‹ A propos de la partie honnête du Décaméron de BoccaceChapitre 5 sur 5 · Voir les octaves 26 et 27 de la %• partie du Filostrato · texte numérisé non relu

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l'intrigue, la prolixité des développements oratoires*. L'imagination, au XIV' siècle, sent la nécessité d'être étroitement tenue en laisse par le bon goût qui, sûr d'elle un siècle plus tard, lui rendra la liberté.

Encore les grands poèmes chevaleresques de l'Italie n'offriront-ils d'ordinaire que des aventures dispersées, non pas uniquement parce que le génie italien, comme nous l'avons montré, préfère la variété à l'unité, mais parce que l'imagination italienne a peine à concevoir un génie qui prime décidément tous les autres. De même que dans l'ordre politique et artistique, cinq ou six villes italiennes se valent, de même, dans la fiction, le poète épique ne réussit pas à se représenter un héros qui*, présent ou absent, attire toujours sur lui l'attention. Dans la Divine Comédie^ il y avait bien un héros de cette nature, c'était l'auteur lui-même, dont l'ûme emplit tout le poème. Mais, dans les épopées ultérieures, il manquera toujours un protagoniste. Qui croirait que Roland pût entrer dans un poème sans y rejeter tous les autres chevaliers au second plan, à moins que l'auteur, comme certains poètes espagnols, ne lui ménageât un vainqueur qui devînt lui-même, par son triomphe, un autre Roland ? Pourtant ce n'est pas la fertile imagination d'Arioste qu'il faut accuser si Roger, Bradamante, Rodomont, Marfisa lui disputent notre attention : Pulci et Bojardo n'assuraient pas mieux la suprématie du neveu de Charlemagne. Le Tasse lui-même, qui s'applique à mettre de l'ordre dans le roman d'aventures, nous laisse indécis entre Tancrède et Renaud. Dans des cadres beaucoup moins vastes, il eût été facile à Boccace de nous montrer des personnages qui, grâce à la supériorité de leur cœur ou de leur esprit, sont nés pour conduire les événements. Toutefois, il ne s'y exerce guère. Dès qu'il s'élève au-dessus des tours de quelque joyeux compère pour s'engager dans des aventures touchantes, il est curieux de voir que, presque toujours, ses personnages sont le jouet des circonstances. C'est le hasard qui fait leur malheur et le répare. Un beau jour, on les reconnaît innocents, ou ils retrouvent l'équivalent de la fortune, de la position perdue, ou ils se rejoignent aux êtres qu'ils chérissent, mais ils ne sont pour rien dans ce retour de prospérité, sauf qu'ils l'ont mérité par l'injustice de leur infortune. Les héros des aventures comiques sont chez lui naturellement moins passifs. On connaît leurs ressources d'esprit, soit pour l'attaque, soit pour la

1. Lo Filostrato, le Xinfale fiesolano, par exemple, pourraient êlro analyses en quelques lignes. Dans le premier, Troïlc s'éprend de Griselda, la séduit grâce à son ami Pandare et dépérit pour elle après que, rendue à son pôro, elle oublie son séducteur; dans le douzième, Affrico parvient enfin ù gagner lo cœur de Mensola, puis se tue quand elle s'éloigne de lui, prise de tardifs scrupules qui ne la sauveront pas du courroux de Diane. Mais les discours, les monologues, les lettres des personnages sont diffus.

défense. Mais d'ordinaire il leur faut l'appât de la tentation ou l'aiguillon de la nécessité pour trouver une invention malicieuse, un mot heureux , une représaille piquante. II n'y a guère que Ser Giappelletto parmi eux qui ait su se faire un plan de vie; et le type de rtiomme qui abuse souvent sans intérêt, par plaisir, de la simplicité d'autrui, ce type inconnu de l'antiquité, que le moyen âge avait incarné dans la personne de Renart, Boccace, trait significatif, éprouve presque toujours le besoin de le diviser : ce n'est pas un seul etmême mystificateur qui bernera chez lui tantôt Galandrino, tantôt maître Simone, c'est le couple des inséparables Bruno et Buffalmacco *.

Seule de toutes les nations, l'Italie a été également grande dans l'antiquité et dans les temps modernes; mais son génie s'est très sensiblement modifié à travers les âges. J'ai décrit et expliqué ailleurs ce changement 2. Ici, je voudrais seulement marquer un trait qui se rapporte à notre propos. L'Italien antique combine toutes ses facultés en vue d'un effet; incomparable dans le style lapidaire des inscriptions et du droit, il garde dans les compositions les plus étendues le souci constant de la fin qu'il veut atteindre. Au temps d'Auguste, lorsque le temple de Janus se ferme et que les vainqueurs du monde peuvent s'en croire à jamais les maîtres, leur âme s'ouvre à une demi-générosité jusque-là fort étrangère à leur ambition 3; mais jamais, à travers les volumineuses annales de Tite-Live, un mot de curiosité ou de sympathie ne fera oublier à l'auteur qu'il s'est promis de glorifier sa patrie. La figure d'Énée, dans Virgile, est terne, mais quel éclat et quelle unité dans celle de la véritable héroïne du poème, je veux dire Rome ! Et comme Virgile surveille le poète bucolique qu'il se souvient d'avoir été I Sa Camille pouvait devenir une Herminie; il ne lui permet seulement pas d'être une Glorinde et lui refuse un Tancrède; à peine quelques soupirs d'Énée trahissent l'amour de Virgile pour la paix; l'ex-auteur des Géorgiqnes livre stoïquement les campagnes du Latium aux violences qui, naguère, faisaient saigner son cœur. L'épanouissement d'âme qui marque la différence de l'Italie moderne comparée avec l'Italie antique, sembla un instant ne pas devoir entamer cette force de volonté. En vain le cœur de Dante est plus riche que celui de Virgile : dans son poème tout épisodique,

1. Voir les Nouvelles 3, 6, 9 de la VIII* journée et la 3e de la IX».

2. Voir le début de mon article sur la littérature italienne dans l'ouvrage collectif L'Italie (Paris, librairio Larousse).

3. Rappelons-nous \eParcere subjectis de Virgile et les compliments que Tite-Live fait adresser à ses compatriotes pour la prétendue libération de la Grèco.

on sent partout le chrétien, le Florentin, l'Italien, et ces trois hommes n'en font qu'un, dont les contradictions se concilient entre elles. Mais bientôt cette mâle vigueur ne se rencontrera plus que chez les artistes; une statue, un tableau même se prêtent mal aux fantaisies discursives de l'imagination, et Raphaël, qui aime toutes les joies de la vie, mettra dans ses toiles autant d'unité que l'austère Michel-Ange. Mais, parmi les poètes, la vigueur soutenue ne s'achètera, comme chez Alfieri, qu'au prix d'une mutilation. Entre Dante et AlQeri, la suprême joie du génie italien est de laisser croître concurremment ses incomparables facultés, et, dans ses œuvres, de leur donner tour à tour la parole. De là sa façon de concevoir le poème narratif; Arioste et La Fontaine sont des esprits de même famille et certainement ils se seraient entendus sur la manière de juger l'humanité; mais il y a entre eux la différence de leurs patries; ni Arioste n'eût fait les fables, ni La Fontaine n'eût fait le Roland furieux ; Arioste, pas plus que Boccace, n'eût admis que la brièveté est Vdme du conte; l'âme du récit d'imagination, pour eux, c'est la variété. Il n'y a pas un Mérimée dans la longue série des conteurs italiens. Les genres où le génie doit se contenir, se concentrer, agréent peu à nos voisins. Ils ne cultivent guère la chanson telle que l'a comprise Déranger, parce qu'elle analyse la pensée en un certain nombre de brefs paragraphes distincts et reliés par un refrain identique. Ils aiment le sonnet dont la courte dimension est encore longue pour la pensée qu'il exprime; mais les poètes de profession laissent aux passants le soin de prouver sur des piédestaux de statues que la nation excellerait, si elle le daignait, dans l'épigramnie : ils n'ont plus de Martial. Le genre épistolaire tourne chez eux à la dissertation, non pas que l'enjouement leur manque, mais ils préfèrent s'y livrer à leur aise, affranchis des convenances mondaines, dans les capitoli où la rime fait passer tous leurs caprices. Malgré la véhémence et la ténacité de leurs passions, malgré leur étonnante facilité de parole, ils n'ont jamais produit de chefs-d'œuvre oratoires, parce que chez eux, dans toute œuvre de longue haleine, l'imagination fait dévier la pensée. Leurs poètes nous paraissent un peu fous, les nôtres leur semblent secs et froids. La vérité est qu'ils ne savent pas s'empêcher d'être prodigues et que nous avons nos raisons pour savoir être économes. Mais qu'importe, si les uns et les autres, nous nous sommes passablement fait honneur devant le monde des facultés qui nous étaient échues ?

Charles Dejob.

Paris. — Imp. E. Capioiiont et C'«, rue de Scinc, 57.

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