‹ À oté de la rampe, comédies & saynètesChapitre 81 sur 100 · SCÈNE XI MADAME DE L'ESTANG, OCTAVE · texte numérisé non relu

SCÈNE XI MADAME DE L'ESTANG, OCTAVE

OCTAVE ; il tient à la main la boîte d'un coucou.

Madame, j'accours avec empressement.

MADAME DE l'eSTAKG.

Monsieur, je voulais vous dire que je vous garde décidément à dîner. J'ai réiléchi qu'il n'y a pas d'auberge dans les environs, et je n'entends point, pour ma réputation d'hospitalité, que l'on vous recueille mourant de faim sur la grand' route. Maintenant, asseyez-vous là, de l'autre côté de la table, et causons. Commencez par déposer ce coucou qui n'a point à intervenir dans notre entretien.

OCTAVE

Je ne puis résistera votre gracieuse insistance.

MADAME DE l'eSTANG.

Que pensez-vous de l'Espagne?

De l'Espagne? Je n'y ai jamais beaucoup réfléchi.

MADAME DE l'ESTANG.

Oui, de l'Espagne.

OCTAVE

C'est un pays chevaleresque au dire des poètes, d'une propreté équivoque selon le témoignage des voyageurs, qui a produit jadis le Cid et don Quichotte, qui produit encore des oranges, lesquelles viennent de Malte, et qui paie assez mal ses dettes.

MADAME DE l'eSTANG.

Et les femmes espagnoles?

OCTAVE

Elles font très bien dans les ballades, mais, quant à la réalité, il en faut rabattre, je crois.

MADAME DE l'ESTANG.

Vous parlez d'après une expérience personnelle?

OCTAVE

Madame, permettez-moi de vous faire observer respectueusement que la question écorne le mur de la vie privée. Je suis prêt à en démolir un pan tout entier, si cela peut vous être agréable; mais en sercz-vous plus avancée et aurai-je davantage vos bonnes grâces?

MADAME DE l'eSTANG.

C'est ce que l'on verra plus tard. Je ne veux rien démolir; laissez-moi déranger seulement une brique ou deux, quitte ensuite à les remettre en place, et répondez à ma question.

OCTAVE

Eii bien, madame, puisqu'il faut vous satisfaire, qui n'a connu plus ou moins une Espagnole... dans le passé ?

MADAME DE L ESTANG

Dans le passé... C'est donc de Tliistoire ancienne, tout à fait ancienne?...

OCTAVE

Je ne sais, madame, de quel nom vous appelez le jeu que nous jouons en ce moment, mais si l'invention vous appartient recevez-en mon compliment. C'est un mélang-e de procédure et de sorcellerie qui ferait la fortune d'un juge d'instruction.

MADAME DE L'eSTANG.

Nous disons donc de l'iiistoire tout à fait ancienne, et votre cœur est entièrement libre?

OCTAVE

Il le serait pour vous, je vous le jure. madame de l'estais'G.

Généralisons, monsieur, généralisons, et point de verbe au conditionnel.

octave.

J'en fais le serment, madame, si vous vouliez...

madame de l'estang.

Il ne s'agit pas de moi. Restons dans le sujet, et ré-

pondez sans ambages. Oui ou non, voire cœur est-il bien libre; a-t-il le droit de l'être?

OCTAVE

Madame, dites un mot...

M AD A ai E DE L' EST AN G.

Je n'ai pas de mot à dire. C'est à vous de répondre catégoriquement à ma question.

OCTAVE

Laissez-moi tomber à vos pieds.

MADAME DE l'eSTANG.

Nullement, monsieur, vous y seriez fort mal. Cela ne se fait plus, d'ailleurs, qu'au théâtre, et encore les bons auteurs y ont renoncé. Vous n'avez point, je présume, la prétention de m' avoir séduite, parce que je vous ai fait entrer chez moi, au moment d'un grain, et que nous avons passé en tête-à-tête une heure pendant laquelle vous avez déployé des talents auxquels je rends hommage, quoique le coucou reste en soutfrance. Quant à des visées plus droites et plus sérieuses, j'ai trente-deux ans, et vous?

octave.

Madame, j'en ai trente-quatre.

madame de l'estang.

Ce qui fait dix ans de moins pour vous. Qui de trentedeux ans pour la femme ôte trente-quatre pour l'homme,

trouve, en effet, une dilterence de dix années, à l'avantage du sexe masculin. Mon veuvage est, d'ailleurs, trop récent, et j'aurais aussi à consulter mon cœur et mon notaire. Mais encore une fois il ne s'agit pas de moi, et je me perds en des paroles inutiles. Voyons, monsieur, répondez-moi franchement, comme il sied à un brave et galant homme que vous êtes, je dois le croire. N'est-il pas quelque part une charmante et honnête jeune fille, dont vous avez fait battre le cœur, sans que le vôtre restât insensible; qui a vu et qui voit encore en vous l'époux de ses rêves; à laquelle vous avez intligé très innocemment, je l'admets, une cruelle souffrance, et qui serait heureuse de vous retrouver, et, sans doute, de vous pardonner?

OCTAVE

Que veut dire?...

MADAME DE l' ES TAN G, lui tendant la lettre.

Lisez, et puisque le hasard qui vous a conduit chez moi vous a si bien servi, inclinez-vous, remerciez-le et profitez de ce qu'il vous offre. Je ne dirai point à ma nièce qu'il pouvait dépendre de moi que vous devinssiez son oncle. Quant à votre Castillane...

OCTAVE

Elle vendait des parfums d'Arabie à l'Exposition universelle, et ehe s'est fait enlever par un dentiste américain qu'elle assiste dans ses opérations, sans douleur.

ADAME DE L ESTANG.

Alors tout est pour le mieux. Monsieur Nanteuil, voulez-vous faire votre paix avec Alice, en reconnaissant galamment vos torts?

OCTAVE, lui baisant les mains.

Oui, ma jolie tante.

MADAME UE l'eSTANG.

Monsieur mon neveu, soyez sage, ou je vous dénonce à votre femme. Admirez le cours des choses de ce monde, où tout a ses bons côtés, même les erreurs de la poste et le mauvais temps. Si le courrier n'avait point manqué, Thécla ne se mettait pas à la fenêtre pour guetter l'arrivée du facteur; si la bise n'avait pas soufflé, vous passiez tranquillement sur la route et je n'avais pas le plaisir de vous recevoir; vous ne me jetiez pas de la poudre aux yeux en exécutant des prodiges de mécanique, qui donnaient au facteur le temps d'arriver. — Ah mon Dieu, la pendule est arrêtée de nouveau; quel homme plein de roueries vous faites !.. . — Je n'ouvrais pas la lettre de ma sœur, tandis que vous étiez encore là, et fmalement ma pauvre Alice restait sans époux, et vous, monsieur, qui sait dans quel abîme de désordres et de senoritas vous finissiez par vous plonger et vous perdre!.. Avouez que le proverbe n'a pas tort, et que à quelque chose malhem' est bon.

OCTAVE

Ma jolie tante, vous parlez comme un ange, et j'aime votre nièce pom' elle et poui' vous.

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