‹ À propos d'un buste égyptien récemment acquis par le Musée du LouvreChapitre 4 sur 7 · Partie supérieure de la statue Sait (Musée du Louvre · texte numérisé non relu

Partie supérieure de la statue Sait (Musée du Louvre

A PROPOS DTiN BUSTE ÉGYPTIEN

de résistance à l'érosion des eaux qu'au ciseau du sculpteur ; on y peut voir tout au moins un document bien démonstratif de la liberté que les ateliers officiels prenaient avec la ressemblance royale. C'est donc encore la statue en stéatite jaune, acquise par le Louvre avec la collection Sait en 1826, qui reste, îconographiquemen t parlant , l'image typique par excellence d'Àkhounaton 1 (fîg. 1 et 2).

D é b r i s m e r v e i 1 1 e use m e n t conservé d'un groupe représentant le couple royal, elle n'a perdu (pie le bas des

1 {,l.lli..i,lvkî \^j \j * v^ Cl. Vy v J. Cl * VJ ULvaslI.J tjl w,3

parcelles insignifiantes. Cependant elle nous représente un roi parvenu à la maturité 2 :

sous l'impassibilité de corn-

I I I l I I M I < I * I I I < I > ( [ Il ( ' i I \ ( l Ï"* i >

traits tirés et sa moue prononcée a quelque chose de morose et de peu engageant.

Tout au contraire le nouveau buste nous met en présence d'un Akhounaton juvénile et gracieux et ce fait n'est pas pour diminuer le mystère qui plane sur ce singulier personnage.

Dans les bas-reliefs des tombes de Tell el-Amarna où l'image

FlG. 2.

Profit de la statue Sait,

î. Cf. Maspero, Statue d'Âménophis IV, dans les Monuments de l'Art antique d'O. Rayet, t. I er .

2. C'est dire que je ne souscris guère aux déductions de FI. Pétrie qui font mourir Àkhounaton entre 3o et 34 ans. L'axe des 18 années de règne, si l'on s'en tient à ce nombre qui n'est pas certain, me paraît devoir être déplacé dans la vie de ce roi.

MONUMENTS ET MÉMOIRES

du roi est fréquente (elle y est même si fréquente et si usurpatrice des emplacements consacrés dans les tombes thébaincs aux scènes de la vie familiale, que, suivant l'expression très juste de Davies, chacune de ces tombes semble au premier abord la tombe même du roi), cette représentation s'offre à nous, avec un caractère caricatural très marqué : le personnage y est franchement laid (fïg. /,). Ici, en dépit des mutilations qui le déparent, le visage n'est pas

dépourvu d'une certaine grâce, Nulle laideur dans les traits qui ne manquent pas d'un certain piquant, comme dans les types botticelliens, par l'exagération même de l'allongement des, yeux, du mouvement arqué des lèvres et du caractère volontaire du menton. L'amaigrissement de la joue qui fait saillir la pommette contribue aussi au charme de ce neurasthénique. La ressemblance avec sa mère Tii est flagrante, et l'on trouvera peut-être des gens tentés d'attribuer le buste à cette reine ou même à la reine Nefertiti, son épouse, d autant que les dimensions de la tête sont sensiblement inférieures, à la normale, La coiffure masculine ne fait pas obstacle à cette interprétation, car Tii se Fêtait attribuée en sa qualité de régente tel obtint de la conserver dans son rôle de reine-mère et Nefertiti partagea ce privilège. Mais, outre que les pectoraux, tout en contribuant à l'aspect efféminé du personnage ne vont pas néanmoins jusqu'à se confondre avec les seins de l'autre sexe, nous retrouvons deux traits signalétiques qui appartiennent plus particulièrement à Àkhounaton : le nez, plus long (de la racine aux narines) que saillant qui, hérité de son père Aménôthès (fïg. 3), modifie dans le fils les traits maternels, et enfin cette paire d'oreilles dont l'identité avec celles de la statue Sait (fig. 2) serait plus apparente, si elles n'étaient cassées à la naissance du lobe, qu'il faut se représenter charnu et

Fïg. 3. — Aménôthès 111, d'après la le te du Musée Britannique.

dilaté par l'insertion de la boucle (For. Ces grandes oreilles, plantées haut sur les côtés de la tête, donnent au visage, par leur écartement, un aspect faunesque, qui manque complètement à la statue Sait, mais (pii par contre est le trait dominant des Akliounaton d'El-Àmarna 1 . Inutile de passer en revue tous les caractères physiques de cette figure à laquelle le flou des mutilations autant que la mièvrerie des traits donne un faux air d'adolescent ; on les retrouvera détaillés à merveille sur nos planches I et II et, qui plus est, rendus dans le sentiment qui a présidé à l'exécution de ce morceau . On remarquera notamment combien le cou, nettement dégagé des épaules, et incliné comme sous le poids de la tête, s'éloigne de la manière caricaturale dans laquelle se sont complus les auteurs des basreliefs (fig. 4). Ce diadème, qui déconcerte dès l'abord par le violent contraste que produit son volume

avec le frêle Visage qu'il COUrOnne, Fig. i - Fragment de bas-relief représentant

le roi Akhounaton (Musée du Louvre).

est, grâce à son excellent état de

conservation, un des attraits du monument. C'est, a-t-il été dit, le khoprash ou casque de guerre, diadème habituel du monarque hérétique 2 . 11 est de forme haute et diffère par là de celui qu'on est habitué de- voir sur les têtes royales, qu'il s'agisse des prédé-

1 . On pourrait dire autant du menton ; cette partie du visage est distincte chez le roi et la reine Nefertiti dans presque toutes les représentations des tombes d'El-Àmarna où les visages du couple hérétique n'ont pas été mutilés (notamment L.D.,I1I, pi. m et M. de G. Davies, The Rock Tombs af El- A marna, part. II, pi. XXXII); par contre dans L.D.,111, pi. 101, les deux visages sont en quelque sorte décalqués sur le même type ; mais la ressemblance dans ce cas isolé n'est pas concluante.

2. Akhounaton l'échange parfois avec la couronne rouge et la coiffure nemsit (le klaft de Champollion). Une esquisse sur un ostracon possédé par le musée de Berlin le représente en perruque sans couronne. On serait tenté de supposer qu'il avait abjuré les insignes de roi du Sud, si les statues mumi formes qui sont rangées dans le pronaos du temple d'Àton, reproduit en plan cavalier dans la décoration du tombeau de Mérirâ, ne portaient pas alternativement les couronnes du Sud et du Nord.

Iti

MONUMENTS ET MÉMOIRES

eesscurs immédiats ou do la longue lignée des successeurs d'Akhounaton. Pour qui ne serait, pas initié aux usages égyptiens, ce serait moins un casque guerrier qu'une tiare sacerdotale. Le khopradi ou khepersh n'apparaît pas sur les monuments avant le second empire thébain. On peut le considérer comme importé ou créé sous l'influence d'un modèle venu d'Asie, ainsi que la cuirasse à écailles, le poignard recourbé (khopesh) et le char 1 . Coiffure d'un grand caractère, confectionnée en peau selon toute apparence, la face antérieure bizarrement bombée dans le haut comme le <>ros bout d'un oeuf s'y assemble avec la partie postérieure selon une arête vive dont la direction est oblique. Au-dessus du front, le bord de la coiffe relevé pouvait sans doute se rabattre comme une visière, de la même manière que le couvre-nuque fait d'une pièce rapportée. Les squames annulaires (en métal dans la réalité) qui agrémentent d'un joli travail en relief la casque du Ramscs II de Turin étaient ici simplement reproduits en couleur. On remarquera aussi l'ampleur avec laquelle s'étale l'uneus dans un superbe parafe qui garnit l'ombilic du casque et va mourir à son sommet ; la tête si caractéristique du naya se détachait au contraire en saillie dans le demi-cercle intérieur de la boucle. La double banderolle qui, détachée du couvre-nuque, ondule au gré du vent, s'épanouit dans le haut du dos après avoir contourné les côtés du petit tenon d'appui qu'exige le poids de la tête (fig. 5). Ces tenons partiels sont très usités dans l'art égyptien, et l'usage le plus fréquent qui en est fait est généralement localisé, non derrière, mais devant le cou et se confond avec la barbe postiche.

Tel est, dans son ensemble, ce superbe monument auquel il ne manque guère que d'avoir été un peu plus épargné par le temps pour être un des morceaux les plus enviables de la sculpture égyptienne. Tel quel, il n'en reste pas moins très précieux. En lui, apparaît dans toute son originalité, son charme et son intensité de vie, cet art

1. La cuirasse à écailles et le glaive recourbé ou harpe figurent dans les butins de guerre de t Asie. Cf. L. IV, 10, 66 a. ' ~ & ■

d/El-Àmarna si savoureux là même où il est le plus négligé : nulle raideur, nul formalisme, nulle concession au canon de l'école. Tout ce qui caractérise Fart essentiellement profane dont nous avons longuement parlé s\ trouve réuni et pourtant n'avons-nous pas là un morceau de la sculpture officielle ? Le personnage représenté est un roi ; ce roi est. revêtu de ses insignes ; il a, enfin, les traits du visage

empreints d'un certain

idéalisme. Mais quelle dliférenee avec la grande masse des statues thé- I haines! L'idéalisme lac- i tice qui les caractérise ™^^^^^^^^^ peut aller jusqu'à la suprême élégance ; le ^^ , modelé des traits autant ^^ que le détail du costume IB^v^^ c;; " peut y atteindre le plus f^&&ÈÊÈMÊÊâàT i haut degré de la perfection technique, l'harmonie des lignes y parvenir

Fig. 5. — Buste d'Akhounaton, vu de dos,

à une pureté dont Fart

égyptien partage le secret avec Fart grec; mais à toutes ces belles idoles, rois ou dieux, il manque ce cachet de vie individuelle qui met les créations de Fart en communication avec notre pensée, force notre intérêt pour elles et les grave dans notre mémoire. Ici nous avons affaire à un homme bien réel et rien ne nous incline à le prendre pour un dieu, comme tant de Thoutmès, de Séli, deRamsès! Pourquoi cette différence? Que s'est-il donc passé ?

Il s'est passé, le fait n'est plus douteux, une véritable révolution

»« MONUMENTS ET MÉMOIRES

dans Tari officiel. En rompant avec le sacerdoce d'Amon et en abandonnant In capitale de ses pèrtfs, le roi hérétique avait rompu du même coup avec tout ce qui dépendait du temple, et notamment ces ateliers qui gardaient le monopole de la sculpture officielle et religieuse et qui étaient dépositaires du canon traditionnel. A une nouvelle capitale il fallait un art nouveau, et, dans ce but, on s adressa vraisemblablement à des équipes d'artistes et d'artisans recrutés dans les corporations qui n'avaient aucun lion avec la religion délaissée, c'est-à-dire aux ateliers de dessinateurs ci de sculpteurs laïques. Il dut en arriver de divers endroits, de Thèbcs certainement, mais aussi de Memphis, d'Héliopolis et d'ailleurs. Quand l'art provincial de l'Egypte sera mieux connu, on pourra opérer d'instructifs rapprochements. Ce fut, en tout cas, la régénération de la sculpture officielle par fart vivant; non seulement de l'art proprement officiel, mais même du bas-relief funéraire.

^ Ces bas-reliefs et ces peintures sur stuc qui, dans les tombes civiles de Tbébes émerveillent les voyageurs et à 1res juste titre, constituent nue des formes les plus charmantes et les plusélégantes de fart égyptien ; mais elles n'ont pu s'affranchir, sous les règnes précédents, d'une tendance marquée à un idéalisme inexpressif. La coinposition en est savante et variée, les personnages dans Faction ou au repos y sont posés avec souplesse, le mouvement en est toujours juste. C'est là, du reste, l'unique manière de rendre l'expression, comme dans les peintures de vases grecs et les estampes japonaises : ainsi l'exige le dessin au trait qui tire tous ses effets de la silhouette, les teintes plates du coloris n'ayant qu'un rôle décoratif. Les vieillards sans rides des vases grecs restent néanmoins des vieillards ; on ne les confond pas avec les éphèbes. Dans les peintures thébaines, il ny a pas de vieillards ; hommes et femmes, de quelque condition qulls soient, jouissent d'une inaltérable jeunesse. Nulle autre concession au réalisme (pic deux ou trois bourrelets de graisse setageant audessous (les pectoraux chez quelque haut fonctionnaire, ou quelque prêtre d'Amon —, d'un rendu bien conventionnel et sans (pie le

visage et les membres perdent rien de leurs formes juvéniles. Cet âge d'or fait évidemment partie du concept de la vie future ; au point de vue de l'art, nous ne trouverions pas mauvais que certains personnages accessoires ou épisodiques en lussent exclus. Mais la mode n'était pas au réalisme et l'artiste n'avait pas son portefeuille garni de quelques-uns de ces types qui mettent une note comique et amusante dans un tableau d ensemble.

A El-Ainarna tout change et le réalisme règne en maître. Si Ton veut voir quelles pouvaient être les ressources de l'art égyptien, affranchi de tout obstacle, ce que devait donner son génie observateur et satirique, son sens intime de l'expression, c'est là qu'il faut aller. Ceux qui déplorent l'absence des scènes familiales dans les spéos à portiques de la montagne d'El-Amarna et de Hagi Qandil oublient (comme l'avait déjà constaté Nestor l'Hôte) qu'il y a plus de vie, de mouvement, d'expression, d'observation de la diversité des types, d'exactitude et d'habileté à rendre l'aspect tumultueux et bigarré des foules qui se pressent sur le parcours des cortèges, dans les grandes compositions officielles qui décorent ces sépultures, que dans les plus belles tombes de Sheikh Abd el-Gournah. Sans doute l'exécution hâtive y laisse parfois à désirer. Il ne faut pas oublier avec quelle rapidité fut improvisée cette nécropole : l'inégalité du travail résulte du mélange inévitable que devaient produire des équipes nombreuses et d'un recrutement peu homogène. Mais qui voudra faire un choix et réunir des morceaux comme le groupe des aveugles du tombeau de Merirâ, les danseurs grotesques du tombeau d'Aï et, dans plus d'un tombeau, telle scène de pleureuses formant une théorie d'un pathétique qui atteint le suprême de Fart par l'accent vraiment éploré des gestes et des attitudes, enfin quelques-unes de ces esquisses à l'encre qui apparaissent encore sur les parois inachevées, pourra se vanter d'avoir ressuscité cet art profane et populaire dont les vestiges ne sont nulle part mieux conservés qu'ici, et qu'un simple hasard politique, unique d'ailleurs en son genre dans toute l'histoire d'Egypte, a fait passer du domaine de la vie courante dans le

MONUMENTS ET MÉMOIRES

domaine officiel et protocolaire I P f™i f i

, - I lUiAJUUlL - i^e trait le pJus saiJ ant rie pp«

Page 1