La conduisant vers la table.
Là, ce serait écrit avant qu'on s'en doutât :
Dictant.
« Je promets d'épouser le seigneur podestat. »
CYNTHIE
Allons, s'il faut cela pour qu'on vous satisfasse : Mais c'est à vos amours singulière préface.
LE PODESTAT
La préface n'est rien quand le livre a du bon ; Mignonne, on y mettra ses soins.
CYNTHIE, à part.
Pauvre barbon !
Elle écrit.
LE PODESTAT, à part, montrant les yeux de Cynthie.
Quel feu !... Ce sont llambeaux tout prêts pour Thyménée, Et signes précurseurs d'une riche lignée.
CYNTHIE, lui remettant le papier.
Vous êtes, cher seigneur, à présent satisfait?...
LE PODESTAT
Mais le contrat n'est pas entièrement parfait : Justinien permet qu'on réclame des arrhes, Et Gajus le prescrit même.
CYNTHIE
Ce sont barbares, Je n"ai rien.
LE PODESTAT
Oh ! que si... Ce baiser que tantôt...
CYNTHIE
Vous avez refusé.
LE PODESTAT
J'étais un triple sot.
Il l'embrasse. Elle lui présente l'autre joue.
CYNTHIE
Voyons, sur l'autre joue...
LE TYRAN DE FORLI d41
LE PODESTAT
Oh ! douceur infinie !
Je me sens l'esprit frais et l'âme rajeunie. Pour n'avoir pas les airs penchés d'un jouvenceau, Crois-moi, l'on est encore un assez fin morceau ; Et plus d'un porte en croc sa moustache, et promène Des regards qui jamais ne virent d'inhumaine, Auquel on se fait fort de remettre des points. Mignonne, tu verras cpiand nous serons conjoints.
Seigneur...
CYNTHIE
LE PODESTAT
Hé ! l'innocente... A mon amour pardonne Les transports un peu vifs auxquels il s'abandonne. Je vais faire quérir ce fourbe maintenant. Et lui dire son fait, sans plus de compliment. Ah 1 maître Jacomo... — ■ Mais, un instant... j'oublie :
Il se met à la table et écrit.
Ce décret, sur-le-champ il faut qu'on le publie ; Cent ducats à celui qui livrera l'auteur De ce quatrain. On a pour moins un délateur. Tiens, prends... et...
Bruit.
Qui va là?...