VERNON
J'ai renvoyé mon coiffeur, et ma robe aurait eu un succès... un succès... Il a fallu que j'eusse positivement mis dans ma tête que nous n'irions pas à ce bal pour que je renonçasse à un triomphe certain.
M. DE VERNON
Nous n'irons pas à ce bal !... Et pourquoi donc?.,.
MADAME DE VERNON, lui montrant un calendrier fixé au
mur.
C'est aujourd'hui le 16 mars.
M. DE VERNON
Eh bien! quoi, le 16 mars?... (Lisant sur le calendrier.)
« 16 mars 1792. Assassinat de Gustave III, roi de Suède. » Assurément, c'est là un événement douloureux, et je suis on ne peut plus sensible à la fin de ce prince chevaleresque, musique de M. Auber; mais cela ne doit pas nous empêcher d'aller dans le monde, à moins que tu ne craignes pour moi le sort du monarque, qui fut mis à mort entre deux contredanses.
MADAME DE VERNON
Homme sans mémoire et sans cœur! Il y a aujom'd'hui dix ans, monsieur, que vous eûtes l'ineliable bonheur de devenir mon époux. J'ai pensé qu'il vous serait doux de finir la soirée en tête-à-tête avec votre femme, et je suis venue vous faire cette proposition compromettante, ici , chez vous, dans votre domaine particulier, où le cigare veille toute l'année pour m'en défendre l'entrée, un vrai blocus anticonjugal, et il a fallu toute la gravité du motif pour me décider à le rompre.
M. DE VERNON
Que tu es bonne!...
MADAME DE VERNON
Je suis fâchée de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Je vous aurais épargné l'eiinui de faire toilette; mais la toilette d'un homme, ce n'est pas bien compliqué; un habit noir et une cravate blanche, cela se met et s'ôte à volonté.
M. DE VERNON
Ma chère Louise, il faut que je te dise, je crois difficile de ne pas aller à ce bal...
MADAME DE VERNON
Et pourquoi cela ?
M. DE VERNON
Voilà la troisième fois que nous sommes engagés par îet excellent banquier moldave, dont je n'arriverai ja-
mais à articuler le nom, sans me désarticuler la mâchoire. Dix-sept consonnes et une seule voyelle, que Ton ne prononce point, par politesse pour l'accent local. Nous avons refusé deux fois, et nous finirions par brouiller la France avec les Principautés Danubiennes.
MADAME DE YKRNOX.
Vous écrirez demain pour vous excuser. Tenez, je tousse. Je crois que c'est votre cigare. Vous direz que votre femme était horriblement enrhumée. Cela vous fera passer pour un époux rare. Je prends le mensonge pour moi. Une fausse petite bronchite conjugale et antmondaine; mon confesseur ne sera pas sévère.
M. DE VERNON
Tu le veux?
MADAME DE VERNON
Non, il faut que ce soit vous qui le vouliez.
M. DE VERNON
Avec bonheur, (a part.) Et madame de Luçay qui m'attend avec mes lettres!
MADAME DE YERNON.
Asseyez-vous là sur cette petite chaise dont j'ai brodé la tapisserie de mes mains, mes blanches mains, comme vous disiez autrefois.
M. DE VERNON, embrassant les mains de madame de Vernon.
Je le dis toujours. Tu es bien certaine, ma chère amie, que le i6 mars est le jour anniversaire de notre mariage?...
MADAME DE VERNON
Parfaitement, Oublie-t-on ces dates-là?... Un mercredi.
M. DE VERNON
Je t'y prends. C'était un jeudi. Donc le 17, et c'est demain, non aujourd'liui, l'anniversaire de ce jour trois fois heureux. Crois-tu que je n'y avais point songé? (a part.) Je m'enfonce dans l'hypocrisie. (Haut.) Tu me forces à te dire tout. J'ai comploté les choses les plus galantes. Un dîner au cabaret, en tete-à-tête, dans un cabinet particulier. Qu'en dis -tu? Un cabinet particulier, des époux de dix ans, quel triomphe pour la morale, et quelle nouveauté pour les cabinets particuliers! Je m'arrangerai afin que l'on nous voie. Tu remarqueras de quel air je passerai devant les garçons. Il faut de ces exemples publics pour prouver que tout n'est pas corruption dans notre société si décriée, (a part.) Je suis lancé.
Vrai?
MADAME DE VERNON
M. DE VERNON
Le cabinet est retenu depuis huit jours, (a part.) J'enverrai demain de grand matin pour être certain d'en avoir un.
MADAME DE VERNON
Vous êtes cher. Je ne regrette pas mon erreur, puir;que je vous garde aussi ce soir. Coup double, mon cousin.
M. DE YERNOX, à part.
Hein?... (Haut.) Ce n'est pas possible. Il faut que je sorte.
MADAME DE VERNON
Ah!... Et pourquoi donc?
Je dois voir à ce bal Blandin, tu sais, le quart d'agent de change, celui dont la femme est partie avec un autre quart, son associé. Il a promis de me faire entrer dans le syndicat des chemins de fer du Péloponèse. (a part.) Je suis dans le mensonge jusqu'aux épaules.
MADAME DE VERNON
Tu vas t'occuper des chemins de fer du Péloponèse?
M. DE VERNON
Pas le moins du monde. Je serai dans le syndicat avec des messieurs parfaitement posés qui connaissent la Grèce comme moi, par le Voyage du Jeune Anacharsis. Nous lançons l'affaire avec une jolie petite prime. Le public la paie avec bonheur, et on liquide l'opération.
MADAME DE VERNON
' Fi, monsieur ! Et c'est là ton motif pour aller à ce bal?...
M. DE VERNON
Oui.
MADAME DE VERNON
Bien vrai?
M. DE VEIINON.
Tu en doutes?
MADAME DE VERNON
Au moins cela ne te prendra pas longtemps?
Dans une heure je suis de retour.
MADAME DE VERNON
Allez, monsieur. Puisque je suis dans la place, j'y demeure, et prenez garde à vous si je trouve quelque chose de suspect.