INTRODUCTION
Nous n’avons pas la prétention de traiter notre sujet d’une façon complète ni de soumettre les faits que nous citons à une analyse critique serrée. Il faudrait remplir des volumes pour cela.
Nous essayons. simplement de condenser un certain nombre de données classiques et récentes qui mettent en relief quelques aspects d’un sujet passionnant.
On définit le suicide couramment comme une autodestruction — c’est là une définition très générale.
Le suicide des aliénés peut-il être considéré comme un de ces phénomènes si courants dans la nature et qui concourent à la loi de la conservation de l’espèce ? L’aliéné, donc l’individu asocial ou antisocial, l'individu dégénéré rend-il vraiment souvent un service à la collectivité en se supprimant ?
Il reste certain en tout cas que le rôle du médecin ne peut être qu’humain.
Il a le devoir comme l’a soutenu le Professeur Achard dans sa communication à l’Académie de médecine « — de conserver la vie humaine même contre la volonté de celui qui a résolu de la perdre. »
Quelquefois on a observé des cas d’individus qui ont occupé avant l’attaque sournoise ou violente de la folie une situation très brillante et comportant de graves res- ponsabilités dans notre société. Dans une transformation brutale de leur vie psychique ils ont été poussés vers la folie d’abord et au suicide ensuite. Nous assistons alors
à la fois à un drame social et à une tragédie individuelle.
Souvent ces individus exceptionnellement doués et dont l'intelligence dépasse largement le niveau moyen se sont sentis seuls et isolés un jour. Il y a eu rupture de he individuel vis-à-vis de la collectivité. C’est la
w’il faut rechercher la racine principale du mal qui.
devait les emporter.
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REMARQUES ETIOLOGIQUES ET A PROPOS DU MECANIOME
C’est dans la mélancolie que l’on observe le suicide le plus souvent. Tous les auteurs et toutes les statistiques sont d'accord à ce. sujet.
Ce suicide a lieu surtout au début et à la fin de la période de dépression. C’est un suicide par délivrance qui doit mettre fin à la douleur.
Un facteur dominant est l’idée de la culpabilité. Le mélancolique veut expier. Il se croit si coupable, sa faute ou ses fautes si impardonnables qu’il finit par douter comment un être arrivé à une déchéance aussi complète peut conserver la faculté de vivre.
« Je ne vis plus », se dit-il.
Et pour se le prouver il commet une tentative de suicide suivie de succès habituellement.
L'idée du suicide est extrêmement tenace chez le mélancolique. C’est un malade qui met tout en œuvre pour attenter à ses jours. Il organise sa téntative de suicide souvent avec une précision remarquable et arrive quelquefois à tromper une surveillance très serrée. Obsédé par le besoin de la mort il se tue parfois pendant la nuit et dans d’autres cas — extrêmement fréquents d’ailleurs — au cours d’un raptus anxieux, le matin Nous reviendrons ailleurs à ce sujet.
C’est un suicide impulsif avec conscience de Pacte mais non de son caractère pathologique.
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Mais ce qui imprime au suicide du mélancolique son caractère antisocial si violent c’est le meutre altruiste et le meurtre suicide.
Le mélancolique qui tue ses enfants, ses proches parents et ses amis pour les empêcher de lui survivre dans un monde où l’on est tellement malheureux commet un meurtre altruiste.
Dans l’autre variété, le mélancolique devient meurtrier et ne cherche la mort que dans le châtiment prévu de son crime.
Deux observations illustrent d’une façon remarquable, d’une part la grande tenacité de l’idée de suicide et d'autre part l’ingéniosité que montrent les malades à tromper toute surveillance. Les deux tentatives de suicide que nous signalons ont eu lieu, en effet, dans une maison de santé.
Dans le cas observé par le D’ A. Rodiet il s’agissait d’une aliénée qui comme l’indique le certificat du D" Privat de Fortunié était atteinte de « dégénérescence mentale avec alternatives d’excitation et de dépression. Dans les phases de dépression elle souffrait de préoccupations hypochondriaques et d’idées de suicide ».
Cette malade a fait une tentative de suicide par déglutition volontaire d’un fragment d’os de côtelette. L'intervention opératoire était suivie de succès. La malade survécut.
On peut rapprocher les faits publiés dans cette observation à l’anamnèse d’une autre aliénée qui elle a succombé à sa tentative. Ce cas fut rapporté par M. Allamagny à la Société de Médecine Légale.
La malade, une élégante Parisienne, âgée de 43 ans, était atteinte de la psychose maniaque dépressive avec
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idées hypochondriques et de persécution. Après avoir fait quatre tentatives sérieuses de suicide par revolverisation, par pendaison, par ouverture des veines du poi- gnet et par absorption massive de médicaments, elle a avalé une brosse à dents et est morte malgré l’intervention chirurgicale consécutive.
Les maniaques en se tuant ne réfléchissent pas. C’est un suicide accidentel involontaire. Citons l’exemple du malade qui croyant ouvrir la porte de son appartement, ouvre la croisée et se précipite ayant voulu descendre les escaliers. |
Dans la phase dépressive de la psychose maniaque dépressive le malade désire la mort. L'obsédé anxieux au contraire combat de son mieux son obsession; il ne cède parfois que fatigué par la lutte.
L’acte reste sinon toujours du moins dans la grande majorité des cas conscient et si la tentative échoue le malade est capable d’expliquer ia genèse de celle-ci.
Fribourg Blanc et P. Masquin relatent le cas d’un obsédé anxieux qui réalisa une tentative de suicide dans un état second du type somnambulique. L’inconscience pe paraît pas avoir été complète car le matin au réveil le malade se rappelle les faits qu’il croît avoir rêvé. Il éprouve le besoin de les contrôler et c’est ainsi qu’il se rend compte que son rève avait été une réalité. Ajoutons que ce malade ne présentait aucun symptôme d’épilepsie
Le Professeur H. Claude et P. Masquin ont eu occasion d’observer un débile psychasthénique qui présentait par ailleurs quelques phénomènes obsessionnels. Ce malade a fait deux tentatives de suicide qui ont été effectuées également dans un état second mais qui étaient
suivies d’amnésie totale. Signalons que ces tentatives ont eu lieu à la suite de chocs émotionnels assez forts et que le malade n'avait pas d’antécédents épileptiques.
Pour expliquer ces actes automatiques coordonnés et non épileptiques P. Janet invoque la psycholepsie ou la chute de la tension psychologique.
Ces faits ont une grande importance médicolégale et thérapeutique; on ne les observe cependant que très rarement en dehors de l’épilepsie.
Le spleen, cette affection mentale à propos de laquelle Le Savoureux a fait une étude magistrale s’accompagne toujours de tendances au suicide. Il s’agit alors d’un dégoût non motivé de la vie, d’un état d’ennui chronique morbide qui est le plus souvent constitutionnel et qui marche de pair avec une altération de l’instinct de conservation.
On à signalé des cas de suicide héréditaire qui sont peut-être partiellement d’origine obsessionnelle. Plusieurs membres d’une même famille se suicident, le fait est frappant : au même âge, au même lieu et de la même manière.
En dehors des cas exceptionnels que nous avons cités plus haut, l’obsédé qui commet une tentative de suicide est conscient de l'acte et de son caractère pathologique.
À propos du suicide des déséquilibrés, M. Lévy Valensi cite le cas d’un jeune mythomane vaniteux qui après avoir convié ses meilleurs amis à une fête se brûle la cervelle avec une balle de revolver et s’écroule au milieu d’un amas de fleurs qu’il a fait porter sur son lit.
Ce goût théâtral dans la mise en scène s’observe éga-
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lement parfois chez les hystériques. La malade hystérique cependant ne veut pas se tuer réellement. Elle veut plutôt simuler son suicide. Mais quelquefois elle dépasse son but et se tue par maladresse.
L'alcoolisme constitue un facteur d’une importance capitale.
Tout d’abord le fait suivant mérite notre attention : Certains malades mélancoliques chez lesquels l’aboulie s'oppose à leur désir d’autodestruction cherchent dans l'absorption de grandes quantités d’alcool la force nécessaire de se supprimer.
Dans l'ivresse il s’agit très fréquemment d’un suicide accidentel par immersion. Celui-ci ne se produit d'ailleurs que rarement, d’où provient, sans doute, l’aphorisme : « Dieu protège les ivrognes ».
On raconte à ce sujet une anecdote célèbre. Boileau invitait un jour Racine, La Fontaine et Lachapelle à un diner somptueux dans sa maison d'Auteuil. On mangeait et buvait, on buvait surtout, si bien qu’à une heure avancée de la nuit l'hôte et les invités étaient en état de légitime ivresse. Un membre de cette illustre compagenie proposa alors qu’on mette fin une fois pour toutes à la vie. Et tous les quatre se dirigèrent alors vers la Seine pour réaliser ce projet funeste. C’est à ce moment qu’un d’eux objecta qu'il valait mieux attendre la lumière du jour pour réaliser une « aussi belle action » suggestion qui fut acceptée. Le lendemain alors que les effets de l’alcool s'étaient dissipés il n’était heureusement plus question du projet initial.
En cas de délire alcoolique aigu le malade peut se suicider sous l’empire d’hallucinations visuelles terri-
fiantes.
On n’a que très exceptionnellement signalé le suicide de déments alcooliques. Il n’est pas rare par contre d'observer des cas de suicide commis par des alcooliques dégrisés. Ceux-ci ressentent un dégoût violent de la vie quand ils s’aperçoivent qu’ils ne peuvent pas renoncer à leur vice.
L’individu normal peut s’adapter au monde extérieur. Le délirant, comme la montré Halbwachs, adapte le monde extérieur à soi même et interprète les événements de telle façon qu’ils expliquent sa souffrance et son inquiétude.
Le suicide des persécutés est rare. Parfois il s’agit d’un suicide défensif. D’autres fois c’est un suicide par obéissance; le malade est sous l’empire d’hallucinations auditives; il entend des voix qui décrètent son suicide. Dans d’autres cas, enfin, surtout si un délire hypochondriaque s’ajoute à son délire de persécution, le malade peut attenter à ses jours pour ne plus souffrir.
Ces malades ne parlent pas de leurs projets. Leur famille ignore habituellement tout ce qui concerne leurs idées de suicide.
Tout au début les malades atteints de paralysie générale peuvent conserver leur autocritique et se tuer par désespoir craignant l’évaluation inexorable de cette maladie. Depuis la merveilleuse découverte de la malariathérapie ce suicide est devenu encore plus rare. Le sociologue anglais Sir Hubert Bond voit juste s’il admet que les progrès de la thérapeutique en Médecine mentale vont avoir une influence décisive sur la diminution du nombre des suicides.
A la période démentielle confirmée, le paralytique
général se tue pour des motifs futiles et en choisissant des procédés absurdes.
Le plus souvent il s’agit d’ailleurs dans ce cas d’un suicide raté.
M. Lévy Valensi cite l’observation pittoresque d’un malade atteint de paralysie générale qui avait l’intention de se jetter dans la Seine mais qui renonce à sa tentative car il s'était rappelé au moment décisif que son médecin lui avait déconseillé les bains froids.
Dans la démence précoce le suicide reconnaît habituellement une cause puérile. Ces malades se tuent le plus souvent soit à la suite d’une impulsion simple, soit à la suite d’une impulsion obsession.
Chez les idiots, les imbéciles et les débiles, l’instinct de conservation est très peu développé. L’impulsion d’autodestruction y trouve donc un terrain propice.
Le suicide chez les enfants est un problème d’une importance sociale particulière. À côté du terrain hé- réro-syphilitique et les stigmates d’une hérédité neuropathique, on note ici l’influence néfaste de certaines pièces de cinéma et d’une certaine littérature sur l'esprit mal équilibré et extrêmement suggestible de l’enfant. Les pouvoirs publics pourraient jouer un rôle utile à ce sujet.
L'enfant souffre également de réactions affectives très intenses. Il est par conséquent difficile pour une intelligence adulte d'apprécier le degré de leur douleur et de leur désespoir qui sont souvent causés par une raison futile.
Le suicide des épileptiques peut avoir lieu pendant la crise. Cet acte est dû à un reflexe impulsif et inconscient. Si la tentative n’aboutit pas le malade ne se souvient
plus de rien; il y a amnésie totale. Quelquefois le malade
attente à sa vie au cours d’un équivalent et plus rarement enfin il est conscient de sa maladie et se tue par désespoir.
Le toxicomane se suicide parfois en cas de besoin. Il se tue aussi quand il ne peut plus supporter le poids de la conscience de sa propre déchéance. Notons à ce propos le danger barbiturique dont le nombre des victimes ne se compte plus et ne cesse de s’accroitre.
H. Clark, dans une étude sur les motifs inconscients du suicide qui a paru dans le New-York Medical Journal met quelques aspects nouveaux du problème en évidence qui résultent de l’étude de la psycho-analyse.
Le suicide paraît ainsi comme la conséquence et la solution d’un conflit inconscient. Il y a conflit entre deux tendances dont un facteur est l’instinct de la conservation. La solution est l’autodestruction qui supprime le conflit.
Un fait curieux résulte de l’étude d’un grand nombre d'observations recueillies par le même auteur. Le psychopathe qui s’est suicidé aurait souhaité intensément la mort d’une autre personne avant d’attenter à ses propres jours.
Beaucoup d’actions qualifiées d’héroïques et dont lanalyse psychologique s'avère complexe et variable dans chaque cas individuel seraient motivées en partie par un suicide composant (suicide component).
M. Halbwachs, élève du Professeur Durkheim, dans son étude : « Le Suicide et les Maladies mentales » rejoint l’opinion de M. Janet pour lequel le suicide est toujours une forme morbide de la réaction de l’échec.
La fréquence du suicide chez les aliénés s’explique-
rait de la façon suivante: « L’homme normal est adapté au milieu normal. Le malade mental est mal adapté aux conditions au milieu normal; il est par conséquent un des victimes du déclassement social ». Le déclassement social serait un facteur d’une importance primordiale et qui marche de pair avec un déséquilibre nerveux croissant.
A. Delmas insiste avec véhémence sur le facteur de la « prédisposition anxieuse » qui selon lui est essentiel et conclut comme la majorité des psychiatres : « Ne se suicide pas qui veut; ne se suicident que les aliénés et les prédisposés », en même temps qu’il combat violemment les opinions des sociologues.
Ch. Blondel dans son ouvrage, relativement récent, essaie de concilier la thèse sociologique et la thèse psychiatrique qui d’après lui doivent se compléter et non se combattre.
Insistons enfin de nouveau sur le rôle capital de l’impulsivité que nous avons mentionné à différentes reprises, impulsivité qu’il importe de rechercher chaque fois dans les antécédents des malades qui souffrent d’une affection mentale.