‹ À oté de la rampe, comédies & saynètesChapitre 68 sur 100 · SCÈNE Vï MADAME DE VERNON, M. DE VERNON · texte numérisé non relu

SCÈNE Vï MADAME DE VERNON, M. DE VERNON

M. DE VERNON, à part.

Elle est encore là. Maintenant que tout est fini , comme je me sens l'esprit plus léger! (Haut.) Clière Louise, vous m'avez attendu?

MADAME DE VERNON

N'était-ce pas convenu? Et ce bal?...

M. DE VERNON

Une chose insensée. Trois cent cinquante personnes périssant d'asphyxie dans cette boîte à compartiments qu'on nomme un appartement parisien. La moitié de la Moldavie et toute la Valachie. On avait oublié d'inviter le Danube ; c'est dommage, car cela eût rafraîchi l'atmosphère... Madame de Plassan, très belle en mauve. Lady Whitmore aveuglante, avec la robe lamée d'or qu'elle traîne partout. Madame Deniset avec des diamants neufs et un attaché d'ambassade inédit, le troisième de la saison. Tout le corps diplomatique y passera.

MADAME DE VERNON

Et madame de Luçay?...

M. DE VERNON

En rose, très simplement.

MADAME BE VER NON

Vous aimez le rose?

Pourquoi cette question? Pas plus le rose qu'une autre nuance.

MADAME DE VERNON

Vous avez parlé à madame de Luçay ?

M. DE VERNON

' Nous avons échangé quelques mots.

MADAME DE VERNON

Sur quel sujet?

M. DE VERNON

Je serais fort embarrassé de le dire... Le duel de M. de Cosson ou la dentition de la petite princesse de

Siam, je ne sais au juste.

MADAME DE VERNON

Ce n'est pas gai. — J'ai reçu une visite qui était pour vous.

M. DE VERNON

Une visite?...

MADAME DE VERNON

Rassurez-vous; ce n'était point une dame.

M. DE VER NON

Mais vous ne mo rassurez nullement. Qui donc est venu?

M. de Kersaint.

M. DE VERNON

Gontran?

MADAME DE VERNON

Oui.

M. DE VERNON

Je le croyais en Afrique.

MADAME DE VERNON

Il a obtenu la faveur de venir à Paris.

M. DE VERNON

Ce clier Gontran... Nous le verrons souvent.

MADAME DE VERNON

Je ne sais si ce sera possible.

M. DE VERNON

Pourquoi donc?

MADAME DE VERNON

M. de Kersaint se marie.

M. DE VERNON

Quelle idée!... C'est bien le dernier homme que j'en aurais soupçonné... Contran vous a dit qui il épousait?...

MADAME DE VERNON

Sans doute. Cherchez...

M. DE VERNON

Ma chère amie, comment voulez-vous que je devine entre les soixante miWe jeunes filles qui se lèvent tous les matins à Paris, avec le vague espoir que la journée leur amènera ce merle panaché de blanc, que l'on nomme un mari, gibier pour lequel la chasse est ouverte en toute saison, et qui se laisse prendre à la même glu. depuis six mille ans.

MADAME DE VERNON

Nous avons aussi les veuves. '

M. DE VERNON

Ah! Contran épouse une veuve!... Mais le champ des veuves est encore assez vaste, en ne prenant même que les veuves qui ont eu un mari... Je n'aimerais pas non plus à jouer Collin-Maillard par là.

MADAME DE VERNON

Vous comprenez que si je vous dis de chercher, ce n'est pas pour que vous fassiez le tour des vingt arrondissements. M. de Kersaint épouse madame de Luçay.

M. DE VER NON

Madame de Luçay!... (a part.) Je comprends maintenant pourquoi elle était si pressée de ravoir ses lettres. (Haut.) Ah! Contran épouse madame de Luçay?...

Eh bien! cfue trouvez-vous là de si extraordinaire?...

M. DE VERNON

Rien... mais rien... Contran est Lien libre d'épouser qui il veut. Un homme qui a fait tant de campagnes. A part.) Et elle donc!...

MADAME DE VERNON

Qu'est-ce que cela a de commun avec le mariage?

M. DE VERNON

Vous avez raison. Ma rétlexion n'a pas le sens commun. Ah! Contran épouse madame de Luçay!... En êtes-vous bien certaine?

MADAME DE VERNON

Vous êtes singuHer. Mieux que personne, du reste, vous pourrez vous en assurer, puisque M. de Kersaint m'a chargé de vous demander d'être son témoin à ce mariage.

M. DE VERNON

Moi, son témoin?... Cela n'est pas possible

MADAME DE VERNON

Pourquoi donc?... C'est un service que l'on ne peut

refuser à un ami, sinon pour les raisons les plus graves.

M. DE YERNON.

Je ne vous avais pas dit que je m'absentais?... Oui, je vais en Angleterre, pom' cette affaire des chemins de fer. Je ne puis donc être le témoin de Contran.

Vous ne savez morne pas quand a lieu son mariage.

M. DE VERNON

Ce n'est pas bien difficile à deviner. Contran aura obtenu tout juste le congé nécessaire pour se marier, la cérémonie doit être proche, et je pars demain pour quinze jours, trois semaines, un mois peut-être.

MADAME DE VERNON

Je ne pense pas que Contran y mette absolument cette hâte, et tout épris qu'il soit, il n'est pas entièrement résolu, puisqu'il m'a demandé conseil.

M. DE YERNON.

Ah!... Et vous avez répondu?

MADAME DE VERNON

Qu'auriez-vous répondu, vous?

M. DE VERNON

Mais... Le mariage pour un militaire...

MADAME DE VERNON

Il ne s'agit pas d'une théorie sur le mariage pour les

militaires, mais du choix que M. de Kersaint a fait de madame de Luçay. Contran a voulu avoir mon avis. J'ai essayé de me dérober, mais il a insisté, et j'ai réclamé vingt-quatre heures pour me prononcer. Vous allez m'aider.

Moi?

MADAME DE VERNON

Vous connaissez de longue date madame de Luçay (car elle n'est pas d'hier, malgré son blanc et son rouge), et vous devez pouvoir décider si elle mérite qu'un honnête homme, qui est votre parent, lui donne son nom et lui consacre son existence. Vous paraissez hésiter?...

M. DE VERNON

Cela est fort délicat.

, MADAME DE VERNON

Supposez qu'il s'agît de vous.

M. DE VERNON

Que voulez-vous dire?

MADAME DE VERNON

Épouseriez-vous madame de Luçay, si un malheur... Serait-ce bien un malheur?

M. DE VERNON

Louise, vous êtes cruelle. Sincèrement, la question

veut qu'on y réfléchisse. On peut trouver charmante une personne sans la souhaiter absolument pour femme à son meilleur ami. Je réclame aussi pour moi le répit de vingt-quatre heures que vous vous êtes fait accorder.

MADAME DE VERNON

Soit. — A propos, Gontran a fait chez vous une rencontre singulière.

Laquelle?

MADAME DE VERNON, lui présentant la miniature.

Ce portrait.

M. DE VERNON

Qu'y a-t-il de si extraordinaire dans ce portrait? Une belle du temps passé, peinte par Latour.

MADAME DE VERNON

M. de Kersaint a reconnu dans cette miniature les traits de madame de Luçay.

M. DE VERNON

Ces amoureux sont tous les mêmes. Ils voient partout l'image de la dame de leurs pensées. Au lieu d'une blonde langoureuse il y aurait eu une brune piquante, que Gontran n'eût pas hésité davantage.

MADAME DE VERNON

Cela est fort ingénieux, mais l'explication est d'autant

moins admissible que M. de Kersaint possède le même portrait exactement. Il le tient de madame de Liiçay, et je ne présume pas que celui-ci, malgré, la poudre dont l'original s'est enfariné, vous vienne d'un marchand de curiosités.

M. DE VERNON

Qu'entendez-vous par là?

Croyez-vous qu'il me reste quelque chose à apprendre? Votre trouble lorsque je vous ai parlé de ce mariage, ce prétendu départ pour l'Angleterre afin de vous dérober à la... (comment dirai-je?) de servir de témoin à Contran, la présence de ce portrait chez vous, vos efforts pour me faire prendre le change, tout cela ne décèle-t-il pas votre trahison?

M. DE VERNON

Vous accordez une importance aux choses... Ne peuton avoir chez soi le portrait d'une femme sans que cela autorise toutes les suppositions?

MADAME DE VERNON

Et cette date, tracée au bas du portrait avec la pointe d'une aiguille, « le 12 juillet 1869, » ce n'est d'aucune conséquence, n'est-ce pas, et ne donne pas le droit de tout croire?... Fantaisie du peintre, peut-être, ou plutôt impudence du modèle. Vous êtes allé à ce bal pour madame de Luçay.

M. DE VERNON

Je ne veux pas feindre plus longtemps, mais je vous

jure que tout est fini entre madame de Luçay et moi. Je suis allé à ce bal afin de rompre définitivement avec elle.

MADAME DE VERNON

Je ne vous crois pas. Et que m'importe, au surplus ! Vous m'avez trompée, odieusement trompée.

M. DE VEHNON.

Je VOUS atteste que je vous dis la vérité. Et s'il vous faut une preuve, en voici une irrécusable... (Montrant ua paquet de lettres.) Ces lettres. . mes lettres, qu'elle m'a restituées,

MADAME DE VERNON

Vos lettres!... Des lettres que vous écriviez à cette femme!... Et moi qui conserve précieusement, depuis dix ans, comme un cher et pieux souvenir, les lettres que j'ai reçues de vous, au temps de notre mariage, et où vous dépeigniez, dans un langage passionné, cette atfection dont vous vous êtes si indignement joué! Vous lui avez écrit comme vous m'écriviez alors, peut-être dans les mêmes termes! Et je frémis dans tout mon être, en songeant que, sans le hasard qui a amené ici M. de Kersaint, un galant homme se déshonorait en épousant votre...

M. DE VERNON

De grâce!... Contran sait donc?...

MADAME DE VERNON

Contran ne sait rien. Je lui ai caché ce portrait; j'ai

eu tort de vous dire qu'il l'avait vu; j'aurais dû laisser toute la feinte et toute la fourberie de votre côté. J'ai refoulé mon indignation et composé mon visage , afin que M. de Kersaint n'y pût lire les sentiments qui m'étouffaient. Ah! quelle lutte!... Me taire, c'était presque me rendre votre complice, et donner mon aveu à ce mariage impossible. Parler, c'était mettre M. de Kersaint sur la trace de la vérité. Cruelle alternative!... Tandis que mon cœur était livré à toutes les tortures, mon esprit s'ingéniait à trouver le moyen d'éluder toute explication et de gagner du temps. Voilà, monsieur, dans quelle situation vous avez mis une honnête femme.

Je me soumets à tout ce que vous déciderez.

MADAME DE VERNON

Cela vous est aisé à dire. Quoi que je décide et fasse, l'arrêt que je prononcerai n'est-ce pas moi qu'il frappera surtout? Je ne veux pas de scandale. Aux yeux du monde, pour nos gens, rien ne sera changé à nos habitudes, à notre manière d'être l'un avec l'autre. Mais, le devoir extérieur accompli, le rôle joué, la séparation sera absolue et complète. Vous avez votre appartement. J'ai le mien, que je vous défends. 11 vous reste, monsieur, à vous entendre avec madame de Luçay afin que ce soit elle qui refuse Contran, Je ne présume pas que vous me demandiez de dire à M. de Kersaint pour quel motif ce mariage ne peut avoir lieu, ni que vous vous chargiez de le lui expliquer vous-même.

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