ACTE I, SCÈNE IV
FLOUA.
Vous lirez mieux, et plus commodément.
Elles sortent. Entrent Lai'rtc et Silvio.
Je crois que notre abord met ces dames en fuite. Ah! monseigneur, j'ai peur do leur avoir déplu.
LAERTE
Bon, bon, laissez-les fuir, vous leur plairez bien vile. Dites-moi, mon ami, dans voire temps perdu, N'avez-vous jamais fait la cour à quelques belles? Quel moyen preniez-vous pour dompter les cruelles?
SILVIO
Père, ne raillez pas, je me défendrais mal.
Bien que je sois sor.i d'un sang méridional,
Jamais les imbroglios, ni les galanteries,
Ni l'art mystérieux des douces flatteries,
Ce bel art d'êlre aimé, ne m'ont appartenu;
Je vivrai sous le ciel comme j'y suis venu.
Un serrement de main, un regard de clémence,
Une larme, un soupir, voilà pour moi l'amour;
Et j'aimerai dix ans comme le premier jour.
J'ai de la passion, et n'ai point d'éloquence.
Mes rivaux, sous mes yeux, sauront plaire et charmer.
Je resterai muet; — moi, je ne sais qu'aimer.
LAERTE
Les femmes cependant demandent autre chose.
Bien plus, sans les aimer, du moment que l'on ose,
On leur plaît. La faiblesse est si chère à leur cœur,
Qu'il leur faut un combat pour avoir un vainqueur.
Croyez-moi, j'ai connu ces êtres variables.
Il n'existe, dit-on, ni deux feuilles semblables,
Ni deux cœurs faits de même, et moi, je vous promets
Qu'en en séduisant une, on séduit tout un monde. L'une aura les pieds plats, l'autre la jambe ronde, Mais la communauté ne changera jamais.
Avez-vous jamais vu les courses d'Angleterre? On prend quatre coureurs, — quatre chevaux sellés; On leur montre un clocher, puis on leur dit : Allez! Il s'agit d'arriver, n'importe la manière. L'un choisit un ravin, — l'autre un chemin battu. Celui-ci gagnera, s'il ne rencontre un fleuve; Celui-là fera mieux, s'il n'a le cou rompu. Tel est l'amour, Silvio; l'amour est une épreuve; Il faut aller au but, — la femme est le clocher. Prenez garde au torrent, prenez garde au rocher; Faites ce qui vous plaît, le but est immobile. Mais croyez que c'est prendre une peine inutile Que de rester en place et de crier bien fort : Clocher! clocher! je l'aime, arrive ou je suis mort.
SILVIO
Je sens la vérité de votre parabole.
Mais si je ne puis rien trouver, même en parole,
Que pourrai-je valoir, seigneur, en action?
Tout le réel pour moi n'est qu'une fiction;
Je suis dans un salon comme une mandoline
Oubliée en passant sur le bord d'un coussin.
Elle renferme en elle une langue divine,
Mais si son maître dort, tout reste dans son sein.
LAERTE
Ecoutez donc, alors, ce qu'il vous faudra faire. Recevoir un mari de la main de son père. Pour une jeune fille est un pauvre régal. C'est un serpent doré qu'un anneau conjugal. C'est dans les nuits d'été, sur une mince échelle,