‹ À propos d'un chevalChapitre 2 sur 2 · i quand Phidias serait un réaliste, où serait le mal · texte numérisé non relu

i quand Phidias serait un réaliste, où serait le mal

Elle lui répondit qu'il en parlait à son aise, mais qu'ayant toujours mal parlé du réalisme, elle n'entendait pas avoir à s'en dédire, ce qui sied mal à la dignité d'une femme.

— Mais voyons, — poursui vit-elle, — de bonne foi, mon cher Nanni, et la main sur la conscience, prétendez- vous enrégimenter Phidias dans la bande de ces artistes amoureux du grotesque et du trivial , l'un desquels n'a pas craint de donner à Diane les traits, la figure et la démarche d'une maritorne?

— Dieu m'en garde! — répondit-il. — Phidias était plus réaliste que ces gens-là et n'eût point commis de bévue pareille, étant aussi contraire à la nature de faire de Diane une maritorne que si un peintre de genre, hollandais ou flamand, représentant une servante d'auberge, comme on en voit tant dans leurs tableaux, debout sur le pas de sa porte, s'avisait de lui donner le port et l'expression de Diane chasseresse ; car tout est dans la nature, mais tout y est à sa place... Et tenez, Madame, il n'est pas que vous ne connaissiez cer-

taine histoire de Donatello et de son ami Brunelleschi.

— Il ne m'en souvient pas, — dit-elle.

— Donatello, dans sa jeunesse, fit un crucifix de bois et, satisfait de son œuvre, la montra à Filippo Brunelleschi pour en avoir son avis ou , pour mieux dire, son approbation. Brunelleschi sourit et ne dit mot. Donatello, insistant pour savoir ce qu'il pensait : « Le crucifix serait beau, lui dit-il enfin, n'était que, par un singulier caprice, ce n'est pas un Christ, mais un villageois, un contadino, que vous avez mis en croix. » Surpris et mortifié, Donato le mit au défi de mieux faire. Brunelleschi se le tint pour dit et secrètement se mit à l'œuvre ; il travailla longtemps et, se piquant d'honneur, fit de son mieux pour réussir. Quand il eut terminé son crucifix, celui-là même qui se voit aujourd'hui dans la Santa-Cïoce de Florence, et qui souvent a été pris pour un ouvrage de Michel- Ange, tant le travail en est achevé, — il le cloua contre la muraille de sa chambre, à l'endroit le mieux éclairé. Puis, s'en allant trouver Donatello, qui ne pensait plus à rien, il le pria à dîner et, passant avec lui sur la place du marché, acheta divers comestibles

et quelques tiacons de vin et serra le tout dans un panier qu'il remit à son ami : « J'ai affaire par ici, lui dit-il, prenez les devants, je ne tarderai pas à vous rejoindre. » Donato se met en route, arrive, ouvre la porte, aperçoit le crucifix qu'en ce moment éclairait un rayon de soleil. Comme frappé de la foudre, il laisse tomber son panier : assiettes, flacons, tout se brise en morceaux, et lui, stupéfait, éperdu, les bras étendus vers le crucifix dont ses yeux ne se peuvent détacher, il admire, il se pâme, des larmes inondent ses joues et, cloué sur la place, on eût dit un homme pétrifié, jusque ce que son ami survenant : A te e conceduto fare i Cristi, lui dit-il en se jetant dans ses bras, et a m» i conladini! — Eh bien! Madame, je vous le demande, qui, de Brunelleschi ou de Donatello, avait été le plus réaliste? J'imagine que c'est le premier, puisque attentif à se conformer à la réalité des choses, il n'avait eu garde de donner au Sauveur du monde la figure d'un rustre, pas plus qu'il ne se fût avisé de donner à Perrette les traits d'une madone ou à Colas le front et le regard d'un saint Paul. J'aime à prendre les mots, Madame, dans leur véritable acception, et c'est pour cela

que je ne fais pas de difficulté de proclamer Phidias le plus réaliste de tous les sculpteurs.

— Lui donnerons-nous cause gagnée, Monsieur l'abbé, — dit la marquise. — et renoncerons-nous à la partie ?

— A Dieu ne plaise! — répondit-il; — car ne vous laissez pas prendre. Madame, à son grand air d'assurance et tenez pour certain qu'il sent où le bât le blesse ! Ne voyez- vous pas qu'il s'amuse à nous conter des histoires et à jouer sur les mots pour nous faire prendre le change et déguiser l'embarras de sa position. C'est un joueur de gibecière qui nous montre godenot, pendant qu'il escamote la muscade; mais ces beaux tours de passe-passe ne lui serviront de rien, et je le vais prendre la main dans le sac. Et voyez plutôt, Madame; ne nous a-t-il pas dit tantôt que l'imagination était nécessaire pour bien observer la nature, ajoutant que cependant elle ne suffisait pas pour faire l'artiste, d'où il ressort que, de son propre aveu, ce n'est pas tout pour l'artiste d'étudier attentivement la nature et de la reproduire avec fidélité ; — et c'est là précisément ce dont nous voulions le forcer de convenir.

— Oh ! s'il n'est question que de cela, — dit Xanni; — et du moment qu'il ne retourne plus idéal, me voilà prêt à en passer par où vous voudrez.

— Ainsi. — s'écria le chevalier d'un ton triomphant. — vous confessez...

— Je confesse. — interrompit l'enfant, — que limitation de la nature est non le but de l'art, mais son moyen.

— De grâce , expliquez-vous . — dit la marquise, — car il en est temps. Ma couronne d'olivier est terminée, il dépend de vous de la mériter.

Xanni devint pensif, et cachant sa tête dans ses mains :

— Oh ! si je savais parler ! — dit-il en soupirant.

— S'il ne sait pas parler, — dit le docteur, — il sait chanter, et il a fait sur le sujet qui nous occupe, Madame, un petit poëme en octaves que j'ai trouvé un jour traînant sur une table, et s'il voulait vous le réciter, vous apprendriez en moins de rien ce qu'il faut penser des origines de l'art.

— Oh! le merveilleux poëme! — dit-elle. — Récitez-le nous, Xanni!

— Je ne le sais pas par cœur, Madame, — répondit-il en lançant au docteur un regard de reproche, — et d'ailleurs ces vers-là sont indignes de vous !

— Je vais vous dire, moi, ce que j'en ai retenu, — reprit le docteur en entortillant le long tuyau de son narghilé autour de son bras droit, comme un Psylle fait le serpent avec lequel il joue ; — à vrai dire , je ne vous garantis pas le mot à mot , mais si j'}T. couds quelques dentelles , ce seront des points de Yalencienne où le goût le plus délicat ne trouvera rien à redire.

La marquise témoigna son incrédulité par un mouvement de tête, ce qui n'empêcha pas le docteur de nous régaler de la petite histoire que voici :

— Le quatrième Facardin , Madame , — ditil d'un ton mystérieux, — s'en allait à la recherche de la princesse Vertugadine la songeuse, quand un jour, traversant une grande plaine bordée de forêts, son oreille fut soudain frappée par un confus murmure formé d'une multitude de voix qui n'avaient rien d'humain. Il se dirigea du côté d'où venait le bruit, c'est-à-dire vers la lisière des bois, et à mesure qu'il approchait, les voix devenaient

plus fortes et plus discordantes. Tout autre que Facardin aurait pris peur et gagné au pied ; mais il n'était pas homme à reculer devant une aventure, si terrible fût-elle , et ayant continué son chemin, il arriva bientôt dans l'endroit où se faisait cet étrange concert. Ne pensez pas, Madame, qu'il y trouvât un orchestre de théâtre, ni des violonistes promenant leur archet sur les cordes de leur violon, des flûtistes soufflant dans l'embouchure de leurs flûtes traversières, ou des tambours frappant à coups redoublés sur des peaux d'ânes. Non. Madame, il ne se voyait autour de lui que des rochers, des buissons, des fleurs, du gazon arrosé de clairs ruisseaux , et une grande forêt toutfue qui s'étendait à perte de vue, et, ce qui vous surprendra, Facardin ne tarda pas à s'assurer qu'il n'y avait pas là d'autres musiciens que ces rochers, ces buissons, ces ruisseaux, ces arbres et ces fleurs. Mais en récompense, Madame, il n'était parmi ces fleurs, parmi ces arbres, parmi ces ruisseaux, parmi ces buissons et parmi ces rochers , personne qui ne fût plus ou moins musicien. A vrai dire, ces étranges symphonistes n'avaient pas tous également de voix et de méthode ; les uns ne possé-

daient guère qu'une note, qu'ils répétaient sans se lasser, d'autres en savaient deux ou trois, d'autres enfin étaient en état de jouer des fragments d'air assez considérables ; mais tous étaient également empressés à faire montre de leur savoir, et ce qui était désolant, s'évertuant tous de leur mieux, ils avaient le malheur de ne point s'entendre entre eux ; chacun répétait son ariette sans s'inquiéter des vocalises du voisin , . et vous pouvez juger du charivari que cela faisait. Il en était même, parmi ces intrépides musiciens, dont l'instrument était faux et qui commettaient sans sourciller les fausses notes les plus déplorables. Mais ce qui étonna le plus Facardin, ce fut de voir, errant dans les airs, quelques milliers de guitares ailées , — je vous parle, Madame, de guitares qui avaient des ailes, ce qui après tout n'est pas plus extraordinaire que la Jument sonnante, le Chapeau luisant, la Mère au gaines et l'Aventure de l'ile des Lions, choses que vous admettez assurément sans le moindre scrupule et ne faites pas difficulté de croire de toute votre âme. — Et ces guitares ailées, Madame, voltigeaient çà et là dans l'espace, condamnées qu'elles étaient, vous pouvez m'en croire, au

plus affreux supplice qui se puisse imaginer. En effet, Madame, elles étaient ainsi faites que leurs cordes répétaient, malgré qu'elles en eussent, tous les bruits qui se faisaient autour d'elles, et représentez-vous le désespoir quelles éprouvaient à se faire ainsi l'écho de tous ces sons discordants, de toutes ces notes éparses, de tous ces fragments tronqués de mélodies qtù n'avaient pas le sens commun. Aussi voyait-on paraître leur souffrance dans les contorsions et les grimaces qui leur échappaient et dans l'air étrange dont elles se démenaient en se promenant dans l'espace. Facardin, qui voulait en avoir le cœur net et auquel les oreilles commençaient à tinter de la belle façon, s* approcha de l'une de ces guitares et l'arrêtant au passage, lui tira sa révérence et la pria de lui enseigner ce que signifiait ce charivari et à qui elles en avaient de répéter ainsi tout le sot vacarme dont retentissait la forêt. Encore eut-il beaucoup de peine à se faire entendre , tant le bruit était grand, mais enfin, un grand coup (lèvent étant venu chasser pour un moment dans une autre direction le tintamarre de cette musique infernale, la guitare trouva moyen de respirer et répondit u

Facardin : « Hélas ! Seigneur chevalier, fut-il jamais supplice pareil au uôtre ? Autrefois nous habitions, mes sœurs et moi, un autre monde situé là-haut, par delà les étoiles, monde bienheureux où retentissaient sans fin de divines harmonies, que nous nous faisions une joie de répéter. Mais, pour une peccadille que commit l'une d'entre nous, le grand Maestro nous a précipitées sur ce globule terraqué et nous a condamnées à répéter éternellement les effroyables discordances qu'on y entend de toutes parts. Jugez, je vous prie, de ce qu'ont à souffrir de pauvres guitares qui, ayant vécu jadis dans un pays de virtuoses , savent par expérience ce que c'est que la musique , et qui. dans les rares moments comme ceux-ci, où un tourbillon de vent fait taire d'aventure ces enragés exécutants, entendent encore venir du ciel jusqu'à elles quelques fragments des harmonies célestes! — Eh quoi ! Madame, lui dit alors Facardin touché du récit d'une si grande infortune, ne seraitil point de remède à vos maux? Ah ! si d'un coup de cette redoutable épée mon illustre main pouvait rompre le fatal enchantement dont vous êtes la victime! Vous n'avez qu'à parler. Madame:

Facardin s'estimerait trop heureux de rendre le repos à une guitare aussi distinguée par son mérite et par sa naissance que vous me semblez l'être ! » Et disant ces mots, il s'apprêtait à dégainer, mais d'un ton moqueur : « Seigneur chevalier, lui répondit la guitare, remettez dans le fourreau votre inutile flamberge! Ce n'est pas avec des coups de sabre que vous nous guérirez, il y faut, croyez-nous, plus de façons. Seul le grand Caramoussal a le pouvoir de soulager nos souffrances, et quand cet illustre magicien daigne paraître en ces lieux, nous éprouvons pendant quelques instants des délices ineffables qui nous consolent de tous nos maux... » En ce moment, le coup de vent ayant cessé, le vacarme allait recommencer de plus belle, mais tout à coup Caramoussal parut, accompagné de Cupidon son maître. . .

— Cupidon ! — s'écria la marquise en frappant du pied ; — est-il réellement question de Cupidon dans votre poëme, Nanni?

— Non, je pense. — répondit-il en souriant, — pas plus que de Caramoussal et de Facardin.

— Je m'en doutais, — reprit-elle; — ce Cupidon est l'une de vos valenciennes, docteur, et sans

doute, si je ne vous eusse interrompu, nous allions voir paraître à sa suite des flèches, des carquois, des cœurs percés, des lacs, des roses et tout cet attirail à la Pompadour qui fait de vos petits vers. — car vous vous mêlez d'en composer, — les madrigaux les plus fades, les plus insipides, les plus nauséabonds que jamais ait débités abbé de cour à la toilette d'une Cydalise !

— Que voulez- vous, Madame? — répondit le docteur. — Quand je vous disais que j'ai un tour romanesque dans l'esprit! Vous le voyez, tout se transforme dans mon imagination en épopée chevaleresque.

— De la chevalerie à la Mrae Cottin ! — repritelle. — Mais vraiment, vous choisissez bien votre moment et votre endroit. A deux pas de l'Académie et discourant sur Phidias , nous avons bien affaire de votre Vertugadine la rêveuse ! Allons, Nanni , récitez-nous vos vers , et à l'avenir ne les laissez pas traîner sur les tables , car vous voyez à quelles ridicules métamorphoses cela les condamne. Aussi bien je meure si toutes ces fariboles , ces guitares , ce Cupidon et ce Cara-

moussai m'ont appris quoi que ce soit sur les origines de l'art !

Xanni chercha d'abord des défaites , car il est aussi modeste que timide; puis, voyant que la marquise allait se fâcher, il se décida à la satisfaire et nous récita son poëme. Je voudrais pouvoir vous le redire, car il fait bien les vers, mais vous n'attendez pas que je m'en souvienne, et vous me permettrez de vous en résumer la substance en deux mots.

Selon lui. l'Amour, qui est aussi le dieu de la musique, vivait de toute éternité au sein de l'harmonie ; mais, comme il est poussé irrésistiblement par sa propre nature à se communiquer, il créa le monde, et ce monde, créé par Amour, comme Amour lui-même, ne peut être qu'harmonie. Aussi chacune des existences dont se compose l'univers et qui remplissent l'espace et le temps, exécute une partie dans la vaste symphonie composée par le dieu. Cependant Amour n'avait pu se passer de la Matière pour créer ; sans elle, point de monde possible ; or, la Matière, que les anciennes théogonies confondent , non sans raison , avec la Nuit, n'est pas seulement aveugle, elle est encore

sourde, insensible à l'harmonie et à la musique, et de soi, par sa pente naturelle, elle tend incessamment à ramener le monde au chaos. Assurément l'harmonie que l'Amour a déposée au sein des choses est immortelle comme lui, mais la Matière assourdissait et affaiblissait plus ou moins toutes ces voix dont la résonnance devait former l'hymne éternel de l'univers. Et le dieu, du haut de son Empyrée, n'entendait monter jusqu'à lui que des accords à demi étouffés qui, par moments, ressemblaient à un confus bégaiement ou au vagissement d'un enfant dont la langue est encore nouée ; souvent aussi les parties récitantes qui par leur nature sont les plus délicates, n'émettaient plus que des son? vagues et indécis et l'on n'entendait qu'un accompagnement , d'une riche facture, sans doute, mais qui, la mélodie manquant, ne présentait plus aucun sens à l'esprit, comme si, dans une ouverture à grand orchestre, les violons chargés d'exécuter le thème principal venant subitement à se taire . on n'entendait plus que le flageolet, le trombonne et la grosse caisse. L'Amour, mécontent de son ouvrage, résolut de le corriger, et mandant auprès de lui ses démons.

qui sont ses ouvriers, comme les cyclopes sont reux de Vulcain. il leur donna l'ordre de fabriquer des lyres d'argent, ainsi faites que leurs cordes attirent pour ainsi dire tous les sons et les répètent en en centuplant le volume. Les démons se mirent aussitôt à l'œuvre et travaillèrent jour et nuit à forger ces lyres, tandis que le dieu, de son côté, se réservait d'en façonner quelques-unes de ses propres mains, et c'est là qu'on vit paraître la différence qui se trouve entre l'ouvrage des démons et celui des dieux. Car les démons, dont l'industrie est admirable, apportèrent tous leurs soins à donner à leurs lyres d'argent une délicatesse et une sensibilité infinies, tellement que les bruits les plus légers et les plus fugitifs étaient répétés par leurs cordes avec une netteté et une sonorité merveilleuses. Puis, leur besogne terminée, par l'ordre du dieu, ils répandirent ces lyres dans tous les coins du monde. Mais qifarriva-t-il? C'est que, fortement ébranlées et comme étourdies par les sons qui se faisaient entendre dans leur voisinage et les répercutant avec un éclat sans pareil, ces lyres d'argent ne pouvaient percevoir les sons plus lointains qu'apportait le vent . et ainsi chacune

d'elles se faisant l'écho d'une ou deux parties isolées du grand concert , était dans l'impuissance d'en reproduire l'ensemble. Comme il s'en trouvait de répandues dans tous les coins du monde, la réunion de tous leurs chants formait bien une harmonie où l'Amour se reconnaissait comme dans son œuvre; mais chacune des lyres, perdue dans le petit coin de l'espace où elle avait été jetée, redisant avec force quelques accords qui ne se reliaient à rien, cherchait en vain un sens dans ces lambeaux épars de mélodie qu'elle répétait machinalement, et les vibrations qui agitaient ses cordes et dont elle ignorait le but et la liaison, lui causaient un vague malaise et même par instants d'indicibles souffrances. Mais l'Amour, qui ne saurait se plaire à voir souffrir ses créatures, appelant à son aide toutes les ressources de son art magique, fabriqua lui-même quelques lyres d'.;r douées de propriétés merveilleuses; car ces lyres, façonnées par les mains de l'Amour et possédant en elles l'harmonie infuse , quelles que soient les notes éparses qui font vibrer leurs cordes, répercutent en même temps toutes celles qui leur répondent à chaque moment de la mélodie, et partant, en quel-

que place de l'univers qu'elles se trouvent, reproduisent l'harmonie divine des choses. Aussi ces lyres d'or sont-elles la consolation et les délices des lyres d'argent, fabriquées par les démons, auxquelles elles révèlent le sens mélodique de tous les sons qui les viennent frapper, — et aussitôt que l'une de ces lyres sacrées vient à paraître et fait retentir l'air de ses accords, on voit toutes les autres lyres , volant au-devant d'elles comme des colombes amoureuses, accourir près de cette sœur divine et, s'empressant autour d'elle ou se plaçant sous le vent de manière que les bouffées de la brise leur apportent ses mélodies enchanteresses, toutes ensemble elles les redisent et pour quelques moments goûtent les ravissements mystérieux d'une existence qui parvient à se comprendre elle-même et à sentir en soi la présence d'un dieu, — et de toutes ces voix résulte un concert sublime qui va réjouir l'Amour lui-même sur son trône.

— Eh bien! Madame, persisterez-vous à m'appliquer le proverbe : Traduttore , traditore? — s'écria le docteur, quand Nanni eut achevé de nous réciter son poème. — A cela près des lyres que j'ai changées en guitares, instrument que j'aime à

la folie, et du dieu Amour auquel je rendais son nom classique de Cupidon . quel tort ai-je fait à l'allégorie de notre jeune poëte? Convenez même que je l'avais fort habilement amenée, car il n'est pas contestable que ma version est infiniment plus orthodoxe que le texte, sans parler des heureux changements que je me préparais à introduire dans le dénouement. Estimant en effet que c'était assez de lyres ou de guitares comme cela, en place de lyres d'or je personnifiais l'art sous les traits du grand Caramoussal, lequel, un harmonica à la main . . .

— Suffit, mon bon docteur. interrompitelle. — faites-nous grâce de votre Caramoussal et de son harmonica . et laissez-moi entrer en explication avec notre jeune ami ; car, bien que je me flatte d'avoir pénétré le sens de son allégorie, encore voudrais-je savoir ce que ces lyres d'or et d'argent ont à démêler avec le réalisme, et je lui serais obligée de m'en éclaircir. Voyons si je vous ai bien entendu. — continua-t-elle, s'adressnnt h. Nanni. — Je comprends que. selon vous, l'univers pris dans son total qui nous flatte, pour parler avec Rourgelat . exécute un grand con-

cert fort agréable ; mais , pour jouir de ce concert, il faudrait avoir des idées d'ensemble, d'un seul coup d'œil apercevoir ce qui se passe à Paris et à Pékin, et d'une seule pensée embrasser tout le cours de l'histoire universelle; ce serait par exemple le vingtième siècle qui sauverait et résoudrait pour les hommes du dix-neuvième les dissonances qui leur égratignent les oreilles. Mais nous autres, pauvres lyres d'argent, c'est-à-dire nous autres petite» âmes vulgaires, le docteur et moi, par exemple, nous n'entendons et ne répétons qu'une pauvre phrase écourtée, quelques notes sans liaison dont nous recherchons vainement le sens, et nous avons grand besoin qu'une belle lyre d'or, c'est-à-dire une grande âme d'artiste, façonnée par l'Amour et capable de comprendre l'ensemble des choses, daigne s'approcher de nous et berce nos oreilles et notre cœur par ses délicieuses mélodies.

— Oh! Madame, — s'écria Nanni, — il en est parmi ces lyres d'or qui ne sont pas des artistes de profession...

— Point de compliments, je vous en conjure. Je ne suis évidemment qu'une pauvre petite lyred'ar-

gent, qui n'a jamais pu apprendre par cœur une mélodie tout entière, et je vous assure que j'ai souvent ressenti de mortelles souffrances quand mille bruits incompréhensibles faisaient vibrer toutes les cordes de mon âme, et quelquefois avec tant de force que je voyais venir le moment qu'elles finiraient par se briser. Il y a aussi des jours où je répète à perte d'haleine de grands accords plaqués, semblables à certains accompagnements d'opéras italiens, et j'attends avec impatience que la partie récitante fasse son entrée, mais elle n'a garde ; aussi suis-je bien heureuse quand je vois approcher une lyre d'or; moi aussi je vole au-devant d'elle comme une colombe et je lui crie du plus loin que je l'aperçois : «Viens me faire comprendre le sens du misérable accompagnement que je joue depuis vingt-quatre heures, sans savoir pourquoi!» — Comprendre n'est pas précisément le mot, Madame, — reprit Nanni; — l'art n'est pas la philosophie et les artistes ne sont pas des spéculatifs. Le fond de l'art, c'est la passion. Ai-je tort de penser que toute chose a ses affections, lesquelles, agissant sur notre âme, y produisent ces vibrations plus ou moins énergiques, plus ou moins

prolongées qu'on appelle des passions? Les formes, les figures et les mouvements du monde matériel, le travail sourd de la végétation, le parfum des fleurs, les jeux de l'ombre et de la lumière, les orages et les rassérénements du ciel, les vicissitudes des saisons , L'étemelle succession des naissances et des morts au sein de la nature et semblableinent le jeu et le drame de la destinée, les caprices fantasques du hasard et les grands coups de la fatalité, toub les accidents de la vie et de l'histoire, en un mot, les modes infiniment variés des choses agissent sur notre âme, l'émeuvent, la remuent et la passionnent. Or, la philosophie nous enseigne que l'ordre universel est composé pour ainsi dire de désordres particuliers , de même que les dissonances sont nécessaires à toute forte et mâle harmonie, et il sensuit que la plupart des hommes , c'est-à-dire l'innombrable quantité des âmes qui vivent et meurent -ans avoir rien pu connaître qu'un détail de l'univers, reproduisent dans leurs passions le désordre apparent des choses dont elles subissent le contact immédiat. Au contraire, les âmes privilégiées, celles qu'Amour a façonnées de ses mains et qu'il a remplies de son

esprit, quelle que soit la place que le sort leur assigne ici-bas et si étroit que puisse être l'horizon de leur destinée, témoignent, dans tous leurs sentiments et dans leurs mouvements les plus secrets, de cette harmonie qui est comme leur essence et leur être ; l'univers est présent dans chacune de leurs sensations, il suffit du parfum d'une fleur, du chant d'un oiseau ou du regard d'un enfant pour faire résonner eu elles la musique des sphères célestes, et toutes les passions qui les agitent forment entre elles, pour parler le langage de Platon, une espèce de chaîne, ou plutôt uii merveilleux concert qui est l'écho du concert sacré de toutes les existences. Aussi ces lyres d'or goûtent-elles d'ineffables délices , inconnues aux autres âmes ; mais, étant inspirées de l'Amour, elles tiennent de lui le désir de faire partager leurs joies, ou , pour laisser là nos lyres, puisque comparaison n'est pas raison, ces âmes supérieures éprouvent l'irrésistible besoin de se communiquer et quelques-unes en ont la force ; ce sont là ce que les hommes appellent les grands artistes; — elles se mettent donc à créer avec des formes et des couleurs, ou avec des mots et des images, un monde où elles

versent la passion qui déborde de leur sein, et cet ouvrage de leurs mains communique à tous ceux qui en approchent l'inspiration sacrée ' dont il émane. Mais ce monde créé par les grands artistes n'est point une mise au net ni une refonte du monde des réalités . car les disciples de l'Amour n'ont pas la folie de se piquer d'embellir l'œuvre de leur maître ; ils aspirent seulement à rendre visible pour tous dans leurs œuvres l'univers tel qu'ils l'aperçoivent eux-mêmes, et ce que l'artiste voit et sent dans la nature, le premier venu parvient à le voir et à le sentir par le moyen de l'art. qui n'est que la nature concentrée. A cette fin. les grands artistes, examinant avec une religieuse attention la nature et la vie . s'efforcent de s'approprier les procédés de la pensée créatrice et \\< étudient particulièrement les signes par lesquels l'âme des choses se manifeste dans le moindre de ses ouvrages, de même que. pour arriver à bien parler, nous étudions avec soin le vocabulaire de notre langue et les règles de sa grammaire: c'est, en effet, au moyen de ces hiéroglyphes sacres qu'ils se créent un langage pour exprimer cette passion soumise à la l<»i du rhvthme et de l'har-

monie que leur inspire la vue du grand tout et que l'Amour, principe vivifiant et moteur du monde, distille pour ainsi dire dans leur aine, comme la mère fait passer son sang dans le cœur de l'enfant qu'elle allaite. Seulement l'artiste a grand soin que tous ces signes, empruntés à la nature, par lesquels il se révèle aux petits et aux ignorants, deviennent facilement intelligibles à tous les esprits, et à cet effet il en accuse fortement le> traits, il les expose en pleine lumière, il les dégage de tout ce qui pourrait les offusquer ou les obscurcir. Qu on appelle cela idéaliser la nature, j'y consens, bien que le mot ne me plaise pas ; mais il n'en est pas moins certain que la poésie, la sculpture et la peinture se proposent non d'embellir ce qui est. mais de le résumer. C'est ainsi, par exemple, qu'un portrait peint par le Titien ou par Rembrandt est le résumé de toute une vie et un drame de Shakespeare le résumé du livre des destins, et la seule différence qui soit entre l'art et la nature c'est que le premier nous présente dan- M'- œuvres le tout en raccourci. Ce grand magicien évoque ces passions infinies, tilles de l'Amour, qui sont les puissances secrètes des choses, et les contraint a

se révéler aux entants des hommes par un geste, par un regard, par un mot, par un soupir sorti de leurs entrailles, et l'Amour lui-même, se rendant à ses enchantements, se déclare tout entier dans une seule des pulsations de l'univers.

— A cette heure, je vous entends, — lui dit la marquise; — le peintre réaliste et Poussin sont aussi exacts l'un que l'autre dans leur imitation de la nature, mais le premier peint des arbres qui ne sont que des arbres, et Poussin des arbres passionnés, et comme remplis du sentiment qui de lame des choses a passé dans l'âme de Poussin, et si la Vénus de Milo nous semble supérieure en beauté à toutes les femmes de chair et d"os, ce n'est pas qu'à la rigueur on n'en puisse trouver qui la vaillent, mais le nrystère de passion que le sculpteur a répandu dans le cœur de marbre de ses statues lui donne ce je ne sais quoi de surhumain qui nous confond.

— En d'autres ternies. — dis-je à mon tour, — Xanni me paraît penser que les prétendus réalistes et Poussin rendent avec une égale fidélité la nature telle qu'ils la voient; seulement les premiers mit le malheur de la regarder avec les yeux

22n <lu vulgaire, car ils ne sont, à le bien prendre, que des talents incomplets qui affectent de convertir en système l'impuissance de leur pinceau et la stérilité de leurs inspirations. — et il y a loin de leur> magots et de leurs poussas à ces casseroles si bien étamées où Van-Ostade nous fait découvrir toute une vie d'ordre, d'honnête aisance et de douces joies domestiques, c'est-à-dire une des manières les plus assurées d'être heureux en ce bas monde.

— Oh ! ne moralisons pas, cela nous mènerait trop loin, — dit la marquise. — Occupez-vous plutôt. Nanni, de résoudre une difficulté qui m'incommode. Nos lyres d'or répètent toutes le même air. la même hymne glorieuse de l'Amour, et partant je ne vois pas quelle place cela laissera à l'originalité des artistes.

— L'Amour y a pourvu. — répondit-il ; — car, outre qu'il a donné à chacune de ces ryres un timbre particulier, il a eu soin de les monter sur des modes différents, celle-ci sur le dorien, celle-là sur le phrygien, telle autre sur l'ionien ou le lydien, et ainsi l'harmonie de l'univers, en résonnant sur leurs cordes, revêt le caractère particulier de chaque instrument, et voilà pourquoi des œuvres d'un

grand artiste s'exhale une certaine passion déterminée dont la contagion est irrésistible. Ainsi. Madame, quand vous avez lu Shakespeare, vous sentez en vous cette ironie suprême qui se joue librement de toutes choses; l'Aridste vous communique ces joies toiles de sylphe et de lutin qui l'animaient lui-même: le Tasse nous plonge dans une émotion voluptueuse; Aristophane laisse sur dos lèvres le rire étincelant d'un Silène qui a bii l'ivresse dans la coupe d'or des dieux, et Molière nous remplit d'une mâle gaîté mêlée d'une certaine amertume bienfaisante qui fortifie le cœtir. Des toiles du Poussin se dégage je ne sais quelle rêverie majestueuse, et Claude Lorrain, dont le pinceau célébra les fêtes de ta lumière, enveloppe nos pensées comme nos regards de cette vapeur dorée qui inonde ses paysages. L'admirable morceau de Haydn , que nous exécutâmes hier sur votre piano, vous laissa dans l'âme, disiez-vous, comme une facilité de vivre qui vous charmait. tandis que telle sonate de Beethoven fait naître «ai vous comme le sentiment du grand apaisement qui suit une lutte et d'un éclatant triomphe remporté sur le- contradictions douloureuses dont

l'histoire abonde aux époques de tourmentes révolutionnaires : — si demain nous jouons la symphonie de Mozart que vous savez, vous sentirez des ailes vous pousser, avec lesquelles vous voltigerez sur la surface de la vie: comme la mouette dans ses ébats capricieux rase la surface des flots où. laissant tremper par instants l'extrémité de ses plumes, elle repart soudain vers le ciel en poussant des cris d'allégresse. Et chacune de ces passions, où se retrouve l'universelle harmonie, est une des voix dont se compose le chœur des Idées, conduit et présidé par l'Amour.

— Et notre cheval! — dit-elle en souriant. — il est bien temps d'y revenir.

— Ah! Madame. — dit-il. — les Grecs furent passés maîtres dans cet art de déposer une passion au sein d'une œuvre comme une âme qui la fait vivre et de la manifester par les signes les plus parlants et les plus expressifs, en ayant soin d'y subordonner tellement tous les détails, que tout contribue et concoure à fortifier l'effet général. Ainsi procéda le grand sculpteur chargé de sculpter sur la frise du Parthénon l'image de cette magnifique procession qui. le dernier jour de la

fête des Panathénées, entrait du Céramique extérieur dans la ville et. après s'être déroulée lentement, dans les rues et sur les places, montait à la citadelle pour y déposer aux pieds de Minerve Poliade le nouveau peplos brodé par des mains virginales. Son premier soin fut de se pénétrer de l'esprit de son sujet et d'imprimer à cet immense ouvrage le caractère de l'auguste cérémonie qu'il avait à représenter. C'était une fête que devait reproduire son divin ciseau, et le génie de la fête respire partout dans son œuvre, je veux dire ce calme, cette sérénité que produit l'oubli momentané de tous les labeurs ingrats de la Aie journalière, la douce liberté et le joyeux essor d'esprits qui se délassent, qui se détendent, qui, au sortir des tracasseries de l'agora et des luttes orageuses du Pnyx . se donnent du relâche et prennent le temps de respirer et de jouir d'eux-mêmes, en un mot. ce repos réparateur qui, suspendant les fatigues de la pensée et le^ poursuites inquiètes du cœur, communique à l'âme une suprême et délicieuse légèreté. Oui. corps et âme, tout est merveilleusement léger dans ce bas-relief incomparable, hormis toutefois ces béliers, ces taureaux, ces

métèques, habilement distribués de place en place par l'artiste, qui connaissait mieux que personne le puissant effet des contrastes. Ils sont légers comme le vent, ces chevaux, dont à dessein il emprunta les modèles à la race la plus légère qui soit au monde, chevaux façonnés et assouplis par l'école athénienne et qu'il s'est attaché à alléger encore en supprimant tout harnachement et en redressant leur crinière qui, retombant, eût risqué d'alourdir leur svelte encolure. Et comme elles sont légères , et pour ainsi dire délivrées de tout incommode fardeau, les âmes qui se révèlent dans le regard et le geste des magistrats, dans la beauté vénérable des vieillards, dans la démarche aisée des jeunes vierges portant leurs patères ou leurs corbeilles, dans l'action libre et dégagée des musiciens jouant de la flûte ou de la lyre, dans les tonnes délicates des éphèbes et jusque dans leurs tuniques aux plis ondoyants et dans leurs manteaux flottant gracieusement dans l'air, enfin dans cette foule innombrable de personnages, tons 'pénétrés d'un même sentiment, inspirés d'une même pensée, et dont les contours et les figures ont été creusés dan- le marbre avec une incompréhensible

vérité par quelques traits fugitifs du ciseau le plus délicat et le plus délié qui fût jamais! Et ainsi, sur ce bas-relief colossal, où la nature est rendue avec une fidélité sans pareille, Phidias a retracé la grande procession des Panathénées avec l'infinie variété de ses aspects et de ses épisodes, — et sur ces quatre cents pieds de marbre respire une seule passion qui anime tout, qui remplit tout, qui est comme l'âme de ce grand ouvrage, de même que, dans la vie d"un noble cœur, un seul grand sentiment, comme un souffle insensible, répand partout la mesure, l'unité et l'harmonie!

Nanni avait prononcé cette tirade avec l'accent de l'enthousiasme ; sa voix était devenue vibrante: son front rayonnait, ses grands yeux brillaient d'un feu sombre. Jamais je ne lavais vu si beau. Apparemment la marquise en jugeait comme moi: car elle s'oubliait à regarder cette noble tête inspirée, et quand, en prononçant ces derniers mots. Nanni releva sur elle ses yeux qu'il avait tenus jusqu'alors fixés au sol. il rencontra son ardent regard fixé sur lui, regard plein d'un doux poison que le cœur de l'enfant but à longs traits. Un trouble délicieux Releva en lui et, pour le dissi-

muler, il baissa la tête en se penchant sur Dglj . qu'il caressa d'une main fiévreuse. Heureusement pour lui. il ne s'avisa pas de regarder de nouveau la marquise, car cette fois elle n'eût plus offert à sa vue qu'un front sévère, un regard glacé et un visage dédaigneux et hautain.

— Je vous comprends, marquise. — lui dis-je en moi-même. — c'est un hommage d'artiste que vous venez de rendre à la beauté de cet enfant, et vous lui en voulez d'avoir pu s'imaginer que votre cœur s'était mis de la partie

Ce petit jeu de scène, qui m'intéressait, me parut avoir échappé a l'attention de nos amis. Le chevalier -était éloigné de quelques pas pour examiner un buisson de roses, jugeant qu'il était de sa dignité de ne pas écouter Nanni jusqu'au bout: le docteur était occupé à souffler sur les charbons de son narghilé qui menaçaient de s'éteindre : l'abbé qui. depuis le commencement de cet entretien, n'avait donné signe de vie. immobile comme une souche, son chapeau enfoncé sur ses yeux, les bras croisés sur sa poitrine, regardait évidemment >es pensées flotter dans les espaces imaginaires Quant à milord. qui venait de terminer son pi-

peau, il se mit à en tirer d'un air grave quelques sons aigrelets et nasillards qui causèrent à la marquise un tressaillement douloureux. Elle porta vivement ses mains à ses oreilles en s 'écriant :

— Grand Dieu! Milord. que le ciel confonde votre musique ! Nous venons d'entendre le souffle de l'univers passant sur les cordes des lyres d'or, et vous prenez ce moment pour nous déchirer les oreilles avec votre infernal pipeau !

Et voyant que . nonobstant ses reproches . il continuait de souffler dans son instrument avec un flegme imperturbable :

— Ah ! ce pipeau ! — s'écria-t-elle en se levant de sa chaise, — je ne l'entends que trop souvent; depuis ma naissance il me poursuit; il a troublé toutes les fêtes de ma vie... Milord! Milord ! vous êtes sans pitié !

Et disant cela, saisie d'un trouble inexplicable, elle se sauva dans le jardin, où elle disparut derrière une charmille.

Le chevalier et le docteur étaient partis à la recherche de la marquise, tandis que milord continuait Sun improvisation musicale à la barbe de l'abbé qui , assis en face de lui, ne faisait mine d'entendre son enragé concert Je les laissai aux douceurs de ce tête-à-tête et, m'emparant du bras de Nanni, je l'emmenai du côté du petit pont. II me suivit sans résistance, plongé qu'il était dans une rêverie au moins aussi profonde que celle de 1 abbé.

J'ai toujours aimé à m'occuper des affaires des autres et j'ai plus d'une fois rempli cahin-caha les

fonctions de suppléant de la Providence, laquelle. en vérité, laisse beaucoup à faire à ses substituts. Chacun a sa marotte, la mienne est de me piquer de lire couramment dans les cœurs et de déchiffrer les visages à livre ouvert ; je tâte volontiers le pouls aux malades et je me crois beaucoup plus versé dans la science du diagnostic que dans l'histoire du gorgerin des colonnes ioniques. Il y a dans ma figure, je vous l'ai déjà dit et je ne crains pas que vous me démentiez, quelque chose qui commande la confiance. Aussi est-il arrivé quelquefois que des cœurs blessés s'ouvraient à moi de leurs peines et se remettaient entre mes mains pour être guéris. Sans mentir, je peux me rendre le témoignage que je n'ai jamais tué de clients; je puis même me vanter d'avoir guéri à Rome, Tannée dernière, une vieille douairière russe qui se plaignait d*être incomprise, et son canari qui se mourait de la pépie. Cette double cure m'inspira une grande foi en ma lancette, en mes juleps et en mes magistères, et de ce jour je me promis de oe manquer aucune occasion de prodiguer mes soins à l'humanité souffrante. Aussi, dès que j'eus été initié à la petite partie de cœur qui se jouait entre

Phidias, la marquise, le comte de B... et Nanni. je jurai nies grands dieux que je serais le Deus ex machina du dénouement. Le comte de B... m'intéressait et je ne délibérai pas à épouser chaudement sa cause. Grâce à ma sagacité habituelle, j'avais deviné sur-le-champ qu'il était aimé et que la marquise, en vraie coquette, désirant réveiller un peu sa tendresse, qui lui paraissait peut-être trop tranquille, s'était amusée à s'entêter plus que de raison de Phidias et de Nanni pour exciter sa jalousie. Malheureusement l'événement avait dépassé ses prévisions ; à la suite de taquineries et de picoteries trop multipliées, on s'était aigri, on s'était boudé, et ce petit manège avait fini par une brouille en forme. Après la rupture, la marquise avait cru devoir à sa fierté blessée d'effacer de son cœur le souvenir d'un amant trop susceptible et trop exigeant; mais en vain s'était-elle combattue, sa passion était demeurée maîtresse du champ de bataille ; de là ses impatiences, ses accès d'humeur et d'irritation, de là certains retours mélancoliques sur le passé, certains soupirs mal étouffés, certains petits trépignements fort expressifs, certains regards <|iii semblaient dire : Sœur Anne ne voyez-

vous rien venir? Mais cette âme fière avait trop d'énergie pour s'abandonner; elle usait de tous les moyens pour tromper son ennui et pour s'étourdir sur son chagrin ; cette lyre d'argent écoutait de toutes ses oreilles le sublime récitatif entonné par les lyres d'or ou par l'harmonica du grand Caramoussal et s'essayait à le faire redire à ses cordes... Inutiles efforts! son cœur soupirait de préférence un petit chant plaintif dont la mélancolie la gagnait , et clans ces derniers jours, bien qu'elle s'en cachât avec soin, je m'étais convaincu, en dépit des dénégations de l'homme ennuyé, qu'elle était à bout de résistance et que sou orgueil, menacé dans ses retranchements, ne songeait plus qu'à faire une retraite honorable.

Dans sa dernière lettre à milord. le comte, désespéré et se défiant des talents diplomatiques du digne baronnet, m'avait désigné pour l'avocat auquel il commettait Le soin de plaider sa cause. Cette marque de confiance m'avait singulièrement flatté et j'étais bien décidé à ne pas faillir à mon mandat. Une seule chose me chagrinait, — le coup terrible que j'allais porter à Nanni Je m'étais décidé à prendre langue au préalable avec lui et a

le préparer à son malheur et, rêvant aux moyens d'opérer la cataracte du pauvre enfant et d'amputer ses illusions en le taisant souffrir le moins possible, je maudissais le regard qui, faussement interprété par son cœur crédule de poëte et d'amoureux, venait de le remplir d'une indicible joie et d'ajouter encore aux difficultés de mon entreprise.

Cheminant donc avec lui du côté du petit pont, je me disais : Tâchons de lui faire entendre raison . mais usons de ménagements ; traitons avecdouceur cette pauvre âme malade , il est des blessures qu'il ne faut toucher que d'une main légère... Et là-dessus, adoucissant le timbre naturellement un peu rude de ma voix, je lui dis :

— Mon pauvre enfant, vous êtes fou!...

Il tressaillit, leva les yeux sur moi , ramena sa tête en arrière d'un air superbe, puis la laissant retomber sur sa poitrine, il nie retira son bras et continua de marcher sans mot dire.

— Mal débuté ! — me dis- je. — Je n'ai pas le sens commun ; je me promets de le ménager et j'entame la conversation par un coup de poing...

Je me mis à me creuser la tête pour trouver un

nouvel exorde qui fût doux, engageant, insinuant, et je le méditai si bien que nous arrivâmes au petit pont sans que j'eusse rouvert la bouche; mais là, confus de la stérilité de mon génie, je tentai une seconde fois de rompre la glace à tout hasard, et d'une voix que je m'efforçai de rendre caressante et doucereuse :

— Nanni. — lui dis-je. — quelle extravagance est la vôtre...

Vous voyez que je n'étais pas varié dans mon exorde. Encore n'en pus-je dire davantage, car il m'interrompit vivement en me montrant du doigt un Albanais qui passait avec sa fustanelle blanche bien tuyautée, et il me dit :

— ( )n prétend que ces gens-là descendent des Pélasges. Vous pouvez lire là-dessus un gros livre allemand . intitulé je ne sais comment : <>n le dit très-instructif; l'auteur est parfaitement sur de son t'ait, comme le sont tons les savants allemands en général. Ma foi! l'en croira qui voudra!

Puis, faisant volte-face d'un air dégagé, il s'achemina du côté du calé en sifflotant un petit air entre ses dents. Je le suivis en le regardant de travers.

— Ah! tu ne veux pas m' entendre ! — lui disais-je à part moi, — et tu te mets en révolte, méchant enfant! Mais ne t'imagine pas que je sois si facile à rebuter! tu as beau faire, tu finiras par me prêter l'oreille !

Et me remettant en quête d'un nouvel exorde : Ah çà! ne saurais-je débuter autrement que par une apostrophe? — me disais-je, — ligure brutale peu goûtée des enfants mutins. — Mais je m'ingéniais en vain; ni l'enthymème, ni l'hypotypose, ni la catachrèse ne m'étaient propices , et au moment d'ouvrir la bouche, rien qu'à regarder cette noble jeune tête à la fois si hère et si délicate, toute ma rhétorique s'en allait à vau-l'eau. Je peinais, je soufflais, je me battais les flancs, je me grattais le front, j'étais mon chapeau . je passais ma main dans mes cheveux, je remettais mon chapeau, je frottais l'index de ma main gauche contre la paume de ma main droite, je me pinçais les joues, je taquinais ma barbe grise, et tour à tour je faisais de grandes enjambées aussi imposantes que le mouvement d'éloquence dont j'étais sur le point d'accoucher, ou bien, tortillant des jambes, je faisais de jolis petits pas rapides et pressés

comme les subtils raisonnements dont j'aurais voulu

enlacer ce garçonnet, et tantôt je baissais la tête d'un air grave, tantôt relevant les yeux, je les promenais à droite et à gauche, je contemplais la rivière, les lauriers roses, les arbres, le ciel. — tout cela n'y servait de rien, et plus je suais d'ahan, moins je me sentais inspire. Et lui. je crois, s'apercevait et jouissait intérieurement de mon embarras ; il y eut même un moment où je crus voir passer un sourire malin sur ses lèvres, et pour le coup, piqué au vif, comme nous arrivions pour la seconde fois près du petit pont, je le frappai brusquement sur l'épaule, et d'une voix assez retentissante ponr attirer T attention des passants :

— Ah çà! — m'écriai-je, — qu'espérez-vous? L'interrogation ne me réussit guère mieux que

l'apostrophe. Le rouge de la colère lui monta au visage, et me toisant des pieds à la têtr* :

— A qui en avez-vous? — me répondit-il. — et qui vous donne le droit de m' interroger y

Mais cette fois j'étais résolu à ne point lâcher prise, et m'emparant de nouveau de son bras, je lui dis en baissant la voix :

— Pauvre insensé ! tout à l'heure tu t'es trahi.

Ton âme est venue dans tes yeux , et le moins clairvoyant a pu surprendre ton secret. Fuis, je t'en conjure, fuis pendant qu'il en est temps encore. L'air qu'on respire ici t'est fatal. Imprudent! tu te fais une fête de la voir, de l'approcher, et chaque jour une goutte de ce poison que distillent ses yeux tombe sur ta blessure, et tu souffres, tu te consumes, tu péris...

Il avait changé de contenance ; doucement il posa sa main sur ma bouche, et je vis deux larmes jaillir de ses grands yeux bruns et couler lentement sur ses joues.

— Je n'espère rien, — murmura-t-il tristement, — je ne demande rien, je ne désire rien... mais si c'est ma fantaisie de souffrir, quel inconvénient y voyez-vous?...

Il se tut un moment, puis il reprit en s'animant :

— Oui, je suis un fou, un pauvre fou, ce qui n'empêche pas que tout à l'heure je lui ai plu pendant l'espace d'une seconde, ses yeux me l'ont marqué. et je vais me nourrir de ce souvenir pendant bien des jours. Ah! >i vous saviez le bien que m'a fait (•<■ divin renard et les belles choses qui pourraient

germer là, ajouta-t-il en se frappant le front. — si elle me regardait plus souvent avec ces yeuxlà ! Mais, à l'avenir, je saurai me contraindre, je vous promets de m'observer davantage...

— H ne s'agit pas de cela. — lui dis-je en colère , — mais de se comporter en homme et de sortir résolument d'une situation fausse. Croyezm'en, le possesseur légitime d'un cœur où vous n'avez rien à prétendre ne tardera pas à revenir. et il y va de votre dignité de ne pas attendre qu'on vous chasse pour lui complaire.

Il fronça le sourcil, et jetant sur moi des yeux enflammés :

— Eh! qu'il revienne! — s'écria-t-il avec emportement. — et nous verrons comme il sera reçu. Mais qu'y a-t-il, grand Dieu! entre elle et lui? Parlent-ils la même langue? leurs âmes peuvent-elles s'entendre ? Et vous la croyez capable. . . Ah ! c'est ;i mon tour de vous dire : Studia k donne! C'est une science où vous n'avez pas pris vos degrés.

Mais moi. me plaçant en face de lui et le regardant dans les yeux :

— Eh bien, soit! — lui dis-je. — je veux, sot enfant, que tu aies raison de croire, d'espérer...

Mais as-tu dune oublié celle qui, à cette heure, à Venise, soupire en pensant à toi, celle qui t'aime. qui t attend . à qui tu as engagé ta foi et qui ne sait pas, hélas ! que tu l'as déjà trahie dans ton cœur, celle entin dont tu reçus peut-être une lettre hier encore . pauvre lettre mouillée de larmes que tu t'es gardé d'ouvrir et qui te brillerait les mains si tu y touchais...

Je n'en dis pas davantage, car il était devenu pâle comme la mort, et voulant me répondre, ses lèvres tremblèrent, il balbutia quelques mots confus, puis tout à coup, par un effort désespéré, dégageant impétueusement son bras, il réussit à ni'échapper et s'enfuit à toutes jambes du côté de la tonnelle.

Je le suivis. >an5> chercher à le rejoindre ou à le rappeler, et. chemin faisant, je me disais : Après tout, qu'il en ait le cœur brisé, que m'importe? — et je me mis à fredonner une ariette d'opéra-comique. Puis j'ajoutai : Pourtant, j'y aurais regret, car c'est uu grand cœur, et seulement avec un de ses morceaux on ferait dix cœurs de marquise de grandeur raisonnable. En faisant ces réflexions, j'arrivai à l'entrée de la tonnelle, et avisant, à l'en-

droit où l'abbé s'était assis, un petit volume gisant à terre , j'y reconnus le livre qui ne le quittait pas et que j'avais pris jusqu'alors pour un bréviaire. Je le ramassai et je l'ouvris. Ce prétendu bréviaire, écrit tout entier de sa main, renfermait une copie de quelques extraits du Benjamin major et m mur de Richard de Saint- Victor, de la République de Platon, du Traité de l'existence de Dieu de Fénelon, et de l'Éthique de Spinosa.

— Étrange bréviaire ! — me dis-je, — et dans quelle société d'originaux me suis-je faufilé !

Je fourrai le livre dans ma poche et me mis en devoir de rejoindre nos gens qui, rassemblés sur un tertre, à l'extrémité du jardin, formaient cercle autour de l'abbé adossé contre un citronnier.

— Mon cher abbé. — disait la marquise en lui montrant la couronne qu'elle tenait à la main, — ne voulez-vous pas prendre part à ce concours et disputer vous aussi ce précieux diadème , dont j'aurais tant de plaisir à parer votre tête ?

Et comme l'abbé marquait par un geste qu'il se jugeait indigne d'un si grand honneur :

— Du moins, — poursuivit-elle, — ne pourrons-nous savoir si vous approuvez tout ce qui

s'est dit aujourd'hui au sujet et à propos de notre cheval ?

— Vous avez tous parlé d'or, — répondit-il, — niais parlez demain encore et après-demain, vous n'aurez jamais tout dit.

— Mais ne nous direz- vous pas. . .

— Oui, oui, je vous le répète, vous avez t'ait merveille , vous avez accommodé de toutes pièces l'éclectisme , vous avez taillé des croupières à l'idéalisme , vous avez serré le bouton au faux réalisme, et que sais-je encore? Vous avez seulement oublié une chose, une misère, en vérité...

— Quoi? — dit-elle.

— Vous êtes comme des gens qui , pénétrant dans un palais, en étudient curieusement l'architecture, les statues, les tableaux, les meubles, et ne daignent pas donner une pensée, accorder un regard à la maîtresse de la maison.

-r- Je ne vous entends pas, — dit-elle.

— Parlé-je hébreu? — répondit-il. — N'estil pas vrai que le premier qui a parlé nous a entretenus du cheval seulement et de rien d'autre? Le second, s' apercevant que ce cheval portait un cavalier sur son dos. a disserté sur le cavalier et

sur le cheval. Le troisième s'avisant que ce groupe équestre faisait partie dune frise, l'a traité comme l"un des détails d'un ensemble. Mais il n'est venu ;i l'esprit d'aucun de vous que cette frise était la frise d'un temple, que ce temple était le temple de la divine Sagesse. — et maintenant ai-je tort de vous reprocher d'avoir pensé a tout, hormis à la maitresse de la maison ?

— De tout temps, — dit le docteur. — ce fur le partage des abbes d'enseigner la galanterie à la fois par leurs préceptes et par leurs exemples.

L'abbé ne parut pa^ l'entendre, et étant bon chapeau qu'il se mit à tortiller entre ses doigts :

— Parmi les hérésies sans nombre. — nous ditil. — qui ont été débitées sur l'histoire de l'art. <ui a imaginé de faire entre le classicisme et le romantisme la belle distinction que voici : Les classiques, a-t-on dit, ont une façon de concevoir leurs sujets qui leur permet de les réaliser en entier : leurs conceptions et leurs œuvres sont adéquates, ce bont des grandeurs égales qui se couvrent parfaitement; partant les créations de l'art classique présentent à l'esprit un sens complet qui s'entend de lui-même, et quand nous l'avons sai*i, nous

sommes satisfaits, il ne nuus reste rien à deviner. An contraire, les conceptions dos romantiques sont dos quantités imaginaires qui ne sont point réalisables: leur fantaisie, dans ses caprices hardis. s'éprend de certains types indéfinis et chimériques qui dépassent tous les moyens d'expression connus ; aussi ne les peuvent-ils représenter qu'indirectement, par le moyen d'indications vagues dont le mystère nous fait rêver et nous pousse à compléter par un effort de notre intelligence cet objet démesure que l'artiste n'a pu révéler tout entier à nos sens. En d'autres tenues , les classiques ont des imaginations si précises, si nettement définies, qu'elles se peuvent exprimer directement et en leur entier au moyen de signes empruntés à la nature, et ainsi leurs œuvres, offrant à nos regards des formes bien dessinées et des contours arrêtés, éveillent en nous des images claires et distinctes qui calment notre esprit en le fixant, — tandis que les romantiques, ne pouvant révéler que par des allusions détournées et des symboles mystérieux les sentiments vagues et profonds qui les agitent, nous laissent à deviner le mot de leurs énigmes et par leurs sous-entendus nous jettent dans une rè-

verie sans limites et saus fin. Et là-dessus, ces habiles critiques , se partageant en deux classe> selon la pente naturelle de leur humeur, se sont mis les uns à célébrer la profondeur du romantisme, déclamant avec emphase sur la sentimentalité, sur la rêverie, sur le mysticisme, sur la soif de l'infini, — les autres à préconiser, au contraire, le calme, le repos, la tranquillité que respirent les œuvres des artistes grecs, — ignorant les premiers qu'un artiste incapable de donner une forme complète à son idée est un artiste manqué, un impuissant, un misérable avorton. — et les autres qu'un art tranquille est un art exécrable... Justice céleste! Une architecture tranquille, une peinture tranquille, une musique tranquille... Ah! sites Grecs ont fait de J'art tranquille . réduisons en poudre toutes leurs œuvres ! car enfin s'il n'est question que de me tranquilliser, les fumées d'un bon souper ou une bonne pipe chargée d'opium feront bien mieux mon compte que les statues, les poëmes et les sonates les plus calmes de l'univers!... Attribuer aux marbres de Phidias les vernis des narcotiques! Ceux qui en jugent ainsi sont ces mêmes gens qui ne s'aperçoivent pas que, dans

le moindre morceau de la plastique grecque, il y a cent fois plus de mouvement que dans les sculptures les pins tourmentées des modernes; ces mouvements leur échappent, parce que l'artiste les a maintenus dans un parfait équilibre. Témoin ces danseuses sculptées sur le fragment de vase récemment déterré à l'Acropole, et qui méritent cet éloge décerné par Socrate à un jeune baladin : « Remarquez cet enfant . il danse avec tout son corps, nulle partie de sa personne ne demeure oisive; sa tête, son cou. ses mains, tout en lui se remue comme ses jambes. » Nos partisans de l'art tranquille soutiendront que ces danseuses sont tranquilles, parce que tous leurs mouvements se combinent dans une parfaite harmonie... La vérité est qu'elles ne dansent pas. leurs pieds sont deailes, elles volent comme des oiseaux...

— Le mot de Socrate que vous avez cité, — interrompit le docteur. — me t'ait penser àGarrick reprochant à Préville, un jour que celui-ci, dans une promenade à cheval , contrefaisait l'homme aviné, que tout en lui était bien d'un ivrogne, à la réserve de ses jambes, qui semblaient n'avoir bu que de l'eau.

- Malheur. — continua l'abbé, — malheur h relui que l'art grec laisse tranquille ! Il est né tranquille, le pauvre hère, et la mort ne lui fera pas événement, car il s'est arrangé à mourir d'avance. Et malheur aussi à celui qui demande aux Muses de le plonger dans d'oisives et languissantes rêveries! Car les passions qu'inspire un art sain sont des principes d'action, je veux dire qu'elles tiennent de la joie, laquelle n'est pas un repos, mais la suprême activité de l'âme. Loin de respecter notre repos, Sophocle et Phidias excitent en nous des aspirations infinies comme le monde . mais ils exaltent notre force en même temps que nos désirs, et transformées par leur génie, nos âmes deviennent semblables à des aigles à qui leur cachot, venant à s'entr'ouvrir, laisse apercevoir le soleil : à cette vue, ivres de lumière, ils battent Pair de leurs ailes immenses, et une force inconnue entrant au cœur de ces rois captifs, ils brisent leurs chaînes, s'élancent dans l'espace et montent en tournoyant vers l'astre adoré. Et voilà ce que c'est que la joie. — une aspiration vers le ciel, qui nous rend capables de le conquérir un amour infini qui embrasse dans une étreinte victorieuse l'objet de

ses convoitises, un désir sans limites qui ne renaît sans cesse que pour renouveler les délices de la possession !

— lœtitia, — murmurai-je entre mes dents,— rst hominis transitio à minore ad majorent perfectionem. Décidément il y a du Spinosa dans votre fait. Monsieur l'abbé !

Mais la marquise m'imposa silence par un geste impérieux, et l'abbé, qui ne m'avait pas entendu, continua en ces teiTnes :

— Une église gothique, disent ces habiles gens, avec ses ogives élancées qui semblent monter à l'escalade du ciel, emporte L'âme dans l'infini, — un temple grec nous laisse sur la terre, nous calme, — image de paix et de repos. Or, mes amis, vous savez ce qui en est. Dès la première fois qu'on vous conduisit au Parthénon, ce n'est pas le repos que vous y trouvâtes, mais je ne sais quel élancement irrésistible qui vous entraînait au séjour de la divinité. Et cette impression n'est pas produite seulement par la légèreté des colonnes progressivement décroissantes et rendues plus sveltes encore par ces cannelures qui, augmentant leur surface, paraissent la diminuer; mais, vous le sa-

vez, toutes ces colonnades, comme les quatre mtlrs <le la Cella, s'inclinent légèrement vers l'intérieur: au lieu d'être parallèles . elles semblent partir pour aller se rejoindre dans l'espace et graviter vers un centre placé à une hauteur infinie, — et votre regard, et vos pensées montent avec elles et. continuant leur mouvement, s'élancent dans les profondeurs du ciel à la poursuite de ce centre imaginaire. Ainsi, par un artifice de son génie. Ictinus. avec ses colonnes de trente-cinq pieds, produit sur vous le même effet que nos gothiques avec leurs piliers gigantesques et leurs triples étages de colonnetteN juchées les unes par-dessus les autres... Grand principe de l'art grec : — Dissimuler soigneusement ses intentions et produire les plus grands effets par les moyens les moins apparents... L'église gothique nous crie, à peine entrés dans sa nef : Je me propose de t' emporter au ciel. — Le temple grec affecte de vous dire : Je reste ici-bas avec toi, — et, par une ruse divine, il vous enlève à la terre, et il n'est pas de voûte de cathédrale qui fasse monter si haut vos pensées, puisque vous voyez où se termine l'effort de l'audacieuse ogive, tandis que nos colonnes doriques

gravitent vers un point de l'espace qui échappe à tins regards. Et quand je parle d'effort, c'est là le point. Partout dans l'église gothique vous le sentez . et un effort tourmenté comme une prière qui désespère d'atteindre à Dieu, tant il est haut. - et le grand travail de cette aspiration douloureuse vous fait ressentir cette impression d'écrasement dont vous n'avez pu vous défendre à Fribourg, à Cologne ou à Strasbourg. Mais, au Parthénon, nul effort, nulle fatigue; vous montez, montez avec ces aériennes colonnes... Qu'il est facile d'aller à Dieu ! vous dites-vous ; — votre cœur se dilate et une joie céleste s'empare de tout votre être... C'est ainsi que dans l'architecture de sa maison se révélait l'âme de la déesse protectrice d'Athènes ; car cette divine Sagesse, dont Phidias fixa dans L'ivoire les traits immortels, est le principe et l'intarissable source de cette joie de raison qui exalte toutes les puissances de l'âme. Et, de même que cette auguste souveraine se manifestait dans la structure et l'ordonnance de son temple, tout dans la décoration de ce magnifique édifice annonçait son règne et proclamait son pouvoir. Sur les frontons, Phidias avait fait sculpter

par ses élèves (car il n'y a pas d'apparence que son ciseau ait pu suffire à un ouvrage si gigantesque) la naissance de la déesse et le triomphe qu'elle remporta sur le dieu de la mer. A leur tour, les métopes de la frise extérieure racontaient à tous les yeux les exploits des héros . ses nourrissons et ses confidents, les monstres vaincus et détruits, le courage discipliné faisant justice de la force brutale, la civilisation naissante, les origines de l'agriculture et de tous les arts de la paix. Ainsi, représentée en personne dans les sculptures en rondebosse des frontons, elle apparaissait encore, quoique invisible, dans la frise en demi-relief, se manifestant dans les prouesses de ses favoris et par leurs mains ensemençant les guérets, étouffant la barbarie frémissante , promulguant les lois et faisant lever de terre à la fois les moissons et les cités. Mais la déesse, après avoir fondé son empire dans le monde, ne s'est pas retirée de son peuple, elle n'a pas rompu son pacte avec lui; elle continue de se révéler à ses enfants, de leur prodiguer ses bienfaits et de les favoriser de ses inspirations : la sainte magie des prières et des sacrifices la fait descendre de son ciel ; invisible, elle assiste aux

cérémonies de son culte, elle les anime et les consacre par >a présence. Aussi la décoration de son sanctuaire fût-elle demeurée incomplète si Phidias n'eût représenté sa fête sur la frise de la cella. . . I<i. il ne s'agissait plus de héros travaillant isolément à propager son règne, mais d'un peuple entier qui, dans une religieuse communion d'actes et de pensées, célèbre la gloire de sa divinité et lui offre ses hommages ; aussi cette seconde frise, travaillée en bas-relief, au lieu d'être partagée en métopes représentant des sujets détachés, se composa de parties étroitement liées dont l'ensemble forma pour ainsi dire un seul morceau de sculpture ; — et, comme cette grande scène ne se passait plus dans le ciel, ni dans le monde prestigieux des légendes héroïques . mais sur la terre , dans les rues d'Athènes , à l'époque même où vivait le grand sculpteur, il y multiplia les épisodes les plus ordinaires et les plus familiers , marquant par là que, si la déesse avait assisté Thésée immolant les Centaures, volontiers aussi elle reposait ses regards sur deux humbles enfants qui, parés d innocence et de modestie, conduisent une victime à ses autels. Mais notez ceci, tout chef-d'œuvre de L'art,

classique ou romantique, quoi qu'en disent les pédants, est un monde qui a son horizon . ses lointains. Seulement, dans Part grec, comme dans les paysages de la Grèce, les lointains ne se perdent pas au sein d'une brunie grisâtre qui en noie les contours, ils sont baignés d'une vapeur transparente qui tout ensemble les éloigne au regard et dessine toutes leurs formes avec une céleste clarté... Et notre frise aussi a ses lointains lumineux dont les merveilles se révèlent aux regards attentifs ! Une fête religieuse, — prenez-y garde, Xanni. — est plus qu'une réjouissance nationale en l'honneur d'un dieu. Quand se célèbrent les cérémonies de son culte , la divinité sort de son sanctuaire . pour se répandre sur son peuple : elle lui communique son esprit, elle se donne à lui en pâture, pour quelques heures du moins elle le fait vivre de sa vie et le nourrit de son âme... IAui de vous, je ne sais plus lequel, a remarqué avec quel bonheur Phidias a su, par ses têtes de béliers et par les bonds pesants de ses taureaux . faire ressortir la merveilleuse légèreté de ses chevaux barbes. Maices chevaux eux-mêmes servent de repoussoir à leurs cavaliers. Moi aussi je crois retrouver entre

eux une certaine harmonie qui témoigne, comme oo nous l'a dit, quils furent élevés à la même école. Seulement . cette harmonie n'exclut pas le contraste. La force et la beauté qui jouissent d'ellesmêmes, un cœur énergique, mais discipliné, qui se complaît dans l'obéissance, une âme qui a appris la musique, voilà ce qui. joint à une expression délicieuse de douceur et de tendresse, paraît sur ces nobles têtes de chevaux.... Mais vraiment le front de leurs cavaliers en dit bien plus encore ; un souffle mystérieux y a passé, et ce que signifie l'empreinte glorieuse qu'il y laissa, c'est à. la religion et à la divinité qu'il le faut demander. Il en est même quelques-uns parmi les acteurs de cette auguste scène en qui le saint mystère s'est entièrement consommé, et la mort elle-même n'y pourra lien ajouter. Rappelez - vous ce personnage au buste nu qui marche à droite de l'un des taureaux Sa nudité est un symbole; il a dépouillé avec ses vêtements la poussière et les ténèbres de la vie terrestre, et bien que son corps demeure encore parmi \e> hommes, son àme s'est déjà rejointe aux chœurs des bienheureux. Mais, à des degrés divers, ton- ce- tbéores ont senti la divinité de—

cendre dans leur cœur et dans leurs entrailles. Ah ! c'est ici quelque chose de plus grand que l'apaisement et l'allégresse que donne un oubli passager des peines de la vie ! quelque chose de plus grand aussi que les transports tumultueux et désordonnés des bacchanales et que les fureurs prophétiques de l'orgiasme ! Ces bien-aimés de la Sagesse ne rient pas. ils ne sourient pas même ; la félicité parfaite est sérieuse ; rien en eux qui sente la fièvre ou le délire ; ils sont graves, recueillis; la joie que donne la Sagesse ravit l'âme sans la troubler. Poulies peindre, j'emprunterai les paroles de Fénehm décrivant les habitants des Champs-Elysées : « Une lumière pure et douce se répand autour du corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. C'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière ; elle pénètre plus subtilement les corps que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal ; elle n'éblouit jamais. au contraire elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité; c'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris : elle sort d'eux et elle y rentre, elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorpo-

rent à noub ; ils la voient, ils la sentent, ils la respirent... Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, connue un torrent de la divinité même qui s'unit à eux ; ils chantent tous ensemble les louanges des dieux et ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, un seul coeur ; une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies... » Ah! croyez-moi. mes amis, personne n'admire plus que moi FraAngelico da Fiesole et tous les peintres mystiques de la première Renaissance, et je suis souvent demeuré en contemplation devant ces saints, couronnés d'un nimbe d'or, qui, les mains jointes . l'âme enlevée au troisième ciel, savourent les délices d'un ravissement ineffable et sublime. Mais ces saints mystiques sont en extase et la lumière qui baigne leur iront est une auréole. Ce sont des êtres privilégiés que Dieu favorise d'une vision béatifique et dont la félicité, qui surpasse mon entendement, me fait sentir que je suis un homme grossier, charnel, incapable d'avoir part à des grâces si miraculeuses. Au contraire, quand j'étudie quelque fragment de la frise du Parthénon ou que, recueillant tous mes souvenirs, je réussis, comme à cette heure, à évp-

quer eu son entier devant moi cette œuvre immense, quelle qu'en soit la sublimité, je n'en suis point accablé ; trompé par une de ces ruses familières aux grands artistes grecs , je ne vois dans ces magistrats, ces musiciens, ces vierges, ces adolescents , rien qui me confonde ou m'humilie , ce sont des êtres humains comme moi. comme moi ils vivent sur la terre, tout en eux est naturel ; aussi n'hésité-je pas à me mêler parmi eux , je prends place dans le cortège ; perdu dans cette foule, je monte moi aussi à l'Acropole, — mais tout à coup me surprenant à considérer plus attentivement les piétons et les cavaliers qui m'entourent, j'aperçois en eux quelque chose d'étrange, et je ne tarde pas à reconnaître que ces personnages, tout occupés , semble-t-il, à conserver leur rang dans la procession, à tenir en respect les bœufs destinés aux sacrifices, à jouer de la lyre ou à faire caracoler leurs coursiers , ont reçu en dépôt dans leur sein cette félicité que Fénelon nous décrivait tout à l'heure : — aussi différente de l'extase que du délire, cette joie céleste ne fait point vaciller leurs regards et leurs pensées , ni 11e les plonge dans l'inaction d'une indolente rêverie, mais exaltant leur âme

sans obscurcir ou troubler leur esprit, elle coule à grands flots daus leurs veines mêlée à leur sang . dont elle précipite le cours et qu'elle réchauffe de ses ardeurs, elle rayonne sur leur front, elle se révèle par leurs actions les plus insignifiantes, elle se trahit dans leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs gestes, dans le parler muet de leur visage et, s'exhalant de tout leur corps en subtils effluves qui s'insinuent et pénètrent partout , elle répand pour ainsi dire dans tous les cœurs la divinité dont elle émane... Alors surpris, hors de moi, palpitant d'émotion, j'adore cet art merveilleux de la Grèce qui me conduit à Dieu sans égarer mes sens ni violenter ma raison, je le bénis de savoir descendre jusqu'à moi et s'approprier à ma faiblesse pour me transporter par ses enchantemeuts magiques au séjour des bienheureux, et je m'incline avec une religieuse vénération devant le grand sculpteur qui . représentant sur la frise d'un temple la fête des Panathénées telle qu'elle avait apparu à son regard inspiré, a gravé dans le marbre l'éternel poëme de la Vie divine !

La nuit approchait. De la hauteur où nous

étions placés , nous apercevions à travers une éclaircie de la forêt PHymette, revêtu d'un violet éclatant . qui se détachait sur un fond presque noir. Du côté du couchant . au-dessus des cimes dorées des oliviers, le ciel était d'un beau vert d'émeraude, où flottaient de petits nuages roses. Une brise légère promenait autour de nous les parfums des fleurs et des fruits, et nous respirions à pleins poumons cet air si pur et si vivifiant de l'Attique qui dilate la poitrine et fortifie le cœur.

— Air sacré! — s'écria l'abbé qui. la tête inclinée . semblait rêver. — air suave et léger que les poètes comparaient aux souffles éthérés des éternelles demeures. — toi qui te jouas autour du front des Grâces dont ces lieux-ci furent le séjour préféré, toi qui versas l'enthousiasme au cœur de Socrate et de Phidias. — toi qu'à son tour vint respirer la religion de la Croix et qui mêlas à sa divine folie quelque chose des sagesses de Platon. — purifie nos cœurs, ranime nos courages, apprends-nous...

En ce moment, le chant chevrotant et nasillard d'un passant fit tressaillir l'abbé, et nous jetant un regard effaré, il s'interrompit brusquement au mi-

lieu de son apostrophe. Je m'approchai de lui. et lui présentant son bréviaire :

— Cher abbé. — lui dis-je. — vous qui expliquez Phidias par Spinosa et qui confondez, je ne sais comment, dans une même admiration les saints mystiques, Thalie, la plus jeune des Grâces, et YAmorintelkctualis. reprenez votre bréviaire qu'imprudemment vous avez laissé tomber !

H me lança un regard féroce, car il n'aime pas qu'on se permette de fouiller dans son âme, et. après avoir fait disparaître dans une de ses poches le livre malencontreux, il remit d'un air bourru son chapeau sur sa tête et 1 enfonça sur ses yeux.

Alors la marquise lui dit :

— Ah ! je vous en supplie . Monsieur l'abbé. poursuivez votre discours! Vous ne sauriez croire à quel point vous m'intéressiez . et je veux mal de mort à la sotte chanson qui a mis en déroute vos inspirations. Oui, béni soit l'air qu'on respire ici et qui convient également aux artistes et aux abeilles du mont Hymette, — et puisse-t-il ranimer le feu sacré dans l'âme de la Grèce régénérée! Puissent de nouveaux Phidias...

— Madame . — interrompis-je . — je ne suis

pas un orateur, et par conséquent je ne disserterai ni sur les chevaux barbes, ni sur l'idéal, ni sur la musique, ni sur la joie, mais payant, si vous le voulez bien, mon écot par procuration, je chargerai quelqu'un d'autre de vous expliquer pourquoi le génie de Phidias et les pompes des Panathénées ne reparaîtront pas de sitôt dans ce pays, en dépit du roi Othon, du beau gazon de sa royale épouse et de 1* excellent air qu'on respire ici !

Là-dessus je lui offris mon bras, quelle accepta, et je m'acheminai avec elle vers la petite église qui était de l'autre côté du Céphise. Le reste de la compagnie nous suivit, à l'exception de l'abbé qui. devinant mon dessein, préféra demeurer seul avec ses pensées. Nous entrâmes dans la chapelle; c'était la première église grecque que la marquise consentait à visiter. Le jour tombait, mais il en restait assez, joint à la lumière des cierges, pour apercevoir assez distinctement un graiid tableau représentant la Crucifixion. Vous savez ce qu'est le Christ byzantin. Depuis saint Basile, L'Orient ;i décidé que le Sauveur du monde était laid, et tout essai d'embellir son image serait condamné routine un sicrilége par les moines du mont Athos. La lai-

(leur est sacrée, la beauté est un piège et une invention do Satan. Encore si le Christ de Byzanco n'était que laid et difforme! Mais, dans sa figure émaciée, hâve, livide, aux lèvres pâles, aux yeux éteints, au teint plombé, il y a je ne sais quoi qui t'ait frissonner. Ce n'est pas là le Christ tragique el sublime du catholicisme. l'Amour couronné d'épines qui. dans les affres de la mort, ouvre ses bras et son cœur au monde qui le maudit et le crucifie ! C'est un Christ un peu gnostique, qui n'a jamais complètement vécu et qui, partant, n'a pu connaître complètement la mort. En lui la personne divine s'est toujours tenue à l'écart de la personne humaine: elle l'a regardée tristement souffrir et dépérir. Il semble qu une sorte de lugubre fantaisie ait poussé ce maître du ciel à revêtir un corps terrestre, caprice d'un Dieu blasé, revenu de tout, et qui essaie d'une dernière aventure pour conjurer son immense ennui et ranimer en lui le sentiment de l'existence. Inutile et vaine tentative ! Après avoir rêvé quelque temps sous les palmiers de la Judée, du haut de la croix dont les clous, en s'enfonçant dans ses chairs, n'excitaient en son âme qu'une vague et confuse sensa-

tion, il a jeté sur le monde un dernier regard d'une suprême mélancolie et, refermant les yeux, il est rentré dans son indifférence et dans les langueurs de son inguérissable sommeil !

La vue de ce tableau contrista la marquise; elle en détourna aussitôt ses regards et s'apprêtait à sortir de l'église. Mais je la retins.

— Ce morne fantôme, — lui dis-je, — n'est pas le maître de la maison. Venez rendre vos devoirs à la reine de l'Orient !

Et la conduisant devant une image de la Vierge, je lui montrai du doigt ce visage triste à la fois et menaçant dont l'impératrice Hélène, assure-t-on. eut Thonueur de fournir le modèle, — ces grands yeux bridés, ce nez mince et effilé d'une longueur démesurée, cette bouche pincée, ce menton pointu. — figure morose qui respire le jeûne et la macération. — avec cela l'air impérieux, hautain . un front sévère et inexorable , des lèvres serrées prêtes à lancer l'anathème ou la parole superbe du commandement.

La marquise considérait avec une sorte d'effroi cette impératrice de la Byzance céleste, et moi, me penchant à son oreille :

— 0 tribune du Pnvx ! Acclamations du peuple au théâtre de Bacchus ! Longues causeries des philosophes sous les ombra -es du Lycée et de l'Académie ! Muse de Sophocle et ciseau de Phidias ! Culte de la beauté et des grâces! Sainte liberté du génie ! Esprit attique ! Santé du corps et de l'âme ! 0 Panathénées ! Vierges vêtues de voiles blancs ! Vainqueurs couronnés d'oliviers ! Sagesse et joie ! Jeunesse divine du monde!... c'en est fait, on ne vous reverra plus. Voilà ce qui vous a remplacés ! Voilà le terrible cauchemar qui pèse sur la Grèce et sur l'Orient ! — et bien habile qui chassera de l'âme de ces peuples cette douloureuse et redoutable souveraine !

En ce moment im pope, d'une propreté douteuse et au poil hérissé, s'approcha de nous.

— Voilà Platon, — dis-je à la marquise.

— C'est bien mon nom , — me dit-il avec un sourire niais. — Qu'y a-t-il pour votre service?

— Vous n'aimez pas la Grèce, — me dit sèchement la marquise, quand nous fûmes sortis de l'église. — Comment peut-on désespérer de l'avenir d'un peuple qui, pour ne rien dire de plus, a su, en vingt ans, se créer de toutes pièces la plus admirable langue de l'Europe! Vous avez voulu vous moquer de ce pauvre prêtre, et moi, pendant qu'il vous répondait, j'étais tout occupée à comparer votre parole brève et dure aux grâces délicieuses de son langage.

Moi! n'aimer p;is la Grèce! — m'écriai-je avec indignation. — Ah! Madame, quel tort vous

me faites là! Sachez (pie j'ai toujours porté dans mou cœur cet héroïque et infortuné pays, et que je lui suis plus attaché encore depuis que je l'ai vu de plus près. J'admire les vertus domestiques du peuple grec, j'admire sa merveilleuse intelligence aussi prompte que souple . j'admire son infatigable activité , j'admire son patriotisme qui pourrait être proposé en modèle à toutes les nations, j'admire aussi sa foi en ses destinées, mais j'estime que son avenir. Madame, est au prix de lune de ces grandes révolutions de la conscience qui sont après tout les seuls véritables événements de l'histoire; et cette révolution, j'en épie les moindres indices, j'en cherche du regard à l'horizon les premiers avant-coureurs, j'attends surtout que la voix qui dit à Lazare : Lève-toi et marche. ..

Je ne pus achever ma pensée ; Xanni était venu se placer à ma droite et aussitôt la marquise, quittant mon bras, se mit à marcher devant nous d'un pas précipité. Arrivée à la porte du jardin, elle se retourna et cria au docteur :

— Nous souperons ici. Monsieur. Veuillez faire mettre le couvert sous la tonnelle.

— Souper dans cette gargote grecque ! — s'é-

cria milord épouvanté. — Y songez-vous, Madame?

Pom- le coup, c'est pousser trop loin l'amour de la vérité locale, et à vous parler franc, du poisson salé, une poignée d'olives et une tranche de khalva ne sont pas du tout mon affaire.

— Vous vous préoccupez toujours de détails. Milord. — répliqua-t-elle avec un peu d'humeur.

— De détails. Madame! — dit milord. — Vous en parlez à votre aise. J'ai découvert, moi, depuis longtemps, que la vie ne se compose que de cela !

Mais la marquise ne prit pas la peine de lui répondre et s'élança dans le jardin, pour aller, pensAmes-nous. rejoindre monsieur Fabbé ; aussi aucun de nous ne la suivit, car il lui prenait quelquefois fantaisie d'avoir des tête-à-tête spéculatifs avec le grand homme.

.Milord était consterné; il ne pouvait songer sans frémir au maigre souper qu'il allait faire : mais il eut bientôt de quoi >e rassurer, car. au bout de quelques instants, on vit paraître un des domestiques de la marquise accompagné de deux Albanais qui portaient une grande corbeille d'où ils tirèrent des poulets froids, un pâté de venaison, du jambon et un panier de vins bouchés.

lie docteur, sans plus tarder, fit servir la table. C'était un soin dont il se chargeait volontiers. Pendant ce temps , je pris milord par le bras et nous nous promenâmes en long et en large sur le terre-plein qui s'étendait entre le café et le Céphise. Je lui communiquai mon projet de plaider ce soir même pendant le souper la cause du comte de B..., et je lui garantis le succès. Il secoua la tête d'un air d'incrédulité et me répondit que je ne connaissais pas sa nièce, qu'on n'avait pas si aisément raison de ses caprices, qu'elle lui semblait plus entêtée de Phidias que jamais, qu'il y avait assez paru dans l'expression de bonheur qui avait régné sur son visage pendant sa conversation avec Nanni. Je lui repartis qu'il n'entendait rien aux femmes, et pour augmenter sa confiance en mes talents, je lui contai la guérison miraculeuse de la douairière et de son canari. Puis nous retournâmes vers la tonnelle, où le chevalier s'escarmoucliait contre Nanni et ses Ivres d'or; il avait été visiblement contrarié du succès que les théories du jeune artiste avaient obtenu auprès de la marquise, et il s'en vengeait à son ordinaire par des railleries ; mais Nanni ne semblait pas y faire atten-

tion ; >a pensée et son âme étaient ailleurs, et il portait sur son visage un air d'exaltation assez étrange. Évidemment son cœur avait été comme grisé par le regard de la marquise. — Terrible sera le réveil! — me disais-je en le regardant, et je le plaignais du fond de lame, mais je pouvais me rendre la justice d'avoir tout fait pour le désabuser. Pourquoi avait-il rebuté mes avis avec tant de hauteur ?

Les apprêts du souper étaient terminés. Le cafedji qui, outre l'éclairage, la nappe et les assiettes, fournissait le pain , les olives, les anchois à l'huile, les citrons et les fruits du dessert, venait d'apporter un grand bouquet de fleurs qu'il plaça au centre de la table, et ôtant son fez rouge, dont le mouchet bleu lui tombait au milieu du dos , il nous dit en s'inclinant : Ta panta mai epi lis trapezis, — ce qui signifie à peu près : « Ces Messieurs sont servis. » Mais la marquise et l'abbé n'étaient point revenus; le docteur et milord, perdant patience, allèrent les chercher au jardin, dont ils battirent inutilement tous les buisson>. Le jardin était vide. Où donc pouvait être allée la marquise ? Une heure entière s'écoula ; la nuit

s'épaississait rapidement. Milord s'épuisait en conjectures, et après avoir couru tous les environs du café, il revint s'asseoir auprès de moi, et attachant tristement ses yeux sur les lanternes suspendues des deux côtés de la tonnelle, il se mit à maugréer contre l'abbé. — Ce diable d'homme, — disait-il, — est capable d'avoir emmené ma nièce à Eleusis. Ils avaient formé le projet d'y passer quelques jours, et vous verrez qu'ils n'auront pu attendre jusqu'à demain pour aller se faire initier aux mystères. Quoi qu'il en faille penser, peste soit des abbés pour qui un souper n'est pas une affaire et qui courent les champs pendant que leur <i miette s'ennuie! — Nanni aussi était inquiet, et se tenant debout à l'entrée de la tonnelle, il promenait autour de lui des regards anxieux et tressaillait au moindre bruit.

Enfin la marquise parut : elle avait un air singulier, et je crus démêler sur son visage l'expression de calme d'une âme forte qui vient de prendre quelque grande résolution.

— Eh ! grand Dieu ! Madame , — s'écria milord, — nous ferez-vous la grâce de nous dire d'où

vous venez? Je pensais que vous fussiez partit* pour Eleusis.

— En vérité, Milord, — répondit-elle, — il n'est pas besoin d'aller si loin pour trouver des mystères. Tout est mystère en ce monde, même l'âme d'une marquise.

— Et l'abbé ?

— Je ne l'ai point vu, — dit-elle. — Apparemment il poursuit sur les bords du Céphise la solution de quelque problème de métaphysique. Mettons-nous seulement à table ; vous savez qu'il ne mange que par complaisance, et il nous saura gré de ne pas l'avoir attendu.

Nous venions d'expédier le premier service . quand l'abbé parut à son tour.

- Béni soyez-vous. Monsieur l'abbé ! — s'écria la marquise en le faisant asseoir auprès d'elle. — Je nous attendais impatiemment pour m'exorciser: car un mauvais esprit est entré en moi, et me voilà abandonnée non-seulement de la joie divine, mais des grâces les plus élémentaires en matière de gaité !

— Je ne suis pas votre médecin, Madame, — répondit l'abbé avec un sourire ironique, - Adres-

sez-vous à celui d'entre nous qui répond de votre santé devant Dieu et devant les hommes !

— Le docteur! — rit-elle d'un ton de pitié. — En ce moment le pauvre homme ne pense qu'à souper. Et qu'y a-t-il entre lui et moi? C'est un de ces cœurs tranquilles contre lesquels vous vous indigniez tout à l'heure. Il est né tranquille, l'art grec le laisse tranquille, et s'il consent à négliger un instant son assiette, ce sera pour m'entretenir de son insupportable Bochart, de sa vocation manquée de chevalier errant, de ses Numides et de son grand Caramoussal.

— Le Caramoussal serait d'autant moins déplacé ici, — répondit le docteur en différant l'attaque qu'il méditait contre une tranche de pâté au lièvre. — que vous me paraissez , Madame . tout à fait semblable à cette infortunée Mousseline-la -Sérieuse, qui avait perdu la faculté de lire et qui. voyageant dans son palanquin doré...

— Ce palanquin, — interrompit-elle. — fût-il relevé d'or en bosse sur tous ses panneaux, que je m'en sonderais comme d'un fétu! Je suis malade, sérieusement malade, et je serai fort obligée au médecin qui me guérira.

— Vous m étonnez. Madame. — lui dis-je. — Tout à l'heure vous respiriez la joie et le bonheur. Serait-ce donc pour avoir contemplé deux minutes cette Vierge byzantine?...

— Je vous prie de croire, — me dit-elle. — <|iie ce n'est pas la première fois que je la voyais. Bien souvent elle m'est apparue en rêve, et tout à l'heure je n'ai pas eu de peine à la reconnaître, de même que l'air de pipeau de milord m'avait incontinent rappelé cette odieuse et lamentable mélodie qui vient chaque jour déchirer mes oreilles occupées à écoutei' les concerts célestes !

— Voilà qui est bien grave. Madame, — s'écria le docteur en se versant un verre de vin de Santorin, — décrivez-nous les symptômes de votre mal. et nous consulterons.

— Les symptômes de son mal ! Les décrive qui voudra! — s'écria milord qui avait apaisé son premier appétit. — Mais la cause, le principe de ce mal, je me charge de vous en instruire. Aussi bien aujourd'hui les grands discours sont à la mode; il n'y a personne ici qui n'ait fait le sien, il est juste que je n'en quitte pas ma part, La maladie de ma belle nièce!... elle consiste à être ve-

mie dans ce sot pays, dont l'air, si pur et si léger, ;m dire des poètes et des abbés, porte à la tête et trouble les esprits les plus solides! Ah! ce n'est pas elle seulement dont la santé se dérange dans cette vilaine plaine poudreuse. . Vous en avez tous dans l'aile, mes chers amis ; tous vous avez un petit coup de marteau , et si vous voulez préserver de la contagion le grain de raison qui vous reste, partez dès demain et gardez- vous de retourner hi tête. Mais voyez un peu les insignes folies où peuvent tomber des gens d'esprit comme vous Fêtes ! Voici Monsieur le chevalier, que ses talents appelaient à fournir une brillante carrière dans la diplomatie et qui, refusant tout avancement, s'obstine à tenir pied à boule dans une méchante bicoque et consacre tout son génie à enseigner la musique grecque à son cheval! Voici un jeune homme (montrant Nanni) qui de sa nature est un brave enfant très-raisonnable. - la preuve en est ce qu'il nous a dit de l'idéal, — et cependant on le voit mettre toute son ambition à devenir une lyre d'or pour avoir le bonheur de répéter les harmonies de l'univers, et le pauvre garçon est seulement en peine s'il les répétera en soi majeur ou en

si mineur. Voilà Monsieur L'abbé, que sa soutane et la gravité naturelle de son humeur semblaient devoir mettre à l'abri de toute espèce d'extravagances ; eh bien ! ce grave personnage en est venu à retrouver tout le catéchisme dans un morceau de marbre, et il invoque Féther comme il eût fait autrefois le Père éternel! Bref, il n'est p:is jusqu'à Monsieur le docteur, homme de bon sens s'il en fut, qui commence aussi à s'échauffer l'imagination, à déclamer, à faire des phrases et à se livrer à des simagrées d'enthousiasme qui font pitié ! Enfin voilà réunis ici quatre hommes estimables tous gens de bien et d'honneur, qui, en une seule journée. se sont mis en tête de faire quatre discours au sujet d'un malheureux cheval à qui. je le répète, il manque les deux jambes de derrière, ce qui . à mon sens . est un défaut capital dans un cheval... Et. mes amis, ne croyez pas, de grâce, que je sois un Vandale, un ennemi des arts et de la beauté. — Ce cheval, que vous prônez tant. moi-même je l'ai loué dans l'occasion, j'ai remarqué que c'était un cheval de pierre qui vraiment ressemblait beaucoup à un cheval vivant. — et je suis encore le premier à déclarer, — bien que je

lui en veuille des bavardages que j'ai dû essuyer aujourd'hui, — que ce Phidias était un homme de talent et qu'il y paraît dans cette petite décoration qu'il fit pour amuser les Athéniens... Eh oui! sur mon honneur, j'apprécie les arts comme un autre. Il est telle Vierge de Raphaël qui me semble tout à fait gentille . et un bon paysage, ou mieux encore un bon portrait bien ressemblant d'une personne que j'aime, me fait plaisir à regarder. Le soir, une jolie sonate, pas trop longue, ou mieux encore une petite polka bien dansante me paraît tout à fait propre à charmer les ennuis de la digestion. Un drame de Shakespeare bien joué, ou mieux encore un joli vaudeville avec des couplets bien chantés me semble une récréation qui en vaut une autre, et je sais, moi. de petites chansons que je fredonne quand je suis content, Mais j'estime encore plus le bon sens que toutes les Bottâtes et les vaudevilles du monde et je hais les exagérations de toute espèce . je déteste les prosopopées, les pâmoisons, les roulements d'yeux et les grimaces des dilettanti forcenés, j'ai en horreur l'exaltation, les chimères et le phébus; l'art étant un amusement, je m'indigne contre ceux qui en

font une affaire . je maudis les Ictinus et les Phidias qui vous ont brouillé la cervelle et à qui je dois d'avoir déjà passé plus de neuf mois dans une petite ville très-ennuyeuse, où l'on avale du soleil et de la poussière à mourir, je maudis cet air sacre, léger comme l'éther, si c'est à lui que vous devez d'avoir l'esprit à l'envers, et j'envoie à tous les diables les chevaux qui savent la musique, les danseuses qui dansent avec la tête, les lyres d'or, les guitares ailées , les colonnes de trente-cinq pieds qui montent au ciel, les désirs infinis, le poëme de la joie divine, la lumière qui s'incorpore aux bienheureux et tous ces galimatias et ces amphigouris qui ont chassé de la tête de ma belle nièce le peu de bon sens que la nature lui avait donné, et qui finiraient, Dieu me pardonne ! par m'en^orceler moi - même si je n'y mettais bon ordre !

A ces mots, milord prit en main son pipeau et, l'approchant de ses lèvres, il se mettait en devoir d'en jouer, mais la marquise implora sa merci par un geste et un regard si pathétiques, qu'il lui fit grâce de son concert.

— Madame, — lui dit-il. — cette petite musi-

que-là serait bonne pour vous exorciser, vou^ et vos amis ; mais puisqu'elle vous agace les nerfs, je consens à vous épargner. Seulement, je vous en préviens, la première fois qu'on se permettra de m'infliger (V interminables dissertations sur l'idéal et sur les beaux-arts, je me servirai sans scrupule de ce joli petit instrument pour nous mettre hors d'insulte, mes oreilles et moi!

— Ah ! Milord, — s'écria le docteur. — fous êtes un médecin trop brutal et vos médicaments pourraient bien ne servir qu'à rengréger le mal de notre chère Mousseline-la-Sérieuse. dont la guérison me paraît douteuse, puisque votre bel accès de colère n'a pas réussi à la dérider.

— Plût à Dieu ! — dit alors la marquise d'un ton mélancolique, — plût à Dieu que milord eût raison et que je fusse folle comme il le croit! Mais savez-vous te qui m'arrive? Je me croyais douée d'une faculté d'exaltation qui malheureusement m'a été refusée, .le ne suis pas venue au monde. comme certaine héroïne de Shakespeare, au moment qu'une étoile dansait au ciel. La conjonction «lui présida à ma naissance me condamnait à être une bonne petite femme très-ordinaire et me vouait

par arrêt divin aux eailletages, aux futilités, aux

chitïonneries, à toutes les banalités du sentiment et à ces ennuis de convention qu'on appelle les plaisirs du grand monde. Par malheur, j'en ai appelé: je me suis crue très-supérieure à ma destinée , j'ai résolu de devenir coûte que coûte une belle âme, et j'y ai pris tant de peine que j'ai i vii^si à me faire illusion. On peut, à la rigueur, tout ce qu'on veut. D'une grenouillère, Louis XIV a fait Marly. Par intervalles j'enflais si fort ma petite âme. qu'elle me semblait la plus grande âme de l'univers, et. comme je m'entends au jardinage. à force de soins, j'y faisais pousser en serre chaude des plantes exotiques dont les parfums me mettaient en joie. La reine de Grèce n'est-elle pas parvenue à se procurer une pelouse? Seulement il lui en a coûté gros, et je vous assure que mes petit- travaux d'horticulture m'ont aussi jetée dans des frais considérables d'établissement et d'entretien. Le bonheur que je rêvais, c'était un enthousiasme sans intermittence, une belle lièvre continue, une vie consacrée au culte des grandes choses et où les nobles sentiments qu'elles inspirent se seraient succédé dans mon âme sans interruption.

Hélas! c'est là que mou étoile m'attendait Je n'ai point goûté de joies, depuis que je me connais, dont je n'aie payé la rançon, et toutes les fois que j'ai savouré les plaisirs délicieux de l'admiration, mon mauvais génie, pour me punir, a condamné ma pauvre belle âme à de longues heures de sécheresse et de mortel ennui. Quand j'étais petite, je ne pouvais aller au bal sans en rapporter la migraine ; je ne laissais pas pour cela d'aller au bal, mais je ne laissais pas non plus de m'en repentir le lendemain. Eh bien ! mes chers amis, je n'ai jamais fait de parties de plaisir dans le inonde de l'idéal sans expier ces jouissances passagères par une sorte de migraine du cœur dont je vous souhaite de ne jamais connaître les cruelles sensations. Toutefois j'ai du caractère, je me suis entêtée, et vraiment, après être arrivée dans ce pays. j'ai pu croire un moment que j'avais conjuré les influences de mon mauvais astre, tant les merveilles de l'art antique avaient jeté mon âme dans un état extraordinaire. Hélas ! mes souffrances s'accrurent aussi en proportion de mes plaisirs. Vous n'en avez rien su, je vous ai soigneusement dissimulé ce qui se passait en moi C'était une ga-

geure que ma vanité était intéressée à soutenir. Mais aujourd'hui vous m'avez fait faire une telle débauche d'enthousiasme, et je l'expie si cruellement, que le cœur me vient sur les lèvres , et je ne puis vous celer plus longtemps mon secret. Sachez donc, mes chers amis, que, de l'humeur dont le bon Dieu m'a faite, après avoir été ravie en extase par une statue de Phidias, je me sens prise subitement d'une fatigue douloureuse et d'un dégoût amer de toutes choses ; dans cet état, quand j'essaie d'évoquer devant moi le souvenir du chefd'œuvre qm m'avait charmée, je n'en puis apercevoir qu'une triste et ridicule caricature ; la rie elle-même m' apparaît sous les traits durs et grimaçants d'une mégère qui me menace de ses vengeances. et, l'autre jour, je conçus un tel dépit des chagrins que me causait l'art, que je pris plaisir à voir Ugly déchirer à belles dents la superbe copie qu'avait faite notre ami Nanni de ce bienheureux dont l'abbé nous décrivait tantôt la merveilleuse beauté. Ne croyez pas non plus, mes amis, que le soir, après avoir joué une symphonie de Mozart ou de Haydn, je sente toujours des ailes me pousser; le plus souvent, à peine le piano est-

il fermé, que j'entends résonner à mes oreilles les premières notes d'un méchant petit air parfaitement semblable à cet air de pipeau dont nous a régalés milord. Enfin, s'il faut tout dire, j'ai éprouvé aujourd'hui un .plaisir infini à vous entendre di>courir sur notre cheval: mais au moment que je m'y attendais le moins, une mélancolie profonde s'est emparée de moi. et tout à l'heure, dans un petit coin du jardin où vous n'avez pas su me dénicher, rentrant en moi-même, je trouvais à mon âme cet aspect de désordre et d'abandon qu'offre une salle de bal au lendemain d'une fête, avec ses décorations fanées et ses guirlandes flétries, et je comparais tristement mes pensées à des Pierrots et à des Colombines qui, sortant le matin du bal de l'Opéra . le teint débiffé, les paupières alourdies, épuisés de fatigue, enroués de poussière, contemplent d'un air stupide les premiers rayons du soleil qui se raille de leur sotte tournure et de leur grotesque accoutrement !

Pendant que la marquise parlait, j'avais lancé plu* d'une fois à milord des regards triomphants qui signifiaient : Que pensez-vous à cette heure de ma perspicacité? Je ne sais s'il y rît grande atten-

tion, car il était, tout occupé à se demander où la marquise en voulait venir et il allait s'en informer; mais craignant qu'il ne gâtât tout par quelque maladresse, je me hâtai de prendre la parole et j'adressai à la marquise une harangue admirablement habile et merveilleusement éloquente, qui ne pouvait manquer de produire le plus grand effet. Je parlai, en homme d'expérience, de la vie, du bonheur, des illusions, des déceptions, de l'art de se consoler, et je terminai mon discours en disant : — Vos souffrances , Madame , vous font honneur. Vous êtes une de ces âmes complètes qui ont besoin de contrastes dans la vie et qui, comme les aimants, possèdent deux pôles opposés. Vous aimez passionnément l'art et vous avez raison, mais il n'a pas le droit d'absorber toutes vos pensées et tonte votre existence : vous êtes plus que personne susceptible d'enthousiasme, mais ne savez-vous pas que l'enthousiasme, comme tons les sentiments excessifs, est de peu de durée, et qu'après avoir éprouvé de fortes émotions, le cœur de l'homme ressent un besoin impérieux de repos? Votre tort n'est donc pas de ne pouvoir demeurer dans un état extraordinaire qui, de nécessité, est

passager et fugitif, mais bien de vouloir forcer Mitre nature pour vous y maintenir et de ne pas savoir faire à chaque chose sa part dans votre vie Madame, j'aime autant les contes de fée que notre ami le docteur, et si vous me permettez de vous en citer un où il n'est question ni de Caramouss.il. ni des Facardins. rappelez-vous la surprenante histoire du Dormeur éveillé, que je me permets d'admirer presque autant que l'Iliade ou qu'un bas-relief de Phidias. Vous savez quelles impressions ressentit Abou-Hassan quand il eut été transporté tout endormi au palais de Haroun-Alraschid, et que, s'étant éveillé à la pointe du jour dans son grand lit de brocart rouge constellé de perles et de diamants, il aperçut sur son chevet un bonnet de calife et qu'il vit les émirs . les officiers de la cour et le grand vizir lui-même, vêtus d'habits de cérémonie, le genou en terre, le front contre le tapis de pied, lui rendre leurs respects comme au commandeur des croyants et au vicaire du maître des deux mondes, tandis que les jeunes dames du palais lui donnaient le bonjour par un concert de flûtes douces, de hautbois et de théorbes. Abou-Hassan, Madame, tit bien d'abord quel-

que difficulté d'agréer tous ces hommages ; mais

enfin, vaincu par les déclarations expresses des ministres et des courtisans qui l' entouraient et qui tous lui décernaient le titre auguste de calife, il se décida à accepter son nouveau rôle de commandeur des croyants et, suivi de toute sa cour, il passa d'un air majestueux dans un salon magnifique éclairé de sept lustres d'or à sept branches, où se pressaient , alentour d'une table couverte de sept plats d'or, sept troupes de musiciennes toutes plus belles les unes que les autres. Là. s'étant assis sur un trône, il fit un repas exquis que lui servirent de leurs blanches mains Cou d'albâtre, Bouche de corail, Face de lune, Éclat du soleil, Plaisir des yeux, Délices du cœur et Canne à sucre. Puis, quand il eut satisfait son appétit, il s'achemina vers un autre salon plus magnifique encore, où il s'entretint agréablement avec Chaîne des cœurs et Tourment de l'âme, jusqu'à ce qu'étant entré dans une pièce dont la splendeur effarait tout et dans laquelle toutes les richesses de la terre avaient été étalées pour le plaisir des yeux, enivré des vapeurs d'encens qui parfumaient l'air autour de lui . buvant un vin délicieux dans une

coupe d'or que lui remplissait eu souriant Étoile du

matin, il fut véritablement enlevé en extase par la chanson que lui chanta en s'accompagnant du luth l'adorable Bouquet de perles. Mais en ce moment, où il était comme rassasié de délices, une petite poudre narcotique que le véritable Haroun-Alraschid fit jeter dans son verre, rendormit subitement, et aussitôt, dépouillé de ses vêtements royaux, ce calife d" un jour, redevenu Abou-Hassan, fut transporté dans son humble logis, qu'il eût mieux fait. pour son bonheur, de ne jamais quitter. Vous savez ce qui se passa à son réveil et le transport de fureur où il entra lorsque, s"étant écrié : Bouquet de perles, Étoile du matin, Bouche de corail, venez à moi! — personne ne répondit a son appel, hormis sa pauvre vieille mère , qui n'en pouvait mais de son aventure. Eh bien! Madame, si, en quittant le palais du calife et son rôle emprunté de commandeur des croyants, le pauvre Abou-Hassan se fût réveillé dans une jolie maison chère à son cœur, ornée par les mains de l'Amour, où, à défaut de tentures de brocart et de lustres d'or, il eût retrouvé tous ces colifichets, toutes ces babioles à chacune desquelles se rattachent de douces

pensées et de tendres souvenirs, — si, à défaut du grand vizir (nafar s'inclinant le front contre terre et lui présentant ses salamalecs, il eût entendu une voix caressante lui crier : Abou-Hassan, vous avez été longtemps absent ; ma chère âme . je vous attendais, béni soit Dieu qui vous rend à ma tendresse ! — si entin , pour lui tenir lieu de Tourment de l'âme et de Bouquet de perles , un visage moins beau peut-être, mais plus aimé. eût salué son réveil par un de ces sourires que l'amour seul sait former sur les lèvres, — ah ! croyez-moi, Madame, Abou-Hassan eût pris facilement son parti de s" éveiller de son rêve, facilement Abou-Hassan eût consenti à n'avoir été calife que l'espace d'un jour, volontiers Abou-Hassan fût redevenu Abou-Hassan, — et partant, il n'eût pas battu sa mère qui lui protestait qu'il n'était ni le commandeur des croyants ni le vicaire en terre du maître des deux mondes, il n'eût jwhit tenté de souffleter ses voisins accourus pour protéger la pauvre femme contre ses emportements, il n'eût point été chargé par eux de chaînes et de menottes, il n'eût point été conduit à l'hôpital des fous et n'eût point reçu chaque jour, durant trois

semaines, cinquante coups de nerf de bœuf sur les épaules et sur le dos. Cette histoire, Madame, comme toutes celles des conteurs arabes, renferme un sens profond qu'il n'est pas besoin de vous interpréter. Aussi je me contenterai de vous dire : Si j'avais l'honneur d'être une marquise douée d'une très-riche fantaisie et passionnée pour les plaisirs de l'esprit et pour les jouissances de l'art, je voudrais m'assurer qu'au retour de mes excursions dans le monde de l'idéal et eu m' éveillant des rêves divins de la poésie, je me retrouverai dans un logis agréable où mon imagination, rendue plus délicate et plus douillette par son séjour dans l'Empyrée, ne trouvera rien qui la chagrine ou l'offusque. — A cette fin, je voudrais avoir un ami qui ne me ressemblât pas trop, mais qui . sans avoir mes goûts ni la portée sublime de mon intelligence, fût un homme de sens et d'esprit , connaissant à fond , non la musique . mais l'art de vivre, aussi précieux que tous les autres arts, et possédant cette poésie du cœur dont le charme , se répandant partout , embellit tous les petits détails de l'existence. — Je voudrais que cet ami ne m'empêchât pas de prendre au

gré de mes caprices mon essor vers le ciel, et de me jouer parmi les nuages , mais qu'il m'attendît patiemment pour m'offrir au retour un bras ferme et dévoué et préserver mes petits pieds ailés . faits pour voler plus que pour marcher, de buter contre les cailloux des chemins de la terre. — Je voudrais encore qu'aux heures où la vie ne s'offrirait plus à mes regards fatigués comme une vierge parée de l'éclatante beauté d'une statue de Phidias , cet ami l'évoquât devant moi sous les traits d*une bonne personne médiocre, mais bienveillante et agréable à regarder, — et que. dans les moments où je n'entendrais plus résonner les harmonies des lyres d'or, il me jouât un petit air de flageolet pour couvrir les bruits discordants de ce bas monde; c'est une jolie chose qu'un petit air de flageolet quand l'instrument est touché par des doigts habiles et par des lèvres que l'amour inspire. — Et ainsi, sans renoncer aux fêtes de la poésie et de l'art, je me laisserais réconcilier avec' la vie, et je deviendrais tolérante pour elle, — car, sachez-le, Madame, la joie divine n'est que la moitié du bonheur possible ici-bas, et c'est la tolérance qui fait le reste. Voilà, Madame, ce que j'imagi-

lierais si j'étais la marquise que je dis. et j'ajoute que si le sort m'avait servie à souhait, si j'avais eu le bonheur de rencontrer un tel ami, si j'avais le bonheur plus grand encore d'en être aimée éperdûment...

— Oh! pour le coup, — me dit la marquise d'un ton superbe. — vous prenez là des libertés de directeur qui m étonnent un peu.

— Ne grondez pas ce cher et digne homme, qui a mille fois raison ! — s'écria milord. — Oui, Marquise, il existe, cet excellent ami...

— Ne me parlez pas de lui, — interrompit-elle d'une voix brève, — un excellent ami ne prend pas la mouche pour des vétilles comme il l'a fait et surtout n'a pas la constance de bouder si longtemps. Cet excellent ami est aujourd'hui à Paris, où il a entièrement oublié l'existence de sou excellente amie...

— Eh ! ne savez-vous pas aussi bien que moi, '"Madame, que l'infortuné n'a pas eu le courage d'aller plus loin que Venise, qu'il y attend son sort, qu'il vous aime plus que jamais... Ah ! tenez, je vais vous lire la touchante lettre que j'ai reçue de lui aujourd'hui même...

— Doucement, — répondit-elle en s' emparant de la lettre que milord se disposait à lire à haute voix, — si ce poulet est aussi touchant que vous le dites, ce n'est pas une matière à approfondir aussi publiquement. J'espère seulement que le style en est humble et soumis et qu'on y tient le langage de la contrition et du repentir, car. en vérité, ou a beaucoup à se faire pardonner...

— On ne peut pousser plus loin la soumission, — repartit milord ; — j'imagine que ce pauvre comte en passera par où vous voudrez ; je le crois capable de se résigner à étudier Mousa et Didomi, et pour peu que vous l'en priiez, il se mettra lui aussi à vous faire des discours et, au lieu de converser comme les honnêtes gens, il n'ouvrira la bouche que pour s'écrier : Madame, au moment de prendre la parole pour célébrer... ou bien : C'est, Madame, une tâche bien lourde que vous imposez à ma faiblesse...

En disant ces mots, milord se leva de sa chaise et , s'approchant de la marquise , qui était assise au haut de la table, il plia à moitié le genou devant elle :

— Vous savez, Madame, lui dit-il d'un ton pathe-

tique, les soins que je pris toujours de votre bonheur, l'empressement avec lequel je me conformai toute ma vie à vos moindres désirs, la fidèle compagnie que je vous ai tenue dans la bonne et dans la mauvaise fortune... En retour de ce dévouement et de cette affection dont vous ne pouvez mettre en doute la sincérité, accordez-moi une grâce, la première peut-être que je vous aie jamais demandée...

— Si votre prière est raisonnable... — dit-elle.

— Jugez-en vous-même, Madame. Je suis au comble de la joie de vous voir revenue à de meilleurs sentiments pour notre pauvre ami, mais je connais les inconstances de votre humeur et je vous supplie . avant que le vent ait sauté , de me dicter ou d'écrire vous-même quelques lignes destinées à calmer les cuisants chagrins du pauvre exilé et à lui rendre l'espoir d'être un jour rappelé auprès de vous...

La marquise se lit beaucoup prier, mais milord la sollicita avec tant d'instances qu'elle finit par se rendre, et ayant fait apporter par le cafedji du papier, de l'encre et une plume, elle dicta tout haut à milord le billet suivant :

« Mon cher comte, mes amis, pour me corn-

- plaire, m'ont fait aujourd'hui de grands discours

sur un groupe équestre qui est fort de mon goût ;

mais aucun d'eux n'a eu l'esprit de deviner la « raison de ce caprice. Sachez que ce cavalier.

avec sa tête portée en avant et son attitude pen-

< ehée, me rappelle l'air de tête habituel d'un in- * grat qui m'a brusquement faussé compagnie pour

< aller manger des sorbets sous les arcades des « Procuraties. Cette ressemblance me paraît frap- « pante et m'a fait perdre du temps à l'Acropole. « Quant à la figure , elle est assez mutilée pour « que je la puisse arranger à ma fantaisie. Je lui

ai donné les traits d'un excellent homme très- « susceptible, qui se brouille avec ses amis pour « des misères... Revenez vite parmi uous, homme ombrageux et prompt à la colère; la société des aimables rose-croix qui m'entourent ne suffit « plus à mon bonheur. Mais gardez d'apprendre le grec on m'a expliqué très-savamment que les contrastes sont nécessaires au bonheur comme « à l'art, et qu'il est bon d'avoir, comme les aimants , son pôle négatif. Préparez-vous à me « pardonner mes folies et rapportez-nous vos pré- - jugés, vus ignorances et surtout votre gaîté. En

« même temps, vous me rapporterez la mienne. « qui s'en est allée avec vous. »

Après avoir dicté ce billet, la marquise, prenant la plume des mains de milord, apposa sa signature au bas de cette pièce d'importance et ajouta une petite apostille que milord eut l'indiscrétion de me faire lire le lendemain avant de jeter la lettre à la poste. Elle était ainsi conçue :

« En vérité, peut-on vous pardonner de vous « être monté la tête au sujet de notre invention des deux carnets? Vous êtes comme un paysan qui prendrait ombrage lui-même de l'épouvantai] dressé dans son champ pour en écarter les moineaux. Et puis, rappelez-vous qu'au dire d'un sage, les grandes passions sont au-dessus « de la jalousie. A l'avenir, soyez plus raisonnable, « ou Ion se brouillera sérieusement avec vous. » Pendant que la marquise traçait rapidement ces mots, le chevalier, dont la figure peignait depuis un moment la plus vive contrariété, se tourna sers le docteur et lui dit à voix basse : « Cette femme n'a ni queue, ni tête. » Mais il avait trop d'amourpropre pour trahir ouvertement son dépit et, composant son visage, il se hâta de féliciter la mai-

quise d'un acte de clémence qui faisait le plus grand honneur à sa générosité. Et de Nanni, qu'en dirai-je? Dès l'instant que la marquise avait commencé ses confessions, on n'avait pas aperçu le visage du pauvre enfant, car, nous tournant le dos et portant ses regards du côté de l'entrée de la tonnelle, il était demeuré immobile et silencieux. Enfin il se leva brusquement et fit volte-face. Je frémis en le considérant. Son visage était pâle comme la mort , ses lèvres étaient agitées d'un mouvement convulsif. Je ne sais quelle folie il allait dire, mais ses yeux rencontrèrent le regard sombre et presque menaçant de l'abbé attaché sur lui. Ce regard lui rendit la force de se contenir, et faisant un suprême effort sur lui-même, il s'écria avec une gaîté amère :

— Pour ce qui est de moi, Madame, je ne crois pas aux compromis. Entre la lyre et le flageolet, il faut choisir ; ces deux instruments ne s'accordent pas plus ensemble que les fêtes de la poésie avec les sots contentements du vulgaire. Quand on a eu la gloire d'être calife, Madame, ne fût-ce que vingt-quatre heures, il faut vivre sur ses souvenirs et sur l'espérance de reconquérir un jour un état

si glorieux ; — il n'y a que les petites âmes qui prennent facilement leur parti de redevenir des Abou-Hassan. Mais s'il ne s7 agit que d'être heureux, alors chassons loin de nous toute ambition et cherchons la paix et le repos dans la médiocrité de l'âme et de la pensée ; car. ainsi que vous le dira la romance que je vais avoir l'honneur de vous chanter, pour apprendre la recette du bonheur, c'est aux ânes et aux corbeaux qu'il se faut adresser.

A ces mots, il sortit en courant de la tonnelle et reparut bientôt tenant à la main une guitare qu'il se mit à accorder et dont il s'accompagna pour nous chanter sa chanson. Le sujet n'en était pas gai. Il s'agissait de trois pauvres fous, dont le premier était un chevalier, le second un poëte, et le troisième un amoureux, qui, montés sur des ânes, se rencontraient dans la clairière d'un bois, au pied d'une haute montagne, et mettaient pied à terre pour se raconter leurs aventures. Le chevalier avait consacré son épée au service des petits et des opprimés, mais le monde l'avait méconnu, méprisé, abreuvé d'outrages, et il s'en allait chercher un refuge au sommet de la montagne, pour y

jouir, disait-il, de l'entretien des tempêtes, « car les vents du ciel ont le cœur plus tendre que les hommes. » Le poëte, de son côté, se vantait d'avoir deviné les secrets des dieux, qui s'étaient vengés eu répandant sur son esprit la nuit d'une lugubre folie ; il avait le froid de la mort dans la tête et comme un charbon ardent dans ses entrailles, et il s'en allait sur la montagne pour s'y coucher sur le dos, jusqu'à ce qu'un manteau de neige et de glace, enveloppant sa poitrine, y eût éteint le feu qui la dévorait. Enfin. l*amoureux disait :

— = Frères, je suis encore plus malheureux que fous. J'errais dans les sentiers de la vie. quand un jour le Ciel me fit rencontrer un trésor. VA ce trésor était un cœur de femme.

— Ce cœur était pur et brillant comme un diamant : il resplendissait de mille feux qui échauffaient mon Ame et éclairaient la nuit de mes pensées.

— .Je me tenais immobile devant lui et. agenouillé comme un dévot en prières, je lui deman dais pour toute aumône de me permettre de le re garder.

— ( n jour pourtant je devins plus hardi . je

voulus saisir entre mes mains ce divin diamant : mais à peine l'eus-je touché qu'il sp brisa en mille morceaux.

— Et maintenant je m'en vais, moi aussi, sur la montagne, pour voir si. en touchant du doigt le firmament, je ne pourrai pas réduire en poussière toutes les planètes et les étoiles.

— Et tandis que les trois fous parlaient ainsi, leurs trois ânes tondaient un chardon.

— Dieu ! que nous avons l'âme mélancolique ! disaient-ils tous trois. Ce monde est mal fait . on ne s'y peut retourner sans souffrir.

— Il y a peut-être quelque part de longs prés verts qui n'en finissent pas et des ânesses belles comme l'amour.

— Mais tenons ferme . car ce chardon est exquis, et la sagesse est d'avaler les épines sans s'étrangler.

— Une heure après, la clairière était vide et le silence de la forêt n'était rompu que par deux voix rauques qui sortaient d'un nid.

— C'était un corbeau et sa corbine; c'était une corbine et son corbeau. Ils mangeaient d'un même appétit deux grosses noix, et en mangeant, le cor-

beau disait : Nous nous sommes toujours aimés.

— Et nous nous aimerons toujours, — répondait la corbine.

Quand Nanni eut cessé de chanter, il resta debout, promenant ses doigts à l'aventure sur les cordes de la guitare , l'œil enflammé , prêt à se trahir et à laisser déborder sur ses lèvres la folie qui bouillonnait dans son sein. Mais l'abbé, le regardant fixement :

— Votre chanson, Nanni, n'a pas le sens commun, — lui dit-il d'un ton sec et sévère , — et vous n'entendez rien à l'histoire naturelle. Ce n'est pas des corbeaux, mais des rossignols, qu'il faut vanter les éternelles amours.

— Cela rentre dans ma théorie. — lui dis-je.

— car. sur chaque couple de rossignols, il n'y a qu'un des époux qui chante.

Nanni se rassit. Pour la seconde fois, le regard de l'abbé l'avait rendu à lui-même et avait dissipé la méchante ivresse dont les fumées troublaient son cerveau. Je m'éloignai quelques instants pour aller régler les comptes avec le cafedji. A mon retour, je retrouvai toutes nos cigales conversant paisiblement sur l'avenir de la Grèce. La lune s'é-

tait levée, on éteignit les lanternes pour mieux jouir de >es douces clartés. A la faveur de cette lampe céleste, dont les rayons, perçant la feuillée. semaient des diamants autour de nous, la marquise, assise au fond de la tonnelle, m'apparaissait comme un gracieux et charmant fantôme: l'ombre des feuilles remuées par les soupirs de le brise flottait sur sa robe blanche, ses magnifiques cheveux, un peu dérangés laissaient pendre de longues boucle> soyeuses qui se jouaient sur son épaule droite, et son cou mince et délicat ondulait comme un roseau bercé par le vent. Xanni jetait sur elle à la dérobée de longs regards éperdus, où perçait la tristesse d'uo éternel adieu, tandis que le chevalier attachait des veux de faune en colère sur ses jolis pieds qui s'amusaient à agacer Ogly, accroupi devant elle. Mi lord avait un air épanoui et radieux qui faisait plaisir à voir. Le docteur ricanait et goguenardait en fumant son inépuisable narghilé, et l'abbé, à son ordinaire, parlait par sentences, tout en observant Xanni. comme un médecin fait un fou qu'il cherche à tenir en respect Ils parlaient tous avec animation de la Grèce et de sou avenir, et cependant chacun d'eux avait l'esprit

préoccupé de tout autres pensées, mais leurs espérances, leurs joies, leur dépit, leurs désirs, leur douleur, ne se révélaient ni dans leur ton, ni dans leur langage. Par moments reniant reprenait la guitare et en tirait quelques accords : puis on recommençait à causer ; à la voix aiguë du chevalier qui ne quittait pas la chanterelle et aux notes tlùtées de la marquise, répondait le joyeux baryton du docteur que dominait de temps en temps la grosse basse étoffée de l'abbé, et par intervalles montait dans l'air comme une fusée un éclat de rire étincelant du pauvre Nanni, dont la gaité forcée me serrait le cœur.

Cependant . par l'effet des fumées du vin de Chypre et de Marsalla, auxquelles je résiste assez mal. une sorte d'engourdissement voisin du sommeil s*enipara peu à peu de mou esprit et. fermant les yeux, je finis par tomber dans une rêverie vague qui remplit mon cerveau de visions bizarres et incohérentes. Je vis d'abord la procession des Panathénées défiler devant moi, jusqu'à ce que la Panagia apparaissant tout à coup dans les airs, les vierges, les musiciens, les éphèbes couronnés d'olivier pâlirent, s'effacèrent et s'éva-

nouirent dans l'espace, et une voix retentit qui disait : Le dieu Pan est mort. Quelques instants après, un satyre aux oreilles pointues s'approcha de moi et me dit en ricanant : Pan n'est pas mort . il n'est qu'endormi, et quand il se réveillera, c'en sera fait de la Panagia. Puis je ne vis plus rien que Nanni prosterné aux pieds de la marquise qui le chassait de sa présence par un geste impérieux et méprisant. Tout à coup , la caryatide que j'avais contemplée le matin à l'Érechthée, vint se placer entre la marquise et Nanni. et tendant les bras à l'enfant : Moi seule je suis digne de ton amour. — lui dit-elle; — viens à moi. je te consolerai.

En ce moment je rouvris les yeux et je vis. à deux pas de moi. la marquise et milord qui m'observaient curieusement, tandis qu'un peu plus loin le docteur me montrait du doigt au chevalier et à l'abbé et paraissait les égayer à mes dépens.

— Eh bien! vous êtes poli. — me dit la maiquise, — et c'est contentement de voir comme vous vous employez à distraire par les charmes de votre conversation une pauvre femme qui se plaint d'avoir des vapeurs.

— Pendant votre sommeil . — s'écria le doc-

teur. — nous avons fait de la besogne. Nous venons de résoudre mathématiquement le problème de la régénération de la Grèce.

— C'est bien à vous, — répondis-je en promenant mes yeux autour de moi, — mais où est reniant?

— Il est parti, — me dit la marquise, — après vous avoir mis dans l'équipage que voici.

Je m'aperçus alors que j'avais une couronne (1 olivier sur la tète et que, dans chacune de mes mains, je tenais l'un des tronçons du pipeau de milord.

— Comme j'allais décerner la couronne à qui de droit, — reprit-elle. — Nanni a déclaré se retirer du concours et m'a priée de m'en remettre à lui du soin de désigner le vainqueur. J'y ai consenti, et aussitôt il vous a couronné, déclarant qu'il pensait se l'aire ainsi l'interprète de mes sentiments et que. bien que vous n'eussiez rien dit du cheval . vous étiez de tous les orateurs de la journée celui à qui j'avais le plus d'obligation . puisque vous m'aviez enseigné la théorie de la médiocrité d'âme et du bonheur. Puis, s' emparant du pipeau de milord. il l'a brisé en deux morceaux

qu'il vous a mis dans les mains eu s'écriant : Honneur à celui dont la sagesse réussit à triompher de tous les désaccords de la vie, et que ce pipeau brisé soit le signe et le trophée de sa victoire ! — Là-dessus, me demandant si j'avais des commissions pour Venise , il est parti sans attendre ma réponse, et comme nous le rappelions, il s'est mis à courir et il court encore.

En parlant ainsi, la marquise, en dépit de l'enjouement qu'elle affectait, avait un peu d'émotion dans la voix ; je lui en sus gré comme d'une marque de commisération pour les maux qu'avaient causés ses beaux \ eux et ses caprices. Mais elle reprit tout son calme pour dire à l'abbé :

— Voyez cet entant avant son départ pour Venise, mon cher abbé, et ne lui épargnez pas vos conseils, car il a un tour d'esprit romanesque qui lui fera du tort.

Minuit venait de sonner. Nous nons mimes en route pour retourner a Athènes. La lune inondait la campagne d'une vapeur argentée; l'air était d'une douceur charmante . et par instants nous sentions passer sur nos fronts comme une caresse les petites bouffées d'un vent tiède. Cependant la

marquise éprouvait une sorte de frissonnement fort singulier, et, se plaignant (ravoir froid, elle prit le bras de niilord et le pria de hâter le pas. L'abbé et moi nous restâmes un peu en arrière. Le mouvement de la marche réveilla peu à peu mes sens assoupis et je devins fort expansif. En dépit des sympathies que je ressentais pour les chagrins de Nanni, j'étais si fier de la perspicacité dont j'avais fait preuve dans toute cette affaire et de l'éloquence avec lacpielle j'avais plaidé la cause de mon noble client, que je ne pus me tenir de m'en ouvrir à l'abbé. Je me mis donc à lui vanter la faculté que je possédais de pénétrer les secrets de> âmes; de prime abord j'avais deviné le caractère de la marquise tel que tantôt elle l'avait décrit elle-même ; j'avais deviné aussi, en dépit des apparences, qu'elle aimait le comte et qu'elle avait pris plaisir à lui causer un peu de jalousie ; j'avais deviné son chagrin après la brouillerie, la peine qu'elle s'était donnée pour le surmonter, la raison secrète do inégalités d'humeur qu'elle avait fait paraître; j'avais deviné également ce qui lui plaisait si fort dans h' cavalier du Parthénon, les consolations qu'elle allait chercher auprès de lui; enfin je contai

à l'abbé , pensant l'étonner beaucoup , la petite scène muette qui s'était passée entre la marquise et Nanni , ce regard faussement interprété , les toiles illusions de l'enfant et la colère de la marquise, le parti que j'en avais su tirer, l'habileté insidieuse de mon discours... Que vous dirai-je encore ? Après m'avoir endormi, les fumées du vin de Chypre surexcitaient mes esprits et je ne tarissais pas sur mes louanges... L'abbé ne me répondait mot, sinon qu'il murmurait par intervalles entre ses dents : Voilà qui est admirable... Voilà qui est surprenant!... Voyez un peu l'habile homme!... A la fin, ses exclamations ironiques m'impatientèrent, et je lui dis brusquement :

— Ma foi ! Monsieur le spéculatif, c'est affaire à \ous de vous gausser de ceux qui se chargent de faire votre métier ! Car enfin . vous répondez un peu, j'imagine, de l'âme et du bonheui de la belle marquise. Mais, du haut des nuages où vous avez établi votre séjour, vous ne daignez pas abaisser un regard sur les misérables intérêts qui se débattent ici-bas.. .

Il se mit à rire du bout des lèvres et. me prenant par le bras :

— Mon cher Monsieur, — nie dit-il cl* un ton saccadé, — si je me moque un peu de vos poudres de perlimpinpin, je vous tiens pour le plus honnête homme du monde, et je ne crains pas de confier à votre discrétion la petite histoire que voici, — assurément vous ne m'en voudrez pas de vous confirmer par cette confidence dans la haute idée que vous avez conçue de votre merveilleuse sagacité... Vous savez qu'en sortant de la chapelle, la marquise vint me trouver au jardin, où j'étais resté seul, occupé à chevaucher sur mes nuages. Aussitôt que je la vis venir, je marchai à sa rencontre, et, quand je fus à deux pas d'elle, je lui dis en la regardant fixement : Vous l'aimez, Madame, vos regards tout à l'heure vous ont trahie... — Elle pâlit et baissant les yeux : Comme on réussit à se tromper soi-même! — me répondit-elle en souriant tristement: — jusqu'aujourd'hui je croyais avoir pour lui un cœur de mère-grand. . . Et cependant j'avais parfois le sentiment confus du danger qui me menaçait ; de là ces accès d'irritation que vous m'avez souvent reprochés, ces rudesses que je témoignais subitement au pauvre enfant... et, le eroirez-vous? ce que j'allais chercher le matin i\

l'Acropole, c'était une ressemblance vague avec un ami que je priais de m'aider à combattre ma folie... Mais le calme rentrait bientôt dans mon âme, je riais de mes terreurs imaginaires... Je vous le dis sur ma conscience, mon père, c'est tantôt, en le regardant, qu'il s'est passé je ne sais quoi dans mon cœur... Oui, à cette heure je reconnais que le danger est sérieux. Ne nie grondez pas, mon père, mais assistez-moi de vos conseils. — Depuis longtemps, — lui dis-je, je suis attentif à ce qui se passe en vous; si je ne vous ai pas avertie plus tôt. c'est que vous m'auriez sûrement répondu que je rêvais, et je n'aime pas à perdre mes paroles... — Là-dessus, nous nous mîmes à arpenter les allées du jardin , et vous devinerez >aiis peine, vous si subtil et si pénétrant, sur quoi roula notre entretien, quand je vous apprendrai que, vingt minutes plus tard, la marquise me dit en poussant un profond soupir : Oui, vous avez raison, il n'y faut plus songer, ce serait un roman compliqué d'une trahison... — En ce moment nous nous aperçûmes qu'on était à notre recherche, et nous nous réfugiâmes dans un petit pavillon, situé au bout du jardin . où l'on n'eût pas l'idée de

nous relancer. Nous y restâmes fort longtemps, causant à voix basse, et la marquise finit par me dire : Ainsi vous êtes, mon père, pour les remèdes violents... Faire revenir au plus tôt l'ami, tandis que lui... — Je le connais. — repartis-je; — en le ménageant, nous irriterions son mal ; les âmes fortes supportent mieux les grands coups, parce qu'elles les jugent plus dignes de leur courage. Et vous aussi. Madame, vous êtes nue âme forte, les traitements violents vous conviennent... — Ma force, — me dit-elle en prenant mes mains entre les siennes , — me vient de ce que vous m'avez appris à ne pas croire à la fatalité des passions... — Des passions de tête surtout! — lui répondisse en souriant. — Nous restâmes quelques instants à nous regarder, puis elle reprit : Ce que vous nous avez dit aujourd'hui m* a fait du bien ; je me sens au cœur une vaillance inaccoutumée ; il faut en profiter... Demain peut-être ne serais-je plus capable du grand effort que vous m'imposez... Mais laissez-moi me recueillir pendant quelques minutes et promenez-vou> autour de ce pavillon. Seulement que j'entende le bruit de vos pas — Et

maintenant, mon très-cher Monsieur, est-il besoin

rie vous en dire davantage, et ce petit récit ne prouve-t-il pas suffisamment que je suis un homme de la lune et un assez vilain égoïste, et que vous ("■tes. vous, un philanthrope, aussi habile dans 70s expédients que perspicace dans vos conjectures !

Là-dessus, comme nous venions d'entrer dans la ville, ce diable d'homme me tira une profonde révérence et, enfilant une ruelle, disparut bientôt à mes regards. Je demeurai, je le confesse, abasourdi et quelque peu mortifié de la petite révélation qu'il venait de me faire. — Bah! — me dis-je enfin pour me consoler. — je n'en garderai pas moins dans l'esprit de milord tous les honneurs de l'aventure !... — Puis . me frappant le front : Ah ! il me reste une chose à faire! — pensai-je; — je m'en vais aller de ce pas consoler le pauvre enfant. Personne du moins ne songe en ce moment à me ravir la gloire de cette bonne action !

Je m'acheminai vers le quartier où logeait Nanni. et de loin . levant les yeux sur la fenêtre de sa chambre, j'y aperçus de la lumière. Je me dirigeai vers l'entrée de la maison, mais quelqu'un qui venait dans le sens opposé et qui rasait les murailles, me gagnant de vitesse, arriva à la porte avant

moi, et là. se retournant, me crin d'une voix rude : Ah çà î que venez-vous mire ici? — C'était l'abbé, comme vous pense/ bien, lequel, sans attendre de réponse, monta rapidement l'escalier.

Je le suivis et. entrant sans frapper, nous trouvâmes Nanni occupé à faire ses malles. Il ne parut pas m'apercevoir, mais s'avançant d'un pas chancelant à la rencontre de l'abbé, il se jeta dans ses bras en fondant en larmes.

L'abbé s'assit dans un fauteuil, l'enfant s'agenouilla devant lui, la tête collée sur ses genoux et laissa son pauvre cœur se dégonfler en longs sanglots. Je voulus m'approeher. mais l'abbé me renvoya par un geste impérieux. Tl demeura quelques instants dans le silence, se contentant d'enrouler autour de ses doigts les longs cheveux dorés de Nanni. Puis il commença de lui parler à voix si basse que je ne pus entendre un mot.

Debout devant une table ronde, je me mis. pour passer le temps, à examiner un portrait sur émail qui me tomba sous la main. Ce portrait, qui ne m'était pas inconnu . m'avait suggéré depuis longtemps l'idée que Nanni avait laissé à Venise une fiancée, et certaines explications embarrassées

du jeune homme m'avaient confirmé dans cette conjecture... Rien de plus frais, de plus gracieux, de plus délicieusement poétique que la belle enfant peinte sur cet émail. Une virginale candeur respirait sur son beau front penché et ses grands yeux châtains laissaient échapper un regard un peu pensif qui semblait dire : Devine-moi . j'en vaux la peine.

L'abbé me fit signe de lui apporter ce portrait et, le lui avant remis, je fus m'asseoir au fond de la chambre. Je remarquai qu'à plusieurs reprises il l'approcha des lèvres de Nanni; deux fois je vis le pauvre garçon détourner la tête, la troisième fois il ne se recula pas et sa bouche effleura l'émail. Cependant l'abbé ne cessait pas de l'entretenir à voix basse. One pouvait-il lui dire? Quelle éloquence était capable de consoler un si grand désespoir?... Ce qui est certain, c'est qu'au moment où une horloge voisine sonnait deux heures, l'enfant releva la tête et, sur ce visage inondé de larmes, je crus apercevoir, — ô miracle! — connue la première aurore d'un sourire.

Alors, m'élançant vers eux. je m'écriai :

— De grâce, étrange abbé, comment vous \

êtes-vous pris pour consoler cet enfant? Lui avez- \niis cité Spinosa ou l'Évangile? Lui avez-vous parlé de la Vierge des Panathénées <»u de celle

qu'on adore à Rome.

11 me regarda d'un air ironique.

— Que vous importé? — me répondit-il froidement, — et de quoi vous mettez- vous en peine?

Puis, se ravisant, il me dit en attachant sur moi ses yeux d'aigle ou de lion :

— Puisqu'il est dit que nous ne pouvons parler aujourd'hui que de chevaux, je lui vantais le soit de ces nobles coursiers, consacrés aux autels, qui paissaient librement dans l'enclos d'un temple, et. par la fierté de leur maintien, semblaient dire : In dieu seul est notre maître!

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

MSRC

Page 1