SCÈNE III
„ SABRAN, MOULINIER
MOULINIER, s’osseyant devant la tablo du milieu et faisant signe à Sa-
bron d’en faire autant.
Et d’abord... assieds-toi. (Sabran s’assied. Mouliner se met à découper.)
SABRAN
Mon ami, il m'arrive une chose extraordinaire.
MOULINIER, tranquille, découpant. ,
Tu te bats ?
Non.
Tu es ruiné?
Non.
SABRAN
MOULINIER
Caroline te trompe ?
SABRAN, avec un soupir do regret.
Oh non... non, non...
MOULINIER, regardant Sabran, étonné.
Tu es malade ?
Je le crois.
Où souffres- tu?
SABRAN
MOULINIER
SABRAN, piteusement.
Je me marie, Moulinier.
MOULINIER
C’est grave... (Une pause. — 'Après avoir servi Sabran et s’ôtre servi lui-même. — Mangeant.) Des détails...
SABRAN^ commençant.
M. Séraphin Percheron...
MOUL1NIER, s’arrêtant court au moment où il va manger.
Hein ?...
SABRAN, continuant.
Est un sexagénaire qui a fait sa fortune dans les chocolats... Le meilleur chocolat est le...
MOULINIER, vivement.
J’ai le prospectus dans ma poche... (Après avoir versé à boire.) Après?
SABRAN
J’épouse sa fille unique.-
MOULINIER, s’arrêtant net au moment où il va boire.
Églantine ? ? ?
SABRAN, surpris.
Ah ! tu sais qu’elle s’appelle...
MOULINIER, vivement.
Oui, oui... c’est son père qui...
SABRAN
• Tu le connais donc ?
MOULINIER, embarrassé, s’efforçant de revenir do sa surprise.
Un peu, oui... je... j’ai... j’ai fait sa connaissance... (vivement.) aux bains Henri IV... Un jour... l’été dernier... nOUS nagions côte à côte... (indiquant avec son bras.) Tout à coup, en donnant une brassée, M. Percheron me dit : J’ai une fille qui s’appelle Eglantine... (indiquant l’autre bras.) Je lui réponds en donnant une brassée de mon côté... Ah ! vous avez une fille qui... joli nom... 11 a plongé... moi aussi.,. Et c’est depuis ce temps que j’ai su... (a part, furieux.) Ah ! sapristi !
SABRAN
On dirait que cette nouvelle te contrario...
MOULIN 1ER, vivement.
Moi... du tout... Pour quelle raison veux-tu... ? (secouant avec force la main de Snbran.) Ce cher arïli... il épOUSe...
tu épouses... (a part.) Misérable !...
SABRAN
Tu sais qu’elle est charmante... (Mouvement de Moulinior.) De la fortune... (Nouveau mouvement de Moulinier.) Et avec ça
une éducation... Oh ! mon ami quelle-éducation !
MOULINIER, très-froid.
Premier prix d’accordéon au Conservatoire.
.SADRAN, stupéfait.
J’ignorais ce détail.
MOULINIER, vivement.
C’est son père qui me l'a appris... (Faisant sPgne de nager.) toujours aux bains Henri IV... Un jour, nous nagions côte à côte... Tout à coup en donnant une brassée, il me dit : Ma fille joue do l’accordéon... (indiquant avec l’autre bms.) Je lui réponds en donnant une brassée de mon côté: Ah! mademoiselle votre fille joue... joli instrument... Il a plongé... moi aussi... Et c’est depuis ce temps-là que... Tu vas ôtre bien heureux... (a pan.) Gredin !
SABRAN, mystérieusement.
Voici maintenant en quoi consiste l’immense service que je viens te demander... Epousant Eglantine... (Mouvement de Moulinier.) Qu’est-ce que tu as ?... Tu ne manges pas ?
MOULINIER, vivement.
C’est la satisfaction, mon ami... il y a des gens, quand ils sont satisfaits, qui mangent beaucoup... moi, c’est le contraire, (a part.) Scélérat !
SABRAN, serrant la main de ^Mdulinier.
Cher ami... (Reprenant.) Epousant* mademoiselle Percheron, (Mouvement de Moulinier.) il CSt do toute nécessité que je rompe avec Caroline... Oh ! du reste... intolérable... Caroline!... et fade, mon ami !... toute la fausse poésie de la femme... Tous les soirs, elle me fait mettre à la fenêtre pour regarder la petite étoile... Voilà 6 ans que ton ami regarde la petite étoile... Elle fait des vers sentimentals... elle m’en fait faire aussi... Elle m’ap-
f telle Jujules... Elle me couvre de ridicule... (carrément.)
1 faut eu linir... (Tirant un paquet de sa poche et le posant sur la
tobie.) Tu es mon. meilleur ami... tu n’ignores aucune des péripéties bizarres de ma liaison avec Caroline... C’est loi qui vas la prévenir de cette rupture... (Tendant le paquet à Mouünier.) et lui rendre ces lettres pleines d’amour et de petites étoiles.
MOUÜNIER, se défendant.
Permets, mon ami, permets... Mais c’est à toi de...
SABRAN, interrompant Moulinior.
Ecoute, Mouünier... Si je vais moi-môme porter ces lettres à Caroline... ce qui va se passer est d’une douce simplicité... elle va prendre une attaque de nerfs... se mettre à pleurer... ça me gagnera... Oh ! je me connais... je lui demanderai pardon... elle me pardonnera... demain matin ce sera à recommencer... C’est à perpétuité !
MOULINIER, avec humeur.
Mais je ne...
SABRAN, l’interrompant.
Ah ! si Caroline était une femme comme il y en a tant... je n’y mettrais pas tant de façons... Un mot... quelques billets de banque... tout serait dit... Heureusement... (Se reprenant.) ou plutôt malheureusement, Caroline est une femme honnête dans toute l’acception du mot.
MOULINIER, grommelant.
Dans toute l’acception?...
SABRAN, vivement.
Oh 1 mon ami... Du vivant de son mari elle m'a donné assez de preuves d’amour pour que je...
MOULINIER, goguenard.
Du moment que du vivant de son mari... Bon... trèsbien.
SABRAN, avec dignité.
Tu sais que c’est la veuve d’un général espagnol.
MOULINIER, sceptique.
Il y a eu tant de généraux espagnols!
SABRAN, détournant la conversation.
Enfin! Caroline demeure à deux pas d’ici... Tu vas lui rendre ses lettres... tu vas lui...
MOULIN 1ER, qui s’est levé vivement.
Pardon, cher ami, pardon... Mais tu me charges là d’une commission très... difficile et...
SABRAN, qui s’est levé de son côté, vivement à Moulinier. ,
Voyons, tu ne peux pas me refuser ce service-là, mon petit Moulinier.
MOULINIER, avec humeur, marchant de long en large.
Mon petit Moulinier... mon petit Moulinier... Quand tu as une commission désagréable à faire faire, c’est toujours ton petit Moulinier qui...
SABRAN
N’es-tu pas mon meilleur ami ? $
MOULINIER
C’est possible, mais... (a part.) Il se marie avec la jeune fille que je... Et il faut que ce soit moi qui le débarrasse
de... (Furieux, sur trois tons différents.) Ah ! ah! ah !
SABRAN, qui est remonté vers la table prendre le paquet, le parcourant.
Voilà ses lettres, Moulinier. (Lisant.) Mon ange... (Pariant.) J’ai été son ange, Moulinier... (Consultant la dote.) il y a quatre ans... (Lisant une autre lettre.) Mon petit chat. (Consultant la date.) 1870... J’ai été son petit chat, Moulinier. (Même jeu.) Mon loulou... (Faisant la grimace.) Euh... c’est de l’année dernière...' (Même jeu.) Mon gros lap... (vivement.) Oh!... dernier cru ça;., je me demande avec effroi. quel nom cette femme me donnerait si je restais un an de plus avec
elle... (Mettant le paquet dans les mains de Moulinier.) Tiens, mon
ami, tiens...
MOULINIER, le paquet dans les mains, avec humeur.
Enfin si elle ne se rend pas à la raison, cette femme... Si malgré tout ce que je vais lui dire...
SABRAN, descendant à Moulinier et posant son bras sur le sien.
Moulinier, tu n’es pas jeune... (Mouvement de Moulinier.) mais tu es bien conservé... Tu n’es pas beau... (Nouveau mouvement de Moulinier.) mais tu as de la physionomie, (Appuyant.) beaucoup de physionomie... Tu n’as plus les ar-
(leurs fiévreuses et passionnées de la jeunesse.. . (Troisième mouvement de Mouiinior.j mais tu as le calme fort et souriant de la... (Après avoir cherché.) maturité... Oh ! lu Pas, le calme... tu l’as bien, Moulinier... (Avec mystère.) Eh bien, si Caroline ne veut pas entendre raison... (n parie bas à Mou-
linier en lui poussant le coude.)
MOULINIER, vivement.
Oh!... (s« récriant un peu en souriant.) Mon ami, mon ami...
SABRAN, prenant la main de Moulinier.
C’est un service que je réclame de ton amitié... Et du reste, il n’est pas si effrayant que...
MOULINIER, souriant un peu.
C’est vrai... c’est vrai... mais je ne... Et puis, tu le disais toi-même tout à l’heure... Caroline n’est pas de ces femmes...
j SABRAN.
Non... eh ! non... elle n’est pas de ces femmes que... mais elle est aussi de ces femmes qui... Ah!...
MOULINIER, tranquille.
Oui, enfin, elle est comme toutes les femmes...
SABRAN, vivement avec Reconnaissance.
Ah! cher ami... j’avais eu raison de compter sur toi. (Moulinier veut parier.) Ainsi c’est convenu, tu lui rends ces lettres... Tu... (Regardant la pendule.) Oh! midi, je me sauve... (n remonte.) Du reste, voici l’heure où tu trouveras Caroline.
MOULINIER
Le temps de passer une redingote et j’y vais.
SABRAN, redescendant.
Allons, allons, courage... et merci... (il lui serre la main.) Ah! mon pauvre ami... ça va être terrible... (Empêchant Moulinier de parier.) Quand elle va savoir la vérité... gare les larmes, les gémissements, les grincements de dents!!! Ah!... (a Moulinier qui proteste.) Fais bien attention, n’est-ce pas?... Dans un moment de désespoir, elle serait capable do... Ah !... (Fausse sortie.)
MOULINIER, romontant.
Pardon, pardon...
SABRAN, se retournant et revenant vivement à Moulinier.
À propos, prends ce flacon... oui... (il lui met un flacon (le sels dans les mains.) Quand elle VU SC trouver mal, tu... (Trèsvite.) Très-bien... tu comprends... Du reste, tu es si intelligent! (Poussant un soupir-) Ah !... (Seconde fausse sortie.) Enfin,
je compte sur ton tact, sur ta prudence... Tu en auras besoin... Elle est si impressionnable... (roussant un nouveau soupir.) Ail ! (Ne laissant pas parler Moulinier ) Merci, merci... et à tout à l’heure, tout à l’heure, (n son vivement par ic fond.)
MOULINIER, qui a poursuivi Sabran, cherchante parler.
Ah! ça, mais dis-donc... dis-donc... toi... (stupéfait.)
Il s’en va... (Apercevant le flacon que Sabran lui a mis dans les mains ot le sentant.) Pouall !!1 (il redescend furieux à la cheminée et sonne Eusébe qui parait à droite.)