CHAPITRE QUATRIÈME
BE GANBOLLB A OENËVB (dB 4816 A 1841).
Nous avons suivi de CandoUe à Paris et à Montpellier ; nous le retrouvons maintenant à Genève. C'est dans cette ville que son activité va prendre tout son essor et se développer sp^s les former si viiri^ qui lui donnent un caractère i^puveai). Iffds pour pouvoir U saisir dans toutes ses phases, pour ppuyoir comprendre tout ce qu'elle a produit^ U est Ifidispensable de connaître le milieu nouveau 4im8 lequel elle va s'exercer. En d'autres termes* pour pouvoir raconter d'une manière intelligit)le la tie de de Candolle à Genève, il faut commencer piif rjippeler ce qu'était Genève à Tépoque où il y vînt et où il y vécut. Je l'ai dit : l'histoire de de ÇandpUe, de 1816 à 1841, c'est presque l'histoire je Ççi^ève pendant ces vingt-Tcipq années, car il
n'est pas dans cette histoire un événement important auquel il ait été étranger, un homme marquant avec lequel il n'ait eu des rapports plus ou moins intimes. Quelques mots sur les traits les plus saillants de cette époque et sur les hommes qui Font caractérisée, forment donc une infroductiçm toute naturelle et nécessaire à cette troisième et dernière période de la vie de de Candolte.
Lé 30 décembre 1813, un détachement de la grande armée alliée, qui envahissait la France, se présente devant Genève, sous les ordres du général Bubna; les portes de la ville lui sont ouvertes. Le lendemain, huit anciens magistrats, réunis à qua-^ torze citoyens plus jeunes qu'ils avaient choisis parmi les plus dévoués et les plus capables, proclament, aux acclamations unanimes de la population genevoise, la résurrection de l'ancienne République, dont ils se constituent le gouvernement provisoire ; le chef-lieu du département du Léman est redevenu la ville et république de Genève. Les sou*
verains alliés ne tardent pas à consacrer la nouvelle existence de Genèye; la Suisse Fadmet dans son sein comme yingt-deuxième canton, et le sort de ce petit pays est définitivement fixé.
N'est-ce pas un phénomène politique extraordinaire, une exception remarquable au nouvel ordre de choses qui domine en Europe depuis le commencement de ce siècle, qu'une petite ville conune Genève, perdue au miheu du vaste empire français, ait pu retrouver une vie qui lui fût propre,tandis que Mulhausen, Gènes, Venise et la plupart des réputdiques tombées à la fin du dernier siècle ne se sont point relevées ? Pour comprendre ce fait singulier et intéressant, il faut se reporter quelques instants aux années qui précédèrent la restauration de 1 81 4.
Genève avait été réunie à la France le 11 avril 1789. Cette réunion, que la fatigue des révolutions et les tracasseries de l'étranger n'avaient pu opérer, la violence avait fini par l'accomplir. Toutefois, dans ce moment critique,, des citoyens prévoyants surent, au moyen d'un traité de réunion, obtenir .pour les intérêts de leur patrie les garanties que
le peu d'importance politique de Genève et les
gran^len préoccupations du gouvernement françaie laissàrent passer alors ; gar^ties qui fur^t tou^ jours respectées, grâce aux défeps^iu^ qu^eUe$ trouvèrent constamment d^ns quelques amis généreux, tels qqe Genève a toujours eu le lH)iibeur d'eu compter parmi les notabilités françaises. Elles se rapportaient au culte, à la l^ienfai^ance et |t l'instruction publique; elles avaientjpour obj^t de maintenir entre des maiqs puren^eut genevoises l'administration des fouds destiné^ ^ subvepir ^ l'entretien de ces grands intérêts. La patrie sp ré-* fugia alors tout entière daus ces troi§ éléments , le culte, la bienfaisance et l'instruction publique, él^
' Genève n'a point oublié Tadministration toute bienveillante de M. de Barante, le père de riUustre hislosien des dtiQs de Qourgogne. Préfet du département du lfé|nan pendant les premières années de l'empire, M. de Barante avait cherché k concilier l'exigence sévère de ses fonctions avec l'inlérét le plus vif et la protection la plus âalaifée pour les anciennes institutions du pays ; il y avait si bien réussi, qu'il fut trouvé par l'empereur trop Genevois ponr pouvoir rester à Genève ; son départ fut un véritable deoil pour cette ville. Je ne veux pas non plus passer sous silence la démonstration courageuse que M. Pelet de la Lozère, âgé seulement alors de vingt et un ans, plus tard pair de France, eut l'occasion de faire en faveur de la ville dai^
m^nts ém|n^mmeqt propres à conserver et à réveiller le patriotisme , ^n associant les souvenirs dn pas^ à des cx>nsolations pour le temps présent çt aiix espérapces pour l'avenir. Une élite d'boippies d^youési prdaient ces précieux dépôts , et le d^pdt non ipoins précieux des traditions et des sentiments genevois ; ils tenaient ainsi la républiq¥|e toute prête à recevoir, lorsque le jour de la délivrance serait venu» cette indépendance, objet de Ua^ leurs vœux et dont ils n'avaient jamais déses- P^fé. i^ yoqdrais que la nature spéciale de cette notice me permit de rappeler plus en détail les ser- YÎcçi» que rendirent, pendant les seize années de la
laquelle il aTait passé son enfance et sa première jeunesse. Il s'agissait, dans une séance du Conseil d'État k laquelle fSsifttaU r^pip^reur, d'adopter une mesura dopt l'effet était de compromettre l'existence de la corporation qui, sous le nom de Société économique, administrait les fonds laissés «vx Genefois pour subvenir aux frais de leur culte et de leur instruction. M. Pelct de la Lozère, quoique bien jeune et admis tout nouvellement dans le Conseil d'État, osa, contrairement à l'avis de l'empereur, s'élever contre la mesure proposée, et faire sentir que ce serait une violation manifeste du traité fait avec Genève à l'époque de sa réunion k la France. Ceci se passait en 18ii, à l'époque de la toute-puissance de Napoléon.
dooiinatioii française, ces Genevois pleins de coeur qui y chacun dans une sphère d'action différente , tendaient au même but et trayaillaiént avec une même espérance. Mais ce n'est pas Thistoire de Genève que j'écris , c'est celle de de Candolle ; je ne dois pas l'ouUier , ni par conséquent me per-* mettre d'élargir au gré de mes impressions le car* dre de mon récit. Je me borne donc à signaler d'une manière générale la portée qu'eut pour l'a*^ venir du pays le droit garanti aux Genevois d'administrer eux-mêmes leur culte, leur instructioil et leur bienfaisance publique.
Le fait seul que ce droit maintenait un corps d'administrateurs exclusivement genevois, était déjà par lui-même d'une grande importance, car il semblait proclamer par son existence que le pays n'avait pas dispai*u complètement ; il conservait de plus, dans l'ensemble de la population , l'habitude et la notion d'une administration genevoise , et y familiarisait ceux qui, trop jeunes , n'avai^oit pas connu le temps de la République. En faisant dépendre de cette administration le culte et Tinstruction publique , il influait d'une manière puis-
saute sur leur personnel et sur la direction qui leur était imprimée ; il empêchait ainsi, dans les corps du clergé et de TAcadémie , toute altération qui aurait risqué de les dénaturer. Aussi cet ensemble d'institutions demeurées puremçnt genevoises vi- Ydit de sa yie propre et indépendante , mais sans bruit et sans imprudence ; c'était une âme qui n'ayait point péri, qui avait seulement été momentanément séparée de son corps , et qui était prête à le ranimer dès qu'il lui serait rendu.
Pendant que des citoyens dévoués gardaient la ruche, d'autres cherchaient à l'enrichir et à la rendre digne de ses légitimes possesseurs. Les deux frères Pictet, les proifesseurs Prévost, Odier, de la Rive faisaient connaître honorablement Genève au dehors, en même temps qu'ils l'instruisaient au dedans par leur coopération à la Bibliothèque Britannique^ fondée en 1796 par MM. Marc-Auguste et Charles Pictet, et par M. Frédéric « Guillaume Aburice , et soutenue dès lors par le zèle infatigable de ses trois fondateurs au milieu des difficultés les plus grandes. Théodore de Saussure, digne successeur de son illustre père, Vaucher, Jurine, Mau-
noir e\ d^m\V^^ mporef oqntribuaîQnt ^ avec lea sa^ YanU giie je viens 4^ nomiQap, à, entretenir le feu sapré de la science et à q^nsi^iFei^ k leur i^uys , par l^ufs travaux, la pQ^itiQQ sdenfifique que iui avfiiept conquise )es H.r£* 4e Sapssure» les Ban? pet, Içs Délpp, les Trembl^, le$ Sene)ûer«
pets rappctrts fr^uents ^^^q TÂngleteri^, od:» gvm^ nombre 4e (Ireqevoîs aysÂe^it troviYâ un refuge et des occupations, t^fiiept Qeqè^e et, par Genève, le continent, m courapt 4u n^on^eipent scientiQque et Utté^aire 4e ce p$if s. La BiUiathè-que Britarmiq%te , qui sery^^ft d'^rgape à ce^ cem-? munications, acquérait cquime ouvrage périodique pne importance réelle en Europe ; elle imprimait, ep outre, aux travs^ux littéraires et scientifiques du pays même une direction qui leur était prqppe, eu les tenant, partiellepient du moins, à l'abri de Uin-» flu^nçe toute-puissante de la France. Le voisinage de Cpppet contribuait, en même temps que les relations avec l'Angleterre, à entretenir à Genève une opposition d'idée^, sinon 4'actiop, 9u système impérial, aipsi que des tepd^noes littéraires et pbi* lospphiques d'un or4r'e plps élf^vé et plus large que
celles qui régnaient alors à Paris. Les noms des Sis^ mondi , des Pietei-Diodati , des de Bonstetten , des LttUin de ChftteauVieux rappellent à eux seuls Tinflnence qu'exerça madame de Staël sur les hautes mtelUgmces dont Genève s'honore , influence qui fut du reste générale sur toute la partie pensante dé la po^ulatidn, comme le prouvent les traces qui en sont longtemps restées^
Panbi les causes qui facilitèrent la restauration de la République de Genève en 4844, il en est encore une que je ne veux pas passer sous silence^ e^èst Tàction de quelques citoyens à la fois dévoués aux intérêts de leur patrie et jouissant, hors de Genève, d'uhé considération méritée. Croit-on qu'au milieu de cet immense remaniement de 4 81 4, on se fût occupé de Genève autrement que pour en fiiire l'appoint de quelque compte soldant en déficit, si des hommes à qui leurs talents^ leur réputation, leur position socale permettaient d'avoir des relations, des amis même dans les hautes sphères politiques, n'eussent pas fait valoir les titres de Genève à revendiquer son indépendance ? Quel était donc le mobile qui les faisait agir, ces hommes qui n'a*
valent jamais cherché à se servir dans leur intérêt de cette influence qu'ils méitsuient au service de leur pays? Un seul : un ardent amour pour Genève. Ils étaient, ne Toublions pas, puissammeirt secondés par des citoyens qui , moins bien placés qu^esox pour se mettre en avant auprès des puissants, de ce monde , ne leur cédaient en rien quant à la dia-* leur du patriotisme et aux sacrifices que ce patriotisme savait leur imposer. C'était l'union des uns et des autres qui faisait la force et l'honneur du pays ; ils n'ignoraient pas , ceux qui , brillante avant -garde, marchaient à la conquête de la liberté genevoise, qu'ils avaient derrière eux un corps d'armée qui ne leur ferait pas défaut, qui ne craindrait jamais de lés proclamer hautement pour ses chefs , et de reconnaître qu'une intelligence élevée et des services rendus sont des titres à la confiance et à la reconnaissance publique.
Ce coup d'œil rapide que je viens de jeter sur les circonstances qui amenèrent et facilitèrent la restauration de Genève en 1814 suffira, je l'espère , pour faire bien saisir ce qu'était, à cette époque, la physionomie morale et intellectuelle de cette ville.
Présentant quelques réputations européennes et une réumon dliommes doués d'un esprit éleyé et indépendant, possédant un culte et une instruction publique placés sous la sauvegarde des conservateurs de Fantique nationalité genevoise , fière d'un passé qui n'était pas sans gloire, riche d'une jeune génération élevée au sein des anciennes traditions qui imprimaient encore aux mœurs du pays un cadiet particulier ; en un mot, pleine de souvenirs prêts à redevenir des réalités, voilà ce qu'était Genève à la fin de 1813. Voilà pourquoi les vingt-deux magistrats courageux qui se mirent à la tête du mouvement du3i décembre 1813 réussirent, avec le secours de la Providence et la coopération de leurs concitoyens, à rendre à leur patrie cette indépendance qui, pour les petits pays , ne se recouvre et ne se conserve que par le respect pour le passé uni au dévouement, à Tintelligence et à la moralité dans le présent.
Genève, une fois la restauration accomplie, entra dans une nouvelle phase d'existence. La plupart des Genevois que les malheurs de la révolution et
la domination française avaient éloignés de leur
patrie, ne tardèrent pas à y rentrer ^apportant ayec eux les fruits d'une expérience acquise par utié Tie laborieuse et les avantageis d'Utie réput&tioti dlié à des Iravàux sinon tous également brillante , da moins tous également honorables. Ded étràn^ôil de mérite, attirés par le concours remarquable d'humés distingués que présentait alors Genète^ ridie et de ceux de ses enfants qui ne rayaietit pas quittée et de ceux qui étaient revenus dans ses murs^ tinrent s'y axer et lui offrir, en retour de rhospitaliié qu'ils en recevaient , le cotitingent de leurs lumières et de leurs services. Une auréole brillante entoura ainsi les premières années de la renaissance de la République.
L'histoire de Genève est, à cette époque, telle^ ment liée à celle des hommes qui y jouèreiit UU rôie^ que la seule manière de s'en former une idée quelque peu exacte, c'est de faire connaissance avec ces hommes mêmes. Je vais donc rapidement passer en revue les principaux personnages de cette période intéressante en commençant par ceux dont Gen^e eut, en 1814, la joie de saluer le retour.
Le premier qui reparut fut Divemois. L'exil,
pour lui, n-ayi^t p^^ été volontaire; D'Iverpois, Vallet-Oiipap et Duroveray a¥fuei\t été nominativement exclus, dans le traité de réqnion de Genève à la Fraqçe, àeV honneur de devenir citoyens français; ce sont les termes mêmes du traité. I^es trois proscrits s'étaient réfugiés en Angleterre, et ils furent, de 1798 k 1814, lesseuls qui fussent restés citoyens dei |a Répiiblique de Genève, (}u moins Duroveray et D'Ivemcâs, car Mallet-Dupan était mort dans Tinteryalle. Duroveray mourut au moment oi!i il allait partir, avec D'Iyemois, pour revenir à Genève ; il ne put revoir son pays natal, mais il eut la douceur, avant de jnovirir, de savoir que l'indépendance et la litierté lui avaient été rendues. D'Ivernois apporta à Gepève la réputation d'un écrivain habile, d'un poli^que expérimentée, d'un homme de talent çor paUe à la fois de servir et d'honorer son pays. Son retour fit grande sensation; il eut lieu très peu de temps après le jour où l£| restauration de la Répu- Uique avait été proclamée ; il sembla être un symbole d'espérance et de confiance dans Tavenir. Rapproché, en Angleterre, de Tillustre Pitt dont il avait admiré et partagé les principes, D'Iyeri^ois re-
venait plein, contre la France, de préventions qui trouvèrent de l'écho alors dans une ville qui venait d'êtresoustraiteaujougimpérial ; grtuid partisan, en même temps, des idées anglaises, il contribua beaucoup à lès naturaliser à Genève ; jusqu'à sa mort, ses écrits, comme sa conduite politique, portèrent l'empreinte de cette double tendance. Après avoir rendu des services importants dans le gouvernement, dont il fit partie pendant les premières années qui suivirent son retour , il consacra la fin de sa vie à des travaux sur différentes questions de politique et d'économie politique. Les lecteurs de la Bibliothèque Universelle n'ont pas oublié ses recherches intéressantes sur la mortalité et la vie moyenne ; enfin les Genevois se rappellent les écrits que lui dictaient, dans certaines occasions, son ardent amour et sa vive susceptibilité pour Tindépendanceet la dignité de son pays.
Un autre Genevois , pour lequel TAngleterre, sans être un refuge obligé, avait été aussi un sol hospitalier, suivit de près D'Ivemois à Genève : ce fut Etienne Dumon t. Formé avec Duroveray et d'autres Genevois à Técole de Mirabeau et des
grands hommes de l'Assemblée constituante, lancé plus tard dans la société anglaise des whigs, Dumont apportait à Genève l'esprit de ce que, dans les premières années de la restauration, on appelait les idées libérales : mélange, chez Im', des notions pratiques sur les libertés publiques qu'il avait puisées chez les Anglais, pour qui elles sont comme une seconde nature, et des idées théoriqaes qu'il avait vues sortir toutes formulées des délibérations de la Constituante française. C'était un libéralisme plein de bonne foi et d'espérance, qui ne croit pas aux mauvaises intentions, qui met sa confiance dans la puissance des
principes et ne doute jamais de la perfectibilité humaine.
Dumont, comme D'Ivernois, était fortement attaché aux idées anglaises, et contribua également à les populariser à Genève; mais c'était à un point de vue différent. Ce que D'Ivernois admirait le plus chez les Anglais , c'était cet esprit national poussé même jusqu'à l'exclusisme ; c'était, en politique, cette persistance à tendre toujours au
même but, cette énergie déployée pour l'atteindre;
c'était enfin cet élément aristocratique, à \^ fois conservateur et libéral parce qu'il est ^^fé. Dumont était surtout frappé du caractère çu^glfds au point 4^ y^^ de la largeur des idées , du f ^p^ pour toutes les libertés, des égards pôiir les ipinp^ rites, de ce sentiment du ^rq^t individuel (^^*elfr primept s| |)ien les deux naots sacrpde^t^ls tiiy righf (iqon droit). Pour expliquer petteniept W pensée, je dirai que Diimont apportait h, Gep^ye plutôt les idé^ anglaises des whigs, et Dlvernois plutôt celleis des torys. Aussi étaient-ils rarem^t d'accord , quoiqu'ils se rencontrassent sur le t(srraiu commun de leur admiration pour l'Angleterre. Indépendamment de son rôle politique, Dumont, dès son retour à Genève , occupa une place importante dans la société à laquelle il imprima un mouvement et une vie toute nouvelle. Causeur des plus aimables, doué de la mémoire la plus heureuse, d'une manière de parler pleine de grâce, il discutait avec chaleur, mais jamais avec passion ; il excellait surtout à conter ces nombreuses anecdotes que lui fournissaient les souvenirs d'une vie passée au niilieu d'événements si variés et d'hommes presque tous
historiques. Il trou?a à Genève des amis dans toutes les sociétés ; les relations anciennes qu'il avait eues avec qu^Iques-^ns (}es membres du gouvernement nouveau, }es rapports politiques qu'il avait soutenus avec une autre catégorie de citoyens, 6|ifiil riptimité dans laquelle il avait vécu a^ec la pliipart des hommes les plus distingués du pays , ^tAM^t autant de liens qui le rapprochaient éga- Jemeiit de personnes assez différentes à tous ég^ds las unes des autres. Aussi son influence fut-elle grande et générale, quoiqu'elle ne fût pas toujours très apparente, parce qu'elle s exerçait plus encore par )es idées que par l'action. Elle se f]it surtout sentir sur une partie des jeunes gens, qu'il attirait près de lui par le charme de sa parole, par la bienireillauçe de son accueil, par le plaisif* même (ju'il éprouvait à se trouver au milieu d'elle.
Dumont fut l'un des premiers à assigner au jurisconsulte Bellot, dont il se fit un ami dévoué, la place élevée dans l'estime publique que l'assentiment unanime ratifia bien vite, et conserva toujours à cet homme aussi modeste qu'éminent. Il ne larda pas non plus à distinguer, parmi les réfu-
giés politiques qui trouvèrent en 1815 un asile à Genève, cet Italien puissant par la pensée et par la parole, qui, après avoir pendant quinze années brillé d'un vif éclat à Genève, à la fois par la portée et par le charme de son esprit, trouva en France un théâtre plus vaste pour l'exercice de ses hautes facultés, puis retourna dans le pays qui l'avait vu naître, mourir sous la main de lâches assassins, après avoir souffert vingt-cinq années d'exil pour la cause au nom de laquelle il était sacrifié. Attentat qui, en soulevant Tindiguation de tout ce qu'il y a de cœurs honnêtes et généreux en Europe, porta le dernier coup à la cause de la nationalité italienne. Rossi joua un rôle important à Genève dans la période qui nous occupe ; son influence dans là conduite des affaires, comme dans la société de cette répubUque, fut considérable, et y laissa des traces qui survécurent longtemps à son départ.
Deux hommes remarquables, et dont Tun a comme écrivain un renom européen, étaient déjà à Genève quand Dumont y reparut : c'étaient Pictet- Diodati et de Sismondi; Tous les deux apparte-
naient à Fécole française, comme Dlvernois et Dumont à Fécole anglaise; je yeux dire que, par leur genre d'esprit; par la direction de leurs idées, par leur manière d'envisager les questions, ils se rapprochaient beaucoup de ce qu'étaient en France, de 1814 à 1830, les hommes importants du parti libéral. Us étaient Tun et Tautre des adversaires redoutables du nouveau gouvernement genevois, dont ils n'approuvaient pas la marche. Le premier, remarquable par la finesse de son esprit, lui faisait une opposition vive et souvent mordante. L'opposition du second, plus passionnée dans la forme, provenait plus du cœur que de Tesprit; la suite des événements en a fait voir clairement le véritable caractère. Jamais, en effet, de Sismondi n'avait attaqué les velléités aristocratiques avec Ténergie qu'il mit plus tard à combattre les tendances démagogiques. Dumont, entraîné d'abord à partager, dans l'opposition qui était faite au gouvernement, la vivacité qu'y apportaient ses deux amis, dont les opinions étaient, à quelques nuances près, identiques aux siennes, fut plus tard Tun des premiers à modérer, par sa sagesse et par son
calme, ce que cette opposition pouvait avoir àf(\3pùf ardent.
U y avait déjà deux ans que Durno^t était 4e rer tour à Genève quand de GandoUe s^y fii^a. Ces deiix hommes s'apprécièrent bientôt; ce qui las rapprocha, ce fut surtout Ip, modération de leur caractère, ce besoin d'idées claires, cette logique rigoureuse de la science, que chacun d'eux portait au mto^ degré dans des objets d'étude trèp dil^ére^tSv Ce rapprocl^ement et la liaison qui en fut ^ conséquence contribuèreut beaucoup h faire prévaloir ^ Genève , au bout 4^ quelques années , l'opiniou libérale modérée qui régna presque exclusive^ ment, de 1820 à 1841, aussi bien dans le gouver-^ nement du pays que dans l'ensen^ble de ses insti'? tutions.
Pumont, de Candolle, Rossi, de Siso^ondi et Pictet-Diodati formèrent le noyau de la société nouvelle, qui, commencée avec la restauration, contribua pendant bien des ^nées au lustre de Çienèye, Mais, pour l£t luieux faire connaître, j'iGÛ encore à parler de quelques hommes qui en faisaient aussi partie, et qui, s'ils ne jouèrent pas eu
politique un rôle aussi actif que ceux que j^ai déjà nommés, n'eurent pas moins, à d'autres égards, une Téritable influence.
Le professeur Boissier, homme du caractère le plus aimable et d'un esprit fin et de bon goût, fut pour de Gandolle un coopérateur toujours zélé dans tout ce qu'il entreprenait d'utile. Citoyen aussi modeste que dévoué, il rendit à son pays, pendatit une longue carrière, des seryices de plus d'un genre. L'Académie de Génère, dans laquelle il exerça le professorat pendant soixante ans. Ait surtout l'objet de sa prédilection et de ses soins éclairés.
LuHin de GhftteauTieux, le spirituel auteur des Lettres sur l* Italie^ des Lettres de Saint-Jaines et du Manuscrit de Sainte-ITélène^ adoucissait, par Ttimabilité et la grâce de son esprit, l'ftpreté que leë discussions politiques auraient risqué quelque^ fois d'introduire dans une société dont tous les membres, étant journellement en contact les uns avec les autres, avaient besoin de bienveillance mutuelle. Tradition fidèle et intelligente du salon de madame de Staël, où il avait fait ses premières
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armes, il savait allier une aimable et véritable bonhomie à cette ânesse d'aperçus et à cette pénétration de vue dont ses écrits portent Fempreinte. Comme Pictet-Diodati et de Sismondi , il appartenait tout à fait à Técole française par la tournure de son esprit, et rappelait surtout cette ancienne société si remarquable pour Tagrément des manières et le charme de la conversatioB.
Plus bonhomme dans l'apparence que dans la réalité, de Bonstetten représentait l'esprit germanique assoupli par la grâce française, et offrait l'originalité piquante d'un esprit indépendant et quelque peu excentrique, adoucie par un fonds de bienveillance et de gaieté naturelles. Vrai poète, l'auteur du Voyage dans le Latium^ de V Homme du Nord et du Midi^ îeXdXX de temps à autre, au milieu des élucubrations des penseurs et des dissertations des politiques, quelques-unes de ces Idées prime-sautières qui effarouchaient quelqueiois tout d'abord, mais charmaient bientôt par leur naïve fr^dcheur et leur forme un peu agreste. C'était toujours avec lui de l'imprévu, de l'extraordinaire, en tm mot, de la poésie«
Le uom de Bonstelten me rappelle celui d^tm autre étranger qui, comme lui, avait par choix adopté Genèye pour le lieu de son domicile : c'est de Simond que je yeux parler. Ami de TÂngleterre, qu'il avait représentée sous un jour si favorable dans son Voyage des Iles Britanniques^ ouvrage qui eut dans le temps un grand succès, il avait trouvé à Genève une partie de ce qu'il apprédait chez les Anglais; et quoique son esprit natnrdlement un peu frondeur lui eût fait écrire dans son Voyage en Suisse quelques vérités passa- Uement dures sur les Genevois, il laissait percer pour eux, soit dans sa conversation, soit dans ses écrits, un fonds d'estime dont il montra la sincérité en adoptant leur pays pour le sien, et en y passant le reste de ses jours. Réservé et sérieux, Simond apportait dans la société genevoise , avec toutes les ressources d'un esprit cultivé et très observateur, un élément bien caractérisé, je veux dire L'amour du vrai et une franchise dans ses jugements, basée sur une grande connaissance du Gceur humain et sur une fine appréciation des mobiles qui le font agir. C'était le caractère anglais,
dans ce qu'il présente à la fois de solide et de sévère.
Quand on parle des écrivains qui illustrèrent Genève à Tépoque dont je m'occupey il est un nom qui se présente Tun des premiers^ si Ton y^ énumérer les éléments divers dont Tensemble constituait alors la position morale et inteUectudIe de cette ville : ce nom est celui de madame Nedier de Saussure. Personne n'a mieux que l'auteur du Traité sur V Éducation représenté au dehors ce qui, sous le rapport littéraire, peut seul faire l'honneur de Genève, la puissance des idées sérieuses unie au mérite d'un style admirable à la fois d'élégance et de simplicité. A ce titre madame Necker« par l'appui que son talent a donné au caractère particulier qui doit distinguer les écrivains genevois, occupe l'une des places les plus importantes dans le groupe d'intelligences supérieures qui était alors la gloire de Genève.
Je serais loin d'avoir atteint le but que je me suis proposé, celui d'esquisser aussi bien que possible la physionomie de Genève dans les années qui suivirent 1814, si je me bornais à faire con-
naître |3s personnes dont je viens de tracer rapidement le portrait, Â côté de ce brillant assemblage de noms tous européens, se trouvait une société plus modeste, plus ancienne à Genève, composée essenti^lement de ces hommes qui, sous le régime fnmçftîs, avaient continué la république en souvenirs et m espérances, Tavaient restaurée' en 1814, et la dirigèrent dans les premiers pas qu'elle fut de nouveau appelée h faire sur la route de la liberté. Peu connus au dehors, mais entourés au dedans d'une considération méritée, ils représentaient Télément historique de la république dans ce qu'il a d'intéressant pour le cœur et de séduisant pour l'imagination. Genève seule a connu et n'a pas oublié l'éloquence pleine de chaleur et de dignité de LuUin, ce type de l'ancieif magistrat qui, à la tête du premier gouyernement de Genève restaurée, apporta dans l'exercice de ses fonctions un dévouement antique, un patriotisme aussi désintéressé qu'il était ardent. Genève seule a connu la diction remplie de grâce et de jQnesse d'un Des Arts, 1$ parole grave, lucide et incisive d'un Schmidtineyer. Leurs amis intimes savent seuls le charme
ipie répandaient autour d'eux cet esprit parfmte» ment naturel, cette véritable noblesse de rame, qui étaient chez tous les deux comme une seconde nature. Bien d'autres nous viennent encore, quand je trace ces lignes, se placer naturellement sous ma plume ; mais, en nommant ici lés citoyens res* pectables auxquels je fais allusion, je croirais presque blesser la modeste réserve qui les anima constamment durant leur carrière, et qui les retenait sur l'arrière-plan, quoiqu'ils eussent été dignes à tous égards de figurer sur le premier. Hommes à la fois de cœur et d'esprit, mais peu jaloux de briller, ils n'aspiraient, pour récompense de leur dévouement à leur pays , qu'à le voir heureux et à s'effacer derrière sa prospérité et sa gloire.
U est cependant encore trois hommes que j'ai cités en passant, qui ne rentrent précisément ni dans l'une ni dans l'autre des deux catégories dont je viens de parler, ou plutôt qui appartiennent éga* lement à toutes les deux, et sur lesquels je tiens à revenir, parce qu'ils eurent, chacun, quoique d'une manière différente, une grande part au mouvement qui se manifesta .à Genève à dater de 1814,
et aux circonstances qui le préparèrent : ce sont Charles Pictet , Pierre Prévost et Gaspard de la Rive. -— Charles Pictet de Rochemont, auquel sa coopération active à la Bibliothèque Britannique dans la partie littéraire et pour Tagriculture avait déjà, sous le régime français, assigné une position littéraire et scientifique, joua un rôle politique important à répoque de la restauration. Doué d'un esprit étendu et d'un tact remarquable, connu et estimé des souverains du Nord et particulièrement de l'empereur de Russie, il se trouva placé de manière à pouvoir rendre à Genève et à la Suisse tout entière des services éminents auprès des monarques qui disposaient alors du sort des nations. De 1814 à 1817, il fut chargé de suivre toutes les négociations diplomatiques qui concernaient notre pays, et il reçut en retour, de ses concitoyens, les témoignages de reconnaissance les plus flatteurs. Il rentra ensuite jusqu'à sa mort, qui eut lieu en 1824, dans la vie privée d'où il ne sortait que pour faire quelques apparitions dans le conseil représentatif de Genève, ou dans des réunions intimes
dont il était l'agrément par son esprit piquant et
par rinlérèt de ses récits. La correspondance qne son fils (M. Charles PicCet) a publiée dans la Jtbliothèque universelle^ est de nature à donner une haute idée du talent d'observation et derélévalion de vues qui le distinguaient.
Pierre Prévost est plus oonnu par ses belles redierches scientifiques et par çon talent remarquable dans renseignement, que comme homme politique et homme du monde. Cependant il fut loin de demeurer étranger à la politique genevoise pendant les premières années de la restauration, et jusqu'à répoque où son &ge l'obligea de renoncer à toute fonction publique. Après avoir soutenu avec vigueur, à son origine, le gouvernement de la république contre les partisans trop ai'dents des idées nouvelles, il contribua ensuite, pour sa part, & la fusion qui s'opéra entre les hommes modérés des deux opinions opposées. Il avait déjà rendu, sous le régime français, de grands services à Tinstruction publique, en cherchant à lui conserver, à l'aide de la juste influence dont il jouissait, son caractère
* Voyez BihU Univ,\ nouv. série, mai, août et septembre 1840.
èù nationalité genevoise ; il lui en rendit de non moins grands, après la restauration, en appuyant et au besoin en provoquant les améliorations qu'elle réclamait. Pierre Prévost aimait peu le monde; mais quand il y paraissait, il se faisait remarquer par un esprit fin, et par une bienveillance naturelle que n'altérait point une légère teinte d'ireoie qui n'était qu'aimable et jamais blessante. B avait vécu avant 1789, soit àParis, soit àBerlin, an milieu des célébrités que renfermaient alors ces deux villes ; il avait conservé de ces deux séjours, surtout du second , des souvenirs pleins de vivacité qu'il retraçait d'une manière intéressante. Apprécié comme il méritait de l'être par tous les hommes éminents que Genève possédait, Prévost occupait au milieu d'eux une place distinguée.
Gaspard de la Rive avait aussi la sienne, et cette place était bien caractérisée : il la devait moins peut -être à l'importance de quelques travaux scientifiques d'un vrai mérite, qu'aux qualités de fion cœur et à la portée de son esprit. Très prononcé dans ses'opinions, mais d'un caractère conciliant, il avait compris que la restauration de Gc-
nève ne serait complète qu'autant que Genève restaurée réunirait dans son sein tous ceux de ses enfants qui, par leur mérite personnel, pouvaient lui être utiles et lui faire botineur. Âmi de cœur de ces hommes avec lesquels, sous la domination française, il avait travaillé à la conservation de ce qui était resté de l'ancienfae république et plus tard à sa restauration, il avait constamment cherchée unir dans une direction commune leur action 6t celle des hommes distingués qui étaient rentrés à Genève après 1814. Lien entre Tancienne et la nouvelle Genève, il avait avait su, par la sincérité et la chaleur de son patriotisme, par les ressources d'un esprit aussi actif qu'ingénieux, par l'amabilité et la rondeur de ses manières, par la loyauté de son caractère, faire disparaître bien des traces d'aigreur et bien des préventions que les luttes politiques qui accompaguèrent les premières années de la restauration avaient momentanément laissées après elles. Doué d'une vive imagination et en même temps d'un sens parfaitement droit, d'un coup d'œil juste et prompt, il brillait dans la société par la verve et l'originalité de son esprit, et
par le choix heureux et souvent pittoresque de ses expressions. L'influence de de la Rive était moins peut-être celle qui résulte d'une discussion suivie et d'un ensemble de raisonnements serrés, qu'une influence de persuasion, due à l'estime qu'inspirait son caractère, ainsi qu'au talent particulier avec lequel il savait résoudre une difficulté, ou désarçonner un antagoniste, par un trait d'esprit ou on simple appel au sentiment.
La société dont je viens de faire connaître les principaux éléments se recrutait passagèrement d'étrangers de mérite qu'attiraient et retenaient à Genève la beauté du pays et la présence des hommes aimables et distingués qui s'y trouvaient alors réunis. Parmi les Genevois qui, en exerçant dignement les devoirs de Thospitalité, cherchaient à rendre le séjour de leur patrie aussi agréable que possible aux nombreux visiteurs qui y affluaient alors, se trouvait au premier rang Marc -Auguste Pictet. U cordialité de son accueil , la facilité et la grâce de ses manières exerçaient sur les étrangers, auxquels il savait si bien faire les honneurs de son pays, un attrait tout particulier. Et quand, en 1825,
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Genève eut à pleurer sa mort, elle ne perdit pw seulement un savant actif et ingénieux , qui Thanorait au dehors autant qu'il lui était utile au dedans , mais elle eut à regretter en même temps k représentant le plus gracieux con^mé le plus em* pressé de Thospitalité genevoise.
Ce n'est pas ici le lieu de rappeler les noms in ces étrangers dont plusieurs , illustres à divers ti^ très , vinrent augmenter par leur présence l'agré* ipent et les ressources de la société genevoisp , et dont l'histoire se trouve ainsi plus ou moins liée à celle de Genève. Mais il en est un que je ne puis me résoudre à passer sous silence ; il avait d'ailleurs trop de titres à la qualité de Genevois, qui lui avait été conférée à la suite des services importante gu'il avait rendus à Genève, pour que je puisse le considérer comme étranger : c'est Capo d'istria. Personne n'ignore ^ue c'est principalement à son influence que la Suisse, et Genève surtout, durent en 1814 et en 181S la bienveillance que leur témoignèrent les puissances alliées. Capo d'istria pensait à la Grèce en servant la Suisse ; son cœur généreux et patriote comprenait les angoisses et
sympathisait avec les espérances de citoyens qui fidomatidaieiit «ne patrie libre et indépendante. Et quand le teïnps fnt venu pour la Grèce de se-^ couer les chaînes de Tesclayage et d'aspirer à son tour à redevenir indépendante et libre, c'est à Genève, d'où étaient parties les manifestations les plus énergiques et lés plus efficaces en faveur de ee pays, que Capo d'Istria vint établir son quartier général, pour diriger de là lés efforts de ses com* patriotes. Les aimées qu'il y passa sont gravées eh souvenirs ineffaçables dans la mémoire du petit notnbre d'amis qu'il admit dans son intimité ; et tous ceux qui eurent à cette époque le bonheur de rapprocher ne savaient s'ils devaient plus admirer en lui l'élévation du caractère ou la supériorité de rintelligence. Aussi leur indignation est grande quand ils voient des écrivains , qui ont la dangereuse habitude de faire plier les faits à leurs idées préconçues et à leurs spéculations politiques , rabaisser au rôle d'un simple agent de la Russie celui qui en Russie n'a jamais vu que la Grèce, qui en Grèce n'a jamais vu que l'indépendance de son pays, et qui, martyr de la cause à laquelle il avait
voué sa vie^ a comblé la mesure des sacrifices quHl avait faits pour elle » en allant chercher une mort inévitable , comme d'autres seraient allés recevoir Tovation décernée par la reconnaissance.
Quand on achève cette revue de toutes les richesses intellectuelles que Genève a eu le bonheur de renfermer dans son sein pendant près d'un quart de siècle, on ne peut s'empêcher d'admirer l'heureux concours de circonstances qui les avait réunies dans la même petite ville. C'est d'abord une révo^ lution qui , en dispersant plusieurs des enfants de Genève dans divers pays , les avait formés à une grande école , celle de la nécessité de se faire une position, et les avait, en même temps, mis en contact avec les hommes marquants et les grands événements de l'époque. Puis une restauration qui, accomplie sous les auspices les plus favorables par les hommes de talent et de dévouement demeurés sur le sol natal , avait réuni , dans leur commune patrie , toutes ces intelligences développées dans des atmosphères si différentes. Enfin un gouvernement vraiment libéral qui, tandis que tout semblait rétrograder autour de lui en fait d'idées lar-
ges et généreusel^ » savait » par sa sagesse , se faire pardonner de ses puissants voisins la liberté dont on jouissait sous sa direction , liberté telle qu'on n*en trouvait nulle part alors une plus complète et plus réelle sur le continent.
U ne faut pas croire cependant que Genève fût entrée de prime abord » après 1814 , dans la voie de concorde et de prospérité qu'elle ne tarda pas » il est Trai , à suivre. Il aurait été difficile que des hommes tels que ceux qui s^y trouvèrent tout d'un ecmp réunis, si différents par leurs antécédents , par leurs points de vue, par le genre même de leur mérite, eussent pu s'entendre immédiatement. U n'en fut point ainsi , en effet ; c'est ce qu'il est facile de comprendre. D'un côté , ceux qui, en restaurant la république , avaient voulu l'appuyer essentiellement sur la base des anciennes traditions, ne pouvaient prendre leur parti de la voir se lancer trop facilement dans la carrière des innovations ; d'un autre côté, ceux qui voulaient la transformer en une république tout à fait moderne s'irritaient de la résistance qu'ils rencontraient à faire adopter
leurs idées quelquefois plus théoriques qu'appli-
caMes à on petit pays. La lutta ftit titë^ pendfilt les quatre ou cinq premières aimées de la restais ration entré les partisans de ees dtilt systèmes contraires ; mais elle se tertnina psr tisMi odiidlfah tien graduelle, dans laquelle les deux partis, abttÉh donnant ce qa'il y avait de trop excasif dans leurs prétentions respectives^ tinrent se fondre dassuod seule prétention, celle de travaiDér, sans distine^ tion d'opini<md politiques , au bien commnii dti pays. C'est qu^au fond tous ces homàies^ qoi I cette époque honorèrent Genève à divers titres, avalent plus d'un point commun, ^elque diversité qu'il y eût entre eux : c'était ches tous la lAèDM élévation de caractère et le même amour désintéressé pour Genève ; tous étaient également dési^ reux de reconnaître le vrai mérite partout où il se trouvait , et de lui assigner la place qui devait lui revenir ; tous aimaient la jeunesse , cherchaient à la former, à l'intéresser au pays, et à l'encourager sans la flatter ; tous voulaient le développement moral, intellectuel et matériel de la patrie, et cherchaient à l'obtenir. Comment ne pas se comprendre, comment ne pas finir par travailler en corn-
mw, quaDd on p'a qu'ua mâpae but at qu'on est même d'accord mr les moyens pour l'atteindre ? Aussi, une fois qu'ils se furent mwux connus et par conséquent qu'ils se furent appréciés, ces hom-< mes si différents les uns des autres marchèrent ensemble. Alors commença cette ère de prospérité » cette série d'institutions utiles , de bonnes lois , de sages mesures administratives qui donnèrent une direction commune, toute dans l'intérêt de Genève, aux talents qui , jusqu'alors, s'étaient exercés seulement sur la scène politique.
Gardons-nous, toutefois, de regretter les luttes qui précédèrent cette époque, quelque vives et pénibles qu'elles aient pu être, car elles étaient nécessaires pour qu'une transaction véritable pût avoir lieu entre les principes opposés qui partageaient alors la république , et elles forment une période aussi brillante qu'honorable de son histoire. Ce devait être , en effet , un beau spectacle, quelque petit qu'en fût le théâtre , que ce combat entre les représentants des idées anciennes auxquels la puissance des souvenirs donnait une grapde autorité, et les partisans des idées nou-
velles auxquels la r^utatlon attachée à leurs noms, jointe à Tattrait toujours sëducteur de la nouveauté, donnait une autorité non moins grande. De part et d'autre de grands talents se firent jour ; et si les noms des Dumont, des de CandoUe, des Rossi, des Pictet-Diodati, des Sismondi, des Bellot, sont plus connus hors de Genève que ceux de leurs adversaires politiques d'alors, les Cenevois honorent encore et honoreront longtemps les noms des Lullio, des Des Arts, des Schmidtmèyer , des de la Rive, ainsi que ceux de tous les citoyens qui prêtaient un appui toujours ferme et éclairé, souvent même éloquent, aux magistrats qu'ils avaient mis à leur tête et avec lesquels ils avaient travaillé et espéré à l'époque delà domination étrangère. Mais , nous l'avons dit , ces luttes ne furent pas longues, et ne pouvaient l'être entre des hommes faits pour se comprendre et s'apprécier ; elles eurent pour issue une paix qui ne devait point avoir de terme, parce qu'elle était fondée sur l'estime réciproque que des adversaires loyaux, et animés au fond des mêmes sentiments, ne manquent jamais , quand ils se sont mesurés sur-le-champ de bataille, de concevoir les uns pour les autres.
Le contre-coup de 1830 avait déjà un peu ébranlé cet heureux état de choses» résultat de Tesprit de conciliation qui depuis dix à douze ans avait constamment dominé dans les conseils genevois ; mais les hommes dont la sage prévoyance avait graduellement préparé Genève à un régime 'plus démocratique» réunis à ceux qui s'étaient formés à leur école, surent alors la préserver des excès de la démocratie. Malheureusement ces hommes disparaissaient peu à peu ; au commencement de 1841, de GandoUe, LuUin de Châteauvieux et de Sismondi vivaient encore, mais ils voyaient l'horizon de Genève se rembrunir, et de sinistres pressentiments attristaient la fin de leur carrière. De CandoUe et LuUin de Ghftteauvieux ne virent pas ce jour néfaste où croula l'édifice constitutionnel établi et consolidé avec tant de soins par eux et leurs amis; ils moururent quelques semaines avant. De Sismondi le vit, et protesta contre l'envahissement de lu démagogie, avec Ténergie du désespoir et l'autorité d'une parole qui ne fut jamais plus éloquente et plus digne, au nom de toutes ces nobles intelligences dont il était demeuré
qomioe le fidèle re^éseutant. Pujis lui aus^ mourut le 22 juin 1842, peu ifi jpurs après Tacceplation de la nouvelle coiistituttoo que la démocratie la plus avancée venait d'i^poier à Genève ; il dis* paraissait en même temps que ce gouvernement sons lequel Genève avait vécu heureuse ^t honorée pendant vingt-sept années.
Ainsi, au même instant pù le dernier astre de la belle pléiade qui avait brillé sur Genève s'éteignait pour jamais, on voyait périr ce régime, tBUvre de transaction et de conciliation ent|re des idées et des intérêts si divers. Singulière coïncidence! comme si, par une espèce de talisman, Tétat politique de Genève eût été intimement lié à la conservation de ces hommes qui avaient aimé la patrie qui leur avait donné le jour et qu'ils avaient fait renaître k leur tour, à la fois c^omme on aime sa mèr^ et comme on aime sa fille.
Je reviens à de CandoUe ; il en est temps. Si, en abordant cette dernière phase de Tbistoire de sa vie, je me suis permis une si longue digression, c'est qu'au fond j'avais le sentiment que je ne le
quittais pas tout à fait. Son nom, son souvenir étaient constamment dans ma pensée quand je revenais sur les vingt-cinq années pendant lesquelles il a vécu à Genève, parce qu'ils sont intimement liés à tout ce qui s'est fait d'utile et d'honorable dans notre pays pendant cette période. Je reviens donc exclusivement à lui, et il me sera plus ftqîle de le suivre dans sa vie de Genève, maintenant que j'ai fait connaître l'atmosphère nouvelle dans laquelle il va respirer.
Un jour, c'était à la fin de septembre 1816, les liabitants de la Cour de Saint-'Pierre, petite place où est située à Genève la maison de de Candolle, ▼oient défiler sous leurs yeux quarante petits chars de roulage chargés de bagage. Ce jour-là, de Candolle était fixé à Genève, car ce bagage c'était son harbier, et l'herbier une fois installé, de Candolle l'était aussi. Ses premiers soins, à son arrivée, se eoncentrèrent sur son établissement et surtout sur l'arrangemeqt de ses collections. Ce fut un grand travail ; mais il y apporta un tel esprit d'ordre, que l'opération fut vile achevée et parfaitement bien faite. II disait souvent qu'il n'avait jamais mieux
reconnu que dans cette occasion tous les avantages de la méthode qu'il avait puisée dans ses études de classification, et qui à son tour réagissait d'une manière si heureuse sut ses travaux mêmes.
De CandoUe, aussitôt qu'il fut arrivé, fut mis en possession de la chaire d'histoire naturelle qu'on avait créée pour lui, et devint ainsi professeur effectif de l'Académie de Genève dont il était déjà, depuis 1800, professeur honoraire. Un enseignement de botanique institué à Genève, et deCandolle appelé à le donner, c'était plus qu'il n'en fallait pour faire sentir la nécessité d'un jardin botanique. Le gouvernement s'empressa de fournir, dans l'intérieur de la ville, le terrain nécessaire pour l'établissement de ce jardin ; les particuliers les plus riches se mirent à la tête d'une souscription destin née à couvrir les frais considérables que devait nécessairement entraîner un semblable établissement, et bientôt, grâce au zèle avec lequel chacun, dans la limite de ses moyens pécuniaires, concourut à cette nouvelle création, de CandoUe put se retrouver au milieu de cet herbier vivant quïl n'avait pu, comme l'autre, apporter de Montpellier avec lui.
Ce fut le 19 novembre 1817 que le professeur Gaspard de la Rive, qui était alors le premier syndic, c'est-à-dire le premier magistrat de la république, inaugura le nouveau jardin, avec quelques autres membres du gouvernement et de l'Académie, en plantant lui-même les espèces qui, dans Tordre méthodique adopté, se trouvaient les premières de l'école botanique. Cetie inauguration solennelle était un hommage que le pays rendait, par l'organe de ses chefs, à la science et au digne représentant qu'elle venait d'acquérir à Genève. Ce fut également, envers de CandoUe, l'occasion d'une manifestation générale de la haute considération dont il élait entouré et de l'intérêt qu'inspiraient ses travaux et la gloire qui en devait rejaillir sur le pays tout entier; il en fut profondément touché, et le témoigna par le dévouement avec lequel il consacra une grande partie de son temps et de ses forces, soit au jardiu même, soit à d^auires institutions utiles dont il provoqua et seconda plus tard la création.
Mais, avant de suivre de CandoUe dans le mouvement qu'il imprima à Genève^ au point de
vy^d^la science et deis institutioos qui s'y rattar cb/^nt, disons quelques mots du rôle qu'il jou4 dons h société genevoise et qui contribua beaucoup à rinfluence générale qu'il exerça. Aussitôt arrivé, il prit dans cette société la place que lui assignait d'avance sa réputation d'homme d'esprit et que d'anciennes amitiés lui avaient toujours conservée. Après une journée consacrée au travail, il aimait à trouver dans le monde une distraction à ses occupations et préoccupations scientifiques ; il y venait
chercher un aliment d'un autre genre à cette acti-
vite d'esprit qui chez lui ne connaissait pas le repos. Il se plaisait à repasser avec ceux de ses amis qui, comme lui, avaient vécu à Paris et en avaient connu les hommes les plus marquants, les souvenirs des années de sa jeunesse ; toujours indépendant dans ses jugements, il s'animait à discuter contradictoi^rement tantôt avec Dumont, tantôt avec de Sismondi, certaines questions de politique générale et de sciences sociales ; mais le plus souvent c'était sur des sujets plus directement relatifs à Genève qu'il portait la conversation, et qu'on le voyait s'échauffer à Tidce de réaliser pour son pays les
projets d'améliot'ations que son espnsit enfantait constamment, et dont il savait si bien hâter l'adoption par Phabileté et la chaleur avec lesquelles il en taisait ressortir les avantages.
Qtielqtiefois, plein d'abandon et de gaieté dans des réufiions familières où il se livrait sans réserve à son naturel èxpansUt et enjoué, il ainusait parfaifettient lés autres en se divertissant lui-même de boti cœur. Rien ïi'ést pins aimable que cette disposition qu'il avait et qu'il rencontrait chez quelques-uns de ses amis, de savoir s'égayer soi-même en égayant les autres ; rien n'est plus contagieux que ce rire franc et de bon aloi qu'on provoque en y participant tout naturellement. Il avait déjà trouvé à Montpellier, dans un cercle intime, cette gaieté naturelle et sans apprêt à laquelle il aimait à s'associer franchement, et qu'il était si heureux de retrouver à Genève.
Les qualités qui dominaient dans la conversation de de Candolle étaient de nature à être appréciées par une partie de la société pour laquelle il avait un grand penchant, je veux parler de la société des dames. Ses succès auprès d'elles, outre
ceux qui résultent de la vivacité de Fesprit et d'une grande connaissance du monde, tenaient à ce qu'il avait le talent de ne jamais leur faire smtir sa supériorité, et qu'il savait soutenir avec elles une conversation du même genre que celle qu'il avait avec les hommes. Il réussissait, par la grftoe et la lucidité avec lesquelles il traitait tous les si^ets, à intéresser aussi bien ses interlocutrices que ses interlocuteurs; elles lui savaient surtout gré de ce qu'il ne les jugeait pas indignes d'une conversation solide, et de ce que, sans jamais avoir Tair de descendre jusqu'à elles, il les élevait jusqu'à lui sans qu'eUes s'en doutassent. Cette qualité, rare dans un esprit supérieur et surtout dans un savant, était, en grande partie, la cause de l'agrément très vif que les dames trouvaient dans la société de de Candolle, et de la jouissance qu'il éprouvait luimême à converser avec elles.
Les relations sociales de de Candolle n'étaient point limitées aux personnes du pays : elles s'étendaient également aux étrangers dont la présence venait animer d'une manière agréable la société genevoise. Il les accueillait avec une cordialité par-
faite, et savait bien vite distinguer ceux qui, par leur mérite, avaient droit à entrer dans son intimité, n eut ainsi Toccasion de former plusieurs liaisons qui ont duré jusqu'à sa mort, et qui ont été, pour lui, une source non interrompue de véritables et pures jouissances. La maison de de CandoUe devint naturellement, après la mort du professeur Pictet, le rendez-vous de tous les savants et de la plupart des hommes distingués qui s'arrêtaient à Genève; il partageait, du reste, cet honorable privilège avec son ami de Sismondi et avec plusieurs de ses confrères de l'Académie, entre autres de Saussure et de la Rive, qui savaient aussi, dans l'occasion, représenter Genève auprès des sommités intellectuelles de l'Europe par un accueil à la fois simple et cordial.
La manière large et sans prétention dont ils savaient tous exercer l'hospitalité envers ceux qui avaient de justes droits à êlre accueillis honorable-* ment, est une des circonstances qui ont fait le plus d'amis, et d'amis dévoués, à Genève et aux Genevois. Tout homme de mérite est, en effet, sensible
à des témoignages de considération quand ils sont
Texpressiou spontanée et cordiale d'une véritâfcle estime. Voilà ce que comprenaient, oii plutôt ce que sentaient ayec un tact parfait de Candolle et tdus ceux qui, comme lui, Ae perdaient jamais lifié occasion de serrir leur pays dans les petites chdâéS comnie dans les grandes, si tant est qu'il y en ait de petites quand il s'agit d'un intérêt de cet ordre.
L'entrain que de CandoUe apporta daild la société generoise et qui caractérise si bien, eii le résti— mant, le genre d'influence qu'il y exerça, il leporl^ aussi et avec non moins de succès dans ce que j'appellerai sa vie sociale à Genève, qui n'est précisé — ment ni sa vie du monde, ni sa vie politique, ni s^ vie scientifique, quoiqu'elle leur tienne par plu^ d'un lien. J'entends cette vie qui se manifestait pacr: le besoin qu'il éprouvait constamment de s'associec:: pour la création d'institutions utiles à tous le^ hommes honorables qui partageaient ou chez les — quels il provoquait ce même besoin. Ainsi, peu à& temps après son retour à Cenève, il fut l'un de^ promoteurs et des fondateurs les plus actifs d'une Société de Lecture, avec Dumont, Bellot, de la Rive, Pictet, et les autres honunes distmgués de
notre pays. Il contribua, pour sa bonne part» à fonder cet établissement sur les bases larges qui en ont fait l'un des plus remarquables de ce genre» soit par les ressources considérables qu'il présente, soit par la manière hospitalière avec laquelle tous les étrangers y sont accueillis.
Après la Société de Lecture, il porta son attention sur la bibliothèque publique, ancien établissement auquel il chercha, non sans peine, à redonner un peu de Tie, et qui lui faisait souvent faire la réflexion qu'il est, dans bien des cas, plus facile de créer à neuf que de restaurer ce qui est ancien. Réflexion plus vraie en apparence qu'en' réalité, car quand on ne se laisse pas rebuter par les obstacles que présente souvent aux améliorations l'esprit de routine, on trouve dans les anciennes institutions un fonds de vie et de résistance à la sape du temps que n'ont pas toujours les créations modernes, plus faciles à faire nsdtre, il est vrai, mais auxquelles la durée peut seule donner de la stabilité.
Parmi les occupations du même genre qui inté-> ressèrent de CandoUe, il en est une où il eut l'occasion de développer encore tout ce que son esprit
inventif renfermait d'activité : c'est le Comité d'Utilité cantonale, fondé par un généreux citoyen de Genève, M. Henri-Louis Boissier, en vue d'employer de la manière la plus utile au pays une somme de 280,000 francs dont il ne voulait pas lui-même, par modestie, indiquer l'emploi spécial. Lé fondateur avait désigné les membres du comité qu'il instituait. De CandoUe, qui se trouva dans le nombre, fit adopter plusieurs idées utiles, celle, entre autres, à laquelle il attachait un grand prix, d'un établissement pour les sourds-muets, où ces infortunés pussent recevoir de la manière la plus complète les soins physiques et éducatifs que leur triste infirmité exige.
Je ne veux rien exagérer : je suis loin d'attribuer à de CandoUe toutes les heureuses innovations dont Genève a vu la réalisation de 1816 à 1841 ; ce serait mal le servir et mal le comprendre que d'élever en sa faveur une semblable prétention. De CandoUe a conçu bien des projets avantageux pour Genève ; il en a réalisé un grand nombre ; mais il est loin d'être le seul qui ait eu ce mérite ; et bien des institutions précieuses rappeUent les
uoms d'autres citoyens chers aussi à Genève. Mais le genre de supériorité qu'on ne peut refuser à de CandoUe, ce sont les prodigieuses ressources que son esprit fertile en expédients trouvait toujours pour Texécntion soit des projets dus à lui seul, soit des projets conçus par d'autres ; c'est ce talent à surmonter les difficultés, à résoudre les objections, àexoiter, enfin, l'intérêt pour la réalisation d'une idée qu'il estimait bonne. Voilà ce que nul autre ne présentait au même degré que lui ; voilà pourquoi, quand on avait à cœur la réussite d'un plan, on tenait à l'y associer.
J'ai parlé du talent de de CandoUe à donner vie à des institutions nouvelles ; j'ai indiqué qu'il savait, au besoin, rajeunir des établissements anciens : j'en trouve une nouvelle preuve dans ce qu'il a fait pour la Société des Arts. Fondée en 1769 par plusieurs notabilités genevoises, à la tète desquelles était Horace-Bénédict de Saussure, cette Société, qui a rendu de si grands services à Genève, eut pour but, dès son origine, de réunir deux dasses d'hommes qui vivent en général beaucoup
trop éloignées l'une de l'autre, quoique bien des
liens naturels doivent les rapprodier : je Tina parler des savante et des industriels, des amateurs et des artistes, des tI)4oriciens et des praticiens. Après de Saussure et Pictet, qui en avaient été successivement les présidents, de CandoUe remplit cette fonction de 182S à 1841. Les services qu'il rendit à Tens^nble de l'institution, ainsi qu'aux trois divisions dont elle se compose sous les noms de Classes des beaux-arts, de Findustrie et de l'agriculture, sont nombreux et de divers genres. Il mMt Theureuse idée de grouper, sous le titre de menB" bres de Classe, autour de Tune ou de l'autre de ces divisions, et d'associer ainsi aux travaux de la Société générale, toutes les personnes qui étaient plaicées de manière à s'y intéresser ; en même temp£^ qulls augmentèrent par leurs souscriptions les ressources pécuniaires du Corps entier, les membre^ de Classe formèrent dès tors une pépinière où il put se recruter avec avantage.
Tandis que par cette mesure générale il imi^rimait à la Société une activité toute nouvelle» de Candolle s'occupait plus particulièrement de la Classe d'agriculture, dont les travaux étaient
naturellement plufi en rapport avec ses goûts et ses profères occupations. Puissamment secondé par des hommes qui surent y apporter la même activité et le même dévouement que lui, et qui ont constamment persévéré dès lors dans la voie qu'il «vait ouverte, il sut exciter un véritable intérêt pour les travaux de cette Classe chez les agriculteurs mêmes» peu amateurs en général de tout ce qui sent la théorie» et par conséquent de toute réunion* tant soit peu scientifique. U sut mettre à profit le Jardin botanique pour naturaliser dans le pays de nouvelles espèces et de nouvelles variétés de fruits, de légumes, de vignes et d'arbres d'agrément, et donna par là un grand développement h Thorticulture qui, jusqu'alors, avait été peu soignée. Plusieurs rapports et mémoires spéciaux furent composés par de GandoUe en vue de la Classe d'agriculture; je citerai parmi les plus remarquables une notice sur l'histoire des choux, qui eut un grand succès en Angleterre, où elle fut imprimée dans les Hémoires de la Société d'Horticulture ; un mémoire sur les engrais liquides, plein de renseignements utiles sur le mode de leur emploi, et
un rapport sur l'état actuel des pépinières du canton, suivi de réflexions intéressantes et pratiqua sur ce genre d'établissement.
La Classe d'agriculture n'était pas la seule des trois Classes de la Société des Arts dont les travaux fussent pour de Candolle un objet d'intérêt; H trouvait encore du temps pour être utile aux deux autres. Ce fut lui qui rédigea le rapport destiné à faire connaître les résultats de la première exposition des produits de l'industrie genevoise, que la Classe d'industrie et de commerce fit faire en 1 828 ; document précieux de l'état des différentes branches de l'industrie à Genève à cette époque, et des espérances qu'on peut fonder sur elles, remarquable en même temps par les vues générales sur l'industrie et sur les avantages qu'elle retire de la liberté, même dans les circonstances les plus défavorables en apparence. Ce fut lui encore qui, comme président de la Société des Arts, inaugura, en 1826, le Musée des Beaux-Ârts fondé par les demoiselles Rath, et eut la douce mission d'exprimer aux généreuses fondatrices de ce musée la reconnaissance du pays.
Toujours à Taffût des idées nouvelles dont Tin < roduction pouvait être utile, il se joignit, en 1823, lu professeur Pidet, pour mettre en train la conitruction d'un pont de fil de fer afin d'établir, par ^ moyen, sur les fossés qui entourent la ville, une louvelle communication avec l'extérieur. C'était à a suite d'une course qu'ils avaient faite ensemble i Annonay, et où ils avaient vu chez M. Séguin une passerelle suspendue par quelques fils de fer, que Idée leur vint de faire un essai plus en grand. Le uccès dépassa Tattente des deux amis ; il montra e qu'on pouvait espérer de ce genre de construcion tout à fait inconnu et dont on a tiré dès lors in si grand parti. Cet objet, quoique assez éiran- ;er aux occupations ordinaires de de Candolle, 'avait vivement intéressé ; il publia plus tard une lotice fort bien faite sur le grand pont suspendu e Fribourg qu'il avait visité en détail et avait «aucoup admiré.
Malgré le peu de goût que de Candolle avait pour 1 politique, il ne put, une fois établi h Genève, y ester étranger. Dans une petite république où tout s monde se touche, où tous les intérêts se croi-
sent, un homnie qui y joue un rôle au^^ important que Tétait le sien ne peut se tenir complètement en dehors des affaires publique^. Il fut donc obligé de s'en occuper, et mêioe d'y prendre uqe part active dans quelques occasions importantes, De 1816 à 1841 il siégea, constamment dans te corps représentatif du pays, par suite de trois réélections qui l'y firent entrer à la presque unanimité des suffrages. Le caractère distinctif de l'esprit qu'il apporta dans la politique genevoise se montra de bonne beure dans deux circonstances particulières. En 1814, il profita d'un séjour qu'il était venu faire à Genève dans le but de visiter ses parents et ses amis , pour engager de Sismondi à retirer , avant que les exemplaires en eussent été distribués et mis en vente, une brochure très vi^e contre le nouveau gouvernement genevois. Sa démarche n'eut pas, du reste, tout le succès qu'il en espérait ; car il ne parvint point à calmer, autant qu'il l'aurait voulu, l'irritation des hommes contre lesquels de Sismondi avait dirigé ses attaques. Le temps des idées plus modérées n'était pas encore arrivé ; un premier pas
dans la Tôie de la conciliation venait d'elle fait , et c'était de Candolle qui TaTait tenté. Trois ans plds tard, en 1817, il donna de nouvelles pretites de son désir d'apaiser les passions; ce Alt à Poccasion d'une émeute violente qui éclata par Teffet du renchérissement des denrées. De Candolle faisait alors avec quelques amis une course dans rintérieur de la Suisse ; il apprend à son retour ce qui vient de se passer, et le lendemain il fiedt partdtt^, schls le titre d'Adresse à ses concitoyens , un petit écrit destiné à rainetier dés hommes égarés qui étaient loin d'être retitréâ dans le calme. Ces quelques pages respirent un sentiment profond de patriotisme et un esprit de véritable modération ; c'est un appel au bon sens de la nation, fait avec autant de sagesse que de chaleur Dès ce jour la position politique de de Candolle fut nettement dessinée : il était devenu l'homme de la conciliation, et c'est ce beau rôle qu'il continua à remplir sans interruption dans le conseil législatif de son pays, n réussit bientôt à amener sur ce terrain les hommes les plus modérés des deux opinions contraires , qui y étaient tout disposés de-
puis qu*ils avaient appris à se oonnidtre et à s'estimer ; d'un côté Domont et Bellot, de raate Schmid tmeyer et Gaspard de la RiTe s'avancèrent les premiers dans cette route toute nouvelle pour la république , que de Candolle contribua à ouvrir, en déployant pour rapprocher les hommes autant d'activité qu'on en met souvent à les diviser.
De Candolle continua, jusqu'en 1836, à i^oocuper d'une manière active de la politique de son pays. Toigours l'un des plus ardents pour le triomphe des vrais principes libéraux en fait de politique et d'économie politique , îl eut l'occasion de défendre la liberté du commerce , soit à l'époque où il fut question d'établir eu Suisse un concordai de représailles contre la France , dont les mesures douanières étaient d*une grande rigueur envers la Suisse , soit lorsque le conseil représentatif de Genève agita la question des subsistances , si difficile et si grave pour un petit pays cerné de tout côté par les barrières qu'établissent en cas de disette ses puissants voisins. Dans un rapport remarquable , il montra d'une manière si évidente les avantages« même dans la posilion exceptionnelle où
Genève semblait se trouver , de la liberté du commerce des grains , que cette question n'en fut plus une, et que les masses, ordinairement si difficiles à convaincre sur ce genre de sujet, n'élevèrent plus aucune prétention qui fût contraire à ce que dictaient les vrais principes de l'économie politique. De Candolle recommandait seulement , dans son rapport, quelques mesures de précaution, des facilités données aux commerçants pour leurs ap^ provisionnements , et des encouragements réels pour Tagriculture du canton. C'est alors que, pour joindre l'exemple au précepte, il commença à imprimer aux travaux de la Classe d'agriculture cette activité que nous avons déjà signalée , et grâce à laquelle , par les perfectionnements qu'a reçus le prunier des arts, on a vu un sol ingrat devenir capable de nourrir presque tous ses habitants.
On retrouve le nom de de Candolle mêlé à toutes les grandes questions politiques et administratives qui furent débattues à Genève de 1816 à 1836 ; il reparait, en particulier, dans les lois sur la presse et sur l'instruction publique qui occupèrent le
oorps législatif, ainsi que dans quelques discus-
sions touchant la politique fédérale. Ce démitf point le sépara assec profondément de qudqiiei' uns de ses anciens amis. Plus Genevois que Suisse, n'ayant vu essentiellement dans la réunion de 6enà?e à la Suisse qu'un moyen plus assuré pour 66» nève de rester toujours elle-même» il éprouvait une vive répugnance pour tout oe qui tendaiti mèmei un faible degré, à centraliser les pouvoirs £Êdé* raux, prévoyant» avec ce coup d'œil sûr et prompt dont il était doué » la décadence qui en résulterait pour saville natale. Il trouva des paroles éloquent tes pour défendre Tindividualité cantonale et l'organisation de la Confédération suisse en États sou^ verains , unis simplement par Talliance telle (p» l'avait faite le pacte de 1815. c Voyez» disait-^il» iei deux confédérations qui ont existé simultanément au centre de l'Europe ; voyez les Pays-Bas et k Suisse : les premiers» avec un gouvernement central compacte» ont eu un président et ont fini par avoir un roi ; mais la Suisse n'a pu se prêter» et ne pQurra jamais se prêter » à une pareille métamor* phose. Elle existe parce qu'elle est multiple. Le pouvoir monarchique imposé par l'étranger m
saurait où s'asseoir ; car au lieu d'une usurpation , il en faudrait vingt-deux. La Suisse est une hydre, et ja Yeux qu'elle reste une hydre, pour qu'on ne puisse jamais l'abattre d'un seul coup. >
Après les différentes lois relatives à l'instruction pnUique et dans la discussion desquelles il prit encore une part très active, de CandoUe ne reparut m conseil, à dater de l'année 1836, qu'à des époques rares et éloignées ; il n'y retrouvait plus ses anciens amis, qu'il avait presque tous perdus ; cette triste circonstance et de noirs pressentiments sur l'avenir du pays avaient diminué beaucoup l'intérêt qu'il apportait autrefois à la chose publique. La grande altération qu'avait éprouvée sa santé , jointe au chagrin de se voir obligé de renoncer à tant d'illusions qui avaient été pendant quelques années des réalités et qui lui avaient semblé devoir subsister toujours, occasionnait aussi quelquefois chez lui une disposition à s'émouvoir et à se décourager ; il préférait, en s'abstenant de prendre part aux discussions , ne pas la laisser percer au dehors. Aussi , pour bien comprendre sa vie publique à Genève , il faut se transporter à cette épo-
que de jeunesse et d'espérance pour la répuldique, où lui-même, plein de verve et d'entrain, anticipait avec confiance sur l'avenir qui s'ouvrait pour elle. Je trouve dans un rapport qu'il fit en 1821, sur la fondation du Jardin botanique , un morceau qui donne une juste idée de la manière dont il envi* sageait alors cette belle perspective, et je ne puis mieux terminer cette partie de sa carrière qu'en citant ses propres paroles : c Oui, messieurs, ce n'est que par l'esprit public que Genève, malgré sa petitesse, peut tenir quelque rang honorable parmi les nations éclairées ; nous lui devrons peut-être quelque illustration, et ce qui vaut mieux, de la concorde et du bonheur ; déjà nous en goûtons les heureux fruits. Tandis que tant de peuples sont agités par de pénibles discordes, nous voyons chaque jour les différences extrêmes d'opinions se confondre chez nous dans un sentiment commun. Quand ils s'inquiètent de leur existence elle-même, nous nous occupons paisiblement à améliorer nos institutions. Puisse celle dont je viens de vous tracer les progrès continuer à mériter l'approbatioM du gouvernement qui la protège, et la bienveillance
da public auquel elle est toute consacrée ! Nous continuons à la placer sous cette douce sauvegarde. »
Nous la plaçons sous cette douce sauvegarde; ces mots mé conduisent naturellement à rappeler la manière dont de Candolle savait toujours associer le public à tout ce qui intéressait la science, c Vous en avez été les créateurs, disait-il dans son premier rapport aux souscripteurs qui avaient fondé le Jardin ; soyez-en les conservateurs et les amis. Faites sentir à chacun, dans vos alentours, que tout individu se nuit à lui-même en nuisant aux propriétés nationales ; que chaque désordre de ce genre est un obstacle opposé d'avance à la publicité d'autres institutions analogues ; que rien ne donne mieux ridée d'une ville éclairée que le respect pour les propriétés confiées à la foi publique ; que si chacun de nous se croit obligé, sans qu'on le lui dise, de respecter le jardin de son ami, combien à plus forte raison ne doit-il pas respecter le jardin de la république qui est notre mère et notre meilleure amie. >
C'est en parlant ainsi, c'est en agissant de même,
que de Candolle contribuait à populariser k G^ve les institutions scientifiques, et par conséquent li science ; et ceci m'ainène à Tenvisager dans sa vie scientifique à Genève.
En l'étudiant sous ce point de Tue, nous Vhim déjà TU, à Paris, essentiellement occupé à sefiiîrv un nom dans la science par des travaux originaux; nous le retrouvons, à Montpellier, se créant une école en même temps qu'il continua ses propres recherches ; Genève nous le présente associant i ces deux formes, sous lesquelles son activité soi^iir tifique continue à se manifester, une troisième forme toute nouvelle, celle que nous venons de signaler et que nous pouvons caractériser par ces mots : populariser et faire aimer la science.
La création du jardin botanique à laquelle il sut intéresser toute la population de Genève, en rattih chant cette création à des idées de progrès pour la science, à des applications à Tagriculture, à Tornement et à l'agrément de la ville, fut son premier pas dans cette voie nouvelle. Bientôt, indépendamment de son enseignement académique, il ouvrit des cours de botanique auxquels artluèrent des
personnes qui n'étaient ni d'âge ni de sexe à s'as* seoir sur les bancs de l'école. Rien n'était plus gracieux que ces leçons données, sur une science si bien faite pour être populaire» par un professeur dpnt l'exposition claire et animée intéressait et cbarmait son auditoire. Une fois il termina son eottvs par une herborisation sur le Salève ; et par une belle journée du mois de mai, l'on Yit une quarantaine de dames idler» sous sa direction » chercher elles-mêmes à recueillir et à reconnaître 169 fleurs dont elles avaient, pendant l'hiver, étu« dkié la structure et les caractères. L'enthousiasme pour l'étude de la botanique devint bientôt si géné-> rai, que de Candolle ayant été subitement appelé à restituer les dessins d'une flore du Mexique qui lui avaient été confiés, les dames de Genève conçurent le projet d'en exécuter pour lui la copie. C^rflce à ce zèle, mille dessins furent copiés en huit jours par cent dix personnes, et de GandoUe put renvoyer les originaux sans être privé de cette collection importante pour ses travaux. Un jour qu'il racontait ce fait, dont il aimait à se glorifier pour son pays, à la célèbre miss Edgevirorth et qu'il lui
montrait les dessins, en cherchant à faire ^ema^ quer les plus parfaits : Je préfère les moins bom\ lui dit-elle, ce sont ceux-là qui prouvent que ce ri* sultat est dû à l'esprit public et rvon à tamour^ propre.
> La oréation d'un musée d'histoire naturelle avait suivi de près celle du jardin botanique, et c'est encore de Candolle qu'on avait vu à la tète des fon* dateurs de cet utile établissement. Son zèle stimu-' lait le leur ; grâce à leurs efforts combinés, le musée s'enrichissait rapidement des dons de la générosité particulière. Pour accroître davantage les collections, il a Fheureuse idée de donner, aupro* fit de l'étabUssement, un cours public de zoologie, et il s*associe dans ce but quelques hommes amis comme lui de la science et du pays. La foule s'y porte, et le produit du cours, joint aux souscriptions volontaires quHl provoque, est employé à l'achat d'animaux rares et précieux dont le musée, sans cette ressource inattendue, aurait été probablement longtemps privé.
Dans le nombre des cours que de Candolle donna à Genève en dehors de son enseiguement acadé-
mique, je tiens à mentionner encore ceux de Bo-ionique agricole ^ cours d'un genre tout nouveau, dans lesquels, mettant à profit les découvertes les plus récentes de la physiologie végétale, il en montra Tapplication à Fagriculture. Il eut plus tard le projet d'imprimer le travail qu'il avait fait à cette occasion ; mais il se contenta d'en insérer quelques fragments dans son Traité de Physiologie y ayant dû renoncer à en faire un ouvrage spécial.
Invité un jour, par une réunion de personnes distinguées au milieu desquelles il se trouvait, à leur faire connaître l'état de la botanique, il improvisa je ne dirai pas une leçon, mais un discours du plus grand intérêt, dans lequel il sut exposer, avec cette clarté et cette vivacité qui étalent le cachet de son esprit, les progrès récents de sa science favorite, et faire toucher au doigt le point de développement auquel elle était parvenue. Ses auditeurs charmés l'engagèrent à mettre par écrit ce qu'il venait de leur exposer oralement, et celte improvisation devint un article intéressant de la Revue française sur les progrès et l'état actuel de la botanique.
Si j'ai rapporté quelques-unt 4p* traiU par l6fquels se manifestait le besoin que de CantloHê rnki de populariser et de faire aimer la science» o*«st pour mieux faire comprendre comment il put attalndri ce but qu'il avait tellement à cœur. Rien n'étdl négligé, aucune occasion n'était perdue par loi pour y parvenir : cours publics, conversatioiif, articles dans les revues, création d'institutions, il mettait tout en œuvre. Si donc la science a acquii à Genève un haut degré de popularité qu^elle a conservé longtemps, c'est en grande partie à deCandolie que nous pouvons l'attribuer; je dois cependant reconnsdtre qu'il trouva un terrain bien pr^aré, et qu'il fut puissamment secondé par les autres savants genevois.
En même temps qu'il cherchait à populariser la science dans la société genevoise, il travaillait à y
initier les jeunes gens auxquels étaient destinés ses cours académiques. Il n'avait pas trouvé à Ge* nève un auditoire aussi nombreux qu'à Montpellier ; les élèves auxquels il était appelé à s'adresser étaient également plus jeunes. L'enseignement dont il était chargé était un enseignement général
d'histoire naturelle (car la zoologie y était corninriie)) plutôt qu'un engeignement spécial de botanique. Mais, à côté du développement intellectuel qui en résultait pour Tensemble des élèves, Un grand nombre d'entre eux prenaient goût à uile adence qui leur était exposée d'une manière si attrayante* De Candolle formait donc à Genève, CMome il l'avait fait à Montpellier, une véritable école ; chaque année de jeunes botanistes se pressaient autour de lui, pleins d'ardeur pour une sdence dont l'étude était accompagnée d'encouragements si réels et si bienveillants. Son cabinet et son herbier leur étaient ouverts à toutes les heures de la journée ; lui-même interrompait ses travaux pour les recevoir avec une bonté qui leur faisait oublier le dérangement qu'ils devaient lui causer. Que de bons conseils, que de paroles encourageantes, que de recommandations précieuses ont été données dans ce cabinet où de Candolle vit encore pour ceux qui ont eu le bonheur de l'y voir, au milieu de ses Uvres et de ses cartons!
A deux époques différentes, une fois en 1823,
une autre fois en 1825, il engagea l'un de ses confrères, H. Necker de Saussure, professeur de minéralogie et de géologie, à se joindre à lui pour faire avec leurs élèves communs un voyage de quelques jours dans les montagnes, en vue d'étudier sur les lieux mêmes Thistoire naturelle. Quinze à vingt jeunes gens furent admis à faire partie de ces expéditions. Quelques progrès dans leurs connaissances en botanique, en minéralogie et en géologie, ne furent pas les seuls fruits qu'ils en retirèrent : ils apprirent ce que c'est que la vie sdentifique, ce que c'est que l'amour de la science, que le désir de s'y distinguer ; ils puisèrent, dans la société des maîtres sous la direction desquels ils étaient placés, une ardeur toute nouvelle pour utiliser leurs facultés et pour marcher sur les traces des modèles qu'ils avaient devant eux. Aussi, au retour, n'y avait-il pas un de ces jeunes gens qui n'eût le désir d'être un savant, qui ne cherchât à le devenir; et si quelques-uns seulement réussissaient dans leurs efforts, tous du moins conservaient pour la science ce respect, et mieux encore cette aiïeclion» qui sont pour elle sa plus sûre sau-
Tegarde, quand ces sentiments sont partagés par ceux mêmes qui ne la cultivent pas.
De Candolle, dans sa carrière de professeur à Genève, ne se borna pas à l'enseignement : il prit une part importante à la direction de rinstruction publique, et fut recteur deTÂcadémie en 1831 et en 1832. n tenait à honneur d'être membre de FAcadémie de Genève, et chercha toujours à conserver à ce Corps la haute position que lui assignaient les anciennes traditions genevoises et le mérite de ceux qui en faisaient partie. Faire honorer les sciences et ceux qui les cultivent, tel fut toujours son but, je dirai plus, son ambition. Ce point de vue perçait dans tout ce qu'il était appelé à faire ou à dire au sujet de l'Académie et de l'instruction publique , et l'on en voit plus d'une trace dans ses comptes rendus académiques.
En 1835, le lendemain du jour où se terminait Tannée académique, de CandoUe donna sa démission de professeur ; l'affaiblissement de sa santé, la perspective des immenses travaux qu'il se proposait d'accomplir, purent seuls l'amener à une détermination qui lui coûta beaucoup, surtout à
cause du profond chagrin qu'en épfottVèreflt M confrères. Je n'oublierai jamais la mailièi^ donlB Accueiliit les démarches que TAcadéalié tenta ànprès de lui, par Torgane de quelques-uns de M membres, pour le faire revenir de sa résolutiofi* J'étais au nombre de ceux qui ayaient été diargéi de cette mission : je le vois encore profondément touché des instances dont il était l'objet ; il Ait même sur le point d'j céder; mais, forcé de fàife taire son cœur pour écouter la raison qui lui gouh mandait impérieusement sa retraite, il résista, tout en consentant cependant, ou plutôt en offrant lui-même de continuer à recevoir chez lui, pour les faire travailler sous sa direction, les jeunes gens qui se vouaient à l'étude de la botanique.
La retraite dedeCandolle fut une immense perte pour l'Académie de Genève. Elle perdait en lui noAseulement le savant européen dont la réputation se reflétait sur elle et lui attirait de nombreux élèves, mais aussi un professeur dont le talent d'exposition et l'esprit de méthode exerçaient sur lei intelligences qu'il était appelé, à former une iti« fluence qui s'étendait bien au delà du cercle des
|eun^8 adeptes de la science. Heureusement qu'elle ne le perdit pas entièrement : quoiqu'il eût renoncé h renseignement public, il ne laissa pas, jusqu'à sa mort, de lui rendre des services de plus d'un genrçi, soit dans l'administration de l'instruction publique et des établissements qui s'y rattachent, 9Qit par les directions et les conseils qu'il voulut bien continuer à donner aux jeunes gens qui se vouaient à l'étude des sciences naturelles. Heureuaenient aussi que l'Académie trouva dans son fils, If. Alphonse de Candolle, et dans un autre de ses élèves, M..F.-J. Piçtet, deux jeunes savants capables de le remplacer, le premier dans l'enseignement de la botanique, le second dans celui de la zoologie. Ce fut une grande douceur pour de Candolle de pouvoir remettre entre les mains de ceux qu'il avait formés, et dont il pouvait déjà prévoir les succès et l'avenir scientifique, le dépôt précieux de l'enseignement qu'il avait créé dans sa patrie.
(iC gouvernement de Genève partagea , comme le pays tout entier, les profonds regrets que sa retraite avait inspirés à ses confrères ; il voulut lui ^ transmettre l'expression en l'acconipagnant du
témoignage de sa reconnaissance» et il loi adressa dans ce but une pièce officielle dans laquelle sont rappelés les services qu'il a rendus à Genève et à la science. Je ne puis résister au plaisir de citer le considérant qui précède, dans cette pièce» Farrété par lequel le Conseil de Genève accordaà deCandolIe la dérïiission qu^il demandait, et qui résume d'une manière à la fois simple et complète ce qu'il avait bit pour son pays. Je le fais d'autant plus volontiers que de CandoUe fut très sensible à cette preuve d'estime et de considération affectueuse que lui donnait on Corps dans lequel, comme dans chacun de ses membres, il avait toujours trouvé une confiance si entière et une disposition si aimable à le seconder dans la réalisation de tous ses utiles projets. On me pardonnera si je rappelle à cette occasion, d'une manière plus particulière, les noms de deux de ses amis, dont l'un l'a précédé et l'autre l'a suivi de bien près dans la tombe, et qui tous les deux, dans le Conseil d'État, cherchèrent toujours à lui faciliter sa tâche à Genève et à aller même au devant de ses désirs. MM. Fatio et Girod, ce sont eux que j'ai en vue, appartenaient à cette catégorie de citoyens dont le
patriotisme^ chaud autant que modeste, ne songeait qu'au pays et jamais à eux-mêmes. Le premier, homme d'action et de vie, n'eut d'autre but, dans sa caitière vraiment civique, que d'utiliser en faveur de Genève, avec la plus complète abnégation d'amour-propre, les belles facultés dont la Providence l'avait doué. Le second, essentiellement homme d'étude et de cabinet, mettant exclusivement au service de sa patrie ses connaissances étendues, surtout en jurisprudence, avait constamment cherché, dans sa carrière administrative, à favoriser avec un dévouement et une persévérance inébranlables tout ce qui pouvait contribuer au développement et à la prospérité
de nos établissements d'instruction publique.
Mais jereviens au considérant de l'arrêté du Conseild'ÉtatreIatifàdeCandolle;cequej'aiditn'enfera que mieux comprendre la portée et saisir l'esprit.
c Le Conseil d'État, appréciant toute l'étendue des services qu'a rendus à la science M. le professeur de Candolle qui, à l'époque de la restauration de la République, n'écoutant que la voix du patriotisme dont il était animé et lui subordonnant la
perspective de succès et de gloire que lui promettsut sur un plus grand théâtre une renommée ji}»^ tement acquise, voulut faire jouir sa patrie, fendue à la liberté et à Tindépe^dance, du fruit de ses talents et de ses travaux,
« Considérant que, par rintérêt qvCiX a su |é^ pandre sur l'enseignement, par le charme attadié à ses leçons, par cet heureux privilège dont il est éminemment doué d'exciter en faveur des er^ lions utiles ou des perfectionnements une imppln sion et une émulation salutaires, M. le professe^ de CandoUe a puissamment contribué aux progrès des études et à l'amélioration de nos établissements scientifiques, en même temps que Tillustration d'un savant aussi distingué et aussi universellement connu a jeté le plus grand éclat sur le pays qui s'honore de le compter au nombre de ses citoyens.. ••
« Arrête, » etc.
J'ai parlé de la manière dont de CandoUe stimu-
ait le zèle de ses élèves ; mais il ne s'arrêtât pas
là, et, les suivant au-delà de l'enseignement acadé^
mique, il savait leur imprimer une direction et leur
donner des conseils auxquels l'autorité de sa parole
(gt celle de son exemple ajoutaient un grand poids, f Jeunes gens, leur disait-il dans l'un de ses rapports acadéoiigues où il parlait en qualité de recteur , jeunes gens , sachez choisir une direction conforme à vos talents et la garder avec énergie ; aachez résister à la sédi^ction avec laquelle nos habir tildes publiques et domestiques morcellent en lanibeaux le temps des hommes actifs. Sachez bien qu'il n'y a pas de succès possible sans beaucoup 4e travail et une grande persévérance de volonté. Sîaçtiez vous arracher aux douceurs entrdnantes d'une vie agréable, pour aller visiter les pays élran- {[ers, non en les parcourant à la hâte, mais en étudiant leur civilisation pour nous rapporter ce qu'elle a de véritablement utile ; sachez en rapporter un coeur devenu plus genevois encore, par le sentiment plus éclairé de notre bonheur et de notre liberté ; faites tous vos efforts pour nous conserver, dès à présent et à l'avenir, cette sage lil)erté amie de l'ordre , de la justice et de la paix, 4Qnt nous jouissons aujourd'hui, et sans laquelle toutes les améliorations deviennent hasardeuses et problématiques. »
Encourageant d'une manière spéciale ses jeunes confrères et tous ceux en général qui paraissaient vouloir se distinguer dans les sciences, il les excitait au travail en louant d'une manière aimable ce qu'ils faisaient de bon, en signalant un noble but à leurs efforts, en développant chez eux une honorable ambition. Les réunions périodiques de la Société de Physique et d'Histoire naturelle étaient pour lui une occasion d'exercer fréquemment ce genre d'influence. Cette Société, composée de tous ceux qui, à Genève, s'occupent de sciences physiques et naturelles, a toujours conservé le caractère d'une réunion intime et familière, que ses fonda* teurs lui avaient imprimé et qui en font le plus grand charme. On comprend, par conséquent, comment de Candolle et ceux de ses confrères qui, par leur réputation et par leur âge, étaient entourés d'une juste considération, pouvaient, dans des réunions de ce genre, donner des encouragements et des conseils utiles aux jeunes gens qui faisaient les premiers pas sur la route de la science. De Candolle aimait cette Société, il en était l'un des membres les plus assidus, et il contribua à imprimer
une grande actiTité à ses travaux. II fût Tun des plus zélés à faire mettre à exécution Tidée de livrer à rimpression, d'une manière régulière, les mé« moires les plus intéressants parmi ceux qui étaient communiqués à la Société. Cette idée avait été conçue et mise en avant par un homme d'un vrai mérife^ que Genève eut le malheur de perdre bien peu de temps après qu'il lui eut été rendu. Le doc« teur Marcet, auquel je viens de faire allusion , s'était associé avec chaleur, pendant le peu de temps qu'il avait vécu à Genève, au mouvement scientifique qui s'y manifestait alors sous tant de formes diverses; il avait cherché, en particulier, à donner à la Société de Physique et d'Histoire naturelle une vie nouvelle, et à lui faire prendre une place importante dans le nombre des sociétés savantes de l'Europe, en l'engageant à faire imprimer régulièrement ses travaux. Malheureusement il ne put suivre longtemps la réalisation de son idée : la mort l'enleva dans la force de l'âge et au moment où il revenait apporter aussi à son pays le fruit des travaux auxquels il s'était livré sur une terre étrangère, qui avait été pour lui une seconde patrie. De
CanctoUe, après la mort de son ami, stimula cons* tamment le zèle de ses confrères pour soutenir sani relâche une publication au succès de: laquelle S contribua lui-même, en Teuricbissant de quelques* uns de ses mémoires de botanique, U était puisse*! ment secondé dans l'élan qu'il cberçhait à Impriiivsc à l'activité de la Société de Physique et d'Histoire naturelle par deux savants qui faisaient également l'honneur de Genève : Théodore de Saussure et te docteur Prévost. Le prenuer, digne héritier d'uQ nom illustre, avait, par ses recherches chimiques, assis sur des bases aussi solides que nouvelles la phy-^ siologie végétale, science jusqu'alors vague et incomplète. Il communiquait de temps à autre à la Société des travaux toujours marqués au coin de l'exactitude la plus scrupuleuse et de la sagacité la plus remarquable. Le second avait fait faire, par des recherches aussi originales que multipliées, un pas immense à la physiologie animale, et il poursuivait avec une persévérance infatigable les travaux difficiles et souvent ingrats que nécessite l'étude de cette partie des sciences naturelles. De Saussure et Prévost ont également suivi de CandoUe dans la
tombe et comblé la mesure des pertes que les sèi^iGes ont faites à Genève.
On retrouTe encore de Càndolle dans une auf f e Bodété qui avait beaucoup de rapport ayéd celle ddiit je yiend de parler, c'est là Société Helvétique des Sciences naturelles. Fondée en 1815, à GelièTe» par A. Gosse, cette Société a constamment Ml pour but de rapprocher les uns des autres lés hommes 4ui, en Suisse, s'occupent de sciences naturelles. Mais pour que ce rapprochement ait lieu, il faut dés centres autour desquels les amis des sciences puissent se grouper. DeCandoUe était naturellement un de ces centres ; il le devint surtout à dater de 1825, après la mort du professeur Pictet qui avait élé, tant qu'il avait vécu, un représentant aussi fidèle qu'honorable du canton deGefiève, dans les sessions annuelles de la Société. Il fMs fit dès lors un devoir d'assister, le plus souvent qu'il le pouvait, à ces réunions périodiques; sa présence y était toujours ardemment désirée , et accueillie avec des démonstrations d'une franche Cordialité. J'eus le plaisir de me trouver en 1830, avec lui, à la réunion qui eut lieu à Saint*GaU ; et
je pus juger par moi-mëffle de ce qu'il apportait de Yie et d'intérêt à ces congrès scientifiques. Je me souviens encore des paroles bienveillantes et encourageantes qu'il adressa à un jeune étudiaat qui était venu assister à la Société et lui soumettre ses premiers travaux d'histoire naturelle. Cet étudiant était Âgassiz ; et voilà pourquoi je n'ai pas oublié cette entrevue fortuite qui mit en rapport le plus grand naturaliste de la Suisse à cette époque avec celui dont les travaux devaient honorer dignement la patrie des de Saussure, des Haller et des de Candolle.
Je revins de Saint-Gall à Genève avec de Candolle, et j'eus ainsi l'occasion, en parcourant avec lui une grande partie de la Suisse, de remarquer le talent qu'il avait de tirer parti de toutes les circonstances, de toutes les rencontres, pour étendre ses notions sur l'état politique, moral et matériel de chaque localité. Sans savoir l'allemand, il réussissait tant bien que mal à se faire comprendre, et il parvenait toujours à savoir ce dont il tenait à s'informer. Au reste, dans les grandes réunions de la Société Helvétique, c'était moins la science que
l'étude du pays sous tous les rapports, qui Tintéressait. n n'estimait pas que la science eût beaucoup de progrès à attendre de ces réunions; mais d 7 Yoyait un moyen de mettre en rapport les hommes qui s'en occupaient, un moyen de la faire aimer et de la populariser, et par conséquent de lui attirer de nombreux sectateurs. Aussi cherchait-il toiqours à étendre, à multiplier l'action de la Société ; dans ce but il l'engageait à ne pas se réunir uniquement dans les quatre ou cinq villes les plus scientifiques de la Suisse, mais à se transporter dans les localités où il était le plus nécessaire de réveiller le zèle pour la science et pour les institutions qui s'y rapportent. Ce fut sur sa proposition que la Société se décida à choisir pour son lieu de réunion, en 1833, la ville de Lugano, où elle fut accueillie avec une grande faveur. En 1832, de CandoUe avait présidé la Société, qui s'était réunie cette année-là à Genève ; il n'avait épargné à cette occasion ni soins, ni peines pour la bien recevoir ; mais l'obligation d'être toute la journée en scène, sous une forme ou sous une autre, dans les repas
aussi bien que dans les séances, n'était pas beau-
eou]^ dé son goût et il en éprouvait une lafttitude physique et morale que Fabsetice de yariété acerc^ sait encore. Son caractère^ plus fraiiçais que gelrmanique, avait quelque peine à s'accommoder de la répétition un peu monotone de ces longues pbnses en l'honneur des sciences, qui n'étaient ^ toujours suivies d'effets en rapport avec les paroles. Toutefois il ne méconnaissait pas ce qu'il f avait de vraiment bon et utile dans t^s réuniMis, et il les fréquenta tant que sa santé lé lui permit. Il avait été en 1837 à Neufchfttel, et avait pris une part active aux travaux qui signalèrent cette réunion^ l'une des plus intéressantes dont la Société ait gardé le souvenir. Il fut encore, en 1840, à Fribourg, où il jouit vivement de la présence d'anciens amis de sa jeunesse, qui le reçurent chef eux de la manière la plus cordiale et qui, bi^ peu de temps après, devaient le suivre dans là tombe.
Je viens de retracer ce qu'a été la vie scientifique de de CandoUe , considérée dans ce que je puis appeler son activité extérieure. Il me reste une t&che importante à remplir, c'est de rappeler le§
MTûgrès que de CandoUe lui-même a fait faire^ lendfuit la période de 1816 à 1841, à cette botalique qui était demeurée, au milieu de ses occulatiom variées, Tobjet constant de sa prédilection. Jm croira, après avoir lu les détails de cette vie si remplie, qu'il pût encore rester du temps à de Caniolle pour s'occuper de travaux originaux de bota^ aîque? Et pourtant c'était là sa principale, sa plus prande occupation ; c'était celle à laquelle il consaonût i(u moins les deux tiers de chacune de ses iournées ; tout le reste n'était que l'accessoire, et nous venons de voir de quoi se composait cet accessoire. Preuve bien frappante et enseignement jurécieux de ce que peut produire une grande activilé,unie à un esprit de méthode parfaitement réglé. Peu de temps après la publication de la Théorie il^meniaire, de Candolle avait conçu le plan d'un gf and ouvrage dans lequel il se proposait de décrire, d'après les principes établis dans la Théorie^ toutes les espèces connues du règne végétal. Il avait déjà mis la main à Tœuvre vers la fin de son séjour 1^ Montpellier, et avait, uniquement en vue de ce travail, fait un voyage ei) Angleterre, pour voir par
lui*même les originaux, et plus particulièrement ceux de Tberbier de Linné dont le botaniste SmiQi était devenu propriétaire. Â la fin de 1816 , la rédaction du premier yolume était achevée ; mais ce volume ne parut qu'au commencement de 1818 sous le titre de Systema regni tegetabilis. Le second volume parut en 1820. Ce fut alors que deCandolle, effrayé de l'immensité de son entreprise, convaincu par sa propre expérience qu'il lui serait impossible de l'achever sur le vaste plan qu'Q avait adopté, se décida à en changer la forme et à substituer au Systema le Prodrorn/m^ c'est-à-dire l'abrégé du Systema.
De CandoUe s'était proposé, dans le Systema^ de ne terminer aucun article sans avoir vu par luimême les sources de chaque espèce ou genre, ce qu'on appelle les types, c'est-à-dire les échantillons mêmes sur lesquels l'espèce a été établie. Dans ce but, il allait lui-même visiter les herbiers qui les renfermaient, ou bien il se faisait prêter et envoyer ces échantillons quand il ne pouvait pas se trans* porter dans les villes où ils étaient. Un travail semblable qui, à l'époque où de Candolle en conçut
ridée, se faisait rarement, même pour de petites familles, aurait rendu le Syétema une monographie parfaite de tout le règne végétal. Mais, après la publication du second volume , il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que cette tâche était au-dessus des forces d'un homme. Quand il l'avait commencée en 1815, le nombre des végétaux ne dépassait guère vingt ou vingt-cinq mille ; mais à peine, grâce à la paix, le monde entier fut-il ouvert aux recherches des voyageurs que des masses de végétaux inconnus arrivèrent de tous côtés. Déjà, en 1821 et en 1824, le nombre des espèces connues s'était élevé à plus de cinquante mille; dès lors il n'a cessé de s'accroître, et actuellement il est de plus de cent mille. Il aurait fallu cent cinquante années d'activité pour mener à fin le plan primitif. Si ce plan eût pu être réalisé, la science aurait eu l'ouvrage le plus parfait, tant sous le rapport de la constitution des familles , des genres et des espèces, que pour les descriptions, les indications de géographie botanique, et la synonymie, c'est-à-dire rénumération exacte et complète des différents
noms donnés à la même plante.
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De CandoUe avait à opter entre deux partis : oq continuer à décrire, suivant le pjan du Systema, un nombre limité de familles , ou se tenir k lldée d'une description de tout le règne végétal, en renonçant à la rendre aussi parfaite et aussi détaillée. Son choix n'était pas douteux. En se décidant pour le prejqûer parti, il rentrait dans li^ catégorie des botanistes ordinaires, parmi lesquels, il est vrai, il eût toujours occupé le premier rang, grâce à ta ^ perfection qu'il aurait apportée à son travail; mais il abandonnait ce qui avait été son point de vue dominant. En adoptant le second parti , il pouvait poursuivre encore la réalisation de cette grande idée d'ensemble dont la conception avait été pou^ lui la conséquence de la Théorie élémentaire. Em-^ brasser tout le règne végétal , appliquer h sa des^ cription les règles qu'il avait posées et les principes de la méthode naturelle, sacrifier au besoin quel-? ques faits particuliers pour pouvoir construire l'ensemble de l'édifice : tel était le but qu'il continuait à se proposer, avec l'espoir fondé de l'atteindre, une fois qu'il ne s'astreignait plus à faire une œuvre parfaite au point de vue des détails.
Car teUe fut Tidée dominante qui lui fit entreprendre, en 1824, la publication du ProdromWy qu'il continua jusqu'à sa mort, mais sans avoir pu Vachever; tâche qu'il légua à son fils, et dont celui-ci s'acquitta de la manière la plus propre h honorer la mémoire de son père.
Tout en s'occupant dnProdromus^ deCandolle trouvait encore du temps pour des travaux botaniques d'un autre genre. J'ai déjà parlé des dix mémoires sur les Légumineuses qu'il publia en i 825, ainsi que de la Collection de Mémoires destinés à la description de celles des familles dont il avait fait une étude plus spéciale, qui paraissaient au fur et à mesure qu'ils étaient prêts, sous forme d'ouvrages distincts. Avant cette dernière publication il avait inséré dans les Annales du Muséum d'autres mémoires du niéme genre, parmi lesquels il faut distinguer, pour le talent avec lequel il avait surmonté des difficultés d'analyse très réelles, surtout à cette époque, un travail très étendu sur la famille des Crucifères. Les Mémoires de la Société de Physique et d'Histoire naturelle de Genève contiennent, entre autres, son mémoire des Lythraires
et celui sur les Gombrétacées, qui jouissent d'une réputation méritée, ainsi que son traTail sur les Myrtacées ; qui n'a paru qu'après sa mort^ par le» soins de son fils. La même collection renferme encore plusieurs notices sur les plantes rares do Jardin botanique de Genève, faites d'abord par de GandoUe seul, et plus tard par lui et son fils. Le désir défaire connaître honorablement le Jardin et d'encourager les arts à Genève avait déterminé de Gandolle à publier par livraisons, sous le titre de Plantes rares du Jardin^ un grand ouvrage in-folio, accompagné de planches exécutées avec luxe.
Gette publication, faite dans un but plus patriotique que scientifique, a pour principal mérite ia beauté et le fini d'exécution des dessins dont elle est ornée; aussi cette circonstance, jointe à ce que de Gandolle en est l'auteur, fait qu'elle sera toujours consultée avec fruit.
Mais lès ouvrages capitaux qui sortirent de la plume de de Gandolle, pendant les vingt années qu'il travailla au Prodromus, sont YOrganographie végétale et la Physiologie végétale. VOrganographie parut en 1827 et la Physiologie en 1832. Ces deux
traités étaient les deux premières parties d'un cours général de botanique que de CandoUe se proposait de compléter par la Méthodologie botanique ou la science de la classification, ainsi que par quelques parties spéciales, telles que la Géogra-pMe botanique^ la Botanique agricole^ etc. Il n'a eu le temps de faire paraître que V Organographie et là Physiologie ; quant à la Méthodologie, on peut en trouver les bases dans la Théorie élémentaire et les résultats dans le Prodromus. Il est à regretter que de CandoUe n'ait pu mettre la dernière main à un ouvrage de Géographie botanique^ ni achever la rédaction de- son Cours de Botanique agricole^ de manière à pouvoir le livrer à l'impression. Heureusement que ce dernier cours comptait parmi les personnes qui l'écoutèrent une femme dont la haute intelligence et l'activité d'esprit se portèrent sur un sujet vers lequel l'attirait la parole animée et entraînante du professeur. L'auteur qui avait su rendre populaires, par une exposition aussi simple que lucide, les notions les plus délicates de la chimie , de la physique et de l'économie politique, ne réussit pas moins bien en s'essayant sur la botani-
gue. Elle publiai sous le titr^ de : Qm^rmOMi n Ve^çiable Phynohgy^ un résumé du cours ^ d| CandoUe, en y ajoutant quelques notions (dus géiii! raies qu'elle avait puisées auprès de lui. S'assimite les idées qu'on 9 entendu exposer par d'autres, lei faire sortir ensuite de son propre fonds sous uaa forme originale, les compléter par ses propres réflexions et par une persévérance infatigable à x^ monter à leur source : voilà le secret du succès quA Tauteur des Conversatùms sur la Chimie a toujoim obtenu dans ses diverses publications. Ce secret, madame Marcet le mit en œuvre dans son ouvrage sur la Physiologie végétale; cela lui était facile, car, rapprochée de de Candolle par les liens d'una vieille amitié et par l'agrément qu'elle éprouvait dans sa. société, elle trouvait sans peine, dans ses conversations avec lui, les moyens d'étendre et d'éclaircir, quand cela était nécessaire, ses connaissances sur le sujet dont elle était alors occupée. Je reviens à Y Organographie et à \sl Physiologie, Le premier de ces ouvrages est remarquable par le nombre d'observations neuves qu'il renferme ; plus original que le second, il n'est pas cependant aussi
Ueti au niveau de l'état actuel des contiaiisdances, parce que cette partie de la science a depuis Vingt ans fait d'immenses progrès, tandis que Idi Physiologie^ publiée quelques années plus tard, est le meilleur lauvrage de ce genre, sauf pour la partie chimique, ^ né renferme pas les découvertes récentes et si importantes de la chimie organique. VOrganograjiA«9 sera cependant toujours un ouvrage précieux aut botanistes, à cause de ses planches, et surtout pareô que, outre la description de quelques faits qiéciaux, tels que certaines monstruosités dont de GandoUe a fait un emploi ingénieux, assez nouveau alors, il contient des documents propres à éclaircir ce qui, dans ses autres ouvrages, pouvait paraître douteux.
Ce que Ton peut reprocher à la Physiologie, c'est d'être plus une compilation des recherches an-^ cieunes et de celles de l'auteur lui-même qu'un ouvrage renfermant un grand nombre de vues et de faits nouveaux. Au reste, il peut être envisagé comme propre à contribuer au progrès de l'enseignement plutôt qu'à celui de la science proprement ditei tandis que YOrganographie^ au moment de
son apparition y était de nature à intéresser tout autant les botanistes consommés que ceux qui commençaient l'étude de la botanique. Je ne y&n pas dire par là qije la Physiologie ne renferme pas des chapitres d'un véritable intérêt pour les savants ; celui de l'influence des plantes parasites, celui des assolements, présentent, en particulier, des faits et des points de vue tout à fait neufs et intéressants. D'ailleurs, s'il était besoin d'insister sur le mérite de ce bel et grand ouvrage, je n'aurais qu'à rappeler un fait, c'est qu'il a valu à son auteur la grande médaille d'or de, la Société royale de Londres.
Si je voulais faire une énumération complète des travaux de de CandoUe, j'aurais encore bien des mémoires ou des notices à mentionner. Je passe rapidement sur quelques essais de botanique historique et en particulier sur une Histoire de la Botanique genevoise, lue sous forme de discours dans une cérémonie académique à Genève, et Imprimée dans les Mémoires de la Société de Physique et d'Histoire naturelle^ ainsi que sur quelques articles de botanique publiés dans la Bibliothèque Univer-
ielle, relatifs à la longévité des arbres et à quelques autres points particuliers de la science. Je laisse également de côté plusieurs mémoires de botanique insérés dans divers recueils scientifiques, tels que les Annales du Muséum et les Annales des Sciences naturelles. Je me bornerai à rappeler lé nombre total des productions purement scientifiques de de CandoUe ; ce chiffre seul en dit plus que tout ce que je pourrais ajouter. Il se compose de plus de cent mémoires ou notices, indépendamment des cinq grands ouvrages fondamentaux : la Fîore française^ la Théorie élémentaire, le Pro^ dromus (y compris les deux volumes du Systema)^ VOrganographie et la Physiologie^ et de neuf ouvrages moins considérables, mais qui sont plus que de simples mémoires, tels que V Histoire des Plantes grasses^ VEssai sur les propriétés médi^ -cales^ etc.
Je m'arrêterai seulement encore quelques instants sur des morceaux d'un tout autre genre dont de CandoUe a enrichi la Bibliothèque Universelle à différentes époques : je veux parler des nombreuses
notices biographiques qu'il y a insérées. Il avait un
talent particulier pour raconter, avec chaleur et en même temp^ d'upe manière aussi exacte que t/otùf plète, la vie de ceux dont il faisait la biogra]^. Son style à la fois clair et entraînant, el dont quel* ques légères négligences ne faisaient que miem ressortir le naturel» donnait un grand charme aux arlicles de ce genre, qui d'ordinaire ne sont remflff^ qués que lorsqu'ils ont pour objet des hommct d'un ordre supérieur. Et quand il se trouvait que ceux dont il parlait avaient été ses amis, U Iwsait percer un sentiment si vrai d'attachement pour aa qu'il entraînait ses lecteurs à les pleurer avec lui* Ses notices sur Cuvier et sur Desfontaines portent ce ciicbet de véritable sensibilité que je viens do rappeler, en même temps qu'elles ont, comme celle sur Linné, une grande valeur sous le report scientifique. Rien n'est plus gracieux et plus entraînant que ses biographies de Dumont et du naturaliste Huber. Au reste, ce n'est pas dans la Bibliothèque Universelle seule qu'il montra ce talent d'intéresser en parlant des autres. Deux fois, comme recteur de l'Académie, et quinze fois comme président de la Société des ÀrtSj, il fut appelé à fsdre
la biographie des membres que rÂcadémie ou la Société dei Arts avaient perdus pendakit Tannée. Tantôt c'était de savants éminents ou d'artistes celôbrés, tantôt de modestes professeurs ou de simples artisans qu'il avait à parler; et toujours il savait exciter l'intérêt aussi bien en décrivant la vie paisible et ignorée des uns, qu'en racontant les succès brillants et les travaux remarquables des autres.
Je choisis, pour donner une idée de la manière dont de Candolie traitait ce genre de sujet, un passage que j'emprunte à sa notice sur F. Huber^ naturaliste que ses observations sur les abeilles ont rendu d'autant plus célèbre qu'il les fit, ou plutôt les dirigea, malgré l'infirmité qui l'avait privé de la vue dès l'âge de vingt ans.
< L'activité de son esprit, dit de Candolie, en parlant dlluber et des moyens ingénieux par lesquels il cherchait à suppléer aux privations que lui imposait sa cécité, l'activité de son esprit lui rendait ces distractions nécessaires ; elle eût pu le rendre le plus malheureux des hommes, sll eût été moins bien entouré : mais tous ceux qui vivaient autour
de lui n'avaient d'autre pensée que de lui plaire et de suppléer à son infirmité. Doué naturellement d'une âme bienveillante, comment cette heureuse disposition, que le frottement des hommes détruit trop souvent, ne se serait-elle pas conservée en lui? U ne recevait de tout ce qui Tentourait que des services et des égards. Le monde pratique, ce monde hérissé de tant de petites aspérités, avait disparu pour lui. On soignait sa maison, sa fo^ tune, sans Ten embarrasser. Étranger aux fonctions publiques, il ignorait une grande partie des embarras des affaires, des ruses et des fraudes des hommes. Ayant pu rarement, et sans qu'on eût droit de le lui reprocher, être utile aux autres, il n'avait jamais éprouvé tout ce que ringi*atitude offre d'amer. La jalousie même se taisait, malgré ses succès, devant son infirmité. On lui savait gré d'être heureux, comme d'une vertu, dans une position où tant d'autres se seraient livrés à des regrets continuels. Les femmes lui apparaissaient toutes, pourvu que leur voix fût douce, comme il les avait vues à dix-huit ans. Son âme a donc toujours conservé cette fraîcheur d'imagination, cette
candeur des sentiments de Tadolescence, qui en fait le charme et le bonheur ; aussi aimait-il la jeunesse, qui, plus que l'âge de l'expérience, se trouvait en accord de sentiments avec lui; jusqu'à la fin de sa vie il a pris goût à diriger les études des jeunes personnes et avait au plus haut degré l'art de leur plaire et de les intéresser. Quoique avide de liaisons nouvelles, il n'abandonnait jamais ses anciennes amitiés. < Une chose que je n ai jamais pu apprendre^ » disait-il dans son extrême vieillesse, c cest à désaimer. » Ainsi de vraies compensations, tirées de sa position même, s'étaient présentées à lui dans son malheur, et il avait eu le bon esprit de les apprécier et de savoir en jouir. Il semble même qu'il craignait ou la perte de bien des illusions, ou l'excitation d*espérances qui pourraient être déçues, car il a toujours repoussé les idées qui lui ont été quelquefois offertes de lui rendre une partie de la vue en opérant l'un de ses yeux, qui paraissait attaqué d'une simple cataracte ; l'autre Tétait en même temps d'une goutte sereine qui le rendait incurable. »
Il est difficile de peindre d'une manière plus
simple et eu même temps plus gracieuse les com-^ pensâtions qu'Huber trouvait lui-même dans son infirmité, et qui n'empêchaient pas d'ailleurs (te sentir, comme ajoute de CandoUe, tout ce que sa philosophie avait de noble et de courageux.
Après avoir suivi de CandoUe daus sa vie sociale; politique et scientifique à Genève, il me reste k ajouter quelques mots sur la partie plus intirne de sa vie. Peu de temps après son retour, en i817, il eut le malheur de perdre sa mère, femme d'un grand mérite et d'un caractère très attachaift. Il fat très sensible à cette perte, et je ne puis mieux et* primer ce qu'avait été sa mère qu'en transcrivani ce qu'il écrivait lui-même dans sa notice sur M. Dumont. < Madame DumonI, dit de CandoUe.
resta, sans aucune fortune, chargée de cinq enfants en bas âge ; elle montra dans cette situation difil* cile tout ce que l'amour maternel peut donner de courage et d'habileté. » — < On a souvent remarqué, ajoute-t-il, et c'est ce passage surtout qu'on peut lui appliquer à lui-même, que la plupart des hommes qui se sont distingués par leurs talents ont eu pour mères des femmes d'un esprit élevé ; il y a dans ces
soins tendres et continus qne dès le jeune âge une mère sait donner à ses fils, quelque chose de plus inihne et de plus efficace que toutes les autres leçons ; le jeune Dumont en fit Fheureuse expérience. » Trois ans plus tard, en i820, de CandoUe perdait son père^ âgé de quatre-vingt-un ans; et, comine il Ta dit souvent^ il perdait en lui son meil^ leur ami^ réflexion touchante, dont bien d'autres^ dttDs des circonstauces semblables, ont pu reconmâtre la parfaite vérité. Un chagrin d'im autre ordre et bien plus poignant, parce qu'il est con-^ traire aux lois de \H natnre, frappa de Gandolle en 182S : il eut Taffreux malheur de perdre, pendant une absence de quelques jours, son fils cadet, âgé de treize ans, qui lui fut enlevé à la suite d'une courte mais foudroyante maladie. Ce fut pour lui un coup d'autant plus rude qu'il avait à la fois à supporter sa douleur et à soiHager celle de sa femfii^^ et qu'il avait fondé sur l'avenir de cet enfant bien des espérances que désormais il lui fallait eencentrer sur le seul fils qui lui restât. Heureusement que ce fils a su porter dignement le fardeau de cette grande responsabilité, et qu'il a été, sous
tous les rapports, pour son père, la source des plus douces jouissances.
Le goût (le de Candolle pour les i^oyages ne diminua point pendant la dernière période de sa vie, qu'il passa à Genève. En 1817, il était retournée Montpellier pour y donner un dernier cours ; Taecueil qu'il y reçut fut des plus flatteurs ; mais il n'est pas à comparer à celui dont il fut l'objet quand, vingt ans plus tard, il revint faire une visite aux amis qu'il avait encore dans cette ville. Le travail du Prodromus obligeait de Candolle à des voyages fréquents, surtout à Paris, où il pouvait trouver , soit au Jardin-des-Plantes , soit dans les herbiers, les échantillons qui lui manquaient àGenève. Ces voyages étaient pour lui des occasions de revoir ses anciens amis de Paris avec lesquels il aimait à entretenir des relations qui lui étaient chères ; ils lui servaient en même temps à se retremper au milieu de cette brillante société où il était toujours accueilli avec tant de faveur.
En 1829, il alla à Munich assister à la première réunion du congrès scientifique de l'Allemagne ; il y rencontra presque tous les personnages éminenis
dans la science que renferme ce grand pays , et en particulier Hartius, tout fraîchement arrivé du Brésil avec le précieux herbier qu'il en avait rapporté. Il était accompagné de son fils dans ce voyage qu'il prolongea en visitant l'Autriche et la Hongrie, et en s'arrêtant quelques jours à Vienne pour bien voir le Jardin botanique et faire connaissance avec son habile directeur, M. Jacquin.
J'ai déjà parlé des voyages que de CandoUe avait &its en Angleterre en 1815 et en 1816, essentiellement dans le but de visiter les collections botaniques que ce pays possède , et en particulier Therbier de Linné dont M. Smith était devenu le propriétaire. Quoique peu anglomane, il jouit beaucoup de ces deux voyages ; mais il est juste de dire qu'il fut reçu à Londres avec les égards dus à son illustration scientifique par sir J. Banks, président de la Société royale, et par d'autres savants, tels que le docteur Marcet, WoUaston, etc. Il fit un séjour chez Smith, et put ainsi étudier tout à son aise le précieux herbier de ce savant ; il a consigné les résultats de cet examen dans une notice sur Linné, insérée dans la Bibliothèque universelle (tome LI,
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page 133, année 1833). Il constate en particulier que cet herbier, le plus complet qui existât l répoque de la mort de Linné, c'est-à-dire enl77S, ne contenait que 8,000 espèces au plus, nojoibn bien faible si on le compare à celui des espèce^ connues actuellement, et & celui que présentent maintenant les grands herbiers, en particulier lé sien, qui comptait en 1835 plus de 75,000 espèces, et plus de 135,000 échantillons.
Le dernier voyage que fit de CandoUe M celui de Turin en 1840. J'eus le plaisir de l'accompagner au congrès scientifique de Tltalie qui eut lieu le 12 septembre dans cette Tille. De CandoUe était déjà bien souffrant de la cruelle maladie qui l'a enlevé ; néanmoins sa patience et sa bonne humeur ne l'abandonnèrent pas un instant pendant son séjour à Turin. Charmant et aimable tout le long de la route, il éprouvait une vive jouissance à revoir le pays que nous traversions, et où il n'était pas revenu depuis que, environ trente ans aupa^ ravant, il l'avait parcouru pour en étudier la botanique. Sa conversation pendant ce voyage fut d'un grand intérêt pour moi, d'autant plus qu'elle por-
tait principalement sur l'histoire de sa yie passée. Elle a laissé dans mon esprit des traces profondes, et j'y ai puisé la plupart des faits que j'ai rapportés dans cette notioe, ainsi que les impressions que je n'ai pas craim d'y laisser percer.
Son arrivée à Turin fut une véritable ovation ; tous les botanistes du congrès l'attendaient à Thôtel où il devait descendre» et il ne put se soustraire à la brillante réception qui lui avait été préparée. Pendant la durée de son séjour il fut l'objet de véritables honneurs, et le roi Charles-Albert lui donna les témoignages les plus flatteurs et les plus aimables de la haute considération qu'il avait pour lui, voulant honorer ainsi la science dans l'un de ses phis dignes représentants.
Le jour où il partit, la section de botanique du congrès se transporta de bonne heure à Rivoli, qui est le premier relai de Turin, et où, à sa grande surprise, il la trouva réunie pour le recevoir une dernière fois. Un jeune enfant lui récita une pièce de vers composée en son honneur ; tous les assistants lui exprimèrent, de la manière la plus cordiale, leur joie de pouvoir lui dire encore adieu ; et
cette fête improvisée le toucha si profondément, qu'il ne pouvait en parler sans être ému jusqu'aux larmes.
Notre retour à Genève fut passablement mélan* lancolique. De Candolle s'était fatigué à Turin; 3 était sous l'empire de la réaction qui devait nécessairement suivre la surexcitation qu'il venait d'éprouver ; quelque bonne contenance qu'il fit, je voyais qu'il souffrait beaucoup, et que la distraction du voyage n'avait pas arrêté les progrès de la maladie qui le minait. L'hiver qui suivit fût tiien pénible. De Candolle, après quelques essais infructueux, se vit obligé de renoncer complètement à toute espèce de travail ; il eut, en outre, le chagrin de perdre au commencement de janvier un frère unique auquel le liait une intime affection. Je me souviens des paroles tristement prophétiques qu'il me dit à cette occasion : Nous sommes nés mon frère et mm la mAme année^ nous devons mourir aussi la même année. Mais, au milieu de ses angoisses, il aimait à se voir entouré de ses amis, qu'il cherchait lui-même avec autant de bonté que de grâce à distraire des tristes pensées que son état
faisait naître en eux. Reconnaissant des soins aussi tendres que judicieux dont il était l'objet de la part de sa famille et de tous ses alentours, il montrait une grande douceur et une résignation qui ne pouvaient provenir que des pensées d'un ordre élevé, qu'il ne communiquait pas, de peur d'attrister les siens, mais qu'on pouvait facilement deviner sous la réserve qu'il s'imposait. Il conserva jusqu'à ses derniers jours sa parfaite présence d'esprit, et jamais je n'oublierai l'accueil tout aimable qu'il me fit, bien peu de temps avant sa mort, la dernière fois que j'eus le bonheur de le voir : je retrouvai encore ce jour-là, en lui, sa haute intelligence et son excellent cœur ; il était encore lui-même, et n'a cessé de l'être tant qu'il a vécu. Il mourut le 9 septembre 1841 ; il n'était âgé que de soixante-trois ans ; c'est aussi l'âge auquel Cuvier était mort. Y aurait-il donc une limite dans ce qu'une vie peut renfermer d'années actives, et serait-il dit que celui qui a commencé de bonne heure à vivre pour la science doit aussi finir de bonne heure ? L'exemble de Cuvier et celui de de
Candolle sembleraient le faire croire.
La mort de de CandoUe fut un wai deuil pour Genève ; les citoyens de tous les rangs, de tous les âges vinrent se joindre à ses parents, aux membres de r Académie et des autres Corps dont il faisait partie, pour accompagner sa dépouille mortelle jusqu'à sa dernière demeura. Chacun suivait tristement ce convoi funèbre, dans le sentiment que Genève venait de perdre un des plus brillants rayons de sa gloire, et l'un de ses enfants les plos dévoués.