SOU
paraître). En tout cas, ce qu’il faut connaître, c’est l'appréciation subjective que l’intéressé fait de sa situation (toujours en rapport avec celle de son groupe psychologique), la distance qui sépare cette appréciation de son idéal et l’espoir qu’il peut concevoir de son avenir.
« 4° La possibilité de surmonter des conditions sociales défavorables, même quand elles sont survenues brusquement, dépend de la façon dont le sujet se croit capable d’être heureux avec le nouveau plan de vie que celles-là lui imposent. Il n'existe pas une faculté ou propriété générale et mystérieuse d'adaptation dont l'absence puisse être mise en cause dans la production des troubles mentaux.
« Le processus d'adaptation se fait toujours d’une façon complexe et variable pour chaque situation, Pattitude affective que l’on prend à l’égard de l’action des conditions sociales résulte à son tour de l’action d’une constellation de facteurs qui peut et qui doit être analysée individuellement si l’on veut comprendre (ou essayer de comprendre) dans chaque cas concret. »
Un fait est indiscutable : tout bouleversement de
l’ordre social entraîne l’éclosion de psychoses. C’est
ainsi qu’à la suite de la grande crise économique eu-
ropéenne, lorsque le chômage sévissait avec inten-
sité, on vit apparaître des réactions psychopathiques chez grand nombre de chômeurs. Le Comité d'Hygiène public de la Société des Nations avait mis à
Zoo
son ordre du jour, en sa séance du 10 novembre 1932, la discussion d’un rapport sur « les effets de la crise économique dans le domaine de l’'Hygiène mentale », rapport élaboré par une Commission composée du Professeur Jean Lépine, du Docteur Hamel, du Docteur Chodzko.
Ce rapport reconnaissait que le chômage modifiait le psychisme du chômeur et entraînait, chez ce dernier, l’augmentation de linstabilité, la tendance à l’immoralité et à la délinquance. En 1936, au moment des grèves et de l’occupation des usines en juin, de nombreux auteurs, parmi lesquels MM. Claude, Dupouy, Leconte, etc., firent diverses communications à la Société médico-psychologique, au sujet du rôle indéniable des perturbations sociales sur le développement des psychoses. De nombreux cas de psychoses de grève furent publiés à cette époque. Ces cas montrent tous, d’une façon éclatante, l'effet déplorable des troubles sociaux sur certaines constitutions psychopathiques.
A partir de septembre 1939, à l’occasion du conflit entre la France et l’Allemagne, nous avons noté de nombreuses observations de soldats ou de civils hospitalisés à l’établissement par suite de « Psychoses de guerre ».
Toutes ces psychoses qui éclosent à l’occasion d’une perturbation sociale, qu’il s’agisse de « psychoses de crise économique », « de psychoses de grèves », ou encore de « psychoses de guerre », peuvent se ranger dans ce qu’on a appelé les « Psychoses réactionnelles », qu'ont décrites Kraëpelin puis Bleuler et Kretschmer. Parler de « psychoses réactionnel-
les », c’est reconnaître l'influence prédominante du fait social, générateur du choc moral, sur l’équilibre psychique de lPindividu. C’est admettre que, sous la poussée de facteurs sociaux nouveaux entraînant une charge supplémentaire de préoccupations et de soucis auxquels se superposent des chocs affectifs continus ou brutaux, la psychose peut apparaître un jour ou l’autre chez l’homme en apparence le plus normal.
« Et dire psychose réactionnelle, c’est rendre à ce « facteur étiologique toute son importance. »
Leconte.
Nous n’avons envisagé jusqu'ici que les grands bouleversements économiques et les catastrophes, comme conditions sociales capables de provoquer lPéclosion de psychoses. Il est temps de nous poser maintenant la question suivante : la vie, telle qu’elle nous est imposée par ce qu'est devenue la civilisation à notre époque, peut-elle faire naître des psychoses à son tour ?
À quoi nous répondrons d’abord que cette vie trépidante, factice, fiévreuse, incertaine, favorise la psychopathie par le surmenage excessif auquel elle soumet notre système nerveux fragile; elle fait donc déjà de nous des prédisposés.
Dans tout métier, dans toute carrière, on rencontre à chaque pas des difficultés croissantes par suite de la disproportion de jour en jour plus marquée entre l'offre et la demande. Pour beaucoup, cette incertitude angoissante du lendemain ébranle et sape tous les jours davantage le fragile édifice de l’équili-
AT fa
bre psychique. Pour d’autres, l’abus des plaisirs multipliés à un rythme effréné à les mêmes funestes conséquences. Enfin, pour certains, les méthodes actuelles de travail dans l’industrie moderne, travail « taylorisé », « à la chaîne », qui fait de l’homme un automate, humble esclave de la machine, apparaissent comme génératrices de troubles mentaux, du fait qu’elles dévalorisent l'intelligence de l'individu et usent sourdement la résistance psychique.
Où trouver alors le hâvre de repos où l’esprit pourrait oublier fatigue et ennuis et connaître un instant de détente ?
Nulle part, car il n’est plus de foyers tranquilles ni d’affections sûres. Les rapports affectifs sont eux-mémes altérés; il n’est rien de stable, pas plus dans le domaine privé que dans le domaine public.
Les divorces se multiplient; on se marie selon la fantaisie du moment, on se sépare de même; la famille au sens intégral du mot est devenue chose à peu près inexistante. Toutes les valeurs morales ont subi une dévaluation massive. Comment espérer, dans ces conditions, un redressement, un arrêt sur la pente où, de plus en plus, nos malheureux contemporains, désemparés et surmenés, glissent vers la psychose pour de multiples raisons.
Et pour terminer, écoutons le Docteur Jacques Vié exposer magistralement une conception originale de cette question au Deuxième Congrès International d'Hygiène mentale, juillet 1937 :
« Trop souvent on considère comme un dogme « de l’Hygiène mentale d’envisager l’augmentation
KQ
Aer po
incessante du nombre des aliénés en fonction de l’hérédité des tares mentales. Nous vous proposons d'examiner le problème sous un tout autre aspect. e Certes, on voit entrer dans les asiles de grands malades, chez lesquels les stigmates héréditaires sont massifs et incontestables. Mais ce ne sont pas ces catégories qui subissent la plus forte recrudescence numérique. Bien au contraire, — et c’est ce qui nous paraît si inquiétant — tous les jours, la barrière de l’internement s’abaisse sur des sujets de moins en moins tarés, qui cessent d’être aptes à affronter les difficultés de la vie, parce que cellesci se multiplient de jour en jour.
« Il est vrai, dira-t-on, que les circonstances ne font que révéler les méiopragies latentes. Toujours est-il qu’à l’époque actuelle, le morbide, incompatible avec l’existence dite normale, réalise, surtout au contact des agglomérations urbaines, des progrès continuels. Et l’on en vient à concevoir, pour chaque individu, un seuil de résistance psychique, qui permet l’adaptation aux exigences de la vie sociale jusqu’à une certaine limite, au delà de laquelle, les capacités cérébrales se trouvant dépassées, le sujet est contraint de chercher un refuge dans l’une des formes de vie réduite qu’offrent pour ainsi dire seuls, à l’heure actuelle, les établissements psychiatriques. »