‹ À propos de la séparation des églises & de l'étatChapitre 12 sur 78 · EDEN · texte numérisé non relu

EDEN

vient de paraître, volume dont les divers chapitres avaient paru dans la Revue du clergé français, où ils n’avaient ni détonné ni étonné. Le courant est si fort que l’archevêché de Paris n'avait pas songé à les arrêter au passage. Je comprends les alarmes des Jésuites et les trouve parfaitement justifiées, puisque, entre leur catholicisme et celui de M. Dimnet, ilya bien plus dedistance qu’entre celui de M. Dimnet et...

Mais que vais-je parler de distance pour des choses qui sont originellement différentes. On ne compare pas un arbre à un théorème.

M. Dimnet le sait bien, lui qui dit si tranquillement leur fait « aux gens — de peu de foi ou d’une formation scientifique insuffisante (!) — qui s’épouvantent de la naturalisation de la religion ».

On l’accuse de se servir des grands noms de l'Angleterre pour abriter ses erreurs. Je ne suis pas assez théologien, pour voir si l’accusation est méritée; mais il y a quelque chose qu'il a emprunté aux Anglais, c’est le flegme

avec lequel il dit des choses énormes — je veux

VIe

dire énormes pour des Jésuites. — Ce dangereux abbé ne nous annonce-t-il pas que, dans peu de temps, la théologie catholique ne sera qu'une adaptation de la foi aux principes qui gouvernent la philosophie, l’exégèse et l’histoire ! Adaptation qui a déjà pour elle la sanction de quelques esprits supérieurs et l’enthousiasme de la jeunesse. Et il nous parle de la vague qui entraîne tant de jeunes gens, laïques et prêtres, dans le courant de la pensée contemporaine.

Va-t-on, sur les sollicitations de a Civilta condamner M, Dimnet? Va-t-on lui demander la rétractation de seserreurs. Devra-t-il, pour se faire pardonner, étendre la main sur l'Evangile et jurer qu'il n’a pas vu ce qu'il a vu, ou bien devra-t-il attester que ce qu’ila vu n’existe pas ?

Soyons donc reconnaissants aux bons Pères de nous avoir signalé ce cas, particulièrement intéressant, puisqu'il nous montre les impossibilités où vient se butter désormais l’orthodoxie traditionnelle.

Sévir contre M. Dimnet, ce serait s’obliger

ns don”

à sévir contre la Revue qui a reçu ses articles, et contre tous ceux qui les ont lus sans protester.

Ce serait la suppression logique, forcée, de la Revue du Clergé Français, de la Quinzaine, la mise à l’index du Sillon ; ce serait l’injonction, à tous ceux qui pensent, parlent ou écrivent, d’avoir à se taire ! Ce serait la purification de l’épiscopat et la destitution des quarante ou cinquante évêques qui n’ont pas l’estime de M. de Mandat-Grancey et de ses amis (V. page 12, n. 2).

Les gens de la Croix seraient contents, mais leur joie ne serait peut-être pas de longue durée, car on trouve toujours un plus orthodoxe que soi. N’ont-ils pas été aimables pour le Sillon, comme si le bloc catholique pouvait se constituer en dehors de l’unité et de la vérité politique ? La Vérilé française serait reconnue pour ce qu'elle croit être, le seul organe authentique de l'Eglise. Le pieux journal triompherait, mais il ne serait pas seul ; et pendant qu’il chanteraitson Te Deum

au Sacré-Cœur de Montmartre, le groupe en-

core si restreint, qui a pour programme la destruction du catholicisme, aurait le droit de triompher aussi et de nous dire qu’ils avaient raison, ceux qui s’en allaient, nous représen-. tant l'Eglise comme l'adversaire irréconciliable de la pensée et de la liberté.

Par

Les pages qui précèdent étaient déjà écrites, lorsque le pape Pie X a fulminé la condamnation de la loi de séparation (1). C’est un morceau de grande allure, un peu inattendu, peut-être, sous la plume d’un successeur de saint Pierre, qui a déclaré avec tant d'éclat,

(1) Encyclique Vehementer nos. Datée du 11 février, elle a paru, en latin eten français, dans l’Osservatore Romano, du 18 février.

L'importance de ce document est trop grande pour que, malgré sa longueur, nous n’en donnions pas le texte complet. On le trouvera donc à l’Appendice, Doc. VII, p.155. On remarquera qu’en dehors des considérations doctrinales, le Souverain Pontife dresse, en quelque sorte, le catalogue de ses doléances contre le gouvernement de la République, mais que, pas un instant, il ne songe à se demander si l'Église - n'aurait pas quelque chose aussi à se reprocher.

re 0 RG LE

naguère, qu'il voulait instaurare omnia in Christo (1). Nous avons bien une restauration ici, mais une restauration qui rappelle bien plus Boniface VIII que le maître doux et humble de cœur des Evangiles. à

L’impression faite par la publication de ce document est facile à indiquer : à l’extrême droite, de bruyantes acclamations de joie ; au centre, de l’étonnement et de la curiosité, Pattitude de gens bien élevés rencontrant une procession ; à gauche, de la joie encore, Joie de soldats rencontrant l’ennemi, plus vite qu'ils ne croyaient, et constatant avec satisfaction qu’il correspond ponctuellement au portrait qu’on leur en avait tracé.

Le principal résultat de cette manifestation solennelle, c’est que, désormais, Pie X peut

connaître les siens. Il a opéré un triage. Jus-

(1) « Restaurer toutes choses en Christ », Ephésiens I, 10. Programme du pontificat de Pie X. V. Bulle £ supremi apostolatus cathedra du 4 oct. 1903. Voici le verset complet: in dispensatione plenitudinis teinporum, instaurare omnia in Chrislo quæ in cœlis et quæ in terra sunt in ipso. Evidemment, PieX n’a pas songé au contexte!

qu'ici la Religion Catholique, Apostolique et Romaine était réputée celle de la majorité des Français; mais désormais il n’en est plus ainsi, car s’il n’y a de vrais catholiques, dans notre pays, que ceux qui ont applaudi l’encyclique, ils ne sont décidément qu’une bien faible minorité, même si on compte avec eux ceux qui grossissent leurs rangs, tout en déclarant bien haut qu’ils adhèrent au catholicisme politique et non au catholicisme religieux (1).

Cette France, à laquelle le Vicaire de Jésus-

(1) Tout le monde sait qu’un des résultats de l’affaire Dreyfus a été l’éclosion de formes catholiques inattendues et paradoxales. Un écrivain ecclésiastique nous a présenté dès 1902, dans l'Univers, un « athée clérical » dont il ne faisait pas, à vrai dire, un Père de l'Eglise, mais il avait pour lui des gentillesses et des prévenances que les ecclésiastiques ne prodiguent pas à tort et à travers. « Sorte de bénédictin laïque, il possède une érudition rare, une conscience sincère, une âme profondément française,un cœur d’enfant..….. Sa spécialité d’incroyance, si Jose parler ainsi, c'est de s'affirmer tout ensemble athée et matérialiste, catholique et clérical »… Mais peut-être cette forme de catholicisme n’est-elle ni aussi nouvelle ni aussi paradoxale qu’elle le parait. Je soumets la question au lecteur.

Page 1