AVANT-PROPOS III
lectuelles façonné et trituré par toutes les cultures, chargé d'une énorme quantité de notions précises, et dont le tempérament originel a résisté à tout, dont la libre fantaisie, Y « humeur » au sens où nos pères Tentendaient, la sensibilité propre, l'audacieuse « naïveté » sont restées intactes et ont même paru grandissantes jusqu'à la fin, et chez qui l'imagination sous l'appareil logique et serré du discours, est toujours demeurée souveraine maîtresse. »
L'art de faire une pièce. — La censure. — Déclin progressif depuis trente ans chez nous de Tart de gouverner, de Part de faire des lois, de Tart de faire la guerre, etc. — M. Dumas ûls, sociologue.
L'art de faire une pièce s*en va. Si Ton en jugeait par ce dernier semestre, on devrait craindre qu'il ne tombe bientôt au même point où sont déjà tombés peu à peu chez nous, par un déclin progressif de trente années, Tart de gouverner, Tart de faire des lois, l'art de faire la guerre, l'art de composer le compliment académique, l'art d'être évêque. Sur une dizaine de pièces importantes qui ont été données dans le semestre d'hiver 1882-1883, et dont plusieurs ont du mérite, il n'en est qu'une, Forinosa, qui satisfait la raison et le bon sens comme elle satisfait au besoin d'émotions nobles de notre cœur. On ne doit
fia.% sk'gOUaodge à ce «p&. ^or «fiix pièces fl t aîl tOQjoar^ <fix chefenTotn^Te. C^ ne |i«aft pas compter que, %ar quaranle oo dnqiBnte anCéors dramatiqiies qui soot eo pœsesoa «Talmieoler nos seize théâtres de tragédie, drame, eomédie, TamieriDe et <q)érette, il y en aura tout autanl qui égali»aDt chacun en son genre, Ponsard, Scribe, Emile Augier, Dumas p*:rf;, Damas fib, HaléTy-Metlhae, Labi<^ et compagnie, Gondinet. U est cependant des fautes contre Jc*s éléments qui sentent â fort son novice qu'on s'étonne qu'un auteur un peu exercé ou un peu instruit des antécédoits et des règles du théâtre y t^irnbe comme par un fait exprès. Ceux qui pèchent (Je la façon la plus grave en ce sens, ce n'est pas, eu effet, le» novices ; c'est des écrivains dont la situation littéraire réelle et la situation littéraire ofllcif^llo supposent qu'ils sont à l'abri d'erreurs si lourdes.
I)(*ux ou trois illusions capitales dominent évidemnuMit l(îs auteurs du jour. Us se figurent tous que hrouillor dans une même pièce trois et quatre sujets dilïïMTiits, c'est déployer le génie de l'invention. Ils «0 llattont tous que multiplier, en dehors et à côté du draino, los gix)s incidents dramatiques, c'est monliXM* do la puissiinco et de la richesse. Ils sont tous iM\llu profondément convaincus que, quand ils ont tvxjKKHtN dovant lo spectateur les termes divers de leur
A PBOPOa 1»E TIIK.MIIi:.
.donoL'c rondameiitale et dossioiî lie telle oa telle [feçon le caractf'iï de tel oti tel de leure personnages, 1 :lls n'en demeureront pas moins les maîtres absolus I fde leur donnée, de leur personnage et du spectateur I lluî-raôme; qu'ils sont libres de tirer de la donnée 1 loul ce qui leur passe par la Wle ; qu'ils peuvent I lire faire, dire et sentir par le personnage en sc^ne 1 >ut ce qui leur platt ; que le spectateur est un «erf, court d'esprit, qui n'a plus qu'às'inclincTjOl qui s'inclinera si, après qu'on lui a dit : « Voici des vessies» lui dit : « Non, décidément, c'était des lanternes. • '.h bien, il n'y a pas de germe, si heureux et si •nd qu'il Roit, qui résiste h l'effet délélêi-e d'aussi maximes. Il suffît d'uue seule des trois, misa j )n pratique, pour faire échouer totalement un drame 'flue la nouveauté de la conception, l'attrait du style, | la noblesse et la vérité des scntinicnts qui y sont j exprimas, la fraîclienr et l'aimable varièlé des scènes 1 ifamiliéres qu'il relrace à nos yeux, eussent rendu ligne de nous plaire.
Lorsqu'à présent je vais au théâtre et que l'auteur,
au premier acte, met sur la scène un bancal, je n"ai .
aucun doute sur ce qui va m'arriver; je verrai le
bancal avant ia fin de la soirée, remporter le prix
18 un malck de course à pied. Comment se fera-t^il
'il coure si bien, étant bancal? Probablement parce ^
'il est bancal, et non pour un autre motif. L'auteur.
4 A tUOfOS BE TBiAtRS.
en loul a», ne nous co donnera pas iTaulPf. D ne' s'embarrassera, en aucune manière, de préparer une ciplîcation phj'sique ou monde du phénomène. C'a été, en celte f^aison théâtrale, un accident ordinaire et quotidien de rencontrer dans ies pièces des jeunes ppiis corrects et parraîtement élevés, tout pétris même de sentiments chevaleresques, qui entreprennent de violer l'objet de leur flamme, au premier tële-à-léte; des espions qui sans rime ni raison, déclarent Tranchemenl, au be.iu milieu d'une place assiégée, l'innocent emploi qu'ils remplissent ; des duchesses, entichées de la qualité et monomanesde la race, qui finissent pai- se faire bergères, à la (ace de M. le curé et de M. le maire, aûn d'épouser un berger; des maris, taillés sur le patron d'Utliello et du tigre du Bengale, qui enferment leur femme à triple serrure dans leur château d'Angleterre, et qui, rencontrant quelques semaines après l'honnôtc lady dans les savanes du Nouveau Monde, errante, lihre cl pas tout à fait seule, la présentent généreusement à l'assistance en qualité de leur femme légitime, sans avoir éclairci ni éprouvé le besoin de s'éclaircir pourquoi elle est là, et pas plus jaloux désormais de colle femme vagabonde que don Juan ne l'est de dona El vire.
Voulez-vous, par le détail, des exemples létamorphoses sans nuance et sans ménagemeafl
Ede ces traits coDlrndicloii'es réunis arbilraireitKïiit | ■lur une seule et même physionomie ?
Voici une jeune femme qui a im cœur d'or; elle ipe fuit pas le plaisir et ne se défend pas d'un peu de Kjuetterie, puisqu'elle est jeune et belle: mais elle "aime son mari avec passion, elle n'hésite pas Ji lui sacrifier sa fortune tout entière et à embrasser courageusemenl la pauvreté avec lui pour un scrupule ïxagéré d'honneur ot de vertu ; telle on nous la montre i u. premier acte. Au second, elle se fait enlever par j a tL'nor qu'elle n'aime pas. Auteur de cet enlève- ]
it baroque el grossier : M. Octave Feuillet, dontle (omest depuis si longlemps pour les &mes féminines kynonyme d'exquis, d'idéal, d'infinie délicatesse.
Voici maintenant un salon de Guérande. Trois Irïeux amis, de braves gens tous trois, le eomie, le < jhevalier et lo docteur, jouent le piquet de la Iran- '; ^iile province, en gémissant sur les frasques que bit à Paris Tenfant adoplif de la maison, petitleveu de l'un d'entre eux. Ce jeune (ils de famille frest épris « d'une lille, d'uoe goui^andine i> et il a uinè au grand>ouele de Guérande sa volonté de . vous (
Bépouser. e Une fille.
; dis-JG
Bncle à ses deux amis, et il ajoute :
..,. J'm fait prendre tous les renseignements. ! fllle 1 entendez-vous. Et ce qu'il y a de pis, c'est (
quie L Imbéeilie le :?ait : si fettre. [a lettre oà il o^t me parkr de ee mma^^ est pteine de- cùoSAsoees hoateiftaes à cet écaid. C» posté domia^ÊnniJty m'écrî- Tait-0. if/Kf ÔMut BKWifrwe. me rvhmèiHCmiiûm é fmrt! on tas de bfOeicséiesv en&o... »
le prie le ledenr de mmn|iier 1» mois ifoe j'ai s^xilknoés. Je TÛ$ tâdier de loi fûre bien seotir ce que j'entends par k- Irait £Ktîce, jeté aa hasard sur la phTsîooomie, et qui troohle el décoacerte ceux qui suivent la pièce a^ec attention. Une âme incomprise ! one réhabilitation à hue ! J'anal]rse des impressiotts rapides qu'on éprooTe à la représoitaiioQ quand ces mots, qui ne sauraient passer inaperçus, frappent rorâlle. On n'a pas encore vu Adelphe, le jeune homme dont il est question. Mais drjà il nous apparaît à traY«s sa lettre, en un premier trait distinct qui se fixe dans notre esprit. Cet Adelphe peut être un imbécile qui s'est laissé prendre aux belles phrases d'une intrigante ; nous n inclinons pas moins, sans nous en rendre compte, à supposer des lueurs de noblesse d'àme chez un étourdi qu'on n'a entraîné que par une comédie de noblesse. Le df^scin de réhabiliter par le mariage une fille tombée, est, selon les circonstances, plus ou moins sot et plus ou moins extravagant; il n'est pas d'un mauvais cœur ni d*un cœur atrophié. Des souvenirs jaillissent devant
A PROPOS DE TKÉATHE.
; celui de Tadiuirablc traospoit de pulsion qui I frempare d'ArmaDd Duval dans la Dame aux Camé- ] Bas, celui du feu de vertu qui brille Camille dans t Idées di: madame Àubray. Voîlii par quelle suc- 1 de peosers rapides nous passoos dans l'espaCâ 1 â'une seconde, sous l'iDlluence de la lettre d'Adelphis )onimc nous sommes ainsi affeclës, l'oncle, après ! interruption, reprend et poursuit:
n .... C'est une gaillai'df qui sait son affaire, uiio iDgereuse, et qui ne s'en cache pas. Car la gouine l pris pour nom de guerre la Glu et son cachet Bûrte en exergue cette devise si signiticative... »
■ La devise est en effet significative. Elle l'est tant I e ne la cite pas. Tout de suite, en entendant la ! ^visc et le reste, nous sommes jetés à mille lieues |
is suppositions sur le caractère d'Adelphe qu'éveilftient en nous les mots de passé douloureux, d'dme comprise, de réhabilitalion à Jaire. Nous no : Comment ce jeune homme, étudiant i oit (ce qui exclut l'hypothèse de certains excès i LQgënuitè et d'ignorance), a-l-d pu se vouer à la ifaabilitaUon d'une personne qui désire si peu être | réhabilitée I Nous soupçonnons dès ce moment que 1 l'auteur a employé des mots aussi expressifs sans l attacher de sens déûni. Il a dit cela, au hasard.
?f PROPOS DE THEATRE:.
comme il eût dit n'importe «picâ «raixiie. Chose tXH^ jours si fâcheose dans les ourra^es de Tespiit^ quel rpien soit le gane, et, aa théàlre. paeticiiiièreiient dangef^ise. 5oii9 a^avon» qaà voir Adidphe pour nous assors (gœ nos coniecturc» étai^iit justes» n se montre à non» en pefsonne à ia scène soir vante, pas phm tarct qah la scraie suivante. Cet Addphe a'e^ qpe le plus fouEfau de tous ceux de fia génération ^l cpii le ton du jour et les mœurs du âècle ont le j^ns tout usé^ cœur^ tète et ctsps ; c'est le plus crevé des petits-crevés. fe consens cp» la drôlesse (piH veut épouser se soit rendue imfispensable à ses vices, et quelle ait grisé sa vanité de foible d'esprit de la ^orioie bestiale que lui seul a du loi faire goûter les plai»rs et le bonheur de ram<^r, à elle, la femme convoitée par tous et pofïsédée par beaucoup. Je ne consens pas qu'il ait jamam pu passer par le cerveau d'un Adelphe, même comme un édair, même comme un simple prétexte à amadouer un grand-oncle, Tidée compliquée et relativement généreuse de relever, en l'épousant, une créature déchue; je ne consens même pas qu'aucun homme puisse jamais songer à réhabiliter une glu, qui »e vante de l'être et Ta fait graver ftUf »on cachet. Auteur de ce salmigondis moral et do quelques autres semblables, condensés sans malice» dans une seule pièce ; Jean Richepin, homme
A PROPOS UE THÉATRK,
tde vie parisienne, liés niaHii en sa boahoiuie, pro-| Isaleur très raIGné ea sa crudilé, poêle iospirè eifl Ide franche vene, quand il chante sa mallresse, leaf Pjgueux et son toutou.
Il est bien d'autres {niions périlleuses de traus-l Igresser les lois du drame. On pôclie ^alcmentl Fcoutre ces loislorsi^iion étend et délaie outre ine-I Ksure la donnûe fondamentale el lorsqu'on y associe^ ■sans l'y fondre quelque autre donnée, lorsqu'on D«'l iTarie pas le sujet d'assez d'épisodes, là où le sujetl ■le comporte et lorsque les épisodes qu'on jette enl Ipa&sanl dans la tragédie sont par cux-niômea si via- J Klcots, si terribles, si concluants, que le dénouement 1 rde la tragédie ne pourra rîen nous apporter de plui Ilra^ique. Un théine dramatique est un germe d'où ] El'auteur ne doit pas plus tirer trois ou quatre drame»] IdiirèrcDte cl discordants qu'un propriétaire sensé i rn'fssaye de tirer une grappe de raisins d'un abrico-V
lier, ou ne suspend des artichauts à. un platane 1
pour se persuader que le platane produit naturelle- J ^ ment rarlicliaut,
Nous avons eu, celte saison, plusieurs modules!
achevés d'un ^nre de composition qu'on pourraitJ Vd^linir le drame bicéphale et polycéphale. Tel de-J Ëccs drames n'a pas tenu l'alTiche de la Gailé plus dû'l ■ quelques jours ; Ici autre a fourni au Gymnase unff^ ^carrière lon^'ue el fructueuse; c'est ce qui prouvai
^■B Is ••vngES «aBififws obI la OHHK In* fineL Do» fe Jb« A> Cno. i ; an éem àoÊom farMUi» ; au* il n'y «a awA qMrl den ; <^«d BBodeMP' Dan* m Aimm far-nem, Q y « ai>H tn» oa qnalie. Dru saîrti, d'ailleuR, tiaîU» «n mène lenifK dans on seul dm», ?aJE$«nt poof qoe le dnine Mât sans ngneor et qa'il fasse l'eArt d'uo joU MSf dessus dessous. Sî tous allez aa delà d'un fujet pour one seule piéœ. si chaque acte eut un noutau dnune qui s'ajoule au drame de IWlc pnv^<.-n(, ÎJ n'y a plu* de raison pour qu'une pi^ finiiise avant la Qu da monde. Sî ! IJ y en a noe, c'isl l'ordonnance de police qui pre^vrit la fernietun5 dea tlif-âtres k heure fixe. Cette raison est étnn(;>>re à l'eslbëliquc. Je oe demanderais pas mieux que du cmire que tant de drames, barbouillés ensemble, ou qui s'enfilent l'un dans l'autre comme defl marrons d'Inde mis en collier, soient le sh^ne d'un génie qui déborde en sujets de pièces et d'une invention qui ne se conliunt pas. Qui ma dit qu'ils ni' Higaident pas loul lu contraire ? Qui me dit que ce n'eut pas l'imagination, fatiguée ou paresseuse qui, Impuissanle & se Tigurer et à rendre les molirs, le» péript'ïliex et les passions d'un drami', unique et complet, prodigue en une seule soirée une multitude de rogatons di> drames avortés, et les superpose l'un ni ilanuno
FAio?! lin terrain appauvri produit les bmussaiUeal
F par miltiers, et il ne saurait pas nourrir uti bel arl^raa
jui se détacherait dans sa vigueur solitaire.
M. Sarcey remarquait dernièrement que les auleun
I dramatiques du jour ne croient plus à leur propre
I drame et qu'ils ne peuvent, par consûqueut, noasi
ly faire croire. Il est bien vrai qu'à une ou tIeuLa
lexceptions près, ils n'ont plus la foi, ni les vieus,|
■ ni les jeunes, ni ceux qu'on appelle un peu com->fl
I plaisamment les maîtres, ni les disciples qui travail*
lent d'après les modèlt-s que leur foumissenl c
maîli'cs d'ordre mini-nr. Eb! quel effet le drame)
peut-il faire sur son auteur qui est en train de Itfj