OBSERVATIONS
En ce qui concerne les suicides dans la mélancolie, il faut attacher une importance capitale aux réactions anxieuses subites. L’observation suivante illustre ce fait.
I. — Tentatives de suicide chez une malade atteinte d’un état de dépression mélancolique au cours d’un raptus anxieux. (Observation inédite.)
La malade N.., employée dans un ministère, âgée de 34 ans, entre dans le service de M. le Professeur Claude le 15 mars 1936. Le certificat qui a motivé son entrée signale un état de dépression nerveuse et deux tentatives de suicide très sérieuses (une première fois par strangulation et défenestration au cours d’un raptus anxieux pendant la nuit; une deuxième fois, trois semaines après, le 20 février 1936, par ouverture des vaisseaux fémoraux et des vaisseaux du pli du coude à l’aide d’un rasoir.
Antécédents héréditaires :
— Le père est mort de tuberculose pulmonaire.
—— Deux sœurs sont mortes tuberculeuses.
— Une sœur est soignée actuellement pour la même maladie (pneumothorax).
— La mère, ainsi que deux frères sont bien portants.
Antécédents personnels :
— À l’âge de 17 ans, la malade a contracté la syphi-
lis; à cette époque, elle est soignée et hospitalisée à l'hôpital Saint-Louis (deux séries de piqûres : Novarsenobenzol et cyanure de mercure). Elle n’a pas subi d’autres traitements depuis.
— Elle n’a pas d’enfants.
— Elle aurait provoqué plusieurs fausses couches.
— Les deux dernières années, elle a considérablement maigri.
La malade se présente très pâle. Elle a perdu beaucoup de sang au cours de sa dernière tentative de suicide. Du reste, l'examen viscéral ne révèle rien d’anormal. Les reflexes pupillaires sont normaux. On ne note que des reflexes tendineux un peu vifs, ainsi qu’un léger tremblement lingual.
Pourquoi cette jeune femme voulait-elle se suicider ? À partir de quel moment l’idée de l’auto-destruction germait et se développait-elle dans son esprit ?
Elle a subi dans sa vie des chocs émotionnels assez violents. Avant de connaître son mari actuel, elle a eu trois amants. A l’âge de 21 ans, elle s’est mariée. A cette époque, son mari ignorait son passé.
« Je ne peux pas dire que j’aime mon mari, dit-elle. Il ne m’attire pas physiquement; j’ai néanmoins pour lui une affection sincère. »
Depuis quinze ans, elle travaille comme employée dans un service administratif.
En 1934, elle se présente au concours d’agent technique. À ce moment, elle s’est adressée à un sous-chef de bureau qui devait la recommander à son jury. Malgré cette recommandation, elle a échoué.
Cet employé est devenu son amant.
« Mais, ajoute-t-elle, je n’ai couché qu’une seule fois avec lui. »
Depuis ce moment, une profonde transformation s’opère dans sa vie psychique.
La malade s'exprime ainsi :
« Cet homme m'’attire et cependant je ne sais pas si je l'aime. Je l’aime et ja ne l’aime pas. Il agit sur moi à distance'et m’oblige à penser à lui. Il m'envoie des pensées. Il me parle. Je l’entend dire des choses désagréables et il me fait même éprouver des sensations génitales à distance. »
Les paroles de la malade deviennent hésitantes. Elle parait réfléchir avant chaque réponse. Son regard exprime une lassitude extrême. Faisant visiblement un effort, elle dit à voix basse : « Je ne peux pas causer, cela me fait mal quand je parle ».
Puis elle continue : « C’est ainsi que je suis devenu de plus en plus triste sans savoir pourquoi. Je travaillais mal. J’ai ri souvent sans motif devant mes chefs. Je n’avais pas l’idée de m’excuser. Ce n’est que quelque temps après que je commencçais à regretter de leur avoir manqué de respect. »
Le 27 janvier dernier, elle a eu son dernier rendezvous avec le sous-chef de bureau.
Le même soir, en rentrant chez elle, quelque chose la pousse à se confesser à son mari. C’est ainsi qu’elle s'exprime à ce sujet: « C’est en pleurant et en lui demandant pardon que j'ai tout avoué. Il était gentil et il m'a pardonné ».
Le lendemain, la malade se sent subitement envahie par l’idée de lauto-destruction : « J’ai compris tout à
oo —
coup qu’il fallait que je meure pour expier, dit-elle, pensive. Je voulais aussi que mon mari meure avec moi, mais il ne voulait pas en entendre parler. En même temps je suis devenue croyante. Je comprenais que tout ce que je faisais se rapportait à Jésus-Christ. Il me semblait que si je ne mourais pas, je ferais du mal à mes parents et à tout le monde. Si je disparaissais, cela arrangerait tout ».
C’est dans la nuit du 28-29 janvier que la malade faisait sa première tentative de suicide au cours d’un raptus anxieux.
Conclusion. — Il s’agit d’une malade qui souffre d’un état de dépression mélancolique qui présente des réactions anxieuses subites avec tentatives de suicide très sérieuses et des idées délirantes d’action extérieure d’indignité et de culpabilité.
Le pronostic est sérieux.
Elle est actuellement soumise à une surveillance vigilante.
L'observation suivante est un très bel exemple de la vie affective si intense chez les enfants qui subit une recrudescence pendant la puberté, ce qui rend la tâche si difficile pour une intelligence adulte d'apprécier le degré de leur douleur et de leur désespoir.
. I. — A propos d’un suicide héréditaire d’une jeune élève de lycée. (Selbstmord bei Schülern. Prof. L. Puusepp, 1926.)
Il s’agit d’un suicide par immersion.
Antécédents héréditaires : son grand-père s’est sui-
er Te.
cidé de la même façon; d’autres membres de la même famille se sont également donnés la mort.
C'était une jeune fille âgée de 15 ans et de caractère très doux. Excellente élève, très aimée de tous ceux qui la connaissaient; rien ne pouvait, à première vue, expliquer cet acte de désespoir, d’autant plus que la situation financière de ses parents était brillante.
Cependant quelques lettres qu’elle a laissées refletent son état d’âme étrange.
Voici quelques extraits :
« Mes amis. Ne plaignez pas celle qui quitte la vie bénévolement. Je sens qu’une vie meilleure m'attend. Ne me pleurez pas, mes chers amis — je ressens un tel vide — je suis contente que mes souffrances morales (seelische Qualen) me poussent vers la mort. Je crois en Dieu. Je crois à l’immortalité de l'âme. »
Lettre à son amie X... :
« J’étais bonne, j'ai été aussi mauvaise. Je crois que tu verseras quelques larmes pour moi. Ne le fais pas pour moi, ni pour le repos de mon âme, mais pour mes parents qui souffrent cruellement en ce moment.
« Je n’ai, hélas ! pas compris de faire du bien. Sais-tu, c’est si beau de mourir quand on est jeune, de s’en aller de plein gré au moment où les feuilles poussent et où le soleil envoie ses rayons chauds sur la terre. Ce qui me paraît pénible, c’est de faire souffrir d’autres personnes. Mais que m'importe. Je ne peux pas vivre comme les autres veulent. Je vis ma vie. C’est mon privilège. »
Lettre à ses parents :
« Adieu, je quitte la vie, car je suis lasse de vivre
comme je suis lasse de tout ce que je vois. Je n’ai jamais désiré la vie. Ne me pleurez pas. Il vaut mieux pour moi que ça soit comme ça.
Je vous demande une faveur : mettez-moi la dernière robe. »
C’est en effet pendant une belle journée de printemps, « au moment où les feuilles commencent à pousser et que le soleil envoie ses chauds rayons sur la terre », que cette jeune élève a cherché et trouvé la mort. 3
— L'observation suivante offre un intérêt particulier car d’une part elle montre combien le diagnostic différentiel entre suicide et homicide peut devenir difficile dans certains cas et d’autre part elle pose le problème extrêmement délicat du suicide « favorisé » par la famille du malade.
IIT. — Une tentative étrange de suicide chez un mélancolique anxieux présénile (R. Dupuyet et H. Pichard, Annales de la Société Médico-Psychologique, 1932).
— M. X.., 68 ans, entre à l’hôpital Henri-Rousselle pour la première fois le 16 avril 1932 pour un état dépressif et anxieux. Déprimé depuis deux ans et demi déjà son état s’est récemment aggravé à la suite de difficultés d’ordre économique; il tient, en effet, avec un - associé un atelier de gravure très touché par la crise des affaires.
Il cherchait déjà à se suicider il y a deux ans; il voulait se jeter du haut de la colonne de la Bastille et a dû en être empêché. Plus récemment il tentait de se tuer
RO
en s’enfonçant une lime de graveur dans la tempe. Les deux tentatives étaient marquées d’une certaine ostentation; il les a accomplies en présence de tiers dans des conditions telles, nous dit sa fille « qu’il ne semble pas avoir eu vraiment l'intention de réussir ».
Hospitalisé sur la demande de son associé il se comporte dans le service comme un déprimé mélancolique sans délire franc, avec des vagues idées d’incurabilité, quelques paroxysmes anxieux et des idées avouées de suicide. Cet état évolue sur un fond d’affaiblissement intellectuel qui se caractérise par la bradypsychie, de la dysmnésie, de l’aprosexie. Très lucide cependant, il attribue sa dépression à des motifs parfaitement réels, ses soucis d’affaires et ses préoccupations d'avenir d’une part la mésentente avec sa famille d’autre part.
Cet affaiblissement intellectuel est lié à un état d’artériosclérose; le pouls est dur et vibrant, le cœur est augmenté de volume et la radioscopie montre une aorte opaque, un pédicule vasculaire élargi et des nappes de sclérose prémédiastinales. L’aspect général est d’ailleurs celui d’un vieillard. Les réactions humorales enfin sont négatives.
Ce qui frappe cependant dans l'attitude du malade, c'est l’exagération de sa présentation mélancolique, l’outrance de ses souffrances alléguées. « Faites-moi mourir », dit-il, au médecin qui l’interroge. Il nous interpelle au passage soucieux d’attirer l'attention sur lui et sur son désir de la mort, paraissant se complaire à une sorte d’exhibition mentale et exigeant presque l’exécuüon par nous de l’acte qu'il demande. I y a là tout un syndrome morbide d’allures constitutionnelles dont la nature est confirmée par son histoire.
OT