‹ A propos d'un cas d'Aboulie Réflexions cliniques et pathogéniquesChapitre 9 sur 15 · DR EUR · texte numérisé non relu

DR EUR

sont donnés par sa mère, ils sont d’ailleurs complétés plus tard par le malade lui-même.

Antécédents. — Hérédité paternelle névropathique: Son père manifestement éthylique mort à quarante-sept ans d’une maladie de foie. Son grand-père et ses oncles sont des névropathes.

Lui-même durant son enfance et son adolescence est un chétif et un malingre. Tempérament calme et doux, mais entêté, capricieux, à l’école il présente de grandes irrégularités dans ses notes, tantôt studieux, appliqué, tantôt distrait, rêveur. Naturellement enclin à la rêverie; peu d’aptitudes pour le travail intellectuel. Par contre goût prononcé d’ailleurs héréditaire pour les choses artistiques, plus spécialement pour la sculpture. Plus tard il s'occupe avec succès de peinture, de photographie artistique, de dessin. La mécanique l’intéresse également, quoi qu'il n’ait reçu aucun enseignement de cette science, et sans connaître aucun principe de physique ilinvente sans lexécuter un frein mécanique pour les locomotives rapides. C'est un imaginatif, un peu maniaque de l'invention, fréquemment absorbé dans ses recherches, ce qui lui vaut l’épithète de « distrait » dans son entou rage.

A vingt ans il a eu un accident de bicyclette dans lequel il s’est fracturé le maxillaire inférieur, et d’après lui sa distrac tion et ses préoccupations imaginatives ne sont pas étrangères à cet accident.

A vingt-deux ans, à la suite de surmenage physique, il est obligé de s’aliter pendant une période de trois mois durant lesquels il parlait peu, ayant toujours le regard fixé sur «des

points noirs » qu’il appelait « des fixités ». Toutefois cet état

ne provoqua pas d'inquiétude dans son entourage. On le mit sur le compte du surmenage et la cure de repos fut seule instituée. Graduellement il réintégra la vie normale, et put dans la suite exercer à Paris sa profession de photographe jusqu’à cinq ans environ après, début de sa maladie actuelle.

Symptômes de la maladie actuelle (1905). — Début à la suite du surmenage ‘physique et de dépression morale, vers le mois de février r905. Le malade, dit son entourage, fait de la « neurasthémie » ; son appétit est considérablement diminué; son énergie physique et morale est presque nulle, Il se laisse vivre. Toutefois il présente un état de nervosisme exagéré. Il s’irrite facilement. Ces troubles s’accroissent lentement, en même temps que s'installent des phénomènes douloureux gastriques.

Vers le mois de mars 1905 débutent à proprement parler les troubles qui vont progressivement mener le malade à l’aboulie. Le malade passe des heures à réfléchir, dans un état de rêverie qui n’est pas sans analogie avec des phénomènes que nous décrirons dans la période d'état, et que nous pourrions appeler « rêverie extatique ».

Il devient très irritable, discute agressivement à propos de tout. Pendant un certain temps il continue à se nourrir, à se promener mais il est déjà incapable de continuer son métier de photographe, car il commence à fixer les objets, ‘ un point quelconque de ses plaques, ses crayons de retouche, etc. Se met à bégayer par intermittences. Puis des troubles plus graves s'installent; petit à petit le malade est immobilisé dans son lit, enfin il lui est impossible de se nourrir spontanément, on est obligé de le gaver. C’est dans cet état qu'il est admis dans le service du professeur Ballet

et nous pouvons l’examiner le lendemain.

ar Ÿ

ET ee

Période d'état. — Ce qui frappe tout d’abord c’est son immobilité dans la position demi-assise les yeux à peine entrouverts le plus souvent, dans une attitude qui rappelle un peu celle d'un extatique plongé dans ses méditations. Interrogé le malade ne semble pas entendre, et ne répond pas. Devant lui on cause, on se déplace ; il semble insensible aux impressions du monde extérieur. L’infirmière du service nous apprend qu'à grand'peine elle a réussi à lui faire absorber par la voie buccale une quantité insignifiante de liquide ; lorsqu'elle a essayé de le faire manger elle a rencontré une inertie totale. Nous essayons par tous les moyens d'attirer son attention et de tirer quelques renseignements de son observation. De guerre lasse nous sommes obligé de remettre notre examen à un autre moment, lorsque, au moment précis où nous le quittons, il se met à causer. En définitive cette conversation est à peine ébauchée et c’est seulement par des examens répétés et grâce à des bribes de paroles échappées, à des ébauches de réaction que nous arrivons à analyser quelque peu le fonctionnement de ses facultés. D'ailleurs au cours de l’évolution de sa maladie cet examen a été complété et nous pouvons ainsi nous rendre compte des faits suivants.

Examen mental. — Intelligence. — Notre malade appartient à la catégorie spéciale des ouvriers d'art. Il a reçu une instruction élémentaire. Toutefois son niveau intellectuel est au-dessus de la culture qu'il a reçue. Actuellement son intelligence ne semble pas atteinte. Il comprend nettement les questions qui lui sont posées et les conversations qui se tiennent autour de lui. S'il n’y répond pas, ainsi qu'il a eu

l'occasion de nous le dire maintes fois, c'est qu'il ne peut pas.

Bien plus le malade se rend compte de son état. Il s'en inquiète et en souffre.

Mémoire. — La mémoire est intacte. Le malade suit comme nous l’avons dit les événements qui se passent et se succèdent autour de lui et il en gardele souvenir. C'est ainsi qu'il se rappelle tous les détails de sa maladie et de son admission à l'hôpital, ainsi qu’il a pu nous le certifier dans la suite, le jour où il a causé facilement.

Raisonnement. — Le malade conserve intacte la faculté de grouper ses souvenirs, de les coordonner. De même, dans une conversation quoique les phrases soient dites péniblement, par bribes, elles cadrent entre elles, constituent un raisonnement logique. C’est ce que nous avons pu constater dès le début et qui a mis complètement hors de cause la vésanie à laquelle nous eussions pu penser tout d’abord.

Orientation et perception. — Le malade est parfaitement orienté dans le temps et dans l’espace. Il distingue nettement les formes et les contours, non sans certaines difficultés qui résultent d’un trouble de l'attention appartenant en propre au syndrome de l’aboulie et sur lequel nous reviendrons tout à l'heure. Il perçoit les couleurs, les tons et les nuances. IL reconnaît et distingue les personnes et les objets, et même certains détails dont il note la description lorsqu'on arrive à le faire causer.

Attention et association d'idées.— Les facultés d'attention, d'association d'idées, ‘chez notre malade, sont atteintes plus particulièrement, et ce sont ces troubles qui doivent nou retenir, car ce sont eux qui constituent les signes révélateurs de l’aboulie.

Le malade nous a fourni d'ailleurs lui-même des rensei-

gnements précieux, des descriptions cliniques particulièrement suggestives, des explications parfois ingénieuses, qui dénotent chez lui une certaine finesse d’auto-observation et dont nous donnons le détail à peu près textuel,

«Je fixe, dit-il, continuellement en imagination des fragments d'objets, des points noirs, des mots, sans que je puisse arriver à détacher mon esprit de ces représentations, faisant des efforts continuels pour l’en détacher. »

« Je cherche continuellement jour et nuit à me détacher de ma représentation sans y arriver, et c’est pour moi un effort d'esprit considérable », «Je n'arrive ‘jamais à mettre une idée en forme; il semble que ma représentation a des contours flous, elle n'est pas assez nette pour que je puisse l'en détacher. »

Brusquement au cours d’une conversation, il s'arrête, le regard fixe — « À quoi pensez-vous ? » — « Je me représente un triangle ! (Nous ne savons par quelle association cette image a pénétré dans son esprit). Je fixe les côtés, puis les angles de ce triangle, car je n'arrive pas à me représenter nettement les contours de mon image, suflisamment pour détourner mon attention. »

ÎL est intéressant de suivre l’évolution d’une représentation liée à une perception. Le malade dit lui-même que ses perceptions sont parfaites. « Me voyez-vous ? » — « Très bien ». À ce moment il a abaissé son regard, il semble fixer sur nous un point spécial. Il fait un effort pour reprendre sa conversation puis explique : « Je vous regarde d’un coup d'œil d'ensemble et fatalement, presque aussitôt, je regarde votre blouse, j'en fixe un pli, puis une partie de

ec pli, puis un point et je ne peux détacher mon regard de ce

Ur ES

point. Vous, dit-1l, vous sautez d’une représentation à une autre, moi je traîne sur une représentation et il faut une cause extérieure pour m'en retirer. » On l'interroge sur la nature des images qui fixent et immobilisent son attention : « Tout ce qui a une forme, dit-il,une représentation d’abord nette se dégrade et se divise progressivement dans mon esprit ; je finis toujours par voir des traits noirs et des lignes. »

En résumé toute image apportée dans sa conscience soit par le mécanisme de la perception, soit par celui de l’association des idées peut être le point de départ d’une obsession. Au cours d’une conversation, il veut dire : « Quand j'étais à Beaujon, le médecin me disait que le séjour de l'hôpital était mauvais pour moi. » Il commence : € Quand j'étais à Beaujon... » puis s'arrête l’espace d’une minute et continue ; « le mot de Beaujon m'avait fasciné, fixé, hypnotisé ; je ne pouvais pas me détacher de lui. »

Il ajoute cependant que si l’objet remue, pas de trouble, les objets mobiles changent de forme, passent d'eux-mêmes, etil n’est pas obligé de faire des efforts pour les chasser.

Le malade insiste sur la souffrance qui résulte de cette perpétuelle lutte intérieure « pour se détacher de lui-même » — «Quand je tâche de mettre l'objet en forme et que je le fixe pour m'ôter, j étouffe et ma tête se raidit toute; j'ai des tiraillements d'estomac et mes efforts sont tellement pénibles qu'il m'arrive de vomir. Quelquefois même, je me contracte avec tant de violence que ma respiration s'arrête et je suis libre de ce fait pendant quelques instants. »

Il dira plus tard qu'il a fourni un travail cérébral considé-

rable pendant toute cette période de sa maladie. Epuisé, il

lui arrivait de supplier son entourage alors qu’on le voyait trop absorbé, de venir le secouer, lui tourner la tête, l’arracher ainsi d'une représentation à laquelle il était englué, et l’aider à « sortir ».

Au début, quand les troubles étaient moins accentués et plus rares, il parvenait par un choix de combinaisons à se détacher spontanément de ses obsessions. Ainsi il avait comme règle de penser à tel objet ou à tel autre suivant la forme de sa représentation obsédante. S'il pensait à un objet carré, il lui suffisait de dire en raisonnant: un carré à quatre angles droits et sa représentation prenait une forme suflisante pour en éloigner le caractère obsédant. De même, le fait seul de fermer les yeux, mouvement relativement facile au début de sa crise, supprimait ou écartait les objets fixés, et l’obsession, même si elle continuait, avait un caractère moins absorbant. Finalement tous ces procédés primitivement eflicaces devenaient insuflisants ; ainsi les angles euxmêmes ou leur représentation devenaient points de départ d'obsessions.

Activité; Volonté. — C'est par cette obsession que le malade explique lui-même son négativisme apparent. (On croit autour de moi que je ne veux pas parler, que je refuse : de répondre, que je ne veux pas boire, c'est parce que je ne peux pas m'ôter de moi-même pour accomplir les actes les plus simples. » Nous lui demandons d'expliquer pourquoi il ne boit pas : « Vous avez cependant l'idée et le désir de boire ; pourquoi n’entraînent-ils pas l'acte ? » — « Oui, j'ai l'idée ; mais elle est trop vague ou trop rapide. Mes idécs ne

sont pas assez fortes, ne restent pas assez pour que je les

exécute. »

«L'image que je fixe constitue pour une image nouvelle introduite et qu'il s’agit d'exécuter un véritable diaphragme d'appareil photographique dont le rôle est de rétrécir le champ des rayons lumineux. »

L'image nouvelle est insuflisante parce qu'insuflisament éclairée.

À un moment donné il exécute le premier temps d’un mouvement comme de porter la main à son verre pour boire, il s'arrête brusquement et regarde fixement le verre : « L'idée est passée, alors je regarde l'objet. »

Quelquefois il donne une autre explication de ces troubles : « Mon idée est trop forte, elle empêche le mouvement.» Il ajoute qu’il comparerait sa volonté à un «ressort trop tendu qui ne pourrait plus se détendre ». Il lui suffit quelœuefois de respirer pour pouvoir achever le mouvement.

Il raconte un fait assez typique qui lui est survenu avant sa maladie actuelle : il était arrêté entre deux rails de chemin de fer, en fixant un arbre : «Je voulais m'ôter, je trépignais sur place, m'ôtant légèrement; je reviens sur mes pas. Enfin arrive le train: parce que je voulais m'ôter, je ne pouvais et je me serais fait écraser sans le sifflet du mécanicien dont le bruit m'a secoué suffisamment pour me faire partir. »

Il raconte également que depuis six mois, quoique assez bon musicien, il ne savait plus jouer du piano parce qu'il fixait les touches.

Une observation intéressante est celle qui consiste à le voir manger, au début de la période d'atténuation des troubles. Il prend sa fourchette péniblement, la traîne en quelque sorte sur son assiette, puis brusquement avale bouchée

sur bouchée, gloutonnement,. Si on a le malheur de lui adres-

-ser la parole à ce moment-là, il s'arrête, et ce n’est qu'après de pénibles efforts révélés par des contorsions des épaules et de la tête qu'il arrive à reprendre ses bouchées et toujours par saccades avec la même brusquerie. Quand il parle, même efforts. Il ne répond pas immédiatement et après une hésitation de durée variable, les mots partent comme par explosion, ou c'est un véritable flot de paroles. Au cours d’une conversation qui date déjà du déclin de sa maladie, il semble s’accrocher à un mot ; à ce moment il contracte son peaucier du cou et ses deltoïdes, tous signes qui traduisent l'effort puis la phrase commencée reprend normale.

À la même période décroissante, nous avons essayé de le faire lire. Il y arrive péniblement, lit une ligne tout entière, puis s'arrête ; il voit la ligne se prolonger indéfiniment, il pourrait continuer à lire si elle se prolongeait en effet. Mais il lui est d’abord impossible, puis extrêmement pénible de sauter d’une ligne à une autre.

En pleine période d’état de sa maladie, nous lui demandons s’il saurait écrire ; il répond que les lettres l'hypnotiseraient, nous arrivons à lui faire prendre une plume, il la pose sur le papier, cesse sa respiration puis jette violemment sa plume. « Impossible, dit-il, je fixe la plume. »

Emotivité ; relations avec l'activité volontaire. — L... aurait à se plaindre de la brutalité des infirmiers à la fois pour son compte et pour le compte de ses voisins malades (dont quelques-uns sont des vésaniques ou des agités) ; il en garde rancune et l'une des premières conversations correctes qu'il peut tenir est faite de son indignation et de sa colère, et c'est le récit des brutalités observées qui en four-

nit le thème.

Dequidt 1

Certaines personnes, parmi le personnel infirmier, lui inspirent plus de sympathie ; il raconte et montre qu'il lui est plus facile de manger lorsqu'il est aidé par elles. Egalement de causer lui est moins pénible lorsque c’est à une personne dont la vue lui procure quelque plaisir. Il dit pour expliquer ce phénomène que cette sympathie est pour lui un stimulant et une détente.

Un fait intéressant et qui a marqué une étape dans l'évolution de sa maladie est l'intervention d'une personne, autrefois amie intime, mise au courant de sa situation et qui est venue lui faire l’agréable surprise de venir le voir à l'hôpital. Ce malade, qui causait à peine et avec effort à son entonrage habituel, a tenu une conservation suivie à une allure presque normale. A partir de ce jour un progrès considérable s’est dessiné vers la guérison et l’effet thérapeutique de cette intervention a été des plus heureux (1).

Autres symptômes mentaux. — Nous avons interrogé le malade sur l'existence possibles de phobies ou de scrupules dont il aurait souffert antérieurement, nous ne l'avons pas constatée. Nous nous rappelons cependant à la fin d’une des premières conversations que nous avons eues avec lui cette parole : « Est-ce bien sûr que je vous ai causé ? » Nous n'avons pas réussi à dépister d’autres phénomènes de doute. Nous signalons encore sans essayer de le classer le fait sui-

vant. À titre de prodrome de sa maladie, le malade raconte

1. Comme autre fait prouvant l'intervention de l'émotion dans l’activité volontaire!signalons que le malade déjà malhabile à jouer du piano «parce qu'il fixait les touches » jouait très correctement en présence de personnes devant qui il aurait rougi d’avouer les troubles dont il commençait à souffrir.

— Di

que lorsqu'il modelait, il passait son ébauchoir dix fois à la même place, plus qu'il ne fallait. Il enlevait de la terre dix fois là où une fois suffisait ; son professeur lui faisait remarquer que c'était mal. :

I le savait bien, mais il était forcé de faire ainsi.

Signes fonctionnels. — Sensibilité subjective. — Le malade se plaint de tiraillements d’ectomac, de crampes gastriques avec phénomènes de constriction à la base du thorax,

Ces phénomènes présentent une intensité variable. Ils sont surtout marqués pendant la durée de l’obsesion, prenant là les caractères d’un véritable « angor » et contribuant à aug menter la souflrance du malade, ajoutant à son angoisse morale une douleur physique. L’angoisse dont se plaint le malade semble plutôt due à l'effort qu’il produit pour se détacher de son obsession que produit par cette obsession même. Il explique qu'il lui est extrêment pénible d’avoir l'esprit aussi longtemps tendu, et c’est cette tension, ce perpétuel effort accompagné d'angoisse dont le souvenir a toujours depuis causé chez lui un véritable effroi.

Il se plaint également d'une insomnie presque absolue rebelle à tout traitement.

Aucun trouble marqué de la sensibilité objective générale ou sensorielle. |

Motricité. — A l’état de repos, ses muscles sont inertes ou contracturés, suivant qu'il se raidit plus ou moins contre l'obsession. C’est l'explication qu’il donne pour expliquer que tantôt ses jambes sont flasques, tantôt contracturés en flexion. Mis debout, ses jambes semblent parésiées, on le pousse légèrement, il marche à peu près correctement, comme

si on avait eu besoin de le « mettre en train ». « Une fois

amorcé, son moteur fonctionne bien », «mais il fallait dépasser le point mort »: ce sont là autant d'expressions que nous empruntons au malade lui-même. Plus tard, marchant bien et spontanément, il lui arrivait de s’arrêter parce quil fixaït ses jambes ou un point quelconque du sol, ou bien arrivé auprès d’un mur il était incapable de se retourner, parce qu'il le fixait.

Réflexes.— Normaux, un peu forts. Leur recherche détermine presque constamment de la contracture généralisée.

Signes physiques. — En dehors de son aspect extérieur, et de sa maigreur, rien à signaler. L'examen de ses divers appareils ne révèle aucune lésion organique.

Evolution. — L'évolution de la maladie a été la marche progressive vers la guérison. Il-fixe moins et moins fréquemment ses représentations. Il est plus facile de le « sortir ». D'ailleurs le souci de quitter l'hôpital lui apparaît comme un stimulant ; il nous écrit qu'il veut absolument en sortir et qu’au besoin pour ce faire il s'enfuirait. Son départ était fixé pour le ro juillet lorsque profitant d’une surveillance moins active dans le service de M. le D: Brissaud où il avait été momentanément placé, il emprunte les vêtements de son voisin de lit et quitte l'hôpital sans être remarqué. Plus tard, il s'explique sur cette évasion et dit qu’il a trouvé dans la joie de redevenir libre toute l’activité nécessaire pour son escapade et qu'il était sûr de ne pas subir d'accroc.

Nous avons eu l’occasion de revoir souvent notre malade et de devenir son ami après sa sortie de l'hôpital. Il se remet au travail assez rapidement, s’occupant pour gagner sa vie de photographie artistique ; il semble parfaitement guéri et

apparaît comme normal dans la plupart des moments où on

Es ONE =

l'aperçoit. Toutefois, pendant très longtemps, il semblait par intermittences assez éloignées, fortement absorbé, le regard fixe. Un de mes amis à qui j'avais demandé son impression sur lui, sans lui avoir raconté son histoire, me répond que c'est un halluciné. Toutefois l'attitude que nous signalons ne rappelle que de très loin celle du temps de sa maladie, car à une simple interpellation il répond en général rapidement, et reprend une attitude normale.

D'ailleurs ces légers troubles eux-mêmes disparaissent. Il persiste seulement comme souvenirs de ses réactions motrices vis-à-vis de ses obsessions, des mouvements analogues à des ties, intermitttents comme eux, brusques dans leur apparition, et qui se décomposaient en un mouvement d'inclination latérale de la tête à droite avec élévation concomitante de l'épaule du même côté, mais ces mouvements persistent seulement quelques mois, et le malade reprend une allure normale. Au point de vue mental, le malade reste ce qu'il était avant sa crise, c'est-à-dire qu'il a toujours son esprit inventif amateur de grands projets, amoureux des discussions animées. La mère, se rappelant que c'est à la suite de ce surmenage que la maladie avait débuté, l’engage à quitter Paris. Nous apprenons qu'il s'ennuie terriblement en province, qu'il devient mélancolique ; ses lettres nous révèlent ses préoccupations légitimes d'ordre matériel et moral.

Rechute. — Peut-être est-ce le concours de ses préoccupations et de son ennui qui explique une rechute ou reprise de sa maladie actuellement en pleine évolution et dont les déiails nous parviennent encore par lettre.

Son état en effet semble analogue à celui d'il y a trois ans;

il nous suffira pour nous faire une opinion de relire quelques

fragments de lettres envoyées par sa mère : « Nous em-

ployons quelquefois une heure, deux heures, ou même plus

pour le sortir de cette espèce de léthargie où il est plongé: toute la journée et cela en Le tournant dans son lit, en lui tenant les yeux ouverts, ou avec des lotions froides et tout

ce que l’on peut imaginer ». Dans une autre lettre : Gil est

comme hypnotisé et pour le faire manger, on multiplie

tous les efforts, on emploie tout ce que l’on peut imaginer

pour le sortir de lui et s'emparer de sa volonté ; il n’a pas

l'ombre de volonté ; ou plutôt deux volontés quise contredi

sent ». Elle dit également que son attitude est impression-

nante et qu'elle fait peur aux personnes non prévenues. A

un autre endroit : « lorsqu'on a proposé de le faire entrer à

l'hôpital, il s'est mis en colère ; il dit qu’il se ferait mourir

plutôt ».

De même, dans une dernière lettre, reçue d’une amie de la famille qui l’a soigné récemment, nous lisons : « Il est toujours sous le coup de cette torpeur cataleptique, mais la raison est intacte ; il raisonne très juste quand il est réveillé ». Un peu plus loin : & Il réfléchit trop... Je suis certaine qu'on arrivera à le tirer de cette triste situation car son intel-

ligence n’est pas atteinte ;iln’y a certainement pas de folie ».

Pronostic. — Quelle sera l’évolution ultérieure de l’état de notre malade ? Actuellement, ainsi que nous venons de le voir, notre malade traverse une crise aiguë d’aboulie. À nous rappeler celle à laquelle nous avons assisté, il semble que le malade doive

encore guérir, Il est possible qu'il puisse se res-

saisir d’une façon définitive et aboutir à la guérison complète ; toutefois, bien que mal connue,

l’aboulie semble un syndrome lié à un trouble profond de l'économie morale de l'individu. Il y a, si nous pouvons dire, une atteinte à l’individualité de l'être et cette perturbation morale n’est pas, ainsi que l’a démontré l'étude clinique du malade, sans avoir un retentissement profond sur l'organisme physique. Nous voulons dire que le malade est atteint, par conséquent, dans ses moyens de défense et qu'ainsi il est à la merci d’une complication qui grave chez certains pourrait lui être fatale. En dehors

de ces complications (maladies infectieuses, tuber-

culose pulmonaire), l’état aboulique lui-même, par sa persistance même, peut amener lentement, progressivement, un élat cacheclique analogue à celui que l’on observe dans certaines formes d’aliénation mentale, de neurasthénie, dans lesquelles le malade succombe, en dépit de tous les soins, à un véritable épuisement nerveux.

Il semble cependant que Laboalie* soit d'autant plus facile à guérir qu’elle est prise à son stade tout à fait initial. En ce qui concerne notre malade, nous pensons que c’est tout à l’origine, dès Îles premiers mois de 1905, alors qu'il ne manifestait que des symp-

tômes vagues, simulant plus c& moins la neurasthé-

nie, accompagnés d'un véritable signe révélateur : la rêverie exlatique, qu'un traitement bien conduit eut été efficace. On conçoit ainsi l'utilité d’un dia

gnostic précoce.

Page 1