‹ À oté de la rampe, comédies & saynètesChapitre 61 sur 100 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Les Précédents, M. BLANCHET, M. VALPINÇON, LOUISE, Un Garde.

M. VALPINÇON.

Le Birbone aux genoux de ma femme !

M. BLANCHET

M. de Lussan...

M. VALPINÇON.

Comment, c'est toi, Paul? Que diable faisais-tu là?

MATHILDE

Monsieur me demandait pardon de sa sotte mystification de tout à l'heure.

M. VALPINÇON.

Ah! mauvais plaisant; va, si tu as cru m'attraper... Tu reviens aussi d'Italie. Toat le monde était donc en ItaUe?

M. BLANCHET

Prends garde, mon cher. M. de Lussan est un homme redoutable. Il m'a donné des inquiétudes pour mon compte.

M. VALPINÇON.

Allons donc, et Paquita?

M. BLANCHET

Comment, Paquita aussi? (a part.) Le gaillard m'entreprenait donc par tous les côtés à la fois ?

MATHILDE, à Louise.

J'ai la lettre.

LOUISE

Oh! merci... merci...

M. DE LUSSAN, passant près de Louise.

Vous me rendez votre amitié?

LOUISE

Oui, si je vous retrouve... avant la lettre.

UN GARDE, entrant.

En voiture, messieurs et mesdames, en voiture ! On part.

LOUISE, à Blanchet.

Ah! mon ami, quel honheur de voyager avec toi!

M. BLANCHET

Quel changement subit!... Que s'est-il donc passé depuis tout à rheure?

Je lui ai fait la leçon. Elle sait le trésor de mari qu'elle possède.

M. VALPINÇON.

Et quelle poigne ! Il remuait la locomotive comme une plume. Sans lui nous périssions dans les neiges.

LOUISE

Tu es notre sauveur,

M. BLANCHET

C'est trop, c'est trop... (a part.) Je recommence à avoir des inquiétudes.

M. DE LUSSAN, à Mathilde.

Ah! madame, j'ai droit à un dédommagement. Me permettez-vous de vous faire la cour?

MATHILDE

Essayez: mais je vous avertis que mon éducation a été horriblement négligée. J'écris comme une hlancliisseuse. Von? n'aurez jamais une ligne de ma main.

UN

UN

J'ai fait un coup de Bourse, et je veux vous conter. Afin cfue mon récit vous puisse profiter, Comment se fit la chose.

— Avec plaisir j'écoute D'autant plus qu'à ces coups, ma foi,je n'entends goutte.

— Je reçois le dimanche un journal financier;

Son titre le dépeint : îe Tuteur du rentier.

Pour rien, ou moins que rien plutôt, on vous le donne.

Car le premier venu pour deux francs l'an s'abonne ;

Et, même sans compter prime ni supplément,

Ce n'est pas la valeur du papier seulement.

« Alors, me direz-vous, mais par quel artifice?

« Pour le bien du prochain est-ce pur sacrifice ?

« Aime-t-on s'appauvrir pour enrichir les gens? (( Et ce bon gazetier n'a-t-il donc pas d'enfans? »

On risque sa candeur à fouiller ce mystère,

Et mieux vaut ignorer ou, si l'on sait, se taire.

Le journal vous en donne au moins pour votre argent;

Quant au mobile, il doit vous être indifférent.

Ce tuteur est un vrai père pour son pupille. Et tous les abonnés ne font qu'une famille. Il connaît pour chacun le meilleur placement, Selon l'âge, le sexe et le tempérament. Et tient pour tous les goûts un bureau de fortune. Son conseil vous arrive à l'époque opportune Où le bourgeois exact détache le coupon, Et pour ses écus cherche un emploi qui soit bon. Que faut-il acheter? Du Foncier, de la Rente ?... C'est du public banal la ressource courante. Mais est-ce habilement gouverner son argent Que d'en tirer au plus quatre et demi pour cent? Cependant il ne peut rester longtemps en friche. Les dollars d'Amérique et les florins d'Autriche Sont, disent les malins, d'un fort bon revenu. Le bourgeois est flottant devant cet inconnu.

Mon journaliste alors découvre sa belle Ame :

Pour cet argent oisif il s'émeut, il s'enflamme,

Et lui veut assurer un emploi productif.

Mais son zèle n'est point indiscret ni liâtif ;

Et, procédant avec mesure et retenue,

Il vous fait entrevoir, doucement insinue

Qu'il sait un placement, excellent entre tous.

Dont il partagera le secret avec vous,

Vous, son cher abonné, vous, son client fidèle.

L'affaire est sans fracas et fait peu parler d'elle :

C'est un chemin de fer qui tiendrait dans la main ;

Une banque où l'on doit gagner beaucoup — demain;

Des mines où l'argent, dit-on, afflue en masse.

Mais la fièvre et l'Indien ne quittent pas la place.

Ou, si vous aimez mieux une valeur d'État,

Sans être, quant au choix, d'un goût trop délicat,

Un emprunt au profit de quelque République,

Qui de ses dettes vit au fond de l'Amérique.

Vous prenez dans le tas, et, facteur diligent,

Le journal convertit en papier votre argent;

Car, — la coïncidence est, j'en suis sûr, fortuite.

Il prône en même temps l'article et le débite.

Que devient cet argent, après qu'il est casé?

Entre nous, comme on dit, il est parfois rasé. Non que la bonne foi du journal soit suspecte; L'abonné, d'ailleurs, est un être qu'il respecte Beaucoup trop pour vouloir l'abuser sciemment. Mais toujours il arrive, — on ne sait trop comment, Que l'affaire qu'on fait, soit emprunt, mine ou banque, Est, par un fâcheux sort, la première qui manque.

Sur le compte d'autrui j'ai bien assez glosé. C'est mon exemple à moi que je vous proposai. Venons donc à mon cas. C'est tout une autre histoire; On ne boit de bouillon que celui qu'on veut boire.

Je pouvais disposer d'un certain capital,

Provenant d'un cousin, colon à Port-Natal.

Il avait eu des mots avec un chef sauvage.

Qui le mangea, laissant intact mon héritage.

Que son nom soit béni, du cousin, — non du chef,

Bien que, au fond, contre lui je n'aie aucun grief;

Je lui devrais plutôt un peu de gratitude.

Pour placer cet argent je fis toute une étude :

J'analysai, pesai, soupesai, discutai,

Et dans tous leurs recoins poursuivis et scrutai

Les valeurs que la Bourse offre à sa clientèle.

Rien ne fut à mon gré dans celte kyrielle :

La Rente est sous le coup d'une conversion,

Mine qui tôt ou tard doit faire explosion ;

Quant aux chemins de fer, demain on les rachète,

Ou pour la galerie au moins on le projette ;

Le Turc laisse en souffrance un monceau de coupons,

Papier qui vaut au poids le prix de vieux chiffons ;

Madrid rogne sa dette et Honduras la nie.

Qu'est-ce donc si l'on touche au champ de l'industrie?

Dans deux ans nous serons battus par le Japon ;

L'acier fait tort au fer et la grève au charbon ;

Le gaz est menacé par la lampe électrique,

Le calicot anglais par celui d'Amérique.

C'est partout, entre tous, un combat acharné.

Le Tuteur du rentier me vint, à point nommé, Tirer d'incertitude.

A la troisième page.

Entre un Foncier chinois et les Lavoirs du Tage^ Valeurs de tout repos, dont point je ne médis, Mais où. je ne mettrais pas un maravédis. Se glissait une annonce en menus caractères. Comme il sied aux appels honnêtes et sincères.

Le Limon du yU, tel est le nom que je lus ; Et, subjugué du coup, je ne balançai plus. Le Nil et son limon, o souvenir classique ! C'était l'agriculture à la liauteur épique, La Bourse relevée et l'engrais ennobli, Pharaon souriant au rentier enrichi.

Je calculai l'argent à mettre dans l'affaire, Et prenant avec moi la somme nécessaire, Au bureau je courus.

Derrière un guichet clos Un vieillard sommeillait dans un demi-repos. A mon entrée il fit un geste de surprise. « Vous venez bien ici?... Ce n'est pointpar méprise?...»

— « J'apporte mon argent pour le Limon du Nil.

« Monsieur, j'arrive tard, peut-être ; en reste-t-il ? ^)

— u Quelque peu. Pour combien désirez-vous souscrire? >y (Il avait, en parlant, un diable de sourire.)

— « Mais j'en prendrai d'abord pour vingt-cinq mille francs. Je tendis mes billets. Sans se donner le temps

Presque de les compter, et d'une main pre.=isée. Comme s'il redoutait quelque arrière-pensée, 11 glissa les billets dans le fond d'un tiroir.

De tout contenu vierge, autant que je pus voir ;

Et puis il me remit vingt-cinq titres superbes.

Du milieu d'attributs, de fleurs, de fruits, de gerbes,

Le vieux Nil émergeait, sur une urne penché;

J'avais ailleurs déjà rencontré ce cliché.

« C'est sur du pap^Tus du temps de Rhamsès quatre, »

Dit rhonnfite caissier. Je sentis mon cœur battre,

Et fixai sur le Nil un regard attendri.

« Un moment... Vous avez encor droit à ceci. »

Alors avec respect il tira d'une armoire

Un flacon singulier, plein d'une liqueur noire.

« C'est du limon du Nil, sincère, original;

« Pour féconder le sol il n'a point son rival,

« Et, grâce à son emploi, les steppes de Russie

« Effaceraient bientôt les campagnes d'Asie. »

— « Et j'en puis obtenir?» — <f Pour couvrir un arpent.»

Vous jugez si je fus de mon marché content.

Je triplai mon enjeu dans cette afTaire unique.

Afin de m'assurer de sa valeur pratique,

Avec ce qui restait des écus du cousin

J'acquis, en le prenant infertile à dessein,

Pour jouir d'autant mieux de la métamorphose.

Un champ où je comptais récolter toute chose.

J'y mis, en dosant bien, le précieux limon.

Et semai du froment. — Il poussa du mouron !...

Sans pareil, il est vrai, l'orgueil d'une volière.

Je résolus alors de faire une rizière;

Avec sécurité cette fois j'attendis ;

J'attendis dix-huit mois; il vint quelques radis!...

Tout le monde n'est point fait pour l'agriculture,

Et je désespérai de dompter la nature.

Je revendis mon champ, ou plutôt le donnai; Le limon, jusqu'au tuf, l'avait empoisonné. Mais de mes actions je gardais la ressource, Et je voulus savoir ce qu'en pensait la Bourse; On les cotait plus bas que les Ports de Cadix! Pour vingt francs on offrit de m'en acheter dix ! L'amateur, au besoin, se fût contenté d'une : La pièce le tentait, étant fort peu commune; Elle faisait défaut à sa collection.

Moi seul j'avais pris part à la souscription ! ! Pourtant, je me souviens, lorsqu'elle fut ouverte. On jura qu'elle était cinq ou six fois couverte, Et je fus même fier d'avoir mon chiffre entier, Comme heureux abonné du Tuteur du rentier.

— Mais vous m'avez parlé, mon cher, d'un coup de Bourse,

UN COUP DE BOURSE 23o

Qui d'un profit pour moi devait être la source.

— Je vous parlai d'un coup, sans dire qu'il fût bon : Le profit est pour vous de saisir la leçon. Ma réussite en rien n'eût garanti la vôtre ; Votre fortune eût pu fort bien être tout autre; Mon échec vous sera meilleur, sans contredit : C'est toute la morale, ami, de ce récit.

PERSONNAGES

M. DE VERNON

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