VIII. ÉCHEC DE L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE
Mais enfin, dans les pays civilisés, l'instruction obligatoire a-t-elle donné des résultats justifiant les mesures coercitives et pénales qui l'accompagnent nécessairement ?
Voyons d'abord la France, pays de nos pèers. Ce pays nous intéresse plus que tout autre parce que sa population est sœur de la nôtre. L'obligation remonte à 1882, en France. Eh ! bien, chaque année, depuis vingt-cinq ans, les Inspecteurs d'Académies et les Inspecteurs généraux soulignent la faillite de l'instruction obligatoire.
Nous relevons dans le " Bulletin de la Société générale d'Éducation et d'Enseignement de Paris ", les remarques de quelques Inspecteurs primaires, citées par les Inspecteurs généraux; "Ni les municipalités, ni les délégations cantonnales ne cherchent à combattre sérieusement l'absentéisme (Inspecteur de l'Ariège) ". Bulletin du 15 janvier 1914, page 39.
" Rien n'est changé en ce qui concerne la fréquentation, et l'assiduité. Elles restent bonnes dans les écoles urbaines, mauvaises ou médiocres dans les écoles rurales, et c'est là un très sérieux obstacle aux progrès possibles, souvent signalé par un très grand nombre de maîtres. Plus de trente ans après le vote de la loi sur l'obligation scolaire, plusieurs centaines d'enfants ne fréquentent et ne fréquenteront jamais aucune école ! Pour extraordinaire qu'il soit, le fait est incontestable. " (Inspecteur des Côtes-du-Nord) . Bulletin de novembre et décembre 1915, page 371.
" La loi sur l'obligation scolaire a toujours été, ici comme ailleurs, lettre morte. M. le Ministre a prescrit, cette année, que les inspecteurs primaires devraient accorder libéralement des autorisations pour absences de l'école aux enfants dont les parents en feraient la demande, conformément à l'article 15 de la loi du 28 mars 1882. Aucune demande n'est parvenue à MM. les Inspecteurs primaires, la loi est complètement oubliée, c'est sans leur autorisation et sans avoir songé un instant qu'on devait la leur demander qu'on a manqué l'école cette année comme les précédentes " (Inspecteur de la Vienne). Bulletin de janvier et février 1916, page 77.
" Quoi qu'il en soit, les rapports des Inspecteurs d'Académie renferment encore de longues lamentations, que nous relevons chaque année, soulignant l'inefficacité de l'obligation scolaire ; gémissant sur le faible pourcentage des présences, par rapport au chiffre total des enfants en âge de suivre les classes ". Bulletin de janvier et février 1918, page 79.
Nous pourrions allonger presque indéfiniment cette liste.
Dès 1911, après quarante et un ans du régime de l'obligation scolaire dans Ontario, le Ministre de l'Instruction publique de cette province disait : "La mise en vigueur de la loi d'obligation scolaire laisse grandement à désirer . . . l'adoption de mesures plus sévères pour améliorer la situation est, dans la supposition la plus favorable, un remède douteux à moins qu'une forte opinion publique ne favorise leur application. " (Report of the Minister of Education, Province of Ontario, for the year 1911, page XI.)
Et l'honorable sénateur Belcourt ne vient-il pas, dans la Presse du 7 de janvier 1919, confirmer l'opinion si autorisée de l'ex-ministre de l'Instruction publique d'Ontario ? Écoutons M. Belcourt : " L'instruction est obligatoire dans l'Ontario, ce qui n'empêche pas que la proportion des illettrés demeure assez considérable pour nous forcer à con-
dure que l'instruction obligatoire ne constitue pas un remède infaillible. La loi rend l'instruction obligatoire dans l'Ontario, mais je ne sache pas que l'on recoure souvent à la sanction que la loi comporte. "
N'empêche que sans l'instruction obligatoire, c'est la province de Québec qui, de 1901 à 1911, a diminué le plus le nombre des illettrés. J'ai sous les yeux le " XVe Bulletin du recensement fédéral " qui dit, page 1 : " De toutes les provinces de l'Est, de 1901 à 1911, c'est Québec qui a augmenté le plus considérablement le nombre de ceux qui savent lire et écrire. "
On nous dit que dans d'autres pays, l'instruction obligatoire a produit des résultats satisfaisants. C'est possible, mais il n'est pas prouvé qu'un autre procédé n'aurait pas fait mieux encore.
D'ailleurs, on juge l'arbre par ses fruits. Quelle est la province où la statistique de la criminalité soit la moins chargée ? Je laisse répondre le dernier rapport fédéral sur les " Statistiques criminelles du Canada ", pour 1917. Nous le recevons à l'instant. En le parcourant, nous constatons, une fois de plus, que Québec, avec ses écoles confessionnelles et sa liberté scolaire, tient le premier rang au point de vue de la morale. Après avoir analysé ce rapport très judicieusement, le Droit d'Ottawa, du 8 janvier 1919, dit : " Les Canadiens de langue anglaise feraient bien aussi de se le procurer et de l'étudier soigneusement afin qu'ils ne soient plus tentés de lancer injustement la pierre à leurs voisins. Cette année encore, ce volume donne la preuve irréfutable que la province de Québec est supérieure à la province d'Ontario au point de vue moral. Québec est plus arriérée qu'Ontario. . . dans la voie du crime ".
La Patrie du 9 janvier 1919, dans un article de rédaction , analyse admirablement ce dernier rapport des statistiques criminelles. Nous en détachons cette phrase : " Dans l'ensemble du Dominion, le nombre des jeunes délin-