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À propos d'un cheval

Vous consentez, mon ami, à ce que j'inscrive votre nom sur la première page de mon opuscule. Je voudrais, en vérité, que ce nouveau-né fût plus digne de son parrain. Quelle réponse ferez-vous à ceux qui vous demanderont compte de cet excès de complaisance? Je prévois que, cherchant des raisons, vous n'en trouverez pas de meilleure que d'alléguer l'étroite amitié qui nous lie. Cette raison est bonne, et, quant à moi, je m'en contente. Donnez-la tant qu'il vous plaira, vous n'avez pas à craindre que je vous démente.

Victoh Cherbuliez.

Il était revenu d'Athènes depuis peu, et

nous aimions à l'entendre causer de son voyage. Un soir que nous prenions le thé chez lui, il nous entretint longuement des modernes Hellènes, de leurs qualités, de leurs vertus, de leurs défauts, et de ce rêve obstiné d'un nouvel empire de Byzance, dont ne les peuvent guérir ni les notes diplomatiques, ni les enseignements de l'histoire.

— Notez, — disait-il, — que par une étrange contradiction, ces Grecs, amoureux de Byzance, ne laissent pas pour cela de chômer encore les fêtes de Miltiade et de Thrasybule. Ne vous avisez pas

de contester qu'ils descendent en ligne droite des héros de Marathon, vous vous mettriez sur les bras de méchantes affaires ; vraiment ils n'entendent pas raillerie sur ce point. J'en ai même connu qui ne doutaient pas d'avoir payé de leur personne à Salamine ; tels autres qu'on pourrait nommer se flattent de ne s'être point épargnés à Platée, et j'imagine qu'en s'en donnant la peine, on découvrirait quelque part en Morée le glorieux inconnu qui tua de sa main Mardonius.

— Je connais, — lui dit l'un de nous, — un pays qui n'est pas la Grèce et où chaque année, dans les fêtes nationales, une demi-douzaine d'orateurs de cantine se disputent la gloire d'immoler, sous les traits vengeurs de leur éloquence, un certain Gessler dont vous avez peut-être ouï parler.

— Fort bien, — reprit-il ; — mais chez nos Athéniens, l'inconséquence est grande de prendre à leur compte les exploits de la Grèce républicaine et de s'ingénier en même temps à célébrer les mérites de ces empereurs de Byzance sous le sceptre tutélaire desquels fleurirent, comme vous savez, la religion, les arts, la civilisation et la liberté; car aujourd'hui il n'y va pour eux de rien moins que

de réhabiliter le Bas-Empire, en attendant de le restaurer. L'Angleterre se fâche de ces rêveries, la Russie s'en divertit, assurée qu'elle est de n'y rien perdre, et nous autres Philhellènes, il nous vient quelque scrupule au sujet de cette fantaisie bizarre d'associer ainsi dans un même culte Miltiade et Constantin Porphyrogénète, Epaminondas et Michel l'Ivrogne, les cochers verts et les vainqueurs d'Olympie, l'oracle de Delphes et les couvents du mont Athos, et, pour tout dire, Platon et la Panagia. ..

— Mais après tout, — ajouta-t-il, — si vous le voulez savoir, les plus grands originaux que j'aie vus à Athènes n'étaient pas des Athéniens. Vous vous rappelez peut-être cet abbé espagnol qui passa par Genève, il y a quelque dix ans, se rendant d'Italie en France, ce grave et taciturne personnage dont nous ne pûmes rien tirer, hormis quelques sentences débitées d'une voix brève et d'un ton décisif. . .

— Je le vois d'ici, — lui dis-je, — un air moitié sauvage et moitié timide, un maintien roide, des manières un peu gauches où se marquait un singulier mélange d'humilité et d'orgueil, et avec

cela de grands yeux flamboyants dont s'échappaient par moments des regards si terribles, que tout d'une voix nous déclarâmes qu'il y avait du cagot et du grand inquisiteur dans son fait.

— J'ai eu depuis lors sujet de m'en dédire, — reprit-il : — mais, quoi qu'il en soit, poussé par son humeur inquiète, ce morose abbé voyagea longtemps par tous pays, furetant dans les musées et dans les bibliothèques, bizarre dans ses habitudes, ne liant société avec âme qui vive, jusqu'à ce qu'il arriva à Paris, où sa bonne étoile lui ayant fait rencontrer la marquise de F..., elle réussit à l'apprivoiser et l'attacha à sa personne en qualité d'aumônier. Je n'étais que depuis trois jours à Athènes quand, à ma grande surprise, je me trouvai nez à nez avec notre homme, dans l'un des carrefours de la rue d'Hermès; il me reconnut, ht d'abord quelques pas pour m'éviter. puis se ravisant, vint à moi, me salua avec une politesse compassée dont les cérémonies sentaient l'étude, et. après m'avoir conté en deux mots le changement qui s'était fait dans sa vie et ses récents voyages dans le Midi en compagnie de la marquise, il me proposa de me présenter à elle, ce qui de sa

part nrétonna et me donna lien de penser que ses mœurs s'étaient humanisées.

— Je le crois de bon cœur, — interrompis-je ; — mais qu'avons-nous affaire de cette marquise et de son abbé? De qui revient d'Athènes, l'Acropole, le Parthénon, Phidias sont l'ordinaire entretien, et, en me rendant ici, c'est de marbres et de colonnes que je m'apprêtais à vous entendre parler.

— Qu'à cela ne tienne! — répondit-il en souriant, — Je vous prends au mot. Vraiment j'avais la générosité de vous épargner, mais, de l'humeur dont je vous vois, ce serait niaiserie, et puisque les marbres ont le bonheur de vous plaire, que diriez-vous si je vous récitais tout d'une haleine quatre grands discours qui furent prononcés, moi présent, en l'honneur d'un des innombrables chevaux dont Phidias décora la frise du Parthénon ? Quatre discours! songez-y bien. J'ai pu résister à cette épreuve, robuste comme vous me voyez; mais vous, chétif, de petite santé... Non, ce serait une pitié, je vous ferai grâce ; aussi bien ces discours les ai-je oubliés depuis longtemps.

— Socrate, — lui répondis-je, empruntant les

paroles de Phèdre, — si je ne connais pas Socrate , je ne me connais pas moi-même ; il mourait d'envie de parler, mais il aimait à se faire prier.

Il se mit à rire.

— A vos risques et périls, — me dit-il. — Mais, selon le mot du poëte, ab Jove principium, et pour remonter à la cause première de cette aventure, il faut que vous retourniez avec moi auprès de la marquise, de cette belle veuve dont Fabbé m'avait vanté le mérite et la sagesse , et chez laquelle m'étant présenté le lendemain, je fus introduit dans un grand salon qui offrait un aspect étrange. Les tables, les étagères, les fauteuils, les sophas étaient surchargés de livres de tout format, traînant pêle-mêle avec des albums, des liasses de vieux papiers, des cartons, des estampes, des portefeuilles remplis de dessins d'après l'antique au trait, à la plume, au lavis, à la sanguine. Au milieu de cette chambre en désordre, la marquise, assise devant un guéridon, crayonnait de mémoire des chapitaux ioniques ; à côté d'elle, un adolescent d'une vingtaine d'années travaillait à un tableau de chevalet. Un peu plus loin, perché sur

un tabouret de velours, un petit homme à la tête enfoncée dans les épaules, au nez crochu, à l'air futé, lisait à haute voix dans un gros livre allemand où il était question, autant que je le pus croire, de la quintessence de l'art, de l'absolu et de mille autres sujets que les honnêtes gens n'entendent point. Derrière lui se tenait l'abbé, assis sur le bord d'une chaise, le corps roide et les mains allongées sur ses genoux, à la fa^on d'une divinité égyptienne. De l'autre côté de la chambre, dans l'embrasure d'une fenêtre et à moitié dissimulé par un rideau, un gros homme court, dont l'humeur joviale paraissait sur sa figure, se balançait nonchalamment dans une berceuse en tenant à la main un petit volume qu'apparemment il lisait en cachette, car, en me voyant entrer, il se hâta de le cacher sous un des pans de son habit. Enfin, dans le fond de cette vaste pièce, un personnage de haute taille, aux cheveux grisonnants, sommeillait paisiblement, enfoncé dans une bergère, tandis qu'à ses pieds un joli bichon grignotait de ses dents pointues une estampe tombée à terre.

Dès que j'eus paru, l'abbé se leva de son siège et me présent.) à la marquise avec une gravité em-

pesée, me donnant pour un archéologue consommé, pour un maître sire en matière de beauxarts... que sais-je encore? C'était une chose à voir que ce méchant sournois me décernant ainsi des éloges ampoulés qui me convenaient comme une couronne de roses sur la tête d'un âne...

— Un âne! — interrompis-je ; — votre humilité est excessive ; tout le monde sait que vous êtes un homme fort instruit. . .

Il me répondit :

— Jo ne vous ferai pas le chagrin de vous contredire ; je suis bachelier, j'en conviens, je possède mon Lhomond et le Jardin des racines grecques ; je ne manque pas de lecture : je goûte les poètes, quand je suis de loisir ; j'aime les arts, j'en jouis tout comme un autre, et la première fois (pie je montai à l'Acropole, je demeurai ébloui. confondu, reconnaissant dans ce qui s'offrait à mes regards une perfection qui n'a jamais été égalée et que ne saurait rêver l'imagination la plus hardie. Mais d'en trouver le pourquoi, de raisonner sur les causes et les effets, d'analyser savamment mon plaisir, point de nouvelles! Et voilà justement ce que font tous les jours de leur vie les ar-

ehéologues consommés, les maîtres sires, comme dit l'autre. . . Enfin, que voulez-vous? Quand l'abbé eut dépêché son compliment, la marquise (il n'est pas à craindre que je l'oublie), après m' avoir fait une légère inclination de tête, me dit brusquement et sans préambule :

— A quelle époque, pensez-vous, Monsieur, qu'on se soit avisé d'orner d'entrelacs la base des colonnes ioniques et de terminer le fût par un collier?

Je demeurai bouche béante, et ma figure devait être fort ridicule, car la marquise partit d'un grand éclat de rire de petite fille, après quoi, se tournant vers le dormeur :

— Milord. mon cher oncle! — s'écria-t-elle, — réveillez-vous, voici une visite dont vous ferez votre profit.

Puis elle recommença à tracer ses volutes, ses ores, ses palmettes, ses gorgerins, ses entrelacs et ses colliers, sans paraître se soucier autrement de ma présence ; de son côté, le petit homme à la mine futée reprit sa lecture où il l'avait laissée, tandis que votre serviteur, assez interdit, ne sachant que penser de cette singulière réception.

maugréait à part soi contre l'abbé, qui s'était remis paisiblement à sa place et dans sa posture de déesse Pacht.

Heureusement lord F. . . , en m'apercevant, avait tressailli de joie comme une araignée qui sent une mouche s'engager dans sa toile, et il s'élança en bondissant sur la proie que lui envoyait la Providence. Il me fit asseoir auprès de lui et se mit à m'entretenir à voix basse. Quand d'aventure les Anglais sont expansifs et liants, ils ne le sont pas à demi. Au bout d'un quart d'heure, nous étions bons amis, milord et moi. Si je ne me connais guère en entrelacs, je possède en revanche, au dire de chacun, une figure qui commande la confiance, et milord, heureux de trouver quelqu'un à qui s'ouvrir de ses petits chagrins, m'expliqua d'un air épanoui qu'il était l'homme le plus malheureux du monde.

— Au milieu des cinq personnes que vous voyez ici, — me disait-il, — je me sens plus isolé que Robinson Crusoë dans son île. Car quel commerce, je vous prie, quel échange de paroles peut avoir un homme raisonnable avec des écervelés dont les chimères n'ont pas môme le mérite d'être

amusantes? Jusqu'au bichon, il n'est céans personne qui n'ait la tête un peu malade. Ma belle nièce eut toujours un penchant marqué à 1" enthousiasme; il n'y parut que trop pendant le séjour que nous fîmes en Italie , où Raphaël et le Titien exercèrent de terribles ravages dans son cœur. Mais aussitôt arrivés à Athènes, ce fut vraiment bien autre chose. Il n'est plus question maintenant que de Phidias et de cet autre qui bâtit le Parthénon. L'antique ! l'antique ! voilà le thème de toutes les conversations. Hors de l'antique, point de salut! On en disserte à perte d'haleine, on en raisonne, on en déraisonne, on s'extasie, on tombe en syncope, c'est une fièvre, c'est un délire, à ce point que j'ai vu la marquise baiser sur les deux yeux une grande vilaine chouette de marbre qui se voit sur l'Acropole, comme en son temps de dévotion elle eût fait un agnus ou un scapulaire ; et dans les moments où l'on consent à oublier un peu les bas-reliefs, les frises et les colonnades, on étudie la grammaire grecque, on s'en va lire Platon à l'Académie, Démosthènes au Piryx, et, par conclusion, me voilà menacé d'être confiné à perpétuité dans cette méchante petite ville, où je se-

che d'ennui. Mon cher Monsieur, soyez convaincu que le plus grand malheur dans ce monde est d*être le chaperon d'une charmante femme qui a le cerveau fêlé. Voua me direz peut-être : A quoi tient que vous ne la laissiez ici avec ses chouettes et - s chapiteaux et que vous ne retourniez manger du plum-pudding à Londres? Voilà. Monsieur, ce que je me dis vingt fois le jour, et vingt fois le jour je me réponds : Mflord, von- avez la sottise (Tanner trop votre nièce et vous ne sauriez vous sser d'elle un jour durant.

En ce moment le lecteur faisait une pause, et comme milord avait insensiblement élevé la voix, la marquise entendit ces derniers mots et s'écria en retournant la tête :

— Mon cher oncle, il ne suîtit pas de dire que vous m'adorez. D fallait ajouter que je suis pour vous une habitude de trente années, et je vous en connais de moins longues auxquelles je vous défie de renoncer.

Puis, faisant un signe au petit homme :

— Monsieur le chevalier. — lui dit elle. — continuez votre lecture. Milord s'est mis en de-

voir de célébrer mes mérites et je veux lui donner le temps d'achever mon panégyrique.

— Voyez ce que peut la fureur de l'antique ! — reprit lord A .. en se rapprochant de moi. — La marquise vient de se vieillir de deux ans. Venez dire après cela qu'à étudier Platon une femme ne profite guère! Mais, avec tout son génie, ce Platon en aurait été pour ses peines, si elle n'eût trouvé ici deux manières de hiérophantes les plus propres du monde à l'entretenir dans sa folie. Monsieur le chevalier est un hobereau polonais, attaché à la légation russe d'Athènes ; son principal mérite est de chevaucher à la grecque, montant à crû et sans étriers un cheval non ferré ; c'est à cette noble entreprise qu'il consacre son génie et ses loisirs; avec cela beau parleur, grand discoureur, plein d'afféterie et de grimaces; encore lui passerais-je tous ses travers s'il n'avait un peu trop de pente à vous manger dans la main. Quant au petit Vénitien, — ajouta-t-il en me montrant du doigt le jeune peintre qui, nous tournant le dos, la tête penchée sur son chevalet, ne nous laissait voir de sa personne qu'un cou blanc comme la neige, ombragé de magnifiques cheveux dorés, — pour ce

garçonnet, — dit milord, — il est positivement lunatique, et je l'ai vu tomber du haut mal devant un morceau de bas-relief long de six pouces qui fut déterré l'autre jour à l'Acropole. Mais je suis trop raisonnable pour lui en vouloir et ne me fâche point de ses convulsions ; c'est son droit, c'est son métier, étant artiste de profession et ce, diton, de grand talent ; au demeurant gentil compagnon, naïf et doux, extravagant de bonne foi; je soupçonne qu'après le Parthénon, ce qui le ravit le plus dans l'univers, c'est ce qu'on en voit dans les beaux yeux de la marquise. Vraiment ce petit bonhomme m'amuserait, n'était la déplorable influence que son enthousiasme ingénu, soutenu des grimaces du chevalier, exerce sur notre jolie tête à l'évent. Trois cerveaux brûlés qui font assaut d'extravagance... le cas est grave, et si vous y savez un remède, vous me ferez plaisir de me l'enseigner. J'avais espéré trouver du secours dans monsieur l'abbé. Serviteur! L'abbé est un méchant égoïste et, qui pis est, un sournois dont il est malaisé de démêler la pensée. Comme la marquise fait grand état de son mérite et que ses moindres décisions passent ici pour des oracles, je l'avais

conjuré de représenter à nos fous que leur grande passion pour l'antique n'était pas d'une âme bien chrétienne. . . M'honorent de l'un de ses gracieux sourires d'ours apprivoisé, il me répondit qu'il y penserait, qu'il choisirait son moment... Jusqu'aujourd'hui il n'a dit mot ; aussi je commence à le soupçonner de connivence, d'accord secret, de sourdes intelligences avec l'ennemi, et, franchement,

J'aime encore mieux un t'uu qui dit tout ce qu'il pense Que ces gens rembrunis, obstinés au silence, Ou qui ne disent rien qui ne soit compassé.

Dans ma détresse, j'ai recouru aussi au médecin particulier de la marquise, ce gros homme qui fait je ne sais quoi là-bas près de la fenêtre. Il m'a répondu par une gambade. Autre égoïste que celui-là, se moquant de tout hors de ses aises. Je lui rends la justice de croire que l'antique l'ennuie autant que moi, mais il n'a garde d'en rien marquer, entre avec empressement dans tous les sentiments de la marquise, de sa vie ne la contrarie sur rien. Il se croit un grand sage, pour avoir adopté le système du bonheur économique. Un

bon lit de plume et dormir dix heures, voilà le point, le reste est néant. Au reste, il ne faut désespérer de rien , et peut-être prendra-t-il , lui aussi, la funeste manie des colonnes et la maladie des bas-reliefs. Cela se gagne, Monsieur; voyez plutôt ce sot bichon, accroupi devant une estampe, de quel ah- béat il la contemple ! . . . Pour me venger, — ajouta-t-il, — et décharger ma bile, je m'en vais produire ce que ma nièce appelle une dissonnance dans la vie.

Et allongeant le bras vers le bichon, il lui donna une vigoureuse chiquenaude sur 1* oreille droite. Le pauvre animal poussa un cri perçant; la marquise fit un geste d'effroi, le petit Vénitien éprouva un tressaillement nerveux et laissa échapper sa brosse, le chevalier pensa tomber de son perchoir, l'abbé bondit sur sa chaise, et il n'y eut pas jusqu'au docteur qui ne s" agitât derrière son rideau.

— Méchant Ugly! — s'écria bravement milord, — osez-vous bien troubler par vos hurlements les divins concerts du paradis? Mais, marquise, il lui faut pardonner ; soyez sûre que c'était un cri d'admiration. Vraiment cet animal vous fait le plus grand honneur; encore une ou deux leçons, et

vous le verrez renchérir sur les pâmoisons de monsieur le chevalier.

En ce moment la porte du salon s'ouvrit et un homme encore jeune, de très-bonne mine, s'approchant de la marquise, se pencha vers elle pour lui parler à voix basse. La marquise se replongea dans ses volutes sans répondre que par monosyllabes au nouvel arrivant. Il parut en concevoir de l'humeur, et, après avoir attendu vainement qu'on daignât payer à sa personne le tribut d'attention qui lui était dû, il jeta un regard de travers sur le petit Vénitien et sur le chevalier, et sortit brusquement de la chambre, dont il referma la porte à grand bruit.

— Le pauvre homme ! — me dit mélancoliquement milord ; — il est encore plus malheureux que moi.

Et se mettant à rêver, il resta immobile et silencieux, jusqu'à ce qu'un domestique rouvrit la porte pour crier : Madame la marquise, les chevaux sont prêts.

En un clin d'œil tout le monde fut sur pied. La marquise sortit quelques instants et reparut vêtue de son amazone et coiffée d'un chapeau à plumes

qui lui allait à ravir. S'avanyant vers moi , elle me proposa d'uu air gracieux de prendre ma part aux divertissements cl une promenade à cheval en plein midi, au mois d'août, sous le ciel bridant de l'Attique. Je la priai de m'excuser et alléguai une affaire qui m'appelait chez moi.

— On n'a point d'affaires à Athènes, — me répondit-elle d'un ton impérieux. — Mais si vous n'êtes pas cavalier, dites-le franchement. Vous êtes ici sur terre libre ; chacun fait ce qui lui plait, moi la première. Toutefois, j'exige que vous nous restiez cà dîner, et pendant notre absence milord vous tiendra compagnie. C'est un honneur qu'il ne céderait volontiers à personne.

— Assurément, Madame, — dit lord A..., — car, par le temps qui court et sur cette terre libre que nous habitons, c'est un événement rare que la rencontre d'un homme de bon sens. Mais j'ai juré de ne jamais vous laisser chevaucher sans moi, vous profiteriez de l'occasion pour vous rompre le cou.

— En ce cas, — dit-elle, — c'est l'abbé qui vous relèvera de sentinelle. Monsieur l'abbé, vous me répondez de votre prisonnier. Sous aucun pré-

texte vous ne le laisserez s'évader. Car j'ai été peu aimable ce matiu, et je tiens à lui prouver à mon retour qu'en dépit de mes chouettes, je suis une femme aussi supportable que telle et telle qui ne lisent pas Platon.

Là-dessus elle sortit et descendit l'escalier rapidement, suivie de sa nombreuse escorte. Je me mis à la fenêtre pour les voir partir. Milord m'avait dit vrai, on amena au chevalier un cheval sans selle et sans étriers, embouché d'un mors qui, selon l'usage des anciens , n'avait point de branches, les rênes partant des deux coins de la bouche recouverts par des bossettes, et j'admirai comme le petit homme s'enleva lestement de la main gauche et enfourcha d'un saut sa monture, tandis qu'à grand'peine deux domestiques réussissaient à hisser le docteur sur la sienne. Quand tout le monde fut en selle, la marquise piqua des deux et milord s'élança à ses côtés, suivi de près par le chevalier et le Vénitien, et d'un peu plus loin par le gros docteur qui , se sentant en danger d'être distancé, enfonçait ses éperons dans le ventre de son cheval, et à chaque temps de galop rebondissait lourdement sur ses arçons.

Quand la cavalcade eut disparu dans un tourbillon de poussière sur la route de Cephissia, je quittai la fenêtre et me rapprochai de l'abbé, à qui avait été commis le soin de me divertir. A vrai dire, il ne semblait pas d'humeur à y preudre grand'peine. Assis en face l'un de l'autre, nous demeurâmes quelque temps sans rien dire, jusqu'à ce que, faisant un effort :

— Vous devez être satisfait, — me dit-il, — de l'accueil que vous a fait la marquise.

— Je vous suis obligé de me le dire. — répondisse ; — franchement, je ne m'en doutais pas.

— Vraiment oui, — reprit-il. — La marquise n'a pas accoutumé d'être d'un abord si facile. Mais il est sage d'essuyer de bonne grâce les inégalités de son humeur; car c'est une personne fort bonne à connaître, une intelligence supérieure, beaucoup de talents, dessinant bien, bonne musicienne, l'esprit très-orné, beaucoup de savoir et de goût, et, ce qui vaut mieux encore, obligeante, serviable. amie sûre, dévouée et de bon conseil.

Il me fit ce portrait de sa patronne du ton d'un cornac démontrant pour la millième fois son tigre roval.

— La marquise a-t-elle beaucoup voyagé? — lui demandai-je.

— Elle ne setait guère éloignée de Paris jusqu'à notre départ pour l'Italie. Bien que sa mère fût Anglaise, elle n'a jamais visité l'Angleterre ; si elle y allait un jour, ce serait en l'honneur des marbres grecs du Musée britannique; mais je doute qu'elle puisse s'y décider; il lui répugne d'aller voir ces pauvres antiques grelottant dans le brouillard de Londres.

— Son veuvage a-t-il déjà duré longtemps?

— A peu près quatre ans.

— Et elle ne songe pas à se remarier?

— C'est selon, — me répondit-il, et tirant de sa poche un petit carnet qu'il me montra de loin sans me permettre d'y toucher, il me dit gravement :

— Voici un petit registre en partie double que je tiens par son ordre; dans la colonne de gauche j'inscris à l'encre rouge les raisons qu'elle a de ne se pas remarier, et à l'encre noire, dans la colonne de droite, les motifs qu'elle a de ne point rester veuve. Il y a six mois, nous en étions à trente contre trente ; depuis peu notre colonne de gauche

s'est enrichie de deux raisons rouges ; que la majorité vienne à se déplacer, et ce jour-là nous nous préparerons à convoler.

— Et le choix du mari possible est-il déjà fait?

— Attendez, — me dit-il, en tirant de sa poche un second carnet ; — voici un autre registre, qu'on pourrait appeler notre cahier des charges; c'est la liste des conditions à remplir pour mériter notre main. Il en est quinze jusqu'à présent, et je connais quelqu'un qui en remplit treize. La quinzième portait, il y a un an, qu'il fallait s'engager à vivre à Florence ; trois mois plus lard, nous avons remplacé Florence par Venise, et plus récemment encore par Athènes.

Puis, remettant en poche les deux carnets, il répéta l'éloge de la marquise exactement dans les mêmes termes qu'il avait fait la première fois : « C'est une personne fort bonne à connaître ; une intelligence supérieure, beaucoup de talents... » Vous savez le reste; mais vous imagineriez difficilement le ton sérieux du personnage en récitant ainsi sa leçon.

— Monsieur l'abbé, — lui dis-je, — comment appelez-vous ce quadragénaire de bonne mine qui

a fait ici une si courte apparition et nous a quittés d'un air si contrarié?

— C'est un gentilhomme français, le comte de B..., — me répondit-il.

— Le comte de B..., — repartis-je, — ne serait-il point le prétendant qui remplit treize des conditions du cahier des charges ?

— Vous devenez indiscret, — me dit-il en souriant du bout des lèvres. — Puis il ajouta : — Si ma conversation vous ennuie, ne me forcez pas à parler. La marquise vous l'a dit, vous êtes ici dans l'abbaye de Thélème. On lit sur notre porte : Fay ce que vouldras. Si vous aimez la lecture, prenez un livre, pendant que je repasserai un chapitre de mon bréviaire.

— Vous dites bien, — lui répondis-je. — On trouve ici comme à Thélème dame de haalt paraige, fleur de beaulté, à céleste visaige, — et ces aimables seigneurs tant noblement apprins qu'il n'estait entre eulx celluy ne celle qui ne sceust lire, escripre, parler de cinq à six languaiges, et en iceulx composer, tant en carme qu'en oraison solue ; — toutefois, s'il m'en souvient, de Thélème les matagots étaient exclus, tandis qu'ici la folie me parait assez en honneur.

Mais il ne m'entendait plus, plongé qu'il était dans son bréviaire, et je me vis forcé de me conformer à son conseil et de me mettre en quête d'un livre. Je ne me souciais dans ce moment ni de la grammaire grecque de Kruger, ni même de Platon ou de Thucydide. Heureusement j'avisai dans un coin le petit volume que tenait en main le docteur à mon arrivée, et qu'en partant pour la promenade il avait laissé sur un guéridon. Je m'en emparai. C'étaient les contes d'Hamilton, plus goûtés, paraissait-il, de cet honnête épicurien que les gros livres allemands sur la quintessence de l'art Je me mis à relire les Quatre Facardins, et j'en étais à l'endroit où lebeau pèlerin prenant la parole : Bel étranger, dit-il, sivous entendez la langue que je parle, je vous prie de m' enseigner où je pourrai trouver une femme, — quand la marquise reparut, accompagnée de ses servants. En dépit du soleil et de la poussière, elle était pimpante et fraîche comme une rose. Après m'avoir salué gracieusement, ellt nous quitta pour aller vaquer à sa toilette, et au bout d'une demi-heure on se mit à table. Le dîner se passa bien. La marquise devisa fort sensément des choses de la vie , milord mangea beaucoup plus qu'il ne

SI parla, le docteur nous égaya par ses lazzis assaisonnés d'un sel qui, à vrai dire, n'était pas attique, le chevalier disserta avec chaleur, Nanni (c'est ainsi que se nommait le jeune Vénitien) causa discrètement ; il avait une voix argentine qui remuait le cœur, et ses moindres propos respiraient la douce candeur de son âme; quant à l'homme au bréviaire, il était taciturne selon sa coutume, et le peu qu'il disait ne respirait point la candeur, mais la gravité étudiée du plus mystérieux de tous les abbés. Après dîner nous fîmes une promenade au jardin de la reine, et au retour nous trouvâmes le comte de B... qui nous attendait. La marquise lui fit un accueil glacé, et il affecta de ne pas s'en apercevoir. On se mit à parler de la sculpture polychrome, et le comte soutint que le mariage de l'or et de l'ivoire dans les statues colossales des anciens était un trait de barbarie et que la Minerve chryséléphantine du Parthénon n'avait pu être qu'un monstre. Je ne sais s'il était de bonne foi , mais il persiflait avec grâce l'enthousiasme de la marquise et de ses amis. Le chevalier finit par s'échauffer, ses emportements ne firent qu'animer la verve railleuse du comte, et la

marquise, impatientée de ses profanes brocards, se leva en colère et pria Nanni de se mettre au piano avec elle, ce qui parut déplaire si fort à l'aimable railleur qu'il prit son chapeau et sortit. Les deux exécutants jouèrent avec une admirable expression la seconde symphonie de Beethoven t dont l'adagio est un chef-d'œuvre. Lord A... s'endormit profondément ; l'abbé se tenait dans une parfaite immobilité, et je crus un moment qu'il dormait aussi, car il avait les yeux fermés. Mais, après les derniers accords du finale, il les rouvrit, et je m'aperçus qu'ils étaient pleins de larmes. Avait-il les yeux tendres, ou bien la musique le faisait-elle pleurer? Question délicate que je ne me sentis pas en état de résoudre.

A dater de ce jour, je partageai mon temps de manière à en donner beaucoup à la marquise. La douce folie qui régnait à l'abbaye de Thélème ne me déplaisait point et je n'écoutais pas sans plaisir les divagations des Thélémites sur l'art et la philosophie. Le chevalier lui-même trouvait grâce à mes yeux. Au fond, ses propos étaient sensés, il n'y avait d'exagération que dans ses gestes. Quand il lisait Platon, il était sujet à des clignements

d'yeux mystiques, il avait des larmes dans la voix, se rengorgeait comme une colombe amoureuse, roucoulait, renversait la tête, minaudait, grimaçait. Ses commentaires étaient d'un homme instruit, on regrettait seulement qu'ils fussent débités d un ton emphatique, avec des démonstrations outrées et dans un style plein d'évanouissements. Pour Nanni, il n'affectait rien ; c'était une âme très-sérieuse et très-naïve, en qui l'amour de l'art était devenu une religion, âme limpide et transparente comme un diamant de la plus belle eau. Doué d'un sens exquis du beau, d'une délicatesse de sensitive et d'un caractère aimant et passionné dans tous ses attachements , une sorte de pudeur innée empêchait de se répandre ce cœur incapable de se refuser ; aussi ce jeune enthousiaste était sans cesse occupé à se contenir et disait toujours beaucoup moins qu'il ne sentait , tout au contraire du chevalier, qui le traitait en enfant. De tout temps, on le sait, ce fut l'ordinaire des grains de rassade bien sertis de dédaigner les cabochons.

Je vous l'ai déjà dit , je me flatte de savourer aussi bien qu'un autre les jouissances suprêmes que donnent les arts, mais je n'y suis pas égale-

ment porté à toutes les heures du jour, et ma faculté admirative est soumise à la loi des intermittences. Après que la vue du beau m'a enlevé à moi-même, mon âme éprouve le besoin de rentrer chez elle, de faire le tour de son petit ménage, de vaquer à ses petites affaires, de demander un oubli momentané des choses célestes à d* honnêtes dissipations ou à d'innocentes questions de pot-aufeu. Aussi j'enviais à nos Thélémites leur don de jouir et de sentir sans se lasser, ce génie contemplatif qui jamais ne se donne de relâche, jamais ne sent le besoin de chômer; mais à ne vous pas mentir, tout en les enviant, j'appréhendais pour eux quelque fâcheuse métamorphose, me rappelant ce que rapportait Socrate au sujet de ces hommes qui, lors de la naissance des Muses, transportés de plaisir et ne songeant plus qu'à chanter, oublièrent de manger et de boire. Ces fanatiques, s'il en faut croire le fils de Phénarète, moururent sans s'en apercevoir, et c'est d'eux que naquirent les cigales, lesquelles ayant reçu des Muses le don de chanter éternellement en vivant de rosée, conversent à F envi sur les choses divines dans l'épaisseur des ramées et se moquent sans pitié

« des esclaves et des brebis s' endormant sur l'heure de midi autour de la fontaine. »

Toutefois la marquise ne se moquait point de moi. Elle me savait même gré du plaisir que milord trouvait dans ma société. J'écoutais patiemment les doléances de cet excellent homme, et je m'appliquais à le consoler. A vrai dire, il m'en voulait un peu de ce que je ne m'ennuyais pas à Thélème ; il s'étonnait plus encore que la Grèce ne me parût point un insupportable séjour; mais j'étais loin de lui donner raison là-dessus. Athènes me semblait une ville fort agréable, et je connaissais bon nombre d'Athéniens très-aimables et très-cultivés ; leur conversation m'intéressait , leur caractère m'inspirait la plus vive estime, j'admirais leur patriotisme , souvent plus ardent qu'éclairé , mais toujours prêt à prouver sa sincérité par d'héroïques efforts et de nobles sacrifices, et j'aimais à rêver avec eux un glorieux avenir pour leur patrie, bien que je l'entendisse autrement.

Un jour, au reste, je fis convenir milord que l'ennui était une maladie organique à laquelle il avait été sujet dès sa naissance.

— Hélas! oui, — me dit-il en soupirant: —

c'est plus fort que moi, je m'ennuie partout. Mais la nature m'a doué d'une propriété merveilleuse qui jusqu'ici m'a préservé du dégoût de la vie. Figurez-vous qu'à l'ordinaire je ne me doute pas que je m'ennuie. Ainsi, pendant tout le temps que j'ai passé à Paris, j'étais convaincu que je menais la vie la plus heureuse et la plus réjouissante. A peine en fus-je parti, cette illusion s'évanouit et je dus me confesser, en prenant ma tête entre mes deux mains, que mon prétendu bonheur avait été un mensonge que je m'étais fait à moi-même ; en réalité, pensant me divertir, je n'avais pas eu trois quarts d'heure de véritable plaisir, et je frissonnais à la pensée de recommencer la vie qui m'avait tant charmé. Mais, à Athènes, il n'en va pas comme à Paris ; aussitôt arrivé, j'ai reconnu que je ne m'amusais pas le moins du monde, et il me tarde de quitter cette maudite ville et de retourner dans un pays où je puisse m'ennuyer sans m'en apercevoir.

— Il y a encore de la ressource, — lui répondis-je. — Puisqu'il ne s'agit que de vous tromper vous-même, c'est affaire à vous de réveiller de son sommeil le sophiste que la nature vous donna pour

consolateur et dont l'éloquente vous a si bien abusé jusqu'à présent. Priez-le de vous démontrer soir et matin qu'Athènes est le séjour le plus délicieux de la terre, que les beafsteacks y sont exquis, les raouts charmants et l'opéra-comique adorable; pour vous rendre heureux, il ne lui est besoin que de payer d'impudence.

— Ah! me dit-il. — tout cela n'y servirait de rien. Sous ce ciel toujours bleu qui me désole, il est devenu moins persuasif ou je suis devenu moins persuasible.

Je voyais souvent le comte de B... Outre qu'il me plaisait par la franchise de son caractère et les agréments de son esprit, son chagrin m'intéressait, car il avait beau s'appliquer à le dissimuler, en dépit de ses efforts, son visage et ses manières trahissaient sa souffrance . dont la cause était facile à démêler. Je fus bientôt convaincu qu'il était réellement ce prétendant naguère en passe d'être agréé, dont m'avait parlé l'abbé; mais, après l'avoir écouté favorablement, on s'était refroidi pour lui et on le lui marquait en toute rencontre. A la vérité, je ne pouvais m'empêcher de croire que, par un peu de complaisance, il eût

facilement désarmé les rigueurs de la marquise ; malheureusement il n'avait pas l'humeur accommodante, et après avoir raillé tout doucement les fantaisies musquées de la belle veuve, s'animant au jeu, comme il arrive d'ordinaire, et excité par la vivacité de ses ripostes, il avait rompu en visière à ses enthousiasmes, à son archéologie, à sa grammaire grecque, à ses frontons, et par-dessus tout à son petit Vénitien qu'il ne pouvait souffrir. Il se moquait aussi du superbe mépris qu'elle avait tout à coup affecté pour le monde , pour les salons, pour les plaisirs bruyants, pour ce qu'elle appelait le joug des conventions sociales, et il avait déclaré une guerre à outrance à ses rêves de solitude, de retraite, de vie contemplative consacrée au culte des Muses. Mieux conseillé, il lui aurait laissé le temps de se fatiguer de ses songes et d'user ses chimères. Les caprices d'une jolie femme ne durent guère, à moins qu'on ne fasse la faute de les contrarier et que son amourpropre offensé ne se mêle d'intéresser la partie. Assurément il y avait peu d'apparence que le séjour de la Thébaïde convint longtemps à une aimable marquise, habituée à promener ses charmes

dans les plus brillants salons de Paris, et l'on pouvait croire qu'après avoir joué pendant quelques mois à ces jeux innocents qu'elle appelait le culte des Muses, l'enthousiasme et l'amitié platonique, elle ne tarderait pas à rentrer dans son caractère et à rabattre de ses fiers dédains pour le monde, les mondains et les mondanités. Mais le comte manqua de souplesse et de patience; ses épigrammes souvent acerbes piquèrent au vif la marquise, elle lui en témoigna son ressentiment, et bien qu'il affectât de ne s'en point soucier, le pauvre homme souffrait cruellement d'une disgrâce qu'il s'obstinait à aggraver chaque jour, et on le rencontrait souvent errant au hasard dans les rues d'Athènes, la tète inclinée, les yeux attachés au sol, le front soucieux et l'air dolent.

Un matin , milord entra brusquement dans ma chambre, sans se faire annoncer, et, se jetant dans un fauteuil :

— Tout est perdu! — s'écria-t-il d'un ton lamentable; — le comte de B... n'épousera pas ma nièce, il est brouillé à jamais avec elle; hier soir, en ma présence, il lui a fait une scène qui s'est terminée par une injonction impérieuse de défen-

dre sa porte au petit Vénitien. Elle n'en a fait que rire. Il est sorti furieux, et ce matin, au Pirée, il a pris passage sur le vapeur grec en partance pour Kalamaki. J'en ai porté la nouvelle à la marquise, elle a ri plus fort. Peste soit des fous qui lui ont détraqué l'esprit !

Milord était réellement désespéré.

— Songez, — me dit-il, — que du jour où feu le marquis trépassa, je logeai dans la tête que voici un ferme propos de remarier la marquise. Je ne vous ferai pas le détail de mes raisons. La meilleure est que j'en avais la plus grande envie ; ce petit projet s'était formé de lui-même dans ma cervelle, et n'étant pas très-fertile en idées, il est naturel que je tienne extrêmement au peu que j'en ai. Mais le premier mariage de la marquise n'avait pas été parfaitement heureux, et il était difficile de la résoudre à aliéner une seconde fois sa liberté. Je ne m'y épargnai pas. Parmi les poursuivants qui s'étaient mis en campagne, j'eus bientôt remarqué le comte de B. . . Vous le connaissez ; on n'a pas plus de mérite, ni plus de sens, ni plus de cœur, et, pour le trancher net, de tous les hommes que j'ai eu le loisir d'étudier, c'est le plus

sage, le plus doux, le plus égal d'humeur, le plus constant dans ses attachements , le plus entendu dans l'art de vivre, le plus capable de tout point de faire le bonheur d'une femme. Je détaillai toutes ses perfections à la marquise, qui finit par lui rendre justice, et quand le comte lui demanda sa main : * Écoutez, lui dit-elle, laissez-moi jouir quelque temps encore de ma liberté ; je m'en vais voyager pendant dix-huit mois et satisfaire toutes sortes de petites curiosités qui me sont venues depuis peu et qui commencent a m'importuner. Mariée au sortir du couvent avec un homme perclus, qu'ai-je vu du monde ? A peu près rien et, vous le savez, quiconque ne voit guère, n'a guère à dire aussi. L'humeur inquiète l'emporte. Ne pleurez point, deux ans au plus rendront mon âme satisfaite, et je vous donnerai réponse. » — Notez qu'en parlant ainsi, son sourire promettait beaucoup ; car, vous ne l'ignorez pas, ma nièce a deux visages, celui que lui font ses sourcils et qui ne vaut rien du tout, et celui que lui fait son sourire, visage charmant dont les attraits irrésistibles ont fait trotter bien des imaginations. Ce jour-là ses sourcils ne disaient mot, on ne les voyait plus, tant les

coins de sa bouche étaient gracieux, aimables, engageants, persuasifs. . . Mais j'ai tout gâté par mon imprudence. Quand j'ai vu les dévastations que faisaient les bas-reliefs dans son cœur, m'alarmant de ses absurdes projets de méditer à perpétuité les classiques grecs sur les bords pelés de l'Hissas, je me suis dit : Faisons jouer le grand ressort, — et sottement j'ai écrit à notre ami : Venez vite, on est tombé malade, apportez votre trousse et votre lancette. .. Hélas ! le maladroit n'a pas su s'y prendre, n'a fait qu'irriter, que rengréger le mal... Aujourd'hui tout est perdu . Monsieur . et j'en pleurerais de rage.

Et là-dessus il recommença sa litanie, s'écriant à peu près comme Gorgibus : Vous qui êtes cause de sa folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez- vous être à tous les diables !

Je lui dis de se calmer, de reprendre courage, l'assurant qu'on avait souvent vu se raccommoder des affaires bien plus gâtées, mais pour toute réponse il hochait la tête d'un air consterné, et il est certain que ce jour-là et le suivant la marquise lit

paraître une sérénité, un enjouement qui n'étaient pas propres aie rassurer. J'observai également que le chevalier avait un air de satisfaction qu'il ne cherchait pas à dissimuler. Nanni aussi, l'humble Nanni respirait plus librement, sa démarche était plus légère ; on sentait comme une joie secrète répandue dans tout son être. Qu'espérait-il ? Rien assurément. Il y a des imaginations qui, pour être heureuses, n'ont pas besoin de l'espérance. Le rêve leur suffit.

En me quittant, milord m'avait dit : Le jour où ma nièce épousera le chevalier, je me pendrai à l'un des oliviers de l'Académie.

Et je lui avais répondu : Ne choisissez pas encore votre arbre ; le danger n'est pas pressant. Seulement, si vous m'en croyez, point de reproches à la marquise ; laissez le chevalier lui parler de Phidias jusqu'à satiété, et vous-même gardez-vous de lui parler du comte. Je vous garantis que vous vous en trouverez bien.

Mais milord n'entendait rien à cette politique, et recourant de nouveau au docteur et à l'abbé, il les conjura d'épouser les intérêts du comte et d'intercéder en sa faveur. Le docteur lui répondit en

riant : Eioltes et noisettes d'amoureux, aiguillons et rafraîchissements d'amour. L'abbé l'assura, comme il avait fait la première fois, qu'il s'en occuperait sérieusement, mais qu'il aurait soin d'attendre une occasion favorable, et son flegme exaspéra tellement milord quïl dut se faire violence pour ne pas le battre.

Quelques semaines plus tard il me dit :

— Assurément ma nièce n'est pas en voie de guérir. Je commence même à craindre qu'elle ne devienne tout à fait folle.

— Elle épouse le chevalier? — lui dis-je.

— Cela viendra, n'en doutez pas, me réponditil. — Mais en attendant elle me fait lever tous les matins à quatre heures pour l'accompagner à votre maudite Acropole, où elle s'en va copier des groupes équestres de la frise du Parthénon. Quand le soleil rincommode, j'ouvre un grand parasol et je le tiens étendu sur sa tête, jusqu'à ce qu'elle ait fini son crayon. Jugez du plaisir que je prends à cet exercice. Mon malheur veut qu'elle ne soit jamais contente de sa copie; chaque soir elle déchire en morceaux celle qu'elle a faite le matin, et le lendemain c'est à recommencer Hier, au milieu

de son travail, elle s'enfonça dans une si grande rêverie que je ne pus m'empêcher de lui dire : En vérité, ma chère Lucile, vous m'inquiétez. Seriezvous devenue amoureuse de ce bas-relief? — Elle se mit à rire, mais non sans rougir un peu, et elle me répondit : Oui, milord, ce cheval me paraît d'une beauté merveilleuse, et je vous prierai l'un de ces jours de courir le monde avec moi jusqu'à ce que nous découvrions un des descendants de celui qui servit de modèle à Phidias. — Et maintenant qu'en pensez-vous? n'est-ce pas une chose qui fait frémir? Vous la connaissez, elle est capable de le faire comme elle le dit. Vous me répondrez que ce sera pour moi un moyen tout comme un autre de quitter Athènes. Mais il me chagrinerait de sortir du purgatoire par la porte de l'enfer, et je ne me soucie pas d'aller courir jusqu'aux Grandes- Indes à la recherche d'un cheval qui ne se trouvera pas, celui dont je vous parle ayant je ne sais quoi de particulier qui n'est pas dans la nature, bien que le premier cheval anglais venu le passe de bien loin en élégance et eu beauté.

— Je ne suis pas tout à fait de votre avis, — lui dis-je. — A mon sens, les chevaux du Parthé-

non sont les plus beaux qui soient au monde. Mais je m'étonne de vous voir prendre ainsi au tragique une plaisanterie de la marquise; ne voyez-vous pas qu'elle s'amuse à vous faire peur?

— Une plaisanterie ! — fit-il. — Mais ne l'avezvous pas entendue vous-même déclarer l'autre jour d'un ton solennel qu'il n'y a de sérieux dans ce monde que ce qui paraît plaisant au vulgaire des hommes, s'appuyant pour justifier sa thèse de l'autorité d'un certain Allemand qui a dit : L'homme n'est vraiment sérieux que lorsqu'il joue? — Croyezmoi, sa tête se dérange tout à fait, les plus insignes folies s'accréditent auprès d'elle avec la plus étrange facilité ; elle est devenue la proie des charlatans, des opérateurs, des souffleurs, et il n'est plus de marchand d'orviétan qui ne lui fasse accepter ses drogues, ni de monnaie de singe qu'elle ne prenne pour argent comptant.

— Il y aurait là-dessus, — lui dis-je, — beaucoup à répondre. — Mais, dites-moi, de tous les chevaux de la frise, lequel a obtenu l'honneur d'être distingué par la marquise?

— Vous rappelez- vous, — me dit-il, — celui qui ramène la tête et que monte un grand cavalier à

la tête coiffée de ce que ma nièce appelle un pilos arcadien, c'est-à-dire un chapeau à larges bords assez semblable à celui que portait le comte deB...?

— Fort bien, — lui dis-je, — la marquise n'a pas mauvais goût. Toutefois je soupçonne que ie cavalier lui agrée plus encore que le cheval.

— Quoi ! ce cavalier qui a perdu son nez à la bataille des siècles?

— Laissez , — repris-je , — en dépit de sa balafre, il lui est resté un certain air de tête, une certaine façon de pencher le cou... Je ne m'explique pas, mais je voudrais gager... Allons, rassurez-vous, peut-être ce nouvel entêtement est-il une crise salutaire...

Il n'en voulut rien croire, soutint que la situation empirait chaque jour, et quelques instants après me confessa qu'il avait reçu du pauvre amant rebuté une lettre pleine des doléances les plus amères, et que l'ayant voulu montrer à la marquise, elle lui avait interdit sèchement de lui jamais reparler d'un homme qui lui avait manqué de respect. Je le grondai bien fort de sa maladresse et le conjurai de nouveau de ne plus son-

ner mot du comte. A ce prix était la prompte guérison de la marquise.

— Notre gros docteur n'a pas si grand tort, — lui dis-je, — qui affirmait l'autre jour que tout le secret de la médecine est de laisser faire la nature; et moi qui ai quelque foi en l'homœopathie, j'ajoute : Similia similibus. Tout est là.

Et vraiment je croyais m'aperce voir que la nature commençait déjà d'agir ; car, bien qu'elle s'en cachât avec soin, la marquise avait par moments l'air pensif et préoccupé; elle était devenue plus impatiente, plus irritable. Le moindre contretemps, la plus légère contrariété prenaient sur son humeur, et, pour parler comme milord, c'étaient le plus souvent ses sourcils à qui revenait l'emploi de lui faire un visage. L'inquiétude de ses pensées s'exprimait aussi par un certain mouvement du pied droit dont j'entendais très-bien le sens. Un jour, pendant que le chevalier faisait une lecture, je le vis, ce joli petit pied, chaussé d'une babouche orientale relevée de broderies d'or, se promener sur une grande rose blanche du tapis avec un air d'agitation croissante qui était vraiment fort éloquent. Et lui parlant tout bas : « Tu

n'es pas content, — lui disais-je; — le gros livre allemand et le petit monsieur qui le lit ne suffisent pas à ton bonheur. Je comprends, tu ne peux te souffrir céans, tu voudrais courir Dieu sait où, et de force ici retenu tu fatigues par tes trépignements la grande rose blanche qui n'en peut mais...» Cependant, à vrai dire, c'étaient de ma part de« suppositions quelque peu hasardées et dont la justesse me semblait par moments douteuse à moimême. Le visage de la marquise respirait quelquefois un contentement parfait, et quand le petit pied pressait avec une vigueur incomparable les pédales du piano ou qu'il piaffait triomphalement sur le bel escalier de marbre des Propylées, il était assurément à mille lieues de toute mélancolie.

Il y avait à peu près deux mois que le comte deB... était parti, quand par une belle matinée du commencement de l'automne, étant montés tous sur l'Acropole, nous nous arrêtâmes quelques minutes à considérer des fouilles qui se faisaient à l'est du Parthénon. D'ordinaire ce genre de spectacle intéressait vivement la marquise ; à chaque coup de bêche elle s'attendait à voir sortir de terre le bras ou la jambe d'une statue, et les plaisirs de

l'espérance la consolaient de la rareté des trouvailles. Mais ce jour-là elle était distraite, et prétextant que le soleil l'incommodait, elle nous quitta brusquement pour aller s'asseoir sous le péristyle occidental du temple. Nous ne tardâmes pas à l'y rejoindre, et nous étant fait apporter des coussins et des pliants par les gardiens de l'enclos sacré, nous prîmes place auprès d'elle et commençâmes à causer. Cependant, je ne sais pourquoi, contre la coutume, personne n'était en verve et la conversation expirait à chaque instant, — et moi, contemplant le joli pied dont j'aimais à étudier le langage, je le vis d'abord se posant délicatement sur son talon , se balancer de droite à gauche et de gauche à droite, puis dessiner avec la pointe de sa botthie de petites arabesques bizarrement entrelacées, après quoi il se mit à se glisser rapidement le long du joint de deux dalles de marbre, et enfin, de dépit, il frappa trois coups très-secs sur la pierre. Décidément la marquise o'ennuyait. et levant les yeux sur son visage, je vis se former sur son front sourcilleux un pli menaçant qui annonçait un orage prêt à éclater.

— En vérité, Messieurs, — dit-elle en jouant

de l'éventail, — vous n'êtes pas plus heureux dans vos fouilles que les ouvriers qui travaillent ici près ; vous avez beau vous creuser l'esprit, il n'en sort rien qui vaille. Souffrirez-vous que l'ennui vienne nous chercher ici, au pied de ces colonnes, à l'ombre du lieu saint? C'est une aventure dont rien ne pourrait effacer la honte.

A ces mots, le docteur, assis sur un coussin, fit un geste d'effroi.

— Vous, Madame, — s'écria-t-il, — vous ennuyer dans notre société ! Ah ! pour prévenir un si grand malheur, il n'est rien dont je ne sois capable. Vous n'avez qu'à commander, Madame. Désirez-vous que je joue Polichinelle , que je chante un air de bravoure, que je vous improvise un sonnet, que je vous danse une sarabande? Disposez de moi, je suis prêt à tout.

Et parlant ainsi, il se mettait en devoir de se lever; mais la marquise lui fit signe de rester assis.

— Je vous tiens quitte, — lui dit-elle, — de vos tours de force et n'ai que faire de pantalonnades et de pas de zéphire ; un peu de bonne conversation serait bien mieux mon compte.

— Qu'à cela ne tienne, Madame, — reprit-il, — vous allez être servie sur-le-champ. Le désir de vous plaire ne peut manquer de me rendre éloquent. Et savez-vous quoi? L'Académie française mit autrefois au concours la question de savoir laquelle des vertus du grand roi était le plus digne d'éloges. Si vous le voulez bien, nous allons discuter lequel de vos mérites. . .

— Oh! de grâce, — interrompit-elle, — pas de fadeurs, pas de madrigaux, rien qui sente le musc, le patchouli , les pastilles du sérail. Et surtout gardez-vous de me parler de moi. Car il y a des jours, mon bon docteur, où je ne peux me souffrir, où la vue de mon ombre mïncommode, où j'aspire à me fuir, à m'oublier... Ainsi, docteur, pour l'amour de Dieu, pas un mot de mes mérites et comptez sur ma reconnaissance si vous réussissez à m' emmener si loin de moi que je ne puisse pas me retrouver.

— Ne vous y fiez pas, docteur, — dit le chevalier en souriant ; — Madame la marquise n'aurait pas fait trois pas qu'elle commencerait à se regretter.

— Eh quoi! — dit-elle, — une pauvre femme

lie saurait-elle confesser qu'elle n'est pas toujours également disposée à s'adorer, sans que vous la soupçonniez d'hypocrisie? Mais vous-même, je vous prie, vous qui parlez si bien, ne vous arrive-t-il jamais de vous sentir un peu fatigué de vousmême?

Le chevalier marqua par une grimace que la question lui semblait impertinente.

— Ce qu'il fallait dire, — continua-t-elle , — c'est que de notre temps on a beau vouloir se fausser compagnie, il est très-difficile d'y réussir. Notre éducation s'y oppose, et l'exemple universel. Vous trouvez bien encore à la rigueur des gens qui se sacrifient, mais de s'oublier, le talent n'en est guère répandu. Aujourd'hui il ne se fait rien, il ne se dit rien, il ne s'écrit rien où l'on ne sente percer le désir de paraître. Où trouver parmi nous un homme qui ne mette pas d'enseigne à sa porte, ou qui, lançant ses idées dans le monde, n'ait soin de leur faire porter sa livrée , afin que chacun dise en les voyant passer : Elles appartiennent à un tel; voyez plutôt le galon ! — La plupart de nos modernes s'égosillent à crier : Voilà ce que je suis, — et le plus souvent ils ne sont rien. Adressons-

nous aux anciens si nous voulons trouver des vertus qui ne soient pas dressées à la parade et des œuvres d'art qui soient autre chose que des affiches.

Elle continua quelque temps encore cette complainte, puis ramenant ses regards sur le docteur :

— Puisque vous vous sentez en veine d'éloquence, — lui dit-elle , — faites-nous donc un discours, à la charge toutefois qu'il n'y soit pas plus question de vous que de moi ; car, si intéressant que vous soyez, mon cher docteur, j'ai le malheur de vous connaître à fond. Oui, docteur, vous êtes un livre que j'ai lu plus d'une fois d'un bout à l'autre, et les quelques bonnes pages qui s'y rencontrent, je les sais par cœur. Ainsi, me parlant de vous, je vous mets au défi de me rien apprendre.

— Aussi ne vous en parlerai-je point, Madame, — répondit-il. — Mais, de mon côté, je mets deux conditions à la pièce d'éloquence que je vais avoir l'honneur de vous servir : la première, c'est qu'après moi chacun paiera son écot, car encore est-il juste que je ne me mette pas seul en dépense ; la seconde, c'est qu'après nous avoir tous entendus, ce

soir, au clair de la lune, vous décernerez une couronne d'olivier tressée de vos mains à celui d'entre nous dont le style vous aura semblé du goût le plus relevé.

Les conditions ayant été agréées :

— Reste à trouver un sujet, — dit-il.

— Oh ! pour cela, c'est la moindre des choses, — lui répondit-elle, — et vous êtes bien de votre village de vous mettre en tête pareil souci. N'entend-on pas tous les jours disserter des gens qui, arrivés au bout de leur discours, en sont à chercher de quoi ils parlent?

Puis se tournant vers moi :

— Puisque le docteur en est encore à l'enfance de l'art et qu'en parlant il tient absolument à parler de quelque chose, donnez-lui un sujet que je puisse agréer.

Je ne pris pas la peine d'y penser longtemps et, leur proposant de célébrer une des métopes de la frise du Parthénon, je choisis précisément ce cheval qui plaisait tant à la marquise. Elle ratifia mon choix en s'écriant avec un soupir : « Bien habile qui saura louer ce marbre à mon gré ! »

Le docteur se recueillit un moment, et pendant

qu'il rassemblait ses idées, votre serviteur, assis à l'extrémité méridionale du portique et adossé contre une de ces colonnes du Partliénon qui, sous les baisers ardents du soleil, ont revêtu la couleur dorée des épis mûrs, se mit à contempler ime fois de plus l'incomparable perspective qui s'étendait sous mes yeux. De ma place, seulement en tournant la tête, j'apercevais Phalère et la presqu'île du Pirée avec ses promontoires et ses criques, et les contours mollement infléchis du rivage que caressaient les vagues assoupies. A ma droite Salamine, ses découpures profondes et ses fiers escarpements ; à gauche, plus avant dans la mer. Égine et ses hauteurs étagées eu gradins qui s'inclinent doucement en arrière comme les murailles dun temple grec; dans le fond, les côtes de l'Argolide, avec leurs dentelures, leurs îlots et leurs montagnes dont la chaîne hardie , se reliant à l'ouest aux sommités de Corinthe et de Mégare et aux âpres précipices des roches Scironiennes, forme autour du golfe une merveilleuse ceinture. J'admirais cet immense tableau où le spectateur embrasse d'un seul coup d'œil une de ces vastes successions de plans inconnues dans nos paysages du Nord.

tous ces plans se détachant les uns des autres avec une telle netteté que l'air et la lumière semblent jouer entre eux. Baignées de clartés éthérées, toutes ces lignes diverses s'unissent et se marient sans se confondre, et tantôt le regard en saisit l'accord et le divin concert, tantôt, se promenant au hasard sur les innombrables détails qui se présentent à lui de toutes parts et qu'il ne saurait épuiser, il passe de l'un à l'autre, s'empare successivement de toutes les portions de l'espace et voit l'horizon s'enfuir devant lui dans des profondeurs infinies. Et j'admirais aussi comment le soleil de la Grèce, dans ses fantaisies d'artiste, coloriait chacun de ces plans d'une teinte particulière. Une lumière blanche était répandue sur les collines qui entourent l'Acropole et sur toute l'étendue des rivages prochains ; la mer était du plus pur indigo, Salamine couleur de rose, Égine glacée de violet ; au delà , les côtes et les montagnes du Péloponèse offraient une dégradation de nuances qui allaient s'adoucissant jusqu'aux tons les plus légers, les plus fins et les plus délicats, et tandis que, dans nos contrées, l'encadrement des paysages se profile en sombre sur un horizon blanchâtre, ici les

lointains, d'un gris cendré et d'une évanouissante pâleur, se dessinaient en clair sur un ciel d'un bleu foncé, profond et velouté qui rafraîchissait délicieusement le regard. Éblouis et charmés, mes yeux s'attachaient tour à tour aux renflements incertains des vagues, aux mouvements ondoyants des lignes , aux vapeurs transparentes qui adoucissaient les contours sans les voiler, à la fuite insensible des lointains se perdant dans un abîme d'azur, — et je me disais que la nature, dans sa teDdresse pour les descendants de Thésée, avait tenu à l'usage de leurs artistes une grande école de sculpture et de peinture, — quand le docteur, après avoir toussé trois fois pour s'éclaircir la voix, commença de parler comme suit.

— Qu'elle est difficile, Madame, la tâche que vous imposez à ma faiblesse ! Assurément il est toujours malaisé de louer dignement ce qui est beau et de payer à l'objet de son admiration le tribut d'hommages qui lui est dû. Comment exprimer par des mots ce qui de sa nature est inexprimable, et s'il est vrai que les inspirations des grands artistes soient des confidences faites par une Muse aux âmes privilégiées qu'elle favorise de ses révélations, quelle apparence y a-t-il que le premier venu se puisse faire initier à cet entretien muet du génie avec une divinité complaisante et ne profane

pas en le racontant le mystère qu'il s'applique à célébrer? Aussi les Athéniens firent-ils paraître leur sagesse dans la sévérité des peines qu'ils portèrent contre les indiscrets, reconnus coupables d'avoir divulgué les rites et les cérémonies sacrées d'Eleusis, marquant ainsi à la parole humaine des limites qu'elle devait respecter, et interdisant au vulgaire certains sujets qu'il ne saurait aborder sans en compromettre la majesté. Mais encore, si j'avais à vous décrire, Madame, un chef-d'œuvre que vous n'eussiez jamais vu et à vous détailler des beautés qui vous fussent inconnues, il se pourrait faire que le désir de vous être agréable venant en aide à mon impuissance et la curiosité vous rendant vous-même plus indulgente, je parvinsse à louer avec quelque succès un objet nouveau qui d'ailleurs ne serait pas là pour témoigner par sa seule présence de l'insuffisance ridicule de mes éloges. Mais quoi! ce cheval que vous m'appelez à célébrer devant vous, se trouve en ce lieuci, à quelques pieds au-dessus de nos têtes : en faisant trois pas vous le pouvez voir; lui-même il entendra mon discours, témoin redoutable prêt à s'élever contre moi et à me confondre — Et notez

ceci encore, Madame, ce cheval vous est bien connu ; dès la première visite que vous fîtes ici, vous l'avez distingué; à peine l'eûtes- vous regardé, qu'il enleva tous vos suffrages, et depuis lors, venant pour ainsi dire chercher chaque jour de quoi renouveler votre admiration, il n'est pas dans tout son être de beautés secrètes qui n'aient été comme épuisées par vos regards, et comment après cela pourrais-je me flatter de découvrir en lui quelque grâce cachée qui ait échappé à ces beaux yeux dont l'éclat ne surpasse pas la clairvoyance...

— Sainte Vierge ! — interrompit brusquement la marquise en laissant tomber ses bras, — mes beaux yeux ! les beaux yeux de la marquise ! Ne sauriez-vous donc, docteur, vous interdire une fois pour toutes ces insupportables fadeurs inconnues des anciens qui, croyez-moi, je le tiens d'original, s'entendaient beaucoup mieux à louer les femmes que tous vos galantins modernes? Eh quoi! vous commenciez à m'intéresser, votre exorde à la manière d'Isocrate captivait mon attention, et il y avait là certaines phrases arrondies dont la cadence chatouillait agréablement mon oreille. Et tout à coup, soit force de l'habitude, soit je ne sais

quelle mouche vous piquant, vous nous ramenez sottement aux insipidités et aux tortillages à la mode. De ces hauteurs pindariques retomber brusquement aux misères d'un bouquet à Iris! Quelle pitié ! Docteur, mon ami, donnez une fois encore dans le Phœbus, et je me verrai forcée, quelque état que je fasse de votre mérite, à vous exclure de ce concours !

Le docteur avait écouté cette mercuriale d'un air contrit, les yeux modestement baissés comme ceux d'un écolier pris en faute. Sans répondre à la marquise, il reprit son discours en ces termes :

— Ainsi, Madame, par les raisons que je viens de déduire, je ne saurais espérer de vous rien apprendre ; quoi que je puisse faire , vous m'aurez prévenu et je ne pourrai qu'exprimer faiblement ce que vous aurez déjà senti. Toutefois il faut vous satisfaire; vous êtes femme qui ne souffrez pas qu'on vous refuse et il n'est pas question de chercher ici des défaites, mais de me jeter tête baissée dans une aventure dont il est décidé à l'avance que je ne pourrai me tirer avec honneur. C'est ici, Madame, que se termine proprement mon exorde ; j'ignore s'il a eu l'avantage de vous plaire,

je sais seulement ce qu'il m'en a coûté de le conduire à bonne fin et que plus d'une fois j'ai pensé demeurer court. Aussi éprouvai-je le besoin d'invoquer l'assistance de la Muse de l'éloquence, sachant qu'elle a accoutumé de hanter ces lieux-ci qui sont dans le voisinage du Pnyx Puisse-t-elle me venir en aide avec la déesse Persuasion, et toutes deux déposer sur ma langue un peu de ce miel dont elles ont coutume d'épurer et de rafraîchir les lèvres qui leur sont consacrées!

— Amen ! — dit la marquise. — Éloquence et Persuasion, venez à lui.

Et tous nous répétâmes : Amen!

— D'abord, — continua-t-il, — une question se présente à moi. Il n'est personne qui, considérant avec attention ce cheval, ne se soit surpris à oublier qu'il est de marbre, et se le représentant doué de vie, ne l'ait admiré non comme une création de l'art, mais comme un ouvrage de la nature, tant l'artiste a su rivaliser avec elle et lui dérobant ses secrets animer la pierre jusqu'à produire une illusion qui s'impose au juge le plus froid et le plus rassis.

— Cela est si vrai, — dit la marquise, — que

plus d'uiie fois j'ai vu distinctement ce cheval tourner la tête vers moi ; — et non-seulement lui, mais cet autre qui se cabre, et celui qui frotte son museau contre sa jambe. Et vraiment cette illusion était si forte qu'elle me charmait à la fois et m'effrayait, car une chose qu'on sait morte et qu'on voit vivre a toujours quelque chose d'effrayant.

— Phidias est Phidias, — s'écria le chevalier :

— lui seul a fait vivre le marbre; pour s'en convaincre, il suffit, en quittant Athènes, d'aller étudier à Venise la Loggietta de Sansevino. Si merveilleux que soient les bas-reliefs, les comparant avec la frise du Parthénon, toutes ces figures de l'un des plus grands sculpteurs de la Renaissance vous paraîtront froides, inertes, inanimées...

— Cela est bien dit, — répliqua la marquise,

— mais il ne faut pas interrompre l'orateur.

— Et cependant, Madame, — continua le docteur, — il n'est que faire de considérer longtemps ce cheval pour s'assurer qu'il est autre chose qu'une admirable copie faite d'après nature; quant à moi. j'ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne puis me souvenir d'en avoir vu de pareil et je me persuade qu'il ne s'en rencontrera jamais, tant il

y a en lui je ne sais quelle perfection que la nature ne saurait égaler.

— Ah ! docteur, mon bon docteur. — s'écria milord. — vous êtes vraiment un brave homme. Je ne me mets pas en peine si votre pensée est juste, mais il me convient de la trouver admirable. et je vous supplie de la faire écrire partout en lettres d'or: cela pourrait guérir la marquise de certaine lubie...

— Encore un coup, — dit-elle en fronçant ses noirv sourcils, — n'interrompez pas l'orateur.

— Ce cheval merveilleux, reprit le docteur, — comment Phidias est-il arrivé à en concevoir l'image, et dans sa lutte avec la nature, qui lui a fourni des armes pour la surpasser et la vaincre? Un ingénieux écrivain de l'antiquité, Lucien, désirant faire sa cour à une impératrice romaine, conseille au sculpteur qui voudrait faire sa statue, d'emprunter à la Vénus de Cnide le front, la chevelure, la courbe heureuse des sourcils , l'éclat humide du regard (car les beaux yeux de la marquise, cela se trouve dans le grec de Lucien, j'en suis fâché pour vous, Madame) ; à la Vénus des jardins d'emprunter les mains et les attaches des

bras; à la Minerve lemnienne le galbe du visage, la morbidesse des joues et les proportions délicates du nez ; a l'Amazone les commissures des lèvres et le port de tête; à la Sosandre de Calamis, qui se voyait à l'Acropole, mêlée aux chefs-d'œuvre de Phidias, l'expression de modestie et la noblesse du sourire. De tous ces traits épars composer un tout, voilà quelle aurait été, selon Lucien, la méthode à suivre pour qui eût voulu créer une figure accomplie, telle qu'il se plaisait à représenter celle de l'auguste souveraine qu'il voulait louer, — preuve évidente, Madame, qu'il y avait alors des faiseurs de madrigaux aussi bien qu'aujourd'hui. Et semblablement n'a-t-on pas dit d'un peintre célèbre de l'antiquité que, voulant peindre une figure de femme qui fût l'image même de la parfaite beauté, il empruntait à tous les modèles qui posaient devant lui ou qui s'offraient d'aventure à ses regards, à l'un les cheveux, à l'autre la bouche, à celle-ci les pieds, à relle-là la taille et les mains, rassemblant et combinant les beautés diverses des marquises du temps et de toutes ces pièces rapportées formant cette idéale figure qu'il se proposait de peindre ? Et de peur que vous ne pensiez que ce

procédé fût propre à l'antiquité, ne voyons-nous pas aujourd'hui des peintres de paysages, par exemple, choisir dans leurs études les morceaux qui leur semblent le mieux réussis et en composer un tableau, parfait, leur semble-t-il, puisque mille perfections de détail s'y trouvent, réunies et comme mariées ensemble ?

— C'est ce qu'on appelle les éclectiques, — dit la marquise, — et vous savez si je les aime; car il est clair. . .

— Non, Madame, — reprit-il, rien n'est clair encore ; ne vous hâtez pas de prononcer, procédons méthodiquement; je n'ai pas encore trouvé le secret, moi qui n'ai pas l'avantage d'être marquise, de dire les choses autrement que l'une après l'autre : ainsi permettez-moi de me demander si Phidias, quand il sculpta ce cheval qui nous occupe, en usa à la manière des artistes dont nous venons de parler et que Lucien semble approuver. Songez-y. Madame, soit aux jeux d'Olympie, soit même, sans quitter Athènes, dans les courses qui ne furent pas le moindre embellissement des fêtes de Minerve, Phidias avait pn étudier à loisir des échantillons de toutes les races de chevaux qu'a

vantées l'antiquité ; car on en voyait arriver des pays les plus lointains, et il était peu de princes qui ne tinssent à honneur de faire courir aux Panathénées et de disputer aux particuliers cette couronne d'olivier, parure plus glorieuse pour leur front que le bandeau royal lui-même. Ainsi Phidias devait se connaître en matière de races chevalines, et il en était beaucoup de célèbres. Citerai-je ici ces chevaux cappadociens dont les rois de Perse recevaient chaque année quinze cents en tribut, que plus tard la loi théodosienne affecta à l'usage particulier des empereurs de Byzance, interdisant aux cochers bleus et verts de s'en servir dans les courses de l'Hyppodrome, chevaux déjà vantés d;in> les Écritures et dont Nemésien a décrit l'encolure relevée et le flanc d'une longueur démesuré.', immodicmn la tua? Parlerai-je de cette race arménienne, de ces fameux coursiers bais et alezans de la plaine Nysée, desquels Strabon a loué la prestance, Aristote la vitesse. Syn^sius la tête délicate et la croupe charnue, Oppien la blonde crinière retombant en touffes dorées des deux cotés du harnais? — ou de ces chevaux parthes que Posidonius comparait aux genêts d'Espagne, de ces

chevaux si bien jambes au dire d'Absyrthe, qui a célébré leur courage et leur feu, et dont selon Végèce les Parthes s'entendaient à assouplir à l'extrême les articulations, — ou de ces tyrrhéniens qui, comme les crétois, se distinguaient par la longueur de l'échiné, — ou des brillants étalons de la Sicile qui assurèrent à Hiéron plus d'un triomphe aux jeux d'Olympie, — ou nommerai-je encore cette race généreuse amenée en Thrace par les Cimmériens et d'où Rhésus tira ces nobles coursiers dont il est dit dans l'Iliade qu'ils étaient les plus grands du monde. . .

— Docteur, mon cher docteur, — interrompit la marquise, — ne sauriez-vous bannir de votre éloquence des figures de rhétorique aussi déplorablement usées que celle qui consiste à dire trèslonguement des choses très-inutiles, dont on se donne les gants de ne vouloir pas parler?

— Ah! Madame, — dit-il, — vous êtes vraiment terrible. Et quoi, mnnputerez-vous à crime l'innocent plaisir que je me donne d'étaler un peu d'érudition?

— Érudition à bon marché, — lui dis-je en détournant mes regards des montagnes violettes

d'Égine pour les reporter sur lui ; il ne vous en a coûté que de parcourir d'un œil distrait YHiérozoicon de Bochart.

— Vous me la donnez bonne avec votre Bochart ! — s'écria-t-il en colère, — et vraiment son érudition m'est fort nécessaire. Amenez-le doncici et me voilà prêt à lui prêter le collet sur telle question de science hippique qu'il lui plaira de me proposer, et à lui prouver à pied et h cheval que j'entends tout cela mieux que lui. Eh ! je vous prie, ne suis-je pas aussi qualifié que lui pour lire Oppien, Xémésien, Absyrthe, Hiéroklès et tous les traités d'hippiatrique du Bas-Empire? Mais, en vérité, c'était un rare esprit que votre Bochart ! A-t-il seulement, ce Bochart, — c'est moi qui vous le demande. — a-t-il seulement pensé à rechercher comme moi, qui le premier enseigna aux (jrecs L'art de l'équitation? Comme moi a-t-il passé des nuits à s'enquérir si Bellérophon fut un grand cavalier ou un navigateur à long cours, si Pégase fut réellement un cheval ailé, ou, ainsi que. le prétend Fréret, un vaisseau armé en guerre, si Persée fut un grand seigneur qui monta un haras et qui faisait courir, ou un corsaire muni de lettres de

marque et s'en allant enlever les jeunes filles sur les côtes de la Phénicie ? Votre Bochart, je vous prie, s'est-il seulement mis en peine si les Centaures les premiers s'appliquèrent à l'élève du cheval ou s'il faut en attribuer l'honneur aux Dioscures, comme sembleraient le prouver leurs statues équestres? Ce Bochart enfin...

— Bonté divine ! — interrompit de nouveau la marquise, en donnant un grand coup de son éventail sur la colonne voisine, — aurez-vous bientôt fini, docteur, avec votre Bochart? Mais voyez un peu l'impertinence de me venir parler de ce vilain pédant! Cet homme, docteur, m'est insupportable. Oh! en vérité, on n'y peut durer plus longtemps, et ce Bochart, que je ne connais pas, m'ennuie à périr. Et vous, — dit-elle, s'adressant à moi, — de grâce, donnez-lui cause gagnée, et que cela finisse! car un peu plus je suffoquerais d'ennui. — Encore une fois, docteur, plus un mot de ce Bochart et de ses chevaux cappadociens, et de ses niséens, et de ses cimmériens, et de sa crinière blonde, et de son échine allongée et de tout ce salmigondis qui pourrait bien me donner le cauchemar la nuit prochaine. Docteur, mon ami, si le Bo-

chart revient sur le tapis, je vous le dis, quoi qu'il m'en puisse coûter, je ne vous reparlerai de huit jours, dont bien vous fâchera!

Puis, se mettant à rire :

— Mais voyez un peu, — nous dit-elle, — ce qu'il a fait avec son Bochart.

Et du doigt elle nous montrait milord qui venait de s'endormir d'un profond sommeil. Le docteur, indigné, voulait le réveiller, mais la marquise n'y consentit pas.

— C'est un affront, — dit-elle, — que vous digérerez tout à votre aise. Reprenez seulement votre discours, et rappelez-vous ce que je vous ai dit.

— Puisque vous l'avez pour agréable, — reprit-il,—- nous laisserons là le Bochart ; aussi bien je vous jure que j'étais à mille lieues de penser à lui quand on est venu mal à propos me reprocher de le piller. Et quand je le pillerais, Madame, aurait-il le droit de s'en plaindre, étant de ces auteurs dont on peut dire comme Voltaire parlant de saint Augustin : « Je l'ai lu, le traître! mais il me le paiera. » Mais, cet incident vidé, retournons à nos moutons, ou plutôt à Phidias, dont je me demandais si, pour sculpter son cheval, il usa du

procédé de Lucien, et s'il emprunta à telle race chevaline le poitrail , à telle autre les jambes, à celle-ci la tête, à celle-là le paturon et le sabot, essayant, par cet assemblage de beautés hétérogènes, de former un tout supérieur à tout ce que la nature avait pu faire.

— Question résolue à l'avance, — interrompit encore la marquise, car en effet. . .

— Oh! pour le coup, — s'écria le docteur, — je me mets en révolte. Non, Madame, la question n'est rien moins que résolue, et, malgré que vous en ayez, vous me laisserez parler à ma guise. C'est un droit dont je veux user, Madame, et j'entends vous forcer de suivre mes raisonnements, pour diffus qu'ils vous puissent paraître, car je n'ai pas l'esprit prime-sautier, et au surplus je suis de ces gens qui n'ont pas moins de plaisir à marcher qu'à arriver... Cependant, — ajouta-t-il en se radoucissant, — en faveur de votre impatience, je vous ferai grâce de la savante dissertation dont je m'apprêtais à vous régaler. Et voyez un peu ce que vous y perdrez : je vous aurais démontré par raison démonstrative que Phidias avait dû choisir son modèle parmi certaine race particulière de ehe-

vaux ; quelle avait été cette race, c'est ce qui aurait paru clairement par ma démonstration ; remontant aux origines de l'équitation en Grèce, je vous aurais prouvé que les Grecs s'étant servi premièrement du cheval pour le trait, ils avaient dans l'origine employé la lourde race d'Europe passée de Thrace en Macédoine et de Macédoine en Thessalie ; je vous aurais montré le premier usage du cheval de selle datant de l'époque d'Homère, lequel fait encore combattre ses héros du haut de leurs chars, mais dans deux comparaisons où il nous peint son temps, nuus fait voir un écuyer montant alternativement trois chevaux galopant de front, et, dans L'Odyssée, compare Ulysse naufragé, assis à califourchon sur une solive, à un cavalier enfourchant sa monture ; puis, vous retraçant dans un brillant tableau les progrès successifs de réquitation, je vous aurais représenté que, Tusage s'en répandant, les Grecs sentirent le besoin de renouveler leur race chevaline, et à cet effet firent venir de l'Orient ces coursiers légers et rapides dont ils attribuaient l'origine à Neptune, marquant ainsi par une allégorie que le cheval de selle leur était arrivé doutre-mer, et pour que

vous n'en doutiez pas, Madame, vous le savez, à deux pas d'ici se trouve ce rocher que le dieu fendit d'un coup de son trident pour en faire sortir le noble animal; enfin, en vertu des principes d'une profonde et ingénieuse analyse, j'aurais. .. Mais de tout cela. Madame, vous ne saurez rien, et c'est à vous, à votre impatience, à votre tyrannie, à vus rudesses qu'il faudra vous en prendre.

— Qui sait ? — dit-elle en riant ; — c'est peutêtre à Bochart, qui a eu le tort de n'en pas parler !

— Plaisantez tant qu'il vous plaira , — dit-il, — mais je ne suis pas à court de méthodes, et puisque vous ne voulez pas de mon érudition, c'est de raisonnements de bonne femme qu'il faudra vous contenter. Toutefois, comme il ne faut pas s'abandonner, même dans les rencontres les plus désespérées, je m'en vais tâcher de me tirer avec honneur de la situation difficile où vous me placez, et voici comme je procède. En matière équestre comme en plusieurs autres, depuis quelques années le goût s'est amendé et. comme je vais vous le prouver, en devenant plus raisonnable, il est devenu plus grec, comme si la Grèce et la raison étaient les deux noms d'une même chose et que

les modernes ne pussent faire un progrès sans se rapprocher par là de ces Athéniens qui raisonnaient si bien sur toutes choses, hormis sur l'administration de leurs petites affaires. Je ne veux pas entrer ici dans le détail de toutes les variations auxquelles fut sujet le goût en ce qui concerne l'idéal de la beauté chevaline. Il en est qui sont de peu de conséquence et dont la raison ne peut rien décider, reconnaissant à chacun sur ces points secondaires le droit de suivre son inclination personnelle. Ainsi de tout ce qui tient à la couleur de la robe; libre à chaque nation, à chaque siècle et à chaque individu de préférer telle nuance à telle autre. Qui prononcera entre le Français du XVIIIe siècle, estimant défectueux le cheval qui n'est pas marqué en tète, et les Espagnols, qui, fidèles en cela à la gravité un peu sombre de leur humeur, font grand cas des chevaux zains, d"où leur proverbe : Morcillo sin senaki muchos h quieren y pocos lo ha»? Les anciens prisaient fort les chevaux blancs, pourvu que le blanc fût net. éclatant, et non ce blanc pâle que désapprouve Virgile. De cette robe étaient les coursiers de Castor et de Pollux. de Proserpine, du Soleil, ceux

de la Camille de Virgile, pour ne pas parler du général de ce nom, lequel, célébrant le premier son triomphe avec un attelage de chevaux blancs, devint pour cela suspect aux Romains comme s'étant arrogé un privilège qui n'appartenait qu'aux dieux. Le père de la poésie, s'il vante les chevaux de Rhésus, dont la blancheur effaçait l'éclat de la neige, paraît admirer plus encore ces fameux chevaux d'Énée, issus d'un sang céleste, l'un desquels valut le prix de la course des chars à Diomède, qui les avait ravis à leur maître; « il était » bai sanguin, dit le poëte , seulement au front il portait une marque blanche pareille à un croissant d'argent, » Si nous passons à des temps plus modernes , le destrier de l'archevêque Turpin , si vanté dans la chanson de Roland, avait la queue blanche et la tète fauve. Au siècle dernier, Sollej*sel, l'auteur du Parfait Maréchal, prisait plus que toutes les autres la robe bai-châtain, avec les extrémités noires, tandis que les Arabes, qui méprisent si fort le pie. lisabelle à la queue blanche et le rouan, donnant satisfaction sur un point à Homère, sur un autre aux Espagnols, préfèrent à l'alezan lui-môme le noir avec une mollette au front

et des balzanes, car il leur faut des balzanes à tout prix, seulement ils n'en veulent que trois, le prophète ayant déclaré son aversion pour le cheval qui a des balzanes à toutes les jambes. Sur tous ces points et sur d'autres, comme la couleur des yeux que Columelle veut noirs, Virgile pers, Solleysel couleur d'ardoise, la diversité des sentiments est permise; car je veux que la robe nous apprenne quelque chose sur le tempérament du cheval et ses qualités natives, je veux que les Arabes aient raison qui, dans leur préférence pour les robes franches, tiennent pour- indices de faiblesse le poil lavé et les taches blanchâtres semées sur tout le corps ; je donne même gain de cause au Parfait Maréchal estimant le cheval blanc être flegmatique, le bai sanguin, le noir mélancolique, l'alezan bilieux, comme ayant rapport arec le feu... Je suis pacifique. Madame, et ne veux me brouiller avec personne: mais encore est-il que. si de l'avis des Arabes et de Solleysel, la couleur de la robe et des yeux nous peuvent renseigner sur le fond et la vitesse d'un cheval (étant notoire, par exemple, que jamais un cheval gris n'a brillé dans les hippodromes ni ne remporta le prix dans les courses) :

tout cela cependant n'intéresse point la beauté de l'animal, et hormis certains mélanges de nuances dont la bizarrerie déplaît généralement, on est en droit d'assurer que, quelle que soit sa robe, le cheval peut être beau; car enfin. Hercule était sanguin, Apollon mélancolique, Jupiter bilieux, et sous le ciseau des statuaires chacun de ces dieux a revêtu la forme qui cadrait à son humeur; pourtant, différant tous de caractère et d'expression, tous ils possèdent en commun la beauté. — Pour procéder outre, Madame, s'il est dans l'appréciation d'un cheval des points indifférents que chacun peut trancher selon son bon plaisir, il en est d'autres dont les gens d'esprit de toutes les époques et de tous les pays furent toujours d'accord, parce que apparemment la bonté d'un cheval et la grâce de son maintien en dépendent d'une manière si évidente qu'un aveugle seul ou un sot y pourraient contredire. De tout temps, par exemple, on s'entendit à exiger du cheval qu'il eût le garrot élevé et tranchant, au prix de quoi s'obtiennent la solidité de la selle et la commodité de l'assiette; de tout temps on rechercha les paturons de médiocre grandeur et incliné^ en avant, le cheval long-jointé

ne résistant pas an travail, le court -jointe étant plus sujet a buter, et les jambes droites tout d'une venue fatigant par une réaction trop dure ; dans tous les siècles on réprouva la tête chargée de ganache, les épaules lourdes ou chevillées, la croupe avalée ou coupée, les yeux enfoncés qui dénotent un animal à la rencontre triste et de grande fatigue, l'étroitesse des naseaux qui est cause que le cheval s'ébroue, l'encolure trop effilée et trop tournée qui fait qu'il a la bouche moins assurée, l'appui plus inégal et que volontiers il bat à la main ; de tout temps encore une croupe large et bien fournie de chair plut aux connaisseurs, maquignons ou gens du monde, et la largeur du poitrail, et les jarrets secs, nerveux et bien vidés, et l'épine double, et le bras gros, le boulet menu, le dos égal, le sabot élevé, la corne unie et luisante, la fourchette maigre, la solle épaisse et concave, toutes qualités qui contribuent sans conteste à la force et à la solidité du cheval.

— Savez-vous bien. Madame, où il en veut venir, — dit le chevalier à la marquise. — et entendez-vous la fin de sa méthode?

— Pas trop. — dit-elle: — mais suffit que de-

puis un moment il parle chrétien et quïl a toute la mine d'avoir oublié... Eh! ne le nommez pas! De grâce, ne répétez pas ce nom fâcheux! Après tout, il me semble bien que nous allons quelque part : quand nous arriverons, je n'en sais trop rien.

— Rassurez-vous. Madame, — reprit le docteur, — je ne suis pas un de ces chiens de chasse sans flair et sans nez qui. quittant la voie, clabaudent hors de la passée pour persuader qu'ils tiennent la véritable. Voyez plutôt , je vous prie . comme ma méthode est ingénieuse. Je procède comme Platon, par élimination ; car, après avoir écarté de la question chevaline les articles dont on n'a jamais disputé et ceux dont on a tort de disputer, il ne me reste plus à examiner que ces contrariétés de sentiments dont la raison est appelée à décider, et c'est ici que vous allez voir Phidias triompher. Ainsi, Madame, ne vous inquiétez pas si j'ai l'air de nfécarter. et tenez pour certain que mes chemins de traverse aboutissent. Ce que je vous en dis. Madame, est pour vous prier d'autoriser la petite digression que voici ; vous verrez qu'elle nous sera de grand secours. . . Représentezvous donc, je vous le demande en grâce, un cercle

de duchesses du temps du grand roi. — habillezles à la mode de leur siècle, c'est-à-dire à peu près comme cette nymphe de la Seine dont il est question dans Zénéyde, — vous savez, Madame, cette nymphe qui figurait dans le prologue d'un opéra d'alors, avec sa coiffure haute de deux pieds, composée de plumes et de pierreries, ses engageantes qui lui tombaient jusqu'aux genoux, et sa grande queue qui n'entrait sur le théâtre qu'un quart d'heure après elle. Enfin d'où vous êtes, vous voyez nos grandes dames, en leur ample attirail d'étoffes, de dentelles et de fleurs, balançant avec une superbe indolence leur tête harnachée d'afliquets, — partout des mousselines, des rubans, des bouffantes, des pretintailles. — vous les voyez, n'est-ce pas, ces majestés en vertugadins, pour qui la femme la mieux mise était celle qui tenait le plus de place? Eh bien! supposez que par miracle, devant ces princesses si bien parées et de si respectable volume, eût paru tout à coup une femme grecque, vêtue de sa tunique et de son peplos. . . Et, tenez, cette Victoire sans ailes que vous admirez tous les jours en venant ici, hier encore vous passâtes deux heures en contemplation devant elle.

vous savez qui je veux dire, — une épaule nue, le reste du corps voile par cette tine draperie qui accompagne et dessine les formes accomplies de sou corps, et dont les plis ondoyants se croisent, s'entrelacent, se fuient, se rejoignent, étant à ses grâces ce qu'est à un texte divin le commentaire qui le met en lumière et l'illustre, - cette Victoire, dis-je, cette beauté en son costume antique. supposez-la apparaissant à nos duchesses, ce peplos en face de ces vertugadins. cette draperie en présence des pretintailles... Ah! les bons rires qu'eussent fait ces dames, et les gorges chaudes, et les plaisanteries sans tin!... Eh! bien. Madame, pardonnez-moi la brusquerie de cette transition, — ce fut là précisément ce qui arriva aux Liguriens dans une circonstance que Tite-Live nous a rapportée dans son histoire... C'était dans une guerre que leur faisaient les Romains, lesquels, instruits par les expériences des guerres puniques, venaient d'enrôler sous leurs drapeaux un détachement de cavalerie numide. Or donc, accoutumés à ne voir et à n'admirer que des chevaux de carrosse, gros, gras et luisants, nos Liguriens, quand ils virent paraître ces Numides montés sur leurs pe-

tits chevaux barbes de mince taille, un peu maigres, la tête sèche, l'encolure relevée et décharnée , les côtes saillantes . nos Liguriens, dis-je. pensèrent se pâmer de gaîté: quelques instants après, leurs lignes étaient enfoncées, le passage forcé, et tout autour d'eux des fumées s'élevant dans les airs leur annonçaient l'incendie de leurs villages; les petits chevaux barbes avaient fait, comme un boulet de canon, une trouée à travers ces épais Liguriens qui riaient à gorge déplojée. mais qui. à vrai dire, ne rirent pas longtemps. L'histoire ne dit pas si, instruits par cette leçon, ils rabattirent de l'admiration qu'ils professaient pour leurs chevaux de carrosse, et franchement cela n'est pas probable. Il y a, Madame, dans ce monde des roses et des tulipes, et les gens qui aiment les tulipes ne rendent guère justice aux roses ; il y a. Madame, les madones de Rubens et les madones du Titien, et qui admire les unes est peu disposé à louer les autres: enfin, pour tout dire, il y a les vertugadins qui dissimulent les formes du corps et la draperie qui les dessine, et de tout temps la draperie fut moquée et méprisée du vertugadin . — Le bon Dieu fasse grâce à vos métaphores!

— dit la marquise. — Mais à cette heure je vous

vois venir, je sais où vous allez, ou plutôt j'y suis déjà et je me repose en vous attendant. Qu'en dites-vous, Monsieur l'abbé?

L'abbé, soulevant légèrement sun menton qu'il tenait appuyé sur sa main droite, répondit avec un sourire ironique :

— Puisqu'il cite Homère, vous pourriez. Madame, lui dire comme Diomède à Nestor : < Tes coursiers sont pesants; monte sur mon char, tu sauras ce qu'est la race des coursiers de Tros! *

— Vous ne m'attendrez pas longtemps, Madame, — dit le docteur, — mon Pégase est en haleine, et dans deux minutes je suis à vous.

— Pourvu , — dit-elle , — que vous ne vous oubliiez pas trop en Ligurie et parmi les duchesses en vertugadin !

— Laissons les vertugadins. reprit-il. — j'en ai fini avec eux ; mais pour les Liguriens, remarquez. Madame, qu'ils n'étaient pas seuls de leur avis. Les Romains eux-mêmes, quand ils avaient vu pour la première fois les chevaux africains d'Aimibal, les avaient tenus en petite estime ; c'est à l'usage qu'ils apprirent à leur rendre justice. Et vraiment,

Madame, si vous étiez plus endurante, ce serait ici le lieu de vous démontrer, Polybe en main, le rôle que jouèrent les barbes dans les guerres puniques. Scipion n'eût point vaincu à Zama si son ami Massinissa ne lui en eût amené un détachement, et ce fameux Fabius le temporiseur qui, toujours perché sur les montagnes, ne s'avisa jamais de se commettre en plaine avec Annibal, ne vous imaginez pas avec Rollin que, flegmatique de tempérament, il goûtât les lanterneries ; sa prédilection pour les hauts lieux, Madame, lui venait tout simplement du saint effroi que lui causait la cavalerie numide. Après cela, si les Romains apprirent à employer les barbes comme chevaux de guerre, ils n eurent garde de les adopter pour la parade. A la réserve des Scipions, de César et de quelques autres, ils eurent beau faire et aller à l'école chez les Grecs, ils ne dépouillèrent jamais certaine rudesse de sens, certaine grossièreté native, et leur bel âge fut un court intervalle entre deux barbaries. Sous l'Empire, le colossal était à la mode; le maître du monde ne pouvait monter qu'un grand cheval bien lourd, bien roide et bien massif; il y parait assez dans la statue équestre de

Marc-Aurèle. Au moyen âge ce méchant goût se maintint. Comment s'en étonner? A des cavaliers bardés de fer il fallait des montures dont la solidité fût le premier et souvent l'unique mérite. Dans les tournois, dans les carrousels, c'est au poids qu'on jugeait les chevaux. xV la guerre, on ne connaissait que la cavalerie pesante, celle dont Polybe s'était moqué, alléguant la contradiction manifeste qui se trouve entre ces deux mots. Avez-\ous ouï parler. Madame, d'un certain Jean Taquet qui a écrit du Haras? Ce Taquet, Madame, voulait que l'encolure fût ronde et charnue depuis la ganache jusqu'aux épaules, afin que l'animal n'eût pas le défaut des chevaux d'Orient, qui trop facilement plient le col, mais que l'ayant roide et nullement flexible, il se tournât plus aisément et tout d'une pièce. Un cheval à la mécanique et qui se fût viré par le secret d'une manivelle eût fait les délices de ce Jean Taquet. Le duc de Xewcastle. un des grands maîtres dans l'art hippique, se moqua de cette rêverie; l'auteur du Parfait Maréchal n'en fit pas moins et ne dut guère approuver non plus ces éléphants sur lesquels Frédéric-Guillaume Ier faisait monter ses cavaliers de six pieds, au grand

déplaisir du grand Frédéric, lequel, à peine sur le trône, se hâta de mettre à la réforme ces monstrueux escadrons. Mais Newcastle lui-même et Solleysel, quoique réfutant sur un point Jean Taquet, n'ont eu garde d'abjurer en tout les préjugés de leur temps, et à son tour le grand Buffon ne fit que traduire en son style magnifique la prose un peu terne du Parfait Maréchal, et dans son portrait du cheval modèle, tout en affectant d'estimer à son prix le cheval arabe, dans le fait ne manqua pas de donner la palme à la race d'Europe. Les flancs pleins, la croupe rebondie, la hanche bien garnie, voilà, selon eux, Buffon et Solleysel, ce qui fait la beauté du cheval, et pour un peu, diraientils avec Columelle, que de loin, autant qu'il se peut faire, le cheval doit paraître rond. Mais le point important, c'est l'aversion que tous deux, soit amour de la symétrie, soit peur de ce qu'ils appellent la sécheresse des formes, professent à l'envi pour Yencolure renversée ou encolure de cerf. Tous deux s'en expliquent au long : depuis la ganache jusqu'au poitrail, le cou doit descendre en forme de talus, de telle sorte que le haut soit beaucoup plus avancé (pie le bas et que la ligne

supérieure et inférieure de l'encolure soient deux lignes droites formant les côtés longs d'un triangle tronqué. Au sommet de cette encolure inclinée ils placent d'un commun accord une petite tête au front étroit, aux oreilles rapprochées, dont l'attache, comme vous le voyez, ne manque pas de solidité ; ils y ont pourvu de provision. La petitesse de la tête, le talus et la croupe large, ce sont là les trois articles de leur cathéchisme. Et en vérité, ce talus leur tient au cœur : « La partie inférieure de l'encolure, dit Buffon. ne doit former aucune courbure, il faut de plus qu'elle soit inclinée en avant; si elle était perpendiculaire, elle serait fausse. » Et Solleysel, dans son chapitre des chevaux sculptés, se moque amèrement de certains sculpteurs ; — vous verrez tout à l'heure de qui il entend parler. — Ces sculpteurs, selon lui, sans compter qu'ils laissent trop d'intervalle entre les oreilles du cheval, lui placent ridiculement la tête, ne la faisant pas tomber à plomb par le devant et oubliant que le gosier doit être pour le moins de quatre doigts plus avancé près de la ganache qu'à l'endroit du poitrail. « Ces pauvres hères, dit-il. donnent à leurs chevaux des encolures de cerf, »

car c'est toujours là qu'il eu revient, et blâmant ceux des peintres de son temps qui les imitaient : « Le seul cheval parfait, s'écrie-t-il, qui soit sorti de la main d'un artiste, est celui du grand roi dans son portrait peint par Mignard : allez le voir à Versailles et ne manquez pas de vous pâmer. » Vous le voyez, Madame, le talus, les lignes droites tirées au cordeau, le grand roi, Mignard, Versailles, tout cela se tient, tout cela s* enchaîne. Le moyen, je vous prie, d'ajuster le grand roi sur un cheval barbe ! Il ne s'en fût accommodé pas plus que des magots de Téniers ! Or, Madame, si nous voulons trouver une description du cheval où soit loué ce que blâment iJuffon et le Parfait Maréchal, où ce quils prônent soit improuvé, allons la chercher dans les écrivains arabes, ou mieux encore, si vous craignez leurs métaphores, dans un petit traité d'éqr.itation composé autrefois à Athènes, vraisemblablement entre Tan 399 et Tan ;î!)4 avant J.-C. L'auteur en est un capitaine, homme de sens et de bonne compagnie, s'aidant aus>i aisément de la plume que de l'épée, écrivant comme on écrivait alors, c'est-à-dire de façon à dése>p rer les imitateurs, nullement maquignon, mais phi-

losophe. et mettant sa philosophie jusque dans son traité d'équitation. Ce Xénophon, puisqu'il faut l'appeler par son nom, dépeignant le cheval qui lui semble le plus beau et dont il conseille l'acquisition à ses anus, s'en exprime, chose singulière, comme font les Arabes, moins les métaphores, s'entend toujours. La beauté qu'il cherche dans le cheval est celle qui accompagne et annonce l'agilité et la souplesse ; or, pour que le cheval s'enlève facilement de Pavant-main, il faut qu'il ait non-seulement le pli des membres le plus moelleux, mais des reins souples et courts ; de la sorte aussi le ventre paraîtra petit, partie qui, trop grande, rend le cheval à la fois difforme et pesant ; ajoutez-y le garrot élevé , la côte ample ayant du relief à l'égard du ventre, la tête sèche et décharnée, les oreilles petites et très-éloignées à la base, ce qui donne l'air plus distingué, — et c'est là ce front de Bucéphale qu'estimaient si fort les Grecs, car ce nom n'était point particulier au cheval d'Alexandre, mais commun à toute une race. Point de convexité sur le front . point de testa di carrier o, comme le veut Buffon, faute d'y avoir réfléchi, j'imagine, car, je vous le demande, Ma-

dame, aurait-il aimé, cet illustre écrivain, que la nature l'eût pourvu lui-même de ce front de mouton étroit et bombé qui n'a jamais passé pour l'indice d'une sublime intelligence? Avec cela le poitrail large, saillant, musculeux et surtout, écoutez bien ceci, qu'à partir de la poitrine, le col ne tombe pas en avant, comme au sanglier, mais qu'il s'élève droit au toupet et qu'en dessous il soit évidé, échancré profondément à l'endroit de l'inflexion ! Portant ainsi la tête, le cheval sera moins sujet à forcer la main, ce qui le rendra plus commode au cavalier, tandis que la fierté de son maintien lui attirera l'admiration de tous les bons juges. Ainsi parle Xénophon, et Abd-el-Kader, décrivant le cheval barbe, a dit les mêmes choses en style plus Heuri. Eh! bien, Madame, ce cheval aux formes sèches à la fois et onduleuses, et à l'encolure renversée ou d'autruche, selon l'expression arabe, est précisément, vous le voyez, celui que condamne Buflbn, et si vous vouliez bien me permettre cle relever ici mon éloquence par l'heureux emploi d'une petite prosopopée : « 0 Butfon. — m'écrierais- je. grand génie, peintre inspiré de la nature, vous qu'eussent révolté l'encolure de cerf et les formes

ressenties du cheval de Xénophon, confessez-nous que le style de ce capitaine vous semblait aussi un peu sec et que les grâces attiques, un peu maigres, vous déplaisaient par je ne sais quoi d'irrégulier que votre jabot ni vos manchettes ne purent jamais agréer ! »

— Ah çà! docteur, dit la marquise, — jouissez tant qu'il vous plaira de vos prosopopées, mais n'oubliez pas, je vous prie, que depuis longtemps je suis arrivée et vous attends.

— Ah ! Madame, — dit le chevalier, — de grâce, ne lui troublez pas son plaisir. Puisque lui-même il s'est comparé à un chien de chasse, voyez s'il ne ressemble pas en ce moment à ceux qu'a décrits son héros Xénophon... Comment dit-il?... « Montrant de l'allégresse aussitôt qu'ils ont saisi la trace, portant les yeux çà et là, trahissant leur ardeur par Je mouvement de leur tête, par des changements de position du corps... » Comme il dit encore : « Ils se jettent en avant, en arrière; leurs esprits exaltés, les transports de la joie, tout annonce qu'ils touchent au moment de la victoire. »

— Je fais plus que d'y toucher. — repartit le docteur, — j'ai forcé le lièvre dans son gîte, des-

orniais il ne peut plus m'échapper. Car le cheval barbe. Madame, le cheval de Xénophon, vous n'avez qu'à lever les veux, c'est précisément le cheval de Phidias, le cheval du Parthénon, le cheval que nous célébrons.

— Enfin! — fit-elle en soupirant.

— Oui, Madame, ce cheval au corps ramassé, aux contours ressentis, dont toutes les formes se détachent avec un relief si surprenant, je le peux décrire en empruntant le langage de l'émir Abdel-Kader décrivant le cheval berbère : « Les chevaux, dit-il, bien qu'ils soient d'une même famille, sont de deux espèces différentes : la première est la race arabe, à laquelle appartient le cheval barbe, la seconde est celle des beradin. » Vous m'entendez, Madame, les beradin, c'est le cheval à talus, le cheval rond: c'est sur un beradin que Mignard a fait asseoir le grand roi, c'est le beradin qui misait les enchantements du Parfait Maréchal. « Or, sachez, dit l'émir, que le plus grand ennemi du cheval, c'est la graisse. Que ton cheval ait les flancs évidés, dépourvus de chair. Qu'il ait trois choses larges, le front, le poitrail et la croupe ! Que son dos soit court, que ses membres an té-

rieurs soient longs, que ses oreilles ressemblent à celles de 1* antilope effrayée an milieu de son troupeau, que chacune de se> narines ressemble à l'antre du lion. — le vent en sort quand il est hae letant. — qu'il possède de l'autruche l'encolure et la vitesse, de la gazelle la sécheresse, la grâce, l'oeil et la bouche!... » Madame, vous le voyez, c'est l'émir lui-même qui vient de décrire notre cheval. Et laissez-moi vous rappeler ce qu'il écrivait encore au général Damnas : « Si, en allongeant l'encolure et la tête pour boire dans un ruisseau qui coule à fleur de terre, un cheval reste d'aplomb sur ses quatre membres sans replier l'un de ses pieds de devant, sache qu'il est parfaitement conformé et qu'il est de race. » Et pensez, Madame, à ce frère de notre cheval, un peu plus à droite, juste au-dessus de votre tête, lequel, en attendant qu'on le monte, courbe jusqu'à terre sa longue encolure pour chasser du museau un insecte qui lui chagrine le pied; sans avoir l'air d'y penser, il s'applique à résoudre le problème de l'émir. Ainsi, Madame, le cheval de Phidias n'est pas un beradin, c'est un hoor. un buveur d'air, un cheval gazelle, et vous comprenez maintenant qui sont

ces sculpteurs que Solleysel critiquait avec tant d'emportement.

— Il me paraît qu'il a raison, — nous dit la marquise, — n'était le temps qu'il y met. . .

— Et il résulte de ma démonstration, — continua-t-il d'un ton triomphant, — que Phidias n'usa point du procédé des éclectiques, et qu'il n'idéalisa point la beauté chevaline en créant un cheval de fantaisie et en lui conférant libéralement les mérites combinés des nombreuses races. . .

Mais la marquise l'interrompit encore en lui disant :

— Franchement, docteur, était-il besoin pour en arriver là de tant de tours et détours, et de vos tulipes, et de vos vertugadins. et de vos prosopopées? Assurément c'est une rare trouvaille que vous venez de faire et la générosité est grande à vous de nous en faire part. Comment, je vous le demande, le glorieux ami de Périclès eût-il pu être un éclectique? Cela est bon pour les Lysippe et pour les Mengs, mais ces fantaisies-là ne viennent guère aux Phidias, ni aux Léonard de Vinci. Demandez plutôt à monsieur l'abbé, qui avait l'air tantôt de se moquer de vous?

L'abbé avait repris sa posture de déesse Uontocéphale, et vraiment il en avait aussi le visage et la physionomie. Si vous voulez voir l'abbé tel que je l'ai retrouvé à Athènes, représentez-vous un lion captif qui a fini par s'accoutumer à sa cage. A l'ordinaire, accroupi devant les grilles de sa prison, l'animal fauve sommeille les yeux à demi clos ; mais, par intervalles, soudain hanté de quelque vision du désert, sa crinière se hérisse , sa lourde paupière se soulève lentement , et de sa prunelle embrasée jaillit une flamme subite...

Ce fut un de ces regards que lança l'abbé quand il répondit d'une voix sombre à la marquise :

— Assurément il savait de naissance , le divin sculpteur, que tout se tient dans l'art comme dans la vie, et que tout ce qui vit , tout ce qui mérite de vivre se compose non de pièces rapportées, mais de parties intimement liées qui se supposent toutes les unes les autres, et toutes se rapportent à une même fin II savait que l'hybridation, procédé de jardinier fleuriste, n'a rien à démêler avec la poésie ni avec la sculpture. Il savait de science certaine que Dieu est le logicien suprême et que la principale étude de l'artiste doit aller à s'ap-

proprier cette logique, comme Prométhée déroba le feu du ciel. Il savait surtout que rien n'est beau qu'à la condition d'être individuel, que la forme d'une chose est sa limite, que, supprimez les bornes d'un être et vous supprimez ses contours. Certain Juif de ma connaissance l'a dit : « Toute détermination est une négation. » Oui, les bornes des êtres sont sacrées, c'est par leur moyen qu'ils se manifestent, affranchissez-les de tout ce qui les restreint , c'est de leur existence même que vous les aurez délivrés. Ne confondons pas l'indéterminé avec l'infini. Dieu lui-même ne serait qu'un vain fantôme s'il ne possédait la puissance de se limiter incessamment, mais c'est le caractère de l'esprit. . .

En prononçant ces mots, l'abbé, qui s'était insensiblement animé, s'avisa que nous le contemplions bouche béante ; soudain , ses deux grands yeux ratissant, il nous regarda lion n eu sèment... — 0 pauvre rerminière ! s'écria-t-il apparemment en son cœur, comme le lion de Marot, et là-dessus, interrompant brusquement son discours, il conclut en nous disant du ton le plus posé :

— Et voilà justement pourquoi les chevaux de Phidias sont des chevaux barbes !

— Venez dire, maintenant. Madame, -— reprit le docteur, que mon éloquence ne fait pas des miracles; tout à l'heure elle endormait milord qui se plaint journellement d'insomnies , causées , dit-il, par le climat d'Athènes, et maintenant, dénouant la langue de l'abbé, elle vient de le forcer à nous en dire plus long tout d'une haleine qu'il ne fait d'ordinaire en toute une journée... Après cela, — ajouta-t-il, — vous parlez d'or, Monsieur l'abbé, mais, en vrai spéculatif que vous êtes, vous volez comme les oiseaux ; moi je me contente de marcher, ne pouvant mieux, et en vérité la méthode m" en semble bonne; car, bien que je respecte infiniment vos spéculations, je suis enchanté d'avoir vérifié par mes yeux assistés de mes petites analyses, que notre cheval est un cheval barbe ; il est bon dans ce monde de prendre ses sûretés. Seulement, ce que l'abbé vous expliquerait mieux que moi, mes amis, c'est à quel point Phidias, loin de chercher à modifier le type qu'il représentait en lui conférant des qualités étrangères à son caractère propre, s'attacha à le définir plus sévèrement encore que ne fait la nature, et partant fut, si j'ose ainsi parler, plus naturel qu'elle-même. Une ma-

jesté d'emprunt, le grandiose des attitudes, ne vous avisez pas de les chercher ici, mais à Versailles, sur la toile de Mignard. Dans le cheval barbe, dans le cheval de Phidias, ce qui frappe, ce qui arrête, ce qui saisit d'étonnement, c'est une force concentrée qui, plus elle se contient, plus elle impose...

Et à cet endroit de son discours, quittant sa place pour aller s'adosser contre une des colonnes du portique :

— Voyez-le plutôt, — s'écria-t-il en nous montrant du doigt la métope, — levez les yeux sur lui, si toutefois vous en pouvez supporter l'éblouissement, éclairé qu'il est du soleil! Il est tout muscles, tout nerfs, on oublie qu'il a des chairs; regardez ces plis frémissants qui se dessinent sur son encolure à l'endroit de l'inflexion, ces veines gonflées qui marquent la naissance du ventre, ces jambes qui fouettent l'air, cette tête sèche qui s'encapuchonne... Partout la force se trahit, et la puissance et l'ardeur. . . il frémit, il se dresse, ses narines fument, il a l'oeil en feu; s'il se mettait à hennir, le temple s'ébranlerait sur ses bases, et s'il venait à s'emporter... Mais n'ayez crainte, il se

possède, il est maître de soi, la procession à laquelle il va se joindre ne sera point troublée, car, tidèle au génie de sa race, ce cheval est le plus intelligent, le plus avisé, le plus spirituel de tous les chevaux... 0 mes barbes bien-aimés! qui pourrait assez vanter votre génie? Quand Annibal, Madame, au témoignage de Polybe, fut arrivé à quelque distance du sommet des Alpes, il décida de faire une halte de deux jours pour attendre les traînards; ceux-ci, pour le plus grand nombre, cherchèrent en vain à se retrouver parmi les ravins et les sentiers perdus de la montagne; mais les chevaux numides qui s'étaient égarés, éventant la voie de l'armée et, de leurs yeux pénétrants, interrogeant ses traces errantes, rejoignirent tous avant le délai fixé... Et tu étais barbe aussi, — j'en donnerais ma tête à couper, — 6 glorieuse jument du Corinthien Pheidolas, ô incomparable Aura qui , perdant ton cavalier à l'entrée même de la carrière, ne t'arrêtas pas à l'attendre, mais jalouse de son honneur, continuas la course, tournas autour du but , revins à bride avalée vers la barrière et, triomphante, te présentas, la tête inclinée, devant les hellanodiques pour recevoir de leurs

mains la couronne sacrée!... Quel sot, Madame, que le palefroi de Mignard au prix du nôtre! Le nôtre, Madame, sait à merveille où il se trouve, ce qu'il fait ; il a deviné depuis longtemps qu'il va prendre part à la fête de Minerve. S'il s'enlève sous la main, c'est pour déployer ses grâces. Vous pouvez faire hardiment marcher un enfant devant lui, l'enfant n'aura rien à craindre que de sentir sur ses épaules le souffle de ses naseaux de lion ! Savez-vous ce que c'est que ce cheval?... C'est une âme, oui, vraiment, voilà ce qui le définit. Vous en étonnerez-vous ? Xénophon reconnaissait une âme au cheval et ne se fût guère entendu avec ces vétérinaires anglais du siècle passé qui lui refusaient même un cerveau. L'âme du cheval ! ce mot revient sans cesse dans son traité. « Du cheval, dit-il, ce qui importe le plus à connaître, c'est l'âme. » Il la veut fière, mais généreuse, ardente, mais maîtresse de son feu. « Prends-y garde, ditil au cavalier qui veut briller, tu n'y réussiras que si ton cheval a de l'âme. » Ce n'est sûrement pas ce qui manque à celui de Phidias, car ce cheval n'est pas, comme nous autres (s'il en faut croire le catéchisme) , composé d'un corps et d'une âme.

Son corps c'est encore son âme, elle parait partout, jusque dans ses oreilles qui se dressent, jusque dans sa queue qui se relève... Voulez- vous, Madame, vous donner le plaisir d'un contraste à nul autre pareil?... Souvenez-vous de ces chevaux dessinés à la sanguine par Léonard de Vinci, — vous savez ce que je veux dire, Madame, — ces chevaux qui se voient à l'Ambroisienne, se cabrant, trottant, galopant, représentés de face, de profil... Ne vous souvient-il pas, entre autres, d'un certain cheval apocalyptique que monte un diable armé d'un fouet?... Rappelez-vous ces membres osseux, ce dos et ce ventre infinis, ces crins épais et flottants , cette épaisse encolure , ces longues oreilles couchées, cette lourde ganache, le formidable rictus de cette bouche qui souffle le feu... tout cela s'accorde à merveille avec la corne diabolique qui se dresse sur son front, et il n'est rien en lui qui ne concoure à lui donner une expression d'effrayante bestialité... Et voilà comment le génie imprime à ses œuvres le cachet de l'unité et de l'harmonie, et comment les Léonard et les Phidias dérobent à Dieu cette logique que vantait l'abbé!

— Et pourtant, continua-t-il en baissant la voix, — je ne sais, mais ce cheval de là-haut, ce gracieux, ce noble, ce généreux coursier, vous le dirai-je ! il m'inspire aussi par moments un secret effroi , — effroi bien différent pourtant de celui que j'ai ressenti à l'Ambroisienne. Il est si vrai, si naturel, disions-nous tout à l'heure, qu'on oublie qu'il est de pierre; quand on le considère quelques instants, l'illusion devient complète ; on voit distinctement, — cela vous est arrivé à vous-même, Madame, — on voit sa tête remuer, ses membres tressaillir, ses muscles se gonfler , ses yeux jeter des éclairs; on se surprend même à s'imaginer qu'on l'a déjà contemplé autrefois, non plus attaché à la frise d'une cella, mais se jouant dans la plaine avec cet air fier et vif que peint si bien Xénophon, ou, pour parler comme les Arabes, avec la démarche indolente et superbe d'une sultane , ou encore galopant sur la crête d'un précipice et aspirant l'air de la montagne à pleins naseaux... Mais qu'on le regarde plus longtemps encore, et l'on ne tardera pas à s'apercevoir que ce cheval si naturel et si vivant n'est point sorti pourtant des mains de la nature, que jamais il ne s'en rencontra

de pareil ni dans les pâtis de la Thessalie, ni même dans les solitudes du désert. . Comment dirai-je? on découvre en lui je ne sais quoi qui fait frissonner. Ce cheval est-il bien un cheval? Il a dans le regard quelque chose qui tient de l'humanité, — oui, il y a de l'homme en lui ou plutôt quelque chose de plus grand encore que l'homme... Pendant que nous parlons de lui, il nous regarde, il nous juge , il compare orgueilleusement dans le secret de son cœur son immortelle vigueur et notre faiblesse, ses joies divines et nos misères... Si c'était un dieu que ce cheval!... Mais pourquoi s'en effrayer? Nous-mêmes, en le contemplant, nous abrégeons la distance qui nous sépare de lui, nos pensées s'agrandissent, une parcelle de sa force et de sa beauté se communique à notre âme... Si petits que nous soyons, ne le craignons pas, mais admirons-le en lui disant : « Tu es la force qui se connaît et se possède, tu es la beauté qui jouit d'ellemême, tu es ce qu'il y a de meilleur et de plus précieux dans l'humanité ! »

Quand le docteur eut ainsi terminé sa péroraison, la marquise le complimenta sur son discours, dont la fin, disait-elle, avait passé ses espérances.

Elle l'assura que, lui ayant contesté jusqu'alors la faculté d'admirer, elle était bien forcée de s'en dédire.

— Et cependant je soupçonne, — ajouta-t-elle, — que votre enthousiasme était moins pour le cheval que pour votre démonstration dont le mérite vous enchantait... Ah ça! de qui donc la Fontaine a-t-il dit :

Son fait consistait en adresse ;

Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse, Du hasard quelquefois, tout cela concourait, Tout cela bien souvent faisait crier miracle.

Mais à coup sûr, docteur, ce qu'on ne peut vous contester, c'est un grand fonds de générosité ; vraiment vous n'êtes pas rancunier ; vous avez glorifié à outrance l'excellence des chevaux barbes, et cependant, s'il m'en souvient, il vous est arrivé avec l'un d'eux certaine mésaventure...

— Oh! Madame, de grâce, laissons cela, — interrompit-il; — je lui ai pardonné; pourtant Géronte, bien qu'il eût fait grâce à Scapin, n'aimait pas à s'entendre rappeler les coups de bâton qui... les coups de bâton que... Mais, si vous m'en croyez, Madame, à présent que mon discours est fini, nous

réveillerons milord; car le soleil est venu nous chercher et nous ferons bien de nous transporter de l'autre côté de la colonnade.

Et ce disant, il tira doucement milord par le bras. Celui-ci tressaillit, passa sa main sur ses yeux, les rouvrit, et nous regardant :

— Mes amis, — nous dit-il, — quel service vous m'avez rendu en m'éveillant! car je faisais en vérité de bien mauvais rêves. Je me suis endormi comme le docteur parlait des chevaux niséens, et j'ai rêvé que la marquise m'avait envoyé en Perse avec la commission de lui en ramener un. Vous pouvez croire que je mettais tous mes soins à m'acquitter de ce devoir, et dans le fait, après des efforts incroyables, j'avais eu le bonheur de mettre la main sur de superbes haquenées que je me faisais d'avance un plaisir de lui présenter. Mais ces malheureuses bêtes, chemin faisant, s'efflanquaient à vue d'œil, et quand j'arrivai chez ma nièce, je n'avais à lui offrir que des haridelles poussives , fourbues et courbatues. Jugez de l'accueil qu'elle me faisait.

Quand nous fûmes installés à l'extrémité nord du portique, la marquise dit au chevalier :

— Je m'aperçois, Monsieur , que vous avez grande envie de parler. Parlez donc, c'est moi qui vous y convie. Seulement, je vous en conjure, fuyez le bel esprit, l'emphase, la déclamation, les tours ambitieux, les expressions ambiguës, le style imagé et pittoresque, le nébuleux, le vague, le phébus et l'amphigouri. Soyez net, précis; dites tout juste ce que vous voulez dire, sans chercher de midi à quatorze heures, à l'exemple de notre cher docteur. Ce sont là les recommandations que

me faisait ma grand'mère quand je m'apprêtais à lui faire un petit récit. Je la vois encore avec sa grande coiffe à dentelle et ses rubans jaunes. Elle adorait le jaune et prétendait que les bons styles avaient la couleur de la jonquille. Aussi écrivaitelle sur la première page de tous les livres qui lui plaisaient cette sentence d'un poëte favori :

Et la jonquille encor

Offre à mon œil ravi la pâleur de son or.

En revanche, les styles rouges et les styles arcen-ciel lui donnaient des attaques de nerfs. Elle était charmante, ma grand'mère; elle avait dans l'esprit un tour romanesque qui m'enchantait. Dans mon enfance, j'allais la voir tous les jours entre chien et loup. Son grand plaisir était de me faire conter des histoires pendant qu'elle me coiffait à la chinoise. Elle faisait placer un écran devant, la lampe et chantonnait :

Si près de douce bergère

Beau pastoureau parle d'amour.

Dérobe un instant la lumière !

Il leur suffit d'un demi-jour.

Puis retroussant mes cheveux, elle me disait :

« Conte, petite, et mets des jonquilles dans ton histoire. »

— Cette grand'mère, — me dit tout bas milord, assis à mes côtés, — était une insupportable folle, et c'est elle qui, avec ses jonquilles et ses pastourelles, a commencé de déranger l'esprit de la marquise! Impossible de vous dire combien je me suis ennuyé auprès d'elle.

— Et vous vous en aperceviez ?

— A peine sorti de la chambre, cela me prenait comme un coup de sang.

— Ainsi, Monsieur le chevalier, — continua la marquise, essayez-vous dans le style jaune, si le cœur vous en dit. Mais à tout prix évitez les prosopopées et les apostrophes. Ces figures-là me furent toujours antipathiques. Si vous nous racontez de nouveau les exploits d'Aura, — il est des malheurs qu'il est bon de prévoir, — dites-nous simplement, comme eût fait Xénophon : « Aura perdit son cavalier à l'entrée de la carrière... » Et ne vous écriez pas comme un énergumène : « 0 incomparable Aura ! tu perdis ton cavalier, tu courus, tu vainquis... » Ces façons de parler sont merveilleuses dans la bouche d'un brigadier de

gendarmerie arrêtant un criminel dans la rue : « 0 scélérat ! tu m'as fait courir, te voilà pris ! » Mais les gendarmes, gens très-utiles, sont de mauvais maîtres en matière d'éloquence. Surtout soyez le moins long que vous pourrez, et vous, Messieurs, n'interrompez pas à tout coup, autrement nous serons encore ici à la nuit, ce qui inquiéterait infiniment Ugly, à qui j'ai promis d'être de retour avant qu'il ait terminé sa sieste.

Le chevalier se le tint pour dit, et après s'être caressé le menton avoir passé sa main dans ses cheveux et avoir contemplé quelques instants le camée antique qu'il portait en bague à l'index de la main gauche, il commença de parler en ces termes :

— Madame, j'ai le malheur d'ignorer la théorie du style jaune, mais puisque vous aimez la précision et la clarté, je m'efforcerai, puur vous plaire, d'être clair et précis, et à cette fin je n'envelopperai point le plan de mon discours dans une mystérieuse obscurité, ni ne vous ferai une de ces pièces d'éloquence où la logique,

enlacée et roulée en feston,

Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.

Je ne possède pas, Madame, Vart de servir à point un dénoûment bien cuit, et je m'en vais d'emblée vous déclarer nettement ce que je me propose de vous démontrer. On nous a dit que notre cheval était un barbe et j'en demeure d'accord; toutefois, ce n'est pas assez d'avoir déterminé à quelle race il appartient. Phidias n'a pas représenté sur la frise du Parthénon le hoor sauvage, le buveur d'air du Sahara, mais le cheval barbe adopté par la Grèce, vivant en Grèce et dressé par les principes de l'équitation grecque. L'art grec, Madame, était de l'art à la seconde puissance. Grâce à une éducation fondée sur la gymnastique et la musique, la vie nationale que reproduisaient dans leurs ouvrages les poètes et les sculpteurs, était déjà elle-même de la sculpture et de la poésie ; — ou, pour parler autrement, le génie, les moeurs et la culture d'un peuple sont à l'artiste qui s'en inspire ce que serait un praticien, ébauchant une statue, au statuaire qui l'achèverait; — or, en Grèce, le praticien, chargé de dégrossir la matière que mettaient en œuvre les artistes de profession, avait lui-même l'âme d'un artiste, et c'est ce qui nie fait dire que l'art grec était de l'art à la seconde puis-

sance. Ainsi, pour en revenir au cheval, le coursier barbe, dressé par la méthode de Simon et de Xénophon, était une véritable œuvre d'art, et Phidias, dans ses sculptures équestres, n'a fait que reproduire en le glorifiant le caractère esthétique de Péquitation grecque. Je partirai de ce principe pour corriger deux propositions avancées par le docteur. Il a défini notre cheval en nous disant que c'était une âme , et il a ajouté que cette âme avait quelque chose d'humain qui surprend et confond. Je démontrerai que notre noble barbe, Madame, n'a que la moitié d'une âme, et que cette humanité qui paraît en lui n'est pas un miracle, mais un phénomène naturel dont l'artiste nous fournit lui-même l'explication, — et démontrant cela, je penserai avoir ajouté quelque chose aux éloges qu'on a décernés à ce chef-d'œuvre.

— Eh vraiment' — dit la marquise, — je ne vois pas de jonquilles là-dedans ; je vous avouerai même que votre style me semble un peu obscur. De grâce, point de formules de mathématiques ! car je n'ai jamais pu réciter couramment mon livret, et l'algèbre m'est lettre close.

— Il est difficile de vous contenter, — dit le che-

valier non sans quelque dépit, — mais si vous daignez, Madame, avoir la patience de m'écouter, je me flatte que vous n'aurez pas de peine à m'entendre.

La marquise s'inclina profondément et le chevalier continua comme suit :

— Sur le fronton occidental du Parthénon, si tristement dépouillé par lord Elgin et où ne se voient plus aujourd'hui que les figures de Cécrops et de sa fille, le sculpteur, — si ce fut Alcamène ou Phidias, je ne sais, — avait retracé, comme nous l'apprend Pausanias, la querelle de Neptune et de Minerve se disputant la possession de l'Attique et le droit de donner un nom à la cité naissante. Choisissant entre plusieurs traditions celle qui lui semblait fournir à son art le plus heureux motif, il avait représenté le cheval sortant de terre par l'ordre de Neptune et aussitôt dompté par la main puissante de Minerve qui, sous les yeux de son rival irrité et confus, l'attelait sans effort à un char monté par Érechthée et la Victoire. Cette légende nous explique comment il se fit que le cheval fût également consacré à deux divinités : l'une desquelles en avait fait don aux hommes.

tandis que l'autre leur avait enseigné l'art de le dresser et de s'en servir. Qu'à Neptune fût rapportée la naissance du cheval, la raison en est simple : le culte de ce dieu, au témoignage d'Hérodote, passa d'Afrique en Grèce, et ce fut d'Afrique aussi que, par l'entremise des Phéniciens, le cheval fut apporté dans la Péninsule hellénique. J'en pourrais alléguer ici plus d'une preuve; nous savons en effet de science certaine que les Phéniciens, qui établirent tant de comptoirs le long du littoral de la Grèce, firent de tout temps un grand commerce de chevaux africains; mais. Madame la marquise me paraissant goûter médiocrement les citations, je n'aurai garde d'en abuser et lui épargnerai la fatigue de me suivre dans le détail d'une démonstration qui , après tout , pourrait lui sembler oiseuse. Il sufiit que Neptune et le cheval étant venus aux Grecs des mômes régions et par la même voie, il était naturel que la légende représentât le dieu donnant naissance au cheval en frappant de son trident soit le rocher de 1" Acropole, soit je ne sais plus quelle montagne de la Thessalie , selon une autre version dont Lucain nous a conservé le souvenir. Ce qui est certain, c'est que, du consen-

tement général des Grecs , le cheval fut toujours tenu pour une importation étrangère, et, dans l'art augurai des Telmisses, il était employé comme symbole désignant les nations lointaines. Mais la tradition varia davantage quant à la part qu'elle attribua à Neptune dans le dressage du cheval. Les uns voulaient que le donateur du plus précieux des quadrupèdes en eût été le premier instituteur ; d'autres, au contraire, jugèrent que le dieu des flots avait livré aux hommes le cheval encore sauvage, frémissant et furieux comme les vagues et les autans ils ajoutaient même qu'irrité contre les mains audacieuses qui avaient osé toucher à son ouvrage et plier à l'obéissance ce cœur indomptable dans lequel il avait soufflé quelque chose du génie des tempêtes , il se plaisait à déconcerter les calculs de cet art criminel en répandant sur les attelages cet esprit de vertige et d'erreur qui fait le désespoir des écuyers. En plusieurs lieux des autels étaient élevés à Neptune, effareur de chevaux, Poséidon taraxippos, et par des sacrifices on cherchait à conjurer ces funestes influences, dont Hippolyte fut la plus fameuse et la plus déplorable victime ;

La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois, Ils ne connaissent plus ni le frein, ni la voix ; En efforts impuissants leur maître se consume ; Ils rougissent le mors d'une sanglante écume ; On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux, Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux.

0 sagesse céleste, Pallas Athènes en qui la force était unie à la prudence, il était naturel de vous attribuer l'honneur d'avoir contraint la fougue et réduit les caprices du plus ardent et du plus volontaire des animaux!...

Cette apostrophe échappa si involontairement à l'enthousiasme du chevalier, que la marquise ne s'en scandalisa point. Elle était devenue très-attentive, et son recueillement s'était communiqué à nous tous, hormis à milord, qui s'efforçait en vain d'étouffer ses bâillements convulsifs.

— Rappelons-nous, — continua le chevalier, — la surprise mêlée d'épouvante que ressentirent les Mexicains et les Péruviens à l'aspect des premiers chevaux amenés dans le Nouveau Monde par les conquérants espagnols, et nous ne nous étonnerons pas que les Grecs aient encore plus honoré la divinité qui assujettit le cheval que celle qui l'avait

créé, ni que les Athéniens se soient complu à rapporter la gloire de l'avoir successivement attelé et sellé, à cette Vierge divine qui représentait d'une façon si particulière leur caractère et leur civilisation nationale. Est-ce à dire que l'art de Téquitation, tel que le pratiquèrent les Grecs, ait été créé de toutes pièces? Cela n'est guère vraisemblable, n'étant aucune de leurs institutions dont ils iraient reçu de pays étrangers le premier germe et la première esquisse. Leurs mœurs, leurs usages, leurs législateurs, les sciences, les arts, l'industrie, leurs dieux mêmes, tout leur fut donné primitivement par l'Orient; mais, entre les mains de ce peuple ingénieux, tout se transforma, tout s'amenda, tout s'embellit; ils marquèrent leurs emprunts du cachet merveilleux de leur génie, plus originaux, s'il se peut, dans leurs imitations, que les inventeurs même dont ils suivaient les traces ; l'Orient avait tout ébauché, les Grecs conduisirent tout à perfection, témoin ce que fit leur statuaire des divinités informes que leur avaient léguées l'Afrique, la Phénicie et l'Egypte , — sublimes métamorphoses qui nous rendent difficile de reconnaître dans la Vierge du Parthénon et sa glorieuse égide

la Neith libyenne et sa peau de chèvre. — Et, je vous le demande, laquelle d'entre les races de la Grèce pouvait le disputer, dans cet art de se tout approprier en perfectionnant tout, à ces Athéniens dont Xénophon disait que, grâce à l'empire de la mer, entendant parler les langues les plus diverses, étudiant à loisir les mœurs et les coutumes les plus variées, ils avaient introduit chez eux un heureux mélange de tout ce qu'ils avaient trouvé chez les Grecs et les Barbares!...

En dépit de mon recueillement, j'eus à cet endroit de son discours une distraction qui m'empêcha de le bien suivre. De ma place j'apercevais une des cariatides de la petite tribune de l'Érechthéum, et les grâces incomparables de cette Vierge antique me rendirent pensif et absorbèrent pendant quelques instants toute mon attention. Quand je sortis de cette rêverie, le chevalier dissertait de l'équipement du cheval.

— Les Grecs . — disait-il . — montaient sans étriers et à poil ou sur une selle consistant en un simple panneau recouvert d'une peau de mouton, et souvent en une pièce d'étoffe mise plusieurs fois en double et formant coussinet. — Selon lui, cette

pratique leur était venue par les Phéniciens, ayant été autrefois en usage sur tout le littoral asiatique et africain de la Méditerranée. A ce propos, il s'attacha à nous démontrer l'origine beaucoup plus récente du harnachement actuel du cheval chez les Arabes, et de leurs larges étriers où ils chaussent tout leur pied et sur lesquels porte tout le poids de leur corps, et de leur selle à kerbouss et à troussequin, toutes choses qu'ils empruntèrent à la fausse civilisation du Bas-Empire.

— La selle à arçons, — dit-il, — à pommeau et à troussequin avait été inventée à Constantinople, apparemment vers le milieu du IVe siècle, — et un peu plus tard les étriers, dont il est question pour la première fois dans le Traité de l'art de la guerre écrit par l'empereur Maurice à la tin du VIe siècle. Ces innovations byzantines se répandirent partout, comme tant d'autres, étant constant que les Turcs, par exemple, ont adopté avec la selle et les étriers toutes les formes de l'administration du Bas-Empire et maint usage qui semble peu d'accord avec leur génie primitif. Tant est puissant l'esprit de Byzance, tant est grand son prestige et l'empire qu'il exerce sur les âmes!

Sous les mêmes influences se propageant de proche en proche , les Barbares de l'Occident , chez qui autrefois, au dire de Tacite, l'usage de la selle était tenu à déshonneur, adoptèrent cette selle à piquer qui, avec ses battes et son troussequin, formait une sorte d'encaissement où le cavalier s'emboîtait jusqu'aux reins. Les anciens Grecs n'avaient eu garde de se jeter dans de pareilles inventions ; ils entendaient que le cavalier, dépourvu de moyens factices de tenue, cherchât la solidité de son assiette dans la rectitude de la position et dans son propre équilibre, et au XVIIIe siècle, quand La Guérinière réforma l'équitation, il revint à l'antique en faisant raser les battes et le troussequin de la selle à piquer. Par le même principe, les Grecs n'imaginèrent point l'usage des étriers et eussent trouvé fort ridicule le cavalier du moyen âge avec ses jambes roides, tenues à distance du cheval et ne s'en rapprochant que par saccades. A leur sens, le grand point était l'adhérence et la fixité des genoux, le haut du corps étant droit ou légèrement porté en avant ; à partir du genou, la jambe devait être librement lâchée, de telle sorte « qu'étant molle, si elle venait à heur-

ter, elle cédât et ne dérangeât point la cuisse. » Est-il besoin d'ajouter que la noblesse des attitudes et la grâce des postures n'étaient pas moins exigées de l'homme de cheval que du gymnaste ? Aussi est-ce au peuple de la Grèce le plus sensible aux beautés naturelles qu'il appartint de rédiger la théorie et de perfectionner la pratique de l'art de l'équitation. Les Athéniens qui, ni à Marathon, ni à Platée, n'avaient encore de cavalerie, l'improvisèrent dès qu'ils en sentirent le besoin, comme ils avaient fait leur marine; — et bientôt elle fit le plus bel ornement de leurs fêtes; on sait quel rôle jouaient leurs cavalcades dans la procession des Panathénées. En peu de temps, l'élève et l'éducation du cheval devint l'étude et la passion de la jeunesse dorée. Être admis dans un club fashionable, fréquenter l'école de Gorgias et faire courir, telles étaient les marques auxquelles on reconnaissait les agréables et les bien-nés, le cheval étant considéré comme un moyen de briller aussi efficace qu'une hétérie et comme un animal non moins aristocratique qu'un sophiste. Ainsi pensait cette brillante jeunesse, et vous n'ignorez pas quels soupirs arrachait au pauvre Strepsiade ce goût déréglé du

turf, qui poursuivait son fils Phidippide jusque dans son sommeil et le faisait rêver d'écuries, de steeple-chases et de koppalias.

Ici je recommençai de regarder la cariatide et j'eus une seconde absence plus longue que la première. En revenant à moi, j'entendis le chevalier qui disait :

— L'équitation est intimement liée avec l'éducation; à vrai dire, ce n'en est qu'un chapitre; comme on élève les enfants, on élèvera les chevaux. Lisez Platon exposant l'art de former les hommes, et Xénophon devisant après Simon des pratiques à suivre pour dresser un cheval ; chez l'un et l'autre, vous trouverez et les mêmes principes et la même méthode. L'éducation athénienne était aussi différente que possible de celle qui prévalut au moyen âge, et de cet ascétisme qui, mettant la nature à l'interdit, flétrissait le bonheur de ces anathèmes, préconisait la tristesse, les austérités, la haire et le cilice, enjoignant à l'homme d'étouffer ses passions sous les cendres de la pénitence, et présentait à Dieu comme une offrande agréable les recherches de cruauté d'un cœur acharné à se tourmenter et à se détruire lui-même.

Mieux conseillée et respectant les lois et les penchants de la nature humaine , l'éducation athénienne s'appliquait à la discipliner sans la contraindre; elle n'enseignait pas cette vertu farouche qui s'applaudit des retranchements d'une vie triste et dépouillée, mais cette soumission volontaire et facile à l'ordre de la justice, partage des cœurs qui, par un long et familier commerce avec la raison, ont appris à se plaire dans l'obéissance et à faire conspirer leurs inclinations avec leurs devoirs. Nourries du lait de cette prudence antique, les âmes croissaient librement; on ne s'attachait point à les gêner, à les contourner, à les resserrer de toutes parts ; on n'avait garde d'en amortir le feu ou d'en affaiblir le ressort ; on ne craignait point que leur force se tournât en violence ni leurs transports en fureurs ; il y avait en elles une douceur infuse unie à la fierté d'un naturel ardent, et pour ainsi dire une mesure de passion que leurs désirs n'excédaient jamais ; se maîtrisant sans effort, elles semblaient s'abandonner à elles-mêmes, quand elles résistaient aux égarements de leurs fantaisies, elles soupiraient pour le bien comme les âmes corrompues pour les plaisirs illicites ;

point d'apprêt, point d'affectation, rien de guindé ni de tendu ; elles joignaient au calme réfléchi de l'âge mûr et à la faculté des fortes résolutions une simplicité charmante, une aimable candeur qui, perpétuant en elles les grâces de l'enfance , donnaient à leurs vertus un air d'éternelle jeunesse. Capables de tout, elles ne se piquaient de rien ; leur sagesse était leur bonheur et leur santé ; elles fuyaient le désordre comme une souffrance, elles se préservaient soigneusement de tout ce qui pouvait porter atteinte à leur beauté ; un rhythme secret réglait leurs mouvements les plus vifs et il se faisait, au fond de ces cœurs si bien gouvernés, comme le doux bruit d'une fête dont une divinité couronnée de fleurs était la suprême ordonnatrice. Écoutez Platon parlant de ses concitoyens, qu'il était peu disposé à flatter : « Quand les Athéniens sont bons, dit-il, ils le sont au plus haut degré; ce sont en effet les seuls qui ne doivent point leur vertu à une éducation forcée ; elle naît en quelque sorte avec eux ; on dirait un présent des dieux ; aussi est-elle franche et n'a-t-elle rien de fardé! » Et ce même Platon nous révèle le secret de cette éducation nationale qui produisait de si beaux

effets : « Il n'est aucun animal, dit-il, qui, lorsqu'il est jeune, puisse tenir sa langue ou son corps en repos et ne fasse sans cesse des efforts pour se mouvoir et pour crier. Aussi voit-on les uns sauter et bondir, comme si je ne sais quelle impression de plaisir les portait à danser et à folâtrer, tandis que les autres font retentir les airs de mille cris différents; mais aucun animal n'a par lui-même le sentiment de l'ordre ou du désordre dont le mouvement est susceptible et ne connaît de nature ce que nous appelons mesure et harmonie. Ce sont les divinités qui président à nos fêtes, les Muses, Apollon et Bacchus, qui nous ont donné le sentiment de la mesure et de l'harmonie avec celui du plaisir. Le sentiment règle nos mouvements sous la direction de ces dieux et nous apprend à former entre nous une espèce de chaîne par l'union de nos chants et de nos danses. » Vous le voyez , l'éducation athénienne envoyait les âmes étudier la vertu à l'école de la beauté; observant attentivement leurs mouvements naturels, elle les soumettait à la douce règle de l'harmonie et pour ainsi dire enseignait la musique aux passions. Eh bien! ce que Platon prescrit, parlant de l'enfant, Xénophon le recom-

mande pour le dressage du cheval. Ne pas le violenter, ne pas l'assujettir brutalement, mais le débourrer , l'assouplir , développer graduellement toutes ses qualités naturelles , surtout lui faire prendre plaisir aux marques de soumission , aux traits de vigueur et de gentillesse qu'on exige de lui, lui rendre l'obéissance plus agréable que la résistance ; en un mot lui insinuer le sentiment de la mesure et de 1" harmonie avec celui du plaisir ou à sa manière lui enseigner la musique, voilà en quoi consiste, selon Xénophon, la bonne éducation du cheval. Ce système eût paru bizarre aux écuyers du moyen âge; ils ne s'occupaient guère de donner de la joie au cheval, ni de le traiter en àme qu'on respecte et dont on veut le bonheur. Les attentions et les égards qu'on ne pensait pas devoir aux enfants, pouvait-on songer à les avoir pour les poulains? Au surplus, l'art de l'équitation était inconnu au moyen âge ; comme la plupart des autres arts, il ne reparut dans l'Occident qu à l'époque de la Renaissance et fut d'abord cultivé dans le pays qui le premier ressuscita l'antiquité. L'auteur de cette rénovation fut un gentilhomme napolitain, Federigo Grisone ; à Naples, à Rome furent fon-

dées les premières académies équestres: plus tard parât Pignatelli . dont les enseignements furent propagés en France par ses disciples . la Broue et Pluvinel. Mais c'est en matière d'éducation que l'esprit antique eut le plus de peine à se faire accepter des modernes. (Je que Montaigne écrivit sur ce point au XVIe siècle se perdit à vrai dire dans le vide: il faillit que Jean-Jacques parût pour que le génie île la Renaissance fît justice des préjugés, des routines et des sottises qui avaient si longtemps déshonoré la pédagogie, — et pour preuve de ce rapport étroit qui esî entre l'institution des hommes et celle des chevaux , ce fut un contemporain de Jean-Jacques, la Guérinière, qui fit prévaloir dans Péquitation les règles de la nature et des Grecs. Le fameux Grisou, grand homme en son genre et qui semble avoir suivi Xénophon sur plus d'un point, n'avait pas réussi à dépouiller cette brutalité qui était encore dans les mœurs de son temps, mariée je ne sais comment à toutes les recherches d'une politesse raffinée. Il ne savait mieux que de conseiller le-> attaques violentes et multipliées de l'éperon pour réveiller l'action et assouplir l'arrière-main; il enjoignait aussi de faire parcourir

avec furie de longues distances pour amortir le feu du cheval, et le traitait non en ami. mais en esclave dont il fout réduire sans pitié les caprices et les résistances. « Je vous advise, écrivait-il, que quand le cheval use de quelque malice, comme de branler la tête, se lever debout ou s'appuyer sur la bride, ou bien lorsqu'il fera d'autres notables fautes, lors vous lui donnerez le châtiment avec une voix terrible et effrayante, et ireusement direz, avec un cri âpre et menaçant, celle de ces paroles qui vous viendra plus à gré : Or sus, or sus ; or là ; ah! traitre; ah! ribaud, tourne, arrête, tourne ci. tourne là, — et autres semblables, pourvu que le cri soit terrible!... » X* est-ce point là l'image de ces maîtres enyvrés en leur cholère que réprimandait Montaigne et qui lui faisaient dire : Quelle manière pour esveiller Pappétit envers leur leçon à ces tendres âmes et eraintifves, de les v guider d'une trongne effroyable, les mains armées de fouets! Autrement parlait à son cheval le sage élève de Socrate, sur les bords riants du Céphise, et l'on peut dire que dans son école, comme le voulait Montaigne, il avait fait pourtraire la Joye, ÏAllaigresse, Flora et les Grâces: comme lui, il voulait que là où est le

proufit de l'écolier, là feust aussi son <>sb<t(. Écoutezle plutôt recommandant de dresser le poulain de telle sorte qu'il devienne ami de l'homme, philanthrope, et à cet effet de pourvoir à ce qu'il ne souffre jamais qu'étant seul et à ce que la cessation de tonte incommodité lui vienne des soins de son maître. « C'est ainsi, disait-il, qu'il en viendra à aimer et à désirer même la présence de l'homme. — Qu'on ait grand soin, dit-il encore, de changer le lieu du travail et de varier la durée des reprises . le cheval ainsi s'ennuiera moins , mieux se plaira à faire ce qu'on lui demande. Dès que vous avez obtenu de lui une marque d'obéissance, ayez soin de lui en témoigner votre contentement en lui accordant quelque relâche ou en lui faisant telle chose qui lui soit agréable. » Et ailleurs ' : « Les mauvais traitements ne produisent jamais que maladresse et mauvaise grâce. Avec les chevaux ne rien faire par colère, c'est la première de toutes les règles; car la colère ne prévoit rien, et ce qu'elle fait faire est presque toujours suivi

' Le chevalier cite de mémoire el assez fidélemenl l'inimitable traduction de Paul-Louis Courrier.

du repentir... Le premier point sera d'éviter avec soin tout ce qui peut chagriner l'animal : toute aide brusque trouble un cheval impatient, comme tout bruit, toute apparition, toute sensation soudaine trouble l'homme; généralement le cheval appréhende et se brouille à tout ce qui est trop subit. Si sa fougue l'emporte, pour s'en rendre maître il ne faut pas tirer la bride tout à coup, mais la ramener doucement à soi et par gradations le réduire sans violence. Lorsqu'on verra qu'il porte beau et sent avec plaisir la légèreté de la main, qu'on se garde bien alors de le chagriner en rien, comme pour le faire travailler, mais qu'on le caresse au contraire comme pour cesser le travail. » Ne semble-t-il pas entendre Jean- Jacques remontrant et censurant la brutalité de la gent porte-férule , et qu'eût pensé Xénophon de ces grandes raies sanglantes qu'imprime le redoutable éperon des Arabes sur le liane des chevaux ramingues ou rétifs et de ces cris furieux de Grisou : Rtitauà, traître, tourne, arrête?... Et cependant ce (irison pensait en homme de sens sur plus d'un point : pins sage même à certains égards que ses successeurs et ses disciples, il n'enfermait point

* l'équitation entre les quatre murs d'un manège, et.

pour alléger lavant-main et forcer les chevaux à lever les jambes, conseillait de les promener clans les guérêts frais labourés, dans les chemins pierreux, dans les rivières. Après lui l'équitation tomba dans la manière; les piliers et la muraille devinrent les grands engins d'éducation équestre ; Pluvinel, comme plus tard le duc de Xewcastle, mirent toute leur étude à ces fameux assouplissements dont l'excès est si contraire à la grâce du cheval, comme tout ce qui force la nature. Ce ne fut encore qu'au XVIIIe siècle que l'on s'avisa de revenir aux prescriptions du bon sens. « J'ai vu, écrivait en 1750 Gaspard Saulnier. écuyer de Il université de Leyde. j'ai vu des éeuyers qui poussaient l'extravagance jusqu'à plier le cou des chevaux de manière que leur tête venait toucher la botte du cavalier : ils croyaient alors faire des merveilles et être fort habiles, et réellement ils passaient pour tels dans le public. » Et la Guériuière, ce Jean-Jacques du cheval, se plaignit amèrement de « ces partisans de justesses recherchées qui amortissent le courage de ranimai et lui ôtent toute la gentillesse que la nature lui avait don-

née. » Après lui, les d'Abzac, prisant peu le pli en demi-cercle ou le demi-pli en arc, et abandonnant ce travail raccourci où se réduisait l'équitation, la ramenèrent à des allures plus franches, réduisirent à leur juste importance les ballottades, les sarabandes, les terre-à-terre et le galop sur deux pistes, et se conformèrent sans s'en douter aux traditions de la Grèce, préférant le cheval qui brille dans le turf, à la chasse ou dans les batailles, à celui dont tout le mérite consiste à la parade.

Dans son livre des Lois, Platon déclare qu'au moyen des jeux il faut tourner le goût et l'inclination de l'enfant vers le but qu'il doit atteindre pour remplir sa destinée, et il définit l'éducation une discipline bien entendue qui. par voie d'amusement, conduit l'âme de l'enfant à aimer ce qui, devenu grand, le doit rendre accompli clans le genre qu'il embrassera. De même Xénuphun. enseignant l'équitation. ne perdait jamais de vue l'emploi que le cheval serait appelé h faire de ses forces. Le cheval est né pour couru, c'est un cheval de course qu'il se proposait de former, et les pratiques qu'il recommandait s'accordent avec celles de Yentrotnement, aujourd'hui consacrées par l'usage en An-

gleterre et qui ne peuvent être condamnées que par les adorateurs de l'obésité. Xénophon ne se contente pas des exercices de manège, il veut qu'on aille s'exercer en pleine campagne, hors des chemins battus. S'élancer sur les tertres, en descendre d'un saut, franchir les fossés, les murailles sèches qui séparent les champs ; dans les pentes rapides, courir à val, ou contre-mont, ou obliquement, sauter hors d'un fond ou même de haut en bas, tels sont, selon lui, les exercices que le cavalier doit surtout pratiquer; il approuve même le galop dans les descentes , comme faisaient les Perses et les Odryses, comme font encore aujourd'hui les Géorgiens; ce qui, à la vérité, offre moins de danger avec des sabots sans fers. Après cela il ne parle guère d'assouplissements; le cheval qui lui plaît est un cheval vite, doux au montoir et ami du travail, ayant force, bonne volonté, les aides Unes, la bouche tendre et lo}'ale, le pas averti et relevé, les mouvements écoutés et liants. partant de vitesse quand il le faut, juste au parer et formant des arrêts courts et sûrs, vif, ardent. s'animant sous la main et capable de fournir de longues courses, mais aussi facile à retenir qu'à

lancer et joignant à une infatigable vigueur l;i franchise et !a variété des allures. Pour ce qui est des voltes. il n'en connaît guère d'autre que l;i denii-volte par laquelle on termine la passade . et l'exercice de Ventrtwe, qui accoutume le cheval à tourner "aux deux mains. — et Philopœmen qui. au dire de Polybe, réforma la cavalerie achéeime tombée en décadence, ajouta peu de chose à ces pratiques. Ce n'est pas que Xénophon refuse de rien donner à la parade et qu'il condamne les airs relevés et les allures trides. Il n'aurait garde ; tout ce qui sert à déployer les grâces du cheval lui paraît bon et il donne des enseignements à ceux qui désirent un cheval à caracoles et à croupades: seulement il a soin de remarquer que tous ne sont pas susceptibles de ces airs, mais ceux-là seulement qui joignent à une âme noble un corps souple et vigoureux, et il eût approuvé Bourgelat, qui remarque, dans son Nouveau Nvmaslle] qu'il n'est point de cheval universel et qui manie également bien au terre-à-terre, au me/air. à ballottades ou à courbettes: chacun a sa disposition particulière. affectée à certain air auquel il repond davantage, et exiger du premier venu des cabrioles serait

1.17 aussi ridicule que de prétendre enseigner à tous les hommes l'ait des pirouettes et des entrechats. Xénophon était d'Athènes, c'est-cà-dire du paye du monde où l'on encourageait le plus l'originalité des f 'pillions et de- mœurs; nulle part le joug des manières convenues et des préjugés reçus ne fut moins tymnnique. nulle part la tolérance morale ne fut poussée si loin : à Athènes . chacun était libre de façonner son âme et de régler sa vie conformément à ses goûts et à son humeur, et ce respect pour le caractère individuel nous le retrouvons dans ce que dit Xénophon des chevaux et dans l'attention qu'il porte a varier leur éducation >elon leurs qualités et leurs aptitudes innées. Mais il proscrit sévèrement tous les exercices contraires à ce que le cheval est porté à faire de soi-même: i! veut qu'on développe ses grâces naturelles, non qu'on lui en donne de postiches et de maniérées. qu'un goût délicat ne saurait agréer. Encore une fois, ne point forcer la nature, mais la consulter sans cesse, la suivie et la cultiver, tel est le principe dont il ne s'écarte jamais. « Si quelqu'un, ditil. veut faire paraître avantageusement son cheval, qu'il se g nue bien (le le tourmenter, soit en lui ti-

rant la bride, soit en le pinçant de l'éperon ou en le frappant avec un fouet , par où plusieurs pensent briller; mais de tels moyens produisent justement le contraire de ce qu'on en attend; ainsi maltraité, le cheval se déplait au travail, et loin d'avoir de la grâce, ne montre dans ce qu'il fait que douleur et chagrin. Conduit, au contraire, par une main légère, relevant son encolure et ramenant sa tête avec grâce , il prendra l'allure iière et noble dans laquelle il se plaît naturellement, car, quand il revient près des autres chevaux, surtout si ce sont des femelles, c'est alors qu'il relève le plus son encolure, ramène sa tête d'un air superbe et vif, lève moelleusement les jambes et porte la queue haute. » Et après avoir indiqué comment on arrive à faire prendre ainsi au cheval les allures les plus brillantes, il ajoute : « Si. l'ayant instruit à cela, en même temps qu'on ramène la bride, on emploie quelqu'une des aides propres à le faire partir, alors contenu par le mors, excité par les aides qui le chassent en avant, il avance la poitrine, il lève haut les bras: mais si, après l'avoir ainsi enflammé, on lui rend la bride, par l'aise qu'il éprouve en se trouvant délivré de la sujétion du

mors, il redresse fièrement la tête, ploie les jambes avec grâce et prend absolument le même air que lorsqu'il veut se faire valoir auprès des autres chevaux, et quiconque le regarde en ce moment l'appelle généreux, noble, courageux, plein de feu. superbe. » Mais il ne se lasse pas de le redire, et il cite Simon là-dessus : ce qu'un cheval fait par force , il ne l'apprend pas , et cela ne peut être beau, non plus que si on voulait faire danser un homme à coups de fouet et d'aiguillon. Il s'agit donc de l'amener à faire à volonté ce qu'il fait naturellement quand il veut paraître beau; il faut qu'au moyen des aides il prenne comme de luimême les airs les plus brillants. « Et. qu'on le sache, dit-il, le cheval, dans ses airs, est une chose si belle, si gracieuse, si aimable , que , lorsqu'il s'enlève ainsi sous la main du cavalier, il attire les regards de tout le monde . il charme jeunes et vieux, on n'en peut détacher sa vue, on ne se lasse point de l'admirer tant qu'il développe par ses mouvements sa grâce et sa gentillesse... Tels sont, ajoute-t-il, les chevaux qu'on représente portant les dieux et les héros, et ceux qui les savent manier se font grand honneur. »

Et tel est, avez-vous déjà dit en vous-mêmes, tel est le cheval de Phidias auquel nous consacrons ces discours ; car, pour le peindre, il m'a suffi de laisser parler Xénophon , et dès les premiers mots, vous l'avez reconnu. Assurément vous m1 approuverez d'avoir chargé de le décrire Xénophon et non Abd-el-Kader ; car, d'emprunter à l'émir son portrait du cheval barbe et de s'écrier: Voilà le cheval de Phidias ! — en vérité , il n'y avait pas d'apparence. Je l'ai déjà dit, ce cheval barbe, sculpté par un ciseau immortel, est un cheval qui a de l'école, et c'est à Athènes qu'il lut dresse et instruit ; à vrai dire, il est l'emblème de l'éducation telle que l'entendaient les Athéniens, de cette éducation qui disciplinait les âmes sans leur rien ôter de leur énergie et de leur fierté. Ce cheval ne se cabre pas, il s'enlève sous la main du cavalier qui l'invite à faire montre de ses grâces, il manie à courbettes, et admirez le pli moelleux deses bras, l'aisance de ses mouvements; bien loin de s'emporter, il ne fait qu'obéir, mais il obéit sans effort, sans contrainte; c'est pour lui besogne d'affection, non do commande; son humeur ardente s'empresse a se soumettre aux volontés de son

maître, on plutôt ils n'ont l'un et l'autre qu'une seule volonté. Qui parle d'avoir peur de ce cheval? Regardez-le quelque temps, et vous découvrirez dans l'air de si tête, dans son regard, dans sa bouche, une expression de tendresse qui est vraiment ce qu'il y a en lui de miraculeux. Non, ce cheval n'est ni un dieu, ni un esclave qui obéit en frémissant, mais un ami qui librement se donne, en un mot. c'est le cheval tel que le voulait Xénophon, à la fois doux et terrible à voir, et plus le sculpteur a fait paraître son immortelle vigueur et son indomptable fierté . plus nous ressentons le charme pénétrant de tant de douceur unie à tant de fougue et d'ardeur .. Secret merveilleux de l'art grejc que de combiner en une même figure, en une même âme. deux qualités contraires qui se font ressortir Tune l'autre! — contrastes vivants bien supérieurs à l'abstraite simplicité de la plupart des créations de l'art moderne. Rappelez-vous, par exemple, les héros du pins Athénien de tous le*poètes, de Sophocle, — évoquez devant vous par le souvenir Antigone. Œdipe, Philoctète, Ajax. dans les moments où les poursuites du destin les laissent un instant respireri — Ce qui en eux sur-

prend et ravit, c'est ce calme qui n'est pas le sommeil d'un cœur engourdi , mais le triomphe d'une grande âme passionnée qui se maîtrise et se possède, c'est cette douceur divine des forts et des violents qui savent aimer, — et voilà justement ce qui respire sur cette tête de cheval. Aussi ne me parlez pas du superbe coursier de Job, qui creuse la terre en se secouant et se remuant, et dont le hennissement sauvage jette partout l'épouvante ; — voici vraiment un spectacle plus rare et plus merveilleux, — une force indomptable qui se dompte par amour.

Après cela m'amuserai-je à réfuter ce Solleysel qu'on vous a cité, et qui reprochait aux sculpteurs de l'antiquité d'avoir toujours représenté les chevaux dans des postures de rage et de désespoir, apparemment parce qu ils n'en voyaient point d'autres, leurs chevaux n'ayant aucune école? Le malheureux en allègue pour preuve qu'ils ont tous la bouche ouverte d'une si étrange manière, que c'est la chose du monde la plus horrible, — ignorant que le mors des anciens avait deux rouelles, placées de chaque côté, entre les barres et la langue, qui empêchaient le cheval de serrer entièrement les

mâchoires, pour ne pas parler de ces embouchures brisées accompagnées d'annelets qu'il mâchait sans cesse, — par où s'expliquent, dans les sculptures antiques de chevaux, ces bouches à demi ouvertes se jouant avec le mors. — Mais laissons là les étranges assertions de Solleysel ; ce qu'il m'importe bien plus de relever ici, c'est le contraste que présente cette sculpture de Phidias avec la plupart des groupes équestres de nos artistes modernes. Ayant à graver dans le marbre ou à couler dans le bronze l'image d'un capitaine ou d'un roi, ils ne manquent pas de guinder leur héros sur le dos d'un cheval, — et cela parce qu'apparemment on se représente volontiers les rois et les capitaines à cheval, et que d'ailleurs le personnage est ainsi plus haut placé, s'éloigne de terre, imprime plus de respect — Mais, du reste, entre le cavalier et sa monture, nul concert, nul accord de lignes ni de mouvements ; ce cheval n'est pas autre chose qu'un second piédestal ou le second étage du soubassement. Je n'exagère rien, je vous délie de me signaler beaucoup d'exceptions. Et, pour sortir des généralités, songez à l'une des œuvres les plus vantées des temps modernes , à l'un des chefs-

d'oeuvre de la Renaissance, à cette fameuse statue équestre du général Bartolommeo Colleone de Bergame, qui décore à Venise la place de l'église Zanipolo.

Je ne sais si vous avez lu dans Vasari que la Seigneurie ayant décidé d'élever ce monument à un général qui lui avait rendu de grands services, en confia l'exécution à Andréa Verocchio, le maître du Perugïn et de Léonard et l'un des sculpteurs d'alors les plus en renom. Puis. >e ravisant, par l'effet de quelque intrigue, la Seigneurie, au moment qu'il venait de terminer le modèle de -un cheval . lui retira la moitié de la commande et chargea Yellano de Padoue. élève de Donatello. de faire la statue du général. Bizarre fantaisie. n'est-ce pas? et qui montre quelle idée on se faisait alors d'une statue équestre. Mais, chose plus étonnante! Verocchio lui-même, dans son dépit, n'allégua point à la Seigneurie l'absurdité d'introduire dans les arts la division du travail, qui convient dans l'industrie, et de dire à deux artistes : Arrangez- vous à n'avoir chacun que la moitié d'une idée, comme, parlant à deux ouvriers, on dit à l'un : Tu feras le ressort de cotre montre; —

à l'autre : Tu eu feras la chaîne. Non, Veroeehio se fâcha seulement de l'affront et du tort qu'on lui faisait; outré de colère, il brisa la tête et les jambes de son cheval et gagna au pied. Le sénat lui ayant fait dire que, s'il se hasardait à revenir à Venise, il paierait de la tête son insolence, Andréa lui fit répondre qu'il n'aurait garde, considérant que les sérénissimes seigneurs ne seraient pas en état de lui remettre sa tête eu place une fois coupée : Corne avrebbe sapittu lui fare di quella che egli avea spezzata al suo cavallo. Cette plaisanterie désarma le courroux du sénat, qui lui donna pleine licence de revenir et lui restitua toute la commande. Mais, en bonne foi, quand la statue de Colleone eût été exécutée par les deux rivaux travaillant sans se concerter , je ne sais si elle y aurait beaucoup perdu ; car, dans celle qui se voit sur la place Zanipolo, on ne trouve ni harmonie, ni unité de pensée, et l'on ne peut s'empêcher de croire que le Veroeehio qui fit le cheval ne fut pas le même qui fit le cavalier. Je n'ai jamais pu le regarder sans une sorte de chagrin, ce cheval trop vanté. Vous souvient-il de cette petite tête insignifiante ajustée à cet énorme corps, à ce ventre

lourd, à cette croupe massive, à ces flancs ensevelis sous la graisse ? Assurément ce n'est pas là le cheval qu'aimait Xénophon, celui dont on peut dire qu'il a de l'âme. Ce triste destrier souffre de la pléthore et il a l'air morne, languissant, éteint, que donne une digestion pénible accompagnée de somnolence. Nulle action, rien qui annonce la vie. sans compter que la position de ses jambes ne se peut expliquer. Il lève celle de droite de Pavantmain, en la repliant de mauvaise grâce; ce qui faisait dire à Cicognara que ce cheval a l'air de vouloir descendre de son piédestal : mais on peut se rassurer là-dessus . les trois autres jambes sont solidement fixées au sol qu'elles pressent de tout leur poids ; en particulier la jambe de gauche de derrière, qui devrait accompagner le mouvement, est la pins reculée de tontes, et bien habile qui la détacherait du piédestal. Dira-t-on que ce cheval veut gratter la terre de sa corne? mais il lèverait moins la jambe et la plierait autrement. Ou bien croira-t-on qu'à la mode du temps, il s'occupe de faire la jambette? Vous savez que c'était la coutume, lorsqu'au bout de la passade on opérait la demi-volte. de faire plier an cheval la jambe de la

main à laquelle il se trouvait et de la maintenir ainsi troussée jusqu'à ce que le demi-tour fût exécuté ; mais rien n'annonce cette manœuvre , et d'ailleurs le cavalier ne donne aucune aide à sa monture, ne la renferme point dans ses jambes, lesquelles se tiennent à distance, et franchement a l'air de penser à tout autre chose qu'à passades et jambettes. Reste à croire que ce bras droit gesticule et que ce cheval, somnambule, déclame dans son sommeil, ou, pour mieux dire, j'imagine qu'il s'est endormi au moment même qu'il s'allait mettre en marche , et qu'on a justement choisi ce temps pour le couler en bronze. Ce qui est hors de doute, c'est que ce mouvement, préparé et devenu désormais impossible, cause au spectateur un malaise indéfinissable que vous avez dû ressentir comme moi. Et maintenant quel désaccord, je vous prie, entre ce quadrupède pléthorique et somnolent et ce farouche cavalier, coiffé de son heaume, roide. anguleux, aux formes un peu rudes, hardiment campé sur sa selle à piquer, le dos touchant à peine le troussequin, le bras gauche fièrement ramené en arrière, le visage aquilin, au profil énergique et qui respire le défi et l'orgueil du comman-

dément? A coup sûr. ni ce cheval ne peut s'accommoder de ce cavalier, ni ce cavalier de ce cheval, et l'impression qu'on reçoit de cette disconvenance redouble le malaise que causait le mouvement suspendu de l'animal...

Vous le dirai-je? Par moments, je suis tenté de croire que les Grecs seuls, mieux partagés, possédèrent le génie du groupe, la science des accords, le secret de cette harmonie ravissante qui paraît dans tous leurs ouvrages. Regardez ce cheval que vous aimez, Madame, ce cheval qui en quelque sorte vous appartient, si du moins comprendre c'est posséder,— ce cheval qui manie à courbettes en s'encapuchonnant et s'étudie à parader pour faire honneur à son maître, — et regardez aussi ce cavalier coiffé de son pilos arcadien. drapé dans son manteau aux plis serrés dont la frange pend au long de sa jambe; — observez comme leurs poses, leurs attitudes s'accompagnent, comme la tête du cavalier, portée en avant et mollement inclinée sur sa poitrine, répond au mouvement onduleux de l'encolure du cheval, et comme toutes ces lignes forment cette mélodie délicieuse des formes que la sculpture moderne n'a point su reproduire.

Et remarquez ensuite que cet accord des lignes et des mouvements n'est que l'emblème du concert des âmes et des pensées. En tous deux, l'homme et le cheval , même aisance , même abandon ; nul effort , une vigueur assurée d'elle-même et qui se complait à jouer. Sans contredit le cavalier commande, mais on s'en aperçoit à peine ; il agit sur le cheval par des aides insensibles ; uni avec lui comme dans le Centaure le buste humain l'était au quadrupède , il n'est en eux qu'une âme qui agit également dans l'un et dans l'autre, et voilà pourquoi je pense ajouter aux éloges déjà décernés à ce cheval en certifiant qu'il n'a que la moitié d'une âme. Avais-je moins raison d'avancer que ce qui paraît d'humain dans cette tête de cheval n'est pas un miracle, mais un effet naturel dont l'artiste lui même nous fournit l'explication? C'est dans son union intime avec son maître que ce cheval dépouille tout ce qui eu lui tient de l'animal et que son âme s'ennoblit plus qu'il ne semble appartenir à son espèce. Ou, pour m'exprimer autrement, l'éducation qu'a reçue le cavalier, il la transmet à son cheval. Juge2 vous-mêmes s'ils n'ont pas l'air d'être sortis de la même école , ou laissant là , si

vous voulez, ce grand jeune homme nu pilos ftAreadie, dont la ligure par malheur a été mutilée par le temps , contemplez à l'extrémité de gauche de la frise ces autres éphèbes montés sur leurs coursiers qui, galopant, portant auvent, maniant à tous les airs, s'en vont rejoindre cette merveilleuse cavalcade que la perfide Albion s'enorgueillit de posséder dans son palais des Arts... Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous la connaissons, cette charmante jeunesse; dès longtemps Platon, Xénophon. Aristophane, nous ont introduits auprès d'elle, et dernièrement un écrivain français a célébré sa gloire dans un langage si noble, si digne de ce qu'il voulait louer, qu'il serait difficile d'y rien ajouter'. Combien de fois, Madame, n'avez-vous pas admiré ces profils si purs et si délicats, ces corps aux proportions exquises où la souplesse le dispute à la force, ces fronts ouverts que quelque Muse semble avoir purifiés par un baiser, ces bouches finement découpées , ces figures à la fois sérieuses et sereines où une âme généreuse fait in-

1 Nous pensons que le chevalier entend parler ici Des jeunes <jens de Platon, admirable étude de M. Taine.

cessamment passer sa tiamme et son charme. . . Ce sont bien là ces adolescents qui s'en allaient dans les gymnases, comme dit le poète, « couronnes de joncs amx fleurs blanches, avec un sage ami de leur âge. respirant l'odeur du smilax, du blanc peuplier, jouissant du loisir et du beau printemps, quand l'ormeau murmurait auprès du platane... » Eh bien! Madame, cavaliers et chevaux ont je ne sais quel air de famille; même grâce et même vigueur, même douceur et même fierté, respirant tous la dignité d'un cœur libre qui n'a d'autre maître que la raison; cavaliers et chevaux, ils ont tous été élevés sous le doux ciel de l'Attique , parmi les oliviers de l'Académie et les lauriers roses du Céphise, en vue de l'Hymette sacré, alors que vivaient Périclès , Aspasie et Socrate ; cavaliers et chevaux, ils reçurent tous en partage cette beauté de l'âme que cultivait l'éducation athénienne; chevaux et cavaliers, ils ont tous appris cette musique qui produit, au dire de Platon, l'harmonie des âmes et l'ordre immuable de l'univers. Pendant la dernière partie de ce discours, la marquise était devenue rêveuse. Tant qu'il avait été question d'étriers et de selles à piquer, elle

avait écouté attentivement le chevalier en le regardant avec cet air intelligent et sjmpathique qui lui donne tant d'attraits dans ses moments de belle humeur. Mais quand il avait commencé à parler d'harmonie et de musique, elle avait baissé les yeux, incliné la tête et s'était mise à déplier et à replier nonchalamment son éventail , d'un air préoccupé et songeur. J'avais déjà souvent remarqué qu'il suffit de certains mots prononcés avec un certain accent pour la rendre mélancolique et pensive, — et, en vérité, ie chevalier, bien qu'elle ne songeât pas à lui adresser le moindre compliment, paraissait enchanté de l'effet qu'il avait produit. I ( que j'avais aussi remarqué, c'est que Nanni. occupé à son ordinaire à dessiner des arabesques dans un petit portefeuille qui ne le quitte jamais. s'était souveit interrompu de son travail pour attacher sur la marquise des regards d'une expression singulière . jusqu'à ce que , s apercevant que je l'observais, i! se hâta de les détourner en rougissant. Quant à milord, il paraissait très-fier de n'avoir pas dormi et semblait attendre que le chevalier l'en remerciât. Voyant que celui-ci n'en faisait rien :

— Tout cela est bel et bon, — dit-il en se levant; — mais il n'est pas moins vrai qu'une selle anglaise est une belle chose, que, pour franchir un fossé, je préférerai toujours un cheval anglais dressé à l'anglaise à un petit cheval barbe osseux, à qui Xénophon aura appris la musique, et j'ajoute qu'à cette heure je déjeunerais plus volontiers d'un beafsteak anglais accommodé par le cuisinier de l'hôtel d'Angleterre que d'un troisième grand discours sur un cheval estropié à qui il manque les deux jambes de derrière et monté par un cavalier à qui il ne reste que la moitié de la figure !

Cette boutade tira la marquise de sa rêverie ; elle releva la tête et regarda son oncle en souriant. Le chevalier ne put réprimer un mouvement d'humeur en voyant rompre ainsi par un propos impertinent le charme qu'il avait jeté sur l'aimable veuve, et celle-ci, voyant si »n air morfondu, recouvra toute >;i gaîté et mordit ses belles lèvres pour étouffer un éclat de rire. Puis, se levant, elle prit le bras du docteur, et sacheminant avec lui vers les Propylées :

— Eh bien! — dit-elle . — mon pauvre bon docteur, on vient de vous faire votre leçon. Oh ! le

plus froid et le plus égoïste des hommes, qui pensez que ce qu'il y a de mieux ici-bas c'est la force qui s'adore et la beauté qui se contemple ! Faut-il que vous appreniez de la bouche d'un diplomate le bonheur de ne posséder que la moitié dune âme et de placer l'autre en gage chez le prochain ? Ces choses-là ne s'étudient pas dans Bochart. Soyez reconnaissant à qui vous les enseigne. Réformezvous, mon respectable ami, à l'avenir ne vous suffisez plus à vous-même, aspirez à vous compléter et par-dessus tout étudiez la musique!

Puis se retournant de notre côté :

— Messieurs. — nous dit-elle, — allons déjeuner, et ce soir à quatre heures nous irons chercher sur les bords du Céphise un lieu propice où continuer cette joute oratoire.

Nous descendîmes les derniers, l'abbé et moi. Je m'aperçus queNanni ne nous suivait pas. Je le fis observer à l'abbé et nous retournâmes sur nos pas. Nous le trouvâmes dans l'enceinte du Parthénon, assis, un crayon à la main, en face d'une des métopes rangées contre la muraille. L'abbé l'appela.

— Que fais-tu là, Nanni? — lui dit-il. — Viens déjeuner.

— Je nai pas le temps. — répondit-il — Il faut que je fasse un crayon de ce taureau et de ces deux hommes ; vous savez que la marquise m'en a prié.

— Tu as déjà fait dix copies de ce groupe ! — repartit l'abbé.

— Deux seulement, — dit-il. — Mais la première s'est perdue on ne sait comment ; la seconde a été enlevée par le bichon, et la marquise n'a pas voulu le fâcher en la lui reprenant. Hier elle m'a demandé de la refaire.

L'abbé s'avança vers lui.

— Nanni, mon enfant, — lui dit-il. — n'obéis jamais aux caprices de qui que ce soit.

L'enfant rougit, et pour dissimuler son embarras, il affecta de répondre d'un ton dégagé et en souriant :

— Les caprices d'une jolie femme sont sacrés. Mais l'abbé le regardant d'un air sévère :

— Ne répète jamais ces sottises, — lui dit-il d'une voix rude, — et viens déjeuner.

A quatre heures nous étions rassemblés à la porte de l'hôtel d'Angleterre et nous attendions la marquise. Elle ne tarda pas à paraître. Comme, en dépit de la chaleur, elle se sentait en humeur de marcher, elle renvoya les voitures, et nous nous acheminâmes à pied vers les bords du Céphise.

Il est peu de villes, à mon sens, dont les environs puissent le disputer en beauté à ceux d'Athènes. Assurément l'abondance des eaux et la richesse de la végétation ne sont pas pour un paysage un médiocre ornement, — et c'est une belle chose que

Brousse, par exemple, la Grenade du Levant, étageant ses mosquées , ses minarets et ses maisons de toutes couleurs sur le premier penchant de l'Olympe, au-dessous de noires forêts de châtaigniers, et commandant une vallée qui s'étend à ses pieds comme une vaste mer de verdure et étale aux regards ses prairies, ses immenses vergers, ses épais bocages, ses chemins montants enfermés de haies vives de quinze pieds de hauteur, et ses collines en pente douce recouvertes d'une luxuriante végétation qu'entretiennent dans une éternelle fraîcheur des sources jaillissantes et des ruisseaux murmurants. Cependant, ce que je prise plus encore que l'éclat et la richesse des ombrages, c'est la grâce des lignes, la variété des teintes et la diversité harmonieuse des formes, et nul paysage -à mon gré ne rassemble plus heureusement ces trois ordres de beautés que la campagne d'Athènes.

Représentez-vous une longue plaine se relevant insensiblement sur les côtés pour rejoindre les montagnes qui lui servent de bordure. — l'Hymette à l'est, l'Hymette aimé des abeilles, avec sa croupe onduleuse et ses lianes coupés de gorges

étroites ; — au nord , la pyramide dentelée du Pentélique, et le Parnès avec ses sapinières et la sauvagerie de ses tiers contours et de ses profondes crevasses; — à l'ouest, la longue chaîne de l'.Egialeus, courant en ligne droite vers la mer et coupé en face d'Athènes par le défilé de Daphné. où passait la procession d'Eleusis ; — au sud, la mer, ses îles et son encadrement de hauteurs escarpées. Au pied des montagnes s'élèvent en grand nombre des collines de l'aspect le plus différent, quelques-unes isolées, les autres se reliant entre elles par des cols plus ou moins évidés ; dans la direction du Pentélique, l'Anchesme aux pentes gazonnées s 'élevant en gradins; plus près d'Athènes, au nord de la ville moderne, cet étrange monticule du Lycabette , énorme roc pointu à double cime, échappé, comme vous le savez, des mains de Minerve dans la surprise que lui causa la corneille en lui apprenant l'indiscrétion d'Aglaure. Entre Athènes et la mer, l'Acropole avec ses superbes rochers nus et rougeâtres taillés au ciseau, et ses temples dont le faîte et les colonnades se dessinent sur le ciel par-dessus les murailles de Thémistocle et de Cimon. tandis qu'alentour de cette sublime

forteresse se déroulent en demi-cercle une suite de collines plus basses, se tournant vers elle pour l'adorer, comme des nymphes inclinées devant la déesse dont elles se sont faites les suivantes; ici la butte arrondie de Musée se rattachant au Pnyx ; plus à droite, le coteau des Nymphes ; sur le devant, l'Aréopage avec ses âpres rochers, ses parois à pic, ses flancs disloqués et ses noirs précipices, gouffres consacrés aux Euménides.

Dans les intervalles que laissent entre elles ces éminences, vous ne trouvez nulle part un sol plat et uni; partout des accidents de terrain, des mamelons, des tertres et des vallons, des enfoncements et des saillies, des ravalements et des ressauts, des méplats admirablement gradués ; — tous ces mouvements divers s'accompagnant, se concertant; rien de brusque, rien de heurté, nulle discordance. On dirait un sol autrefois tourmenté par une convulsion volcanique qui l'a soulevé de toutes parts et dont plus tard le désordre a été converti en beauté par les soins d'une divinité protectrice, qui s'est appliquée à infléchir et à raccorder toutes ces lignes, à adoucir ces contours, à ragréer ces surfaces, faisant disparaître les balè-

vres, dissimalant les joints des assises et répandant une merveilleuse harmonie dont on a peine à démêler le secret, sur cette infinie variété d'accidents qui semblent se dérober à toute régie et à toute symétrie. Oui. c'est une main divine qui a creusé, fouillé, pétri, modelé, façonné cette terre sacrée . comme le pouce d'un sculpteur fait une maquette de cire. Et cet accord de tous les détails qui paraît dans cette vaste plaine est renforcé par le concours (pie lui prêtent les collines et les montagnes qui la coupent et l'encadrent; dans ce grand tableau, rien ne semble avoir été laissé au hasard, tout a son motif et son but comme dans une œuvre d'art, chaque contour en appelle un autre qui lui répond ; toutes ces lignes se cherchent . se poursuivent. se rejoignent, pont se fuir de nouveau. traçant dans leur- caprices des enroulements et des entrelacs pareils aux cercles magiques que dessine sur la mousse des forêts le pied des Grâces dans leurs folâtres ébats. Imaginez-vous ensuite. des deux côtés de cette plaine, de grands terrains nus de toute végétation . comme s'ils repoussaient tout ce qui pourrait voiler la beauté délicate de leurs formes, et au milieu de ces espaces décou-

verts, sur les deux rives du Céphise, placez un immense bois d'oliviers , long de plusieurs lieues et bordé de riches jardins et de ces belles vignes libres du Midi qu'un destin plus clément n'assujettit pas à la tutèle du triste échalas; représentez-vous cette forêt qui , accompagnant le cours de la rivière, se déroule à perte de vue comme un long serpent et charme le regard par ses épais couverts d'une sombre et fraîche verdure. Et puis répandez sur ce paysage sculptural une lumière divine qui en fait valoir tous les détails, qui en dessine le relief, qui en caresse amoureusement les contours et qui, égalant la variété des teintes à la multiplicité des plans, inonde les sites les plus rapprochés d'une splendeur éclatante et étend sur les lointains . comme une gaze légère . des vapeurs bleuâtres, rosées ou violettes. Et maintenant, gravissant une hauteur, embrassez d'un coup d'œil ce vaste tableau . regardez , admirez . contemplez ; je suis seulement en peine comment vous réussirez à vous détacher de ce spectacle dont la beauté se renouvelle et se diversifie sans cesse, car d'instant en instant les teintes changent, se déplacent, se foncent ou s'éclaircissent. un paysage nouveau se

crée comme par magie sous vos .yeux, — et vous restez éperdu, le souffle suspendu, vous repaissant sans vous lasser de ce spectacle à la fois suave et grandiose, que vous ferez bien d'oublier en quittant la Grèce, sous peine de trouver partout ailleurs la nature ou vulgaire , ou dure , ou monotone, ou discordante, ou recherchée, prétentieuse et mélodramatique.

La marquise s'était engagée dans une dissertation animée sur les paysages polychromes qui sont propres aux contrées du Midi. Le docteur s'amusait à lui faire des objections, et l'abbé, consulté à tout coup, se contentait d'opiner du bonnet. Je formais l'arrière-garde avec milord ; il m'entretenait du comte de B... dont il venait de recevoir une nouvelle lettre qu'il m'avait fait lire.

— Le pauvre homme se meurt de chagrin ! — me disait-il, — et s'il voyait en ce moment l'air heureux de la marquise. . .

— Cependant . — lui répondis-je, — la marquise a été fort rêveuse re matin pendant le discours du chevalier.

— Ces rêveries-là ne signifient rien de bon. — reprit-il; — rest de l'ennui que je lui souhait*' .

mais elle eu est à cent lieues: voyez plutôt de quel air d'animation elle cause en ce moment avec le petit homme que je ne puis souffrir!

— Voulez-vous m'en croire? — lui dis-je. — Avant peu de jours le comte sera rappelé d'exil, et vous feriez bien de réserver toute votre pitié pour le gentil garçon qui chemine là devant nous avec ses grands cheveux dorés et sa petite toque de velours noir.

— Vous me leurrez de vaines espérances . — me répondit-il. — Ce qui est beaucoup plus probable, c'est qu'avant huit jours je ferai une terrible scène à la marquise. Car je suis l'homme le plus doux, le plus débonnaire et le plus endurant du monde, mais l'ennui, poussé au paroxysme, finit par devenir une passion aussi violente qu'une autre et à laquelle je suis redevable de tous les grands actes d'héroïsme que j'ai faite durant ma vie.

Pendant que milord me contait tout ce que l'ennui lui avait fait faire d'héroïque, nous avions traversé la plaine que j'ai essayé de vous décrire, et laissant à notre gauche Colone . son tertre surmonté de la colonne funéraire d'Ottfried Miiller. et

les bocages de L'Académie, nous étions entrés dans le bois. Là nous nous engageâmes dans ces jolis chemins creux le long desquels courent des canaux d'irrigation pleins d'une eau limpide dérivée du Céphise, qui s"en va répandre partout l'abondance et la fécondité. Des deux côtés de ces jolis chemins régnent des jardins verdoyants et fleuris, où sont réunis l'olivier aux pâles ramées, le figuier qui verse une ombre épaisse et tord dans tous les sens ses grosses branches lustrées, le grenadier dont le délicat feuillage cachait mal ses fruits gonflés et mûrissants, le mûrier d'un vert éclatant, le térébinthe aux grappes rouges chéries du bec-figue, l'oranger aux feuilles luisantes et jaunâtres. Çà et là des berceaux de fleurs, des rosiers, des cactus. des jasmins encadrés d'une bordure de lavande. — et. s'élançant au travers des vergers, des arcades flottantes de vignes enlacées aux arbres, qui laissaient retomber en festons leurs pampres roupies par L'automne et pliant sous le poids des grappes dorées Rien de plus riche, de plus plantureux , de plus gai que ces vergers. De détour en détour nous arrivâmes au bord du Céphise, dont le cours épuisé par tant de saignées Laissait à sec

les trois quarts de sou lit. Nous le traversâmes et nous fûmes uous établir à l'entrée de la tonnelle d'un café. En face de nous s'étendait une partie du lit de la rivière, bordé d'arbrisseaux et de grandes touffes de lauriers roses. Plus loin . un champ planté d'olmers magnifiques que le soleil déjà déclinant prenait en écharpe et remplissait d'une lumière dorée. A notre droite une chapelle grecque, entourée de peupliers, de trembles et de frênes; plus à droite encore une route et un pont, et au delà du pont un autre bois d'oliviers profilant leurs cimes évasées sur un ciel de saphir.

Nous nous finies servir du café et du raki . et le docteur, qui ne pouvait être heureux à moins, obtint de la marquise la permission de fumer un narghilé. Nanni, assis près d'elle sur une chaise basse , prit sur ses genoux le bichon . qui n'est pas toujours de bonne composition . et se mit à caresser ses longs poils soyeux , tout en considérant tour à tour le Céphise, les oliviers et le ciel. Au bout de quelques instants :

— Quel lieu irais, agreste et charmant! — ditil de sa voix douce et argentine.

— Est-ce un exorde? — lui demanda la mar-

quise; — car. si je ne me trompe, votre tuur est venu de payer votre écot.

— Oh ! dispensez-m'en . — dit-il en souriant : — je n'ai fait de discours de ma vie et je craindrais de m" en mal tirer. Tout ce que je voulais dire, c"est que longtemps avant de visiter la Grèce, je l'avais souvent vue dans mes rêves, ou plutôt j'avais cru la voir, car je prêtais à sa beauté certaine régularité un peu sévère qui n'existait que dans mon cerveau. Plus tard, quelques mois avant de m'embarquer pour Athènes . je vis à Munich ces fameuses vues de la Grèce que vous savez, et j'imaginai sur la foi du peintre je ne sais quels site- arides, mélancoliques, désolés...

— Et vous avez fini par reconnaître, — interrompit la marquise, — que la Grèce n'est ni une tragédie française, ni un mélodrame du boulevard. Voilà certes une découverte qui vaut le ramasser.

— Quant à moi, — dit le docteur, — je m'étais représenté la Grèce comme un pays de coupegorges et de brigands, et j'ai fait le tour du Péloponèse sans trouver l'occasion de tirer un pauvre coup de revolver.

— Xi d'utiliser, — reprit-elle, — k> quatre

gendarmes qui vous servaient d'escorte. Vous êtes, docteur, du nombre de ces voyageurs qui s'en vont soi-disant à la recherche des aventures et qui ne négligent aucune précaution pour les tenir à distance. Soyez tranquille , elles ne viendront jamais vous chercher, étant de ces gens à qui il n'arrive jamais rien.

Le docteur soupira . et chassant dans l'air un épais nuage de fumée :

— Vous avez raison. Madame, — dit-il: — tirant sans cesse sur moi, il n'est pas étonnant qu'une fois sur cent vous ayez mis dans le blanc. Non . Madame, il ne nrest jamais rien arrivé; je ne puis pas trouvei' dans ma vie un seul événement, rien qni ressemble de prés ou de loin à un drame, ni qui puisse fournir la matière d'un conte bleu, et franchement, quoi que vous en disiez, cela me désole, car j'avais toujours rêve de devenir un homme intéressant.

— En attendant . — dit-elle. — je serais curieuse de voir la mine que vous feriez à une petite aventure grosse comme le doigt ou comme Qgly. par exemple, qui viendrait déranger votre paresse.

pendant que vous contemplez avec béatitude Les famées bleues de votre tombeki.

— Ce qui me console, — reprit le docteur. — c'est que j'ai énormément d'imagination; — riez tant qu'il vous plaira. Madame, je sais ce qui en est, et pour peu que vous me pressiez, je vous fournirai mes preuves. Oui . vraiment . je suis un homme de grande imagination, et il y a des moments où je sens en moi l'étoffé d'un héros et où je me représente la brillante carrière que j'aurais fournie si la destinée...

— En voilà assez, docteur, je me rends. — ditelle ; — du moment que vous vous croyez de l'étoffe dont on fait les chevaliers errants, il faut vous reconnaître la plus prodigieuse imagination du monde; toute autre preuve serait superflue: me voilà persuadée: je yous déclare plus poëte que notre ami Nanni...

Et. disant cela, elle laissa tomber sur l'enfant un regard caressant qui le rendit confus.

— Oh! Madame. — dit-il en baissant les yeux. si j'ai de l'imagination, cela ne suffit pas pour

taire de moi un poëte, i! \ faut bien autre chose encore.

— Comment? — dit-elle; — l'imagination if estelle pas la faculté créatrice, inventive?...

— Mais, vous le voyez, Madame, dès ma plus tendre enfance j'ai cherché à me représenter la Grèce, et quand je l'ai vue . c'a été pour moi une surprise.

— Je le crois bien, — dit-elle, — elle n'a jamais été imaginée que par le bon Dieu qui l'a faite.

— Et ainsi de toutes choses, — dit-il ; — lui seul a cette imagination qui invente ; nous autres, nous ne faisons que combiner, et encore nos combinaisons avortent-elles souvent.

— La belle merveille ! — s'écria le docteur; — il est venu le premier, Lui. et il a traité tous les sujets.

La marquise se mit à rire, et. nous montrant du bout de son éventail le docteur qui se prélassait paisiblement sur sa chaise en jouant avec le bouquin d'ambre de son narghilé :

— Voilà bien autre chose. Messieurs. — nous dit-elle. — A cette heure, notre cher épicurien ne se contente plus de se croire un Beau-Ténébreux ; il est un peu chagrin de n'avoir pas fait le monde, et pour mettre à l'aise son amour-propre.

il s'allègue à lui-même qu'il est venu trop tard. La chose était déjà faite. Simple question de temps! On l'a gagné de vitesse... Ce qui m'étonne, docteur, — ajouta-t-elle, — c'est qu'on ait pu se passer de vous; votre collaboration, vos conseils eussent été précieux... Puis, se retournant vers Nanni, elle lui dit :

— Je ne vous le cache pas, mon enfant (car elle lui parlait volontiers sur un ton maternel), vous êtes modeste, et il est peu de vos confrères qui goûtassent votre façon de penser ; car il est assez de mode parmi les artistes, comme aussi je pense parmi les philosophes, d'exalter l'art aux dépens de la nature. La plupart d'entre eux parlent de notre pauvre monde comme d'un informe brouillon qu'ils sont chargés de mettre au net et de corriger... Et tenez, ce matin même, ces Messieurs ne nous ontils pas prouvé péremptoirement que la nature ne le pouvait disputer à Phidias dans l'art de faire un cheval? Aussi bien, excusez-moi, j'étais presque tentée de les en croire...

— Je n"y contredis point. — repartit tranquillement Nanni. — Je disais seulement que ce n'est point par l'imagination que nous pouvons nous

flatter de surpasser la nature. Nous avons beau nous évertuer, le mieux que nous puissions faire dans nus inventions, c'est de nous rencontrer avec elle. Car, de croire l'embellir en la régularisant. pure illusion, vaine chimère! Livrée à elle-même et privée de l'assistance de notre mémoire, notre fantaisie simplifie tout et ses plus riches productions nous étonnent par leur indigence, leur stérilité : ce ne sont que de fugitives silhouettes ou de vagues et froides abstractions; il y manque ce détail infini qui nous surprend et nous charme dans l'étude du plus subalterne de- êtres de la création. et qui, plus nous L'examinons, moins nous le pouvons épuiser.

— Fort bien, Naiini. s'écria inilord en le regardant avec tendresse. — Bravo . mon enfant . bien parlé. ■ — et voilà vraiment le premier mot de bon sens que je vous entends dire. Courage, continuez, ma belle nièce ne vous en voudra pas de iui démontrer qu'il n e^t j»;i^ de >tatue digue de lui être comparée.

Niinni sourit en rougissant.

— Vous me jetteriez là dans une entreprise.... — dit-il. — vous connaissez le peu de goût de

Madame la marquise pour les madrigaux, et quant

;t moi je n'y ;ii nul talent et ne dirai jamais si bien que son miroir... Laissez-moi plutôt vous conter, puisque nous sommes convenus aujourd'hui de ne

parler que de chevaux, ce qui m'arriva dans les premiers temps que je maniais le crayon.. . J'ai toujours été un peu songeur: mon père, homme de sens, me le reprochait, niais je tenais cela de ma pauvre mère, qui était une grande rêveuse... Entre autres utopies, j'imaginai un jour que. n'étant aucun cheval où je ne découvrisse quelque imperfection, la seule méthode pour en inventer un qui fût sans défauts, était de remonter à l'idée même du cheval et de charger mon crayon de donner à cette idée une figure sensible. Me voilà donc poursuivant >ans relâche le cheval absolu; j'en maigrissais: l;i nuit même je ne faisais qu'y rêver; mais je n'avançais guère en ma besogne. A la poursuite d'un fantôme, le moyen de ne pas se perdre dans le vide! Un jour, pour me tirer de peine, mon bon génie me fit tomber sous la main les Éléments d'hippiatrique de Bourgelat. et en ouvrant le premier volume, j'avisai un chapitre intitulé : Théorie îles proportions géométrales du clitxal . dans lequel

Bourgelat détermine à priori la beauté géométrique du cheval.

— Un charmant livre! — interrompit le chevalier, — avec une jolie vignette au frontispice représentant un squelette de cheval, et à côté, des amours ailés dans le style de Boucher, qui for ment une ronde en pressant sur leurs cœurs des fémurs et des tibias. Quelques pages plus loin. rous lisez cette définition poétique de la beauté : Qu'entendez-vous pur le terme de beauté (car Bourgelat a écrit en dialogues comme Platon)? — à quoi Ton répond : T entends exprimer par h mot de beauté la proportion exacte, agréable et syméttisée des parties qui forment dans l'animal le total extérieur qui non* séduit et qui nous flatte.

— En dépit de la vignette et de ce total qui nous flatte, — reprit Nanni, — je bénis ]o Ciel «pli avait placé Bourgelat sur mon chemin. Je serrai son livre sur mon cœur comme un talisman d'une valeur inestimable et je me mis à l'étudier avec une ardeur qui ne peut se dire. Je ne pensais qu'à Bourgelat , je ne parlais que de Bourgelat . je plaignais du fond de mon âme les malheureux qui ignoraient l'existence de Bour-

gelât. Bonrgelat était devenu pour moi le premier des hommes; son livre ne me quittait pas, je le couvais des yeux comme Aladin sa lampe enchantée, à l'aide de laquelle il évoquait à son gré Les esprits; de même moi par le moyen du livre magique . je me flattais d'évoquer du séjour des ombres la sublime idée du cheval. J'appris par cœur la théorie géométrale. Je me vois encore le soir, dans le jardin public, près du grand canal, marmottant entre mes dents quelque sentence du grand homme, celle-ci. par exemple, que je n'ai point oubliée : L'horizontale traversant à la deuxième seconde do la seconde prime aura dp longueur deux secondes, doux points , et arrivera aux doux extrémités do la tube rosit ô des maxillaires. — Et ce disant, je prenais en pitié les chevaux et les cavaliers qui piaffaient et galopaient autour de moi dans les grandes allées du jardin : — Qu'êtes-vous, leur disais-je, au prix du cheval Bonrgelat, au prix de l'idée divine du cheval? — Enfin, je m'enfonçai si bien dans ma chère folie, que j'en perdis l'appétit et le sommeil. Mes parents s'en aperçurent, me questionnèrent. Je leur découvris mon secret. Ma mère sourit; mon père ne sourit pas. il

haussa les épaules, et portant son index à son front, il prononça ce seul mot : Matto! Mais rien n'était capable de me rebuter, et quand je pensai posséder la quintessence de la sublime doctrine je pris mon crayon d'une main tremblante et je me mis à l'œuvre... Non, jamais alchimiste, recherchant la pierre philosophale, ne ressentit devant son alambic et ses cornues des battements de cœur comparables aux miens, alors qu'assis devant mon carton, toutes mes mesures prises, toutes mes horizontales tracées, je crayonnais les premiers contours de l'image sainte, de l'image du cheval absolu... Hélas! ô déception! o misère! le cheval qui m'apparut sur mon papier avait le défaut de celui de Roland. — il était mort Répondait-il à l'idée même du cheval'/ Je ne sais: mais à coup sûr ce n'était qu'un fantôme, qu'une ombre... Encore si c'eût été l'ombre d'un vivant? Malheureusement, à le voir, on sentait qu'il n'avait jamais vécu. — Tu as beau faire, lui dis- je, — je te ferai bien vivre! — Et je nie mis à retoucher mon esquisse: mais je ne tardai pas à m'apercevoir que. pour la corriger, j'appelais à mon aide le souvenir de tel ou tel cheval que j'avais rencontré dans mes prome-

nades, — et que devenait dès lors Bourgelat, la théorie géométrale et l'idée absolue?... Je déchirai mon premier dessin et je recommençai. J'en fis un second, un troisième ; le résultat était toujours le même... J'étais pour en devenir fou. Par bonheur, un jour que je contemplais mon carton, les coudes sur la table, ma tête dans mes mains, me confessant dans le secret de mon cœur que la plus méchante haridelle qui ait jamais traîné un haquet dans les rues d'une grande ville était cent fois plus intéressante que mon cheval absolu, — tout à coup je sentis une main se poser sur mon épaule. C'était le curé de la paroisse de Saint-Zacharie. grand ami de la maison, lequel, entré sur la pointe des pieds, après avoir à mon insu examiné mes primes et mes secondes, se penchait vers moi pour me dire , en essuyant les verres de ses lunettes : « Nanni , apprends ceci de ton curé : un tableau n'est pas un problème de géométrie descriptive. » Pas plus tard que le soir de ce jour-là , mes cartons et Bourgelat avaient péri dans les flammes. Et le lendemain, comme j'étais allé en compagnie de ma mère faire une visite à la Zuecca, nous vîmes au retour, courant sur le rivage, un âne blanc

d'Alexandrie arrivé depuis peu, qui se mit à braire en nous regardant. J'obtins de ma mère qu'on fit aborder la gondole, et débarquant, je m'approchai de l'âne, qui n'était point sauvage, et je me mis à le caresser. « Xanni ! me cria ma mère en riant, tu déroges, mon enfant. San-Marco ! flatter un âne de la même main qui doit crayonner le cheval absolu ! » Je baisai tendrement le baudet entre les deux oreilles et, appuyant ma tête sur la sienne . « Mère, m'écriai-je, la nature seule est divine et Bourgelat n'est pas son prophète ! »

— Le curé de Saint-Zacharie, — fit le docteur — était un homme très-sensé; au rebours du conseil que Juliette donnait à Jean- Jacques, il vous disait : Lciscia la matematica, Nanni, e studia le donne !

— Cette étude. — lui dis-je. — n'est pas sans dangers. On y perd quelquefois aussi le sommeil, l'appétit...

Il m'arrêta court par un regard terrible ; car, en de certains moments . cette charmante tête prend une expression farouche. Voulez-vous savoir à quoi ressemble Xanni? Vous connaissez sans doute quelques-unes de ces toiles merveilleuses de Jean Bellin. où sont représentés la Ma-

done et L'enfant Jésus sur un trône recouvert d'un baldaquin ; autour deux quelques figures de saints debout ; à leurs pieds , assis sur les marches du trône, de petits anges faisant de la musique. Jean Bellin est le seul peintre qui ait donné à ses anges des têtes et des visages d'artistes. Parmi ces virtuoses célestes, il en est un qui est le portrait de Nanni. C'est celui qui se voit à Venise, à l'Académie des beaux-arts, jouant de la viole d'amour, la tête penchée , la figure un peu tudesque , des traits un peu forts avec une exquise délicatesse d'expression, le regard perdu dans 1" espace, et une grande chevelure fauve , semblable à une crinière de lion , qui lui tombe sur les sourcils. Voilà Xanni, et vous comprendrez sans peine que, comme le cheval de Xénophon, il puisse tour à tour être doux et terrible à regarder.

Le regard qu'il .m'avait lancé signifiait : Si vous avez devine que je souffre, avez-vous bien le cœur d'en plaisanter ?

Heureusement j'avais parlé si bas que la marquise ne m'avait pas entendu.

— Ainsi, selon vous, — lui dit-elle, poursui-

vant le propos entamé, — l'observation fait l'artiste plus que l'imagination.

— Je dirais plutôt, Madame, que l'artiste doit employer son imagination pour bien observer, car c'est à cela qu'elle lui servira proprement , et si elle ne s'en mêle, il n'est pas d'observation possible.

— Je ne vous entends pas bien, — dit- elle. — Eh quoi ! cet âne blanc , par exemple , cet âne d'Egypte que vous vîtes à la Zuecca , pour l'observer et le connaître, ne suffit-il pas d'avoir des yeux et l'habitude de s'en servir?

— Je ne le pense pas, — dit-il; — car ce que je vois de cet âne à un moment donné, n'est rien au prix de ce que je dois deviner. Cet âne est un monde, et dans ce monde , comme vous le dira Monsieur l'abbé, tout est soumis à la plus rigoureuse logique. Cette logique ne se voit pas, et si je n'en surprends le secret, mon âne blanc restera pour moi un mystère. En un mot, pour reproduire dans leur vérité les œuvres de la nature , il faut démêler sa pensée et ses procédés, et c'est i\ quoi sert l'imagination.

— L'enfant a raison . — dit doctoralement le

docteur. — L'univers est un vaste raisonnement, et chaque existence est un des syllogismes dont se compose la démonstration.

— Ainsi un âne est un syllogisme, — dit-elle ; — Buffon ne s'était pas avisé de cette définition.

— Qu'importent les mots ? — reprit Nanni en s'animaut; — il suffit que la nature est toujours conséquente avec elle-même et que ce qu'elle nous laisse voir de ses œuvres est intimement lié avec ce qui ne s'en voit pas. Et voulez-vous savoir en quoi consiste la supériorité de l'artiste et du penseur ? Le vulgaire ne comprend des choses que ce qui s'en voit; eux, au contraire, dans ce qui apparaît reconnaissent le signe mystérieux de ce qui ne se voit pas. Seulement le philosophe raisonne et l'artiste contemple. Une légende du moyen âge rapporte que, sous le règne de Néron, on vit paraître à Rome deux originaux, nommés Phidias et Praxitèle, qui marchaient tout nus dans les rues. L'empereur les fit appeler auprès de lui et leur demanda la raison de cette bizarrerie. Ils répondirent qu'ils entendaient témoigner ainsi du privilège qu'ils avaient reçu des dieux de voir les choses

dans leur nudité, tandis que le reste des hommes n'en apercevait que les voiles.

Cette théorie n'était pas du goût de la marquise; c'était, lui semblait-il, attribuer à limitation de la nature une importance exagérée. Et elle alléguait les Grecs de l'époque classique , qui avaient, disait -elle, sacrifié la nature à l'idéal. Ce fut moi, je pense, qui lui objectai Aristote, et sa définition de la poésie , qu'il réduit à une simple imitation. Mais Nanni :

— Vous compromettez ma cause, — reprit-il en secouant la tête. — Ce que je veux dire, c'est que personne n'étudia jamais la nature avec plus de passion que les grands artistes grecs, ne la reproduisit avec plus de scrupule , ne s'entendit mieux à se servir de son imagination pour la bien observer ; car, je le répète , sans imagination , la connaissance de la nature est néant dans les arts. Et vous le savez bien. Madame, l'école de sculpture qui précéda et prépara Phidias, la fameuse école d*Égine dont il se voit de si beaux ouvrages a la Glyptothèque de Munich . nuus étonne par l'exactitude minutieuse avec laquelle elle s'entendait à reproduire les formes et les proportions

du corps humain. Mais comparez une statue d'Égine et une statue de Phidias ou de son école, et vous sentirez que Phidias, aussi exact que les Éginètes. a sur eux l'avantage d'avoir complété et fécondé ses observations par sa fantaisie, et ainsi d'avoir pu saisir partout les ensembles qui leur échappaient. Oui. sans contredit, les statues éginétiques de Munich nous surprennent par leur vérité; vous y trouvez tel bras, telle jambe où les muscles sont rendus avec une précision remarquable, et cependant. — sans même parler des têtes, auxquelles Onatas et ses élèves , par scrupule sacerdotal . s'abstenaient de donner aucune expression ni aucun caractère , — ces corps si vrais semblent inanimés . comparés à une seule des métopes du Parthénon. Ce n'est pas que l'action, ni le mouvement y manquent; mais la méthode d'observer était incomplète encore et ces figures sont un composé de détails, tous pris dans la nature , mais que le génie n'a pas su fondre et marier ensemble. Et voilà justement pourquoi elles ne nous paraissent pas vivantes, car la vie a pour caractère de si bien subordonner les détails à l'ensemble qu'elle les fait pour ainsi dire disparaître.

Aussi, voyant une belle figure animée, il nous est toujours très-difficile d'analyser sa grâce et son charme.

— Vous en parlez avec tant d'autorité!... — dit-elle.

— Oh! Madame, moi, Nanni, de l'autorité! — dit-il en souriant. Mais je m'en rapporte à vous. Vous avez vu, n'est-ce pas, les fresques de TAnuunziata à Padoue et les loges du Vatican ? Eh bien ! Madame, de Giotto à Raphaël, la différence est la même que d'Onatas à Phidias. Dans ces merveilleuses peintures de l'Annunziata, quelles attitudes heureuses et bien observées ! que de vérité dans les corps, dans les visages! quelle finesse dans les draperies ! Mais l'art suprême de faire concourir tous les détails à un effet d'ensemble, c'est aux loges qu'il faut l'aller chercher !

— Dans ma petite sagesse, — répliqua la marquise, — j'expliquais tout cela en me disant que Phidias , et Raphaël lui-même , puisque vous en parlez , avaient su concilier avec la recherche de l'idéal la science d'observation qu'ils avaient empruntée à leurs prédécesseurs.

— L'idéal! l'idéal! — dit-il en riant. — C'est

un grand mot, mais un peu creux et qui n'est plus guère à mon usage depuis ma mésaventure du cheval absolu. Je suis plus rancunier que Monsieur le docteur ; il a pardonné au cheval barbe qui l'a désarçonné ; moi je veux mal de mort à qui me joue de méchants tours, et je la garde bonne à Bourgelat, à la géométrie et à l'idéal !

— Ainsi, si nous vous en croyons, — reprit la marquise, — nous dirons seulement que Phidias et Raphaël, grâce à la supériorité de leur imagination, ont mieux vu la nature qu'Onatas et Giotto. et c'est à cela que se rabattra leur gloire !

— Ce que je craindrais, — répondit-il, — c'est que, parlant ainsi, nous ne lissions tort, non à l'Athénien et à l'homme dTrbin, mais à l'Éginète et au gardeur de moutons de Vespegnano. Tout se fait par degrés dans l'histoire des arts comme dans celle des empires . et je n'admire pas moins les initiateurs qui meurent à la besogne et laissent leur œuvre incomplète, que leurs heureux successeurs qui arrondissent le patrimoine dont ils ont hérité. Mon grand-père, Madame, était le premier gondolier de Venise, et il amassa, à force de manier l'aviron, de quoi laisser une honnête aisance

à ses enfants ; mon père, gros marchand, a décuplé la fortune qu'il avait héritée, et assurément il fait meilleure figure dans ce monde. Dirons-nous pour cela qu'il eut plus de génie que le pauvre gondolier ?

— Je vous comprends , — dit-elle , — sans Giotto point de Raphaël, et sans Onatas point de Phidias... Mais, franchement, — ajouta-t-elle, — je ne puis revenir de mon étonnement que ce soit vous entre nous tous , mon cher Nanni , vous artiste et songe-creux de profession, qui fassiez ici la guerre à l'idéal !

— Pardonnez-lui, Madame, — s'écria le chevalier. — Il vous l'a dit lui-même, il est dans le cas de ces amants éconduits qui médisent de la maîtresse dont ils ont essuyé les rebuts. Mais, prenez-y garde, jeune homme, vous vous attaquez à forte partie; nier l'idéal, c'est blasphémer; car l'idéal est divin ; sans l'idéal, que deviennent l'art, la vie?

Il s'échauffait et, pour complaire à la marquise, allait déclamer longtemps sur ce texte, mais milord l'interrompit en disant :

— Nanni, mon ami, à partir de ce moment vous

avez conquis toute mon estime , et si vous étiez à portée de mes bras, j'aurais peine à me défendre de vous presser sur mon cœur ! Il y a si longtemps que j'entends parler de l'idéal , et je veux mourir si ceux qui en parlent entendent eux-mêmes ce qu'ils en disent ! L'idéal! l'idéal! C'est votre Madame de Staël, que je ne puis souffrir, Marquise, qui a mis ce mot-là à la mode! Et nos lakistes s'en sont donné à cœur joie après elle, — ainsi que votre fameuse comtesse Hahn-Hahn, dont vous ne voulez plus qu'on vous parle et dont vous admiriez fort autrefois les héroïnes à l'âme infiniment grande et aux mains infiniment petites! L'idéal! vraiment, ceux qui en parlent sont des manières de mélancoliques qui nont rien su faire dans ce monde et qui bayent aux corneilles d'un air éploré, mauvais pères au demeurant, mauvais époux, mauvais citoyens, de fâcheux commerce, brise-raisons, chagrins, inutiles aux autres et à eux-mêmes...

— Bon Dieu! — interrompit Nanni en riant, — voilà un avocat et une plaidoierie qui me feront perdre définitivement ma cause devant votre tribunal, Madame! Mais, après tout, peut-être nous entendons-nous mieux qu'il ne semble. Cet idéal.

qui vous tient si fort au cœur, comment le définissez-vous ?

— Vraiment, je ne sais. — dit-elle, — je n'y ai jamais songé. Jusqu'à présent je pensais que la chose s'entendait de soi-même, et je ne m'étais point mise en peine de l'éclaireir... Mais voyons, en y rêvant un peu... Si l'on vous disait, par exemple, que l'idéal est une certaine régularité qui ne se rencontre guère dans la nature...

— Ah ! Madame, — répondit-il, — c'est à vousmême que j'en appelle pour décider si la régularité était bien le but suprême où visaient les Grecs... Vous souvient-il de cet encadrement de palmettes et de lis marins qui décore les montants et le linteau d'une porte de FÉrechthéum et de l'essai d'imitation qu'en ont essayé, il y a peu, d'habiles ouvriers venus d'Italie? Avez-vous oublié que, l'autre jour, comparant l'original et la copie, nous observions dans celle-ci. œuvre fort méritoire, une symétrie portée jusqu'à la perfection, et nous admirions comme, dans ces spirales de feuillages qui entourent les palmettes. chaque feuille, travaillée avec soin, était exactement pareille à toutes les autres; - puis, considérant l'original.

vous remarquâtes d'abord que l'artiste grec avait reproduit dans ses feuillages toutes ces nervures, ces dentelures , ces filets, ces fibres qui paraissent sur les feuilles des arbres ; puis, à votre grand étonnement, nous nous aperçûmes que chacune de ces feuilles si finement amenuisées, ouvragées avec une si exquise délicatesse, différait des autres par quelque menu détail, si bien que nous retrouvions dans ces branchages sculptés l'infinie diversité et les caprices de la nature. Et les artistes italiens ne laissèrent pas non plus de s'en apercevoir, puisque, reconnaissant leur impuissance à imiter l'inimitable, ils quittèrent la partie et renoncèrent à leur besogne à peine commencée. Les Grecs, Madame, savaient que la nature doit son charme à ces jeux de l'accident qui l' empêchent d'être trop régulière , et ils cuit eu grand soin d'introduire l'accident dans leurs ouvrages. Vous citerai-je ces colonnes de proportions différentes et cette alliance hardie des ordres ionique et dorique qu'on admire dans les Propylées, — ou le plan singulier de l'Érechthéum, l'inégalité de niveau des ailes, ces colonnades différant de hauteur, ce portique du nord dont le fronton coupe l'ordonnance de la frise

principale, ces quatre façades dont il n'est pas deux pareilles, en un mot, l'absence volontaire de toute répétition symétrique ; — et dans le Parthénon lui-même, ces courbes légères, mais sensibles pourtant, qui, partout substituées aux lignes droites, ne laissent pas de surprendre d'abord et de dérouter le regard; — sur toute l'Acropole enfin, le caprice qui présida à la disposition des édifices qui en couronnaient le faîte. — Oh! soyez assurée, Madame, que jamais la nature n'a eu des copistes et des imitateurs plus scrupuleux que les Grecs. Et voilà pourquoi leur art fut si riche, si varié, et comment il se put faire par exemple que Phidias sculpta un bas-relief de quatre cents pieds de long où vous ne pouvez trouver deux figures exactement semblables. Car, pour en revenir à ce cheval, dont nous avons déjà tant parlé aujourd'hui, il ne ressemble de tout point à aucun autre cheval de même race que lui et dressé par la même méthode. Celui qui le précède et qui porte an vent ne ressemble non plus qu'à lui-même, avec sa tête courte et ses jambes dont le canon est d'une longueur exagérée : et dans toute cette cavalcade, .vins parler des attitudes qui diffèrent à l'infini, tel

animal a la tête plus forte, l'autre l'encolure plus épaisse, celui-ci le poitrail plus avancé, celui-là la croupe plus rebondie, et semblablement parmi leurs cavaliers, tous de même race, tous beaux et bien faits, il est impossible de trouver deux figures, deux physionomies ni deux postures identi ques Et voilà ce que ne font pas les artistes, soit sculpteurs, soit peintres ou poètes, qui, sous prétexte de s'élever à l'idéal, ne réussissent à enfanter que trois ou quatre lieux communs prétentieux qui reparaissent à chaque pas dans leurs ouvrages. C'est ce qu'on appelle les maniérwtes, engeance commune aux temps de décadence et dont le malheur est de ne pas avoir su s'approprier les procédés de la nature, laquelle n'a point de manière.

Nanni s'était échauffé en parlant et la marquise prenait plaisir à regarder le jeune artiste; car le feu de son âme. passant sur son visage, allumait des éclairs dans ses yeux. Mais tout à coup il se tut et. quelque question qu'on lui adressât, il ne répondait rien, tant il était absorbé en lui-même. Alors la marquise se tourna vers moi et m' ayant prié de lui aller chercher quelques branches d'oli-

vier, quand je les eus apportées, elle commença d'en tresser une couronne, — et, ce faisant :

— Nous autres femmes, — dit-elle à Xanni, — nous valons mieux pour l'attaque que pour la défense. Je renonce à défendre contre vous l'idéal, faites-en ce qu'il vous plaira, bien quïl m'en coûte d'abandonner ainsi la cause d'un vieil ami. Mais, en revanche, prenant l'offensive, je vous décrète d'hérésie, et de quelle hérésie, grand Dieu!

— Vous m'effrayez , Madame, — répondit-il en lorgnant du coin de l'œil la couronne que tressaient ces belles mains.

Sans lui répondre, la marquise, s'adressant au chevalier, lui dit quelques mots en anglais, langue que Nanni ne comprend pas; puis elle ajouta :

— Allons, Monsieur le chevalier, je vous nomme mon procureur général , remplissez bien votre charge et arrachez-lui l'aveu de sa légèreté et de sa folie.

— N'ayez crainte, Madame. — dit le chevalier en se rengorgeant ; et s'adressant à Nanni : — Savez-vous de quoi l'on vous accuse? De rien moins que de faire de Phidias un réaliste ! Énormité, je pense, à faire dresser les cheveux! A vous

cette couronne , ou du moins vous aurez quelque chance de l'obtenir si, restant conséquent avec vos principes , vous réussissez pourtant à nous faire voir en quoi, selon vous, Phidias diffère de M. Courbet. Autrement, la hart au cou, un san-benito sur le corps , vous rétracterez vos blasphèmes contre l'idéal !

Nanni demeura un instant pensif , et le chevalier, tenant son silence pour un aveu de défaite, prononçait déjà sa sentence, quand la marquise l'interrompant :

— Laissons au défendeur , — dit- elle , — le temps de recueillir ses esprits ; car encore ne sommes-nous pas ici au tribunal de l'inquisition, et nous prétendons procéder régulièrement. Accusé, qu'avez-vous à dire pour votre défense?

— Cet appareil auguste de la justice m'épouvante, — reprit Nanni, — et j'ai peine à soutenir les regards terribles que me jette le chevalier, et votre visage sévère à vous-même, Madame. Et quoi! si de bonne grâce je confessais mes torts et proclamais l'inviolable sainteté de l'idéal, n'aurais-

• je pas de merci à attendre de vous et ne me don-

lieriez- vous pas la couronne pour récompenser ma candeur ?

— Point de quartier! point d'accommodement !

— répondit-elle. — Ingéniez- vous à vous tirer du mauvais pas où votre imprudence vient de vous engager; sinon vous partirez dïci avec votre courte honte, et confus comme un renard qu une poule aurait pris.

— En ce cas , veuillez défendre , Madame , au chevalier de me faire de si gros yeux, car, en vérité, il me fait peur, et c'est une règle de la justice, j'imagine, de ne pas intimider la défense.

Puis s'inclinant devant lui :

— Mon ignorance me fait honte, — lui dit-il.

— Tout à l'heure je confessais ignorer ce que peut être l'idéal ; maintenant je me trouve dans le même embarras au sujet du réalisme. Vous plairait-il de m'en éclaircir?

— Oh ! oh ! — fit le chevalier ; — un accusé qui interroge son juge ! Voilà une singulière aventure!

— Toutefois je vous conseille de lui répondre, — dit la marquise. — Autrement il dirait que vous

redoutez ses questions comme Gorgias faisait celles de Socrate.

— Le réalisme! le réalisme! — dit le chevalier; — mais cela s'entend de soi. Et tenez, c'est précisément la maladie de ceux qui méconnaissent l'idéal.

— Hélas ! — dit mélancoliquement Nanni. — Je ne sais plus à quel saint me vouer, puisque vous m'expliquez ce que je ne sais pas par ce que j'ignore.

— Je suis accommodant, — reprit le chevalier. Si je vous disais que le réalisme c'est M. Courbet.. .

— Je vous répondrais que vous en usez non plus comme Gorgias , mais comme cet Hippias à qui Socrate demandait une définition de la beauté, et qui lui répondait tour à tour que le beau c'est l'or, un beau cheval, une belle femme...

— Ma complaisance sera inépuisable, — reprit le chevalier, — le réalisme est une imitation servile de la nature.

— Mille remerciements, — dit Nanni; — mais prenez pitié de ma simplicité. Le mot servile, clair pour vous , ne l'est point pour moi, et si vous aviez la charité de vous en expliquer...

— Il ne sait que sa Croix de par Dieu, Madame, — s'écria le chevalier, — et quand je lui aurai répondu que, d'après l'Académie, servile signifie en termes d'art qui s'attache à la lettre, il me demandera ce que c'est que la lettre, et ce sera pour n'en plus finir. Condamnons, condamnons, Madame, ou je me démets de mes fonctions.

— Oh! que j'en veux à mon curé de Saint-Zacharie ! — dit Nanni en soupirant ; — c'est de lui que je tiens cette déplorable habitude de ne jamais laisser passer un mot sans le définir. — et je reconnais pour mon malheur que cela n'est pas de bonne compagnie. Ce qui m'excuse, Monsieur le chevalier, — ajouta-t-il, — c'est que nous ne sommes pas ici dans un salon , mais à deux pas des oliviers de l'Académie , où reviennent encore, assure-t-on, les ombres de Socrate, de Théodore, du doux Lysis et du complaisant Lâchés, si empressé à répondre, en dépit de sa barbe grise, — et qui sait si ces lieux mêmes où nous sommes, ces rochers qui bordent le Céphise, ces buissons de lauriers roses n'ont pas entendu quelque chose des longs devis de ces divins éplucheurs de mots, et si le vent ne leur apporta pas quelques-unes de ces

petites questions courtes que goûtait peu Protagoras !

— Que Socrate m'interroge! — répondit sèchement le chevalier, avec ce sourire entre doux et hagard qui lui est particulier ; — mais Xanni n'est pas Socrate !

— A Dieu ne plaise ! — dit l'enfant, — car la ciguë ne me tente point, et il est certaine couronne d'olivier qui serait bien mieux mon fait.

— Encore la faut-il mériter! — dit la marquise. — Mais voyons, moi-même, en m'y appliquant, peut-être vous donnerai-je ces éclaircissements que vous réclamez. Écoutez-moi bien. Qui vous dirait que le réalisme n'est autre chose que l'art employé à reproduire les vulgarités de la vie, approuveriez-vous cette définition ou lui chercheriez-vous encore noise?

— Les vulgarités de la vie ! — murmura-t-il entre ses dents.

— Quand je vous le disais ! — s'écria le chevalier; — vous allez voir, Madame, qu'il vous demandera ce que c'est que vulgarité et ce que c'est que la vie. Peste soit du curé de Saint-Zacharie !

Et, de son côté, le docteur de s'écrier :

— Pour l'amour de Dieu, Nanui, n'allez pas demander une définition à une marquise. Ce serait une inconvenance vraiment impardonnable, et soyez sûr que Lysis, discutant avec Aspasie, ne prit jamais cette liberté.

— C'est affaire à vous de plaisanter, — répondit-il ; — mais songez qu'il y va de mon honneur. Souffrirez-vous, Madame, que je vous questionne?

— J'y consens, — dit-elle, — encore que jusqu'ici je n'aie reconnu ce droit qu à mon confesseur.

— Un vase de terre, Madame, est-il vulgaire?

— C'est selon, — dit-elle.

— Un simple vase de terre , un pot , si vous voulez, bon tout au plus pour y mettre de l'huile et tel que les bonnes ménagères en serrent dans leur dépense.

— Que sais-je? — dit-elle. — Une urne dur ou d'albâtre, une urne ciselée est assurément plus noble, et si, dans un tableau représentant un mobilier royal, ou mieux encore le garde-manger de F Olympe, en place d'urnes je trouvais des pots. je déclarerais ces pots très-vulgaires et je dirais que le peintre est un réaliste

— Et un mouton , Madame , direz- vous qu'un mouton soit un être vulgaire?

— Une éclanche de mouton lardée de persil n'est point un régal vulgaire! — s'écria milord qui. pour tromper son ennui, était allé chercher un roseau au bord du Céphise et travaillait gravement à le percer de trous pour en faire un pipeau.

— Un mouton, même sans être lardé de persil, — reprit la marquise, — peut avoir l'air assez distingué ; témoin ceux qu'on voit dans les bergeries de Watteau, enguirlandés de faveurs roses et qui. oubliant de paître, soupirent d'amour comme les brebis de Mme Deshouillères... Brebis innocentes, brebis mes amours... Comment dit- elle encore?... J> prends a témoin ces bois, ces prairies...

— Oh! ce nest point de ces moutons-là que j'entends parler. — dit Nanni, — mais d'un gros mouton, bien gras, bien fourré, et je vous demande. Madame, lequel vous parait plus digne de figurer dans un tableau de dévotion, d'un enfant qui pousse devant lui un de ces moutons ou d'un lévite jouant du luth et entonnant des hymnes.

— Ce dernier assurément, — répondit-elle.

— Et cependant , — reprit-il , — ayant à représenter sur la frise du Parthénon les magnificences de la fête des Panathénées et pouvant choisir entre mille épisodes plus dignes., semble-t-il. d'être gravés dans le marbre, Phidias a préféré...

— Oh! je vous vois venir, — interrompit- elle, — et je sais sur le bout du doigt ce que vous allez nous dire. Eh bien! oui, Phidias s'est plu à sculpter sur une métope deux béliers conduits par deux enfants qui ont l'air de se consulter pour savoir s'ils sont à leur rang dans la procession, tandis qu'à quelques pas devant eux une prêtresse, se retournant, leur fait signe d'avancer. Et plus loin. sur une autre métope , nous voyons des personnages assez vulgaires de physionomie, des métèques apparemment, portant sur leurs épaules des jarres d'huile, non pas des urnes, mais des pots. de simples pots, — et tout cela se passe à quelques pas des dieux qui, groupés sur le péristyle oriental, assistent au défilé de la procession. Je le veux bien; mais aussi comme l'artiste a su ennoblir ces détails! Que ces porteurs d'huile aient l'air commun, j'y consens, autant du moins que l'état de dégradation du marbre permet d'en juger. Mais

que dites-vous de ces deux enfants conducteurs de béliers? Quelle candeur ravissante! quelle ingénuité ! quelle pureté de profil!

— Je ne dis pas non , Madame , mais leur situation, convenez-en, ira rien de sublime, et quant aux béliers... J'accorde que Phidias a donné une âme à ses chevaux et qu'il a eu soin de leur enseigner la musique, — mais ces béliers ressemblent à tous les béliers du monde, ils n'ont assurément aucune école, à les regarder on ne s'aperçoit pas qu'ils aient l'esprit orné et le cœur sensible, ce sont tout simplement de très-gros béliers qui pensent et sentent en béliers ; et plus loin, ce taureau qui recule en redressant la tête, avez- vous jamais vu de face plus bestiale , et serez- vous tentée de croire qu'il sait la musique ? Mais Phidias a fait mieux encore. Il a jugé à propos de représenter sur la frise occidentale du temple ce qu'on pourrait appeler les coulisses de la fête ; là il nous fait assister aux -préparatifs et à la toilette des acteurs, et tous les détails en sont d'une familiarité qui ne saurait aller plus loin, et on pourrait facilement les ranger parmi les vulgarités de la vie. D'un côté, quflques jeunes gens essayent leurs chevaux, tel

est celui dont nous avons tant parlé aujourd'hui ; d'autres brident leurs montures , quelques - uns achèvent de s'habiller en causant avec leurs compagnons, plus loin un cheval chasse d'un mouvement de tête les mouches qui lui piquent la jambe ; enfin le sculpteur s'est permis une chose qui eût épouvanté plus d'un réaliste, car enfin, au-dessous du fronton d'un temple, à l'extrémité d'une frise représentant la plus sainte , la plus solennelle des fêtes, il n'a pas craint de sculpter... Bref, vous savez ce que je veux dire et ce que fait ce jeune homme fièrement campé qui occupe la dernière place à gauche et qui tient ses deux mains levées.. .

— H s'apprête à mettre sa chemise , — dit le docteur; — de ses deux mains il la tient ouverte, prêt à la passer par-dessus sa tête.

— Nous vous tenons quitte de vos explication-, docteur, — dit la marquise. — Vous feriez mieux de nous aider à nous tirer d'intrigue; car nous voilà mal en point, et il y a dans ce qu'il dit une apparence de vérité.

— Madame. — dit le docteur. — du moment qu'il reconnaît une âme à notre cheval, je n'ai pas le droit de me plaindre de lui. — et après tout.

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