‹ A.-P. de CandolleChapitre 25 sur 45 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Des animaux qui habitent les hautes montagnes du Valais .

ArnES avoir exposé les divers sites et les différentes températures des montagnes, il faut encore dire quel est le peuple qui en habite les forêts, quel est celui qui en habile la cime pelée et blanchie par les glaces des monts élevés. Nous dirons d’abord avec Théophraste que, de même que toutes sortes d’arbres naissent dans les hautes montagnes, de même on y observe toute sorte d'animaux; et quoiqu’on ne rencontre pas dans ces endroits froids des lions et des tygres, qui ont leur demeure ordinaire dans l'Afrique et dans les Indes, on trouve néanmoins sur nos hautes montagnes des animaux sauvages, grands et petits, et de presque toutes les espèces. Ceux qui se plaisent dans leau , dans les places, ils y trouvent des glaciers, des lacs et des torrens; ceux qui vivent dans les forêts, sur les prairies, y trouvent des vallons fleuris, des céteaux verdoyans et des bois touffus. Slrabon dit d’après Polybey qu’on trouve dans les Alpes des chevaux sauvages, des bœufs, et une bête, dit-il, d’une forme particulière, ayant le corps comme la stature d’un cerf, le cou seul excepté et les poils, par lesquels elle ressemble fort au bouc; elle porte sous le menton un globe de chair, de la grosseur de quatre pouces, tout chevelu; j’ignore quel puisse être cet animal. Cette espèce existe encore de nos jours; puis-

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que nous en avons vu un l’année dernière qu’on ne laissait voir qu’à prix d’argent. Merula en a aussi fait mention.

Le Bouquetin , en latin lbex9 est un animal qui se plait particulièrement sur nos montagnes, dans les endroits où les glaces ne se fondent jamais. Cet animal, dit Simbler , recherche le froid par sa nature , que sans cela il deviendrait aveugle.

Le Chevreuil , ou la Chèvre des rochers , que les Grecs appelaient Chèvre sauvage ; qu’on appelle vulgairement Chamois , et qu’on pourrait bien appeler Chèvre des montagnes, puisqu’elle les habite toujours. Cet animal aime les pierres sabloneuses qu’il lèche en place de sel , afin de se débarrasser la langue de la pituite inerte, et de ramasser de l’appétit; ils s’assemblent volontiers dans les creux des vallons garnis d’herbes fraîches.

La Marmotte , le Mus alpinus de Pline. Cet animal s» pratique des creux sous terre qu’il remplit de fo\n ou d’herbe , où il dort pendant tout 1 hiver, se plie en cercle. Les gens du pays en aiment beaucoup la viande , ceux d’autres nations ne l’aiment pas; tant il est vrai de dire, que les goûts sont dans la nature, et que le meilleur est celui qu’on a, comme l’a déjà observé un célèbre auteur.

Il y a aussi des Cerjs . Autrefois ils étaient si nombreux qu’ils descendaient souvent en plaine, dans les champs ensemencés. Leur gîte ordinaire était dans la forêt àc Phynge , entre Sierre et Loueche. Là il y avait des lacs où ils allaient se baigner, des champs, des pâturages et des lieux propres pour s’y cacher. Je me rappelle, qu’on en a eu apprivoisé dans notre ville , qui allaient boire à la fontaine avec les chevaux, et qui en revenant, passaient devant les bancs des boulangers pour se faire

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'donner du paiu ; ils étaient gros, et portaient avec orgueil des superbes cornes.

Mais allons plus loin et nous trouverons des ours . Cet animal est trop connu pour en faire ici une description ; seulement dirai-je, qu’il est dangereux pour les troupeaux dans la moniagne; que quelquefois ils descend dans la plaine au tems des moissons, mange les grains, et dévaste en une nuit plusieurs champs de blé. Il grimpe aussi sur les arbres, en abat les fruits et les ipange avec une avidité extrême ; quelquefois même il les mange sur l’arbre en attirant à lui les branches avec les pattes. L’hiver, l’ours s’enfonce dans des cavernes profondes , y dort ordinairement depuis la Tout-Saint jusqu’à l’entrée de mars . Pendant cet intervalle il ne prend aucun genre de nourriture; il se nourrit de sa. propre graisse qui se fond successivement , au point qu’il sort de sa caverne toujours fort maigre , tout gras qu’il était au momeut de son entrée.

* Maintenant je viens à l’ennemi commun de l’homme et des troupeaux , c’est le loup ; son nom exprime déjà son caractère. Cet animal affamé , vorace et destructeur n’a rien de bon que sa peau; ô l’infame voyageur ! il rode dans la plaine , fouille les montagnes , égorge et dévore tout ce qu’il rencontre, moutons, chèvres, veaux, chiens, cochons , tout. Sa férocité le porte jusqu’à attaquer le* animaux les plus forts, les bœufs et les chevaux. Heureusement pour l’homme , qu’il ne se porte pas à l’excès de l’attaquer ! On en observe quelquefois plusieurs , et par bandes, et cela sur-tout dans la saison de l’hiver où ils se réunissent pour d’infàmes appas. On voit encore le loup çervier , qui est l’animal le plus dangereux de tous poui jes chèvres çt Içs mo^ç» \ Q&n-seuleaaeiit ü saigne les

chèvres et les moulons qu’il peut égorger, mais tous ceux dont il peut sucer le sang; d'une seule nuit souvent il en égorge un troupeau nombreux.

Il y a encore un animal fort destructeur; c’est le renard . Ce rôdeur adroit détruit singulièrement les lièvres , auxquels il fait la chasse nuit et jour; de sorte que, où il y a beaucoup de renards, il y a peu de lièvres. Sa peau est très-recherchée pour en faire des pelisses; mais tout le reste de cet animal n’est d’aucun usage, si l5on en excepte «a graisse qu’on tient dans les pharmacies.

Notre pays abondait en lièvres, mais les chasseurs les détruisent prodigieusement. Il y en a de deux espèces ; le lièvre gris, qui est le plus gros et dont la chair est la meilleure; le lièvre blanc , qui est petit et dont la chair est peu délicate. . •

Le bléreau exerce aussi de tems en te ms ses ravages dans le pays. Cet animal est gros comme un chien ordinaire et ressemble au cochon ; il est commun dans nos contrées , et les chasseurs s’amusent souvent à le poursuivre et souvent aussi avec succès. 11 est de couleur grisâtre; il a le dos large et les dents fort pointues ; il se retire dans les haies, dans les champs, et dans les vignes; il est avide des pommes et des raisins. . ,

• Il est encore un petit animal forestier et quadrupède qu’en trouve ordinairement dans les forets de sapins et de melèses, dont il mange les pommes; je veux dire Y écureuil. Cet animal, quand il mange , s’assied sur les deux jambes de derrière , redresse sa queue le long de son dos , ( sa queue est longue , garnie de longs poils en forme de plumet , et d’un noir fort luisant) ; il prend ensuite sa nourriture entre ses deux petites pattes de devant, la pré-

sente ainsi à sa gueule pointue garnie de dents fort piquantes, défait ainsi l’enveloppe de ces pommes, de ces noisettes et des noix , et obtient enfin le noyau dont il se nourrit. L’écureuil est remarquable par la vitesse de sa course et par son agilité avec laquelle il saute d’un arbre à l’autre , souvent de plusieurs toises de distance; il saute toujours de haut en bas, ou tout au moins de hauteur égale. Il est certain, que cet animal, par sa vivacité, par sa gentillesse , par sa conformation toute particulière et par sa manière de se divertir, mériterait d'être tenu en cage.

Maintenant passons aux habitans des airs; d’abord parmi les plus cruels , je trouve X aigle ; cet oiseau , quant fl déploie ses ailes, a au moins six pieds de large ; il saisit sa victime en lui enfonçant ses serres dans les flancs , la saisissant du bec par le cou, et s’élève ainsi dans les airs; quelquefois chargé d’un mouton, qu’il va dévorer sur la cime des rochers. Il y en a encore d’autres qui ne rodent dans les airs que pour fondre sur le menu gibier, comme vautours , faucons, éperviers , autours, tiercelets, sabec , etc. \J autour est de couleur fauve, semée de taches jau-* nés ; il a les yeux noirs et enfoncés. Pour être bon , il doit avoir la tète petite , le bec gros et recourbé , le col long , la poitrine grosse , les serres grosses et longues, la queue longue et les pieds verts. Les perdrix , les faisans, les canards, les oies sauvages , les lapins , les lièvres , sont ses victimes ordinaires. 11 est rusé de son naturel , et habile chasseur; avec deux autours, qu’on place aux deux extrémités de la chasse , on prend aisément une grande quantité de perdrix en France , où on les dresse pour cela.

Il y a encore d’autres oiseaux de proie dans le pays , comme les milans , les gerfauts qu’on dresse aussi pour

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le vol; c’est celui qui a le plus de force. Il a le plumage jaune, le bec el les jambes bleues , les grilfes ouvertes et les doigts longs; il est fier et hardi,* il ejl propre au vol du héron et du milan . Son duvet est très -estimé pour faire des couvertures; il est extrêmement chaud et fort léger.

La liste des oiseaux de proie devient encore plus longue ; nous y trouverons aussi le hobereau , le héron , le Cormoran , animal aquatique comme le précédent, assezsemblable au corbeau; le coucou , le chat-huant , le hibou , la chouette 9 les pies et les geais.

On trouve aussi dans nos montagnes beaucoup de gibiers, parmi lesquels se trouve d’abord le beau coq-de - Bruyères . Son plumage est noir, et ses yeux sont entourés de plumes d’un rouge très-vif; on l’appelle en latin uroga/lus. On croit que les plus gros ont été appelés par Pline , teiraones. On trouve aussi des poules sauvages toutes blanches. Quelques-uns les appellent herbaines ; elles sont très-avides de la neige dont elles habitent les régions. Leur blancheur est semblable à celle de la neige, et lorsqu’elles aperçoivent le chasseur, elles s’arrêtent , pour ne point se trahir par le mouvement de leur corps , dont la couleur les rends invisibles sur la neige. Je ne parlerai pas ici en particulier de chaque espèce de gibier, qu’on trouve dans le Valais , comme gclinoieSy ortolans , la bécasse , la caille , les canards sauvage s y les poules d3 eau , etc. etc., mais je renverrai le lecteur à la savante lettre de M.r E schassè riaux , qui en a fait une énumération exacte <et détaillée, et où il pourra s’instruire selon ses désirs.

Je finirai ce chapitre par observer que les animaux quelconques nourris dans les montagnes sont toujours plus forts et plus gros que ceux qui naissent et vivent dans la plaine:

bu Valais. 2*5

par exemple les cerfs qu’on trouve sur les montagnes de la Suisse diffèrent de taille et de Lois, des cerfs de la forêt de Résine , au-delà du Rhin ; c’est ainsi encore que les chevaux des Alpes diffèrent des chevaux qu’on reçoit de la Frisie\ c’est ainsi enfin, que les oiseaux de proie

des Alpes sont généralement réputés plus habiles pour

la chasse du gibier que ceux des autres pays ; que beaucoup d'animaux, en changeant de climat , changent aussi de couleur, ce qui peut bien tenir à deux causes, comme

l’avance César Scaliger , savoir à la nourriture et au

climat qu’ils habitent; ce qui peut bien être vrai quant à la première cause , puisqu’il est prouvé par la savante thèse de M.r le Docteur Chapuis de Lyon , qu’une poule nourrie avec de la garance , aura les os rouges; enfin tout ce qui peut avoir rapport à ces discussions, se trouve déjà savamment exposé dans la belle histoire des animaux du célèbre Conrad Gcsner. Je passe donc à un autre sujet.

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