A PROPOS D'UK BUSTE ÉGYPTIEN
qu'une légère accentuation des pectoraux pour que le gynécomorpliisme du roi soit complet. Il n'en reste pas moins manifeste. D'autre part, ce prince, que plusieurs de ses portraits 1 nous représentent comme ayant un visage agréablement irrégulier et non dépourvu de grâce, est représenté au contraire en d'autres comme affligé d'une laideur bien caractérisée. Son épouse Nefertiti, qui avait elle aussi des traits aimables el fins, partage souvent sur les bas-reliefs la difformité conjugale. La malice d'un groupe d'artistes, hostile ou peu sympathique à la réforme religieuse, y est-elle pour quelque chose? Avons-nous affaire à d'authentiques caricatures P On serait tenté de I admettre, si la décoration des tombes comprenant ces images avait pu se faire loin des regards du roi ou simplement d'officiers dévoués au règne. Des routes spécialement tracées du palais royal aux divers quartiers de la nécropole ne permettent pas de le croire 2 . La laideur du couple royal est donc le fait de la volonté du roi. Elle résulte d'ordres émanant de lui, comme le gynéeomorphisme : il reste à en trouver les motifs. On peut supposer, dans un cas, qu Akhounaton, influencé et en quelque sorte comprimé dans sa jeunesse par sa mère T4i, épris ensuite d'une passion désordonnée pour sa femme, qu'il assied sur ses genoux et caresse sans le moindre respect humain devant toute sa cour, puis pleinement satisfait de n'avoir procréé que des filles, homme de gynécée par-dessus tout, ait poussé l'aberration et le déséquilibre jusqu'à vouloir changer de sexe: ces choses-là ne sont pas sans exemple. Aussi bien, le roi, dans une pensée de complète égalité, descend au niveau de sa femme qu'il élève, par contre, en l'investissant du droit de partager ses insignes. Pour ce qui est de l'enlaidissement intentionnel, Wiedemann ne me paraît pas s'égarer quand il y cherche un motif religieux, Akhounaton a voulu jusqu'au bout prendre le contre-pied des coutumes thébaines. Ses prédécesseurs se faisaient embellir et transfigurer en dieux; Akhounaton, au contraire, exalte son dieu
1 . L. D., III, pi. in- Cf. aussi l'ostracon de Berlin souvent reproduit.
2. Le roi devait visiter les travaux ; l'observation est de N. de G. Davies.
MONUMENTS ET MÉMOIRES
à ses dépens. Non conlenl de répudier tous les accessoires d'apothéose 1 , diadèmes et sceptres divins, signe de vie en rapport avec le faste royal de la ville d'Amon, il pousse, dans un accès de fanatisme religieux, l'humilité jusqu'à s'amoindrir et s'enlaidir. En cela, il n'agit pas autrement que ces extatiques des religions orientales chez qui le délire religieux prend les formes les plus étranges, ou plutôt sa manière à lui est très anodine en comparaison des pratiques véritablement barbares des autres religions et son caractère en reste purement moral et plus près du piétisme judéo-chrétien. Le sentiment d'exaltation qui domine dans les hymnes solaires légitime parfaitement cette supposition.
J'ai indiqué les raisons qui rendent si troublante la question de l'origine du monument. S'il s était agi d'un autre roi et dîme autre époque, j'aurais admis sans peine l'hypothèse d'un fragment de statue transformé par un des derniers propriétaires 2 . Mais, avec Akhounaton, tout est tellement au rebours des usages courants que l'hypothèse d'un buste original passe facilement dans la masse de tout ce qu'on est près de concéder à ce révolutionnaire. Ce n'est pas que le buste manque complètement à l'art égyptien. Son emploi funéraire, à défaut de bien d'autres, est attesté par quelques monuments. On peut aussi conjecturer que notre monument appartient à la même catégorie que le fragment en plâtre du musée du Caire trouvé par FI. Pétrie dans les ruines du palais d'El-Amarna (î]g. (>), c'est-à-dire à celle des modèles d'atelier ; mais c'est bien douteux. Aucun repère, aucune disposition géométrique de lignes et de points ne viennent attester cet emploi; de plus, pomment admettre que la coiffure cl les épaules aient si peu souffert, si, comme tout l'indique, ce modèle a été trouvé dans les décombres de la ville? Je ne vois pas quelle mystérieuse circonstance l'aurait si bien préservé. Ce
1. Il y a quelques rares exceptions, L. D,, III, 91 h et 100 b.
2. Des statues royales qui ornaient le temple d'Aton, Pétrie n'a retrouvé dans les décombres que d'informes et minuscules débris, qu'il repartit entre douze statues du roi et cinq de la reine, Il n'est pas prouvé que la tête possédée par le British Muséum et rapportée par Perrïng vienne de là.
qui empêche de circonscrire les recherches pour un pareil roi, c'est qu'il lient une place si prépondérante dans sa capitale qu'il est partout chez lui et qu'enfin le site d'El-Amarna a été dévasté depuis si longtemps qu'il n'y a plus à faire grand fond sur letat actuel des lieux comme moyen d'indication, non plus qu'à s'étonner de ce qu'on voit paraître à des intervalles variés sur le marché des antiquités ; et l'on pourrait se féliciter que les musées deviennent le dernier refuge et l'asile tutélaire des œuvres ainsi vouées à la destruction, s'il ny avait pas à regretter parfois qu'ils en soient la cause,