SCÈNE VIll LE PODESTAT, JACOMO
JACOMO, à part.
J'augure mal de ce cfu'il va m' apprendre : La belle en ses filets aura su le reprendre. ♦
Le pauvre homme !...
LE PODESTAT, à part.
Vraiment, à l'observer de près.
On voit je ne sais quoi de sinistre en ses traits ; Oui, le Judas est peint sous ce faux air bonhomme.
Haut.
J'ai pesé tes conseils, et j'ai trouvé qu'en somme Aux affaires de cœur mieux vaut donner congé.
JACOMO, à part.
Quel langage nouveau!...
Haut.
Fort sagement jugé.
Devant des cheveux gris Cupidon fait retraite; Soixante ans ne sont pas l'âge d'une amourette.
LE PODESTAT
Cincfuante-neuf, bourreau !
JACOMO
Sans compter, entre nous, Que ce froid obstiné qui vous tient aux genoux N'est pas...
LE PODESTAT, à part.
Hum î... Calmons-nous.
Haut.
Pour plus de garantie, d'éloigner 1; Ce sera dès demain.
.l'ai formé le dessein d'éloigner la Cynthie
JACOMO
Tout de bo/î?...
LE PODESTAT
Tout de bon.
JACOMO
Et moi qui supposais, au contraire — pardon —
Qu'elle venait eucor de serrer votre chaîne.
J'ai l'âme débonnaire et fermée à la haine,
.^lais voir tomber enfin l'écaillé de vos yeux
E.-.t pour moi bonne aubaine, et j'en suis tout joyeux.
On ferait un volume, encor sans tout y mettre,
Des sottises sans fin qu'elle vous fit commettre.
Cependant son chef-d'œuvre, — entre tant de hauts faits S'il s'en peut distinguer de plus ou moins parfaits, — C'est d'avoir patronné ces soudards faméliques, Qui plongent de longs bras dans les caisses publiques, Houspillent le l)Ourgeois après l'avoir grugé, Sont de chaque maison le galant obligé Et consolent l'époux en cajolant la femme. Pandours n'auraient pas l'ait besogne plus infâme.
LE PODESTAT, à part.
II y vient sans effort.
Haut.
Hé ! déjà j'inclinais A ne pas retenir ici ces lansquenets.
JACOMO
Alors, né tardez plus un seul jour, pas une heure. Faites vite ; la chose en paraîtra meilleure.
LE PODESTAT
Là ! tant de hâte...
JACOMO
Soit. Mieux vaut attendre encor; H reste, en fouillant bien, cent écus au Trésor.
LE PODESTAT
'Je ne sais ce qui rend ta parole éloquente, Mais je ne la trouvai jamais si convaincante.
.1 ACOMO.
C'est le bon sens, enfin, qui vou- ramène à lui:
LE TYRAN DE FORLI loi
Et puisque la raison a son tour aujourd'hui, Ne lui niarcliandez pas les avis qu'elle donne : On pourrait supposer que votre esprit tâtonne. — A la ville rendez aussi l'espace et l'air : Ces bastions lui font comme un étau de fer; Désarmez-les sans crainte.
LE PODESTAT, à part.
0 comble d'impudence!...
Allons ! poussons la cJiosc à Textreme évidence.
Haut.
Mais en cas de surprise?...
.lACOMO.
Au milieu de la paix?...
L'horizon n'eut jamais plus rassurant aspect : L'Italie a l'air d'être au soleil endormie.
LE PODESTAT
Mantoue est, cependant, toujours notre ennemie.
JACOMO
Et la trêve?...
LE PODESTAT
On la rompt.
JACOMO
Ayez l'âme en repos :
Le duc aime l'amour, le jeu, les gais propos. Il srardera la trêve.
LE PODESTAT, avec éclat st s'élancant sur Jacomo.
Ah! la mesure est pleine, Scélérat; ton forfait va recevoir sa peine !
JACOMO, se débattant.
Quel vertige !...
Oui, la tête a tourné, mais à toi; Nous la ramènerons dans le droit sens, crois-moi ! Appelant.
Holà!...
JACOMO
Vous m'étranglez.
LE PODESTAT
('/est l'office d'un autre.
Appelant.
Accourez...
JACOMO
Mais, au moins, quelle idée est la vi^tre?
LE PODESTAT
C'est jusle. Hypocrisie est sœur de trahison.
Aux gardes qui sont entrés.
• Qu'on saisisse cet homme et le traîne en prison.
A Jacomo.
Le ciel pour ton sylut amène ici Gonzaguc !... Car, sinon.,.
LE TYRAN DE FORLI lo.'î
JACOMO
Je commence à voir clair dans le vague ; Vous servez un complot contre vous-même ourdi, Et qui finira mal pour vous, je le prédi. J'y découvre la main de cet être luneste, Auquel rien ne se peut comparer que la peste, L'infernale Cynthie...
LE PODESTAT
Un bâillon ! Un bâillon !...
Et s'il continuait dans sa rébellion, Que, sur l'heure, on lui serve un tour de Dastonnade, Et qu'on double la dose, à la moindre algarade.
On entraîne Jacomo.