C H AP1TRE T
Notes sur „Les Données Immédiates de la Conscience". *>
L'an me semble plus court qu'une courte journée. 2) Ronsard, Amours de Marie.
intensité P. 6. 3) L'intensité pure (d'un phénomène
psychique) se réduit (dans les cas ou elle se définit plus aisément) au plus oumoinsgrandnombred'états simples qui pénètrent l'émotion fondamentale.
Un sentiment peut être très vii, et très peu mêlé aux autres sentiments. Généralement il perd même en vivacité quand il gagne en intégration, en compénétration avec tout le champ psychique habituel, ou en compénétration avec un champ actuel plus complexe.
Par exemple un obscur désir est devenu peu à peu une passion profonde. Vous verrez que la faible intensité de ce désir consistait d'abord en ce qu'il vous semblait isolé et comme étranger à tout le reste de votre vie intern e.
C'est un exemple d'intensité croissante en profondeur 4) qui n'est pas nécessairement intensité croissante en vivacité, qui ne révèle pas ce qu'est au propre toute intensité croissante. Un désir peut être extrêmement vif, et se trouver comme isolé, contraster même avec les autres phénomènes métaphore de psychiques habituels ou actuels. Comment expliquer la ntative ! equa" métaphore d'intensité appliquée aux faits psychiques, la métaphore de quantité appliquée à la sensation de qualité? Ne serait-ce pas que l'élément commun réside dans l'analogie avec une série suivie puis invertie, analogie obtenue par l'intermédiaire de l'imagination d'aller-retour?
J'entends, sans le voir, un cheval qui passe. Le bruit de sa course a de certaines variations, ne disons pas encore des degrés, puisque c'est l'analogie avec la quantité qu'il s'agit d'expliquer. Il se trouve que l'ordre de ces variations • est tel que du point médian au point terminus se répète, fort approximativement du moins, la même suite que du point initial au médian, mais renversée. Or cet ordre déterminé de succession, , dans les variations d'un même thème de perception ou de sensation, est des plus commun: il se reproduit autant de fois pour nous que les battements mêmes de notre cœur, de notre pouls, que notre respiration ; un nombre considérable de phénomènes extérieurs, notamment de bruits, d'odeurs, entretiennent avec notre sensibilité des
*) On se réfère à la seconde édition, de 1898. L'usage des dernières éditions ne s'impose pas ici, s'il s'agit de suivre le mouvement de la pensée de l'auteur.
2) C'est-à-dire: autre est le temps compté selon les mesures communes, autre la durée vécue.
3) Cette sorte de caractères réfère au texte de Bergson. La pagination n'est indiquée à nouveau que lorsqu'elle varie.
4) Bergson le dit pages 6 — 9.
relations semblables. Dans tous ces cas il y a analogie, vite repérée par l'esprit, avec un aller-retour dans lequel l'oeil et le pas parcourent aussi une certaine série, puis la même série renversée. Mais Taller-retour spatial s'effectue dans l'élément quantitatif. D'où l'association de la continuité du nombre avec celle de toute série, la tendance à transporter dans l'appréciation des sensations la langue des chiffres, — du plus, du maximum, du moins, — en un mot la notion d'intensité v), métaphorique, jusqu'à un certain point du moins, en ce domaine de la qualité.
Cette explication n'exclut pas l'interprétation bergsonienne de l'irradiance, d'après laquelle un phénomène psychique est dit plus intense quand il se mêle, soit à plus de sensations ou périphériques, ou musculaires, — intensité en vivacité — , soit à plus d'idées ou de sentiments, - intensité en profondeur. Peut-être seulement serait-on autorisé à l'estimer plus directe 2).
Nous notions un peu plus haut que la quantité, appliquée à la qualité, n'est métaphore que jusqu'à un certain point.
En tant que les degrés sont comparés à un échelonnement visuel, il y a proprement métaphore, et il n'est pas douteux que l'intensité ne soit souvent interprétée ainsi. C'est de cette métaphore stricte que nous trouvions la raison la plus proche, à notre sens, dans la comparaison avec un allerretour.
Mais plus sourdement, plus originairement aussi, les in- sensati0ns tensités peuvent être comparées avec des grandeurs non quantitatives visuelles, avec l'espace qu'atteignent les autres sens. La solution bergsonienne, trop intérieure peut-être pour le premier cas. semblerait devenir trop extérieure pour le second.
En effet, si chaque qualité sentie est appréhendée 3) comme ayant un rapport à la quantité, ce n'est pas seulement à raison de concomitances extrinsèques, d'accompagnements moteurs. N'est-ce pas plus immédiatement pour ceci que toute sensation comporte, avec un élément qualitatif, (moins adéquatement distinct du second d'ailleurs, qu'une analyse purement qualitative ne serait portée à l'envisager), un élément quantitatif: je veux dire une prise de ce que nous appellerons
1 ) Quant à la différence qualitative de ce qu'on nomme degrés de sensation ou d'émotion, degrés de toute qualité, d'un biais elle s'impose, comme, avant Bergson, Boutroux l'avait bien noté (Contingence des lois de la nature, le édition, J874, P. 29).
2) Elle montre aussi que les idées de série, de comparaison, de multiplicité, pour être saisies comme les éléments essentiels d'une analogie avec l'étendue visuelle, doivent pouvoir être appréhendées distinctement et, dans une mesure, indépendamment de cette étendue visuelle avec laquelle l'esprit les compare. Toute numération ne supposerait donc pas nécessairement une imagination visuelle. Par là cette observation se rattache à l'ensemble des remarques suivantes.
3) Ce verbe sera toujours entendu, dans cette étude, au sens de prendre, et non de craindre, comme il est assez clair ici.
plus tard espace, une première saisie du spatial, au sens large mais déjà très plein du mot. sous les espèces d'une certaine continuité, atteinte elle-même chaque fois (ju'il y a (et au cœur de quelle sensation ne la trouve-t-on pas?) une sensation, si peu nettement éveillée ou réfléchie qu'elle soit encore, de tension?
Par là l'intensité appartient à l'intime des sensations. Le plus et le moins sont donnés avec la continuité même, avec cette virtualité complexe saisie d'ensemble dans toute tension, autant dire, il semble, dans toute sensation 1).
Mais s'il en est ainsi, jamais il ne sera loisible d'opposer absolument, dans la réalité concrète, le quantitatif et le qualitatif, la prise analytique et la prise d'ensemble, double et perpétuellement double aspect d'une prise complexe. Les conséquences nous en paraissent aller tout à fait dans le sens général de la pensée bergsonienne, mais bien nettement à contre-sens aussi de certaines outrances formelles, où. dans son œuvre, l'opposition de la matière et de l'esprit, du dynamique et du statique, se trouve assez souvent poussée. Est-ce à dire que cette attention au caractère quantitatif de toute sensation ne soit pas conciliable avec la thèse de Boutroux, reprise par Bergson, sur la non-intensité intime des qualités? Si fait. Autre chose est se placer au point de vue formel du qualitatif, point de vue éminemment analytique, donc statique, et montrer par là que l'unité de continuité n'a pas de sens absolu, autre chose est se placer au point de vue dynamique, plus ancien si je puis dire et plus naïf, au sens fort du mot, plus psychologique en tout cas, de l'aveu de Boutroux et de Bergson les tout premiers, et remarquer que la discontinuité des qualités en tant que senties, vécues, en tant que prises dynamiquement, elle non plus ne peut être entendue de façon absolue, une continuité, (au moins relative, comme tout ce que nous essayons d'isoler un instant), étant inséparable du plus intime de toute sensation.
rintensité dans P. 7. Ce qui fait de l'espérance un plaisir si
1 espoir intense c'est que l'avenir, dont nous disposons à
notre gré, nous apparaît en même temps sous une multitude de formes, également souriantes, également possibles. Mais si la plus désirée d'entre elles se réalise, il faudra faire le sacrifice des autres et nous aurons beaucoup perdu.
L'espérance n'est pas toujours une rêverie qui, se jouant parmi divers possibles, en jouirait presque à la fois: ceci n'est qu'un cas d'espoir, ou plutôt d'espoirs, et n'éclaire pas
!) Bergson lui-même se référera («Matière et Mémoire" 2e édition, 1914 p. 242) à W. James (Principles of psychology II. 134) et à Ward (article Psychology dans Encyclopaedia Britannica, où Ward déjà renvoie à James Loc. cit.) pour lesquels, (dans les passages mêmes auxquels Bergson renvoie), comme pour nous, en toute sensation déjà est atteinte l'étendue, car la tension, donc le continu.
gracieux
la différence d'intensité de ces espoirs multiples, intensité pourtant reconnue à chacun d'eux, puisqu'on nous en présente tantôt toutes les formes comme w également sourij antes", tantôt l'une comme „la plus désirée". Ce n'est pas la conception quasi-simultanée de plusieurs espérances inconciliables qui les rend si vives : tel espoir isolément formé, le sera souvent avec plus de force que si ce désir se partageait entre les attraits d'objets divers. Y-a-t-il lieu d'assimiler l'espoir en général, dont l'intensité n'est pas élucidée, au cas très particulier d'une rêverie, d'une comparaison qui serait antérieure, (ou même indifférente), au choix pratique? Il ne s'agit, il est vrai, que de l'espoir profond et non de l'espoir vif. L'exemple, s'il a moins de portée, prête aussi moins à la critique qu'il ne semblerait d'abord.
P. *>. L'importance de la ^prévision" dans le sentiment DJjJJJJJjJ! croissant de la grâce extérieure est peut-être un peu accentuée.
P. l<>. H entrera . . . dans le sentiment du gracieux une espèce de sympathie physique.
Comme dans toute émotion esthétique.
En analysant le charme de cette sympathie, vous verrez qu'elle vous plaît elle-même par son affinité avec la sympathie morale, dont elle vous suggère subtilement l'idée.
D'autant que le symbole de la sympathie, non pas plus réellement mais plus visiblement encore que tant d'autres, est emprunté au monde moral.
La vérité est (pie nous croyons démêler dans tout ce qui est très gracieux, en outre de la légèreté qui est signe de mobilité, l'indication d'un mouvement possible vers nous, de sympathie virtuelle ou même naissante. C'est cette sympathie mobile toujours sur le point de se donner, qui est l'essence même de la grâce supérieure.
Dans la grâce de l'oiseau, du palmier du Brésil, du Campanile de Griotto au dôme de Florence? N'est-ce pas plutôt nous qui nous donnons en nous adaptant?
Les intensités cioissantes du sentiment esthétique se résolvent ici (dans l'exemple de la grâce perçue) en autant de sentiments divers, dont chacun, annoncé déjà par le précédent, y devient visible et l'éclipsé e nsu ite définitivement.
Cela justifie la théorie de la série, sans contredire à celle de la pénétration dans i\v^ couches de plus en plus étendues du psychisme, sans rendre surtout superflu qu'on prenne garde au caractère intimement quantitatif de n'importe quelle sensation.
P. 11. On pourrait se demander si la nature est se-miment du belle autrement que par la rencontre heureuse de certains procédés de notre art.
La beauté de la nature est due à la qualité d'artiste de qui la goûte, si la beauté est d'abord dans une conscience1
comme toutes les objectivités premièrement vivent dynamiques dans un sujet, avant d'être comme isolées, monde externe, de la matrice avec laquelle tout lien n'est jamais absolument coupé.
Pourtant les techniques de l'art, auxquelles H est fait allusion, apparaissent, — dans la mesure, du moins, où elles deviennent réfléchies, — postérieures aux rencontres où d'aventure la nature s'est manifestée belle, c'est-à-dire en définitive, (nul, encore une fois, ne l'oublie) à la projection de cette lumière spontanée, à cet éclairage psychique grâce auquel l'esprit a, tout à la fois, paré et perçu le monde en beauté.
P. 11. L'objet de l'art est d'endormir les puissances actives ou plutôt résistantes et de nous amener à un état de docilité parfaite où nous réalisons l'idée qu'on nous suggère, où nous sympathisons avec le sentiment exprimé? Dans les procédés de l'art on retrouvera ... en quelque sorte spiritualisés, les procédés par lesquels on obtient ordinairement l'état d'hypnose.
Sans doute le rythme endormant à demi la vie banale, prédispose à la suggestion. 11 n'en est qu'une condition, point indispensable. Le but de l'art reste de créer le sentiment du beau. La comparaison avec l'hypnose est d'une couleur à la fois médicale et orientale, un peu magique, à dire vrai. Mais les artistes ne sont pas uniquement comparables à des charmeurs de serpents. L'aspect positif de leur œuvre resterait dans l'ombre si l'auteur n'indiquait assez que cette œuvre consiste, au juste, en la suggestion. Toutefois, pour l'émotion esthétique, point n'est précisément prérequis l'enveloppement d'un rythme ou d'une harmonie.
Il est vrai qu'en tout objet beau, fut-ce une nuance, un son, un parfum 1), il y a du rythme et de l'harmonie, car il y a du quantitatif pris d'ensemble, il y a de la tension, qui est, ce semble, 1' harmonie même sous le mode, à nos consciences, sinon le plus éclatant, au moins le mieux insinuant et comme le plus radical. Mais la perception de cette harmonie, cette prise d'ensemble, c'est précisément la sympathie intime en laquelle réside le sentiment dionysiaque du beau.
Oui, là où il y a beauté sentie, il y a charme, au sens très large du mot. Ce n'est pas avant, c'est dans la rencontre même de cette toujours jeune Béatrice. On ne sent caractère actif pas le beau parce qu'on a été charmé; on est charmé, et esthéu^ue"6"* ce^a même, c'est le sentiment de beauté Nous n'y atteignons, il est très vrai, que dans la mesure où nous nous assouplissons à une vie comme étrangère qui s'insinue en nous,
i) Qui nierait malgré Baudelaire ( v. g. Parfum exotique, la Cht~ velure)et l'expérience des aveugles-sourds (Villey,leMonde des aveugles? Page 235), non seulement la vertu évocatrice d'images de tout ordre, qu'a l'odorat, mais la possibilité d'émotions esthétiques dontlamatière soitfournie par ce sens lui-même, comme, au reste par le goût, par le simple tact (Villey, op. cit. pages 239-241, 252, 271-5, 283, 288, 299-303, 3*1-3)?
mais plutôt n'est-ce pas nous qui nous glissons en elle? Aussi y a-t-il plus d'activité profonde dans l'émotion esthétique que dans l'hypnose. L'aliénation de notre personnalité en est bien moins l'aspect caractéristique que la multiplication sentie de cette personnalité même. C'est moins engourdissement qu'éveil, asservissement que conquête, envahissement que transport. Qui vibre à l'objet apprécié beau est, au total, bien moins un hypnotisé qu'un magicien ; plus encore qu'enchanté il est enchanteur: il s'enchante, eu s'étendant à des actualités de vie nouvelles; il réalise, sans s'alourdir ni s'encombrer, les incarnations diverses qui sommeillaient, qui attendaient en lui, tels ces ardents esprits des Limbes, le thaumaturge libérateur; il devient tout un monde, sans cesser d'être un caractère. C'est, aux profondeurs troubles de soi-même, grouillant enfer en mal d'accouchement d'élus, le salut épanché dans une activité bénie, le triomphe du bon vainqueur qui affranchit tout son cortège, l'ascension d'ensemble en apothéose.
P. 12. Tout sentiment éprouvé par nous revêtira un caractère esthétique pourvu qu'il ait été suggéré et non pas causé.
L'admiration, cependant, peut être causée, au sens où causé est ici distingué de suggéré, par la présence même de l'objet. En est-elle moins sentiment esthétique? Mais il suffit d'entendre l'auteur. Nous ne faisions qu'abonder dans son sens en soulignant, à l'instant même, le caractère personnel, vécu, agissant de la conquête intime du beau. C'est en ce sens que ce qui est beau ne doit pas nous être opposé comme un agent étranger. 11 faut, pour le saisir, que nous dominions toute langueur passive, que nous prenions à notre compte, je veux dire à notre part, pour l'exécution, à notre „partie" de chant, de joie, cet épanouissement de nous-mêmes dans une sympathie dynamique qui est l'éveil même du sentiment esthétique: pléonasme, — que l'usure seule des mots et des impressions, la vieillesse frigide de nos émotions trop policées autorise, — car l'esthétisme, c'est de sentir, parce que sentir c'est vibrer, vivre une tension, être un ensemble, et réaliser dans la verdeur du spontané ce que les rêves romanesques ou savants poursuivent laborieusement ensuite, comme s'ils ne l'avaient trouvé déjà (parce que, disait mieux Pascal): l'identification relative des divers dans la vive continuité d'une complexe virtualité vivace.
Fallait-il appuyer ainsi sur ce que l'auteur n'a touché que d'une main distraite, mais, guidé par son sens dynamique, n'a pas omis de toucher néanmoins? C'est qu'en souligant, dès à présent, la connexion de ce sens dynamique, et du sens moteur, du sens de tension, du sens de synthèse, ou mieux de sympathie, ou mieux, qu'on nous passe le mot. de symbiose, (de conscience, en somme, c'est tout un), nonne faisons que suivre Bergson. Nous commençons de mar-
quer aussi pourquoi, si telles de ses expressions plus tard l'entraînaient, soit en psychologie, soit en logique, soit en métaphysique, à quelque apparence de dualisme, rupture de ce complexisme vital, nous ne pourrions plus considérer que ses mots expriment aussi fidèlement alors son dynamisme profond.
P. 14. La pitié consiste moins à craindre la souffrance qu'à la désirer. Désir léger qu'on voudrait à peine voir réaliser et qu'on forme pourtant malgré soi, comme si la nature commettait que lq u e grande injust ice et qu'il fallût écarter tout soupçon de complicité avec elle.
La pitié désire-t-ellc souffrir? Oui, comme nous aimons d'une certaine manière à être tout ce que nous connaissons. car nous ne connaîtrions pas sans cette sympathique prise, mais, bien entendu, c'est d'instinct que la pitié compatit, la douleur d'autrui, connue, éveillant par le l'ait même en nous un commencement de douleur, indédendamment du caractère appétitif de toute connaissance, comment connaîtrions-nous, sinon au moyen de notre expérience, en utilisant, du moins spontanément, nos souvenirs? Mais tout souvenir est un recommencement léger: on ne peut connaître une misère pitoyable, sans se jouer un instant le rôle du malheureux, ce qui est commencer de souffrir; d'où l'aspect pénible de la pitié. C'est, en même temps, se souvenir, d'où la nuance douce de ce sentiment, car une comparaison s'institue, instinctive, entre cette imagination et les expériences réelles, antérieures* de la douleur, comparaison qu'accompagne une impression de délivrance, comme, sous un rapport, de supériorité à l'égard du pauvre ami qui souffre, lui, présentement. C'est, pour le simple spectateur, une souffrance purifiée, sinon volatilisée du moins un peu volatile etcommespiritualiséeoùla conscience saine de l'activité qui s'emploie l'emporte surle malaise léger, simple ébauche deladouleur.
En tout cela, si se laisse retrouver cet appétit spontané, subtil, cette fringale assimilatrice, cette sorte de gourmande sympathie, en un mot ce goût de goûter qu'élicite toute connaissance, point l'ombre de désir pleinement conscient. Un besoin plus ou moins impérieux peut s'affirmer ensuite de soulager, d'écarter ainsi le rêve en partie mauvais. Mais un désir si réfléchi n'est pas l'aine de la pitié. Ce n'en est le prolongement que dans la mesure où nous persisterions à nous identifier à qui souffre. Au reste, le contraste entre l'imagination d'une peine étrangère et l'actualité de notre bien-être est d'ordinaire si vif que cette persistance de recueillement en une compassion quasi-mystique a contre elle, chez les durs égoïstes que nous sommes tous à trop d'heures, toute la fraîcheur d'éveil d'un si excitant rapprochement: vivement entre-heurtés, les volets du pieux dyp tique claquent et se referment sur un songe disparu. Xous voici
rendus enfin, — déjà — . au sens énergique de nous-mêmes, restitués] sommes-nous prompts à croire, à notre indépendance, dégagés assurément, niais sévèrement sevrés aussi de la sympathie et de la beauté qui ennoblissaient ce mouvement de communion spontanée dont le nom est pitié.
P. 25. Si le plaisir et la douleur se produisent finalité métho-
, , l ■ ■ , , • . , , ■ iiii dologique
cne z q u e 1 q u e s p r î v il e gi e s , c est vraisemblablement
pour autoriser de leur part une résistance à la réaction automatique qui se produirait: ou la sensation n'a pas de raison d'être ou c'est un eommenc e ment de liberté.
La raison d'être dont il s'agit n'est pas l'efïiciente, mai< la ïinale. On la suppose donc, à titre, évidemment, méthodologique, comme font et doivent faire les savants, qui ne la considèrent pas, au reste, comme une exacte réalité.
P. 60. Il est possible d'apercevoir dans le temps . pas de nombre et dans le temps seulement, une succession pure et sans etendue simple, mais non pas une addition, c'est-à-dire une s uc cession qui aboutisse à une somme. Car si une somme s'obtient par la considération successive de différents termes,' encore faut-il que chacun des termes demeure lorsqu'on passe au suivant et attende, pour ainsi dire, qu'on l'ajoute aux autres: comment attendrait-il s'il n'était qu'un instant de la durée, et où attendrait-il si nous ne le localisions dans l'espace?
On évitera mille ambiguïtés en s'éclaircissant de ce mot d'espace.
S'agirait-il seulement ici de l'espace visuel? Les objections afflueraient irrésistibles. Point n'est besoin d'avoir jamais expérimenté la lumière et les couleurs pour comparer ou compter.
Mais il est évidemment entendu que l'espace, disons plutôt l'étendue, dont l'espace n'est qu'un schème abstrait, est la conquête, aisée, inéluctable, d'autres sens que celui de la vue. Les aveugles-nés, les aveugles-sourds-nés, connaissent l'espace, par le tact, par le sens moteur, il n'y a pas A conserver le moindre doute à cet égard, et c'est incontestablement un espace qui n'est privé d'aucune de nos dimensions, ou couramment utiles, ou concevables, d'aucune des dimensions accessibles à la connaissance expérimentale ou conceptuelle des clairvoyants. Rappelons au moins qu'ils ont. eux aussi, très pertinemment le sens du volume 1).
Toute sensation, du reste, livre la notion d'étendue, en durée et tant qu'elle livre la notion de continuité. Toute sensation ïï^f8^ peut, en effet, être envisagée comme une certaine conscience stinctes de tension 2). Or c'est précisément cette conscience de
*) P. Villey, Le monde des aveugles, Paris 1914, 3e Partie, Ch. 12, pages 156—232.
-i Voir page 3 s.
tension qu'on retrouve au fond du sens de la durée l). Mais il en résulte aussitôt que si la durée et l'étendue peuvent être distinguées, on ne saurait les opposer avec une rigueur absolue.
Du moins, si nous opposons strictement la durée pure à l'étendue, c'est parce que nous la comparons à l'étendue visuelle. Qui n'aurait pas la notion d'espace visuel s'apercevrait, plus aisément qu'un clairvoyant et sans tant d'eîîorts d'introspection, que l'espace tactile, moteur, n'est pas au fond si différent de la durée. Qu'est l'une comme l'autre „ espèce", qu'une saisie de qualité dont n'est pas rigoureusement isolable le quantitatif, une prise d'ensemble d'un continu?
Seulement nous sommes prompts à baptiser virtuelle -7v la multiplicité du continu durée, et actuelle la multiplicité du continu visuel. En réalité la seconde multiplicité n'est pas plus actuelle que la première. Elle n'est réalisée, elle aussi, que successivement. Sa simultanéité est plus approchée, plus grossièrement apparente. Elle n'a pas plus de rigueur. C'est comme une condensation relative, non point une stricte concentration, ou pour demeurer dans des symboles qui ne soient, ni quasi-exclusivement, ni nécessairement visuels, ce n'est qu'une mobilité atténuée qui suggère plus vive l'illusion de l'immobilité.
Ou encore, nous opposons aisément la durée concrète et l'espace abstrait. Mais comparons étendue concrète et durée concrète: la présence, soit de l'hétérogène, soit du virtuellement multiple se retrouve de part et d'autre.
L'une et l'autre est, pour le psychologue, conscience de prise d'ensemble d'une continuité. La continuité est dans les deux cas réelle, la multiplicité seulement virtuelle.
Tout ce que Bergson dit de la nécessité d'une perception spatiale pour la numération, exagéré s'il l'entendait de l'espace seulement visuel, reste parfaitement exact s'il l'entend de l'étendue non visuelle, puisqu'il apparaît que l'étendu est perçu et par le tact et dans toute sensation, au sens d'une certaine prise d'ensemble d'un continu, d'une virtuelle multiplicité.
Dès lors, comment ne pas voir que la durée, qui n'est que durée d'un certain courant de conscience, enveloppe ce sens de l'étendu, et à raison des sensations qui sont dites durer, et à raison de sa particularité propre de durée, qui est conscience d'une prise d'ensemble d'une continuité, d'une virtualité complexe, d'une multiplicité virtuelle?
Là se réconcilient ceux qui disent: le temps tient lieu d'espace aux aveugles-nés, et ceux qui soutiennent: les aveugles-nés aussi ont le sens de l'espace. Les uns remarquent simplement que les aveugles n'ont pas l'espace visuel, la
^Bergson le reconnaît (Introduction à la métaphysique, .Revue de Métaphysique et de Morale, 1900, P. 23).
visualité de l'espace, mais les autres notent qu'en réalité ils ont l'espace, car ils saisissent d'ensemble une continuité : cela se trouve dès le psychisme le plus élémentaire et subsiste on toute prise dynamique, -pléonasme!- en toute activité des sens et de la conscience. Dans les deux cas nous atteignons une tension.
Ceci entendu, nous ne nous éloignons pas du tout de la pensée bergsonienne. De la tension-étendue et de la tension-durée, la dernière nommée est la plus radicale en ce que c'est la tension envisagée relativement plus immédiatement, comme plus en elle-même, avec moins de dispersion de l'attention sur les aspects conscientiels concomitants.
Dans l'étendue visuelle s'y joint la différenciation de la couleur. Du biais strictement, radicalement spatial c'està-dire en définitive quantitatif, il n'y a pas tant de différence. ^ On en trouve du point de vue extra-spatial, extra-quantitatif, dans la mesure toute relative où Textra-spatial, où les notes propres des sensations non motrices se laissent opposer au sens moteur ; mesure que l'analysé révélera sans doute de moins en moins considérable, si tant est que tous les sens puissent être envisagés comme des nuanciations -diverses et comme des degrés, non seulement du tact, mais du sens moteur.
Qu'on traite ensuite le degré, en général, comme l'expression d'une hétérogénéité discontinue, ou d'une continuité homogène, cela n'importe pas immédiatement à la •question, les deux solutions étant justes, d'ailleurs, à condition d'être adoptées simultanément et non absolument, en continuité elles-mêmes, comme toute opposition, saisissante, mais non exclusive, d'homogène et d'hétérogène *).
Il passe souvent pour entendu que par et dans la durée •concrète nous atteignons le monde intérieur, par et dans
*) Rien n'est, sans homogénéité, comparable; sans hétérogénéité, discernable: l'esprit prend d'ensemble, mais non également, saisit comme À la fois, mais plus ou moins, confère à tout ce qu'il touche, l'ordre, -qui est unité, mais quasi hiérarchiquement distribuée, multiplicité de grades mais contenue, seulement virtuelle dans la cohérence de l'acte. Sans cette âme d'identité, point d'analogie, de symbolisme, de connaissance, d'action. Mais sans cette richesse originelle que les successives différenciations accusent, rien qu'un dénuement de pauvre point: tout devient absolu, tout reste néant. Impossible à l'esprit, partant de l'identique, d'expliquer le divers, ou partant du divers, d'inférer l'identique. Il n'atteindrait jamais le relatif s'il résidait une fois en l'absolu. Il ne parviendrait jamais à l'absolu véritable, s'il y tendait du relatif. Qu'il soit double, n'a pas de sens strict. Et il n'est pas strictement un. Il devient, vient et va, s'agite, ballotté au milieu, toujours rien qu'au milieu des apparences, forcé de compter avec toutes, de les tenir toutes, en passant (dans chacun de ses actes spontanée, diraient ceux qui, par force, isolent) pour ce qu'elles annoncent d'elles, mais point contraint .à s'arrêter à cette estimation de l'abord, condition d'un premier usage, non révélation d'un secret. L'esprit entrevoit vaguement l'incohérence de son rêve. Ce sommeil même reste relatif: il est, en effet, tels cauchemars d'intrications encore plus bizarres, comme aussi des songes .plus suavement filés, où les cahots de l'avancée sont moins rudes, les
Dynamique et statique inadéquatement distincts
retendue, le monde extérieur. Mais c'est toujours une opposition qu'il ne Faut pas presser sans retenue, comme si les ilenx mondes jamais se pouvaient laisser isoler.
En réalité L'étendue concrète accompagne, est plutôt la îorme même de" toute objectivité; la durée concrète, dans la mesure où elle est dynamiquement une prise vécue, est comme le sens le plus profond de l'activité du sujet, du sujet même en tant que tel dans sa merveilleuse ..nature", j'entends, perpétuelle naissance, poussée, jaillissement. Mais il n'y a pas sujet sans objet, ni concevabilité isolée. Nous ne prenons conscience de nous jaillissants que dans un jaillissement, un épanouissement, une tension, l'objectivité d'une continuité: le monde du moi, du soi. de l'en soi, le monde le plus transcendantalement subjectif dont jamais rêveur philosophique songerait avoir atteint l'idée, au moins la loi de concevabilité, au total n'agit, ne vaut, n'est donc que par et dans ce monde externe qu'est l'objectivité où il s'épanouit, la complexité sans laquelle la plus étroite unité de tension perdrait toute ombre de „seos" (en toutes les acceptions du mot, la plus motrice, ici encore, éclairant les autres) et de possibilité.
Que devient alors la différence entre la durée la plus bergsonienne et l'étendue concrète incluse en toute objectivité ? 2) Elle paraît être ramenée à une diversité des aspects de tension : l'étendue signifiant plutôt telle tension où le rythme de l'effort de conscience porte surtout sur la complexité inéluctable de toute sensation, de toute tension, (comme qui dirait, sur la forme de sa réalisation), la durée signifiant plutôt telle tension où le rythme de l'effort de conscience est appréhendé comme portant d'abord (comme qui dirait, sur son âme opérante) sur cette activité de symbiose, d'énergie sympathique, de prise commune qui est comme le dynamisme et le nerf qui anime, qui tend tout ressort, tout effort, soit dit plus vitalement tout essor.
On peut objectiver même ce dynamisme 3). 11 apparaît alors conmme extérieur, statique, contemporain strict de lui-même, ce qui, pour la prise complexe d'une virtuelle multiplicité, n'a évidemment qu'une exactitude fort grossiè-
éntre-chocs avec soi-même moins lourds. Confions-nous à l'effort qui nous soulève, amour qui ne peut dire son nom. Insistons à sympathiser, àestbétiser, à philosopher, à vivre, au travail, d'un mot, qui est pénétration, rassemblement indéfini. Soyons, comme d'autres le furent de terres, les assembleurs des cohérences, harmonisons nos courts symboles. Qui sait comment nous nous retrouverons par la suite de notre nuit?
2) Il s'agit toujours de l'étendue et de la durée psychologiques» (On insistera assez d'ailleurs sur l'impossibilité d'isoler, à un certain degré de réflexion, le psychique et le non-psjchique. C'est le sen& même de tout ce travail).
3) Du aoms on imagine le faire, on songe à le faire, car les constructions statiques, la science même la plus raffinée, je veux dire la plus positive, comparée au mouvement de l'esprit qui la bâtit, qu'est-ce qu'une sorte de rêve qui emprisonne plus ou moins l'éveil?
— tout compte l'ait, il est encore secrètement incliné plutôt du côté passé que du côté futur, parce qu'il ne peut jamais tout à fait être (ni être tout à fait conçu) hors courant, et, comme on s'efforce pourtant de le sortir de la durée vécue, on s'acharne et parvient plutôt à le retirer du futur, ou est même apparemment plus de vie, (car tendance croissante), que du passe, qui est décroissance de prise, vie plus aisément méconnue, parce que plus insidieuse et comme larvée. 11 en advient que le présent statique, objectif, que s'efforce de fixer la science *) est plutôt incliné du côté du passé, nuancé d'un rien d'impression de passé, (avec prédominance sur l'infinitésimale impression de futur qui y subsiste, c'està-dire de tendance - - étant imaginé — à être encore réalise).
Aussi le langage, très sensible dynamomètre, surtout quand il s'agit d'un idiome aussi extraordinairement fin que l'ancien attique, laisse l'aoriste lui-même, temps, nous l'avons vu, de l'indéfini par excellence, je veux dire de la neutralité par rapport au sens des motions subjectives de la durée, bref, sous cet angle, le temps de l'impartialité même, incliner pourtant assez perceptiblement du côté du passé. En français et en espagnol, pour ce rapport moins délicats que le grec, mais plus que le latin, l'aoriste se confond plus universellement qu'en grec avec un simple passé défini, c'est-à-dire avec une forme ou subsiste la tendance scientifique à objectiver en ponctualisant, en arrachant ainsi l'impression, dans toute la mesure possible, au flottement des prises subjectives variables, mais ou néanmoins s'avère la nuance dominante de passé, puisque c'est un point de passe qu'on veut rendre, bien que débarrassé de son intime mouvement, (qui consiste en un psychisme moins aimé, c'està-dire en une prise décroissante, expression d'un appétit qui ralentit), et objectivé le plus possible grâce à ce que la poDctualisation lui injecte de présent neutralisateur.
Cet entraînement occulte du présent le plus soucieux d'impartialité, et le mieux aoristique, . vers le passé se trahit plus sensiblement encore dans les langues de peuples moins originairement, généralement et radicalement épris de science objective, fût-ce initiale, de lignes nettes, d'acquisitions idéales à soustraire au temps. ïïn latin, l'aoriste est traduit par la même l'orme que le passé parlait: il retombe plus lourdement d'un seul côté, la délicate influence de l'imagination, de la possibilité de vérification nouvelle, qui agit en impression de futur, ayant été moins attentivement pesée et s'étant trouvée moins contrebalancée par l'impression plus
vécus. L'intérêt de «ette considération, souvent encore méconnue par quelques uns, à tout le moins, de ceux qui ont tendance a s'en tenir un peu exclusivement aux points de vue de dualisme ou, en général, de .discontinuité nous incitera à y revenir. Elle a de l'importance pour qui aime à prendre la vie et U monde du sens du psychique en exercice, •c'est-à-dire du sens même où la vie s'affirme et le monde s'organise.
automatique de l'habitude, du passé. Nous sommes au pays où l'on sait construire des édifices de matière, où le mot
antique est le plus bel éloge, où Ton regarde (non sans une part de raison) du côté des traditions, mais d'autant plus qu'on a plus de tendance à baisser les yeux vers les bases et le sol, où il n'est pas rare qu'on préfère accroître par dureté ou rapine une superficie de terres, plutôt que de développer, en en acceptant des Grecs le gracieux partage, la culture de l'esprit.
Mois Home, éternel monument de ce statique, de ce présent appuyé et incliné au passé, c'est, en divers autres pays, dans le même sens, qu'est infléchie l'imparfaite indifférence du présent, (ausculté, si l'on peut dire, pour l'instant, à travers le temps grammatical qui l'exprime). Citons qour mémoire les langues où cet aoriste, dont nous consultions les variations tout à l'heure, se traduit, sinon comme en latin, par la même forme que le parfait passé, simplification très avancée, „dans l'usage courant du français actuel" et n entièrement" achevée .,dans une grande partie des parlers allemands d'aujourd'hui" *), du moins, comme en anglais, par la même forme que le passé imparfait Que disent au reste ^étendue", „donnée", et toutes ces qualités supposées permanentes, ces prétendus états, traduits, — comme la présente phrase en fournit six fois l'exemple — , par des formes passées du participe? X'est-ce pas là, comme en latin, du statique exprimé sous la forme d'un résultat, d'un legs du passé?
Nous serons ûonc autorisé, tantôt à présenter le statique, — pléonasme qui traduit bien les nécessités au moins liminaires de l'objectivation — , comme présent, (sans entrer dans les insuffisances nuancées de la neutralisation du sens de' durée qui le constitue, plate et creuse façade, voile de brume), tantôt à le rapprocher du passé, puisque dans la mesure où il s'oppose au dynamique, il tend, — comme tout „objet" (latin objectum, ce qui a été jeté devant), comme tout thème (grec 6%t«, ce qui reste posé), — à être envisagé (j'entends par le regard très superficiel de la pseudo — acribie et de la soi-disant solidité raisonneuse ou classifiante) comme du donné et un résultat, plutôt que comme du futur, présent-futur Mais n'arrive-t-il à ce perfide présent, qui fait mine
d'impartial sans l'être, que d'incliner subrepticement vers le passé? Ne se penche et livre-t-il jamais, tête première, à l'avenir? Si fait.
Incline au futur le présent qui se laisse opposer au passé, c'est-à-dire le présent qu'on distingue du pseudo-néant, lequel se trouve alors imaginé à faux comme une sorte de passé. Quand donc, d'une façon générale, arrive-t-il que le présent incline du côté du futur? C'est quand il est conçu
!) Meillet, ouvrage cité P. 130.
comme inchoatiï, en réalité comme du Futur qui se met en route, ce qui revient à dire chaque Vois qu'y domine la conscience du dynamisme, qui, étant tendance, est, de soi, montée, j'entends anticipation, goût et gourmandise d'avenir.
Tette conscience du dynamisme, né la reneontre-t-on pas aussi dans l'impression de passé? On l'y rencontre en effet aussi. Toutefois ce n'est qu'à raison de ce qui, y restant, n'est proprement pas le passé. Le passé est, — par rapport à une objectivité censée sous tous autres rapports la même — moindre prise: dans la mesure où il y a prise, (puisqu'il y a objectivité saisie), il y a de Pincnoatif, du présent à nuance de futur, (nulle prise n'étant tout instantanée, mais que graduelle). Est-ce en cela que consiste la caractéristique du passé? Elle est en ce que le passé, par rapport au présent, inchoatiï, à nuance future, est moindre prise. Le dynamisme n'y domine pas. puisque sa domination ne monte pas. Il s'éclipse, puisque sa prise est moindre, c'est-à-dire devient graduellement moindre. Parler de conscience dominante du dynamisme équivaut donc à parler de dynamisme en progrès. Le présent où domine, c'est-à-dire où s'avère de plus en plus la joie, est du présent soulevé en allure de futur1), car si l'aise de la tension est sentie 2), c'est que la tension progresse. Le présent de la joie est un présentfutur.
1J Mais si le présent opposé au passé est un présent inchoatif de futur, un bond en hauteur, comme (comprendre que le présent tombe peu à peu sans cesser de subsister, quand il devient graduellement passé? Il ne tombe pas comme une masse ni comme un point, mais comme un bond toujours bondissant, quoique de plus en plus lointain relativement à un mobile ascendant à montée beaucoup plus rapide, tel le présent nouveau par rapport auquel le présent de tout à l'heure est dénommé passé.
2j îl s'agit ici du sentiment dominant. Mais l'aise est toujours sentie là où persiste de la tension en progrès, c'est-à-dire, pour revenir aux symboles adoptés dans la sous-note précédente, là où il y a l'élan et la montée d'un bond. Toute conscience est joie, comme tout bond est montée mais n'est prise parfois confusément pour peine que comme elle est «passé", c'est-à-dire dans la mesure où l'attention se concentre surtout sur sa relation à un autre mobile ascendant, à un nouveau présent. Mais la comparaison môme, au moins spontanément vécue, que cette relation sentie suppose, implique ceci: le bond censé de plus en plus bas, parce qu'il monte moins Vite que le mobile plus rapide, et censé même peut-être, à un observateur déjà plus minutieux, de plus en plus retombant, parce qu'il monte moins vite qu'il ue montait tout à l'heure, ce bond n'a toutefois pas cessé d'attirer sur lui quelque subalterne attention et donc, au fond, n'a pas cessé d'être perçu, quoique moins amplement, tel qu'il est, c'est-à-dire, car il est cela par rapport à sa propre direction de relatif départ: élan, montée, succès et joie. Psycbiquement, c'est la vivacité plus ou moins aiguë de l'aimante attention, ou disons plus prudemment, car ces modalités sont délicates à distinguer, sa plus ou moins grande force, en gros le plus ou moins d'attention, qui fait toute la différence des vitesses ascendantes, c'est-à-dire, des présents aux passés graduels, des joies aux peines, c'est-à-dire des joies de la conscience superficielle aux joies plus ramassées en leur profondeur, d'autant que l'attention, si elle subsiste en tout élément de conscience, prend néanmoins sa direction, ou son point de vue dominant, du présent inchoatif relativement le plus présent, comme qui dirait de la joie relativement la plus
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et joies futures
Le présent, au contraire, où paraît dominer la peine. est un présent où s'avère de plus en plus le malaise de la tension, où la prise est sentie non en progrès, donc en recul (puisque l'équilibre de la neutralité absolue reste un mythe. comme le repos qu'on attribuerait à une tendance). Le présent de la peine est. en soin me. un présent passé, peines passées A travers la confusion équivoque du présent, on débrouille
donc assez facilement ceci, qu au fond nos peines présentes sont plutôt passées et nos joies présentes *) plutôt futures, bien que nous en appelions plusieurs, des unes et des autres, immédiates. Mais il reste entendu (pie ce futur est commencé d'une certaine manière, et que ce passé, d'une certaine. manière, persiste, si nous tenons absolument à redescendre, — et les conditions imparfaites de la vie nous le suggèrent avec assez de persuasion, — dans la cohue indistincte du présent le pins grossièrement phénoménal. Au reste, cela demeure encore vrai si seulement nous prenons garde a ceci que rien
liante en vivacité de couleurs, en ce sens la plus fraîche, bref, dans notre comparaison, du plus actuellement rapide et haut mobile. Que la peine soit une joie moins consciente, cela demande qu'on y revienne, et l'on s'excuse d'avance d'y devoir revenir en effet. De ce qu'au fond expérimenter est toujours une joie, c'est co dont le théâtre ou même la lecture et le voyage sont indices certains. D'une façon plus générale, tous les curieux, tous les hardis, et les deux sortes de caractères ne se laissent pas du tout adéquatement distinguer, bref tous les amoureux de la vie. je crois qu'ils sont déjà gagnés à ce point de vue, qui n'est que celui de l'expérience pénétrée: autant dire, tous les vivants en tombent virtuellement d'accord, mais plus ou moins, dans la mesure où, — confusion de vocables écartée, — ils ont la conscience du vivre. Je ne ferai qu'essayer de m'expliquer, je veux «lire de me détailler à moi-même, ce que, je crois, ils sentent tous. (Je suis bien forcé de le croire. Car si, en ce qui me concerne, c'est, ce semble, mon expérience, en ce qui concerne les autres c'est mon hypothèse même).
*) Il n'est ici question que des peines ou joies présentes. Il peut évidemment y avoir des joies passées et des peines futures, mais c'est comme il y a des futurs antérieurs. De soi, j'entends si on les considère provisoirement l'une et l'autre comme relativement isolées, la joie est du futur et la peine du passé (en prenant „est" à la fois au sens: ,,est aspect de" ou au sens „est causé par" ou ,. envisage", ces seconds sens revenant aux premiers de la façon que la causalité finale était dite impliquée en toutes les autres, même en la formelle *). En style plus concret, la joie est du futur espéré, c'est à-dire est causée par un espoir et espoir elle-iuênie. La peine est du présent-ineboatif (c'est-àdire encore du futur) regretté, c'est-à-dire est causée par le regret d'un espoir et regret d'un espoir elle-même.
En un sens assez sûr, d'où l'on reprendra le problème dans l'annexe
et dans le passage auquel elle se îéfère, une joie est toujours un espoir
*) On conçoit qu'on puisse parler — sans d'ailleurs prendre la causalité en un sens rigoureux — de la finalité d'un objet futur par rapport au sentiment d'espoir. Mais comment l'attribuer au passé par rapport au regret? En ce que le regret est désir ou espoir subjectif, dont l'objet est l'espoir (objectif, par rapport à l'espoir subjectif, ou sentiment d'espoir). — Comme, de ce biais, par où nous aurons occasion de reprendre les choses en constatant le caractère nostalgique du souvenir, le regret reste un espoir, i; s'ensuit que le désespoir strict apparaît comme un cauchemar beaucoup plus confus que conscient, tout comme le présent strict, le statique, le déterminé, le fatal et l'irréparable, le passé strict et la peine. Le futur aussi? Si envisagé, oui, car présent statique, et au' fond passé par là même: non le futur vécu dans le dynamisme conscient de la tendance, (au moins dans la mesure où, pour le psychologue, la prise dynamique prime). Il est impossible de tout dire, exactement jamais, ni même approximativement à chaque fois. Toute la discussion en cours se tient.
n'est ..ponctuel", ni nos points de vue tout à fait isolables, à ce (jiie nulle fin stricte ni commencement radical n'a de sens plein: et nous en revenons, mais elles sont un peu, mieux garanties, peut-être, cette fois, a des locutions ou le présent nous est un commode symbole, en disant, pour une raison nouvelle: tout se compénètre étrangement. Le présont (pue nous retrouvons ainsi, à la fin de notre petite odyssée, est. plus complexe et moins aveuglément obéi que cette idée deux fois négative <jue nous avons eu a reconnaître, à démasquer, et <pie, naguère, nous subissions hypnotisés, sans que nul doute alors ne vint troubler, secouer, la lourde inertie de notre docile et servile sommeil.
De cette étude sur le présent, le passé et l'avenir, se dégage : non seulement que le présent n'a <pi une neutralité apparente, ce qui est généralement plus vite reconnu qu'approfondi, mais: qu'il y a particulière connexion et équivalence foncière, non adéquate mais poussant plus loin que toute limite — limite indéfiniment et incessamment assignée d'ailleurs par l'inadéquat de cette identité — , (entre toutes idées et tous points de vue, en général, — sans aucun doute — , et c'est pourquoi l'opposition des deux groupes ci-dessous indiqués n'est elle-même que relative 'et méthodique ou provisoire, mais, car il y a des gradations infinies dans ces infinités, a un titre spécial et plus étroit):
a) d'une part entre les idées de dynamisme, d'activé ilâuSit^peine synthèse, de sujet en tant que vécu, de sympathie, de futur
et de joie; (d'où suit que le „même" est futur et amical pour la conscience, qui s'en réjouit) ;
b) d'autre part entre les idées .de statique, de résultat analytique, d'objet, d'extérieur, de passé et de peine; (d'où suit que ,,l'autreu est étrange, hostile, pénible et passé).
Les conséquences à en tirer étant, en tout ordre,' indéfinies, soulignons cette bi-partition en nous contentant, pour l'instant, d'en observer un tout modeste commencement de confirmation expérimentale dans des exemples d'une instructive banalité, sans plus de peur des truismes que nous n'en avions naguère et n'en aurons bientôt des apparents paradoxes, i la question n'étant pus de surprendre l'opinion ou de décevoir la curiosité, mais de travailler simplement, et collaborer).
et, en ce sens, est toujours une anticipation ou commencement de futur. Une peine est toujours une déception et, en ce sens, est toujours un regret, c'est-à-dire qu'on perd ce qu'on voudrait bien saisir; c'est un départ quand on escomptait une arrivée, un échec au lieu d'un succès, ï ne joie passée est donc au fond (et c'est justement ce que nous disions tout à l'heure qu'était, en d'autres termes, un passé conscient): à savoir le regret d'un espoir. Une peine future est l'espoir d'un regret. Comment l'espoir? A raison de ce que nous avons rappelé déjà. Mais l'expérience? Klle confirme: l'espoir d'un regret, c'est un regret pressenti, mais qu'en souhaite du moins obscurément éprouver. Nous souhaitons donc nos regrets futurs ? Oui, car on souhaite se réaliser tout, se conquérir par ces sortes d'expéditions et de voyages que sont nos changements, qui, comme tous changements, incluront des regrets, mais, comme toutes nouveautés, même pénibles, ont quelque chose à elles de curieux et de bon.
Dû indice trivial de ce que la sympathie synthétise, c'est <|iie. de quelqu'un qui plaît, rien ne dégoûte, ou que, du moins, de quelqu'un qui plait on n'est pas plus dégoûté que de soi, (moralement, intellectuellement, physiquement, suivant les ordres de sympathie). Un contact, une haleine, une chaleur sont instinctivement repoussés tant qu'on les considère comme d'un autre ; mais si cette autre personne, par la sympathie physique devient nôtre et comme ,,nous tout change, dans la mesure où cette prise sympathique, physique, d'ensemble, domine, car elle est quelquefois voilée ou rompue par l'attention portée à un détail, qui peut alors devenir autre, étranger et, s'il se maintient tel, hostile.
Un indice corrélatif de ce que l'objectif est du passé et de la peine, se trouve en ceci: lorsque quelque chose nous déplaît, c'est parce que nous l'envisageons comme autre (ainsi que le montre l'exemple ci-dessus) et non comme nôtre, n'ayant pu encore comme nous l'assimiler, comme l'intégrer à notre activité dévorante, et sous ce rapport y sentant l'obstacle, la moindre aise, l'arrêt relatif, qui sont comme le tréfonds même de ,, l'objet", et du passé, et de la peine. ("est en ce sens que ,,tout est vanité et affliction d'esprit", à savoir pour le spectateur (et celui-là n'est qu'ombre de spectateur) froid, étranger, tandis que tout prend importance et saveur pour (£ii s'y intéresse, c'est-à-dire s'y glisse ou l'attire sympathiquement à soi, le , .prenant à coeur''.
Abordons un autre exemple, un écueil à qui ne veut pas tenir la mer en marin. En faisant bien sienne sa peine, souffre-t-on plus? On en saisit plus le positif, et moins l'insaisissable négatif. ""Au total, on souffre moins. Au lieu de penser, en effet, à notre peine pour la fuir, accueillonsla en la regardant ') en nous y intéressant: elle se résorbe en une sorte de joie Le charme de la mélancolie n'est qu'un cas de cette loi toute générale. Si c'est une souffrance, au lieu de lui laisser l'aire son bruit confus comme extérieur, par quoi elle nous trouble et dérange, entrons chez elle hardiment, examinons-la en elle-même, en nous prêtant à la bien pénétrer: cela ne va pas d'une manière sans l'accepter. Si la souffrance qu'on regarde d'une certaine façon augmente, c'est celle qu'on regarde comme une étrangère qu'on voudrait ne pas voir: plus on la veut étrangère, plus elle peine. Et si la souffrance sienne, auscultée d'une certaine façon, s'atténue graduellement, ce n'est pas parce qu'on l'objective et la détache de soi, c'est tout au contraire pour la raison qu'on vient d'indiquer: parce qu'on s'applique à la vitalement connaître, et qu'on ne connaît rien vitalement, que par une sorte de digestion sympathique, et que toute sympathie est accueillance, et que ce qu'on accueille devient sien et que
*) Il ne s'agit pas ici d'une passivité qui d'avance s'offre, mais d'un de ces passés inévitable?, qui nous bantent, et alors la question se pose : fuir poursuivi, ou faire mire en faisant tête, méduser Méduse ?
ce <{ii'on vit comme assimilé, comme intégré à soi, comme sien et soi devient cher, ce qui, au total, n'est en rien paradoxe, puisque tout est bon à connaître, j'entends de cette intime manière, autrement dit puisque tout (sinon comparativement, du moins en soi) est bon à vivre, étant toujours un peu victoire et beauté et presque ivresse, car élargissement d'être, d'harmonie, de vif éveil: — non précisément parce que les ombres rendent un tableau plus achevé, mais parce qu'elles-mêmes, dans la mesure imparfaite où des ombres se laisseraient isoler, elles sont, à des yeux de physiciens et de peintres, qui les pénètrent avec plus de hardiesse, un certain mode de lumière. Et cela justement parce qu'en somme, et dans leur ordre respectif, il n'y a rien à opposer à la lumière, à la conscience, à la vie, à la tension, à la joie, les Manichéens s'il y en eut jamais de conscients, en ayant menti. Mais il n'en ont pas menti, parce qu'ils n'ont pas exactement su ce qu'ils disaient, et que dans la proportion qu'ils l'ont su, ils n'ont su — de conscience profonde — je crois, que du succès joyeux a).
Chez des mystiques, comme chez toute espèce de grands amants, qui trouvent en leurs souffrances leurs joies, l'aberration n'est donc guère, psychologiquement, qu'apparente, et réside dans une sorte d'exagération, de déplacement des relativités et des plans, plus que dans un contre-sens total. Là même, en effet, se vérifie, une Fois de plus, — comme sur une scène, toutefois, où des effets sincères s'amplifient — , ([lie tout est bon pourvu qu'on le vive, et que ce qui est moins bon. moindre aise, c'est-à-dire impression plus ou moins superficielle, quoique encore avec des degrés infinis, c'est la fuite qui est soeur du passé, de l'étrangeté, de l'objectivation et de la douleur, étant abandon partiel de conscience de soi, de vie, silence ou sourdine du timbre d'un de nos infinis, mais pourtant irremplaçables instruments.
Pour résumer ces connexions, moins contradictoires et embrouillées — quoique toujours indéhnement plus eomplexes-qu'il ne paraît :1',, autre" se pose en ennemi, parce qu'il se pose en limitation du ,,même", (conçu par assimilation au ,.moi", qui se fait ..même*' à proportion qu'il prend conscience et ,, s'identifie"), donc en limitation de la synthétique conscience, en obstacle momentané au jeu intime d'assemblement. Mais il redevient ami dans la mesure où, (et quand) il est assimilé par une connaissance vraiment vécue, qui. „en somme" est, à proportion, conscience, - - c'est â dire découverte, faite aux profondeurs, de ce que cet ..autre" n'est que du moi méconnu, un peu comme, cas plus superficiel, l'image négligée puis complaisament regardée de soi dans une glace.
1 ) Voir l'annexe à la fin du volume. Cette conscience profonde transtigure tout comme le sens esthétique, avec lequel elle a des connexions infiniment étroites.
Breï, les divers points de vue, c'est-à-dire les tendances distinctes, (dans quelque système plus ou moins ample qu'on en suive la convergence), se regardent, se rapprochent, et s 'entrepénètrent avec une tendresse hostile '), haïssant l'autre qui subsiste autre, mais aimant infiniment ,,1'un" qui s'ébauche de la rencontre de ces divers, en somme ne haïssant l'autre que par la déception de trouver toujours un résidu d'entrave en la Frénésie sympathique. Car, aux mains avides de maîtrise, c'est-à-dire de connaissance (la connaissance, ainsi qu'elle demeure méthode et symbole, restant toujours relative à nue pratique d'artisan ou d'artiste) — , aux esprits épris de conscience, qui est toujours communion, implication en symbiose, c'est l'amour qui vaut comme la ciel' des clefs.
Rapports oVs Nous venons d'insister un instant sur les affinités que
philosophie* les diverses modalités psychologiques de la durée entretenaient
aux aspects de i , • i , j ° .. , . . -.■
la durée psy- plus spécialement avec des sentiments aussi primordiaux ([lie ceux d'identité, d'amour, de joie, ou leurs apparents contraires. Mais d'un point de vue plus historique, ou simplement plus notionnel d'abord, par les résultats de ces observations sur futur, passé, présent seraient à éclairer, dans les tendances profondes qu'elles traduisent, les diverses coordinations majeures de tendances ou principales attitudes classiques à l'égard delà vie cosmique, les diverses prises cosmiques, dirions-nous, (comme, en une autre langue, on a accoutumé dédire, d'un seul mot, mais plus visuel, contemplation cosmique).
*) Tels, un peu, des amis selon Emerson (Let him [t h y frieiul] be to thee for ever a sort of beautiful enemy, untamable, Es sa y s, Friendship, c'est-à-dire: laisse-le [ton ami] être pour toi à jamais une sorte de magnifique ennemi, indomptable etc.). Il est vrai que pour le penseur de Boston, le charme de l'amitié n'est pas en ce que la distinction des personnalités s'efface, — elle subsiste — , mais en ce „que le non mien est mien" (ib.J, mais c'est, en définitive, parce que sous cette dualité même qui s'eppose, une unification plus profonde se poursuit, élaborée par une croissante communauté d'affettion qui domine jusque dans la persistance, au reste quasi-superficielle, du nombre. Par là cette pensée d'Emerson, en apparence plus négative, revient à confirmer sous une forme originale, cette banalité sur laquelle nous insistions dans le texte, < t d'après laquelle toute sympathie n'a de cesse d'unir. Cette sympathie goûte d'ailleurs — et c'est proprement ce que le noble Américain souligne — d'autant mieux sa réussite, que la réussite est plus ample, c'est-à-dire qu'elle s'étend à des diversités antérieures et relativement permanentes mieux accusées. Au total ce joyeux succès ne vient pas de ce qu'une pluralité demeure: mais de ce qu'elle se fait unanime.
Il a^y a pas tant de précautions à prendre pour reconnaître expressément cette tendreste hostile de tous points de vue, de toutes tendances, dans l'amour en colère, de Jacob Boehme. C'est ce même «premier amour" qui, d'après Dante, créa l'enfer. Mais nous ne croyons plus guère aujourd'hui à d'éternelles damnations, si jamais coeur y a cru; nous n'acceptons pas aisément la défaite d'un amour qui n'essaierait pas inlassablement de dominer les problèmes qu'incessamment lui suscite sa propre colère, sa colère de trouver n l'autre" opposé à „soiu: il lui convient, à ce foncier amour, de tendre toujours à se conquérir en conquérant l'apparent ennemi, — de la façon que nous l'entendons au texte à quoi cette arabesque s'accroche.
Celle's d'entre elles qu'où peut nommer les cycliques, (c'est-à-dire toutes ]es théories soit mystiques de rédemption, soit plus apparemment philosophiques d'années de l'univers, de retour indéfini, ou d'involutions — évolutions alternant en rythme ) apparaîtraient comme un compromis, ou mieux une combinaison ébauchée entre les attitudes plutôt relativement passéistes et pessimistes, et matérialistes, que représentent les systèmes de dégradation, et les attitudes plutôt relativement futuristes et optimistes et idéalistes des hypothèses de devenir ou de progrès.
Combinaison d'ailleurs instable, car comme le présent incline toujours plutôt un peu, soit du côté passé, on du Futur, ainsi ces prises cycliques sont, en général, plutôt nuancées de passéisme !), comme le présent objectif, c'est-àdire objectivé, est plutôt clu passé. Ainsi les théories rédemptrices penchent au passé à raison du Formidable statique qui h s centre, je veux dire de l'absolu, souverain ,, donné". et du terme envisagé comme devant être un jour atteint. Celles de retour cosmique aussi, malgré leur élan incessamment renouvelé vers le devenir, parce qu'à vrai dire leur élan est plutôt dans le devenir vers des points limites; que ce devenir, chez elles, prend seulement Hgure de répétition; qu'en somme l'uniformité qui y règne, est désespérément du ..dniinè" monotone, di l'achevé.
Pour ee qui est des théories dites ci-dessus passéistes, ou de dégradation, et qui cyniquement s'avouent telles, on aurait autant de peine, je crois, à en trouver qu'à rencontrer un pessimisme tout à fait conséquent et conscient, ou même un' déterminisme, voire un Fatalisme, si tant est que, quoi qu'on dise ou vaguement imagine, on ne puisse avoir conscience (pie d'une activité, donc point, proprement, d'être passif; (ainsi notre optimisme prend ses racines en notre conception du statique, simple dynamisme larvé). Mais à titre de réalisation au moins apparente et partielle de cette attitude de vie relativement envoûtée, engourdie et comme hypnotisée par ses propres aspects les moins actifs, on pourrait citer les directions connexes à celles du sensualisme de Condillac, ou menu1 de La réceptivité et relative passivité du moins initiale de L'intellect chez les Péripatéticiens, voire cel édément de la philosophie de Bergson qui apparaît eu Mat îè î-e et Mémoire, (allant d'ailleurs à contre-.-ens du courant général de sa pensée — qui est plutôt de devenir). et qui consiste à considérer la consciente perception comme une diminution par l'apport à la représentation inconsciente. Cet (dément de philosophie de dégradation s'allie au reste, dans L'œuvre bergsonienne, avec cette idée que l'élan initial d'évolution créatrice aurait été donné une lois pour toutes, et encore, mon sans cohérence entre les deux aspects de
') Naturellement uue considération qui poursuivrait, retrouverait du futur sous ce passé, comme de l'espoir bous tout passé. Nous ne négligerons pas cet aspect tout à l'heure.
cette même attitude), avec la considération des conclusions déduites connue d'un déchet par rapport à leurs prémisses, laquelle considération, la dernière citée, est, au total, profondément connexe au tour de pensée péripatéticien, du moins en matière d'épistémologie. De même sens, — passéisme et dégradation — , apparaît encore l'élément de la chute dans les cycles de rédemption, même dans le platonisme qui, sous ce rapport, n'évite pas tout à fait le cyclisme des théories rédemptrices.
s"entreimpS-é Tant il est difficile de suivre le courant futuriste comme
quent seul, alors que, cette discussion devrait l'avoir montré, futur
et passé se compénètrent si indéfiniment, quoique non chaotiquement. Si, en effet, le futur psychologique, — et où y aurait-il du futur qui ne fut psychologique? — est l'attente d'une sorte de réapparition de certains éléments de passé, réadaptés à tous autres éléments de passé, cela ne nous révèle-t-il pas que dans le passé même reste vivace une tendance, un futur pressenti? Et ainsi en est-il. Car le passé psychique — mais quel passé aurait encore un sens comme tel, s'il n'était psychisme et souvenir? décèle bien ses attaches au futur qui le constitua jadis présent, c'est-à-dire futur anticipé, ébauché: tendance, et qui continue, en ce qu'il lui laisse de tendance, à le soutenir comme au-dessus de la complète annulation. Tout passé vit nostalgique, souffrance, parce que déception, plaisir, parce que désir. 11 pleure, parce qu'il regrette (la fuite d'un espoir). 11 sourit, parce qu'il espère (une manière de revanche triomphale de l'espoir enfui). Telle Andromaque aux Portes Scées: dans ce souvenir vivant qu'est le fils qui va grandir, elle pressent comme une reviviscence, comme un retour, du héros même qui s'en va. présent.impres- , j^ cie ]a concentration un peu confuse de mouvements
sion due a un * i
vertige si animés, qui sont partout, naît a tout instant cette im-
pression d'étourdissement, de vertige, de cyclisme, à travers quoi nous pensons avoir le sens des simultanéités: le présent est en somme le cadre que nous compose l'ivresse de notre demi-ahurissement. Et comme ce mi-ahurisssement, au reste très gradué, qu'on pourrait, d'un point de vue moins négatif, appeler encore plus heureusement l'excitation d'un (imparfait) réveil, il n'est point surprenant que l'impression c mfuse du présent nous bourdonne toujours aux oreilles, et que le son de ce grelot faux se retrouve, obsession, dans celui du passé ou du futur, comme notre faiblesse enivrée, qui porte partout sa démarche et son tournoiement avec soi. Pas autrement n'en va-t-il de l'impression de réel, qui, comparée au virtuel, a le même caractère trouble et inévitable que cette impression de présent. Le présent, en effet, nous avons vu que c'est le statique, et l'objet, et le réel, quadruple nom d'une simplification, sous le rapport actuellement envisagé, identique, due à une sorte d'hébétement. — ou, en termes plus flatteurs, d'inchoative conscience.
Quant au possible, il soutient avec l'actuel de> rela- le p°ssible tions trop mêlées de considérations temporelles (bien que distraites et souvent inaperçues (pour qu'il n'y ait pas in- fcérêt à l'envisager ici.
Tout possible est originairement conçu comme un futur, mais dont le caractère douteux est nettement perçu, auquel on ne se livre pas. tandis qu'on se livre et s'ordonne au ïutur sûrement anticipé, considéré comme devant être de fait réalisé, ("est même proprement à cette orientation de nousmêmes, actuelle ou non, acceptée ou contenue, (pie le futur doit d'apparaître soit comme futur, soit comme possible. Puis on conçoit des possibles du passé, qui ne sont en leur fond que des futurs antérieurs1 imaginaires, et des possibles du présent, notion complexe: une possibilité présente, c'est un possible, c'est-à-dire un futur douteux, mais dont la réalisation hypothétique est envisagée comme simultanée à la conception qu'on en a: on imagine alors le possible No. 1, le possible futur, mais avec référence nette à — et comme dans le cadre de la conscience actuelle.
Le caractère illusoire des possibles passés ou stricte- faarpgnSréêeve en ment présents ressort assez nettement de leur analyse. S'en convaincre serait, au moins quand il s'agit d'action, s'épargner bien des retards sur la route stérile des regrets. ,, J'aurais pu" est aussi vain que ,,si j'étais cheval." ,,Cela pouvait arriver" n'a que la valeur d'un mirage rétrospectif. ,,Je le peux" signifie surtout ou: ,,je l'ai fait déjà et je suis entraîné à imaginer que je le ferai encore si je le veux", ou du moins: ,,je suis porté à imaginer que, si je le veux, je le ferai".
Le possible du passé, ou du présent strict décroît à nos yeux, mieux nous distinguons notre expérience de nos rêves. Ainsi décroît, avec l'expérience de l'humanité, et de l'esclave, et de l'enfant, le pouvoir infini précédemment attribué à la force religieuse ou magique, et au maître, et au père. La ..vertu" même, au sens physique du mot disparaît graduellement du langage de la science. La science et la philosophie, il est vrai, ne se peuvent assurément passer du dynamisme. Mais c'est au dynamisme en acte qu'elles font appel. L'idée de possible, ni même de pouvoir actuel, on doit le reconnaître, ne s'élimine point. Mais plus on tend à la saisir. 'plus on fait effort vers l'acte, je veux dire vers une réduction à l'acte, plus on donne du dynamique une explication statique, comme l'est fatalement une explication, c'est-à-dire une symbolisation par l'actuel. Mais c'est déjà beaucoup de reconnaître que notre impuissance à départager le possible et le réel, l'actuel et le virtuel, est la raison la plus urgente de confesser que nous vivons un rêve obscur.
Non seulement le possible du présent et du passé, mais le possible du futur lui-même implique un mélange du rêve et de l'expérience.1) Si ce mélange reste conscient, bien loin
') Pour deux raisons :
qu'il nuise, il est la condition même de l'hypothèse, du progrès, comme il constitue par lui-même le plus indéfectible problème: Et s'il n'était jamais inconscient, nous n'imaginerions plus bien vivement, nous serions près d'être morts, au moins à notre mode de conscience actuel.
L'intricàtion et réciproque implication du réel et du virtuel, comme celle, rattachée à la première, mais d'une façon qui n'apparaît pas immédiatement, du possible imaginaire et du futur, - cohérence mal assimilée et au reste toujours imparfaite qui nous est phénomène d'incohérence relative. peut encore être rendue ainsi.
Chaque notion veut être prise en ce qu'elle inclut, mais non en ce qu'elle exclut, (puisque l'exclusion est à base d'impossible néant et suppose un .,donné" strict qui ne se laisse pas soutenir), autrement dit, en ce qu'elle affirme, non en ce qu'elle nie. Mais toute affirmation implique négation dans la mesure où tout réel, au sens le plus souple, tout discernable, est du donné, a une individualité, donc une exclusivité, (ce qui rend tout développement et même tout changement, d'un biais, souhaitable). Et nous sommes portés à nous Croire au manège.
Mais nous ne sommes pas au manège, parce que le cercle ne se ferme pas, puisqu'à deux phases différentes l'esprit ou la conscience ne saurait repasser au même (adéquatement même) point, c'est-à-dire retrouver exactement le même point de vue. Plus qu'au manège, nous sommes en voyage, il ne saurait jamais être tant question de faire tout strictement le point ou d'opérer un repérage rigoureux sur la carte, que de dire: allons! De ce biais, le psaume hébraïque: ..Quand Israël sortit d'Egypte", ou le cheval de Job qui hennit pour la course, sont — comme tous autres aspects du concevable, mais plus apparemment que beaucoup d'entre eux, — de saisissantes concentrations et des symboles insignes de vie cosmique, relativité de ia P. 88. Si tous les mouvements de l'univers se
produisaient deux ou trois fois plus vite, il n'y aurait rien à modifier ni à nos formules, ni aux nombres que nous y faisons entrer. La consciene aurait une impression indéfinissable et en quelque sorte qualitative de ce changement.
vitesse
A) Parce que de nul possible du futur, de nul futur douteux ne peut être affirmée la possibilité même, vu que ce qui ne sera pas n'aura jamais été possible. Eu effet, tout étant lié, — ce qui se peut dire sans déterminisme objectiviste — , un possible non réalisé n'est pas possible par rapport au même univers, ni donc à l'existence telle que nous l'entendons des existants du monde réel Ce possible n'est donc pas possible au même sens (que le possible qui sera), puisqu'il n'est dit possible que par référence à une réalité d'existence, laquelle se trouve être purement analogique par rapport à l'existence du monde réel.
B) Parce que l'idée même du futur implique le mirage de l'actuel et du présent.
Ne serait-on pas tenté de dire? Il n'y aurait rien de perçu par la conscience car, la vitesse n'étant que relative. cette vitesse générale triple resterait une vitesse égale.
Anticipons, dès cet endroit, sur une affirmation de l'auteur. toute connexe à la précédente:
P. ]49. Un sentiment qui durerait deux fois moins de jours ne serait plus pour elle (la conscience) le même s e n ti ment.
Si la vitesse générale était doublée, y aurait-il deux lois moins de jours V La conscience s'en apercevrait-elle à ..une baisse dans l'enrichissement ordinaire de l'être" (P. 148) comme si son expérience n'était pas liée aux phénomènes dits extérieurs qui sont censés couler tous deux fois plus vite, et comme si la durée intime — (incommensurable, il est vrai, strictement au temps homogène, mais en rapport cependant avec tous événements grâce à des repérages de simultanéités) était une certaine qualité indépendante de l'expérience, bref comme s'il y avait à la fois séparation totale et en même temps correspondance entre le subjectif et l'objectil? La durée est qualité, et cette qualité ne serait plus la même? Si les expériences avaient été différentes, évidemment. Mais y-a-t-il une seule expérience psychique rigoureusement indépendante de ce que nous appelons extérieur? r)
P. \)2. Nous ne pouvons foi- mer l'idée même de toujours ie re-
i,--,..,,!.,. / . j , , -, latiï dans le
multiplicité distincte sans considérer également ce complexe que nous avons appelé une multi pli cité qualitative. Quand nous comptons explicitement des unités en les alignant dans l'espace n'est-il pas vrai qu'à côté de cette addition dont les termes identiques su dessinent sur un fond homogène, il se poursuit dans la profondeur de l'âme une organisation de ces unités les unes avec les autres, processus tout dynamique, assez analogue à la représentation purement qualitative qu'une enclume sensible aurait du nombre croissant des coups de marteau?
il est bien certain, en effet, qu'une unité sentie troisième ou cinquième d'une multiplicité n'a pas tout à fait la même nuance, car elle ne soutient pas les mêmes rapports que l'unité première ou sixième. Plus l'introspection sera aiguë, plus elle retrouvera sous l'homogénéité superficielle une bétêrogénéité profonde, mais plus aussi, ce qu'on ne peut oublier, elle ressentira sous ces hétérogénéités croissantes, de certaines homogénéités, d'ailleurs toujours aussi peu absolues (pie le sont toutes les hétérogénéités mêmes.
Le progrès, en effet, psychologique comme social, ne consiste-t-il pas à réaliser de mieux en mieux, à promouviez ici dans le cadre de la conscience claire, là dans celui de l'organisation et synergie extérieures, les originalité.-, — tensionnelles et à ce titre relativement Fondamentales, en
]) Voir plus haut P. 12.
psychologie; génériques, spécifiques, raciales, sous-ràciales, en biologie; individuelles ou diversement collectives, d'ordre économique ou professionnel, local, régional ou national, religieux, artistique ou autrement culturel, en sociologie; mais dans ce par quoi ces originalités sont chacune relativement une pour soi, non dans ce par quoi elles tendent à s'exclure réciproquement et à s'isoler, en leur relative continuité intime beaucoup plus qu'en leur relative discontinuité réciproque, bref sous l'aspect du dynamisme, éminemment liant, beaucoup plus que du statisme, éminemment insulaire et isolateur, du biais relativement plus psychique et plus positif, plutôt que du biais relativement plus matériel et plus négatif? Mieux distinguer pour mieux unir dans une moindre confusion grossière, inerte et de sommeil, dans une plus délicate et vive appréciation de la complexité organique qui se laisse sentir toujours de mienx en mieux, et dans l'hétérogénéité relative de ses éléments, et dans leur harmonie, mais en définitive, le sens de cette harmonie commandant toujours celui de la relative hétérogénéité qui n'est jamais appréhendée qu'au moyen d'un progrès du dynamisme qui la saisit.
Il arrive ainsi que, plus d'une part, une hétérogénéité est fruit d'analyse poussée, (plus elle devient par conséquent relativement abstraite, plus elle correspond à un sens développé de la complexité d'un ensemble) et plus, d'autre part: 1° elle suppose de dynamisme pour avoir été réalisée; 2° elle se prête à une manipulation aisée, comme algébrique, mais aussi de relatif automatisme, verbalisme, psittacisme, pour qui veut se maintenir passagèrement, — soit pour fins de science, soit pour utilisation plus couramment pratique, — dans le inonde abstrait, statique, analytique, simultané et spatial de l'objectivité; 3° elle exige de dynamisme de celui qui, s'en servant, veut pleinement la chausser, je veux dire l'animer à nouveau de tout son sens, la repenser entièrement.
Pour cela, les progrès de la science, qui supposent progrès de la conscience et du dynamisme, entraînent aisément avec eux chez les individus médiocres, qui n'en atteignent que les résultats dans leur aspect plutôt immédiatement social, recrudescence de mécanisation et de psittacisme. Plus la civilisation croît, plus grandit le danger de submersion matérialiste et d'enlisement dans l'algèbre, s'entend dans les symboles et les mots quasi-vidés de contenu, et plus il faut, pour que l'harmonie subsiste, que soit réanimé le dynamisme, la vie intérieure, qui seule maintiendra, parmi le détail, le sens de l'ensemble et la conscience de la spontanéité de pensée.
Mieux on sent d'unités, mieux il les faut sentir encore plus une qu'unes: autrement, et à proportion, le dynamisme tend à perdre le contrôle de son agilité subtile, à se laisser engourdir dans cette partielle somnolence, qui se dégage,
non certes du statique ijinm pose, à savoir toujours par un progrès du dynamisme eu ses actualisations, mais du statique subi, dans la mesure où il est subi, où, pour ainsi dire, il se durcit et vous enserre, vous emprisonne, tend à vous couper votre circulation de pensée par toutes ses déterminations tranchantes, à vous mutiler, étouffer et tuer,telles ces lourdes demoiselles de bois ou de fer, sortes d'armoires envoûtantes, intérieurement équipées de pointes, qu'à Nuremberg on refermait, à la fois massives et aiguës meurtrières, sur d'impuissants sorciers.
Plus l'esprit, par ses secrets sortilèges, évoque un monde à puissantes et délicates, vastes et compliquées harmonies, plus doit-il se tenir en éveil pour n'être pas lui-même dupe et victime dé ses propres incantations. Veut-il s'oublier et se perdre soi-même, assourdissant, si l'on peut dire, en lui la conscience de son timbre original, alors même qu'il triomphe à s'offrir la symphonie toujours plus largement émue des propres échos de sa voixV II ne le peut, et tous progrès vont de pair à qui les envisage sans myopie. Ainsi l'anti-intellectualisme de vrais amis du dynamisme ne saurait jamais .être pour eux-mêmes qu'une pénible mais éphémère illusion, une bouffée de rêve mauvais *).
P. \2iï. La pensée est incommensurable avec le langage.
Rien n'est commensurable à rien, si ce n'est grossièrement par l'analogie qui établit des équivalences très lointainement approximatives entre des rapports.
P. 132. Si l'on convient d'appeler libre tout acte qui émane du moi et du moi seul, l'acte qui porte la marque de notre personne est véritablement libre.
Liberté ne se peut entendre, comme chez Leibniz, qu'au sens de spontanéité de l'esprit.
Nul aete n'émane du moi seul au sens chimérique où l'on prétendrait isoler le moi, en l'arrêtant a des limites
*) L'illusion peut, en effet, être interprétée, répétons-le, comme un moindre éveil, donc comme une incohérence et une erreur, relative au point de vue d'où elle apparaît erreur parce qu'elle est sewie incohérence. Les illusions deviennent, de ce sens, comme des étapes, ou mieux comme des cercles de l'erreur relative et de la relative vérité, dans la spirale infinie des symbolisations, c'est-à-dire des objectivations, des créations artistiques où l'énergie conscientielle se représente à elle-même, s'atteiguant dans les «pièces" de son „jeutt, jeu qui pour jaillir spontané, n'en demeure pas moins en rapport avec sa propre nature, c'est-à-dire avec les exigences mêmes de la spontanéité.
Ainsi quand nous scrutons le sujet, l'objet réapparaît toujours, mais toujours drame plus intime d'un maître plus profond, de la dramaturgie* au sens indéfiniment actif du mot, synonyme alors d'énergie dans l'acte de s'employer, c. à. d. de s'impliquer dans les circonvolutions de son débit, où elle se compte et se conte (ces doublets restent des parents), y tend du moins, toujours mieux narrée, toujours mieux narrée inénarrable. Ainsi réalise-telle rationnellement pour elle-même son inépuisable et indéfinie avance de supérieure irrationnalité Son „ logos", raison, compte et conte, s'efforce à clamer en son jargon indéfiniment assoupli, l'ineffable ineffabilité.
possible
censément déterminée^, mais il est toujours à propos d'étréindre le moi, ce qui est précisément le contraire de le rétrécir. Il s'agit là d'une concentration vivante, non d'une mourante retraite \). La reconnaissance de la spontanéité nous mène plus avant que la représentation d'un déterminisme, par Ja précéllence même du dynamique sur le statique.
ks modes du Excellente crevaison de la bulle: possibilité d'un choix
contraire au choix opéré de fait par la volonté. Mais on peut dégonfler ainsi la notion même de possible du présent et du passé2). Le possible du futur lui-même n'est que l'imagination d'une réalité dans le cadre du futur, imagination à laquelle nous nous prêtons d'autant mieux qu'elle ne choque pas par la difficulté apparente de l'amalgame avec l'ensemble de notre vie de conscience, ou mieux encore qu'elle frappe par l'impression positive de l'aisance avec laquelle elle s'installe comme hypothèse au milieu de notre vie mentale.
Les choses, étant des possibilités de conscience, sont de ces hypothèses, comme tout objet de réflexion et non d'apréhension immédiate, comme toute virtualité, comme tout abstrait, comme tout ..objet", qui n'est jamais (pie du virtuel, comme isolé de l'ensemble du virtuel et imaginé dans un cadre d'actualité.
La possibilité abstraite ou passive ne s'entend aisément qu'à raison du pouvoir actif. L'énergie, comme l'ont' si profondément réalisé Aristote et Leibniz, mène toujours. L'énergie ne pouvait pas faire, jadis, ce qu'elle n'a pas fait jadis, car les possibilités du passé sont, à le bien prendre. chimères3). Elle ne peut pas actuellement faire ce qu'acte
!j Voir daus ces notes P. 46.
2) Voir plus haut P. 43.
3 1 Ce sont futurs antérieurs, c'est-à-dire espoirs regrettés. Puisqu'ils sont regrettés, ils n'ont pas tout à fait disparu: ils gardent en leur Caractère d'anciens espoirs, une certaine force inchoative qui n'appartient pas à l'ancien comme tel, mais comme subsistant dans la mesure où il subsiste, et qui est donc ici de l'espoir: en ce sens les possibles du pnssé ne sont pas tout à fait vains, puisqu'outre qu'ils sont des deuils d'espoirs, ils restent comme d'hypothétiques projets. Dans la mesure où le passé garde quelque chose du présent iochoatif qu'il fut, du présent orienté au futur, dana cette mesure il reste toujours un peu jprqjet: là réside précisément sa vertu de (atapulte, le ressort de l'habitude, la raison la plus profoDde, peut-être, qui se puisse entrevoir de la virtualité: elJe est comme une fin future tombée au passé, mais restée orientée au futur. Elle est un présent inchoatif décalé qui tend à rebondir, un souvenir propulseur. N'est-ce pas ce qu'avec sa prodigieuse réminiscence linératrice entendait, au fond, Platon? Il allait, sous ce rap.ort, plus loin que Leibniz, qui, tout en exaltant cette théorie de réminiscence, se refusait à la prendre selon le sens si sûr d'une référence psychique à un psychique ancien qui eût été jadis plus présent, ou moins passé. (Oeuvres édition Gerhardt. Tome V, p. 16 et 21.)
De ce biais, le virtuel — et le passé en tant qu'il reste en lui de la prise inchoative (qui fut un présent futur, un futur maissant) — peut être dit un futur distrait, comme à demi oublié et enseveli, tel un grain de blé qui doit disparaître à l'attention pour que, dans son demi- .anéantissement, germe en lui l'avenir.
ellement elle ne fait point, dans la mesure <lu moins où le présent a un sens exactement déterminé. Ce que l'énergie peut faire dans l'avenir, c'est ce qu'elle y ïera, car quand elle le ï'era et l'aura t'ait, cela seul sera possible et l'aura jamais été1). Mais que fera-t-ellc dans l'avenir? Elle actuera ses virtualités. Cela revient à dire: elle continuera son développement selon sa spontanéité. Actuera -telle toutes ses virtualités? Non, car elles sont supérieures à tout nombre. HJn actuera-t-elle, en a -t-elle jamais aetué strictement une seule? Non, car strictement le présent, l'actuel n'est pas. et rien n'est, au sens d'achevé. Mais a-t-elle donc peu de richesse et de fécondité? Elle les a inépuisables, paire qu'elle est énergie, tendance, tension, accoucheuse portée, naissance, poussée2), à l'indéfini.
P. 167. On appelle liberté le rapport du moi liberté concret à l'acte qu'il accomplit. Ce rapport est indéfinissable, précisément parce que nous sommes libres. On analyse en effet une chose, mais non pas un progrès; on décompose de l'étendue, mais non pas de la durée.
Voir dans ces notes P. 47.
La liberté, dans les langues latines, exprimait d'abord et revient ici à exprimer: 1° exclusion de tout esclavage, de toute dépendance par rapport à quoi que ce soit de rela-
On rejoint là, et les symboles éleusiniens, et la parabole chrétienne du grain qui doit tomber en terre p.mr renaitre, image commentée par cette application psychologique: si quelqu'un ne perd sa vie, il ne la sauve pa*.
Tant, en somme, il y a d'analogie et de convergence entre les conceptions profondes, en apparence les plus diverses. Qu'on rapproche seulement entre eux ces aspects de passé, de virtuel, de futur qui se recrée dans le demi-sommeil du passé-souvenir, et, entre elles, leurs applications aux problèmes psychologiques, épistémologiques et moraux; ce n'est encore li qu'une manifestation de cette „cirrumincessionu de vie, dont nous avons déjà pailé pour désigner l'indéfinie intimité de symbiose, l'active entre-pénétration Universelle.
Maintenant, qu'est le futur où tend li virtuel? Un idéal puisqu'il ne sera jamais réalisé, puisque rien n'est, nuis seulement s'ébauche: le futur et le posdble se rejoignent, c'est-à-dire qic Lî futur réel n'apparaît ouï comme un mirage, où le souvenir en travail, c. à. d. l'imagination du futur, essaie de se projeter et de se saisir.
D Cette façon de traiter le possible du présent et du futur n'est p 13 à contredire, mais à développer et approfondir, par le passage sur le présent idée-négative et par la note marginale immédiatement antérieure, relative au possible passé: „ce sont futurs antéiiflurs".
2) Nature, <pvaig, avÇiç, vegetatio, wactjsen, symboles i même historiquement) connexes de l'auguste développement, et où se retrouve le même radical, représenté dans le groupe italique et dans le groupe hellénique par le radical à l'état réduit ug, avec prothèse aug, comme un r, dical commun est contenu dans q vsiv (pousser), q vatç (nature), 9 v)Jkov (folium, fVuille), filius (fils), fuit, futurum fil fut. futur). De même encore sont co.inexes les autres symboles des langues germaniques au gionpe desquelles appartient l'anglais to bear (cousin du latin ferro), porter, mais au.-.si enfanter, et les correspondants allemands Geburt etc., radical repiésenté dans la dernière syllabe de nos noms en -bert. Gilbert, Aubert . ., et indiquant idée de filiation.
analogie
nulle dualité stricte
tivement étranger, extérieur, statique, de toute hétéronomie;
2° en un sens encore plus ancien, et ici plus profond, amour, goût qui se prononce.
P. 182. Expliquant comment fut longtemps posé à faux le problème de la liberté, Bergson écrit: C'est que l'on passe par degrés insensibles de la durée concrète, dont les éléments se pénètrent, à la durée symbolique, dont les moments se juxtaposent.
Bref, de l'ordre de succession, comme aimait à parler Leibniz, à l'ordre de simultanéité. Ceci revient à dire: parce qu'on passe de l'hétérogène concret à l'homogène abstrait et de l'immédiat à l'analogue, ce qui va de pair pour l'auteur si l'immédiat, pour lui, est l'hétérogène, si la généralité de l'abstrait n'embrasse, de ce point de vue, qu'une collection d'hétérogènes considérés du biais de leur homogénéité, laquelle consiste, selon nous, en une analogie ou équivalence approximative par rapport à certaines opérations mentales.
Mais tout problème, toute explication, tout énoncé peut aussi bien être envisagé comme naissant ainsi du passage d'une hétérogénéité relative à une relative homogénéité, c. à d. d'une analogie généralisatnce. Aussi y-a-t-il incommensurabilité entre toute notion abstraite et tout phénomène de conscience concret qui en a été l'occasion. Cette incommensurabilité n'est d'ailleurs que relative puisque, de même qu'entre deux espèces d'un genre ou deux individus d'une espèce il n'y a homogénéité que par analogie, de même entre le phénomène conscient immédiat et la notion abstraite générale sous laquelle il est classé, mais cette homogénéité analogique est une mensuration néanmoins, en ce sens qu'elle indique une équivalence pratique, -j'entends pour le procès ultérieur de la vie de conscience — , équivalence, au reste approximative et plus ou moins confuse, entre ce phénomène concret et sa notation conceptuelle.
Toute métaphysique, du moins dogmatique, et non seulement la question de la liberté d'indifférence, s'évanouit par la constatation de l'impossibilité radicale à noter quoi que ce soit par son équivalent rigoureusement exact, donc à expliquer, donc à prouver quoi que ce soit au moyen d'une application stricte du principe de contradiction, laquelle application supposerait une r, identité" entre des éléments réels ou notionnels qui ne sont jamais qu'analogues, c'est-à-dire propres à être confondus les uns avec les autrespour de certains emplois, pour tels besoins de notre trouble rêve. Mais toute philosophie comme toute science subsistent, conscientes de leur poitée limitée et de leur caractère relatif.
Quant à cette opposition établie par l'auteur entre la compénétration des éléments de la durée concrète et la juxtaposition des moments de la durée symbolique, on a peine à en saisir la rigueur. Il nous est apparu en effet, tout au long et dès le début de cette étude, que si la jitxtapo-
sition proprement visuelle est le symbole le plus clair et le plus couramment utilisé du rapport d'ordre où sont entre eux les éléments (toujours,- d'une certaine façon, simultanés) du statique, la compénétration des éléments de durée supposait, consistait elle aussi — dans la mesure même où il y a distinction relative des éléments-en une certaine disposition dans Tétendu, (l'étendu, sous sa l'orme radicale, accompagnant inévitablement, étant la face, le corps de tout phénomène psychique, le monde extérieur. — ou plus sobrement le monde, — lui-même qui, n' importe où, est l'objeetivation du psychique).
Si intimement que soit réalisée la compénétration des éléments du psychique, si elle n'exclut pas toute conscience, die inclut quelque mémoire, et ainsi nous apparaît qu'elle implique quelque sens, si ténu soit-il, d'ensemble et de simultanéité, donc de spatial, puisque le spatial est l'ordre même des simultanés. Il est vrai que les éléments saisis d'ensemble par la mémoire ne le sont, toutefois, que comme successifs. Encore ceci ne voile-t-il pas, mais bien plutôt décèle que. pour cette prise d'ensemble, il faut que ces successifs demeurent sous un certain rapport simultanés'): à savoir dans la mesure seule où leur succession n'est que relative, comme relative seulement est leur distinction ; et, inversement, Pi proportion de leur relative identité. La relative et confuse saisie du spatial ne suit donc pas moins la conscience en ses abîmes que la relative et confuse saisie du successif, qui n'est jamais appréhendé que dans — et grâce à — un ordre au fond duquel subsiste et se retrouve un sens du spatial, comme, au fond de tout sens du spatial, subsiste et se retrouve un ordre de transition, de succession. Ni l'un, ni l'autre n'est immédiat ou définitif au point de se laisser isoler comme un absolu.
1 ) Si le passé reste ainsi simultané au présent, c'est, dira-t-on, par ses notes, non dans sa prise, par l'objet, non dans la saisie active que le sujet s'en assure. Mais c'est aussi dans cette saisie, puisque le passé est remémoré comme tel, et puisque, d'ailleurs, la prise, si subjective qu'on l'aille chercher, est élément de la sensation. Elle n'en est pas le moindre, mais le noeud au contraire, puisque elle est la synthèse active elle-même de la sensation. Ainsi le passé n'échappe pas plus à ime certaine simultanéité avec le présent que le dynamisme à une certaine identité avec le statique, mais elle n'est pas absolue.