SCÈNE VI
MATHILDE, rentrant. M. DE LUSSAN.
MATHILDE
Monsieur Paul de Lussan, je vous arrête au nom de la loi.
M. DE LUSSAN
Comment, vous savez?...
MATHILDE
A moins que vous n'aimiez mieux être Borroméo Spinaccio, dit le Birbone, auquel cas je vous arrêterais encore, et ce serait tout profit pour moi, puisque cela me vaudrait la prime de cinq mille francs. J'ai justement envie d'une parure turquoises et perles fines, qui coûte celle somme.
M. DE LUSSAN
Non... non... je préfère être Paul de Lussan; mais comment savez-vous, ne me connaissant pas?
MATHILDE
Attendez. Avant de me questionner, commencez par subir voire interrogatoire. Dans quel but vous êtes-vous introduit ici?...
M. DE LUSSAN
Madame, à peu près comme vous-même, je suppose... Après être resté enfermé dans mon wagon pendant cinq mortelles heures, avoir fumé une demi-douzaine de cigares et lu pour la troisième fois un roman de M. Ponson du Tcrrail, que je puis vous réciter d'un bout à l'autre...
MATHILDE
Oh ! grand merci...
M. DE LUSSAN
L'impatience m'a pris et je suis descendu de voiture. Ayant aperçu cette maisonnette, j'y suis entré sans me douter que j'y rencontrerais une aussi aimable...
MATHILDE
Assez... monsieur... ne cherchez pas à gagner la justice. Vous n'aviez pas d'autres motifs?
M. DE LUSSAN
Mais... non...
MATHILDE
Nous reprendrons ce point tout à l'heure. Après avoir pénétré ici, pourquoi ces allures mystérieuses, ce soin extrême de dérober vos traits, en un mot toute cette comédie?...
M. DE LUSSAN
J'ai VU ce bavard de Valpinçon qui s'était forgé je ne sais quelle fable, et j'ai voulu m' amuser un peu à ses dépens...
MATHILDE
Monsieur, ce bavard de Valpinçon est mon mari, et je ne puis tolérer...
M. DE LUSSAN
Ah, madame!... Excusez-moi de grâce. Je félicite bien sincèrement Valpinçon d'avoir une aussi ravissante...
MATHILDE
Encore... Monsieur, je vous ai déjà prié de ne pas essayer de corrompre la justice. Vous devez comprendre qu'il m'est impossible de prendre au sérieux cette explication.
M. DE LUSSAN
Madame, je vous jure...
MATHILDE
Mais qui me dit, après tout, que vous êtes M. de Lussan? J'ai prononcé ce nom en l'air. Y a-t-il seulement dans le monde un M. de Lussan?...
M. DE LUSSAN
Oh!... oh!...
MATHILDE
Je vous soupçonne fort d'être Borromeo Spinaccio.
M. DE LUSSAN
Je VOUS atteste.
MATHILDE
Quelle preuve pouvez-vous donner que vous n'êtes pas Spinaccio?... On prétend qu'il est Lien de sa personne, élégant, assez distingué, spirituel... par moments
M. DE LUSSAN
Ah! madame, vous en dites tant; Ton voudrait au moins lui ressembler. Cependant, je n'ai pas l'avantage d'être ce bandit.
MATHILDE
La preuve, encore une fois?
M. DE LUSSAN
Ail!... ce tatouage. (Tendant son bras.) Je n'ai pas de navire en détresse. Voulez-vous vous assurer?...
MATHILDE
Monsieur!... La justice vérifiera. Mais vous devez avoir des papiers... quelque chose constatant votre identité...
M. DE LUSSAN
Avec votre incrédulité, tous les papiers du monde...
MATHILDE
Essayez toujours.
M. DE LUSSAN, tirant son portefeuille.
Voici d'abord une lettre de crédit sur la maison Bellinzaghi, de Milan, au nom de M. Paul de Lussan.
5IATHILDE.
Ta... ta... cela ne prouve rien. Spinaccio a pu dérober celte lettre de crédit au véritable M. de Lussan.
M. DE LUSSAN
Soit. (Présentant un autre papier.) Voici ma notc de
l'hôtel de l'Arwo, à Florence, où j'ai logé pendant une semaine.
MATHILDE
Voyons. (Lisant.) « Côtelettes... côtelettes... côtelettes... » Vous aviez donc juré la destruction de tous les moutons de la Toscane? Mais cette pièce est sans valeur ou plutôt elle prouve contre vous. La note est au nom de M. de Luzzan... L... u... z... z... a... n. J'en suis fâchée pour vous, mais si vous n'avez pas de meilleure preuve à donner à la justice, votre affaire est claire, (s'emparant du portefeuille.) Permettez... 11 y a là un compartiment se<îret. Sans doute la place où vous mettez la liste des horribles forfaits que vous méditez de commettre... V aide-mémoire du crime. Voyons... un papier d'une écriture de femme... (a part.) Je tiens la lettre.
M. DE LUSSAN
De grâce, rendez-moi cette lettre. Elle pourrait compromettre une personne...
MATHILDE
Qui a eu le tort de vous écrire sans songer à mal, et sans penser surtout qu'elle vous confiait une pièce qui pouvait causer le tourment de sa vie...
M. DE LUSSAN
Oh, madame , vous me faites injure !
M ATHILDE.
Détrompez-vous, monsieur. Je vous crois incapaLle de commettre une vilaine action. Mais est-on toujours hien sûr de soi-même? N'arrive-t-il pas que le dépit conseille fort mal les plus honnêtes gens? Cette lettre pouvait, d'ailleurs, passer par accident dans des mains moins loyales que les vôtres. Et puis elle vous égarait sur le caractère de sentiments que votre amour-propre a trop interprétés à son avantage. Pour votre repos, pour celui de la personne qui vous Ta écrite, oubliez... oubliez cette lettre, et renoncez à des démarches inutiles qui finiraient par troubler sérieusement l'existence de celle que vous lassez de vos poursuites. Vous me demanderez de quel droit je vous fais cette morale. Ce droit, je le prends dans le devoir que nous avons toutes de nous entr'aider Tune l'autre, dans le sentiment du péril que court mon amie, et même dans le désir d'ouvrir les yeux à un galant homme... On vient... A genoux, monsieur, à genoux, pour me remercier de vous avoir soustrait à la tentation de commettre un acte indigne de vous, et baisez-moi la main, car je vous dois une récompense pour n'avoir pas trop mal pris la leçon.
222 BLOQUÉS PAR tES NEIGES