‹ A propos de notre littérature nationale [microforme]Chapitre 2 sur 7 · LEGENDRE] NOTRE LITTÉRATURE NATIONALE · texte numérisé non relu

LEGENDRE] NOTRE LITTÉRATURE NATIONALE

Un noir corbeau, volant à l'aventure,

Vient se percher tout près de ma toiture ;

Je lui ai dit : mangeur de chair humaine, Vas-t'en chercher d'autre chair que la mienne !

Vas-t'en là-bas, dans ces bois et marais, Tu trouveras plusieurs corps iroquois ; Tu trouveras des chairs, aussi des cs ; Vas-t'en plus loin, laisse-moi en repos !

Rossignolet, va dire à ma maîtresse,

À mes enfants, qu'un adieu je leur laisse :

Que j'ai gardé mon amour et ma foi,

Et désormais, faut renoncer à moi !

C'est donc ici que le mond’ m’abandonne :

Mais j'ai recours en vous, Sauveur des hommes : Très sainte Vierge, Ah ! m’abandonnez pas ; Permettez-moi d'mourir entre vos bras.

Et, remarquons, en passant, que, sous le rapport de ses commencements, notre littérature n'est pas un exemple unique. Toutes les littératures ont commencé de la même manière, dans le peuple, et par la chanson, Chacun de vous, Messieurs, a lu les fameuses chansons de geste qui forment les premières étapes de la littérature de France.

La Chanson de Roland, la mieux connue de toutes, est considérée à bon droit comme une espèce d'épopée et comme le portique qui donne accès à ce temple si riche et si majestueux qui s'appelle la littérature française.

Les anciens troubadours, qui allaient parles châteaux, célébrer dans leurs chansons les exploits des preux des âges antiques, étaient en réalité les ancôtres légitimes de nos chansonniers voyageurs. Seulement, nos voyageurs ne pouvaient pas aller colporter leurs œurres dans les châteaux, d'abord, parce que nous n'avions pas de châteaux, et ensuite, parce que ces hardis découvreurs avaient bien d'autres courses à faire dans lesquelles ils devaient porter autre chose que des guitares et des mandolines.

Leurs chants, la plupart du temps, n'étaient pas même écrits, mais se perpétuaient dans les familles par la tradition. 11 est vrai que, dans ce passage à travers les families, ils subissaient bien des variantes, des additions et des retranchements ; mais l'idée principale surnageait, et c'était le point le plus important. La chanson de Cadieux, que je viens de citer, a eu un meilleur sort ; elle a été écrite sur des écorces de bouleau, et c'est ainsi qu'elle à pu faire sans danger le voyage à travers les années,

La lutte qui s'était faite avec les bêtes féroces et avec les sauvages, souvent plus féroces encore, recommença plus tard avec les autres Européens qui étaient venus s'établir sur ce continent. Puis, le malheur s'abattit sur les armes françaises ; nous fûmes brusquement séparés de notre mère-patrie et placés sous un drapeau étranger. Aujourd'hui, ce grand deuil est effacé ; mais quelles larmes brûlantes il a fait couler alors! Et cependant, d'un autre côté,quel vaste champ pour le poète qui ne craignait pas d'entrer sur ce terrain dangereux et qui, sans oser parler pour ses

Sec, I., 1895, 5,

contemporains, se sentait de force à faire entendre sa voix dans l'avenir ! Quelle mine inépuisable, aussi, pour nos poètes d'aujourd'hui !

Après plusieurs années, les luttes recommencent ; mais ce n'est plus seulement pour la vie matérielle que nos pères combattent ; c'est pour leur existence politique et nationale ; c'est pour leur langue et leur religion.

A mesure que l'actioy s'engage, les hommes de talent surgissent, sortent des rangs et se jettent à l'avant-garde, C’est là une grande page d'histoire et une belle époque de notre littérature, littérature toute d'improvisation et d’élan spontané, mais pleine de ces grands mouvements qui ne peuvent provenir que des grands cœurs et des grandes situations. Malheureusement, la plupart de ces travaux ne sont connus que par la tradition et par les résultats qu'ils ont produits, ou encore, par les réponses violentes et les cris de douleur qu'ils ont souvent provoqués chez les adversaires. À cette époque encore, on n'avait pas le temps d'écrire, et, même quand l'auteur écrivait, son unique manuscrit, emporté par la tourmente, ne lui survivait pas. Seulement, on racontait, le soir, au coin du feu, comment nos grands tribuns avaient défendu les droits du peuple et forcé le despotisme à compter avec nous.

Plus tard encore, au prix de sacrifices innombrables, des journaux furent fondés et prirent part à la lutte, lutte du pot de terre contre le pot de fer, et dans laquelle cependant, le premier à fini par triompher. Le propriétaire du journal était à la fois rédacteur, imprimeur et colporteur de sa feuille ; et il avait, en outre, tous les dangers extérieurs à redouter ; car on emprisonnait les écrivains, on confisquait les presses, on saccageait les ateliers. Mais, rien ne pouvait abattre le courage des nôtres qui voulaient que leur voix fût entendue; et malgré les cris étourdissants qui cherchaient à l'étouffer, cette grande voix se faisait entendre et allait, par tout le pays, ranimer le courage du peuple et faire trembler les oppresseu rs.

Et par quels efforts héroïques, par quelle patience surhumaine, par quelles souffrances de chaque jour, on est parvenu à faire ainsi retentir constamment le cri d'alarme et de ralliement, ceux-là seuls l'ont compris qui ont été les acteurs de ces drames palpitants, qui se sont tenus jour et nuit sur la scène et qui sont morts sous leur glorieux harnais. Ils ont été si grands et si forts, que leur seul souvenir suffit aujourd'hui pour soutenir ceux qui sont dans l'arène et qui combattent, non pas les rudes et enivrants combats d'autrefois, mais les combats presque aussi difficiles, sous un certain rapport, où la force ouverte et la violence sont remplacées par la diplomatie et la sourde insinuation ; où la lutte face à face et en pleine lumière a fait place aux embâches de nuit et à de subtils enveloppements-

C'était alors ce que je pourrais appeler l'époque de la littérature militante; et si elle n’est pas la plus brillante au point de vue de la forme, ce n’est certes pas la moins glorieuse sous le rapport de la vigueur et de l'inspiration.

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