‹ À propos des algues fossilesChapitre 11 sur 25 · Eophyton Bleicheri, Sar. (PI. VII, fig · texte numérisé non relu

Eophyton Bleicheri, Sar. (PI. VII, fig

Avec l'£Eophyton, on touche à un problème plus obscur et plus difficile à résoudre que ceux dont il a été question jusqu'ici. Les vestiges ainsi nommés par Torell sont très fréquents et souvent accumulés en grand nombre à la face inférieure des plaques de grès arkose de Lugnas, à l’extrème base du silurien de Suède. Ces vestiges se présentent en demi-relief, et, quelles que soient leur dimension et leur étendue, plus étroits ou plus larges, plus saillants ou plus plats, ils sont constamment parcourus et rayés par des stries longitudinales, parfois un peu inégales ou séparées l’une de l'autre par des intervalles inégaux, mais toujours fines, parallèles et multipliées. On compte environ 12 ou 15 de ces stries par centimètre.

Les £ophyton affectent l'apparence de lambeaux épars de toutes grandeurs ; ils se croisent et se superposent dans plusieurs directions. [ls ne sont terminés d'aucun côté et n'ont offert jusqu'ici aucune subdivision, aucune (race de ramification régulière. Ils paraissent pourtant, d'après une foule d'exemples, avoir été cylindriques ou du moins convexes; mais, dans d’autres cas, 1ls se montrent sous l'aspect de simples rubans, sans aucune épaisseur, en sorte qu'en supposant que les Æophyton aient été des végélaux, comme ce n'est pas impossible, on ne saurait rien dire de leur structure et il faudrait ne voir en eux que des tronçons détachés et entrainés sur le sol sous-marin, où le sable fin d’une assise en voie de formation serait venu les recouvrir.

D’après ce que je viens d'exposer, les Æophyton pourraient être tout aussi bien des traces d’Invertébrés en marche, décrivant des sillons par le seul fait de leur progression, ou bien encore des stries provenant de la traînée de paquets d’Algues promenés sur la vase, comme le veut Nathorst, que des résidus de végétaux d’une nature aujourd'hui inconnue.

Les trois suppositions sont également admissibles, du moins @ priori, mais il existe à l'encontre de chacune d'elles des objections dont il faut bien tenir compte

avant de juger de quel côté se trouve la vraisemblance. N'oublions pas qu'il s’agit

d'un terrain prodigieusement ancien, classé dans le cambrien inférieur par M. de Lapparent (f) et reposant directement sur le gneiss azoïque.

Les Trilobites ayant la prédominance dans la faune primordiale, on serait tenté de croire effectivement que les Eophyton représentent des vestiges de ces animaux, sillonnant la vase de l'extrémité de leurs organes appendiculaires. Cependant, la finesse et parfois la multiplicité de ces stries, leur netteté, la direction strictement recluligne de la plupart des fragments font naître des doutes qui se trouvent confirmés par une circonstance à peu près Inconciliable avec cette première hypothèse : je veux parler de la superposition visible de plusieurs de ces fossiles qui, réunis sur la même plaque, non seulement se touchent, mais s’entremêlent de telle sorte que certains d'entre eux, inférieurs aux uns, passent sur d’autres qui sont eux-mêmes supérieurs aux premiers. De simples pistes ne sauraient produire de pareils effets, puisque la plus récente traverse nécessairement toutes les autres. D'ailleurs, cette accumulation sur un point donné d'animaux d’une seule espèce marchant tous à la fois, laissant des vestiges d’une nelleté surprenante, rayant le sol sous-marin sans le bouleverser, ni entrainer aucune confusion, offre par elle-même quelque chose d’infiniment peu vraisemblable.

I n’en est pas autrement des bandes rayées obtenues par M. Nathorst à l’aide du mouvement de l’eau poussant et trainant des bouquets de fines Algues sur un fond de glaise.

Certainement, les figures 4 et 5, pl. 9, 4 et 5, pl. 40, de cet auteur reproduisent d'une manière frappante l'apparence de l'Eophyton de Torell. Mais, si parfaile que soit la ressemblance, que de difficultés à vaincre. quelle réunion singulière d'incidents favorables ! Comment tous ces fragments d'Algues, si divers et cependant si nombreux, ont-ils pu, sans se mêler, ni se con fondre, avoir été entrainés à la fois dans tant de directions différentes? Comment, malgré tout, ont-ils donné lieu constamment à des traces bien nettes et souvent à de véritables cylindres? — C'est ànyrien comprendre, d'autant plus que ce grès cambrien aurait eu le monopole de semblables effets. Il y a eu de tout temps en effet des paquets d’Algues trainés au lond de la mer; pourquoi ces sortes de traces se trouveraient-elles confinées. pour ainsi dire, dans une formation d’un âge aussi reculé? — Enfin, l’objection opposée à la première hypothèse subsiste encore en présence de la seconde : des trainées d'objets peuvent bien se croiser et s’interrompre, mais non pas s’entremêler. C’est absolument impossible, et par le seul fait de ces entre-croisements que je reproduis ici, d’après une plaque de Lugnas que M. Nathorst a bien voulu me communiquer, son hypothèse me semble devenir totalement invraisemblable,

(1) Traité de géologie, p. 665.

ÉOPHYTÉES. 65

Reste la troisième supposition, celle qui admet que nous aurions sous les yeux des fragments d’un corps marin, probablement d'un végétal, segmenté, dont les débris et les lambeaux accumulés auraient laissé un moule, reproduit en relief par le grès arkose. Dans ce cas, le désordre des empreintes, leur variété, leur entre-croisement, la saillie et la structure cylindrique de certains fragments, la disposition plane et rubanée des autres n'ont plus rien que de naturel. Ces stries, remarquons-le, ne seraient pas des nervures, mais des rides superficielles et longitudinales, de fines costules, non sans analogie avec ce que nous ont montré

les Bilobites et les bourrelets cireummarginaux des Z'aonurus. Ge n’est là pourtant

Fig. 6. — Eophyton Linneanum Torr., fragments divers, fossilisés en demi-relief et entremêlés dans le plus grand désordre

à la surface d'une plaque des grès siluriens de Lugnas en Scanie; d'après un échantillon reçu en communication de M. Alfred Nathorst.

qu'une conjecture que je donne comme telle et qui a pour elle au moins un certain degré de vraisemblance.

Enfin, il n’y aurait aucune impossibilité, en considérant les Æophylon comme représentant des végétaux sillonnés à la surface de rayures longitudinales, que ces fragments eussent été eux-mêmes promenés, au fond de la mer cambrienne et sur la vase, de manière à donner lieu à la fois à des vestiges mécaniques de leur présence et à des moules directs fossilisés en demi-relief. Les deux phénomènes ne sont pas inconciliables et leur existence simultanée expliquerait assez bien la variété d’allure des empreintes, les unes nettement limitées ayant l'apparence d'objets éparpillés en désordre, mais solides; les autres se réduisant à des traces vagues ou à de simples traits.

Après tout cela, voici un nouvel indice qui tend à confirmer ma manière de voir relativement à la nature des £ophyton. M. Nathorst qui n'admet pas le moulage vide ou par remplissage, ni le moulage en demi-relief des végétaux, allègue toujours l'absence d'empreintes vraies et de résidus visibles de substance végétale, colorant ces empreintes, pour nier la réalité des anciens types considérés jusqu'ici comme des Algues. Or, je vais justement signaler une empreinte de cette nature, leintée de brun et se détachant fort nettement à la surface d'une plaque de psammite du silurien de l'Hérault. C’est un lambeau (voy. pl. VII, fig. 6) rubané, à bords parallèles, marqué de fines rayures longitudinales, sortes de nervures irrégulières dont les caractères visibles concordent avec ceux des Eophyton. Je dois cette empreinte, certainement végétale, à M. le professeur Bleicher, qui l’a recueillie, il y a plusieurs années dans les mêmes, lits des environs de Vailhan, que les Palæochondrites décrits ci-dessus. C’est pour cela que je donne à ce fossile le nom d'Æophyton Bleicheri qui lui convient à tous égards, puisqu'il joint à la forme rubanée les stries longitudinales, fines et parallèles, mais inégalement distribuées et sans traces d’anastomoses, que les figures 5* et 5°, pl. VIIL, représentent sous un très fort grossissement (six fois le diamètre). Il me paraît donc difficile de ne pas admettre que dans le silurien il ait existé, en dehors même des vestiges en relief de Lugnas, et de celui que M. Crié a découvert dans la Sarthe, un organisme végétal, encore imparfaitement déterminé, strié longitudinalement à la superficie, et dont les fragments tantôt aplatis et comprimés, tantôt convexes ou cylndroïdes, sont arrivés jusqu’à nous en petit nombre, mais sans que l’on puisse encore rien

conclure définitivement à leur égard.

Que reste-t-il maintenant, aux veux d’un lecteur impartial, des hypothèses de M. Nathorst? Elles semblaient devoir, dans leur apparente rigueur, détruire de fond en comble la nomenclature paléophytique, en ce qui concerne les Algues : Floridées, Laminariées, Chondritées, Alectoruridées, Arthrophycées et Bilobites, d'autres encore et parmi elles les types les plus curieux, les plus remarquables par la régularité de leur thalle ramifié, de leur phyllome marginé à la périphérie et strié à la surface, tout avait disparu comme par enchantement, et, à leur place, il ne restait que des traces d'Invertébrés, s’agitant sur la vase, nageant ou cheminant, appliquant autour d’eux l'extrémité de leurs palpes tentaculaires, ou bien des larves s'insinuant à travers le limon glaiseux.

Un pareil système était trop ingénieux; il avait réponse à tout, et lorsque les animaux ne pouvaient être invoqués à son appui, le mouvement des eaux poussant des objets inertes, remuant des bouquets d’Algues ou agitant des plantes marines, fournissait un autre moyen d'expliquer les anciennes empreintes. Aucun fossile imprimé en creux ou relevé en relief ne pouvait désormais provenir d'une plante et le domaine paléophytique se trouvait réduit aux seuls vestiges qui, ayant gardé des résidus de la substance organisée ou faisant partie de lits charbonneux

feuilletés, présentaient des preuves irrécusables de leur véritable origine (1).

4) M. Grand’Eury, dans son récent et remarquable travail Sur la formation de la houille (extr. des Annales des Mines, livr. de janvier-février, mars-avril 1882), exprime, à propos des Algues fossiles et de la destruction de la substance végétale des empreintes de plantes, des opinions trop conformes à celles que j'ai exposées pour que j'hésite à invoquer ici son témoignage. Il dit à la page 128, en parlant des Algues, qu'elles se décomposent en une matière gélatineuse, demi-fluide, dans le limon aussi bien que dans l'eau et que leur forme disparait généralement. — Plus loin, p. 131, il ajoute : « La destruction de la matière végétale ne s’est pas toujours arrêtée après le dépôt el l'enfouissement. Il est des cas où elle s’est opérée malgré ces deux circonstances : c'est lorsque l'eau a pu circuler dans les roches; alors l'oxygène qu'elle contenait a brûlé lentement les substances organiques.

«C’est ainsi que, dans le grès bigarré des Vosges, les empreintes ont perdu toute substance organique et sont représentées par un revêtement ocreux ; il en est de même dans les grès permiens de Russie, non seulement des empreintes, mais encore des parcelles végétales, toutefois à l'exception du fusain. Dans les sables à buccins d'Heyrieu (Isère *), les débris végétaux sont entièrement brûlés. Dans les grès houillers quartzeux très perméables de l'Oural, il ne reste que la forme des plantes. La substance végétale a totalement disparu des empreintes de la grauwacke de la Basse-Loire, et elle a été remplacée par une sorte de talc dans les schistes satinés des Alpes et de l’Anjou. » (Note ajoutée au moment de l'impression.)

* Ces sables appartiennent à l'horizon du pliocène.

I ne manquait à ce système né d’études consciencieuses, mais poursuivies avec un esprit étroit et dans un but fixé d'avance, que la seule sanction de la réalité. En dénonçant tant de catégories de plantes fossiles comme répondant à des vestiges purement mécaniques, on se cachait à soi-même le caractère arlificiel de l'hypothèse, et les résultats recherchésse trouvaient d'avance frappés de stérilité. — Pourtant, Je me hâte de le dire, les observations de M. Nathorst, scrupuleusement exactes en ce qui concerne la reproduction des traces d’Invertébrés qu'il a figurées, constituent une mine précieuse de faits à laquelle les paléontologues feront bien d’avoir recours dans les cas douteux et, dès à présent, en tenant compte des indications du savant suédois certaines erreurs peuvent être redressées. Les linéaments ou traits accolés en une double rangée, soit parallèlement et à distance, soit réunis de manière à former un cordon, me paraissent maintenant suspects. Il en est de même des trainées simples ou doubles, longitudinalement striées. Enfin, il existe, parmi les objets que l’on a signalés comme étant ou pouvant être d'origine végétale, des tubulures contournées, conglomérées ou repliées sur elles-mêmes, qui paraissent se rapporter à des trous de vers ou de larves, pratiqués à travers un limon non encore consolidé (1).

Dans la première de ces catégories, on doit placer les Gyrochorte de Heer et les Crossochorda de Schimper (2). Le type des Gyrochorte m'a toujours paru très douteux, aussi bien qu’à Schimper lui-même. Je ne l'ai signalé nulle part. M. Heer a cru reconnaitre dans ces fossiles curieux, semblables à de minces tresses nattées, sans Lerminaison visible et souvent jetés l’un sur l’autre, de véritables Caulerpées. D’après la fig. 1, pl. 1, du mémoire de Nathorst, il faudrait voir en eux des traces de Crustacés en marche ou à la nage, analogues aux Crangon où aux Corophium.

Il en serait de même des Crossochorda du silurien inférieur de Bagnols (Crossopodia scohica Mac Coy, Cruziana? bagnolensis Morière), déjà signalés par plusieurs auteurs et qui figurent aussi dans l’Évolution des Cryptogames. L'apparente analogie de structure qui rattache les Crossochorda aux Bilobites m'avait porté à les accueillir comme répondant aux végétaux, mais les doutes fondés que soulève cette attribution appellent une revision de leurs caractères. Les Crossochorda sont formés d’une accolade ou double rangée de traits obliques et alternants, constitués par des costules séparées par autant de sillons. Chaque costule a du

(1) 11 m'a été donné d'observer tout récemment, à la surface d’une vase imbibée d'eau salée, les {rainées d'une Ulvacée, Ulva enteromorpha, dont les phyllomes plaqués sur le sol et baignés à demi par les écoulements d'un marais salant avaient pris spontanément une apparence des plus conformes à celle qu'affectent quelquesuns des types de Cylindrites et d'Algues « helminthoïdes », figurés par M. Heer, dans son Flora fossilis Helvetiæ. C'étaient des enchaînements de demi-anneaux en fer à cheval, régulièrement disposés et ouverts alternativement en sens inverse l'un de l'autre. Certainement l'empreinte fossile de pareils méandres, visibles à la surface d’une plaque, donnerait lieu aux suppositions formulées par M. Nathorst, et leur attribution à la classe des Algues paraîtrait des plus invraisemblables au premier abord (Note ajoutée au moment de l'impression).

(2) Voy. pour les figures de ces deux types, dont le premier est nommé Gyrochorda par Schimper, le

Handbuch d. Palæont. de cet auteur, p. 51 et 52, fig. 39 et 40 ; voir aussi le Flora foss. Helv. de Heer, p. 118, tab. 46, fig. 1-7 excl. fig. 8; — Voy. encore l'Évol. des Cryptog.. p. 80, fig. 20.

correspondre à une impression en creux provenant du mouvement progressif de l'animal, puisqu'il s’agit d’un moule en relief. J'ai observé sur la plupart des plaques de Crossochorda, ainsi que sur la figure donnée par Schimper, une particularité dont il est juste de faire mention : les deux rangées de traits obliques ne sont pas toujours accolées de manière à former un cordon unique pourvu d’un sillon longitudinal médian. Ces deux rangées se disjoignent et s’écartent assez fréquemment, tout en demeurant parallèles. Il y a dans cette disposition un indice probable de la marche d’un animal, capable d’éloigner ou de rapprocher ses organes locomoteurs. Un végétal, à ce qu'il semble, n'aurait pu donner lieu à une semblable diversité d’allure, et, à moins de se fissurer, ses parties intégrantes auraient dû conserver les mêmes rapports proportionnels. lei done, autant qu'il est possible d’en juger, en interrogeant un passé aussi lointain, c'est à des traces d'Invertébrés, probablement à des Crustacés marins, qu'il conviendrait, conformément aux vues de M. Nathorst, d'attribuer les Crossochorda; mais une solution de celte nature, s'appliquant à certains cas déterminés, est loin d'impliquer la nécessité d'en faire autant pour tous les autres.

D'ailleurs, il existe encore des objections à opposer à cette manière de voir. Les Crossochorda montrent assez souvent une sorte de terminaison obtuse, et les costules apicales prennent alors une direction de plus en plus oblique vers cette partie, jusqu'à devenir à peu près parallèles. C’est ce que l’on observe, non seulement sur les exemplaires siluriens, sur celui de Bagnols, en particulier, figuré dans l'Évolution des Cryptogames, mais encore sur un autre échantillon découvert par M. le professeur Dewalque dans le dévonien supérieur de Montfort (Belgique) (1). En outre, les Crossochorda paraissent, dans bien des cas, non pas se traverser, mais se superposer et s'entremèêler, en sorte qu'une décision à leur égard ne laisse pas que d’être entachée de quelque incertitude.

Quant à la deuxième catégorie, celle des empreintes allongées et marquées de stries ou traits longitudinaux, pouvant indiquer un corps en marche, soit d’un Crustacé, soit d'un Mollusque cheminant sur la vase, il n’y aurait rien de surprenant à ce qu'on düt y ranger l'£ophylon Morierei (2); l'absence complète de caractères différentiels semble justifier cette hypothèse.

Enfin, dans la dernière catégorie, celle des trous de vers ou de larves, Je ne serais pas éloigné d'admettre, non seulement les Zænidium simples et serpentineux de M. Heer, mais encore, parmi les espèces dont la responsabilité m est acquise, le Chondrites vermicularis Sap. (3), et peut-être encore le CA. eximius Sap. (4).

(1) Fragments paléontologiques, par M. G. Dewalque, professeur à l'Université de Liège, p. 5, pl. 2, fig. 1.

(2) Sap. et Mar., Évolution des Cryptog., p. 81, fig. 21 B. (3

) Paléont. française, 2° série, Vég. jur., I, pl. 23, fig. 1. (4) Ibid., pl. 68, fig. 1.

C'est tout ce que l’examen le plus scrupuleux m'engage à reconnaitre en fait d'erreurs probables, sans parler bien entendu des Cylindrites que dans ma diagnose je proclame : corpora adhuc valde dubia, encore moins du Conchyophycus, à propos duquel je me suis expliqué en tête du Supplément qui termine le volume consacré aux Cryplogames jurassiques.

Les erreurs sont individuelles et doivent être pardonnées au savant consciencieux qui ouvre la voie. Le désir de ne rien laisser de côté a pu le séduire, et pour peu qu'il réfléchisse aux difficultés de son œuvre, il ne saurait avoir la fatuité de se croire, je ne dirai pas infaillible, ce serait absurde, mais impeccable. Le danger tient plutôt à l'esprit de système qui inconsciemment, si l'on veut, ne recule devant rien pourvu qu'il maintienne et généralise les conséquences de ce qu’il pense avoir élabli un jour, qui s’irrite outre mesure, pour peu que l’on sorte des limites tracées par lui et que l’on cherche à retirer de l’ensemble des découvertes et des observations les résultats qu’elles comportent légitimement. En allant au delà des conclusions déjà si exagérées que visent les études expérimentales de Nathorst, certains naturalistes ont cru saisir une arme au moyen de laquelle, en détruisant les notions relalives aux Algues fossiles, telles que M. Marion et moi nous les avons exposées, l’idée même de l’évolution du règne végétal se trouvaitalteinte dans ce qu’elle avait de plus fondamental. De là peut-être, de leur part, cet acharnement à vouloir repousser en masse les documents que tant d'auteurs avaient admis comme représentant les plantes des plus anciennes mers, sauf à distinguer graduellement l'erreur de la vérité, en dégageant finalement celle-ci.

L'esprit de système n’a aucun souci d'une marche aussi raisonnable; à ses yeux, 1l n'existe pas d’Algues primitives ; il ne s'étonne même pas de ne plus avoir à alléguer aucun type en dehors des apparences illusoires qui, selon lui, se trouvent attribuables à des vestiges purement mécaniques. Mais, en adoptant celte manière de voir, il s'égare el sur le but qu'il se proposait d'atteindre et sur les moyens euxmêmes employés pour y parvenir.

Si l'évolution n'est pas un mensonge et qu’elle ait gouverné réellement la marche du monde vivant, quelques erreurs partielles, si démontrées qu'elles soient, seront insuffisantes pour la déraciner en tant qu’idée théorique, de même que la détermination ou l'appréciation d'une petite suite de plantes fossiles ne réussiraient pas à l'établir, si elle n'avait en soi aucune raison d’être. Aussi, en traitant cette question dans des limites forcément restreintes et de façon à en souligner seulement les traits, les auteurs de l’Évolution des Cryptogames n'ont jamais eu la pensée de faire reposer la théorie transformiste sur une base aussi étroite que celle que pouvait leur fournir l’ensemble ‘des Algues fossiles. Adhérant au principe de l'évolution, ils ont dù le définir et le développer avant tout.

en dehors même de toute considération paléophytique, — d’après des motifs tirés de l'étude des organismes actuels les plus simples, comparés aux parties élémentaires des végétaux plus élevés et partant plus complexes. Ils ont dù se préoccuper surtout de «œuf végétal », c’est-à-dire de la cellule originaire qui, maintenant encore, au début de chaque individualité phytique, traduit une image de ce que le règne a dù être à son point de départ initial. Cet exposé est réellement fondamental, puisque sans lui il n'y aurait pas d'évolution concevable ; mais ce qui concerne les Algues fossiles, c’est-à-dire l’évolution particulière, « présumée », de plantes confinées dans l'élément natal et demeurées relativement imparfaites, constitue avec raison la matière d’un chapitre séparé, pour lequel il a bien fallu recourir aux indices paléophytiques, indices d’une signification obscure, s'il en fut jamais : nous n'avons jamais eu l'intention d'y voir autre chose.

Était-il possible qu'un livre sur l'Evolution des Cryptogames passat les Algues sous silence, et fallait-il renoncer à esquisser au moins les traits essentiels de leur histoire, d’après les seuls documents que cette catégorie nous ait laissés ? Ces documents, tout entachés de doute et incomplets qu'ils soient, méritent après tout d’attirer les regards de ceux qui, dans la végétation du globe, considèrent surtout son passé. Ces chercheurs obstinés s'efforcent d’entrevoir les étapes successives et de crayonner l’ébauche de la marche suivie par le monde des plantes, allant du simple au composé, de la cellule qui dut être le point de départ jusqu'à ces types qui rivalisent de perfection organique avec ceux de l’autre règne. Si complexe que soit cependant devenue la structure végétale, à la suite des âges accumulés et des combinaisons acquises, elle ne laisse pas que de présenter des traces de l'organisation primitive, visibles pour l'œil attentif de l'observateur.

Ainsi, on aurait tort de vouloir confondre deux points de vue très distincts et qui doivent demeurer tels : d’une part, la raison d’être de l’évolution du règne végétal considéré dans son ensemble ; de l’autre, l’histoire particulière des Algues prises, non plus comme point de départ nécessaire de tout ce qui végèle, mais en tant que groupe limité, ayant eu son évolution propre en dehors des plantes aériennes et parallèlement à elles. Cette distinction à été faite dans notre pensée et, en consacrant aux Algues un chapitre séparé (1), nous l'avons encore plus accentuée. Iei même, tout aussi bien que dans le chapitre qui vient d'être signalé, il ne saurait être question que des Algues considérées en elles-mêmes et non pas comme se rallachant plus étroitement que les autres végétaux à la souche commune et originaire du règne

tout entier.

Je suis donc ramené tout naturellement vers l'appréciation des Algues fossiles.

(1) Évolution des Cryptogames, chap. IT, Protophytes-Algues.

IL existe tout d’abord chez elles un fait irrécusable qui prime sur tout le reste et sur lequel il est impossible de ne pas insister. Je veux parler de l'apparition ou du moins de l'extension tardive des Floridées, groupe incontestablement supérieur, et par l’organisation et par le nombre, aux autres sections de la classe. Les Fucacées, qui ne viennent qu'après, témoignent elles-mêmes d'une semblable nouveauté relative. On était bien autorisé à conclure de cette marche, à moins d'admettre que les anciennes mers eussent été dénuées d’Algues, ce qui toucherait à l'absurde, que cette catégorie de plantes ne s’élait complétée et perfectionnée qu’assez tard, après avoir longtemps compris, dans une proportion dominante sinon exclusive, des types d'une organisation inférieure. Divers indices, et comment s'appuyer sur autre chose que des indices tirés des empreintes fossiles, venaient à l'appui de cette façon d'envisager la marche évolutive des Algues : ainsi, les Laminaires ou Phéosporées, plus simples que les Floridées et même que les Fucacées, bien que servant de lien entre celles-ci et les Zoosporées, paraissent avoir elles-mêmes joué un rôle considérable dans les mers plus anciennes que celle de la Craie, dans un âge où les Fucacées n’ont pas été signalées jusqu'ici et où les Floridées n'existent encore qu’à l'état de vestige problématique. C’est pour cela que j'ai insisté sur la présence dans l'oolithe du genre /#eria, que M. Nathorst lui-même excepte de l’anathème général dans lequel il englobe la plupart des Algues fossiles du Jura, et enfin sur le Zaminarites Lagrangei Sap. et Mar., type infraliasique dont mes récentes études, résumées plus haut, et la figure de la planche IV font ressortir la liaison avec les Algues de la section des Laminaires.

En même temps qu’à l’aide de ces documents je montrais, de concert avec M. Marion, les Phéosporées précédant l'extension, sinon l'apparition première des Floridées et des Fucacées; à l’aide d’autres indices dont le Palæophycus Heberti Sap. (1), de linfralias de Chalindrey (Côte-d'Or) et le Codites neocomiensis (2) Sap. et Mar. représentent les plus saillants, il me semblait pouvoir saisir la présence, dans les mers secondaires, d'Algues munies de thalles unicellulaires à la façon des Codiées el des Caulerpées de l’ordre actuel. Il n’y avait rien de chimérique dans ces visées accompagnées d'un commencement de preuves, puisque le Codites neocomiensis et encore plus le Palæophycus Heberti laissent entrevoir leur structure lacunaire à l'intérieur, ferme et feutrée à l'extérieur, et que la morphologie de ces types favorise le rapprochement adopté. Qu'y aurait-il dès lors d'étonnant à ce que des Algues à la fois simples et puissantes eussent été répandues, et même prédominantes, dans un âge où nous sommes assurés, sinon de l'absence, au moins de la rareté et de la position subordonnée des Algues supérieures, particu-

(4) Voy. Évol. des Cryptog., p. 84, fig. 23.

(2) Voy. pl. VII, fig. { et Évol. des Cryptog., p. 96, fig. 31.

lièrement des Floridées si tardivement répandues au sein des mers européennes ?

C'est donc par analogie que nous avons procédé ; mais existe-t-il à l'usage de la paléontologie un autre instrument que l'analogie, et cette science a-t-elle à se plaindre de l'emploi qui en a été fait dans un siècle où les résultats auxquels elle est parvenue étonnent l'intelligence de l'homme, en lui ouvrant une perspective de découvertes, pour ainsi dire, illimitée. |

Maintenant que nous avons vu se perdre, pour ainsi dire, au fond du passé, les types d'Algues qui, de près ou de loin, par une parenté d’abord étroite, ensuite graduellement plus lointaine et enfin à peine sensible, se rattachaient aux sections actuelles de la classe, il n’y a pas lieu d’être surpris si, au sein des mers secondaires, côte à côte des homomorphes clairsemés qui permettent encore certains rapprochements, nous rencontrons des Algues sans rapport aucun avec celles de notre temps ; le contraire aurait plutôt lieu d’étonner. Ces Algues des anciennes mers ont dù sans doute leur conservation à la fermeté de leur consistance. Beaucoup d'autres ont péri sans laisser de vestiges ; mais nous sommes bien forcés d'interroger les documents qui nous restent, les seuls qui nous instruisent de ce que pouvait être la végétation marine aux âges les plus reculés. Ilexiste même à ce sujet une indication ou plutôt un trait de lumière dont il est légitime de tenir compte. Au lieu d'être confus, variables selon les étages, les documents dont je parle ont quelque chose d’uniforme; ils se répètent et marquent par conséquent une longue succession de formes semblables, multipliées de bonne heure au sein des mers et n'en disparaissant qu’au moment même où les types actuels commencent à se répandre à leur tour. Ceux-ci auraient donc supplanté leurs devanciers, ou plutôt les circons- {ances qui favorisaient l'extension des plus récents entrainaient par cela même le déclin et ensuite l'exclusion des autres. Il n'y a rien, dans cette marche, qui ne soit parfaitement logique et strictement conforme à ce que laissent voir les autres catégories d'êtres, soit végétales, soit animales. — Les Floridées et les Fucacées, en un mot, jouent le rôle et affectent les allures des Angiospermes terrestres, qui ne sont guère répandues en Europe avant le cénomanien, mais qui rejettent alors au second plan les Fougères, les Cycadées et les Conifères. Elles se conduisent encore à la facon des Mammifères demeurés obscurs et subordonnés jusqu’au moment où les reptiles Dinosauriens se retirent ; enfin les poissons Téléostéens n’agissent pas autrement en se substituant aux Ganoïdes dans le cours de la période crétacée. Il faudrait donc de bien grands motifs, et ces motifs, j'en ai fait voir l'inanité, pour révoquer en doute une marche évolutive aussi conforme à celle de la plupart des séries d'êtres organisés, à travers les périodes.

Les groupes auxquels je fais allusion ne sont pas bien nombreux; 1ls sont assez

nettement définis ; ils constituaient sans doute un certain nombre de familles dis-

uncles, enfin ils se perdent dans la nuit des âges. Ce sont (je ne m'’arrète qu'à ceux dont l'existence parait bien établie) : 1° les Chondritées, comprenant, outre les Chondrites propres, les Phymatoderma et Codites; 2 les Alectoruridées ou Algues scopariennes ; 3° les Arthrophycées, enfin les Palæophycus et quelques autres. Tous ces groupes s'étendent avec des variations secondaires du paléozoïque aux temps secondaires plus ou moins avancés, où même se prolongent en s’atténuant Jusque dans le tertiaire. Les uns ont des thalles simples ou ramifiés par dichotomie ou sympodie, tantôt unis à la surface, tantôt munis d’ élevures, d’appendices, ou parsemés d'inégalités granuleuses : ce sont les Chondritées, Palæophycus, Codites, Phymatoderma, ete. — Les autres ont la surface du phyllome sillonné de stries, de costules, de plissements, de cannelures, dirigés en long ou par le travers, mais toujours dans un sens déterminé et donnant lieu à une disposition qui ne varie pas à l'intérieur de chacun des types que l’on considère. Mais, si l’on s'enfonce dans un passé très reculé, à côté des plus anciens vestiges des Alectoruridées, Arthrophycées et Chondritées, on rencontre, à l'extrême base du silurien, les Bilobites etles £Eophyton, sur lesquels je me suis expliqué, qui soulèvent encore des doutes, mais qui enfin ne diffèrent pas des Alectoruridées, lorsque l’on s'attache seulement aux siries superficielles soit longitudinales et parallèles, soit reliées entre elles par des anastomoses qui les caractérisent. Cette circonstance. rapprochée de plusieurs autres indices que j'ai fait ressortir, autorise à ranger, provisoirement au moins, ces organismes parmi les Algues, malgré l’absence de preuves tout à fait convaincantes et l'obscurité qu’entraine forcément le défaut de terme de comparaison au sein de la nature actuelle.

Mais celte première question une fois résolue, en supposant même les dernières incertitudes entièrement dissipées à l'égard des Bilobites et des Eophyton, tout est loin encore de se trouver éclairei et tranché. I resterait à pouvoir dire ou du moins à présumer quelle sorte de structure présentaient ces anciens types. Si M. Marion et moi nous avons pensé que les Algues primordiales pouvaient bien avoir été unicellulaires et assimilables aux Siphonées, c’est que cerlains indices nous encourageaient à adopter cette conjecture. L'intérieur probablement listuleux, la consistance extérieurement ferme, les stries ou ridements superficiels correspondant à des tubulures ou prolongements de cavités cellulaires entremélés, l'accroissement illimité s'opérant à l’aide de l’adjonction de parties similaires dans une direction et suivant un mouvement déterminés, c'était pour nous autant de points qui paraissaient justifier nos vues ; mais de là à une affirmation précise, il y avait loin, et nous n’avons Jamais eu la prétention de la formuler.

Dans les pages précédentes, j'ai fait avec trop de soin la part de la certitude el celle de l'erreur, la part de la vraisemblance et celle du doute, pour être

encore accusé de tout confondre et de me fier au hasard. Sans doute les notions que je me suis efforcé de définir sont encore flottantes à bien des points de vue ; elles sont exposées à subir des changements partiels, à être reprises et corrigées à mesure que les observations se multiplieront, ainsi que les découvertes. Mais n'est-ce pas là le sort commun de la plupart des séries paléontologiques, dès que l'on ne s'attache pas à des êtres, comme les Mollusques, par exemple, qui paraissent n'avoir éprouvé depuis les époques les plus lointaines que des variations d'un ordre secondaire? A-t-on pu savoir, dès la première heure, sait-on même maintenant ce qu'étaient les Ornithodontes, ce que furent au juste les Mammifères du trias et du Jura? Les Trilobites, les plus anciens Ganoïdes, les Labyrinthodontes n'’offrent-ils pas eux-mêmes, par certains côtés de leur structure, des obscurités et ambiguïtés que l'avenir seul finira par dissiper? N'est-ce pas précisément par ces endroits que les études à poursuivre sollicitent les chercheurs et les poussent en avant? Les végétaux terrestres ne sont pas exempts de semblables problèmes, d'autant plus que si l’on excepte les plus petits, 1ls ne sont venus à nous la plupart du temps qu’à l’état de fragments. Il est difficile effectivement de ne pas admettre qu’on rencontrera quelque Jour des Dicotylées antérieures à celles du cénomanien, et ensuite des Angiospermes d’affinité inconnue, comme dès à présent il est permis de croire qu'étaient les Wi//amsonia. — Pourquoi en serait-il autrement des Algues, plantes confinées à tout jamais au sein de l'élément natal? L'eau, ce berceau originaire de ce qui a vie, a toujours eu des Algues ; est-il possible d’en douter et, au lieu de les admettre en nombre restreint au fond des mers primitives, n'est-il pas naturel de croire à leur puissance et à leur multiplicité ? Comment ces légions de poissons Ganoïdes, de Sélaciens et de reptiles nageurs gigantesques n’auraient-ils pas eu à leur portée, comme un complément indispensable de la faune aquatique, comme une réserve nutritive des phytiphages servant de proie aux carnassiers, tout un riche ensemble de plantes marines ? S'il en est ainsi, comme tout porte à le croire, les fossiles signalés Jusqu'ici représenteraient à peine quelques faibles restes de cette antique flore océanique. Au contraire, en admettant, à l'exemple de Nathorst, que ces types ne soient pour la plupart que des traces d’Invertébrés en mouvement, où seraient alors les Algues des mers secondaires et paléozoïques ? où faudrait-il les chercher et comment saisir la raison d’être d’une disparition aussi universelle? Ce désert dans le passé ou cette lacune absolue dans les terrains seraient également inconcevables. En un mot, de la prétendue explication sortirait un problème plus ardu à résoudre que celui même qu'on aurait cru trancher, en niant d’un seul coup toutes les observations antérieures, inème les plus consciencieuses.

J'ai la conviction qu'on doit agir autrement, et, fidèle à cette pensée, j'ai voulu

donner l'exemple d’une marche opposée. C’est pour cela que, prenant pour point de départ celles des Algues fossiles qui sont les moins douteuses, soit comme détermination générique, soit comme attribution à la classe prise d’une façon générale, je me suis avancé pas à pas, en m'efforçant de débrouiller à mesure les caractères des types moins bien établis. En un mot, compléter les notions acquises, en éliminant avec soin ce qui est entaché d'erreur ou par trop douteux, et agrandir ainsi graduellement le cercle des connaissances, telle serait la vraie manière de procéder. Cette méthode est la seule, selon moi, qui puisse mener à des résultats définitifs, et je la recommande instamment à ceux que tenterait l'étude aussi péril-

leuse qu'attrayante des Algues fossiles.

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