PROCHES DE LA CRITIQUE
mère les nations dont se compose Tarmée de Xerxès, il a l'air de supposer que le lecteur ne les connaît pas, et pourtant il les a décrites en détail au début de son ouvrage. II donne la généalogie de personnages dont il a déjà parlé auparavant et qu'il présente comme des inconnus. Ces bizarreries et plusieurs autres s'expliquent très bien si l'on suppose que riiistorien avait d'abord composé les trois derniers livres, le récit de la grande lutte, de l'immense exj)édition conduite par Xerxès contre la Grèce; plus tard, il le fit précéder de six autres livres : il ajouta la description de l'empire perse et la première guerre médique, celle de Darius K
Les découvertes de ce genre sont nombreuses, ^féme dans Tœuvre si puissamment une et véridique de Thucydide, on rencontre des cliangements de })oint de vue et aussi quelques contradictions, dont on tire paiti j)Our essayer de déterminei- la date des différents livres'. Les Histoires de Polybe présentent des morceaux rapportés mal unis à l'en-
1. Cf. R. W. Macan, Ilerodoiits, Books VII-IX, Londres, Macinillau, 1908, I, p. xlv-lxmi.
2. G. B. Grundy, Thucydides and the histovy of lus âge, Londres, Murray, 1911, p. 385-534.
DANS l'Étude des idées et de la composition 17
semble, des affirmations inconciliables; ons'eff'orce, en les comparant, de distinguer les rédactions successives, qui correspondent à des stades différents dans la pensée de l'historien ^ C'est sur des indices analogues qu'on s'appuie pour chercher à établir dans quel ordre les divers chants de r Enéide ont été composés '^. Les conclusions que l'on tire sont loin d'offrir toutes une pleine certitude. Mais les faits sur lesquels elles s'appuient ne laissent place à aucun doute. Personne ne peut nier aujourd'hui que les contradictions sont nombreuses dans des œuvres dont l'unité d'auteur est incontestable. Les témoignages en sont innombrables ; citons-en quelques-uns seulement.
1. O. Cuntz, Polybias und sein Werk, Leipsig, Teubner, 1902, p. 78-84 ; R. Laqueur, Polybius, Leipsig-Berlin, Teubner, 1913 (dislingue cinq « éditions » ; ses aûirmations sont trop absolues, mais une partie d'entre elles est fondée sur des faits désormais incontestables).
2. Cf. M. Schanz, Geschichte der rômiscken Litteraiur, II, I, 3e éd., Munich, Beck, 1911, p. 79. (iM. Schanz invoque même les contradictions de \ Enéide pour prouver la supériorité d'Homère sur Virgile : ibid., p. 133); E. Thomas, Revue critique, 1908, II, p. 114.
Quelques contradictions constatées.
Sans doute, M. Faguet exagère quand il admet dans Platon « une véritable incohérence », des « contradictions presque perpétuelles entre les différentes parties de la République^ ». Mais il n'y a que vérité dans ces jugements des philologues non seulement sur des poètes dramatiques comme Euripide et Aristophane, mais sur des historiens comme Plutarque ou Appien.
EunipiDE est proprement Thomme des contradictions^. Klles rendent assez malaisée rintelligence de sa pensée véritable. 11 nie presque tout ce qu'il alHrme. 11 atllrme presque tout ce qu'il nie. (l'est une palinodie continuelle... Chez ces écrivains (Kschyle et Sopho-
1. E. Faguet. Pour qu'on lise Platon, Paris, Société française d imprimerie, 1905, p. 5.
2. I! ne s'agit pas, bien entendu, des contradictions entre les interlocuteurs de la tragédie mais entre les opinions que semble approuver le poète.