A propos de Bergson
L'égrènement de ces remarques, — auquel les groupements de l'Index ainsi que][des références et renvois, pourraient apporter quelque remède, — vient de ce qu'elles ont été consignées au fur et à mesure d'une lecture, comme des réflexions pour soi seul. Elles ont donc été d'abord des gestes, et des auxiliaires de travail. Quand quelque passage de l'auteur étudié ne se laissait pas aisément assimiler, on fixait la difficulté, on réagissait, quitte, - rarement, il est vrai, - à trouver un peu plus loin ou éclaircie, ou résolue l'incertitude qui, un moment, avait arrêté, gêné.
Aussi ces notes, auxquelles se mêlent à l'occasion d'assez longues arabesques, ressemblent-elles surtout à un irrégulier chapelet, soit d'objections partielles, soit de précisions d'une portée originairement toute personnelle, qui ont parfois réclamé un développement étendu. On ne se proposait pas de composer sur l'œuvre illustre une étude de forme synthétique, ni une analyse complète. On écrivait surtout les scrupules, avec les éclaircissements, que suggérait la lecture. Nul besoin, alors, d'isoler ce dont on n'avait que plaisir à faire aussitôt son aliment. L'oublier, ne remarquer ici que la manière de maintes observations pointilleuses, serait complètement fausser l'attitude de l'annotateur. Elle est, — les impressions d'ensemble qu'on pourra trouver en leur place suffiraient à l'indiquer, — infiniment plus de sympathie pour les tendances profondes de l'auteur, et dans la mesure où lui-même paraît leur rester fidèle, que de réserve ou de divergence relative, par rapport à de certaines sous-directions particulières, déviations peu négligeables mais au total accidentelles d'un élan si généreux.
Tel quel, cet échelonnement de notes présente peut-être un avantage Il traduit l'adaptation méthodique d'un lecteur au mouvement même de la pensée bergsonienne, de ses débuts à sa maturité, au cours de chaque travail comme dans l'ensemble de l'œuvre. Il permet, ce semble, aussi de suivre à travers le développement de cette philosophie, la formation des courants secondaires, auxquels on a déjà fait allusion et qui peuvent ne paraître pas aller dans le même sens que le courant principal.
Ainsi, on a l'impression qu'un exposé critique systématique ou à prétentions exhaustives, publié après tant d'autres, n'aurait pas de ce point de vue, présenté le même intérêt. Mais, évidemment, les fragments de textes où mes observations s'attachent, ne sont pas les moins caractéristiques. Leur isolement — qui ne le remarquerait ? — n'a pas été obtenu, au hasard, ni si imprudemment que le sens en apparaisse altéré. (Néanmoins ce travail se lirait mieux, comme il a été écrit : l'œuvre à laquelle il se réfère, ouverte à côté de soi).
Une précision semble utile, ne fût-ce que pour parer aux reproches. de redites superflues, et pour fixer l'indépendance avec laquelle ces impressions se sont formées. Jusqu'à la publication de ces notes, on
n'a lu sur toute l'œuvre, outre un article paru, il y a quelque dix ans, dans une grande revue non technique, qu'un sous-chapitre de Hoeffding dans une histoire de la philosophie contemporaine, et une conférence de W. James.
Des amis m'avaient demandé parfois, sans y attache/ je n'eu doute point, exagérément d'importance, quel était mon sentiment sur la philosophie bergsonienne. J'avais dû différer alors de m'en expliquer à eux. Je voudrais aujourd'hui leur répondre, tout en amorçant ici l'exposé de considérations particulières, sur lesquelles il pourrait y avoir par la suite <iuelque excuse à revenir, et dont quelques-unes constituent ici même presque tout le premier chapitre, pages initiales à part.
De notps personnelles, prises d'abord sans aucun souci étranger, puis çà et là retouchées plus ou moins profondément, est ainsi née une .réponse destinée premièrement à des intimes, laquelle, à son tour, est devenue comme sans l'avoir voulu, l'ébauche d'un symbolisme philosophique à ultérieurement développer. Voilà qui peut expliquer, partiellement, une publication assez contraire, du moins sous une telle forme, aux habitudes consacrées.
Paris, Décembre 1920.
KPIGRA P HE
Le point décisif est . . .
de savoir si la vie se compose de données achevées ou si elle est . . en plein mouvement.
R. Eucken.
(Les Grands courants de la pensée contemporaine, traduction Buriot et Luquet, 1911, P. 486).
A la seconde alternative de ce dilemme, comme Boutroux, comme Eueken, comme tant de philosophes contemporains, Bergson répond oui.
Sous cette harmonie maîtresse subsistent pourtant des dissonances. Il ne convient ni de les taire, ni surtout de les amplifier. Elles résultent du bruit entrechoqué des mots, incomparablement pins qu'elles ne résident dans le ton des pensées. Ce sont, comme tous désaccords des sages, déficiences de la lettre, non pas œuvre de l'esprit, Car si la vie semble s'opposer à elle-même, elle ne se scinde jamais.
Les symboles qui se croient combattre, ne sauraient échapper à la vie: réciproquement ils s'interprètent, s'interpénétrent, se marient. A-t-on idée d'une sonate qui réfuterait un tableau? Pas plus ne luttent les courants de vive pensée. Dès là qu'il n:y a pas de néant, toute négation demeure relative, toute v) opposition superficielle* Car si le néant ne signifie rien, que pourrait bien dire l'absolu, son vide masque? S'il n'y a pas d'unité achevée, où les ■contraires s'accuseraient-ils en irréductibilités?
Est-ce donc le flou? — L'art 2) est-il trop flou?
Ce n'est que liberté,
1) Bien qu'il n'y ait pas, dans le cas présent, d'ambiguïté possible, une précaution reste à prendre, et mieux vaut de suite. Quand je l'emploie à mon compte, le mot tout, feomme les connexes: univers, ensemble . .) a un sens d'inclusion, mais non d'exclusion, signifie «n'importe lequel", ou ^quelle que soit l'amplitude envisagée", mais non : „ce tout limité ou limitable", qui serait négation de l'indéfini. Les négation tranchées, en effet,ne visent jamais ici qu'à atteindre un élément négatif, exclusif, et par là chimérique. Si elles restent plus décisives dans la forme qu'elles ne le sont dans l'esprit, comme on s'en apercevra à l'interprétation donnée de la relativité, c'est en suite d'une exigence de l'expression sur laquelle on ne négligera pas non plus de s'expliquer. L'expression ne peut, en effet, échapper à la forme d'absolu, qui est exclusive, — comme on aura l'occasion d'y insister. — Et si j'emploie à mon compte le mot d'infini, c'est également en un sens inciusif, non exclusif, ni absolu; c'est au sens d'illimitativement indéfini.
2) Sur le nom d'art donné à la philosophie, voir HoerTding. Pensée humaine, traduction J. de Coussange p. 317.