PREMIERE LETTRE
Montréal, 7 avril 1893, Monsieur l'abbé,
Qu'est-ce que cela veut donc dire ?
Quand, d’un bout du monde à l’autre, tous les hommes d'irtelligence et de progrès s’évertuent à trouver les moyens de rehausser le niveau de l'instruction publique, chez nous, à la fin du XIXe siècle, en pleine Amérique démocratique, c’est, à votre avis, un crime d’insinuer que les études seraient plus complètes si l’on enseignait à parler correctement, à bien lire, avec un peu de calligraphie.
Et c’est pour avoir suggéré quelques améliorations sous ce rapport, que je me vois aujourd’hui en butte à vos traits malveillants. Car, si cbtus qu’ils soient, ils n’en ont pas moins la prétention d’être méchants, vos traits, monsieur l'abbé. Remarquez que je ne dis pas malins : il y a une nuance.
Mais ce sont vos traits seulement qui visent à la méchanceté, car, quant à vous, Vous êtes un oint du Seigneur, et —- j'en ai déjà fait quelque épreuve — un oint du Seigneur est toujours pénétré, imprégné; saturé de l'onction sainte qui doit caractériser les ministres de celui qui disait : “Je suis doux et humble de cœur.”
Ce qui m'a mérité cette mercuriale, ou plutôt cette averse d'eau peu propre, c'est mon immixtion intempestive dans une chose où, paraît-il, mon ignorance me défendait d’avoir aucune aflire. :
Un Philistin comme moi parler d'éducation, n'est-ce pas le dernier mot de l’outrecuidance !
Un père de famille s'inquiéter de ce qu'on peut enseigner à ses enfants, lorsque vous êtes là, vous, monsieur l'abbé Baillargé, pour surveiller la chose, n'est-ce pas le renversement de tous les principes
Où sont mes grâces d'état ?
Où est ma soutane À :
Moi qui n'ai même jamais été domestique de marguillier, comment puis-je avoir le front de parler d'enseignement pratique ?
Aussi, monsieur l’abbé Paillargé, vous qui êtes, sur ces matières, la compétence en personne, vous qui connaissez bien mieux que moi ce qu’il faut à mes enfants, qui avez reçu ex pra vssione tous les dons de l’intelligence et du savoir, vous ne manquez Ps de me remettre à ma place avec une virtuosité qui donne la plus haute idée de votre humilité chrétienne, et surtout de cette bonne éducation dont vous semblez vous constituer
l’apôtre.
Reproduisons quelques-unes de vos aménités sacerdotales :
“ Vous parlez en l'air de choses que vous ne connaissez pas... Vous parlez au hazard (avec un z, c'est moins académique, mais c'est Sans doute plus ortho-
doxe).
“ Yous êtes de ceux qui croient qu'avec de l’audace on peut tout dire ..:
‘“ Nous en Savons plus long que vous, monsieur Fréchétte ! “ Vous jetez du ridicule sur des maisons que vous ne connaissez guére : : :
sur un système que vous ignorez en grande partie.
‘ Incongruités . . . fadaises . . . vermine!... « C'est indigne et ridicule.
«“ M. Fréchette se contredit lui-même.”
Lui-même, vous comprenez bien! je me contredis moi-même. Ce qui est beaucoup plus grave que si je me contredisais par un autre.
“ Iniquitas mentita est sibi.”
Au fait ne fallait-il pas saupoudrer le salmigondis d’un peu de latin ? L'huile professionnelle qui suinte.
Eh bien, monsieur l'abbé, vous allez sans doute être surpris d’une pareille imprudence de la part d’un iwisérable laïque qui ne sait rien en fait d'éducation ni d'instruction ; mais je me suis mis en tête, si indigne que je sois de tout rapport avec une auguste personnalité comme la vôtre, et si ridicule que cela vous paraisse, de mettre la main à la plume pour vous faire assavoir de mes nouvelles, qui — malgré l’éreintement que je dois à vetre incontestable savoir-vivre — sont encore très bonnes, Dieu
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Loin de moi la prétention d'exhiber les allures conquérantes que l’enseignement de ia théologie morale et dogmatique semble, dans certains quartiers, donaer à certaines âmes bien disposées,
J'ose seulement — incliné dans l'attitude pleine d'humilité et de eomponction que ma qualité de iméprisable homme marié m'impose — élever une voix trop hardie sans doute, pour répondre à votre semonce par quelques observations aussi timides que peu cléricales,
Si vous me permettez cela, je m'engage en retour à veiller avec un œil de lÿnx sur la moindre de mes expressions.
C’est dans mon intérêt, du reste, d’être circonspect,
Différent des anciens apôtres, qui enduraient patiemment les injures, et ne vous préoccupant guère du précepte qui enjoint aux soufiletés de présenter lautre joue, vous êtes, au moins sous ce rapport, un homme de votre siècle ; et il est bon pour nous, tourbe vulgaire, de ne pas oublier que, suivant l'expression du poète, nous sommes toujours devant la hiérarchie ‘comme si nous n’étions pas, ” excepté toutefois quand il s’agit de recevoir des étrivières.
- J'ai la mémoire trop bonne pour m'exposer à un procès criminel comme celui que vous avez intenté à un confrère journaliste qui avait porté l’irrévérence jusqu’à affirmer que vous n'étiez pas un aliéné ordinaire, mais bel et bien un asile à vous tout seul.
Je répudie d'avance toute expression de ma part pouvant donner à entendre que vous êtes extraordinaire en quoi que ce soit.
Si vous êtes quelque chose, n'importe sous quel rapport, je suis prêt à admettre d'emblée, pour vous faire plaisir, que vous l’êtes d’une fayon ordinaire, — très ordinaire même. C'est suffisant pour désarmer votre noble et évangélique courroux, n'est-ce pas ?
A propos, j'ai même eu l’occasion de prendre votre défense — de prendre votre part, comme on dit au collège — l’autre soir à Québec.
Une daine qui, par gageure sans doute, avait lu vos Coups de crayon, disait :
— Mais c'est un imbécile, cet écrivain-là !
Elle oubliait qu'elle parlait d’un abbé.
— Prenez garde, Madame, lui dis-je, si vous prétendez que M. l'abbé Baillargé est un imbécile, ne manquez pas d'ajouter le mot ordinaire, ear il serait capable de vous traduire en police cerrectionnelle, Il est intraitable sur la question,
Donc nous sommes entre amis. :
Je n'ai, du reste, aucune cbjection à déclarer solennellement — autant qu'une déclaration de laïque peu être solennelle — que vous n'avez aucunement les proportions d’un asile.
Seulement, vous admettrez que, étant en présence d’un personnage comme vous, simultanément supérieur et directeur d’un collège classique et d’un séminaire, qui est sensé y enseigner la rhétorique et la théologie, qui rédige entre temps quatre journaux : l'Etudiant, le Couvent, ia Famille et le Bon Combat, ce qui ne l'empêche pas de publier des livres sur la littérature, l’économie politique, les verbes irréguliers, la Sainte-Trinité, et l'influence des eaux salines sur les rognons et les intestins, vous admettre, dis-je, que, si je ne dois pas le confondre avec un asile, je ne puis guère m'empêcher de le considérer un peu conune une institution.
Et c'est justement comme institution, monsieur l'abbé, que Je vous
demande la permission de vous traiter pour l'instant. for 4 ] L4 LH LA , Vous voyez que, pour un profane, j A1 a$sez le don de m'insinuer, et
de prendre Îles grands hommes par leur faible. " qu
Donc, en ce temps-là, moi, laïque incorrigible, déjà à moitié excom- crc munié pour m'être proclamé républicain — c'est-à-dire deux fois publicain — une quinzaine d'années avant Léon XIII, j'étais sorti sans vol vergogne de mes attributions pour donner mon avis sur un point d’ensei- sen gnement qui me paraissait aussi important qu’élémentaire, do
Le chef d'un collège éminent de la province grut devoir réclamer leg pour sa part. Le bis
Et nous échangeñmes quelques lettres courtoises où l’honorabilité tra individuelle, les intentions et l'intelligence furent respectées de part et d'a d'autre.
Etant du même âge peut-être, ayant chacun acquis certaines connais- dé. sances dans les sphères respectives où nous avions gravité, nous crûmes ne! que quelques franches paroles entre nous ne pouvaient q ‘ètre profitables va à tous deux. sou
C'est au moins ce que M. l’abbé Nantel a paru comprendre. J'en ai not été flatté, et je ne lui ai pas ménagé ma main largement ouverte. giq
Mais cela ne faisait pas votre affaire, à vous, morsieur l'abbé, qui vous êtes -onstitué gardien de l'arche d’alliance et le défenseur attitré des to vrais »rincipes. d’e
Vous vous êtes dit : “ Voilà un des nôtres qui agit tout bonnement comme un monsieur, cela n’est pas tolérable. Il va gâter la sauce. Nous | qu sommes compromis! vite, mettons fin à cela, ou l’abomination de la ina désolation est dans le lieu saint !” qu
Et vous me tombez dessus, ‘ que c’est comme une bénédiction.” de
Par exemple, je vous soupçonne de jouer double jeu. Je vois bien la de dent — elle est visible, Dieu merci — une dent canine que j'aimerais à voir
examinée de près par le bon Pasteur (celui de Paris) ; mais je me demande ric si cette dent aussi pointue que dévote est plus dirigée contre moi que pre contre M. l'abbé Nantel. se
En tout cas, cher professeur de tant de choses, si vous gardez rancune no au distingué supérieur du collège de Sainte-Thérèse pour l'appréciation
bien trop flatteuse qu’il a faite de votre monumental traité d'économie du politique, je vais faire en sorte — ne serait-ce que pour reconnaître sa po courtoisie — de détourner un peu les coups de dents de mon côté, si vous n’y avez pas trop d'objections. ho Que votre charité pastorale ne s’en alarme pas : je suis habitué à ces no escarmouches ; et ce qui pourrait peut-être faire de la peine à M. Nantel, me laissera, moi, d’une froideur aussi indigne que ridicule. de: J'ai déjà eu affaire à la gent sacro-politicienne, et ses douches, qu’elles j'y tombassent de la chaire ou des journaux — admirez mon endurcissement | — ral ne m'ont jamais plus fait d'effet qu'une goutte d'eau sur l'aile d’un canard. L Mais j'y songe, monsieur l'abbé, vous allez probablement trouver mon ‘Sir préambule un peu long : je me hâte de vous détromper. ‘801 M'étant permis de vous considérer comme une institution, je me suis imposé en même temps le devoir de vous traiter comme une institution. Jo
A PROFOS D'ÉDUCATION 7
us C’est dire que, si mon préambule vous paraît trop étendu, vous serez | forcé de modifier votre avis, quand vous aurez vu la suite. et Vous me fournissez gratuitement l’occasion de dire bien des choses
qui méritent d’être dites depuis longtemps, monsieur l'abbé ; n'allez pas
m- croire que je sois homme à la manquer. * )li- Tant d’autres se taisent qui brûlent de parler, tant de plumes ns voudraient écrire qui sont paralysées : je ne puis que bénir cet empresei- sement d'aveugle qui me met sous la main, un agresseur impoli et méchant, dont la suflisance fatigante a depuis si longtemps besoin d’une verte 1er leçon, et qui me force, pour ainsi dire à mon corps défendant, de porter le bistouri dans certaines plaies qui rongent notre société, et qui sont en ité train de compromettre notre avenir national, si les hommes de cœur et a d'action ne se donnent ln main pour ; agir Non, monsieur l'abbé, mon préambule n’est pas trop long, car j'ai ais- décidé — vu l'iinportance du sujet qui wa valu votre avalanche de pichenes nettes — de vous consacrer quelques lignes tortes les semaines, jusqu'aux les vacances, Et, ;» vous le promets —.que vous alliez passer celles-ci aux sources de Saint Léon ou ailleurs — vous n'aurez pas besoin d'écrire un | ai nouveau livre pour communiquer au public l’intéressant état chronolôgique de vos intestins. Les lecteurs sauront à quoi s’en tenir. qui Et n’allez pas croire, vu le ton léger de mon exorde, que le reste sera des toujours amusant. Pour les autres, peut-être ; pour vous, je me garderais d’en répondre, ent Vous vous êtes attiré des surprises, monsieur l'abbé ; des surprises ous | qui vous feront regretter d’avoir gratuitement attribué des intentions la inavouables à un citoyen qui ne demande qu’à fournir devant Dieu sa
quote-part d'énergie et d'expérience dans les efforts que tous les hommes de bonne volonté doivent faire en faveur d’une cause aussi vitale que celle n la de l’éducation.
voir Si les coups — et par malheur il n’en peut guère être autrement — nde ricochent un peu sur certains de vos confrères, ceux-ci ne devront pas s’en que prendre à moi, mais à la corneille qui s’est mêlée d’abattre des noix, sans | se dèmander — comme une corneille qu’elle est — sur quelles têtes ces È ‘une noix pourraient tomber.
tion Vous mettez déjà de mes amis en cause, en disant que je viens jeter mie du ridicule sur des maisons que je ne connais guère plus que pour les > sa politesses que j'y ai reçues.
vous Passons sur le guère plus que pour (style classique et grammatical en honneur, je suppose, au collège de Joliette) et veuillez prendre ceci en ces note, monsieur l'abbé Baillargé :
ntel, Je sais de que, collège vous voulez parler. J'y ai reçu non seulement des politesses, qui, par parenthèse, ne m'ont jamais été reprochées, mais elles j'y ai reçu aussi une certaine instruction — qui aurait pu être plus considétl— rable, je l'avoue, si mes talents et ma docilité l’eussent permis. lard. Ê En recevant là des politesses, monsieur l'abbé Baillargé, jy ai reçu mon ‘simplement ce que tout le monde y reçoit, car la politesse et la cordialité sont traditionnelles dans ce bon vieux collège que Dieu bénisse ! suis Peut-être la politesse est-elle traditionnelle aussi dans le collège de ni. Joliette. En tous cas, si vous êtes chargé de prouver qu'elle n'y est pas
universellement pratiquée, vous vous acquittez de la tâche en conscience.
Quant à l’enseignement, monsieur le savant écrivain, les professeurs du collège de Nicolet ont pu tomber dans la faute que je reproche aux autres, en ne surveillant pas assez le langage de leurs élèves, mais quant au savoir, aucun d'eux n’en manque assez pour jamais écrire et surtout publier, ni la phrase que je viens de siter, ni celle-ci :
“ Nous avons entendu plus de prêtres que M. Fréchette, nous avons rencontré chez l'immense majorité wne lecture très convenable.”
Rencontrer une lecture !....
Il faut absolument être supérieur du collège de Joliette, parler au nom du clergé enseignant et se proclamer le porte-drapeau des études classiques telles qu’on les pratique au Canada, pour faire des rencontres aussi rares.
Mais ce n’est pas là le seul tour de force du genre que vous ayez à votre crédit, monsieur l'abbé. Des bourdes et des fautes de français, on
À Là . 4 A x n’a qu’à ouvrir vos volumes et vos journaux, au hasard, pour être à même
d'en servir à la discrétion des amateurs.
11 ny a pas cinquante ans de cela, un M. Castonguay, un prêtre, un hoimr :omme vous, un homme aux vrais principes, professeur de rhétorique . petit séminaire de Sherbrooke, se permit d'écrire une lettre très cavalière à un journaliste distingué de Québec. F1
La lettre fut publiée, et un cocher, un élève des Frères, un instituteur de campagne signalèrent neuf fautes de français dans la première phrase seulement !
Et il n’y a pas à dire, je suis prêt à parier pour huit, monsieur l’abbé. C'était là un exploit dont vous seul, peut-être, pourriez disputer la palme ; mais elles y étaient. Je les ai comptées avec le sentiment de profonde humiliation que j'éprouve en lisant vos ouvrages. ... les ouvrages d’un de ceux qui se chargent d’instruire notre jeurssse et se prétendent le boulevard de notre nationalité française.
Orqu'arriva-t-il ? Peu de jours après, un grand nombre d'élèves avaient été retirés du collège, deux autres professeurs offraient leur démission ; et. au bruit d’un éclat de rire universel dans le pays, le savant professeur dus prendre ses cliques et ses claques, et boucler ses malles, pour aller, à #itre de vicaire, dans une paroisse quelconque, se donner le loisir d'étudier la petite grammaire de Lhemond.
Eh bien, permettez-moi de vous dire en terminant ce préambule, monsieur l'abbé, que si, dans quelques semaines, vous n'êtes pas appelé à prendre à votre tour une retraite aussi avantageuse pour vous que pour vos élèves, c’est que la baillargerie de Joliette est beaucoup moins fière que le collège de Sherbrooke.
Il y a, du reste, me dit-on, une différence marquée entre les supérieurs des deux institutions. *
À la semaine prochaine, monsieur l'abbé,
nn rmmemngemmom nés créée eoemirnninenéanéene. ne emo mo qi mb
* Quand cette lettre fut écrits, M. l'abbé Baillargé i à rai Moule fi duilise de dont, aillargé passait à tort ou à raison pour le
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