A propos de l'Elpis hésiodique
La mode, en philologie, est aux restaurations : anciennes leçons reprises par la critique, anciennes interprétations réhabilitées par l'exégèse, telle est la tradition qui — bien souvent avec raison — tend de plus en plus à s'établir. C'est ainsi que, dans le mythe de Pandore raconté par Hésiode, M. Paul Girard a voulu remettre en honneur la traduction, généralement abandonnée par les commentateurs modernes, du mot 'E)-J.; par Espérance (I) : avec toute l'autorité que lui donnent une longue étude de la question et ses travaux sur l'épopée primitive, il a cherché à établir : 1° que l'Elpis, qui reste seule prisonnière dans la jarre d'où Pandore a laissé échapper tous les lléaux, est un bien; — 2" que sa présence au milieu d'eux s'explique par ce fait que la jarre aurait contenu, mêlés, à la fois les biens et les maux. M. Paul Girard m'a fait le très grand honneur de citer mon nom à côté de ceux d'O. Gruppe, de Flach, de .ï. Girard, pour rappeler qu'après A. Lebègue j'avais adopté le sens de prescience, d'attente du malheur, et fait de l'Elpis un mal, ou plutôt donné à ce terme une valeur indifférente, rendue péjorative seulement par le contexte. Tout en reconnaissant la portée des arguments invoqués par M. Girard, je crois devoir présenter quelques objections à sa théorie, — qui d'ailleurs laisse sans solution une difficulté assez sérieuse : pourquoi
1 P. Girard, Le mi/llie de Pandore dans la poésie hésiodique II E. (?., juilletoctobre 1900, p. 217-230 .
REG, V\M, L010, h* lui. 4
50 PIERRE WALÎZ
l'Elpis reste-t-elle prisonnière dans la jarre? Examinons successivement les divers points en litige.
I. Pour prouver que l'Elpis est un bien. M. Girard invoque, outre tleiix vers d'Hésiode lui-même Travaux, v. 498 et 500 , des textes de Simonide d'Amorgos (fr. ï, v. Gi, de Théognis iv. U35 sq., 637), de Pindare Ném., XI. v. 45-46) et d'Eschyle [Prométhée, v. 2i8 . Pour deux de ces passages, aucun doute n'est possible : quand Théognis affirme que l'Elpis est la seule divinité bienfaisante qui soit restée parmi les hommes, alors que toutes les autres s'en allaient dans l'Olympe, et quand Prométhée. vivement loué par le chœur, se vante de l'avoir donnée aux hommes pour les empêcher d'avoir toujours la pensée de la mort présente à l'esprit, c'est incontestablement d'un espoir salutaire qu il est question. Dans les autres textes cités, on ne peut nier qu'il s'agisse de Y attente d'un bien, qui. comme la crédulité, <■ alimente nos vains efforts » (i), ou sur laquelle se repose le paresseux qui, au lieu de travailler. « demeure en place dans une vaine attente » 2 . (les exemples pourraient même être facilement multipliés, puisque l'acception la plus ordinaire du mot î'/-':ç est celle d'espérance. Mais n'est-ce pas là précisément ce qui donne toute leur valeur aux textes, beaucoup plus rares, où le terme conserve le sens neutre critiqué ici par M. Girard? Pour qu'Uésychios ait pu le considérer comme le sens premier du mot 3 , pour que Thucydide ait pu employer l'expression « sÀ-ioa tou iooêoû ». Y appréhension d'un malheur redouté (4), il faut qu'ils aient possédé des textes anciens, qui ont servi à l'un de témoignages, à l'autre de modèles, et leur ont permis de donner à ce mot une valeur qu'il n'avait pas ordinairement. Et si Platon ne s'était pas fondé sur des autorités de ce genre, aurait-il pu définir ITa-'I; la
1 Simoaide, loc, cil.
(2 Hésiode, /V.. v. 198.
(3) '\0-.i; ■ -poafioxfo.
1 Thucydide, VII, 61, 2. Cest a peu pivs ce que PJalou (Hep., p. 330-331) ciiteinl par IY/.-.; /.7/.i\. sentiment éprouvé par ua homme qui redoute L'avenir eu raison de ses malheurs passés.
A PROPOS DE LELP1S HÉSIODIQUE -il
« prévision coujecturale Je l'avenir », oocaç ^eXXôyruv 1 ? En particulier, si c'est là. comme le veut Ilésychios, la signification primitive du terme, quoi d'étonnant à ce qu'Hésiode, tout en l'employant ailleurs dans une acception plus moderne, la lui ait conservée dans l'exposé d'un mythe aussi ancien?
D'autre part, l'attente d'un bien doit-elle être considérée comme un bien positif? Oui, dit M. Girard p. 221-222), se fondant surtout sur l'autorité d'Eschyle : la « croyance à un bonheur futur, qui ne peut pas venir, mais qu'on entrevoit et qu'on désire ». 1' « attrait décevant de l'espérance » est encore un bien pour les malheureux mortels. Mais est-il certain qu'Eschyle ait respecté la tradition hésiodique? Il l'a, par ailleurs, si profondément modifiée (2), qu'on peut en douter; De plus, la grande majorité des auteurs grecs paraissent faire peu de cas du sentiment ou de la disposition d'esprit qu'exprime le mot V/~:.; : quand ils n'en parlent pas avec amertume, c'est avec défiance ou ironie. Est-ce un bien, cet espoir « vide », cette folle attente d'un bonheur qui ne saurait venir de lui-même, cette illusion qui empêche le paresseux de comprendre que le travail seul peut le lui donner? Est-ce un bien, cet espoir « funeste » (^otAeicôç , qui nous engage dans le- entreprises imprudentes où nous nous brisons (3 ? Est-ce un bien, cille « pâture des mortels frivoles » i qui « nous incite à courir au danger » et conduit à la ruine ceux qui s'y abandonnent ."> ? « L'Elpis. dit Sophocle, est souvent un bien pour les hommes, mais souvent aussi elle trompe nos désirs téméraires » (6).
(1) Ley., p. 644 c. Cf. encore Sophocle, 0. /■'.. v. 486; 771. — 0. C, v. 174!'. etc.
ï Principalement en supprimant, dans la légende île Prométhée, l'épisode ilu sacrifice à Mêkoné, qui, dans la poésie hésiodique, légitimait la vengeance de Zcus; chez Eschyle, la jalousie des dieux à l'égard des hommes n'a même plus cette excuse.
.; Hésiode, loc. cil.: — Théognis, \. 637-638. Cf. Simonide d'Amorgos, loc. cit.
i Ménandre, Monosliches, \. 42 :
Ai o êXieiôê; yjz/.'jj-. toùî xsvoù{ 3po?(ôv<
■ Thucydide, V, 103 : \0.~.: KtvStivto RapajuiOiov oùaa. %x\
6 Anligone, v. i;u sq. CI', fr. 203 : 1.'/.-.; oôÔàv ùsaXeî /.ta.
52 PIERRE WALTZ
Euripide est encore plus catégorique : « L'Elpis est un fléau pour les mortels 1 . Aussi les épithètes peu flatteuses sontelles prodiguées à cette espérance « creuse, pernicieuse, éhontée » (2), qui « roule ça et là des mensonges légers comme le vent » (3). Elle est si loin d'être un bien par elle-même, que sa valeur change selon la qualité de l'homme qui l'éprouve : ce qui. suivant Cbilon. différencie les gens intelligents des imbéciles, c'est qu'ils ne conçoivent que des espoirs salutaires eXitloxv iyaOoïs) (4). Cette expression. î'/.-\; xyaôr,, et une autre similaire, yyr^-r, ï/-;.;. reviennent fréquemment chez tous les auteurs grecs o : dans les cas où ils la considèrent comme un bien, ils se croient obligés de le spécifier, et de la distinguer de la précédente: peu s'en faut qu'Hésiode n'ait fait des deux Elpis, comme des deux Eris, des sœurs ennemies G .
II. Si VElpis était un bien, comment se trouvait-elle dans la jarre des fléaux? C'est cette difficulté que M. Girard a essayé de résoudre en émettant l'hypothèse que la jarre aurait contenu en même temps les biens, qui se seraient envolés au
1 Suppliantes, v. 479.
' i /.-.; y.r/r ou xêvêT) Hésiode, loc.cit.; Eschyle, Perses, v. 790: Sophocle, Ajax, v. 477; Eleche, v. ii52; Pindare, Ném., VIII, v. 45), ç8ov-pi Pindare, sthm., Il, v. 43 , ivxiSVjç Pindare, Ném., XI. v. 15). Pindare, 01., XII. v. 5-6.
'. Cf. Diogène de Laërce, I. 69.
Lobeck, Aglaophamus, t. 1. p. 70; L. Schroidt, die Ellùk '1er alien
hen, t. 11. p. 72 sqq.
6 Hésiode, '/'/•., v. 498-500 : « Le paresseux, qui, sans avoir de quoi vivre.
attend que ses vains espoirs se réalisent, roule dans son àme de bien tristes
pensées. L'indigent ne voit pas à ses côtés l'Espérance salutaire. . . etc. » En
ce qui concerne ce dernier vers :
K/.-i; bùx iya8ï) xs^pT.pivov îvSpa xo|x.îÇei,
M. Girard p. 220, n. 3) conteste mon interprétation i/.-l; xyaW) où v.'.y.U: xx\ . et joint oôx à i-.-aOr',. en comparant le v. :il7 xI8à« oùx iyaO'r, /t'a. . et sans doute aussi en raison de l'ordre des mots. .Mais il me parait peu vraisemblable qu Hésiode attribue une espérance, même « peu salutaire », même 1' « espoir Pavera dont se repaît le paresseux » P. Girard) à cet indigent en proie à la 11111 ''' •' 'a misère, qui, réduit à l'asile, « presse dans sa main amaigrie son pied gonflé de ratigue ». C'est là bien plutôt l'attitude du désespoir ; le cas n'est plus le îiiéiuc que celui du cultivateur peu laborieux qui, trop confiant dans I avenir, se croise les bras et attend qu'un miracle fasse prospérer son champ.
ciel, à l'exception de l'Espérance. À l'appui de cette théorie assez neuve (1), M. Girard invoque quatre textes, dont trois d'époque relativement récente. Théognis dit expressément (v. 1435 sq.) que l'Espérance est la seule divinité bienfaisante qui soit demeurée sur la terre, tandis que les autres, au nombre desquelles le poète cite la Foi. la Tempérance et les Grâces, s'en sont allées dans l'Olympe: suivant M. Girard (p. 22i), Théognis « paraît se souvenir du récit d'Hésiode, ou de la tradition qui l'avait inspiré »; mais Hésiode ne parle pas nommément d'autre chose que d'une jarre (circonstance que Théogis ignore ou néglige] d'où les maux se seraient échappés pour se répandre sur la terre: il n'y a donc, entre les deux narrations, aucune relation formelle. Au contraire, chez Babrios (f. 08 Crusius), c'est d'une jarre que tous les biens s'échappent, pour remonter au ciel, à l'exception de l'Espérance ; quoiqu'il ne soit plus question ni de Pandore ni de la diffusion des maux parmi nous, le souvenir d'Hésiode est ici très probable! Il est tout à fait incontestable dans le passage du traité De la Piefr où Philodème prétend que le vase des fléaux -'10oç tcôv xaxwv) a été ouvert, non par Pandore, mais par Epimélhée. qui est ainsi rendu responsable de leur dispersion. Or voici la conclusion que M. Girard (p. 225) tire du rapprochement de ces deux derniers textes : « Ce vase, ouvert par lui, et rempli, chez le fabuliste, de tous les biens, est qualifié par Philodème de vase des maux ... : c'est donc que biens et maux s'y trouvaient mêlés. » L'induction serait certaine, si l'on prouvait que c'est bien à la même jarre que Babrios et Philodème font allusion; mais l'un parle du vase des biens, l'autre du vase des maux, sans qu'aucun des deux songe à remarquer que sa désignation est incomplète et partant inexacte; est-il bien sur que ces deux vases n'en fassent qu'un? J'avoue que j'ai des doutes. N'oublions pas, en effet, qu'une autre tradition, très antique aussi — bien que postérieure,
(1) M. Girard en attribue l'invention à P. Weizsâcker, qui l'aurait au moins entrevue, et renvoie à l'article Pandora ilans le Lexicon de Roscher. col. 1522.
.",; PIERRE WALTZ
selon M. Girard p. 226), à celle d'Hésiode —, raconte que les Mens et les maux sonl parqués dans deux jarres distinctes, d'où Zeus les lire à sa fantaisie pour les envoyer chez les mortels I . Une confusion n'a-t-elle pas pu s'établir entre les deux légendes? et l'erreur commise très anciennement sur le sens d's atoç n'explique-t-ellc pas suffisamment comment l'unique jarre hésiodique — celle des fléaux — a pu être prise, par des écrivains plus récenls. pour la jarre des biens dont parlait le mythe homérique? Cela est d'autant plus probable qu'aucun auteur n'a dit clairement que ce mélange ait eu lieu dans la jarre de Pandore : dans une épigramme de Makédonios 2), nous voyons sans doute que les biens en sont sortis et ont pris leur vol vers l'Olympe: mais, quand le poète ajoute que Pandore « a laissé retomber avec le couvercle la brillante parure de ses charmes » et qu'il ne reste plus sur la terre que « la femme vieillissante et la jarre vide », il me semble que c'est singulièrement forcer le texte que d'affirmer p. 225) que « la vieillesse et les autres maux étaient certainement dans la jarre avec les hiens ». Je ne vois là qu'une erreur commise par Makédonios sur le sens du vieux mythe : la légende avait eu le temps de se modifier et de se corrompre, du siècle d'Hésiode à l'époque de Justinien !
Ces divers textes n'ajoutent donc, en fin de compte, aucun fait précis à ce que disait Hésiode lui-même; or les seuls renseignements que contienne le récit des Travaux, c'est que Pandore dispersa ce qui étail dans la jarre 3), qu'elle laissa retomber le couvercle avant que t'Elpis ait pu sortir, mais que, d'autre pari V. les fléaux se répandirent en foule parmi les
1 Iliade, XXIV, v. 521 sq.
2 1"//'. /'"/., X, ',\ (et non II, Il .
-'• T. Stickney Les Sentences dans la poésie grecque, p. 64 ;i fait ressortir le manque de précision de ces v. 94 sq., provenant notamment <lo ce que le çom I,lr ii' direct 'lu verbe èrasSaofe n'est pas exprimé.
I En adoptant l'explication proposée par M. Girard p. 223) pour le mot IXXa
au \. Illll :
A/./.ï 82 [j/jpia Xuypà xax' $v6pûiro-j; ï/.i'/.r-u..
A PROPOS DE L ELPIS HÉSIODIQCE .).»
hommes. Il n'est nullement question do liions qui, primitivement confondus avec eux. s'en seraient séparés en s'onvolant vers les cicux. M. Girard admet p. 226 qn' « Hésiode concevait les Liens et les maux... mélangés dans la jarre, mais il ne le dit pas. parce que ce qui l'intéresse, c'est l'origine du mal: c'est la cause première (\o> calamités qui atlligent le monde; cela seul l'occupe; le reste, il le néglige. » Sans doute, M. Girard a raison lorsqu'il ajoute : « Ces sons-entendus lui sont familiers: il décrit peu. conte peu. et jamais pour le plaisir. » .l'ai ou également l'occasion de montrer 1 qu'Hésiode retranche systématiquement de ses récils et de se* descriptions tout ce qui ne tond pas diroctoment à une fin exhortalive ou didactique. Mais la fuite des biens dans l'Olympe était-elle un de ces détails que le poète pouvait omettre, parce qu'ils étaient indifférents à la Ihèse qu'il établissait? Dans une explication do l'origine du mal. l'allégorie des biens ahondonnant la demeure des hommes était un argument tout aussi puissant que la diffusion des fléaux parmi eux: Hésiode auraitil dédaigné la partie la plus probante peut-être do la vieille légende, — caria privation d'un bien est souvent pire qu'une calamité positive? ('.'est d'autant moins vraisemblable que, dans le développement d'une idée, l'antithèse est non seulement un procédé familier à Hésiode, mais le procédé bésiodique par excellence : c'est un artifice constant chez lui que d'opposer la vertu au vice. Diké a Ilvbris. l'Émulation à la Jalousie. l'Age d'or à l'Age do for. sa vie à colle do Perses; par quel caprice ou quel accident en aurait-il négligé un des exemples les plus frappants que son poème eût contenus, et que la tradition lui offrait d'elle-même : le contraste entre les maux qui fondent sur les hommes et les biens qui les quittent au même instanl 2 ■ '.'
I i Hésiode pi son poème moral, p. 103 sq.
(2 Suivant M. Girard (p. 221), le nom de l'Espérance devait suffire à évoquer le souvenir des autres biens, ses compagnons dans le vase mystérieux. Cette excuse ■< la concision excessive du poète perd toute portée, si noua adoptons puiir f/.-(; le sens primitif de -poaSoxta, de 86Ça [ieaXôvtuv.
50 PIERRE WALTZ
III. Si l'Elpis était opposée par Hésiode aux biens envolés, on comprendrait aisément ce que veut dire le poète en supposant qu'elle reste prisonnière chez Epiméthée : ce serait le seul avantage dont les hommes n'eussent pas été privés. Mais dans le texte hésiodique, elle est opposée très nettement — surtout si l'on considère le mot SÀXa comme l'équivalent d'une particule àdversative — à d' « autres êtres » en fait, les fléaux) qui se répandent parmi les hommes. Comment s'expliquerait-on alors qu'après avoir laissé fuir les biens, les hommes aient vu séjourner parmi eux à la fois les maux, parce qu'ils auraient réussi à sortir de la jarre, et l'Espérance, parce qu'elle n'aurait pas pu s'en échapper? Il y aurait là une contradiction formelle. Il s'agit donc d'un de ces êtres, qui, n'étant pas arrivé à pénétrer dans l'humanité, y est resté étranger; et l'Elpis ne saurait désigner autre chose qu'un malheur qui n'a pas pu nous atteindre ou un sentiment que nous ne sommes pas susceptibles d'éprouver. C'est ici que prend toute sa valeur le texte de Platon que j'ai ajouté à ceux qu'avait déjà invoqués A. Lebègue : « Il faut veiller, dit Zens, à ce que les hommes ne puissent plus prévoir la date de leur mort, comme ils la prévoient maintenant : j'ai enjoint à Prométhée de faire cesser cel état de choses (1). » Mais cette prescience doit-elle être regardée comme un mal? Assurément, puisque, chez Eschyle, nous avons vu Prométhée lui-même se vanter d'y avoir mis lin : il a « ôté de devant nos yeux l'image de la mort », et remplacé dans notre àme la prévision exacte de l'avenir, cette Elpis trop véridique, par une Elpis erronée, mensongère — « aveugle », dit le poète —, mais qui nourrit chez les hommes une douce illusion.
La prescience est donc un mal, que les dieux nous ont épargné. Or c'est aussi ce qu'Hésiode dit de l'Elpis. La tradition mythologique et la philologie sont d'accord pour appuyer notre interprétation : Pandore, instrument inconscient de la
l Gorgias, p. 523 d.
A PROPOS DE r.'ELPIS HÉSIODIQUE o7
vengeance divine, ouvre, par un geste de curiosité instinctive, la jarre des fléaux, puis laisse relomber le couvercle, sans trop savoir elle-même pourquoi (1), juste à temps pour nous éviter le châtiment suprême que. par un scrupule tardif, le roi des dieux hésite à nous infliger : la connaissance des malheurs à venir. Quelques hommes seuls mériteront par leurs vertus le don de prévoir l'avenir : privilège peu enviable, car la certitude des calamités futures ne provoquera en eux qu'un profond découragement (2). Loin que l'Elpis s'identifie avec l'Espérance, c'est justement eu la retenant prisonnière que les dieux nous permettent encore d'espérer.
Pierre Waltz.
I ■ Par la volonté de Zeus ». dit le v. 99 des Travaux; cf. P. Girard, p. 229,
n. 2. Il va là encore une analogie avec le mythe platonicien : c'est Zeus qui ordonnée Prométhée de retirer aux hommes la connaissance du moment où lia doivent mourir.
2 1 (Test ce dont Tirésias se plaint vivement à Zeus dans la Mélampodie (fr. 161 Rzach). Cf. également Sophocle. 0. R., v. 416 sq.