‹ À propros de La vassale: lettre à m. Jules LemaîtreChapitre 1 sur 18 · THEATRE · texte numérisé non relu

THEATRE

La Vassale, pièce en quatri actes.

Diqitized

A M. Jules Lemaitre.

Mais \o daiunâ répond toujours : < Je ne veux pas [ > B* DDE LA in E.

Mo.N CUEIt CONFBËUE,

En répondant à l'article que vous avez con.iacré, dans la Remie des Deux Mondes, à la Vassale, je ne prétends pas vous prouver jue cette pièce est excellente. Vous l'avez, ia reste, honorée, en tant qu 'œuvre dramatique, d'une estime qui me suffit, et, sur ce jpoint particulier, un auteur a bénéfice à se j taire.

Pourquoi, alors, écrire de nouveau, quand

le public est là, qui applaudit ou qui réprouve Qu'ajoutera cela? Ce qui est fait est fait, ï. n'y a plus à revenir dessus. Quoi! s'écrie-t-on, que nous veut encore cet auteur ? n'a-t-il pa^ dit tout ce qu'il avait à dire dans son drame ou dans son livre? S'il manque une scène ou quelques pages, que ne s'en est-il avisé plus tôt, que ne les a-t-il écrites d'abord !

Vous le savez cependant, mon cher coufrère, mieux que personne, on n'a jamais tout dit.

Les chefs-d'œuvre eux-mêmes sont incomplets, ils ont, comme les plus modestes essais, besoin de préfaces et de commentaires. ]

Mais l'important est que, si on ne dil

jamais tout, on ait au moins fait tout sof

effort pour en dire le plus possible, le phu

qu'on peut. De cette façon, l'honneur esl

sauf, dans la victoire comme dans la défuitei

Digilijed Dy

Ce devoir est formel, il constitue !a moralité artistique d'un auteur.

11 s'impose également au critique.

Je ne sais si vous n'avez pas nègligiS do le remplir, et c'est de cet examen que partira d'abord ma discussion, pour gagner ensuite des régions plus libres et un ordre d'inlérÉt plus général.

Commençons par le commeneemenl, et je • cite tout de suite un extiait de votre texte.

(1 J'en veux, écrivez-vous, à l'auteur de la Vassale, de m'avoir induit, par l'obscurité de son dessein, à la proclamation trop facile de ces honnêtes truîsmes. » Ces Iruismes honnêtes, et dont vous vous excusez avec raison, sont ceux-ci : » Itt faiblesse physique de la femme, sa sensibilité délicate, capricieuse, ^on intelligence, jusqu'ici, moins créatrice que la nôtre, les maladies, les servitudes de

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son soxe, l'impropriété de l'homme à filer la laine, à nourrir et élever les petits enfants ».

Tout cela est, en effet, fort honnête, très facile, trop. En vérité, ce n'est pas l'auteur de la Vassale qui est responsable de l'insuffisance de votre réplique. C'était au critique de chercher, de trouver mieux, de moins honnête au besoin, et de plus difficile.

Je ne contredis h aucun de vos truismes, je me demande ce qu'ils viennent faire là.

Ils figurent parmi les données du problème' qui, implicitement, se pose dans la pièce, sans que j'aie tenté de le résoudre, entendons-nous bien; mais ils no sont ni le problème lui-même, ni encore moins sa solution.

Il s'agit de tout autre chose, du conflit entre la femme, <i faible, sensible, malade, etc., * et « l'homme impropre à élever Içs petits enfants ». De ce conflit vous vous désinlé-

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ressez. Vous esquivez Topinion, ou dculc- Hient l'analyse qu'on altendait de vous.

Celte fois, encore, cela est facile.

Il est vrai que vous vous dérobez par une excuse et -sur « l'obscurité dû dessein o de l'auteur.

« Je ne comprends pas ! » vous écriez-vous.

Permettez-moi de ne pas vous croire et de vous prendre en flagrant délit de contradiction. ; ■ Je vous cite encore.

Parlant de mon héroïne, dont la logique peut et doit déconcerter au premier abord, je l'avoue, vous dites : « Ici nous ne comprenons plus rien ; comment l'exercice d'un droit est-il subitement devenu le mal, aux yeux de cette forte raisonneuse? Oh ! qu'elle est femme, cette femme qui veut être un homme ! Et c'est très bien ainsi. Au fond.

elle l'agace et il l'offense : quoi qu'ils disent l'un et l'autre, ils sont ceux qui ne s'entendront jamais ; et cula est encore très bien vu. >i

Mais c'est à mon tour de no plus comprendre!, et avec quelque raison. Vous df'butez par cette affirmation que vous ne comprenez pas, et imraiîdialement vous prouve/que voua avez très bien compris ; vous expliquez une de mes prétendues obscurités, et avec un tel bonheur qu'en deux lignes vous exposez la pièce, de son point de di^-part a sa terminaison, en passant par son drame.

Donc, comme tout le monde, comme le public, vous avez compris la réalité du conflit que j'ai mis en scène. Mais nous ne nous entendons pas davantage pour cela, et il n'y a pas de ma faute.

Le rideau baissé sur le dernier acte, vous

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VOUS demandez ce qu'on a voulu vous prouver. Vous cherchez la chose à démontrer, « la chose considérable ». Vous ne la trouvez pas, et vous quittez la salle, vaguement mécontent, vous frappant le front, de ce petit geste falot qui indique que ce n'est pas sur le compte de votre indolence que vous mettez l'inertie de votre pensée : c'est la cervelle de l'auteur qui vous inquiète. Vous allez, vous répétant avec la maligne obstination de qui ne veut entendre : c'est pourtant une pièce à thèse que je viens d'écouter, et je ne parviens pas à démêler sa thèse, qui reste:

obscure.

Ici, mon cher confrère, nous nous rapprochons. Je déclarerai même que la thèse de la Vassale est absolument indéchiffrable : perceriez-vous les opaques ténèbres dont vous vous plaignez, que voua ne parviendriez pas

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Ma découvrir. Pour uniî raison bien simple, c'est que cette thèse n'existe pas.

Cette fois, voua comprenez trop, car vous en ajoutez.

Quelle estdonc la thèse que je soutiens?

A voLts ontendre, ma pièce est féministe (et aussi ibsénienne !}.

D'autres critiques, sur le m^rae texte, épiloguaot sur les m&mes faits, concluent au contraire que je ne suis pas férainÏBle.

Qui croire?

Je me serais proposé de déconcerter que je n'aurais pas mieux réussi.

Pourtant la pièce n'est ni une énigme, ni une charade. Elle est claire, — à la condition toutefois qu'on l'écoute sans parti pris, ainsi que fait le public, qu'on ne cherche pas en elle ce qui n'y est pas, procédé commode pour condamner les gens, et que, sî on veut

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approfondir, — c'est le devoir de la critique, — on se contente de ce que dit l'auteur.

Or si, comme cliacun, je puis avoir une opinion sur le féminisme, je m'en suis soigneusement abstrait pour faire œuvre d'arf, pour laisser à la vie, que j'ai tenté de reproduire, un jeu plus aisé, plus libre, pliis réel. Leconilit entre l'homme et la femme est un thème dramatique, inquiétant, éternel, donc actuel. 11 offre des éléments, nouveaux à chaque époque, de passion, de discussion, do douleur. Je l'ai exploité. Voilà tout.

Mais si je ne me présente pas en moraliste, si je m'interdis, sur la scène, de donner raison à l'un ou l'autre de mes deux champions, si je ne formule pas un nouveau sommaire de la loi et des prophètes, si je ne codifie pas, si je ne juge pas, si je ne condamne pas, il ne s'ensuit pas nécessaire-

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ment que je ne me sois pas haussé à la prétention de dire quelque chose.

Et de nouveau, nous nous séparons, mon cher confrère. Vous vous prétendez insuffisamment éclairé. Vous réclamez de la lumière, des lunettes, des scoliastes, un tas de points sur les i, — la thèse enlin, que vous n'aimez point, mais dont vous ne pouvez pas plus vous passer que d'une feuille de route sur une terre étrangère.

Vraiment, vous y mettez de la mauvaise volonté et bien de l'aputhie. Vous exigez qu'on vous fasse votre besogne, qu'on vous règle votre papier, qu'on vous tienne la main, qu'on vous souflle les mots à l'oreille. Vous êtes timide, tout seul.

Devant vous, sur les planches, des êtres évoluent, souffrent, parlent. Ils ont eu eux le malaise du temps où ils sont nés. Ils se sont

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aim^B, s'aiment encore, se veulent l'un l'autre, et ils n'arrivent qu'à se détester. Ils s'entredéchirent. Ils discutent en irréconciliables ennemis, et non suivant tel ou tel manuel de morale, non suivant tel ou tel catéchisme social, ils argumentent suivant ce qu'ils sentent et avec tout ce qu'ils trouvent dans leur esprit, dans leurs, cœurs qui battent, dans leurs âmes malades. Toute arme leur est bonne, si elle est cruelle à l'autre, lis dissertent moins qu'ils n'exposent les raisons de leurs souffrances et les états changeants de leurs sensibilités. Ils parlent plus, dit-on, qu'ils n'agissent. Mais les faits ici ne sont rien, c'est avec les paroles qu'on s'attaque, qu'on se blesse, qu'on se tue. Après certains mots, les actes ne sont plus que des diminutions.

Ces êtres, bien que personnages théoriques

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de thiîillre, ne se limitent pas, il est vrai, à des traits arrêtés qui les classent dans telle ou telle cati^gorie de caractères fixes ; l'auteur, au contraire, s'est efforcé de les animer sous des contours fuyants, avec des lignes qui s'interrnmpent et dans les mobilités sentimentales, parce que précisément ils ne sont là ni comnae facteurs d'un thème dramatique préconçu, ni pour développer une doctrine d'éthique, mais pour vivre leurs tourments propres, leurs inquiétudes, leurs ressentiments, leur vie complexe et .agitée, d'âme et de corps, réelle, hors des rigueurs démonstratives et dans cette confusion passionnée que présentent tous les débats du monde, confusion d'ailleurs qui n'est qu'apparente et que secrètement régularise la fatalité, infaillible stratège.

Donccea personnages, durant quatre actes.

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dans les quelques heures d'un après-midi, achèvent de détruire ce qui les avait jadis rapprochés et qu'ils avaient blessé à mori, dès leur premier contact, l'amour. Ils emploient dans leur lutte homicide, non pas pèle-mële, mais suivant l'occasion du moment, suivant la logique des choses, suivant leur irritabilité immédiate, suivant la variabilité de leurs nerfs, tous les moyens dont on use quotidiennement : revendications, raisonnements, reproches, contradictions, sophismes, et ils s'acheminent, malgré les objurgations de la raison et des morales avec lesquelles on veut les retenir, à un dénouement qui est brusque et net, — la séparation des sexes, l'aholilion de la maternité, la destruction de la famille.

Qu'est-ce que cela prouve, demandez-vous? Mais cela, au besoin, et c'est quelque chose.

Vous l'avez du reste très bien vu dès l'abord, D( puisque vous écrivez : « Les Valentine et les Indiaua d'aujourd'hui sont de dures et sèches lutteuses. On dirait que, rencliérissantsur les Amazones, elles se sont coupé les deux seins. »

La figure est encore heureuse, elle allégoriserait parfaitement la Vassale. Pourquoi donc, ayant si bien vu, échappez-vous ensuite, pour chercher l'introuvable thèse dans une succession de scènes, destinées à représenter de la vie et non à enchaîner les séries d'une proposition à soutenir? Pourquoi ne ditesvous pas ce que vous avez à dire? Pourquoi me réclamez-vous un article de code, par exemple, comme point de départ de ma pièce, alors qu'elle se passe tout A fait en dehors des lois écrites? Pourquoi voulez-vous que j'aie fait tout autre chose que ce que j'ai

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fail? Prenez ce qu'on vous présente, et parlez, faites voire devoir.

Car vous en avez un.

Laissez-moi vous dire, en passant et par digression, sous quelle forme idéale Je me suis essayé , un jour , sur la lecture des passionnantes chroniques théâtrales de M. Catulle Mendès ', à portraiturer le critique.

« D'abord, il saurait tout, moins encore par érudition et pour avoir lu, appris, retenu, que par le don merveilleux d'intuition, qui du moindre indice conduit à la conclusion, avec les nécessités logiques des développements psychiques intermédiaires, — il comprendrait tout et fout de suite, c'est mieux s'exprimer ; Imaginatif, il sérail, il aurait été poète, le serait encore, sans plus

> L'Art au théâtre, de M. Catulle Menilès.

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crôev, noQ par dégoût ou décepliun, mais pour s'élever à un règne plus vaste, ])our s'affranchir des préjugés, des déformations, des petites tares dont s'abîme l'œuvre personnelle ; il aurait cessé de créer, alin de cesser de se compromettre par les fautes, menues ou graves, par l'attache terrestre et périssable, qu'on trouve même dans les chefsd'œuvre ; il serait un esprit libre, serein, planant ; l'amour des lettres le posséderait jusqu'à l'idolâtrie et la frénésie ; il vivrait d'elles iniquement, comme la plante se nourrit de certaines substances, toujours les mêmes ; en lui se concentrerait l'ensemble des idées de l'époque, elles lui parviendraient sous , les enveloppes variées des pof-mes, des drames, des romans, des ^>(udes, et lui permettraient d'établir, sans la trop préciser du reste, la doctrine générale etuni-

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taire qui rassemble dans un faisceau de fi'aternités tant de discordances apparentes, tant de querelles vociférées, tant de haines aFlîchées ; et cette doctrine n'étonnerait point cet homme, car elle serait en lui au préalahic, les faits la vérifieraient, la corroboreraient seulement ; il serait, lui, la conscience détenant, infuse et totale, l'àme entière d'une époque. Serait-il tout à fait conscient de cet état de grâce et de savoir? Ce n'est pas très nécessaire. II suffirait qu'il vît les choses, qu'il écoutât la pensée des autres, qu'il observât, sous les formes, la secrète révélation qu'elles revêtent ; sa double faculté d'analyse et de reconstitution, son palais de gourmet, son impeccable goût, son llair du beau et du vrai, l'extase de plaisir où entrerait son esprit, le je ne sais quoi qui lui dirait que cela est juste, que cela est bien,

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que cela ost faux, sufQraîent en elTet à sanctionner l'atTÔt de son jugement incassable ; et il serait le confesseur universel, le meneur des âmes qui le consuUeraieat, le connaisseur en qui chacun aurait foi ; et toutes les œuvres qu'il aurait appréciées, jaugées, fouillées et même admirées, pourraient brûler ou se fondre en pâte sous les pilons, elles n'auraient pas été inutiles ni stériles, car ce

.critique idéal en aurait extrait l'essentiel, la partie immortelle, l'âme, afin de la transmettre aux postérités, »

Ne souriez pas, ne haussez pas les épaules, ne levez pas les coudes au ciel. Je ne suis pas fou, je ne vous en demande pas tant.

, Cet homme est idéal, il n'existe pas, avec

'■ cette ressemblance exacte.

Mais c'est mon droit (et c'est le vôtre, quand vous êtes auteur) d'exiger que le cri-

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