XX IV
jours trop longs pour notre impatience, elle
s'ouvrira encore pour des paraboles enfantines et des contes de fées, pour un grossier fétichisme ou même quelque cortège de charla-
tan ; mais tôt ou tard le moment viendra, si
nous faisons notre devoir, où par cette même
fenêtre entreront des souffles nouveaux.
Le découragement qui s'empare quelquefois des ouvriers du progrès intellectuel et moral estun reste, chez eux, de la foi d'autorité. S'ils se rendaient parfaitement compte de la lenteur des évolutions de humanité. ilsn’auraient
pas ces heures de défaillance. Ainsi que Jésus,
au jour de l'épreuve mystérieuse dans le dé-
sert, ils écarteraientle miracle, — la parole magique qui doittransformer les pierres en pain — comme la pire des tentations, et voudraient n'être que des ouvriers laborieux et patients.
« Tout conspire au bien de ceux qui aiment Dieu », a ditsaint Paul (Romains, VIII, 28), quisemble avoir senti par moment l'unité mystérieuse des lois de la nature, et vibré au soupir que les créatures gémissent de siècle en siè-
cle; et on pourrait compléter aujourd’hui la
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parole de PApôtre des Gentils, en disant que tout sert l'effort de ceux qui s’acheminent
vers plus de justice et plus de vérité.
Enfin il est une autre raison pour laquelle on a fait, je crois, bon accueil à ces pages, c’est que si jy annonce la transformation du clergé, j'admets pourtant qu'il y aura tou-
Jours un clergé.
Mais qu'est-ce donc qu’un clergé? C’estl’ensemble des prêtres. Cependant un clergé composé d'hommes qui seraient prêtres et ne seraient que cela, paraïtrait bien au-dessous de sa tâche.
Le catholicisme lui-même nous a donné du prêtre une notion qui dépasse beaucoup celle de ministre du sacrifice, de préposé aux rites. De nombreux croyants orthodoxes estiment déjà que, bien loin que la messe soit l’acte essentiel de la vie journalière des ecclésiastiques, elle n’en est que la préface. Sur la notion
païenne du prêtre, seul capable d'accomplir
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les rites les plus redoutables, vient donc déjà s’en greffer une autre qui est presque l'antithèse de la première. Elles se trouvent côte à côte dans le pontifical romain et dans la vie de tous nos ecclésiastiques. Elles y cohabitent pour longtemps peut-être encore, mais on peut pourtant dire que l’une gagne chaque jour tout le terrain que l’autre perd (1).
Le jour viendra, peut-être plus vite qu’on ne croit, où la notion du prêtre tout puissant ex opere operalo, sera définitivement éliminée par celle du prêtre qui n’ayant rien d’ultrahumain sera, par vocation, par volonté, l’ouvrier désintéressé qui, tout naturellement, se trouve au premier rang pour frayer les voies nouvelles à l’avant-garde de l’humanité.
Le jour où l’ordination sacerdotale ne sera plus censée conférer des pouvoirs magiques, le nombre des prêtres, bien loin de diminuer,
augmentera, car la France d’aujourd’hui est
(1) Les formules et le cérémonial de l’exorcisme se trouvent encore dans les Rituels, Dans certains vieux manuscrits ce sont les parties les plus usées. Aujourd’hui, nul ne songe à ies employer.
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la fille très légitime de la France d’hier. Nos rêves sont différents, mais ils sont toujours orientés versles mêmes préoccupations. Ceux qui ont rédigé la Déclaration des Droits de l’homme étaient les vrais fils de ceux dont on disait jadis Gesta Dei per Francos. Nous avons grandi. Nos enfantines convictions se sont épurées, mais notre vocation est restée la même, et la vieille formule caractérise bien l'élan qui emporte notre pays encore aujourd’hui, et tend à en faire, malgré son renom d’incrédulité, laumônier et le chapelain de l’Europe.
Au fond, il n’a qu'une ambition, etbien insensés sont ceux qui ne s’en aperçoivent pas, c’est de précéder les autres peuples, non dans la prospérité matérielle, mais dans la conquête du vrai et la réalisation de l'idéal.
Or la tête d'un pareil pays, c’est fatalement un clergé, c'est-à-dire le corps de ceux qui, d’un élan, se sont voués à marcher les premiers, ont coupé derrière eux les ponts, pour n’avoir pas la tentation de retourner en ar-
rière (1). Ardeur juvénile et inconsidérée,
(1) On me dira sans doute : «Seriez-vous donc pour
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dira-t-on, et je n’en disconviens pas ; mais ardeur fatale, naturelle, qu’il faut comprendre et aimer. Sous prétexte que trop de gens se sont voués à d’odieuses divinités, il ne faut pas méconnaître le sacrifice.
C’est là que gît la grande erreur des églises issues de la Réforme, leur incapacité à trouver en France les sympathies auxquelles elles semblent avoir droit. Le protestantisme a fort bien vu les pièges dans lesquels tombe trop Re souvent celui qui veut vouer sa vie; mais *e
l'atmosphère de pharisaïsme, de paresse ou
d’égoïsme exaspéré, qu’on trouve trop sou- . n. vent dans les monastères, ne prouve pas
lus contre l'esprit de sacrifice, que les sinistres P >
les vœux perpétuels? Je ne suis ni pour, ni contre; je les constate comme un fait. La loi civile n’a pas | à les reconnaître, mais elle n’a pas non plus à les méconnaîitre. Il s'agit là de choses qui se passent hors de son domaine. Formuler des vœux éternels est dans la nature de l’homme, comme de faire d’éternels serments d'amour. L'Etat doit protéger la liberté du citoyen qui, aujourd’hui, fait un vœu perpétuel, comme il devra demain la protéger, si le même citoyen reconnait son erreur et rompt son vœu.
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baisers des maisons de joie ne prouvent contre l'amour.
Pour mieux éviter les pièges on a virtuellement nié la force mystérieuse qui porte l’élite de l’humanité à se sacrifier.
C'est précisément le fait d’accepter les dévouements qui constitue peut-être, à l’heure actuelle, la force par excellence de Eglise. Il y a longtemps qu’elle serait morte, si elle n’avait, pour se soutenir, que sa rigueur doctrinale, sa monumentale hiérarchie ou sa discipline de fer. Ce qui fait sa vie, c'est que, seule, ou à peu près seule, elle veut être aimée jusqu’à la folie, jusqu’à l’immolation.
Chaque année, des milliers d'hommes abandonnent des devoirs prochains, clairs, précis, pour courir aux extrémités du monde, prêcher à des peupliades incultes une religion qu’elles ne peuvent pas comprendre, tandis que des milliers de femmes renoncent aux joies et aux devoirs de la maternité, pour s’enfermer dans des couvents. C’est absurde, dites-vous, et vous avez raison ; mais ne pensez-vous pas
qu’au lieu de lutter contre ces absurdités par
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des moyens extérieurs et inefficaces, il vaudrait mieux.en voir l’origine profonde, humaine, retrouver la vérité qu’il y a au fond de ces erreurs.
Or la vérité, c’est qu'il y a dans l'humanité une multitude d’âmes qui aspirent à se donner. N’essayez pas de leur démontrer que le véritable dévouement est de faire modestement son devoir journalier, de souffrir obscurément et peut-être de s’immoler en silence ; elles ne vous comprendraient pas. Et si vous persistez à ne pas les entendre, elles entreront dans la première institution qu’elles rencontreront ‘sur leur passage, pourvu qu’elles aient cru pouvoir lire äu-dessus de la porte : « cr ON AGGEPTE LES IMMOLATIONS. »
Il y a sur la terre les professionnels du dévouement. Îls constituent même l'élite de l’humanité et sont dans notre civilisation égoïste les avant-coureurs et les prophètes de la civilisation de demain. La façon dontilsse dévouent peut être absurde, mais le mouvement qui les porte à s’immoler estbeau, bien-
faisant, vrai.
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Le jour où la démocratie comprendra cela, où elle sera organisée de façon à utiliser les dévouements et les immolations, ce jour-là, mais ce jour-là seulement, elle aura son clergé, un clergé nouveau qui, tout en laissant tomber dogmes, miracles et révélation, sera pourtant le successeur très légitime du clergé actuel dont il n’aura fait qu’agrandir et développer
les idées vivantes.
Peut-être dira-t-on que la démocratie a déjà son clergé tout organisé : les instituteurs. Je reconnais bien volontiers que le corps enseignant est le facteur essentiel de l'avenir du pays ; et, puisque l’occasion se présente, on me permettra d'ajouter que la campagne sournoise menée en ce moment contre nos instituteurs est à la fois injuste et aveugle. Mais il serait sans doute naïf de prendre trop au sérieux une tentative qui vise surtout à organiser une opposition politique.
Cependant, si, pris dans son ensemble, le
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corps des instituteurs a droit à toutes nos sympathies ; si, par ses progrès, il mérite notre profonde reconnaissance, il ne s'ensuit pas qu'il soit le clergé de l'avenir.
Qu'il doive avoir une influence croissante, être entouré d’un respect grandissant, que l’école soit dans nos villages un foyer de bon sens et de raison, c’est ce qu’on doit ardemment désirer ; maisil ya autre chose. L'homme ne vit pas seulement de pain et de données scientifiques. Dans chacun de nous, il y a un poète et un précurseur. La mission de Pinstituteur est de former le citoyen actuel : il ne peut pas, il ne doit même pas s’occuper du poète ou du citoyen de demain.
Une autre raison pour laquelle le corps enseignant ne saurait constituer un clergé, c'est que le clergé de Pavenir doit pouvoir recevoir tous ceux qui voudront se donner, se consacrer, se vouer à quelque grande cause,
Or, ne peut pas être instituteur ou profes seur qui veut. Il faut des titres, des examens, des forces que tout le monde n’a pas.
Quand on visite les monastères dont la règle
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est la plus austère, ceux des Trappistes, des Chartreux ou des Carmélites, on apprend qu'une des causes les plus fréquentes de vocation, ce sont les désespoirs d’amour.
Pouvons-nous penser que ces accidents n’existeront plus? Pourrons-nous conseiller aux malheureux qui en sont victimes de devenir instituteurs, d'entrer à l'hôpital, ou de se suicider ? N’est-il pas à souhaiter, au contraire, que la démocratie leur porte secours, en leur trouvant un labeur de dévouement et de sacrifice, où ils n’iront pas enterrer leur douleur et y succomber, mais où ils iront la
vaincre à force de travail et d’énergie ?
Cette brochure a été l’objet de diverses critiques auxquelles je désirerais maintenant répondre en quelques mots.
A droite, commeje m’y attendais, elle a été tout de suite ajoutée par les défenseurs de lorthodoxie intégrale à toutes les pièces à con-
viction qu'ils réunissent contre leurs adver-
saires, les jeunes catholiques (1). Puis, on a cherché, par des articles insidieux, qui appelaient une réponse, à me faire livrer de nou-
veaux noms (2).
(1) C’est le fond même de la réponse qu’a bien voulu me faire le célèbre évêque de Nancy, Mar Turinaz : Les causes de la Séparation de l’Église et de l'État. Un catholicisme nouveau et un clergé nouveau. Lettre ouverte de Mt Turinaz, évêque de Nancy et de Toul, à M. Paul Sabatier, Nancy et Paris, in-8 de 22 p.
(2) Cest la préoccupation principale d’une foule d'articles à la fois violents et insignifiants. Il serait oiseux d’en dresser une liste.
Les personnes qui voudraient avoir une idée de la critique littéraire dans certains organes, pourront lire la série d’articles publiée par lPUnità Catlolica de Florence (décembre et janvier 1905-1906).
Quelques-uns de ceux qui ont été publiés par le Cittadino de Gênes ont été réunis en brochure sous le titre : Il santo che non èsanto. A Fogazzaro, Harnack, Loisy, Tolstoï, Sabatier e Ci. Appunti critico-religiosi sul programma della nuova Riforma. Turin, in-8° de 54 P., en vente chez les Pères Jésuites de Rome, 246, via Ripetta.
Mes vénérés contradicteurs me permettront-ils de leur dire qu’ils me rendraient service en m’envoyant leurs articles, surtout quand ils me posent des questions ?
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Au fond, 1l n’est venu de ce côté que deux critiques sérieuses. |
La première est d’avoir pris un ton qui n’est pas celui de la sérénité historique et qui dénote de la colère. Le reproche est mérité: quand je parle du parti clérical, je ne fais aucun effort pour cacher les sentiments qui m’envahissent à la vue de ses erreurs, de ses illusions, de sa pauvreté intellectuelle, de ses haines.
Je leur en veux d’être un parti de gamins, de frelons et d’aventuriers. Je leur en veux d’avoir séduit Eglise.
Ils se sont introduits chez elle, à la manière de ces intrigants qui rôdent autour des chäteaux habités par de très vieilles personnes. Ils ont attendu, dans l’ombre, le jour où une discussion éclaterait, et alors ils ont pris violemment parti pour l’aïeule, l’ont comblée de caresses et ont mis à la porte ses fils légitimes. [Is règnent maintenant en maîtres sur la pauvre femme. Peut-être a-t-elle de temps en temps quelque soupçon sur ses étranges
soutiens, mais il est trop tard ; elle est confi-
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née, et les cris de détresse qu’elle pourrait pousser n’arriveraient pas aux oreilles de ses fils légitimes.
J'en veux à tant de gens qui descendent, paraît-il, des croisés, d’accaparer chaque matin l'attention de la France et de l'Europe pour des prouesses lamentables ou ridicules. L’attention publique a des limites, et les colonnes des journaux aussi : les quelques minutes que vous consacrez à lire les exploits des défenseurs du fort Chabrol ou les équipées des bandes qui s’opposent à l’exécution de la loi sur les inventaires, vous ne les avez plus pour les consacrer à des questions sérieuses. Ces messieurs nous volent une chose bien plus précieuse que l’argent, quoi qu’en dise le proverbe anglais, ils nous volent notre temps.
Je leur en veux enfin de ce qu'après nous avoir fait croire qu’ils sont une grande école de respect, ils ne sont plus aujourd’hui qu’une école de haine et d’injure.
Lorsque M. Loubet annonça avec une netteté complète sa résolution de ne pas être
réélu président de la République, il n’y eut
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