‹ À propos de la séparation des églises & de l'étatChapitre 72 sur 78 · RENTE · texte numérisé non relu

RENTE

Simple note sur les troubles de février 1906 à propos des Inventaires

Dans la préface il a été déjà assez longuement question des désordres qui ont marqué çà et là l'inventaire des biens des Eglises ; mais comme beaucoup de personnes, qui devraient être bien renseignées, semblent ne pas se rendre clairement compte de l’origine de ces manifestations, je voudrais ici brièvement établir quelques faits.

Une première remarque s'impose sur la tactique habituelle du parti conservateur ou clérical : deux ou trois fois par semaine ses principaux organes annoncent tragiquement une nouvelle persécution, un nouvel attentat du gouvernement contre la liberté, une provocation, une profanation.

On en fait grand tapage, on effraye, on

‘émeut le pauvre public, jusqu’au jour où le gouvernement déclare, dans une note, qu’il n’a Jamais pensé à cette mesure.

On annonce bien le démenti du gouvernement, mais on ajoute gravement que les sectaires au pouvoir, effrayés par la réprobation publique, ont renoncé... provisoirement... à leurs desseins.

Deux fois cette manœuvre a été employée ces jours-ci. Un beau matin par exemple on annonça que le gouvernement séparait bien les églises de l'Etat, en ce qui le gênait, mais qu’il était décidé à exercer un droit d’approbation pour la nomination des évêques et qu'il allait instituer l’exequatur.

Puis on inventa la question des Tabernacles. On fit semblant de croire que les agents chargés de l'inventaire iraient fureter dans les ciboires et profaner les hosties!

Tout cela n'avait qu’un but, faire perdre la tête aux catholiques, les exaspérer. Malgré tout, quand les inventaires commencèrent à Paris,« le clergé ne marchait pas » au gré de

la presse bien pensante. On décida de le faire

« marcher ». Chaque église reçut un batail- Jon de volontaires chargés d’organiser la résistance. Je ne puis songer à raconter ici par le menu cet envahissement des sanctuaires par des bandes qui injuriaient le clergé, si celui-ci se montrait mal disposé à exécuter leur consigne. Je n’apporterai ici que deux ou trois faits précis :

« Marc Sangnier se rendit à l’église Saint- Thomas d'Aquin, sa paroisse. On lui fit entendre sans détour que s’il n’était point décidé à accepter les ordres du premier venu qui s'improviserait organisateur de la défense, il n’avait qu'à sortir immédiatement de l’église, tout simplement. Et ce bref discours était accompagné d’appréciations — et non des plus flatteuses — à l'égard du clergé (1). »

Quant à la composition des bandes volantes, voici le témoignage d’un de leurs admirateurs, M. Oscar Havard :

« Hier, à Saint-Roch, j'ai assisté à de dou-

(1) Ce passage et le suivant sont empruntés à l'Eveil Démocratique, journal de M, Marc Sangnier, n° du 18 février 1906.

loureuses querelles entre le clergé de la pa-

- roisse et les jeunesgens.. Nous nous trouvons évidemment en présence d'une jeunesse nouvelle — jeunesse complètement affranchie de l’idolâtrie républicaine et s’orientant déjà vers la monarchie qu’elle appelle, moins comme un repos que comme une vengeance.

« Il y a huit jours aucun de nos amis ne se doutait de l'espèce de rage qui dévore cette génération naissante et qui la soulève contre le régime... Parmi les jeunes combattants de Saint-Roch, de Sainte-Clotilde et de Saint- Pierre du Gros-Caillou, on m'a signalé de nombreux fils de magistrats révoqués, d’offi- <ciers mis en retrait d'emploi, de fonctionnaires destitués, braves gens déchus de leur rang et réduits parfois aux pires détresses. Victimes de la République, associés à la misère et à la déchéance de leur famille, ces enfants ont prononcé contre le régime le serment d’Annibal. »

Or les organisateurs de ces troubles connaissent leur métier, ils savent la répercussion

énorme des faits qui se passent à Paris; il

était important d'agir à Paris, mais il est tout aussi important de raconter ce qui se fait à Paris. De là laudace avec laquelle on grossissait les désordres de la capitale, on re-

présentait comme un mouvement religieux

une grossière manœuvre politique, et on sup-

primait enfin toute indication sur le manque

d'enthousiasme avec lequel certains curés s’é-

taient laissé défendre (1).

Ouvrez Le Pèlerin du 11 février. Voici les tres des principaux articles : Le Sang a coulé. Les journées sanglantes de Paris.

Prise d’assaut de Sainte-Clotilde et de Saint-Pierre du Gros-Caillou — Nouvel assaut sanglant. Et tout cela est accompagné de photographies complaisantes auprès desquelles on lit: Le gouvernement fait assommer les catholiques. Sanglante prise d'assaut de l’Eglise du Gros-Cai1llou à Paris.

Il faudrait avoir une santé intellectuelle

que n’ont guère les lecteurs du Peélerin, pour

(1) Voir à l’Appendice les documents LE, IL et HIT.

faire la part de la vérité et de l’effronterie mensongère dans des récits de ce genre.

Croyant tout cela exact, les milieux catholiques de province ne pouvaient pas ne pas organiser, eux aussi, la résistance.

De tous côtés il y a des prêtres qui nous assurent qu'ils ne sont pour rien dans les troubles. Il faut, naturellement, les en croire sur parole.

Mais quand on va plus loin, quand on cherche à nous persuade; que les difficultés auraient surgi sur tous les points à la fois, sans préparation, sans fomenuation, nous avons le droit de nous refuser a croire ce miracle.

Le miracle, c’eût été qu'avec les excitations des feuilles cléricales, ces mouvements n'eussent pas eu lieu.

Certains grands journaux constatent avec étonnement les stupides idées que certains de nos paysans ont touchant la loi (Temps du 3 mars).

On a dit à nos paysans que le gouvernement veut

s'emparer de tous les biens des catholiques. On leur a laissé croire,en conséquence, que l’inventaire ter-

miné, les agents de l’enregistrement emporteraient

tout ce qui se trouve dans les églises, qu’ils détrui-

raient ces dernières et prendraient possession des.

terres.

Si invraisemblable que cela paraisse, il s’est.

trouvé des paysans assez pleins de confiance en ceux qui leur parlaient pour ajouter foi à de tels propos. Ils les répètent avec une naïveté farouche et leur bonne foi est déconcertante.

J'ai interrogé plusieurs manifestants pour connaître directement leurs opinions, et je les ai entendu m'’affirmer que le gouvernement allait « s’approprier leurs terres » !

Comment s'étonner ensuite que ces hommes entrent en guerre ouverte avec le gouvernement?

Mais ce qui est encore plus étrange, c’est que ces Journaux n’aient pas prévu tout cela, ne se soient pas douté de l’apostolat de haine et de mensonge de toute une partie de la presse.

M. Pierre de Quirielle, qui a donné, dans la République Française, une série d'articles tout à fait remarquables sur les questions religieuses actuelles, a intitulé le dernier : Graves responsabilités (n° du 2 mars), et fait retomber la faute de ce qui arrive sur ceux qui

ont fait ou laissé voter la loi !

Chacun de nous a pu voir des enfants terribles répondre aux ordres de leurs parents : « Prenez garde, si vous me mettez en colère, je briserai tout, et ce sera votre faute (1). » __ On ne s'attendait pas à voir ce système repris pour la politique. C’est évidemment un lapsus, mais il a aussitôt mérité les applau- .dissements de ces Messieurs de la Croix (n° du 3 mars).

Je suis heureux de prendre à partie M. de Quirielle parce que, n’étant ni catholique, ni journaliste de profession, mais historien, il nous montre avec quelle facilité des esprits très distingués et, qui plus est, au courant de la question, font de grosses erreurs de fait, erreurs que les spectateurs indépendants et désintéressés ont le devoir de relever. « Personne, dit-il, ne pouvait prévoir l’agitation à propos des inventaires, pas même ceux qui l'ont vue avec un certain plaisir. »

Nous avons dit plus haut ce qu’il fallait penser de cette assertion. Ce qui la rend plus

(4) Voir plus haut les menaces de la Vérité, p.122. n. 1 et 133 suiv.

grave, c'est que son auteur connaît fort bien le théâtre des derniers incidents :

« Des renseignements très sûrs nous confirment que cette agitation est très grave et très inquiétante, et celui qui signe connaît. personnellement la région. Elle embrasse, d’ailleurs, tout cet îlot montagneux des Cévennes qui comprend également les hauts plateaux de l'Ardèche et de la Lozère... On ne paraît pas se rendre compte suffisamment à Paris de l’état d'esprit de ces populations. Ce serait se tromper que de voir dans leur agitation un résultat d’intrigues politiques. Il est puéril de leur prodiguer des conseils de sagesse et de modération excellents en euxmêmes. Elles ne lisent pas le Temps. Elles ne lisent pas non plus le Soleil, qui leur crie : Haut les cœurs ! Haut les fourches ! Battezvous ferme, jetez-nous bas la République!

Paroles odieuses, si elles n'étaient surtout ridicules... »

J’en demande pardon à M. de Quirielle, mais en lisant ce passage, je me suis demandé

s’il était possible de dire tant de choses exac-

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