‹ A.-P. de CandolleChapitre 30 sur 45 · DU CANTON DE CQNCHES · texte numérisé non relu

DU CANTON DE CQNCHES

Je commencerai donc par le sommet du pays, à l'origine du Rhône, et suivrai son cours jusqu’à son entrée dans le lac Léman ; tandis que d’autres peut-êtye , et surtout les voyageurs qui ne font que traverser la plaine et sortir par le Simplon, auraient préféré de me voir commencer par le fond; mais mon but étant de parcourir le pays dans ma description d’un bout à l’autre, et chaque indigène se plaisant à y trouver sa place et son rang , j’ai choisi cet ordre, afin de ne point confondre des choses distinctes; je parlerai donc d’abord du mont Furca , de la source du Rhône, de son nom et de son cours.

Le commencement du Valais est le mont Furca , dans le sein duquel le Rhône prend sa source. Ce mont sert aussi de limite entre les Valaisans et ceux à'Uri , peuple de la Suisse; cette montagne de la Fojurche n’est point fiabitée , mais comme dit Si/ius :

y , NuIIum ver usquam , nuüique œstatis honores

■9, Sola J agis habitai diris, sedcsque iüetur

9, Perpétua deformis hiems sy

Les Allemands ou Germains appellent ce fleuve Roddeny TÜiodan , et les Fiançais le nomment le Rhône . 11 traverse

presque

du Valais* a3i

presque tout le pays du levant au couchant, sauf en bai de Marligny qu’il dirige son cours un peu vers le septentrion; ses eaux s’augmentent considérablement par les nombreux torrens des montagnes, qui descendent de tout côté, au point qu’il serait en état de porter de grands navires chargés, s’il était resserré dans son lit, si les gros rochers qu’il heurte, et si les pierres immenses, à travers lesquelles il se précipite avec un bruit effroyable, ne l’empèchaient d’ètre navigable; quelquefois ses eaux sont tellement augmentées qu’elles rompent les barrières les plus, fortes, inondent les champs et les prairies, les rongent, et les entraînent avec elles; comme il est arrivé les années

1470» 1640, 1740, et 1778. C’est pourquoi quelques-uns le croyent ainsi nommé du mot latin rodere , qui veut dire ronger , ce qui est plus vraisemblable que d’avoir pris son nom de la ville de Rhode. Solinus a donc raison de dire,

que le llhqne se précipite des Alpes, et entraine avec lui les eaux des torrens qu’il rencontre; il en est de même de Silias , lorsqu'il dit :

Aggeribus caput Alpin is, et râpe nivali

Prosilit in Celtas , ingentemque extrahit artinem - •

Spumanti Rliodanus proscindens gurgi/e Campos.

Il appert de là, que Silius regardait avec raison les Valaisans pour des Celtes , comme on le verra dans les

Annales du Valais. -

Avant que le Rhône *>rle du pays, il traverse les terres des Vibériens, des Sédunois et des Véragriens, peuples anciennement ainsi nommés, et dont nous parlerons séparément, pour qu’OQ puisse savoir quelle partie du pays qu« chacun de ces trois peuples à occupée. Après avoir dépa,ss4

232 Description

St. Maurice, la dernière ville des anciens Véragriens, coulant par les campagnes des anciens Nantuates , et environ vingt mille pas plus loin que St. Maurice, il est reçu par le lac Léman, qui éteint ses fureurs, comme font tous les lacs qui reçoivent les fleuves qui se précipitent des montagnes. C’est ainsi que le lac de Côme reçoit YAdda , le lac Verban le Tesin ; celui nommé Benacus le Mincio; le Bodensée le Rhin; le lac de Lucerne reçoit le fleuve Ursa ; les lacs de Brienz et de Thun reçoivent 1 ’Aar; c’est ainsi enfin que la Limât des Suisses est reçue par le lac de Zurich. Polybius, Mêla et Ammianus prétendent que notre Rhône conserve son impétuosité dans toute l’étendue même du lac Léman, et qu’il en sort avec la même rapidité qu’il y entre. Mais abandonnons son cours et revenons aux Vibéi iens , habitans voisins du

mont Furca. Strabon écrit , que le Rhône naissait audessus des Nantuates et des Véragriens, de la source duquel n’étaient pas bien éloignées celles du Rhin: Pulybius dit, que le Rhône sort par trois fontaines sur le sinus de la mer Adriatique. Mais Pline prétend, qu’il prend sa source dans les Alpes :

Aggeribus caput Alpinis et rupe nivali

ProsilH ,

Silius écrit la même chose, et ajoute, qu’il traverse premièrement la Suisse ; la même chose écrit Plutarque dans la vie d’Annibal; Ammianus dit, que le Rhône sort abondamment des Alpes pcenines; Appianus , au premier livre des guerres Civiles écrit, que les sources du Pô, et celles du Rhône sont peu éloignées les unes des autres, et Se.bastianus Minsterus , d’accord avec Joannes Stum -

du Valais. a33

phius , écrivains du tems de Simbler , enseignent, que lé Rhône prend sa source au couchant du mont Furca , non par quelque fontaine, ou source d’eau vive sortant de terre, mais des neiges et des glaces qui se fondent; et quoiqu’il y ait dans la partie inférieure de ce mont une source d’eau assez abondante, on regarde néanmoins la première comme la plus haute et la plus élevée pour la source du Rhône.

Beaucoup deValaisans,croyent et montrent aux voyageurs une fontaine très-claire qui sort de terre dans un endroit méridional à la source du Rhône ; mais ils se trompent, puisque cette source n’a jamais porté le nom de Rhône. Au reste , «à une demi lieue de ces sources, YElmius , fleuve, qui sort de la vallée de Geren, coüle vers le septentrion et se jette au Rhône.

Ce fleuve prend donc sa source au mont Furca en Conches, traverse le Valais, le lac de Genève et côtoyé une partie de l’ancienne Savoye. Il sépare le ci-devant Dauphiné de l’ancienne Bresse, passe à Lyon , et se rend presqu’en droite ligne dans la Méditerranée, après avoir arrosé d’un côté l’ancien Dauphiné , le ci-devant Comté d’Avignon , l’ancienne Provence ; de l’autre côté , une partie du ci-devant Languedoc. Les principales villes qui sont sur ses bords sont Genève, Lyon, Vienne, Valence, Montelimar, Avignon, Baucaire, Tarascon et Arles. Tel est donc le cours de ce grand fleuve depuis la source au mont Furca , jusqu'à la Méditerranée, où il perd son nom et sa fierté.

Quant à ceux qui prétendent, que les sources du Rhin sont peu éloignées de celles du Rhône, ils ne se trompent pas; car entre les deux il n’y a que la cime du monf

>34 Description

57. Gothard qui les divise. Mais les sources du Danube sont éloignées de quelques journées de celles du Rhône, ainsi que de celles du Pô, qui descend de la montagne que les Latins appellent Vcsulus.

Ammien, qui a écrit, que le Rhône descendait des 'Alpes poenines, se soutiendra peut-être, en disant, qu’on appelait ainsi tous les sommets des hautes montagnes du Valais, qui s’étendent depuis lesPennins jusqu’aux Lépon» tiens. Pline dit, que le fleuve qu’on appelle le Rhône, est le plus fertile des fleuves de la France; Solinus enseigne, qu’il doit être compté pour un des plus grands fleuves de l’Europe.

Nous avons nommé plus haut Vibériens les peuples qui habitent à la source du Rhône, suivant en cela Pline qui, comme dit S imblerau lrv. 3, chap. 20, et écrit ainsi: parmi les Lépontiens qui s’apellcnl Vibériens, il y en a qui demeurent près la source du Rhône ; Leponfiorum qui viberi vocantur , foniem Rhodarii arcolunt. Quelques-uns pensent , que les Vibériens étaient ceux que nous appelons aujourd’hui Urserains, en latin, Ursarios, seuUrsellanos , qui demeurent à la source du fleuve nommé [/rsa. Ce n’est pas mal à propos qu’on appelle ces peuples Ursarios, car ils sont presque aussi sauvages, aussi grossiers que des ours, avec lesquels on les croirait familiers. Il semble que César ait. placé les S ^dunois à l’origine du Rhône, en écrivant, que les Nantuates, les Véragriens, les Sédunois habitaient les plus hautes Alpes; car on veut prétendre, que les hautes Alpes chez les Lépontiens étaient le mont St. Gothard , dont le mont Furca n’est qu’une branche; mais S imbler dit , qu’il ne peut pas souscrire à leur opinion. Je croirais aussi, que ce sont les Conchards , en

du Valais.

latin Gomesiani , qu’il faudrait nommer Vibérîens ou Jubé riens; car comme le prétend Simbler , aucun auteur ancien, si l’on en excepte Pline , n’a fait mention des Vibériens; mais celui-ci les appelle Vibériens, et en un autre endroit, où il parle du trophée d’ Auguste , il les nomme Jubé riens.

Les Vibériens ou Jubériens sont donc les peuples qui occupent la partie orientale, et la plus élevée du Valais, dont le nom peut aussi appartenir au peuple ÜUrselen , en ce que souvent le même peuple habite les deux côtés d’une même montagne. Les Vibériens, qui se trouvent sur les terres du Valais, occupent trois des ci-devant dixains, aujourd’hui cantons, savoir : Couches , Mœrel , et Brigue .

Les Conchards sont donc séparés des Lépontiens et de ceux d’Urseren, par une montagne fort élevée qu’on nomme la Furca , ou la fourche , qui s’élève par deux sommets en forme de fourche ; à un millier de pas plus bas que les sources du Rhône, il y a une vallée attigue et habitée par ceux qui font parcourir avec leur bétail les hauteurs les plus douces du mont Furca ; on observe d’abord deux villages, savoir un à la droite en descendant cette montagne , appelée en allemand Oberwald , comme qui dit forêt supérieure; et l’autre à la gauche du Rhône. Après avoir passé le Rhône sur un pont de bois , on arrive à un village appelé Un dertvasser; on y observe une superbe petite forêt dans une plaine agréable , garnie d’arbres de sapin droits et perpendiculaires, fort touffus, éloignés les uns des autres avec beaucoup de proportion. Cette forêt se voit traversée par un charmant ruisseau d’une eau cristaline, qui procure a ceux qui s’y trouvent, un agrément indicible; où des oiseaux de toutes espèces chantent continuellement, et

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avec une grande variété de modulation de voix on dirait que c’est le séjour de Diane.

Quant à ces deux villages, je n’ai rien à en dire, sinon, que les maisons sont de bois, et que les gens, qui les habitent, sont grossiers et rustiques, si toutefois on en excepte le Curé, et que les aubergistes y sont bien chers; le vin surtout y est d’un prix excessif, et je l’ai expérimenté moimême, quoique Conchard comme eux, lorsqu’avec ma société voyageuse j’y ai passé pour la première fois, et où nous trouvâmes à peine une maison pour nous faire recevoir, et nous faire servir, même en leur ofFrant le payement d’avance. Le Curé Egger , aujourd’hui défunt, ne voulut pas même nous recevoir qu’après les sollicitations du peuple de ce lieu à demi sauvage; alors le Curé, après nous avoir regardé et fixé des yeux, répondit, qu’ils entrent. Certainement , nous n’avions point l’air de rôdeurs, ni de vagabonds, pour lui donner le droit de faire tant de complimens ; nous étions plusieurs, car il y avait deux demoiselles, mon épouse et notre conducteur. Reçus chez lui, nous fimes apporter du vin, aussitôt qu’il fut sur la table, le Curé, je ne sais par quel usage, en fit la distribution de plusieurs verres à des paysans qui y étaient venus pour nous voir, réserva le reste pour nous, et nous le fit payer fort cher : ce fut ainsi que nous fûmes reçus du Curé même; d'après cela, il est facile de se faire une . idée dç l’urbanité et de la politesse des autres, d’après le proverbe qui dit ; rusfica progenies nescit habere modo s ; l’autre village d’ Underwasscr n’a rien de remarquable; il n’est composé que de quelques maisons, et ne forme qu’un Rectorat avec Qberwald ,

Depuis ces villages, à leur midi , il y a entre ces mon~

du Valais. aSy

tagnes une petite vallée qui s'y ouvre, appelée la vallée de Geren , d’où sort le torrent Elmius , qui le premier porte au Rhône le tribut de ses eaux. Cette vallée était anciennement sous l'obéissance des nobles Seigneurs de Ama , ou comme les Valaisans le prétendent, des Seigneurs de Aragno inferiorc. Ces mêmes Seigneurs avaient le haut Domaine, que les Latins appellent merum mixtumque Imperium . Mais la fortune de ces Seigneurs s’étant considérablement diminuée, par je ne sais quelle cause, ils ont vendu leurs droits aux habitans de ces lieux qui en ont joui jusqu’à ces deux dernières guerres du Valais des années 1798 et 1799. Ces habitans se nommaient euxmêmes leurs juges, qu’ils appelaient Ammans . Il y a eu

dans cette vallée une fameuse insurrection , dont nous

parlerons dans les annales du Valais, ensuite de laquelle plusieurs ont été pendus à des arbres le long de la grande route, pour donner par là exemple à ceux qui auraient envie de se révolter contre leurs Supérieurs.

Aune lieue depuis l’entrée de ce torrent dans le Rhône, environ huit mille pas en dessous des sources dudit fleuve , on arrive à un village appelé Obergestelen , en français, Châiillon supérieur . La montagne de la Grimsel , à laquelle ce village est adossé, est une continuation de celle de la Fourche ; on les regarde toutes les deux comme faisant partie des Alpes Lépontiennes. Celte montagne sépare la vallée Suisse de Hasli d’avec le Valais; c’est de ,ce côté que l 'Aar, fleuve suisse, prend sa source, ert où l’on trouve de beaux cristaux. Il y avait jadis à Obcrges ielen un château fort, que les nobles Seigneurs de Arna occupaient encore en n33; ils étaient en même tems Seigneurs de la vallée de Geren .

a38 Description

Deux mille pas plus bas qu 'Oberges/elen, on trouve un village nommé Ulrichcn , qui a été sujet aux nobles Uldrich de Viège; mais dans la suite ils se sont gouvernés eux-mêmes. Proche , et au levant de ce village le Duc Berchlold de Zœringen a été battu par les Valaisans; deux > siècles après, et plus, les Valaisans ont encore battu dans la même place les Bernois : en mémoire de ces deux victoires glorieuses pour le Valais, on y planta deux croix, l’une portant la date de 1212, et l’autre de 1419» sous l’épiscopat dç Guillaume II de Rarogne , qui fût ensuite chassé comme auteur de cette guerre postérieure. Ulrithert possède un Recteur ; c'est un endroit agréable en été. Non loin de là, ei\tre le Rhône et ce village , il y a une source d’eau soufrée froide, dont on aurait déjà dù former des bains. Je les crois avantageuses pour les maladies tant intérieures qu'extérieures ; comme dans la galle, en les buvant chaudes ou froides, seules ou combinées avec des décoctions convenables , même avec du lait pour des sujets qui auraient la poitrine faible , délicate ou même déjà ruinée.

On dit encore au sujet de ce village, qu’il s’est élevé après les ruines d’un autre de même nom, mais situé plus bas, au milieu des marais qu’on y observe aujourd'hui , et qui fût englouti; on rapporte même qu’on en a encore yu lapointedu clocher; mais j’ignore la véritédu fait, toujours est-il certain qu’aujourd’hui il n’y en a plus de trace.

A une demi lieue plus bas quJ Ulrichen , on trouve un autre village nommé Geschinen , qu'on ne peut voir que lorsqu’on est pour ainsi dire dessus, parce qu’il se trouve situé dans un creux. Ce village n’est pas grand , il n’a fie n de particulier; parlant de là, après avoir traversé

bu Vaï-ais. 23g

une assez belle campagne, on arrive à Minster; c’est un des plus beaux endroits du canton de Conches. Ce village est grand; il est administré pour le spirituel par un Curd et un Vicaire ; il y a des gens moyennes; l’air y est sain, le séjour agréable. 11 est traversé par un torrent fort clair et d’une eau d’une fraîcheur étonnante; ce torrent va se jeter dans le Rhône. Il y a dans ce village une assez belle maison où les voyageurs du pays étaient généreusement reçus à leur passage, soit pour aller à Notre-Dame des Ermites , soit pour se rendre en Suisse. Cette maison appartient au défunt Colonel de Riedmatlen , ci-devant grand Capitaine du Dixain. Il y a aussi une assez jolie place devant la cure, et ses environs sont tods tapissés de prairies verdoyantes. L’église paroissiale de cet endroit est dédiée à la Ste. Vierge , en mémoire de son assomption au ciel; il y a encore une chapelle située sur la hauteur •septentrionale du village ; elle est dédiée à St. Antoine; on y va beaucoup en dévotion. Vis-à-vis Minster, audelà du Rhône se trouve une charmante prairie doucement inclinée, et garnie de petits châlets, où l’on se rend quelquefois en partis pour y aller manger du lait, du beurre frais, de la crème et autres de ce genre. Sur la rive septentrionale du Rhône sont placés diffiérens villages, savoir : Rcckingrn , Blizigen , Biel, Selkingen, Glurigcn , Rizigen, au milieu de belles prairies.

Biel , en latin 5/c/a, est le plus beau de tous ces villages, selon moi. Il y a à Reckingen un Curé, et un Recteur à Biel. Les villages de Glurigen, Rekingen, Rizigen, Selkingen, Blizigen et Biel, composaient ensemble le ci- Comlé des Comtes Viégeois de Blandra; leur château en 1290 se trouvait situé au-dessus du village de Biel. Ce

.Description

Comté est ensuite parvenu par droit d’héritage à Jocelmu* de Blandarosa ; mais nullement à la Comtesse de Graniola , comme l’a voulu dire Josias Simbler , induit en erreur. Les habitans des villages susdits se sont ensuite délivrés du joug de ces Seigneurs; néanmoins ces lieux ont conservé les memes noms jusqu’en 1798, où ce Comté fût réuni, ainsique le Valais entier, au Gouvernement Helvétique, jusqu’en 1802, qu’il a formé une République indépendante et séparée jusqu’à sa réunion au grand Empire Français. Ce Comté a eu ses propres juges pour les causes civiles; mais pour ce qui était des causes criminelles et capitales, elles étaient toutes portées à Ernen , comme au chef-lieu de tout le Dixain de Conches, où en les instruisait, leé jugeait, et les exécutait. Il se trouve encore dans Conches supérieur le village de Wald ; mais ce village n'est ni grand, ni beau. L’église de Reckingen passe pour la plus belle du pays.

On repasse enfin en bas de Wald le pont de bois qui a remplacé un de pierre, au dire de Simbler ; on tourne du septentrion au midi, et on vient àla rive gauche du Rhône, à moins qu’on préféra de continuer sa route àla droite , et d’aller à Fiesch , vis-à-vis A'Ernen ; après avoir passé Niderwald , laissant à sa gauche le petit hameau de Bodmen\ on voyage par des endroits rudes et sauvages , remplis de pierres et de cailloux, au pied d’une grande forêt noire de sapins, dans une position triste, et dans un creux entre -deux montagnes resserrées, au-dessus du Rhône, on trouve . le sombre village, dit à la Maison de pierre , ou S/ein haus , continuant sa route on passe un torrent difficile et dangereux, nommé pour cela le torrent des Ruines , on avance toujours par des chemins affreux , et on arrive

bu Valais. 241

enfin au village de Milihach. Cet endroit est célèbre pour trois choses; parce qu'il est le lieu de naissance du Cardinal Mathieu Schiner, dont je me propose de faire connaître les actions dans un ouvrage particulier; et parce qu'il a eu ses propres Seigneurs du même nom; car noble Nicola & Milibach vivait encore en i3og. Leur château était bâtit sur le haut d’une charmante colline , au levant du village; ce château forme maintenait une chapelle, où le curé à’Ernen va quelquefois célébrer le saint sacrifice de la Messe; enfin ce village est encore célèbre par son antiquité ; et quoique les maisons y soient toutes de bois, il s’en trouve cependant, notamment celle du Cardinal Schiner, qui dure depuis près de cinq siècles.

Environ mille pas en delà, on trouve Ernen , chef-lieu de tout le canton de Conciles ; il est à la distance de trois lieues de Minster. Ernen est un grand Bourg qui possédait une Bourgeoisie , avant la réunion du Valais à l’Empire Français ; il a de grandes maisons en maçonnerie , et couvertes en ardoises. Une des plus belles maisons est celle delà justice de tout le canton dans laquelle étaient détenus les criminels. On y rendait la justice criminelle pour tout le Dixain ; on y tenait les sentences disénales Civiles, ou à Minster, suivant que le juge du Dixain était à Ernen ou à Minster. D'Ernen était le célèbre Evêque de Sion , Walter Supersaxo , d’heureux souvenir, qui avait délivré le bas Valais de la domination de la Savoye l’an 1470, Ernen est encore l’endroit natal de plusieurs autres familles illustres, comme des Schiner , des lost, des Sigristen , des de Platea etc. Cet endroit jouit d’une belle vue» et d'une température agréable ; il a plusieurs promenades tout au tour; son église paroissiale dédiée à St. George ,

342 Description

est belle , grande ,et dans une position charmante ; cette église possède les reliques de St. Valentin , qu’on expose à la vénération publique les jours de grandes fêtes; pendant le reste de l’année , elles sont cachées derrière le tableau de ce saint ; ses autels sont superbes et richement dorés, trois de chaque côté, et le grand autel au milieu, et beaucoup plus élevé. La tour du clocher est fort haute et bien bâtie. Sur la face extérieure du mur méridional de cette église est dépeint Si. Christophle , d’une taille surprenante, portant l’enfant Jésus sur ses épaules, et tenant d’une main un gros bâton; cette peinture est réellement digne d'être vue , et surprend au premier regard.

Il y a une superbe vue depuis le cimetière qui se trouve d’un côté élevé de plusieurs toises; on voit depuis là jusqu'à Zencggen , dans le Dixain de Viège , et conséquemment jusqu'à sept lieues de distance. Au midi de cet endroit , il y a des jolies prairies surmontées d'une belle et grande forêt de sapins et de mdèse , où se trouve une chapelle murée et bien blanchie, dédiée à Notre- Dame de la Visitation ; cette chapelle passe pour fort ' miraculeuse , comme les nombreux tableaux votifs le font présumer; elle est à une lieue d’Ernen , placée presqu’au milieu de la forêt. On ne peut se rendre dans ces lieux sans éprouver un recueillement intérieur de l’âme; pour moi, je ne la visiterais jamais sans émotion, et lui adresse pour toujours ces vers :

Arx sis virgo mihi , me cuslodila lucre ,

Obsequium qnisquis postulat , ante ferai.

Attzc/i était une des quatre Bourgeoisies du haut Valais, les trois autres étaient Viège , Louëche , et S ion, comme dans le bas Valais, les quatre Bourgeoisies étaient Mar-

du Vaxais. . 243

iigny , Si. Brancher, Si. Maurice , et Monihey . II y a beaucoup de cerisiers aux environs de ce Bourg , dont le fruit y mûrit assez bien; il ,y a aussi des pommiers, mais le fruit en est sauvage , acide et mauvais à manger. Ernen a eu aussi ses propres Seigneurs jusqu’à l’année 1120 ,

dont le château était au bas de l’église de ce lieu, et dont

les restes ont servi à construire le clocher actuel. Le grand Baillif Jean Fabien S chiner , feu mon père grand a fait dans cette église paroissiale une fondation pieuse, pour faire sonner tous les jeudis de l’année , à l’exception du jeudi saint, la grande cloche , en commémoration de l’angoisse de notre Seigneur; il a de meme cédé pour l’établissement d’un couvent de Capucins à Ernen , une belle maison, jardin, verger et attenances, jusqu’à leur sortie de Conciles, comme on le verra dans son teins. Autrefois toutes les grandes familles- vivaient à Ernen dans une grande union, aujourd’hui , je ne sais quelle relation elles ont ensemble. Mais je m’écarte de mon but, et le lecteur s’apercevra que chaque fois que je parle d’un lieu champêtre et quelquefois sauvage, j’y deviens moraliste; mais il voudra bien m’excuser; car tel estl’efFet de la solitude sur mon âme : en effet, de quoi n’est-on pas capable lorsque, dans un lieu solitaire, l’on se trouve seul, abandonné à tout ce qu’il y a de plus sombre? Mais passant plus loin: Parlons de Binn , dont le torrent s’appelle la Binna , qui ferme ce Dixain par son entrée dans le Rhône. Ce fleuve^ ou plutôt ce torrent prend sa naissance sur le mont Albrunius , montagne par laquelle on passe pofyr se rendre dans la vallée antigorienne ; il roule tout le long de la vallée de Binn , où il y avait une riche mine de fer, qu’on a abandonné dans la suite, je ne sais pour quelle raison.

a44 Description

Quant au village appelé Nicder-Ernen , situé presque au pied de la pente occidentale d ’Ernen , je ne saurais qu’en dire, sinon, qu’il est distant d’un quart de lieue à’Ernen , et qu’il est placé au milieu de grandes et belles prairies , et que le chemin, qui y couduit, est fort rapide et fort pierreux; ce village est petit, est nîest composé que de quelques habitans,et peu éloigné dupont du Lax jeté sur le Rhône.

Mais vis-à-vis d’Ernen , et à la rive droite du Rhône , toujours en descendant, où on le passe sur un pont, on voit le village de Fiesch et la vallée qui porte son nom; celte vallée contient environ six mille pas en longueur; d'où il sort un torrent qui se jette au Rhône, et prend sa naissance de la fonte successive des neiges, et surtout du glacier qu’on observe du fond de cette vallée; ce glacier est placé latéralement au septentrion du village nommé Behva/dy qui rendu en français, signifie belle forêt, en latin belle Silva ; ce glacier s’étend en longueur à plusieurs lieues, et est bien visible depuis Ernen , dont le courant d’air rend ce Bourg fort sain , toujours avec sa position élevée dans laquelle Ernen se trouve.

Il y avait à Fiesch un couvent de Religieuses, qu’elles ont ensuite abandonné, mais dont les rentes ont clé réunies à l’église paroissiale d ’Ernen, par le Cardinal Mathieu Schiner, comme on le verra ailleurs; mais depuis Fiesch , il y a une route sur la rive droite du Rhône, qui conduit à Belvald , conwne aussi à Nidervald , à travers une espèce de colline et une longue forêt touffue d’arbres de sapins. Il y a une lieue de distance entre Fiesch et Behuld ; en effet, Belvald est dans une position vraiment belle, jouissant d’un beau prospect, surtout en été; car il est doucement adossé à la montagne sur laquelle

»u Valais. 215

il se trouve, et le village lui-même est assez grand et joli, au pied d’une belle forêt, dont il parait avoir pris le nom , et enfin à côté du gros glacier, dont je viens de faire mention, mais cependant encore à une certaine distance de là; il y a dans cet endroit d’ailleurs en apparence sauvage par sa position à côté de ce glacier, et au pied de cette forêt, d’assez grands et beau prés; les habitans y sont fins, vifs, et spirituels ,et le sexe surtout y est beau, et d’unheau coloris; il n’y a point de Crétins, ni de goëtreux. Ce génie des habitans de ce village est à peu près propre et particulier à tous les conchards , qui pour n’ètre pas bien polis, ne sont pas moins braves gens. Il y a aussi un petit village , qu’on appelle Fürgangen, situé sur la rive droite du Rhône, entre Fiesch et Nidervald-, il n’est composé que de quelques maisons où il ne demeure que des pauvres gens ; la famille S chiner y avait autrefois une Seigneurie ; de Fiesch on arrive à Lax, dernier vil l.se du canton de Conches; Zax , en latin t2Z placé au milieu d’une plaine charmante , entourée de beaux biens; il est assez sain et bien bâti. La plaine de ce village s étend jusqu’à l’endroit nommé dans les vieux actes le mont de Dieu ; toute la partie supérieure qui termine cette plaine du couchant de Lax jusqu’à la Furca était proprement le Dixain de Conches. Aussi lit-on dans une infinité d’anciens actes ces mots : à monte Dei Supertus, c’est-à-dire, depuis le Mont de Dieu en sus.

Quelques cent pas plus bas que le village de Lax les montagnes se referment pour ainsi dire du côté du ieptentrion et du midi , au point, qu’elles laissent à peine un passage aux eaux du Rhône, qui roulent dans un abîme nerrible. Le promontoire , qui occupe le septenUion jus-

246 D E 5 C XI ï T I O H

qu’au Rhône, et qui est fort rapide , est aussi ce qu’on appel le dans les vieux actes le Mont de Dieu; c’est là, que Barnabas , disciple des Apôtres, a prêché le premier la parole de Dieu aux Conchards, et c’est de là, qu’il a tiré son nom; c’est là que finit le canton de Conches; c’est là que commence celui de Mœrel , qui s’étend jusqu’au pont de pierre sur la rivière dite îa Massa , qui roule une eau marneuse et blanche , contre l’usage de celles qui viennent du septentrion , qui paraissent maigres et chargées d’un sable noir et épais. Je finis enfin la description de ce canton; je ne crois pas m’être trompé dans ce que j’en ait dit, parce que son chef-lieu, qui est Ernen , a été l’endroit dema naissance, que j'ai connu particulièrement, et qui sera toujours pour moi’ la vérification de ces beaux vers.

îielcio quâ natale solum dulcedine cuncfos

. f Ducil , et immemores non Sinit esse Sui.

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