SCÈNE III
MADAME DE VERNON
Me voici dans l'appartement particulier de mon mari, le lieu trois fois saint où ces messieurs se retirent après le dîner, lorsque les cœurs s'ouvrent avec un complet abandon, et que la langue des moins bavards se délie. Le cigare est le prétexte. — Fumez-vous? — Je ne fume pas, le tabac m'incommode. — Venez toujours. — Et dire que cette méchante feuille noire et acre, qui ne prend même pas la peine de dissimuler son poison, est notre plus redoutable ennemie — après ces demoiselles cependant. Ah ! si les esprits familiers qui habitent ces murs pouvaient parler !... Nous aurions de jolies confî-
dences. Armand, qu'a-t-il pu dire?... Rien de grave assurément. Assurément?.,. Je m'avance peut-être beaucoup. Il est jeune, il est élégant, il a de l'esprit et il est généreux. On dit que c'est une qualité qui dispense môme des autres, dans un certain monde... Allons, chassons cela. S'il a fait le mal, je l'ignore, et j'aime mon ignorance. Cependant, si je pouvais le suivre au bal en ce moment... Quel besoin d'y aller pour cette affaire?... Les affaires, manteau pour toutes les perfidies, paravent pour toutes les trahisons. Nos grand'mères ne connaissaient pas ce mot mystérieux et commode, les affaires; et, cependant, de leur temps les maris avaient déjà un arsenal assez respectable de mauvaises raisons. Armand est très assidu auprès de madame de Plassan, cet hiver. Madame de Luçay l'attire aussi. J'ai remarqué qu'en dansant avec lui, l'autre soir, à l'ambassade d'Angleterre, elle avait un certain air penché, bien en rapport avec la valse de Faust, que l'orchestre jouait. Tout à fait la langueur de Marguerite... Une Marguerite un peu effeuillée par exemple. Fi donc,
vais-je être jalouse?... (Parcourant un paquet de journaux.)
Voyons, que disent les journaux? Le Moniteur de V Armée... Si je doutais de la constance de mon mari, en voilà une preuve. II y a cinq ans qu'il a renoncé à Tétât militaire, et cependant, il continue à recevoir fidèlement ce journal; à la vérité, il ne l'ouvre plus... (Dépliant la bande.) Tiens, une^nouvelle qui m'intéresse : (( M. Gon,tran de Kersaint, capitaine au 3® régiment d'artillerie, passe dans l'artillerie de la Garde, à Paris. » Cet aimable et brave Contran!... Armand sera bien heureux d'apprendre qu'il vient à Paris, et moi je serai
charmée de le revoir. Un cousin de mon mari. Si Armand m'en donne sujet, j'aurai ma vengeance sous la main. (Regardant au mur.) Mon portrait un peu enfumé... sous une pipe turque. Ne nous fâchons pas; sa pipe favorite, et c'est presque de l'honneur qu'il me fait. (Montrant un cadre.) Voici qui est gentil. Ma petite esquisse du Clos-Rosé, où Armand me vit pour la première fois. La date y est; 3 juin 1S59; il y a dix ans... Nous sommes là, au fond de cette allée tournante; la main dans la main... Comme il était amoureux!... (soupirant.) N'y pensons plus, c'était trop hon. (Apercevant un autre petit cadre placé sur la cheminée.) Tiens, qu'est Ceci?...
Un portrait du siècle dernier. L'agréable figure!... M. de Vernon aurait-il un goût platonique pour cette charmante personne qui a dû faire tourner bien des
têtes, il y a cent ans. (Prenant le cadre en main.) Voyons-
la de plus près. C'est singulier... Quelle ressemblance avec... mais oui, avec madame de Luçay. Est-ce là ce qui séduit M. de Vernon dans ce portrait? Quelle folie! Vais-je me piquer à propos de quelque demoiselle d'Opéra, du temps de la Camargo, parce qu'elle a un faux air de madame de Luçay? Un faux air... C'est bien elle-même. Que fait là ce portrait? Je veux le savoir, et il faut qu'Armand me le dise.