‹ A propos d'histoire des religionsChapitre 39 sur 41 · Par exemple, Matth, v, 19; xxui, b · texte numérisé non relu

Par exemple, Matth, v, 19; xxui, b

critiquer les idées de Paul. Dans' Tensemble, indépendante de lui à son point de départ, la tradition évangélique a évolué sous son influence.

D'après M. Drews, ce serait entre la mort do Paul et la destruction de Jérusalem que les chrétiens de cette ville auraient imaginé de faire vivre et mourir Jésus au temps de Ponce Pilate, d'inventer la mission des Douze, et de prêter au Christ un enseignement. L'hypothèse est en contradiction avec le témoignage de Paul lui-même. Il serait d'ailleurs assez malaisé de comprendre comment cette fiction antipaulinienne aurait pu s'imposer immédiatement aux communautés hellénochré tiennes. L'audace aurait été grande, si Jésus n'avait pas existé, de placer le drame de la passion vers l'an 30, quand un très grand nombre de chrétiens, à Jérusalem et dans les diverses provinces de l'empire romain, auraient su très pertinemment que rien de pareil ne s'était produit en ce temps là.

Il est vrai que l'on pense trouver une autre invraisemblance en ce que Paul ait pu regarder comme un être céleste le frère de Jacques, considérer un de ses contemporains comme agent de la création de l'univers et chef divin de l'humanité. Mais l'argument ne porte que si l'on prête à Paul la

mentalité d'un savant de nos jours. Ceux qui avaient vécu avec Jésus, et qui avaient fini par penser qu'il était appelé à remplir dans le prochain royaume de Dieu le rôle du Messie, n'eurent pas de peine à croire qu'il était entré par sa résurrection dans la gloire qui convenait à sa destinée; restait seulement à attendre que cette gloire parût avec le royaume. Paul est allé plus loin que les premiers disciples ; son idée du Messie était plus théologique, plus transcendante que celle des apôtres galiléens et de Jésus lui-même. L'application de son idéal à la personne de celui-ci aurait souffert probablement plus de diflicultc, s'il l'avait longuement fréquente. Ces relations intimes n'ayant point existé, l'Apôtre se trouvait en présence du mort glorifié on qui la première communauté vénérait le Cbrist promis et attendu. Rien n'empêchait Paul de transporter sur celte personnalité -déjà idéalisée sa propre conception du Messie, ni même d'élargir et de perfectionner progressivement celle-ci selon qu'il y était en quelque façon sollicité par le succès de sa prédication auprès des païens. Pour leur rendre son Christ intelligible, il le leur traduisait, adaptant aux idées juives du royaume et du Messie les conceptions moitié philosophiques, moitié mythologiques, qui

lui étaient devenues familières à raison de son origine, de ses voyages, et d'une puissance d'assimilation qu'il faut bien reconnaître aux initiateurs du mouvement chrétien, puisque l'assimilation se constate dans la religion chrétienne.

Nul besoin d'admettre la métamorphose subite d'un Jésus, sim.ple mortel, en un personnage divin du même nom. C'est par une évolution grandissante dans l'idée du Messie, appliquée à Jésus dès avant sa mort, que s'explique la croyance chrétienne. On suppose que les premiers apôtres auraient dû être scandalisés de ce que Paul disait de leur maître, si ce maître avait réellement vécu. Les premiers apôtres ont bien pu n'entendre qu'à demi la théologie de Paul, et comme ils ne prêchaient pas un dogme du Christ, mais Jésus Messie et Sauveur, ils n'étaient pas choqués de ce que Paul enseignait sur le même sujet, du moment qu'il prêchait le Christ. Ces hommes simples étaient plus prompts à s'inquiéter sur les questions d'observance, et l'on sait qu'en effet ce fut l'attitude de Paul à l'égard de la Loi, non sa christologie, qui leur donna quelque ombrage.

Ce n'est pas uniquement grâce à Paul, mais c'est principalement par son action que de l'Évangile est

sortie l'Eglise chrétienne. On l'eût fort étonné" en lui disant qu'il était le fondateur de la religion qu'il prêchait. Pour lui, Jésus était à la fois le fondement et le fondateur de cette religion. On objecte que le succès du mithraïsme s'explique sans l'intervention de Mithra. Ce n'est pas une raison pour que le christianisme s'explique sans Jésus. L'origine du culte de Mithra se perd dans la nuit des temps ; le christianisme est né à un moment de l'histoire qui est parfaitement connu, et dans des conditions qui ne sont pas ignorées. Paul, qui prétend tenir sa mission du Christ immortel, sait fort bien qu'il annonce, après Jésus, l'avènement du royaume céleste et le règne du Christ. Mais il u contribué plus que personne à la diflusion de la nouvelle foi en orientant la christologie dans le seu8 des spéculations et des mythes païens, en concevant et organisant le rite de l'initiation et le repas de communauté à l'instar des mystères païens.

L'Evangile johannique couronne l'œuvre de Paul en donnant forme d'Iiistoire à une philosophie mystique et à une piété qui sont comme un suprême effort d'adaptation de l'Évangile primitif à la mentalité religieuse du temps. Dans le syncrétisme de l'époque, le christianisme et Jésus lui-même avaient

été recueillis par certaines sectes comme de nouveaux éléments de spéculation religieuse ; Jésus devenait vraiment le médiateur mythique entre le monde ou le genre humain et le principe éternel des choses ; mais plusieurs trouvaient que les faits évangéliques déshonoraient sa manifestation terrestre, si on ne les regardait pas comme de pures apparences ; ainsi Jésus avait paru subir la mort, mais il ne l'avait pas réellement endurée. Cet apparentisme ou, pour employer le terme traditionnel, ce docétisme n'infirme pas l'historicité des faits évangéliques, il la suppose et l'admet; on peut dire seulement qu'il l'escamote au profit d'une théologie abstraite et fantaisiste. L'auteur du quatrième Evangile touchait de trop près à la tradition authentique du christianisme pour adopter toute cette idéologie ; son réalisme mystique ne pouvait pas non plus s'en accommoder. Il sut donc s'arrêter juste au point où la spéculation servait encore la foi, sentant comme d'instinct, sans avoir besoin d'autre réflexion, qu'abandonner la réalité du fait évangélique était priver le christianisme de son fondement solide, ruiner l'œuvre du Christ et de ses disciples.

Ainsi le christianisme, qui est parti du judaïsme

pour s'installer dans le paganisme, tient de l'un et de l'autre, sans être ni l'un ni l'autre ; c'est une religion plus large que le judaïsme, plus exactement définie en toutes ses parties que les religions païennes. Mais sa ligne de développement, autant qu'on peut la déterminer par l'histoire, n'est pas celle d'une mythologie vague et confuse, aboutissant par des retouches successives à l'idée d'une institution divine réalisée à un moment du temps ; c'est celle d'un mouvement religieux qui commence par l'activité d'une personnalité religieuse, sur un programme simple et net, et qui se perpétue en se modifiant graduellement aux mains des adeptes que l'idée première et son initiateur ont recrutés.

Tout bien considéré, l'origine purement mythique du christianisme est un roman, l'existence hislo rique de Jésus est un fait.

Mais M. Drews a eu raison de dire que le Christ delà tradition et celui du protestantisme libéral ne

sont guère plus historiques l'un que l'autre. L'émotion indignée que son livre a provoquée en certains milieux n'est peut-être pas moins due aux vérités désagréables qu'aux erreurs qu'il contient et à la méthode passablement déconcertante qui y a été suivie.

Jésus n'a pas été sur la terre un Dieu marchant dans la forme de l'humanité. 11 n'a pas été non plus, à ce qu'il semble, cet homme unique entre tous, à qui seul aurait été révélée la religion absolue, la foi au Dieu père, qui pardonne le péché ; qui aurait le premier fait connaître aux hommes le prix de l'homme, l'inestimable valeur de l'àme ; l'auteur dd la religion personnell(\ voire de l'individualisme religieux. Certes, le Dieu père, le péché, le pardon, le salut sont éléments de l'Évangile ; mais ces éléments n'y sont pas tout à fait avec le sens qu'on voudrait maintenant leur attribuer; ils n'y sont pas comme éléments nouveaux, mais comme éléments donnés par la tradition juive, ce qu'ils sont en effet; ils n'y sont pas comme « évangile » ; ils ne sont pas l'objet direct du message apporté par le Christ ; ils ne sont pas essentiellement la bonne nouvelle, ils y sont associés. L'Evangile était lannonce du grand avènement, et c'est cet avènement, le règne du

Christ, qui était pour Jcisus, qui est reste même pour Paul, qui est demeuré au cours des siècles, avec les modifications indispensables, l'objet principal de la religion chrétienne. Ainsi la seule foi au Dieu père n'est pas le christianisme historique, et le Christ de cette foi n'est pas non plus celui de l'Évangile.

Le jugement porté par M. Drews sur le Christ prétendu historique du protestantisme libéral est donc soutenable, au moins dans une certaine mesure. Ce qui ne s'explique pas aussi bien est le souci avoué d'apporter une autre essence du christianisme et un moyen de sauver la religion, qui, diton, périclite. Quelle que soit la valeur intrinsèque du système proposé, il n'était pas opportun d'introduire une doctrine philosophique dans l'examen d'un problème d'histoire. S'il est légitime d'invoquer l'histoire contre les théologiens qui prêtent à Jésus leur propre idéal religieux, le même témoignage peut être allégué contre le savant qui prétend reconnaître l'essence du christianisme dans l'idée du Dieu immanent à l'humanité entière, en tous les temps et à jamais.

Cette idée n'a pas grand rapport avec la question traitée, à savoir si Jésus a existé ou n'a pas existé.

Au point de vue de l'histoire et de la raison, elle paraît fort contestable, le christianisme réel ayant toujours maintenu la transcondance de Dieu et l'incarnation de la divinité en un seul individu, élevé au-dessus de l'humanité, devenu lui-même transcendant. On peut dire que, de ce chef, la transcendance fait une concession à l'immanence, mais il ne faut pas donner celle-ci comme point de départ au christianisme. En formulant cette théorie de la religion, et en y voulant reconnaître le vrai christianisme, en déclarant que l'idée de l'incarnation divine en une personne donnée fait obstacle à la reconnaissance de l'unique vérité religieuse, le monisme idéaliste, l'on se donne l'air d'avoir nié l'existence historique de Jésus pour déblayer plus sûrement le terrain devant la vérité nouvelle. En fait, le problème concernant Jésus n'a rien de commun avec la doctrine dont il s'agit. Le mieux était donc d'examiner la question historique, sans se préoccuper de la question philosophique.

La critique la plus sévère qu'on ait le droit d'adresser à Al. Drews, bien que ce soit celle qu'il paraît le moins disposé à accepter, concernerait la méthode qu'il a cru pouvoir employer.

Cette méthode est la méthode comparative; et,

comme chacun sait, en dehors de la méthode comparative il n'y a pas de salut pour l'histoire des religions. Toutefois comparaison n'est pas confusion. Les adversaires que cette méthode rencontre encore ont beau jeu pour en blâmer l'usage quand on leur en offre l'abus. En principe, rien n'est plus légitime, plus nécessaire que cette méthode ; mais rien n'est plus délicat à pratiquer. La religion est un fait Jiumain, comme la société, comme la famille, comme la pensée, comme l'art. De même qu'il est utile et indispensable pour philosopher sur la so- , ciété, sur la moralité, sur la logique, sur la connaissance, sur l'estlK'tique, de comparer les organismes sociaux chez les différents peuples et à divers degrés de civilisation, d'analyser et rapprocher les mœurs et coutumes, les diverses conceptions du monde qui ont vu le jour depuis que des hommes se sont mis à penser, les œuvres que les hommes ont réalisées ù l'imitation de l;i nature et pour son perfectionnement, il est avantageux et nécessaire, si l'on veut apprendre ce qu'a été la religion dans l'histoire, d'éclairer les unes par les autres les insti- . tutions religieuses, les manifestations de la pensée et du sentiment religieux depuis les anciens temps jusqu'à nos jours. Seulement, pour que la compa-

raison soit fructueuse, il faut qu'elle porte sur des objets bien connus et bien compris. Sinon, le rapport des choses n'est pas exactement saisi et les inductions qu'on fonde sur la comparaison ne sont pas solides. C'est pratiquer fort mal la méthode comparative que d'aligner des croyances qui semblent analogues, sans avoir au préalable fixé la signification particulière de chacune, la forme, la date, l'étendue de ses attestations ; de parler d'emprunts avant d'avoir établi la position respective des parties qu on veut supposer l'une donnante et l'autre prenante ; de formuler des conclusions générales avant d'avoir attentivement interrogé, discuté, pesé les témoignages particuliers.

11 est trop tôt, vraiment, de proclamer le mythe du Christ, quand il est impossible à une critique sérieuse de se prononcer sur les conditions dans lesquelles ce mythe se serait constitué, et quand on n'a pas montré que le témoignage évangélique et celui du Nouveau Testament ne sont aucunement recevables. Est-ce que, par hasard, les recherches d'histoire religieuse devraient être conduites avec moins d'attention et de scrupule que les recherches d'histoire profane ou tout autre travail scientifique?

S'il y avait une différence à faire entre les sujets

religieux et les sujets profanes, ne serait-ce pas aux premiers qu'on devrait apporter plus de précaution et de rigueur ?

Prenons garde que certaines alertes imprudem^ ment données à la foi peuvent se tourner en épreuve» dangereuses pour la science. Il serait fâcheux qu'on eût trop souvent motif de considérer l'étude des religions comme une matière à fantaisies retentissantes, que ces fantaisies soient d'ordre philosophique et concernent l'idée de la religion, sa définition, générale, son rudiment ea&entiel,ou bien qu'elles soient d'ordre historique et regardent l'explication d'un fait aussi important que l'origine du christianisme.L'outrance des thèses est loin d'être un indice du meilleur esprit scientifique et d'une critique sans préjugés. Le plus souvent, ces thèses sont des antithèses, elles visent une croyance ou une institution existantes. Au lieu de les atteindre, elles les servent par leur exagération même. Car on réfutera sans peine l'exagération, et la part de vérité que celle-ci recouvrait passera inaperçue, elle pourra même aeiaabler réfutée avec la part d'erreur. Tel croit pouvoir détinir la religion un scrupule non motivé, le frein moral des ignorants, et se flatte de ruiner ainsi tous les fanatismes : le premier apologiste

venu démontrera par les faits l'insuffisance d'une semblable définition et paraîtra au plus grand nombre des lecteurs avoir fortement recommandé la religion qu'il professe. Tel autre, en niant l'existence historique de Jésus, pensera briser toutes les orthodoxies traditionnelles ou celles qu'on dit libérales : il aura seulement fourni à leurs défenseurs l'occasion de persuader à un certain public nullement inculte que la divinité du Christ ou du moins le caractère unique de sa personnalité sont aussi bien garantis que la réalité de sa vie et de sa mort. L'intérêt même de la science des religions, de son renom, de ses progrès exige que l'on s'y applique sans préoccupation de propagande ni de polémique actuelles. L'histoire des religions ne peut être véritablement histoire et science qu'à cette condition.

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