‹ A quoi rèvent les jeunes fillesChapitre 11 sur 37 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Une épée à la main, un manteau sur les yeux, Qu'une enfant de quinze ans rêve ses amoureux. Avant de se montrer, il faut leur apparaître. Le père ouvre la porte au matériel époux, Mais toujours l'idéal entre par la fenêtre. Voilà, mon cher Silvio, ce que j'attends de vous. Connaissez-vous l'escrime?

SILVIO

Oui, je tire l'épée.

LAERTE

Et pour le pistolet, vous tuez la poupée,

iN'est-ce pas? C'est très bien; vous tuerez mes valets.

Mes filles tout à l'heure ont reçu deux billets;

Ne cherchez pas, c'est moi qui les ai fait remettre.

Ah! si vous compreniez ce que c'est qu'une lettre!

Une lettre d'amour lorsque l'on a quinze ans!

Quelle charmante place elle occupe longtemps!

D'abord auprès du cœur, ensuite à la ceinture.

La poche vient après, le tiroir vient enfin.

Mais comme on la promène, en traîneau, en voilure!

Comme on la mène au bal! que de fois en chemin,

Dans le fond de la poche on la presse, on la serre;

Et comme on rit tout bas du bonhomme de père

Qui ne voit jamais rien, de temps immémorial!

Quel travail il se fait dans ces petites têtes!

Voulez-vous, mon ami, savoir ce que vous êtes?

Vous, à l'heure qu'il est? — Vous êtes l'idéal.

Le prince Galaor, le berger d'Arcadie.

Vous êtes un Lara; — j'ai signé votre nom.

Le vieux duc vous prenait pour son gendre, — mais non,

Non! Vous tombez du ciel comme une tragédie;

Vous rossez mes valets; vous forcez mes verrous,

Vous caressez le chien; vous séduisez la fille; Vous faites le malheur de toute la famille. Voilà ce que l'on veut trouver dans un époux.

SILVIO

Quelle mélancolique et déchirante idée!

Elle est juste pourlant; — qu'elle me fait de mal!

LAEP.TE.

Ah! jeune homme, avez-vous aussi votre idéal?

Pourquoi pas comme tous? Leur étoile est guidée Vers un astre inconnu qu'ils ont toujours rêvé; Et la plupart de nous meurt sans l'avoir trouvé.

LAEFtTE.

Attachez-vous du prix à des enfantillages? Cela n"em|)êche pas les femmes d'être sages, Bonnes, franches de cœur; c'est un goût seulement; Cela leur va, leur plaît, — tout cela, c'est charmant. Écoutez-moi, Silvio : — ce soir, à la veillée, Vous vous cuirasserez d'un large manteau noir. Flora dormira bien, c'est moi qui l'ai payée. Ces dames, pour leur part, descendront en peignoir. Or, vous vous doutez bien, par cette double lettre, Que ce que vous vouliez, c'était un rendez-vous. Car, excepté cela, que veut un billet doux? Vous pénétrerez donc par la chère fenêtre. On vous introiluira comme un conspirateur. Que ferez-vous alors, vous, double séducteur? Vous entendrez des cris. — C'est alors que le père, Semblable au commandeur dans le Festin de Pieire, Dans sa robe de chambre apparaîtra soudain. Il vous provoquera, sa chandelle à la main. Vous la lui soufflerez du vent de votre épée.

Page 1