‹ À perpétuité, comédie en 1 acteChapitre 2 sur 15 · EUSÈBE, MOULINIER · texte numérisé non relu

EUSÈBE, MOULINIER

Au lever du rideau, Moulinier est assis à droite devant la psyché, recouvert d’un peignoir. — Debout derrière lui, Eusèbe vêtu d’un gilet de domestique est en train de le coiffer. — Moulinier se regarde fréquemment dans la glace placée devant lui.

MOULINIER, pendant qu’Eusèbe le coiffe, — poussant tout à coup un cri

de douleur.

Aïe!!! (a Eusèbe.) Faites donc attention, Eusèbe... vous m’arrachez la tète...

EUSÈBE } tenant un cheveu à la main et le plaçant devant Moulinier. —

Avec un soupir.

Encore un cheveu... blanc, monsieur.

MOULINIER, vexé.

Ah 1

EUSÈBE, continuant à coiffer Moulinier.

C’est le dixième que j’arrache aujourd’hui.

£près?

MOULINIER, furieux.

ÈtSÈBE.

Monsieur m’autorise-t-il à parler franchement?

MOULINIER

Parlez.,. (Eusèbe lui enlève un cheveu blanc.) Aie ! ! !

EUSÈBE, navré. . *

Onze... (Mouvement d’épaules de Moulinier. — Continuant à le coiffer. 11 ) 11 y a six ans que je suis au service de monsieur et que j’ai l'honneur de le coiffer chaque matin... Les deux premières années, la chevelure de monsieur n’avait rien à envier à l’aile du corbeau... La troisième, je constatai avec une douloureuse surprise l'apparition de quelques rares cheveux gris... (indiquant.) ici... sur les tempes... je les lis prudemment disparaître ... La quatrième, ils gagnèrent l’occiput... je lesévinçaiavec sollicitude .. (Triste.) Ï1 y a deux ans, j’arrachai à monsieur 4 cheveux blancs par jour... L’an dernier, ce nombre doubla... et enfin aujourd’hui nous sommes à... (Ici Eusèbe qui a fini la coiffure de Moulinier aperçoit un cheveu blanc et l’arrache.)

Aïe ! 1 !

EUSÈBE, montrant le cheveu.

Le douzième, mon pauvre monsieur...

MOULINIER, vexé. — Se levant et donnant un dernier coup d’œil à la glace, pendant qu’Eusèbe lui enlève son peignoir.

Et votre conclusion?

EUSÈBE, rangeant les peignes et les brosses.

Comme domestique, mon devoir serait do mentir. (Mouvement de Moulinier.) Malheureusement, comme coiffeur, je dois la vérité à monsieur... Et pas gaie la vérité! (Trissérieux.) Il faut que monsieur se marie.

MOULINIER, stupéfait de l’aplomb d’Eusèbe,

Hein ?

EUSÈBE

Chaque jour de retard enlève à monsieur des che-

V6UX... (Se reprenant.) c’cst-a-dir0 des chaDLCGS... (Gravement.)

Il y quatre ans monsieur pouvait épousertrois cent mille francs de dot... s’il en rencontre aujourd’hui deux cents, qu’il se hâte, car ma conviction est qu’avant deux ans il ne trouvera pas trente mille écus.

M0ULIN1ER, sévèrement.

Eusèbel

EUSÈBE, s’inclinant.

C’est le coiffeur qui parle, monsieur...

MOULINIER, plus doux.

C’est bien... je n’ai pas attendu vos conseils pour songer... (Après un temps.) à C6 que VOUS dites... («ouriant.) et il

est possible que prochainement...

EUSÈBE, avec joie.

Quoi, monsieur, vous seriez décidé?

MOULINIER, remontant et changeant de ton.

Vous irez tout à l’heure au théâtre de la Gaîté, où vous louerez uno logo do face... j’ai l’intention de conduire ce soir M. et mademoiselle Percheron...

EUSÈBE, ravi, rayonnant.

Ah 1 je comprends... je comprends tout... Monsieur a suivi l’humble conseil de son serviteur... il a remarqué mademoiselle Eglantine, et...

MOULINIER, de nouveau sévèrement.

Eusèbel

EUSÈBE, vivement.

C’est comme coiffeur que je me réjouis, monsieur.

MOULINIER

Servez-moi à déjeuner... comme domestique. (Eusêbe

rentre à droite, en levant les bras au ciel et en faisant des signes de joie. — Moulinier seul descendant à l’avanfscène.) Très-dur, Cet affranchi... excessivement dur... d’autant plus dur qu’il est dans le vrai... (Au public.) Non... (insistant.) Oh si... si, si... parfaitement... Oh! ça ne m’amuse pas do le constater... mais il a raison. (Avec un soupir.) Il a trop... raison... (au milieu, a lui-môme.) Allons, allons, il n’y a pas de temps à perdre, et ce soir môme je vais faire ma demande... (Tirant un portrait dosa poche.) Du reste la jeune personne est ravissante... Elle a des yeux... (il fait un signe qui veut dire

qu’ils sont grands.) Et UI1C l)OUCho !... (Même geste. — Se reprenant.) Non... au contraire... (Embrassant le portrait.) Oh! Eglantîne... chère Eglantino! ! ! (voyant Eusèbe qui a reparu à droite et cachant vivement le portrait.) Oh!... (il remet vivement le portrait dans sa poche et remonte la scène en fredonnant.)

EUSEBE, qui est entré de droite avec un plateau et a surpris le mouvement de Moulinier.— Déposant le plateau sur la table qui est h droite au fond.)

.11 n’y a èncore que cela de vrai,... allez, monsieur... (ün sonne. — A part.) Il y vient... il y vient... (il remonte au fond, en jetant un sourire do reconnaissance à Moulinier.)

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