A propos de notre littérature nationale [microforme]
Il peut paraître singulier à plusieurs personnes que je vienne parler ici de notre littérature nationale, puisqu'on prétend que nous n'avons pas de littérature canadienne proprement dite, et que ce qui est écrit par nous fait partie des lettres françaises,
Malgré tout ce qu'il y a de flatteur pour notre amour-propre dans cette glorieuse confusion de nos écrits avec la plus grande, Ja première littérature du monde entier, je ne suis pas prêt à faire cette admission ; au contraire, je crois que nous avons une littérature qui est bien à nous, et qui, tout en revêtant autant que possible la forme française, c’est-à-dire la forme la plus rapprochée de la perfection idéale, n’en reste pas moins profondément et véritablement canadienne.
C’est peut-être un phénomène assez rare, mais qui, toutefois, n'est pas sans exemple, puisqu'il se retrouve tout près de nous, chez nos voisins des Etats-Unis, où les lettres, tout en se servant de la langue de Shakespeare, conservent néanmoins tous les caractères distinctifs de leur nouvelle natiovalité.
Notre littérature ne date pas de bien loin, car notre histoire ellemême n’embrasse qu'une époque tout à fait récente ; mais elle a déjà accompli une marche ascendante assez remarquable, si l'on considère les circonstances dans lesquelles elle a dû se produire et se développer.
Les hardis pionniers qui colonisèrent le sol de Ja Nouvelle-France, devenu pour nous le sol de la patrie, n'avaient pas le loisir de songer aux arts où aux lettres; mais, avec la pointe de leur sabre, le tranchant de leur hache, ou le soc de leur charrue, ils ont écrit en caractères ineffaçables sur la surface du pays, de glorieuses et sublimes pages qui forment, en quelque sorte, l'héroïque préface de notre histoire nationale. Ces époques étaient des jours de luttes et de batailles, une littérature en action, Les seuls accents qui éveillassent les échos du grand fleuve et les solitudes de nos forêts étaient les notes stridentes de la trompette et du clairon, les détonations du mousquet, les cris de triomphe des vainqueurs et les plaintes dé ceux qui étaient tombés.
Mais, ces temps d'épreuve, de dévoñment et de sacrifices n'ont pas été perdus pour les lettres de notre pays. Beaucoup de ces actions valeureuses Ont été écrites succinctement par les chroniqueurs de l’époque ; et ces relations forment la mine
abondarte qu'ont exploitée plus tard et qu'exploitent encore
aujourd'hui tous ceux qui veulent s'inspirer aux
sources mêmes des hauts faits les plus grands et les plus beaux de l’humanité.
Pendant les époques de trève, toutefois, les voyageurs s’enfonçaient dans les forêts immenses du continent, explorant les montagnes, les prairies, les lacs et les rivières dont les magnificences se révélaient partout à leurs regards étonnés. Ils établissaient des postes qui devaient former, plus tard, des paroisses, des villages et des villes. C’est pendant ces courses aventureuses que le Canadien montrait ce qu'il a toujours été, et ce qu'il restera toujours, je l'espère, un héros au besoin, mais un héros doublé d'un artiste. Ses hauts faits, il les chantait lui-même, simplement et de la même façon qu'il les accomplissait, c'est-à-dire instinctivement et presque sans s'en douter, De là ces chants nombreux qui, empruntés d’abord, par le procédé de l'assimilation, aux mélodies populaires de l’ancienne France, ont fini par se transformer et se développer et devenir les véri. tables ‘“complaintes” canadiennes, si pleines de charme et de sentiment, dont la complainte de Cadieux, ou Cayeux, est peut-être un des plus touchants exemples.
Pour l'avantage de ceux qui ne connaissent pas cette complainte, je vais la citer en entier, telle qu'on la trouve dans le précieux et savant recueil de M. Ernest Gagnon : Les Chansons du Canada.
Petit rocher de la haute montagne,
Je viens ici finir cette campagne ;
Ah ! doux échos, entende:: mes soupirs ; En languissant je vais bientôt mourir.
Petits oiseaux, vos douces harmonies, Quand vous chantez, me rattach’ à la vie ; Ah ! si j'avais des ailes comme vous,
Je s’rais heureux avant qu'il fût deux jours.
Seul en ces bois, que j'ai eu de soucis !
Pensant toujours à mes si chers amis, Je demandais, hélas ! sont-ils noyés ?
Les Iroquois les auraient-ils tués ?
Un de ces jours, que m'étant éloigné,
En revenant, je vis une fumée ;
Je me suis dit: Ah! grand Dieu, qu'est ceci ? Les Ircquois m'ont-ils pris mon logis ?
Je me suis mis un peu à l'ambassade, Afin de voir si c'tait une embuscade; Alors, je vis trois visages français.
M'ont mis le cœur d'une trop grande joie.
Mes genoux plient, ma faible voix s'arrête ; Je tombe ; hélas ! à partir ils s'apprêtent ! Je reste seul, pas un qui me console,
Quand la mort vient par un si grand désole,
Un loup hurlant vient près de ma cabane, Voir si mon feu n'avait plus de boucane ; Je lui ai dit : retire-toi d'ici !
Car, par ma foi, je perc'rai ton habit,
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