EXAMEN RAISONNÉ DES TRAVAUX SCIENTIFIQUES DE
Je n'aurais fait qu'une œuvre bien imparfaite si, avant de terminer cette notice, je n'essayais pas de donner une appréciation un peu détaillée et suffisamment justifiée de la valeur scientifique de Fhomme auquel je viens de consacrer les pages qui précèdent. C'est eu examinant de plus près les ouvrages principaux de de Candolle que je pourrai y parvenir et que je réussirai, j'espère, à expliquer le jugement que l'opinion unanime du monde savant a portée sur l'illustre botaniste.
Indépendamment de cent mémoires et de neuf traités spéciaux dont l'énumération se trouve à la fin de cette notice, de Candolle, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le remarquer, a publié cinq grands
ouvrages fondamentaux : la Flme française , la Théorie élémentaire, leProdromus^ {j comprisdeux volumes du Systema)^ YOrgavographie et la Phj* swhgie. C'est essentiellement dans les trois premiers ouvrages que nous pouvons trouver les éléments les plus propres à nous faire apprécier le véritable mérite scientifique de de CandoUe et lei I^ases successives par lesquelles a passé Tapplication de sa haute intelligence à l'étude de la botanique.
Quoiqu'il soit difficile de donner en peu de mots une idée exacte de tous les genres de mérites que présente la Flore française^ il me parait cependant qu'on peut le faire en rappelant les trois ou quatre traits distinctifs de cet important ouvrage. — De CandoIIe ajouta 2,000 espèces aux 2,700 que Lamarck avait déjà décrites comme croissant naturellement en France. Voilà déjà un premier résultat saillant. — Les descriptions des espèces furent, pour quelques familles surtout, telles
* Le ProdfomuSy que de Gandolle n'a pu achever, a été continué par sou fils sur le même plan avec Vaide de plusieurs collaborateurs, presque tous élèves comme lui de son père, entre autres MM, Beniham, Choisy et Duby.
]ue les algues et les champignons , de véritables ' :hefs*d'œuvre qui, comme ouvrages spéciaux, auraient eu déjà à eux seuls une grande valeur. — La description des organes et leur action, en d'autres termes, le traité abrégé d*organographie et de physiologie végétale qu'il mit en tête de l'ouvrage, fut une idée des plus heureuses qu'il réalisa le premier, avec un succès qui tient à la manière claire et animée dont ce morceau est écrit autant qu'à la nouveauté des vues qui y sont exposées. Il a repris plus tard ces deux sujets pour en faire deux ouvrages importants, sous le titre ^Organo^ graphie végétale et de Physiologie végétale^ en profitant de tous les progrès qu'avait faits la science, et des connaissances nombreuses qu'il avait luimême acquises dans Tintervalle. Mais, quel que soit le mérite de ces deux traités, je ne crois pas qu'ils fassent oublier les deux chapitres mis en tête de la Flore française^ à cause du charme tout particulier que présente cette exposition abrégée des principes généraux de la botanique à ceux qui en abordent pour la première fois l'étude : elle est
écrite avec une verve et une netteté entraînantes,
' qui obligent les plus rebelles à aimer une science si bien exposée.
Mais le mérite dominant de la Fbre française^ et ce qui en fait pour de Candolle Tun de ses titrei scientiflques les plus marquants, c'est le judideox emploi de la méthode naturelle dans la dassific»tion des espèces. — Deux méthodes divisaient ï cette époque les botanistes. La première, due essentiellement à Linné, dite méthode artiâcidle, avait surtout pour but de fournir les moyens les plus faciles de classer les végétaux et de les distinguer les uns des autres. La seconde, la méthode naturelle, due à Bernard de Jussieu, avait en vue, dans la classification des végétaux, de rapprocher les unes des autres les plantes qui, par la coïncidence de leurs caractères les plus essentiels, ont le plus d'analogie entre elles, sans sUnquiéter si ces caractères sont faciles ou difficiles à distinguer, mais en se préoccupant uniquement de leur imp(Nrtance relative dans l'organisation et la vie du végétal. Tout partisan que de Candolle était de la méthode naturelle qu'il a, sinon créée, du moins développée et appuyée sur des bases tellement so-
lides qu'il l'a fait généralement adopter, il jie méconnaissait pas certains avantages particuliers que pouvait présenter, au point de vue pratique, la méthode artificielle. Aussi essava-t*il, dans la Flore française^ d'employer les deux méthodes, mais en restreignant la seconde au but d'une nature bien différente et d'une portée bien moindre qu'elle pouvait atteindre ; il exprime si clairement cette différence et cette infériorité dans les lignes suivantes de sa dédicace à M. de Lamarck, que je ne puis m'empêcher de les rappeler ici.
Après avoir dit qu'il s'occupera d'abord des principes généraux de la botanique, en décrivant les organes des végétaux et leurs fonctions, et avoir rappelé qu'il existe, outre celle étude générale, une partie de la science, au moins aussi importante, qui a pour objet l'étude spéciale des êtres et Tart de distinguer les végétaux les uns des autres, il ajoute :
« Ici deux routes se sont offertes aux naturalistes : la méthode naturelle, qui tend à placer chaque être au milieu de ceux avec lesquels il a le plus grand nombre de ressemblances ia^por4antes ; la méthode
artificielle, qui n'a d'autre but que de faire reconnaître chaque végétal et de Tisoler au milieu du règne. La première, qui est une véritable science, doit servir de base immuable à Fanatomie et à h physiologie ; la seconde, qui est un art d'empirique, peut bien avoir quelque commodité dans la pratique, mais ne saurait agrandir le domaine des sciences, et offre une multitude indéfinie de combinaisons arbitraires. La première, ne visant qu'à la vérité, a établi ses bases sur les organes les plus importants à la vie des végétaux, sans considérer si ces organes sont faciles ou difficiles à observer; la seconde, ne tendant qu'à la facilité, a établi ses divisions sur les organes les plus apparents et les plus faciles à étudier. »
Ou comprend, d'après cette citation, que si de Candolle fit usage, dans la Flore française^ de la méthode artificielle aussi bien que de la méthode naturelle, il était loin de mettre ces deux méthodes sur la même ligne : la première n'était pour lui qu'un procédé, la seconde était la science. Aussi l'ouvrage, dans son ensemble, est -il complètement basé sur la méthode naturelle : c'est l'ordre
naturel qui est suivi dans la description de la structure des plantes et dans Texposition de leur histoire et des rapports qui régnent entre elles. La méthode lurHfldelle a servi seulement à former, sous le titre de méthode analytique^ un tableau de 400 pages qui renferme les noms de toutes les plantes décrites dans Touvrage ; ces noms sont groupés sous des divisions et subdivisions combinées de façon à faire trouver facilement le nom de la plante qu'on a sous les yeux ou dont on lit la description. Plusieurs méthodes artificielles se présentaient à de CandoUe pour dresser ce tableau. Il a préféré la méthode dichotomique que Lamarck avait employée déjà dans la Flore française ; elle consiste, comme on ie sait, à conduire Télève à trouver le nom de la plante, en le faisant toujours choisir entre deux caractères contradictoires. Le but de cette méthode est de faire distinguer les plantes par leurs caractères les plus faciles et les plus saiUants, et d'arriver ainsi par voie d'analyse, et toujours par la comparaison de deux caractères qui s'excluent dans la flfiéme espèce, à découvrir le nom de la plante soumise à Texamen du botaniste.
C'est à tort, à mon avis, que H. Daubeny re* garde l'emploi que de Candolle fit de la méthode dichotomique dans la Flore française comme une . concession à Lamarck. Sans doute c'eût été une concession, mais une concession qu'il n'aurait ja^ mais faite s'il avait employé cette méthode à Texclusion de la méthode naturelle ; aussi Tappliquat-il seulement à la construction de cette espèce (te table analytique, mise en tète de Touvrage pour faciliter, surtout aux commençants, le moyen de trouver le nom des plantes. Ce n'est donc point, évidemment, comme système de classification qu'il
faut considérer l'analyse dichotomique, dans les limites du moins où de Candolle en fit usage ; pas plus que, dans un ouvrage d'un autre genre, on ne doit regarder une table analytique des matières par ordre alphabétique comme l'expression des principes fondamentaux qui ont dirigé Fauteur.
La combinaison des deux méthodes, qui satisfaisait à la fois aux exigences de la science et à celles de l'étude, contribua pour beaucoup au grand succès c^'^oiArnihi Flore française ; succès tel que, malgré l'étendue et la spécialité de rou-
\ vrage et son prix élevé, rédilion tirée à 8,000 exemplaires a été épuisée en vingt ans. Il faut même y ^jouter 1,500 exemplaires d'une Synopsis planta^ rum in Flora GaUicâ descripiarum^ extrait abrégé de la Florcy que de CandoUe fit paraître en vue de faciliter, pour les herborisations, l'usage des prédeux documents réunis dans l'ouvrage fondamental, trop volumineux pour être facilement transporté. Mais la cause principale de ce succès fut que la Flore française^ nonobstant le but restreint qu'elle semblait avoir, présentait à tous ceux qui voulaient étudier la botanique Pavantage d'être le premier ouvrage élémentaire et pratique, et en même temps la première Flore d'un grand pays fondée sur la méthode des familles naturelles.
La Flore française est le premier ouvrage qui ait fait connaître ce qu'était réellement de CandoUe et ce qull devait être dans l'avenir, en même temps qu'il résume d'une manière assez complète les diyers genres de mérite de son auteur. Tous ceux qui ont écrit sa biographie en ont jugé de même, et les botanistes étrangers à la France ont été les premiers à porter haut la valeur de la Flore française.
Voici comment s'exprime à ce sujet M. Daubeny . « Il n'aurait pu choisir une meilleure méthode • pour généraliser ses vues et vérifier les idées qu'il avait préconçues. La compilation d'une flore locale est souvent utile pour donner à Tesprit l'habitude d'observations rigoureuses ; mais l'investigation botanique d'un pays aussi vaste que Tétait alors la France, qui comprenait un parcours géographique aussi considérable et une variété si grande de positions, devait naturellement étendre les idées, en présentant un grand nombre de formes végétales et d'échantillons qui appartiennent ordinairement à des pays différents. Ainsi, la flore de la Picardie et de la Normandie est analogue à celle des côtes voisines de l'Angleterre et des Pays-Bas; celle du centre de la France se rapproche de celle du sud de TAlIemagne ; celle du Languedoc a du rapport avec celle du nord de l'Espagne, tandis que les environs de Toulon et d'Hyères participent du climat du midi de l'Italie, car l'oranger et le dattier, qui prospèrent dans plusieurs points des rives du golfe de Gènes, ne se retrouvent qu'à une latitude un peu plus méridionale que celle de Rome.
Si, d'une part, les Alpes du Dauphîné et les Pyrénées font voir l'influence qu'exercent sur la végétation une position élevée et une atmosphère rare* fiée, d'autre part la longue étendue de côtes que présente la France permet de comparer les productions d'un climat modifié par le voisinage de la mer avec celles qui sont propres au sol dans l'intérieur des terres. »
La Théorie élémentaire^ le second dans l'ordre des dates des ouvrages capitaux de de CandoIIe, semble au premier abord, avec son titre modeste et son peu d'étendue * , n'être qu'un de ces traités abrégés que les professeurs publient à l'usage de leurs élèves. Mais dès qu'on ouvre le livre, on y reconnaît bien vite l'œuvre d'une intelligence d'un ordre supérieur.
Envisagé dans son ensemble , le Traité élément taire de Botanique se distingue par la lucidité de l'exposition, par la méthode de déduction, et la chaleur du style. Concis dans l'expression, développé dans les idées, il apparaît comme le résultat de réflexions mûries dès longtemps dans le cer-
* 1 vol. in-8 de 500 pages.
teatt de son auteur, et de points de tue qui, n'étant pour lui dans l'origine que de pures hypothèses fondées sur quelques observations, ont fini par prendre dans son esprit, par l'effet de nouvelles observations et de méditations prolongées, le rang de vérités palpables. C'est alors que, devenues viables, elles ont voulu Voir le jour ; c'est alors aussi que, plein de son sujet, embrassant avec la clarté de l'évidence l'ensemble comme les détails de ce brillant tableau, de CandoUe prend la plume et ne la pose qu*après avoir émis d'un seul jet, pour ainsi dire, ces idées qu'il tenait depuis si longtemps refoulées au-dedans de lui-même.
Je voudrais maintenant pouvoir le suivre dans toutes les parties de son ouvrage. Je voudrais faire voir comment dans la Taxonomie ^ après avoir montré les défauts des classifications pratiques fondées sur un usage spécial ou sur un caractère extérieur de la plante, l'insuffisance des classifications basées sur une partie seulement de Torganisation des végétaux , en vue de faciliter la détermination du nom de l'espèce, il est conduit aux classifications naturelles , c'est-à-dire à celles qui
rapprochent, pour les grouper ensemble, les plantes entre lesquelles existe réellement le plus de ressemblance. Je Toudrais rappeler ici les détails qui sont donnés, dans la Phytographie, sur les différentes manières dont on peut faire Tétude de la botanique descriptiTe, sous forme de monographies ou de flores, dans les jardins ou dans les herbiers, dans les ouvrages spéciaux ou dans les ouvrages généraux. Je voudrais, enfin, pouvoir compléter cette analyse par un résumé où je ferais ressortir la clarté et la méthode de la troisième partie^ la Ghssologie botanique^ destinée à faire connaître les termes usités dans la science, et la véritable acception dans laquelle ils doivent être pris. Mais il est des limites qu'une notice, quelque détaillée qu'elle soit, ne saurait franchir ; je suis donc obligé de me borner à signaler Tidée dominante de la Théorie élémentaire : c'est ce que je vais essayer de faire.
Trois méthodes peuvent servir à établir une classification naturelle ; toutes trois doivent conduire au même résultat, puisqu'il ne peut y avoir qu^une classification naturelle. De CandoUe exclut
comme impraticable, par sa longueur et sa difficulté, la méthode de tâtonnement des anciens botih nistes, dont le npm seul indique la nature. U repousse aussi comme trop longue, et comme ayant de plus rinconvénient de donner le même degré d'importance à toutes les parties de la plante, la méthode de comparaison générale d'Adanson, qui consiste à arriver à la classification, en comparant, sous tous leurs rapports également, toutes les espèces du règne végétal. Il est donc conduit à la méthode de la subordination des caractères^ d'après laquelle on choisit dans les plantes les caractères les plus importants, et on les classe d'après ces caractères uniquement. La nature en offre, dans les végétaux, deux catégories distinctes, tenant à deux grandes classes de fonctions, celles qui se rapportent à la conservation de Tindividu, et celles qui se rapportent à la conservation de Tespèce, ou ai d'autres termes, la végétation et la reproduction. Egalement essentielles à la conservation de la race, ces deux classes de fonctions doivent conduire à une classification tout aussi naturelle si elle est établie sur Fune, que si elle est établie sur Tautre.
Sans doute la reproduction, mieux connue, permet de marcher avec plus de certitude dans l'établisse* ment d'une classification ; mais la végétation soit nutrition, à mesure qu'elle est mieux étudiée, ne conduit pas moins bien au même résultat.
Quelle que soit celle des deux méthodes qu'on emploie, la classification qui est établie sur Tune comme celle qui est établie sur l'autre, repose tout entière sur la connaissance des organes, et sur leur importance relative dans chacun des deux genres de fonctions auxquels ils appartiennent. Il est donc indispensable de distinguer avec soin les oi^anes eux-mêmes et leur vraie nature , d'éviter de donner dans deux êtres différents le même nom à des organes qui ne sont pas identiques, et de savoir se reconnaître au milieu de toutes les causes d'erreur dont on est entouré. Mais pour cela quel guide choisir, d'après quel principe se diriger ? Voilà la question que s'est posée de CandoUe, et dont la solution est le point culminant de la Théorie élémentaire. Laissons-le parler lui-même maintenant ^
^ Théorie élémentaire de la Botanique, 3« édiL, p. 73.
c Lorsque, dit-il, nous voulons étudier un ergane isolé, notre première attention se tourne sur cet organe lui-môme, et nous cherchons à démé* 1er s'il remplit réellement la fonction- à laqudk il parsdt destinée Cette manière de juger des organes, isolém wt et seulement par leiir usage, est très importante dans Vanatomie et dan» lia physiologie d'une espèce d'êtres en particulier, ou lorsqu'il s'agit de comparer les organes d'êtres fort élcûgaés les uns des autres par leur struc^we générale: ainsi, dans le règne animal, nous nommons wi l'organe de la vision , quelljgs que. soient sa position, sa force, son mode d'action. Dans le règne végétal, nous considérons comme pédoncule toat organe chargé de porter l'organe générateur, quelles que soient sa place et sa structure. Mais si ce raisonnement est juste dans la physiologie des êtres, s'il Test dans la comparaison des classes très éloignées, il devient, au contraire, très faux et très dangereux dans la comparaison des êtres formés d'après un même plan syn^élrique. Ainsi, poursuivre l'exemple cité tout à l'heure, on trouve sous la peau du Zemmi (Miis typklus) ou du Proteus art'
S^inus, à la place des yeux, deux petits organes absolument incapables de ifision, et qu'on est cependant forcé de considérer comme leurs yeux ; on trouve dans la vigne des filets rameux opposés aux feuilles, qui servent à cramponner la tige aux arbres voisins, et non à soutenir des fleurs ; on est cependant obligé de les regarder comme des pédoncules. De ces exemples et d'une foule d'autres, on est amené à conclure qu'il arrive souvent dans l'économie générale de la nature, que telle fonction ne pouvant, par suite d'un système donné de structure, être remplie suffisamment par l'organe qui lui est ordinairement destiné, est exercée en tout ou en partie par un autre : ainsi, par exemple, les feuiUes de la Superbe du Malabar, prolongées et changées en vrille à leur extrémité, servent de crampon pour soutenir la plante, quoique leur rôle primitif fût d'élaborer les sucs nourriciers ; dans le règne animal, la queue du kanguroo lui sert comme de jambe, quoiqu'on ne puisse méconnsdtre son analogie anatomique avec la queue de tous les autres mammifères ; le nez prolongé de l'éléphant joue le rôle d'une véritable main, et les
dents implantées dans ses os incisifs servent à un emploi tout à fait étranger à la mastication. Ainsi, quoiqu'il soit mrai de dire que Tusage des organes est d'ordinaire ce qu'il y a de plus important à connaître, cet usage, dans beaucoup de cas, est modifié, suppléé ou interverti, par suite du système général de Torganisation. C'est donc un système général de l'organisation , c'est cette symétrie des organes comparés entre eux, qui est réellement essentielle à connaître pour Tanatomie générale et la classification naturelle des êtres.
« Cette symétrie des parties, but essentiel de rétude des naturalistes, ajoute deCaudoUe *, n'est que l'ensemble qui résulte de la disposition des parties ; toutes les fois que cette disposition relative est réglée sur le même plan, quelles que soient les formes variées de chaque organe en particulier, les êtres offrent entre eux une sorte de ressemblance générale qui frappe les yeux les moins exercés; c'est ce qu'on désigne en histoire naturelle sous le nom déport ou d* aspect {faciès, habitits). »
* Tome ï, p. 75.
C'est au fond ce qui frappe dès le premier coup d'œily quand on voit un animal ou une plante; c'est cette vue générale qui servait aux naturalistes anciens à grouper les êtres, et qui permet aux modernes de reconnaître souvent la place que certains êtres dont ils ignorent l'anatomie doivent occuper dans l'ordre naturel. Mais il ne faut pas se contenter de cette ressemblance générale : il faut chercher à démêler à quelles circonstances de l'organisation elle est véritablement due ; autrement on serait souvent trompé, car il peut arriver que deux symé^ tries très diverses dans le fond présentent au pre^ mier abord un extérieur analogue, ou que la même symétrie apparente cache deux organisations tout à fait différentes au fond. Il est donc nécessaire de connaître le plan symétrique de chaque classe d'être, le type fondamental auquel tous les individus d'une même espèce, d'un même genre, d'une même famille doivent être ramenés, et dont ils ne se sont épartés que par des circonstances extérieures et accidentelles qu'il faut savoir apprécier.
Les causes d'erreur qui empêchent de reconnaître le plan symétrique de l'être végétal sont des
avortements plus ou moins complets ou des déf eloppements particuliers qui, en altérant la forme des organes, tendent à nous les faire méconnaître; ce sont également des adhérences particulières de certaines parties qui ont pour résultat de nous en masquer le nombre, la position et quelquefois même Texistence ; ce sont encore des multiplicar lions de certains organes ou de certaines parties d'organes et des dégénérescences particulières qui, en changeant Taspect ordinaire de certaines parties de la plante, nous empêchent de les reconnaître.
Ce qui parait au premier coup d'œil dtfflcile à admettre , ce n'est pas qu'il y ait des avortements, c'est-à-dire qu'il y ait certains organes des plantes qui, par une cause accidentelle, telle que la priva* tion de nourriture, ne se développent pas, mais bien que ces avortements puissent avoir lieu toujours de la même manière, par Teffel de causes inhérentes au système général de l'organisation et par conséquent constantes. Cependant de CandoUe prouve qu'il en est ainsi, par Fétude des différents organes des plantes à diverses époques de leur développement. L'ovaire de U fleur du marronnier
d'Inde, par exemple, présente trois loges et deux jeunes graines dans chaque loge ; le fruit ne présente pourtant que trois graines au plus et quelquefois une seule ; il y en a donc trois au moins qui n'ont pas pris de développement, et il est facile de suivre le progrès de cet avortement. L'ovaire de la
fleur du chêne présente également trois loges et six ovules, et le gland n'a jamais cependant qu'une graine.
Divers moyens permettent de reconnaître la symétrie générale au milieu des erreurs que peuvent faire naître ces avortements partiels. C'est d'abord Vétude des monstruosités, qui ne sont souvent que des retours de la nature vers l'ordre symétrique^ car monstruosité est tout ce qui sort de l'état habituel des êtres. Vanalogie, guide moins sûr, mais d'un usage plus général que les monstruosités, qui ne se présentent pas toujours, est aussi un moyen de retrouver le plan symétrique ; elle s'appuie sur la connaissance qu'on a déjà de la position respective des organes.
Les conséquences des avortements des organes sont nombreuses et variées : c'est tantôt la dispari-
tion totale ou partielle d'un organe, cause principale des irrégularités que présente la structure des végétaux, car tout nous porte, dit de Candolle, à penser que tous les êtres organisés sont réguliers dans leur nature intime; ce sont tantôt des changements d'organes d'une espèce dans une autre, des étamines qui, en avortant dans une de leurs parties, se changent en pétales connue dans les fleurs doubles ; ce sont tantôt des changements de fonction dans l'organe qui, ayant perdu la faculté de remplir celle à laquelle il était destiné, en remplit une autre; c'est, enfin, l'impossibilité de remplir leurs fonctions, dans laquelle se trouvent certains organes , qui demeurent, quoique inutiles, comme un témoignage de la symétrie primitive imprimée par la nature à toutes les parties de la plante.
Les adhérences ou soudures naturelles nous frappent quand elles ont lieu d'une manière exceptionnelle, comme dans deux branches, dans deux fruits accidentellement rapprochés qui se sont greffés naturellement. Mais elles ne nous frappent plus quand elles sont prédisposées, et qu'elles deviennent un accident constant, La nature en présente
une foule d'exemples : tantôt les pétales peuvent être soudés ensemble, et la corolle est dite monopétale; tantôt la corolle est soudée avec les étamines ; tantôt le calice peut être soudé en tout ou en partie avec Tovaire, etc. U est indispensable de savoir découvrir ces adhérences, car elles sont un résultat de la position des organes et influent, par conséquent, sur Tun des caractères les plus importants de la classification ; mais, pour faire cette étude, il faut remonter, par tous les moyens que l'anatomie peut fournir, à la véritable origine de chaque partie.
Après avoir signalé et analysé les causes d'erreur qui se présentent dans l'appréciation de la symétrie primitive des êtres et de leurs organes, de GandoUe cherche à étabhr clairement en quoi cette symétrie consiste, et il trouve qu'elle se compose de l'existence, du nombre, de la position, de la grandeur et de la forme des divers organes. A ces caractères qui déterminent la symétrie propre à chaque plante se joignent l'usage des organes, leur durée, leur consistance, leur couleur, qui sont des
conséquences ou des accessoires de leur structure.
L'étude (le ces divers éléments conduit à des règles générales au moyen desquelles on parvient, avec le secours de l'observation, à retrouver cette symétrie, qui n*est ainsi troublée que par des aberrations dont on peut finii* par se rendre compte saus trop de difficultés.
Ces principes une fois posés , il s'agit de les appliquer à la classification, c'est-à-dire de s'en servir pour déterminer les divers degrés d'association qu'on trouve entre les végétaux, et d'en tirer ainsi la formation des classes , des familles , des genres et des espèces. Ce chapitre, l'un des plus remarquables du Traité élémentaire^ est à la fois d'une haute philosophie et d'une lucidité parfaite. Il faudrait le transcrire en entier, pour en donner une idée juste. J'essayerai cependant d'en faire connaître en peu de mots les points principaux.
La première chose à faire, c'est de bien définir les divers degrés d'association, les divers groupes qu'on peut établir entre les végétaux. C'est par là que commence de CandoUe. Voici comment il y parvient. Vespèce, dit-il, c'est la collection de tous les individus qui se ressemblent plus entre eux quils
ne ressemblent à d* autres et qui se reproduisent par génération y de telle sorte qu'on peut, par analogie, les supposer tous sortis originairement d'un seul in^ dividu. Après cette définition vient un développement étendu, destiné à la justifier et à distinguer l'espèce de la simple variété, puis l'exposition d'un grand nombre de règles au moyen desquelles on peut parvenir à faire cette distinction. Le genre, c'est la collection des espèces qui ont entre elles une ressemblance frappante dans l'ensemble de leurs 07ganes; et, parmi les règles qui doivent guider dans la formation des genres, la plus importante c'est de ne les établir que sur des caractères qui, comparés entre eux, soient sensiblement d'égale valeur. Les genres présentent, comme les espèces, des ressemblances plus ou moins prononcées ; en réunissant ceux qui se ressemblent beaucoup, on en forme nue famille ; les familles ne sont donc que de grands genres auxquels les mêmes considérations sont applicables, avec cette différence qu'il est question, dans la formation des familles, de caractères d'un ordre supérieur. Enfin les familles, groupées d'après un caractère d'un ordre supé-
rieur, forment les classes, qui sont les divisions fondamentales du règne végétal ; on n'en connsdt aujourd'hui que quatre, ce qui fait que chacune d'elles renferme un grand nombre de familles.
Nous donnerons une idée assez exacte des divers degrés de classification, en reproduisant les paroles mêmes par lesquelles de CandoUe résume ce sujet :
« Une classe, dit-il, est une division primaire du règne végétal, fondée sur les organes de première valeur, Tembryon ou ses parties dans les organes reproducteurs, les vaisseaux dans les organes nutritifs, considérés sous deux points de vue seulement : 1® leur présence ou leur absence ; T leur situation respective.
« Une famille est une association de végétaux formés sur un même plan symétrique, quant à leurs organes primaires ou secondaires, c'est-à-dire où tous ces organes sont naturellement situés les uns relativement aux autres d'une manière uniforme.
« Un genre est une division des végétaux d'une famille, fondée sur des considérations de nombre, de grandeur, de forme ou d'adhérence. »
Poursuivant, dans l'examen des végétaux, l'application de ces règles générales, de Candolle fait voir que, soit que Ton se dirige d'après les organes nutritifs, soit qu'on s'attache à ceux de la reproduction, on arrive à la même division ; donc, dit-il, cette division est naturelle. Ainsi, pour la formation des classes, les végétaux se distinguent, suivant qu'ils sont pourvus de vaisseaux ou qu'ils en sont dépourvus, en cellulaires et vasculaires ^ et suivant que leurs embryons ont des cotylédons ou n'en ont pas , en cotylèdonés et en acotylédonés ; or les vas* culaires sont les mêmes que les cotylèdonés, les cellulaires les mêmes que les acotylédonés. Ainsi encore, les végétaux vasculaires, soit cotylèdonés, se distinguent au point de vue de la nutrition, non plus d'après la présence et l'absence des vaisseaux, puisqu'ils en ont tous, mais d'après la position de ces vaisseaux, en exogènes et en endogènes ^ suivant que les vaisseaux sont disposés de manière que les plus anciens soient au centre et les plus jeunes à la circonférqnce, ou que les plus anciens sont eu dehors, et qu'en même temps l'accroissement de la
tige a lieu par le sommet ou centre. Ces mêmes vé-
gétaux, sous le point de vue de la reproduction, se distinguent en dicotylédones et en numocatyUdanh^ selon que les^ cotylédons, c'est-à-<lfre les premières feuilles présentes dans la graine, sont oiq[>08és, ou selon qu'ils sont alternes. Or, ^i comparant la division des plantes vasculairei^, qui est basée sur les organes nutritifs, avec celle qui est basée sur les organes reproductifs , on trouve que les végétaux exogènes sont exactement les mêmes que les dicotylédones, et les endogènes les mêmes qjoe k^ monocoty lédonés .
Telle est la marche que suit de Candolle dans rapplication des principes qu'il a établis. Malheureusement il est un point, dans la manière dont il parvient aux grandes divisions. des végétaux, qui dans l'état actuel de la science est de nature à souffrir quelques objections, c'est la division des végétaux en exogènes et en endogènes, 11 avait admis que, dans ces derniers, les fibres les plus nouvelles se formaient au centre, parallèlement aux anciennes dans toute leur étendue, tandis que des faits découverts par M. Mohl, et étudiés par d'autres botanistes, semblent démontrer que les fibres
nouvelles s'entrecroisent avec les anciennes. Cette erreur n'est pas surprenante, car elle avait été commise à une époque où les monocotylédonés arborescents étaient à peine connus parce qu'il n'y en a pas en Europe. En résuUe-t-il que la distinction d'endogènes et d'exogènes doive être compléfement laissée de côté, et que celle de monocotylédonés et de dicotylédones doive seule subsister ? Je ne me permets pas d'avoir sur ce point une opinion prononcée: mais je suis disposé à croire, avec M. de Candolle fils, que la division existe toujours, et qu'il faut seulement la présenter comme il Ta présentée lui-même dans la troisième édition de la Théorie élémentaire^ c'est-à-dire en insistant sur certains caractères qui ne sont pas ceux qui étaient admis par son père, mais d'autres non moins importants.
Les règles générales au moyen desquelles on parvient à démêler dans chaque groupe les caractères qui méritent le plus de confiance, à reconnaitre cette symétrie propre à chaque famille, à chaque genre, qui sert à les distinguer les uns des autres, sont-elles suffisantes pour conduire à la connais-
sance de la vérité tout observateur qui les emploie ? Telle est la question qui se présente naturellement, quand on termine la lecture de l'exposition si parfaite qu'en renferme la Théorie élémentaire. La réponse n'est pas douteuse : non^ ces règles ne suffisent pas. De CandoUe lui-même en convient; il faut en outre un certain tact naturel, un talent d'appréciation de l'ensemble de la plante, qui ne s'acquièrent pas si on ne les possède pas. A ce point de vue, n*est pas botaniste qui veut ; c'est ce qu'il est impossible de méconnaître. En voici un exemple : la moitié des saxifrages a l'ovaire adhérent, l'autre moitié a l'ovaire libre ; ce caractère regardé comme important devrait conduire à faire de ces deux moitiés deux familles distinctes ; mais leur port est tellement le même, que le botaniste exercé, et surtout le botaniste qui a le tact de la science, ne les sépare pas, et fait bien ; il conclut seulement que l'adhérence du calice avec l'ovaire a moins d'importance dans les saxifrages que dans le reste du règne végétal.
En résumé, l'idée fondamentale de la Théorie élémentaire qui sert de base à la classification,
c'est qu'il y a une symétrie naturelle, un type primitif pour chaque espèce de végétal, ou plus généralement pour chaque être organisé, que cette symétrie primitive, ce type régulier, ne se réalise presque jamais ; que des causes faciles à assigner et à reconnaître, avortements, dégénérescences, soudures, l'altèrent très fréquemment ; que la loi générale qui régit ces causes permanentes de modification dans les organes une fois connue, il est facile de remonter dans chaque cas particulier au type primitif.
La théorie des transformations des différentes parties du végétal les unes dans les autres, par laquelle de CandoUe explique les déviations du type primitif, n'était pas complètement nouvelle. Luimême remarque que bien avant lui des botanistes du premier ordre, Linné et de Jussieu entre autres, l'admettaient sinon d'une manière directe, du moins implicitement dans un grand nombre de cas particuliers. II y a plus: dans un petit ouvrage publié en 1790, et intitulé la Métamorphose des Plantes^ le célèbre Gœthe trouvait déjà, dans la transformation d'une partie en une autre, le mé-
canisme secret du déTeloppement de la plante, ne voyant, par exemple, dans toutes les parties delà fleur, que des modifications de la feuille. Gcrthe avait appuyé ses idées ingénieuses sur quelques observations bien faites ; mais, se bornant à l'idée de la transformation soit métamorphose des par» ties de la plante les unes dans les autres, il ne s'était pas élevé jusqu'à Tidée plus générale d'une symétrie primitive. De CandoUe, au contraire, était parti de cette idée générale, et, se fondant également sur l'observation, il l'avait appuyée sur la théorie des avortements, des dégénérescences et des adhérences. Si donc on peut dire que sa théorie comprend implicitement celle de Gcethe , on peut aussi dire que celle-ci n'aurait jamais pris d'importance sans l'autre. Cela est si vrai, que ce n'est que trente ans après sa première publication et lorsque les idées développées dans la Théorie étémeniaire avaient déjà pris racine, qu'on découvrît un jour le petit ouvrage de Goethe. De Candolle lui-même, qui ne le connaissait point à l'époque où parut la Théorie élémentaire^ engagea un de ses élèves à le traduire en français ; heureux de trouver dans les
observations d'un homme de génie la confirmation du résultat de ses propres méditations. N'opposons donc point, sous le rapport de la priorité, Gœthe à de Candolle, car il n'y a pas ici de question de priorité. Il y a un poêle découvrant, au moyen de quelques faits bien observés et bien interprétés, Fun des grands mystères de la nature, la transformation possible des organes les uns dans les autres; il y a un savant s'élevant, par une de ces conceptions qui ne sont non plus données qu'au génie, à une théorie générale qu'il appuie sur des faits également tirés de l'observation. Les phénomènes qui sont observés par le poète, ceux qui sont étudiés par le savant se trouvent être en accord ; loin de nuire à la théorie du savant, une semblable concordance n*est-elle pas, au contraire, tout en sa faveur ?
Ainsi, pour arriver à se représenter une plante et pour trouver la place naturelle qu'elle doit occuper dans l'ordre des êtres, de Candolle admet premièrement qu'il existe un type primitif dont chaque végétal est une déviation plus ou moins grande cl secondement que ce type est symétrique ; c'est,
au fond, dans ce dernier point que gtt la différence la plus grande entre sa théorie et la manière de voir de Goethe, qui admettait hien jusqu'à un certain point l'existence d'un type, mais qui ne Toyait pas la nécessité qu'il tùt symétrique.
Après avoir cherché à bien faire Toir ce qu'il y a essentiellement d'original dans la Théorie élémentaire^ je ne dois pas passer sous silence les objections qu'a rencontrées l'idée qui sert de base à cet ouvrage. Ces objections sont de deux natures : les unes portent sur l'idée même, les autres sur ses conséquences philosophiques.
Comment peut-il se faire, ont dit ceux qui, attentifs surtout à l'observation des faits, se défient des théories générales, que le type primitif, ce cas normal, se présente si rarement, et que l'exception soit le cas habituel ?
Pour répondre à cette objection qu'il a prévue, de CandoUe observe que l'existence d'une symétrie naturelle repose tout entière sur la théorie des avortemeuts, des dégénérescences et des adhérences mutuelles ; que c'est par cette théorie qu'on explique toutes les déviations du type primitif qui
se rencontrent dans la nature. Or, pour nier Tcxistence de la symétrie primitive, û faut renoncer à considérer comme loi générale les causes de modifications dans les organes ; et cependant ceux qui acceptent cette conséquence de leur point de vue admettent ces mêmes causes comme faits particuliers dans tous les cas. Mais où donc est la limite, et quelle différence y a-t-il entre les deux manières de voir? Et puisque tous les botanistes sont d'accord pour reconnaître Texistence des avortements, des dégénérescences et des adhérences, et pour s'en servir dans la description des organes, de GandoUe ne fait en réalité, comme il le dit luimême, qu'étendre, préciser, régulariser une théorie que l'évidence a déjà forcé à admettre dans un grand nombre de cas, et sans laquelle il serait impossible de décrire les végétaux de manière à faire comprendre leurs rapports réels.
Dès lors , que le type primitif se présente très rarement ou ne se présente jamais, peu importe, si, au moyen de l'hypothèse de ce type, on peut grouper, par des procédés tout naturels, fondés
sur des faits dus à l'observation, des plantes qui
ont entre elles de véritables ressemblaiioes. N'est-ce pas ce qu'on fait en physique, quand on pose une loi pour grouper des faits particuliers qui y reatient tous plus ou moins complétemeot? La loi est, en physique, ce qu^est le type en botanique ; elle ne se vérifie jamais d'une manière parfait^nent exacte, parce que le cas normal qu'elle suppose ne se présente que bien rarement dans toute sa pureté. La repoussera-t-on par ce motif, et se privera-t-on ainsi d'un guide propre à diriger dans la bonne observation des faits et dans là manière d'établir un lien entre eux? Non certainement, et je me bornerai à en donner pour preuve un exemple que j'emprunte à une science qui m'est plus familière que la botanique ; cette circonstance justifiera mon choix.
La loi dite de Ohm, généralement admise dans l'électricité voltaïque, consiste en ce que l'intensité d'un courant électrique est proportionnelle à la force électro-motrice, c'est-à-dire à la cause qui donne naissance à l'électricité quelle qu'elle soit, et inverse de la résistance que présente l'ensemble du circuit. Les faits particuliers ne vérifient jamais
complètement cette loi, parce qu'un grand nombre de circonstances accidentelles qui se présentent toujours (des accidents constants) en troublent la manifestation ; et cependant Tapprécialion et l'étude de ces circonstances accidentelles conduisent à l'admettre comme représentant le cas normal , c'est-à-dire le fait dans sa simplicité et sa généralité. La loi de Ohm est donc un type qui permet de grouper un grand nombre de faits liés entre eux par de véritables rapports; et lors même qu'en pratique elle ne se réaliserait ou jamais ou que dans nn petit nombre de cas, elle n'en serait pas moins d'une utilité incontestable dans l'étude de l'électricité voltaïque.
Une dernière réponse à faire à ceux qui conterteraient encore la convenance d'admettre l'existence d'un type, c'est de leur rappeler le parti que de Candolle et son école ont tiré de cette idée dans l'étude et la classification des végétaux, et de leur demander ensuite si une théorie aussi fertile en résultats vrais n'a pas elle-même en sa faveur une grande chance de vérité.
Le second genre d'objections qu'où a faites
contre cette théorie porte sur les conséquences en apparence contraires aux notions providentielles auxquelles conduit, quant à la nature des organes et de leur usage, le point de Tue de la symétrie primitive. Comment admettre, dit- on, qu'il existe des organes inutiles à l'être qui les porte , ou que l'usage des organes puisse être changé dans des circonstances données, sans qu'il en résulte l'idée de désordre et d'imperfection dans la nature organisée, et sans fournir ainsi des armes à ceux qui pensent que le monde est l'ouvrage du hasard ?
Voici, en supprimant les développements dont il l'accompagne , la réponse que fait de Candolle à cette objection :
« Les organes inutiles dans un système donné d'organisation y existent cependant par une suite de la loi générale de l'organisation des êtres. La symétrie suppose un plan primitif. Un plan suppose une volonté et une intelligence ; donc les preuves de la symétrie sont des preuves d'un ordre général et d'une cause première, et les objections se transforment en démonstrations.
€ Les considérdtjons déduites de la symétrie, ajoute-t-il plus loin, corrigent en grande partie ce qu'il y a de défectueux dans la théorie des causes finales... »
Si de CandoUe avait dit « ce qu'il y a de défectueux dansla manière dont on entend les causes finales, » je serais tout à fait de son avis. Car, et c'est la seule remarque que je me permette pour le moment sur ce point , la meilleure réponse à faire à ceux qui prétendent qu'en admettant l'existence d'organes inutiles ou un changement possible dans l'usage des organes, on détruit ainsi l'idée d'un plan intelligent dans la création, c'est de leur dire que le plan de la Providence n'est pas toujours celui qu'ils lui attribuent, et que la cause finale qu'ils craignent de détruire £st probablement bien mesquine à côté de celle qui concorde avec la vérité de l'observation. Non, sans doute, il n'y a rien d'inutile dans la nature ; et si tel organe ou tel rudiment d'organe ne paraît pas servir à l'individu à qui il appartient de la même manière qu'il sert à un autre, il a probablement une utilité indirecte
bien plus grande encore dans l'ensemble de la
création ; utilité qui nous échappe souvent à caHse de notre ignorance des lois du monde physique, mais que nous ne pouvons nier par la seule raisMi que nous ne la connaissons pas toujours.
Cependant^ nous devons le reconnaître» de CandoUe avait été trop loin en admettant Texistence réelle d'un type primitif. L'étude plus détaUlée et phis exacte qu'on a pu faire dès lors, grâce au perfectionnement des instruments, des diverses parties de la plante à différentes époques de S9 vie, a donné un résultat opposé aux idées que s'était formées sur ce sujet l'auteur de la Théorie élémentaire. L'erreur dans laquelle il était tombé provient sans aucun doute de ce penchant peut-^étre exagéré pour les lois générales, qu^avaient développé ehez hii, pendant son séjour à Montpellier, et les traditions locales de l'école où il professait et les exigences d'un enseignement qu'il cherchait à rendre plus clair et plus attrayant, en le rattachant autant que possible à cet ordre de considérations.
Il y a plus ; l'idée même fondamentale du type primitif tient à ce que de Candolle avait reçu à Genève à son début dans l'élude de la botanique la
division des germes préexisients de Bonnet , qui était très en faveur à cette époque et généralement admise. Les premières impressions qu'on éprouve quand on aborde une science s'effacent rarement ; nous en trouvons ici une preuve frappante ; car il est bien probable que, sans cette circonstance, de Candolle ne se serait pas laissé dominer, peutêtre sans s'en douter, par cette idée de la préexistence des germes dont l'impossibilité a été déjà démontrée de son vivant. Il est, en effet, bien prouvé maintenant que l'être organique, ce tout complet et* indivisible qui a une vie propre et indépendante, n'est pas simplement développé, mais est créé de toutes pièces dans l'acte mystérieux de la fécondation, de sorte qu'il est impossible d'admettre qu'il existait antérieurement à cet acte.
Les erreurs diverses et en grand nombre dans lesquelles on est tombé en traitant les questions de ce genre tiennent au fond à la répugnance que les physiologistes ont eue longtemps à admettre l'existence de ]h force vitale^ ou plutôt à la considérer (lomme une force sui generis capable de mettre à contribution les autres forces de la nature, mais
qu'il est impossible de ramener Taction même de ces forces. Sans doute, la chaleur, la lumière, Télectricité , la capillarité jouent un rôle important dans l'exercice de la force yitale? Mais de là à regarder la force vitale comme le résultat de l'action isolée ou combinée de ces agents physiques, il y a un abîme. Il existe dans la force vitale un caractère d'individualisme, un principe d'assimilation, une puissance plastique qui établissent entre elle et les autres forces de la nature une différence immense. Comment expliquer, par exemple, par la seule action des causes physiques ordinaires, la forme toujours la même de chaque organe dans les êtres de même espèce et en même temps toujours différente dans les êtres qui appartiennent à des espèces différentes? Quand une écrevisse a perdu sa patte, pourquoi lui en revient-il une autre de même forme exactement que celle qu'elle n'a plus? Si c'est le résultat de l'action des agents physiques ordinaires, pourquoi se fait-il que ces agents produisent un organe différent dans Técrevisse que celui qu41s développent dans un autre animal de la même classa , mi^s d'une espèce différente ?
Serait-ce parce que Técrevisse dont il s'agit a toujours existé depuis la création, du moins en germe? Mais il faudrait alors admettre que ce germe existait avec des pattes de rechange, supposition encore plus inadmissible que la première.
Il faut le reconnaître, la vie est une puissance propre à Torganisation, qui met, il est vrai, en jeu les forces physiques que nous connaissons, mais qui est autant au-dessus d'elles que le mécanicien est au-dessus de la vapeur qu'il domine et qu'il dirige où il le trouve convenable. Elle est une émanation directe de cette action providentielle qui régit aussi bien les plus petites parties de la création que l'univers tout entier, et qui se sert d'elle comme d'un intermédiaire pour la conservation de l'espèce. C'est faute d'avoir reconnu franchement cette vérité et parce qu'ils ont essayé de la tourner de mille manières, que les physiologistes sont tombés dans tant d'erreurs systématiques et ont souvent gâté le mérite de brillantes découvertes par les fausses conséquences qu'ils ont cherché i\ en déduire.
On me pardonnera cette digression que moti-
vaîent Timportance du sujet, celle de l'ouvrage qui Ta provoquée et enfin la nature même de la question qui rentrait un peu dans mon domaine. Il s'agissait d'une force ; sur ce point le physicien a le droit de dire son mot.
Il me reste à parler du Prodromus; j'en ai déjà indiqué l'origine et le but. Je serai court dans ce que j'ai à dire de l'ouvrage lui-même, car il est difficile et presque impossible d'en faire l'analyse. Je me contenterai donc de signaler sommairement les points saillants qui le caractérisent.
Le premier volume du Prodromus parut en 1824; c'était en grande partie un abrégé du Sysiema. Il s'y trouvait cependant quelques familles qui n'avaient pas encore été décrites, et dans la description desquelles de Candolle fut aidé par MM. Seringe, Ott et de Gingins, qui travaillaient sous sa direction. Les familles que renferme ce premier volume sont celles qui présentent le plus de lacunes^ soit parce qu'elles se sont enrichies dès lors d'espèces nouvelles, soit parce que les botanistes et les voyageurs n'avaient pas pris encore l'habitude, comme ils l'ont fait depuis, d'adresser
à de Candolle leurs découvertes pour qu'elles Irouvasseiît place dans son ouvrage. Cependant, sans compter trois cent cinquante-cinq espèces et trentedeux genres nouveaux qui se trouvaient déjà décrits dans le Systema^ le premier volume du Prodromus renfermait trois cent cinquante-trois espèces et vingt-un genres nouveaux décrits par de Candolle lui-même.
Le second volume du ProdromiLsipavui en i82K ; il renfermait, entre autres familles importantes, celles des Légumineuses. De Candolle publia en même temps sur cette famille, en dehors du Prodromus, dix mémoires spéciaux réunis en un volume in-4'*, avec soixante-dix planches ; ce travail destiné à éclaircir plusieurs points de l'histoire physiologique des Légumineuses, et à donner sur chaque espèce des détails qui, vu lenr longueur, ne pouvaient trouver place dans le Prodromus^ en formait un appendice, soit un commentaire intéressant. — Le troisième volume du Prodromus parut en 1828, et le quatrième en 1830. Ces deux volumes, faits presque en entier de la main de Candolle, sauf un très petit nombre d'articles de MM.
-^m^mmÊM
Seringe, Bcrlandier et Coulter, furent accueillis avec une faveur toujours plus marquée. Dans le troisième, cinquante genres nouveaux et deux cent quatre-vingt-neuf espèces, dans le quatrième, soixante genres et sept cent deux espèces, établis et décrits par de CandoUe lui-même, signalèrent celte publication. Les familles dont la description renfermait le plus de choses nouvelles étaient celles des Lythraires, des Mélastomacées et des Myrtacées. De Candolle reçut pour ces deux dernières des communicationsprécieuses de M. deMartius, qui lui envoya toutes les plantes de ces deux familles qu'il avait trouvées au Brésil. Les Mélastomacées furent Tobjet d'un travail tout particulier; indépendamment de celui qu'il inséra dans le Prodromus^ de Candolle publia sur celte famille un mémoire spécial, qui fut le premier d'un ouvrage qu'il continua dès lors sous le litre de Collection de Mémoires; recueil dans lequel il a fait paraître successivement dix mémoires sur lés familles qu'il avait plus particulièrement étudiées, de manière à compléter pour elles ce qu'il en dit dans le Prodromus. J'ajouterai encore relativement aux Mélastomacées,
que (le CandoUe ayant aperçu combien ce qu'on en savait était imparfait, et ayant reconnu, en parliculier, qu'elles comprenaient un bien plus grand nombre de genres que les deux qu'on y comptait alors, distribua d'après leur port seulement les nombreuses espèces qu'il en possédait, et les décrivit en cherchant les caractères génériques des groupes qu'il avait ainsi formés ; il parvint de cette manière à des genres très naturels. Ce procédé, fondé sur- un certain tact inné, n'est applicable que dans les familles où la classification n'existe presque pas encore, et alors il est quelquefois le meilleur et le plus sûr. De CandoUe lui-même, ainsi que je l'ai fait remarquer en parlant de la Théorie élémentaire^ le recommande comme pouvant être d'une grande utilité dans certains cas, pourvu qu'il •soit mis en oeuvre par des mains capables ; sinon il ^risque de conduire à des résultats très erronés. La wfamille la plus importante du quatrième volume est celle des Ombellifères. La classification en fut particulièrement soignée, et elle présente une innovation qui a été dès lors admise pour tous les genres,
^et qui consiste à citer à la fin de chaque genre les
espèces qui en sont exclues, et qui se rapportent ailleurs ; elle est très commode, surtout pour les familles dont Tétude est difficile. Les Ombellifères furent aussi Fobjet d'an mémoire éétaillé qui parât dans la collection, et Tune des espèces de cette famille, YArracacha esculenta^ plante comestible, fournit à de CandoUe la matière d'une notice intéressante qu'il inséra dans la Bibliothèque umverselle; mais il ne put réussir, ainsi qu'il Tarait espéré, à naturaliser en Europe cette plante rhale de la pomme de terre.
Uni grand interyalte s'écoula entre la publication du quatrième volume et l'apparition des suivants. La plus grande et la plus difficile des familles du règne végétal, celle des Composées, avait été mise à l'étude par de CandoUe, et sa tâcbe, à mesure qu'il avançait, semblait devenir plus considérable, tant étaient nombreuses les espèces nouvelles qai se présentaient à ses regards. Une grave maladie l'ayant obligé, pendant l'année 48â6, de renoncer à tout travail, ce ne fut qu'à la fin de cette même année et en 48b7 que purent paraître le cinquième et le sixième volume, coni^acrés uniquement h la
famille des Composées. Les matériaux relatifs à cette famille ne purent entrer en totalité dans ces deux volumes ; une partie dut eu être rejetée dans le commencement du septième, qui parut en 1838. A la fin de l'hiver de 1838, de Candolle se trouva avoir entièrement achevé cet immense travail sur les Composées, qui lui avait pris huit années de sa vie, ou plutôt sept, en ne comptant pas l'année pendant laquelle il fut malade. Il le compléta par deux mémoires qui forment le neuvième et le dixième de sa collection, et dans lesquels il consigna plusieurs observations de détail qu'il avait recueiUies sur cette famille, et qui n'avaient pas pu trouver place dans le Prodromus ; il y joignit aussi de nombreuses planches qui donnèrent un grand prix aux descriptions. Ils résulte des détails statistiques sur les Composées que renferme l'un de ces mémoires, que cette famille contenait, à elle seule, au moment où de Candolle en termina Thistoire, d'autant d'espèces qu'il y en avait de connues du temps de Linné dans tout l'ensemble du règne végétal, c'est-à-dire de sept à huit mille. Ce seul fait suffit |M)ur faire comprendre la grandeur
du travail auquel de CandoUe avait dû se livrer sur la famille des Composées. Aussi en éprouva-t-il beaucoup de fatigue, et cette circonstance, jointe à raifaiblissement qu'avait amené sa longue maladie, ne lui permit plus de continuer avec la même activité ses travaux de botanique. Toutefois, il publia encore un septième volume du Prodromus^ en deux parties, dont Tune parut en 1838 et Tau- Ire en 1839 ; mais il fut puissamment secondé dans la publication de la seconde partie par son fils et par MM. Bentham et Dunal, qui se chargèrent de plusieurs familles importantes.
De Candolle reconnut , après avoir achevé les Composées, qu'il lui était impossible de conduire à son terme Tenlreprise du Prodromus, L'ébranlement de sa santé, et surtout l'accroissement inattendu du nombre des plantes connues, étaient devenus des obstacles insurmontables à la réalisation de ses espérances primitives. La partie du travail qu'il avait terminée en 1838 équivalait déjà à ce que devait, dans l'origine, être la totalité. Au moment où il acheva les Composées il avait établi six mille espèces nouvelles, quatre cent soixante et dix genres
nouveaux et publié neuf cent quarante planches botaniques ; ce qui représente un quatorzième des espèces connues, un seizième des genres admis et un quarantième des planches publiées. Il venait en même temps d'atteindre Tâge de soixante ans ; il avait certainement droit de prendre quelque repos, mais il n'y songea pas, tant était vif l'intérêt que lui inspirait l'œuvre à laquelle il avait voué sa vie. Il continua donc à travailler, tant que ses forces le lui permirent, et la mort seule put mettre un terme à cette activité dévorante.
Le Prodromus était destiné, dans l'origine, à être une énumération complète, sinon détaillée, de toutes les espèces connues, classées suivant la méthode naturelle. Mais le travail qu'il exigeait était beaucoup plus long que de Candolle ne l'avait présumé ; quand les derniers volumes parurent, il se trouva que les premiers n'étaient plus tout à fait au niveau de la science, et ainsi le but de l'ouvrage était imparfaitement rempli. Néanmoins le Prodromus renferme une énumération à peu près complète des deux tiers des familles du règne végétal . Cette énumération est fondée sur les principes
de la métiiode naturelle ; die présente un grand nombre de genreâ et d'espèces décrites pour la première fois, sur la vue nième des échantillons contenus dans plnsieors herbiers de 6enèi«, de Pms, de Munich, etc. ; elle rectifie phraieors erreurs de synonymie et de description daifô des espèces ou dans des genres anciens. Tous ces mérites eipliquent pourquoi le Prodromus est devenu un point d'appui pour tous les auteurs qui, avant de publier un ffi^re ou une espèce, veuierit s'assurer qu'ils sont nouveaux ; pourquoi il est indispensable à tous ceux qui s'occupent sérieusement de botanique ; pourquoi la publication de chaque volume, toujours attendue avec impatience,, était, chaque fois qu'elle avait lieu, un événement scientifique. Les quatre premiers volumes, surtout le premier et le deuxième, faits sur le plan primitif, ne renferment que peu de détails sur chaque espèce, car de CandoUe, en les rédigeant, visait à une énur mération complète, et pour cela il fallait qu'elle fftt succincte et rapide. Mais quand, en travaillant à la famille des Composées, il eut entrevu la durée de son œuvre et Timpossibilité de la terminer vite,
il revint un peu à Tidée du Systema, c'est-à-dire à faire de chaque article une monographie. Ainsi il ajouta à la phrase abrégée par laquelle on caractérise l'espèce, des descriptions plus détaillées, et il fit un plus grand nombre d'analyses de fruits et de fleurs. Cette tendance au développement devint encore^ plus prononcée dans le septième volume, par le fait que plusieurs familles y furent décrites par des auteurs spéciaux dont les travaux étaient de véritables monographies. C'est la marche qu'a également adoptée M. Alphonse de CandoUe dans les volumes qu'il a fait paraître depuis la mort de son père, et c est celle qu'il compte également suivre jusqu'à la fin de l'ouvrage: Il cherche à donner des descriptions plus développées, à faire l'analyse de tons les organes, et il confie chacune des familles, dont il ne veut pas s'occuper, au botaniste qui, en Europe, est connu pour en avoir fait le mieux une étude spéciale. Du reste, les continuateurs du Prodromus réussissent, par l'emploi d'une foule de petits procédés d'ordre établis et propagés par de CandoUe lui-même, à donner à leur travail une grande clarté, tout en abrégeant
les descriptions et en s'arrêtant peu sur la synonymie.
 la mort de de Gandolle sept volumes du Prodrorrms avaient déjà été publiés ; dès lors les huitième, neuvième, dixième, onzième et douzième volumes ont paru ainsi que la moitié du treizième. Si de Gandolle n'a pas eu la satisfaction d'achever lui-même cette grande entreprise, comme il l'avait d'abord espéré, il a eu du moins la douceur de trouver, déjà de son vivant, le continuateur de son œuvre dans celui qui, à la fois son fils et son élève, avait à cœur de remplir le vœu le plus constant d'un père tendrement aimé et de suivre les traces d'un maître respecté et admiré à tant de titres.
Les détails dans lesquels nous venons d'entrer sur les ouvrages principaux de de Gandolle me paraissent justifier pleinement le caractère particulier que nous avons assigné dès l'abord à son mérite scientifique. Nous le voyons s'essayer dans la * Flore française en abordant sous une forme modeste toutes les parties, je dirai même toutes les difficultés de la science. Nous assistons à l'évolu-
tion plus hardie de son génie créateur dans la Tliémne élémentaire. Enfin nous trouvons, dans l'auteur du Prodromus^ Thomme qui a conquis une haute position scientifique, qui, par conséquent, peut parler en maître et oser concevoir une œuvre immense avec la certitude qu'elle sera achevée par ses élèves s'il ne peut la terminer luimême.
Telles sont les phases successives par lesquelles nous voyons passer la science chez de Candolle ; et cette étude des formes diverses que revêt graduellement son talent nous fait toujouis plus apprécier ce qu'il y avait h la fois de profondeur et d'étendue, d'à propos et de variété, de sagacité et de travail dans les productions de ce savant émilient.