‹ A quoi servent les parlements, 1815-1830, 1848-1870Chapitre 31 sur 34 · SESSION EXTRAORDINAIRE DE · texte numérisé non relu

SESSION EXTRAORDINAIRE DE

9 août, — M. le président Schneider lit à la Chambre le document suivant:

« Considérant que les informations qui arrivent au gouvernement lui signalent la présence spontanée à Paris de la plupart des sénateurs et des députés : — Art. 1". La session extraordinaire du Sénat et du Corps législatif sera ouverte le 9 août. — Fait au Palais des Tuileries, le 7 août 1870 : Par l'Empereur et en vertu des pouvoirs qu'il nous a confiés, Eugénie. Contre-signe : E, Ollivier, »

C'eût été une bien grande faute que d'appeler le Parlement à délibérer dans des circonstances aussi critiques, s'il avait été possible d'agir autrement. Quel est le pouvoir régulier en Europe, à Texception de T-aristocratique Angleterre, qui aurait consenti à délier la langue de ses orateurs parlementaires pendant qu'il chargeait la gueule de ses canons ? La guerre est chose sérieuse dont il faut confier exclusivement la conduite aux spécialistes, c'est-à-dire aux guerriers ; l'histoire de la Convention ne prouve rien contre cette règle appliquée en tous temps et par tous les peuples, car cette Convention ne ressemblait en rien à nos parlements modernes ; elle envoyait à la guillotine les bavards, les indiscrets, les importuns même, et déléguait toute sa puissance à des comités composés d'un très petit nombre de membres, agissant à leur guise et sous leur responsabilité ; c'était comme une contrefaçon révolutionnaire du Conseil des dix : à ce compte, une assemblée peut exister pendant la guerre, car, en réalité, elle ne discute pas.

Mais était-il possible de ne pas réunir le Parlement en 1870 ? Assurément non. L'empereur était sans poRivoirs, puisqu'il était sans ministres à lui et ne pouvait gouverner qu'avec ceux que

la Chambre lui imposait. Il était cependant indispensable que quelqu'un commandât. Dans un moment de crise, tout le monde sent instinctivement le besoin de la discipline ; or, ce quelqu'un ne pouvait être que la Chambre.

A partir de cette époque, et -pendant les quelques jours qui précédèrent le triste dénouement, la Chambre bonapartiste cessa virtuellement d'exister, et se traîna à la remorque de huit ou dix députés hostiles à Tempire et qui entendaient bien profiter de nos malheurs pour renverser un gouvernement qu'ils détestaient. Mais pourquoi ces centaines d'hommes dévoués ne se mettaient-ils pas en travers des prétentions alors avouées d'un petit groupe de violents ? Il semble qu'avec bien peu de courage et une prévoyance des plus ordinaires , ils eussent pu en venir à bout et épargner à notre pays, une nouvelle et dangereuse révolution devant l'ennemi. Hélas! ils ne le pouvaient pas ; ils ne sont pas faits pour ce rôle et la situation était inexorable. Défendre l'empire, c'est bientôt dit, mais si l'empire n'existe plus en réalité, il faut donc le refaire de la base à la tête et dans quels moments ?

La fatalité posait sa main rude sur ces braves et honnêtes gens fourvoyés dans une beso-

gne impossible. De temps en temps, leur conscience se révoltait, leurs affections anciennes blessées s'irritaient, mais ils devaient assister impuissants, désolés, à la ruine de toutes leurs espérances.

Un jour, on demande des fusils pour armer les habitants de la capitale : le prétexte, c'est la défense du territoire, le but, cest de donner des armes aux révolutionnaires parisiens. On voudrait refuser, mais on craint de ne pas paraître patflote. Et quel est celui de ces politiciens de passage, de ces souverains de hasard, tiré du néant par une élection heureuse et rentrant bientôt dans son obscurité native, qui aura le courage de braver l'impopularité ?

Le lendemain, on propose d'ôter à Tempereur le commandement en chef. Il a été malheureux, il faut rinjurier, et cette cruauté parait naturelle ; ce n'était d'ailleurs qu'une injure, tout le monde sachant bien que l'empereur Napoléon, pas plus que le roi Guillaume, ne commandaient véritablement leurs arméea respectives. A cette proposition, des cris se fout

entendre : on affirme qu'elle est inconstitutionnelle et que ses auteurs devraient passer le soir même devant un conseil de guerre; qu'elle équivaut à une bataille perdue : que les Prus-

siens allumeroiït des feux de joie qu^nd ils la connaîtront. Eh-! sans doute ^ tout cela était vrai ! Rien de plus factieux, en effet, qu'un député qui se propose d'arracher à son souverain faisant face à l'ennemi les insignes de son con;mandement ; mais, faut-il le répéter une fois de plus, ce souverain ne commandait plus à per- ^ sonne. Pour quelle raison lui aurait-on conservé une position si exceptionnelle, au moins en apparence? Comment, d'ailleurs, s'y seraient pris ces malheureux bon£|.partistes poui*» empoigner ces factieux et les faire passer devant un con seil de guerre? Quelest le chef d'armée qui se serait chargé de cette besogne ; le général Tçochu n'était-il pas déjà compromis avec les révoltés? Et le courant politique, activé plutôt que contrarié par les libéraux, n'ayait-il pas placé ce général au premier rang de la faveur publique parisienne ?

Qui pourrait douter des feux de joie allumés par les Prussiens en apprenant la manœuvre des radicaux? Assurément personne. La sagesse aurait consisté à être plus prévoyant, à ne pas laisser prendre aux ennemis avoués de l'empire une position aussi prépondérante ; mais à cette heure critiqué le inal était fait, il fallut en subir les désastreuses conséquences*

324 LES PAULEMENTS

; Li positioQ de cette Chambre bonapartiste était cruelle et ressemblait fort à celle de 1815, après que cette dernière eût commis la faute de séparer son sort de celui de Napoléon ; elle commençait à comprendre les terribles responsabilités qui l'écrasaient ; sans force pour remonter le courant, elle voulut cependant, ainsi qu'un moribond cherche dans son lit de douleur une position nouvelle, changer de ministère, comme si ce changement pouvait modifier le cours des choses et ne trahissait pas, au contraire, une faiblesse et une incohérence de plus.

Le cabinet du comte de Palikao succéda donc au ministère Ollivier. C'était assurément naturel de voir à la tête de la Chambre un militaire solide, que sa campagne si extraordinaire de Chine venait d'illustrer à nouveau; mais ce choix excellent ne pouvait rien sur les forces respectives des deux armées en présence et ne rendait pas a,u gouvernement parlementaire un crédit aussi indispensable qu'impossible à retrouver. Peut-être, pour bien comprendre cette petite révolution ministérielle in €Xt7'€7nis, faut-il en chercher la cause dans ce goût inconscient de tout pouvoir, à montrer aux autres et à lui-même la force dont il dispose.

Les nouveaux souverains sont plus portés que les autres à de pareilles bravades, et le Parlement de 1870 n'était peut-être pas fâché d'apprendre au monde, que tout aussi bien que Tempereur, il savait faire et défaire des ministres. Pour la foule, la preuve était peut-être utile ; pour les gens réfléchis, elle était assurément superflue ; l'histoire était désormais fixée sur les responsabilités encourues : le Parlement aurait toute la gloire de Fissue heureuse des évéQements, car lui seul les dirigeait en toute liberté.

iO août, — Il ne se gênait même plus avec les apparences : on délibérait couramment sur la permanence de la Chambre ; il fallait appeler à la barre de l'Assemblée le maréchal Le Bœuf et tous les fonctionnaires de l'intendance militaire ; et puis, venaient les forfanteries puériles des assemblées qui font la guerre : tout traité devait être interdit, tant que l'ennemi foulerait le sol du pays.

Il devenait évident que le semblant d'empire qui nous restait dépendait uniquement d un hasard de guerre ; un succès bien peu probable aurait prolongé son agonie, mais, blessé par le sénatus-consulte et achevé par l'imprévoyance de la Chambre, un revers le

jeterait définitivement dans la poussière;

3 septembre. — Le ministre de la guerre a reçu des dépêches inquiétantes dont il fait part à la Chambre ; elles sont encore confuses, mais Témotion est générale. On pressent un désastre.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre y l'Assemblée reçoit communication officielle de la perte de la bataille de Sedan. Les bonapartistes sont attérés, leurs adversaires rayonnants et vainqueurs. Ils formulent enfin la proposition chère à leur cœur.

« Article premier. — Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie sont déclarés déchus des pouvoirs que leur a conférés la Constitution.

« Art. 2. — Il sera nommé par le Corps législatif une commission de gouvernement composée de.... »

M. Thiers demande la même chose en d'autres termes :

« Article premier. — Vu les circonstances, la Chambre nomme une commission de gouvernement et de défense nationale.

« Art. 2. — Une Constituante sera nommée dès que les circonstances le permettront. »

C'était bien la déchéance puisqu'une Constituante devait être élue afin de remplacer l'em-

pire et l'empereur ; mais on ne prononçait pas le mot.

Le gouvernement lui-même, subissant la réalité des choses et reconnaissant implicitement la suprématie et la souveraineté du Parlement, propose :

<( Articxe PREMIER. — La nomination d'un conseil de gouvernement et de défense nationale est composé de cinq membres élus par le Corps législatif.

« Art. 2. — Les ministres sont nommés sous le contre-seing de ce conseil.

« Art, 3. — Le général comte de Palikao est nommé lieutenant général de ce conseil. »

On discute très vivement sur la priorité, et, comme on ne s'entend pas, on renvoie la question dans les bureaux. La séance publique est suspendue à 1 heure 40 minutes. A 2 heures et* demie, et pendant Fintervalle produit par la suspension, la foule, stationnant sur le pont de la Concorde et sur la façade du Palais-Bourbon, envahit la cour, les couloirs, les escaliers de la Chambre et se précipite dans les tribunes publiques en poussant les cris de : « La dé^ chéance 1 Vive la France 1 Vive la République ! »

Douze ou quinze députés siègent seuls en ce moment dans la salle.

Cependant la foule grossit; des gardes nationaux, en uniforme complet et incomplet, se joignent à elle ; le tumulte ne permet plus au président de se faire entendre. Il se couvre : la séance est levée.

Quelques députés, suivant la coutume, quittent leurs places et se rendent à THôtel de ville où ils proclament la République.

Dans la plupart des quartiers de Paris on ignorait cette révolution ; quant à la France, elle si peu accoutumée à ce qu'on lui fasse rhonneur de la consulter en de pareilles circonstances, son avis paraît de si peu d'importance, que sonétonnement fut moindre assurément que sa douleur.

Les forbans politiques qui venaient de se rendre coupables du plus grand des forfaits:

une révolution intérieure en face de Fennemi, auront un triste renom dans Thistoire, et si Dieu préserve encore la France et daigne lui permettre de retrouver sa grandeur, ils seront frappés jusque dans leur postérité : leurs enfants innocents seront couverts de honte et persécutés pour le crime de leurs pères. Mais cette juste vengeance de Thonneur outragé ne devra pas nous faire oublier nos propres fautes: après tout, le bandit fait son métier ; c'est aux honnêtes

gens à ne pas lui permettre de le faire, en confiant le sort de la France à des mains toujours inhabiles et toujours défaillantes.

La guerre a été déclarée et votée avec enthousiasme par un Parlement souverain ; c'est lui qui en endossera, devant l'histoire, les responsabilités. On peut à la rigueur supposer que Teûipereur et l'empire, dans Tintégrité de leur puissance, se seraient laissé battre : on n'est pas toujours vainqueur ; mais, s'ils étaient restés debout après leur défaite, TEut'ope monarchique se serait émue, car la France monarchique est une nécessité pour elle ; les documents diplomatiques, livrés pendant ces dernières années à la publicité, ne permettentpas de doute à ce sujet. Voilà donc ce qui est probable, mais ce qui sort du domaine des hypothèses, c'est la souveraineté et la responsabilité du Parlement à cette époque ; c'est sur lui que pèsera le souvenir de la guerre, de la défaite, et de lïnvasion.

En mettant en relief ces conclusions, nous savons bien que les gens de mauvaise foi continueront à prétendre que les deux empires et les deux empereurs ont été cause de nos malheurs. Ce n'est pas une raison pour que nous ne relevions pas cette imposture: si la

passion a ses entraînements, la vérité a ses exigences ; nous écrivons d'ailleurs pour des intelligences d'élite, pour des hommes d'État fort au courant des faits; nous ne craignons pas d'être désavoués par eux, car on n'ignore dans aucun cabinet européen, et à Berlin moins que partout ailleurs, que le Parlement français a été, sans le vouloir et sans le croire assurément, l'agent le plus actif et le collaborateur le plus zélé de nos ennemis.

En 1818, la France était fidèle à Tempire et à son empereur. Le Parlement souverain renversa Tun, exila Tautre, et le peuple ne fut pour rien dans la révolution et dans l'invasion , sa suite inévitable, car il détestait Tune et l'autre.

La Chambre, encore toute imprégnée, à ses débuts, des sentiments patriotiques du pays, ne tarda pas à être remuée par les intrigues d'un petit nombre de députés, décidés à profiter de toutes les circonstances, favorables pour renverser un gouvernement qu'ils détestaient ; incapable, en raison de son inexpérience politique, de prévoir les suites des mesures qu'elle ratifiait, elle arriva en quelques jours à écouter

les propositions les plus hostiles au mandat qu'elle avait reçu de ses électeurs. Uniquement préoccupée du soin de son autorité, elle ne sut pas user avec discrétion, avec ménagement, du pouvoir nouveau, dont la générosité de Tempereur venait dePinvestir ; c'était une assemblée constitutionnelle, et, peu à peu, elle devenait souveraine.

Le lendemain de Waterloo, elle arrachait la couronne posée sur la tête auguste de Napoléon le Grand, exilait le prince à la Malmaison, et bientôt, pressée par la situation, le livrait aux Anglais. Ainsi privée de son seul défenseur utile, la France fut abandonnée aux alliés sans combat, malgré la présence sous nos drapeaux d'une armée fort capable de venir à bout de Wellington et de Bliicher, aventurés sur notre territoire.

Si tout est fatal' en ce monde, il est bien superflu de relire notre histoire et d'en tirer des leçons utiles aux générations qui nous suivront; mais tant que nos modernes philosophes ne nous auront pas convaincus que rhomme est un animal, et, par suite, irresponsable de tous les actes de sa vie, cette malheureuse assemblée bonapartiste encourra devant Thistoire les plus lourdes responsabilités ; sans

doute, elle fit le mal sans le vouloir ; aussi les historiens ne la traitent-ils que d'imbécile ; consciente de ses votes, ils l'auraient qualifiée plus durement.

Le parti prétendu libéral, qui adopte et renverse tous les régimes, et n'est, en réalité, que le parti de l'opposition éternelle, sans cause et sans merci, semble n'avoir rappelé les Bourbons que pour les entraver dans leur expansion légitime et nécessaire. Un gouvernement, en effet, ne saurait exister en l'air, et lui dénier la faculté de s'appuyer sur ses partisans, sur les défenseurs naturels de son principe, c'est lui refuser les moyens de vivre. La France, toujours généreuse, paraissait avoir oublié ses griefs contre un pouvoir qui avait le tort, sans doute, de laisser ses amis crier contre la Révolution, dont il tolérait cependant toutes les conquêtes véritables ; la France, que l'on ne consultait pas d'ailleurs, se remit bravement au travail, et la prospérité reparut sur cette terre bénie par Dieu, et sur laquelle les hommes seuls déchaînent tant d'orages. C'est à ce moment que nos bourgeois parisiens se concertèrent pour rentrer en scène et en chasser tous ces nobliaux, tous ces geotillâtres, comme ils les appelaient dédaigneusement, mais qui

avaient au moins le mérite de la fidélité envers leur prince et leur drapeau.

Le roi avait concédé à l'opposition Martîgnac etTexpulsion des jésuites; maisce qu'elle voulait, en réalité, c'était le pouvoir tout entier, et comme le souverain ne paraissait d'humeur à ce point conciliante, ils renversèrent Martignac. Charles X, rebuté par des exigences grandissant avec ses bons procédés, se résolut à prendre et à garder un ministère de son choix. Alors la colère et les violences de l'opposition ne connurent plus de bornes, et les deux cent vingt et un royalistes s'en tendirent aussitôt avec les pires ennemis du Trône pour détrôner cet însup portable Polignac, dont ils ne connaissaient pas d'ailleurs le programmepolitique ; ils y réussirent, mais au prix d'une grande émeute parisienne qui renversa cette légitimité dont ils s'étaient, en toutes circonstances, montrés partisans. Leur rôle, pendant la bataille de 1830, ne fut pas des plus héroïques, mais ils se retrou • vèrent au poste avec courage quand un gouvernement nouveau parut, et injurièrent leur ancien maître avec un ensemble que la peur éprouvée les jours précédents peut seule expliquer.

Les parlementaires avaient ainsi à leur actif deux révolutions et une invasion.

Ils ne devaient pas s'arrêter là. Désormais maîtres incontestables de la place, n'ayant pas à lutter contre les anxiétés et les colères que soulèvent les grandes catastrophes comme celle de 1815, indemnes de ce malaise sous lequel se débattit la Restauration pendant toute son existence, le peuple lui reprochant faussement d'avoir amené l'invasion dont elle n'avait que profité, ils allaient déployer sans entraves leurs facultés de gouvernants.

Quand le roi et la bourgeoisie encore fidèle se furent débarrassés des républicains et des légitimistes coalisés contre eux, quand les interminables émeutes, dues à l'origine troublée de ce gouvernement, eurent prisfin,la classe moyenne, toute-puissante et par les droits politiques souverains concédés au Parlement et par le régime censitaire qui n'appelait qu'elle dans les comices électoraux, remit son épée au fourreau; mais sans doute lasse du rôle de conservateur qui répugne à sa nature, elle s'enrôla de nouveau dans les rangs de l'opposition. Cette conduite n'encourrait naturellement aucun blâme si cette opposition s'était contentée, comme dans tous les autres pays, de contrôler et d'améliorer la marche du gouvernement, en se gardant de toute atteinte mortelle à son principe. On sait.

hélas ! que cette modération et cette prévoyance n'ont jamais été de son fait, et il faut ajouter, pour compléter le tableau des facilités exceptionnelles que devait trouver cette nouvelle expérience, que jamais la France ne parut si bien pourvue en hommes de mérite et en orateurs brillants . Il n'y a pas jusqu'à cette espèce de renaissance littéraire, dont on s'obstine à gratifier rétablissement politique de 1830, bien que tous les poètes de cette époque fussent nés sous Fempire, bien qu'ils aient tous chanté le héros en vers magnifiques, et aiguisé leurs plus vives satyres contre le régime nouveau, il n'y a pas jusqu'à cette renaissance, qui a d'ailleurs fait plus de bruit que de besogne, qui n'ait ajouté à l'éclat et facilité les débuts des libéraux enfin au pouvoir. Leurs fautes doivent donc, en toute équité, compter doublement, et la preuve de leur impéritie être définitivement faite.

Comme on ne trouvait pas de grief sérieux à invoquer pour légitimer uue opposition sérieuse, on se mit à crier par-dessus les toits que la France s'ennuyait ; le mot fit fureur dans les cercles parisiens, et la mort parut seule capable d'expier le crime d'avoir fait bâiller ces entrepreneurs de révolution sans ouvrage. Le minis-

1ère Guizot-Duchâtel obtenait aux élections des majorités écrasantes, on n'en tint aucun compte, et il fut décidé d un commun accord que la minorité devait user de tous les moyens, y compris les plus repréhensibles, pour chasser ce ministère tenace. Au point de vue de nos gens, cette ténacité était tout au moins une inconvenance, et le régime parlementaire, à leurs yeux, n'est bien compris que lorsque le pouvoir est tour à tour exercé, pendant un temps égal, par les deux fractions rivales de la bourgeoisie.

La machine de guerre fut la réforme électorale. Le ministère la repoussa et Ton sait ce qui advint. Que cette réforme fût aussi désirable qu elle était de tous points détestable, la chose importe peu pour la preuve que nous poursuivons ; le seul problème à résoudre par les libéraux dynastiques était de savoir si le régime politique de leur choix , Fidéal, le rêve longtemps caressé de ces esprits aimables et imprévoyants, avait les reins assez solides pour résister aux coups qu'ils allaient lui porter. L'alliance conclue avec les radicaux, la campagne menée de compte à demi avec ces ennemis avoués de la dynastie étaient une bien rare imprudence et portèrent les fruits amers qu'elle amène toujours. Par impatience du but.

ces gourmands de ministère se précipitèrent dans un chemin glissant, et ne purent remonter la côte : ils périrent, comme avaient péri avant eux les bonapartistes, pour avoir suivi les parlementaires ; les royalistes, pour avoir écouté les libéraux, comme périrent à leur tour d'autres impérialistes, aussi fidèles, aussi bien intentionnés que les premiers, après avoir poussé à ses conséquences rigoureuses, c'est-àdire jusqu'à l'absurde , le sénatus-<5onsulte de 1869.

En 1848, le peuple, appelé à cor et à cris par les réformistes bourgeois, ne parut qu'à peine et fort tard dans la rue. La révolution fut leur œuvre ; ce sont eux, et eux seuls qui l'avaient préparée par une agitation des plus dangereuses ; c'est la troisième que notre malheureux pays doit à ces écervelés, qui sont en même temps et en dehors de la politique, les esprits les plus cultivés et les plus brillants de leur époque.

Quand on eut roulé dans Tabime, la bour* geoisie parisienne, repentante et avouant son erreur, se mit très bravement à réparer ses fautes : le fusil surTépaule, la plume à la main, la bouche pleine de discours réactionnaires débités en plein club, elle combattit vaillamment

ce ramassis de mauvaises passions et d*utopies niaises qu'on a appelé la République de 1848, Le combat fut rude et parfois sanglant, et Ton ne sait trop ce qui serait arrivé si les républicains eux-mêmes, fidèles ce jour-là à leurs doctrines et infidèles àieurpratique bien connue, n'avaient donné la parole à la France, en faisant élire par elle le chef de TÉtat.

Les conséquences de cet acte qu' serait généreux, si ses auteurs en avaient prévu et admis les suites et ne les avaient pas déplorées plus tard, furent telles qu'on doit les attendre d'un pays essentiellement monarchique et conservateur.

L'empire reparut, et la France eut, pendant quinze ans, sa part de direction dans ses propres affaires : un prince élu par tous ne peut gouverner qu'en vue des satisfactions générales à donner au peuple entier. Pendant cette époque trop courte, Paris cessa d'être souverain, parce qu'il n'avait plus la possibilité de déchaî^ ner la révolution au moyen du parlement qui siège dans ses murs : les partis politiques rivaux, acharnés à leur perte et à celle du pays, firent silence. On travailla, on épargna, on se battit et le tout grandement. La voie traditionnelle et séculaire de ce pays semblait re-

trouvée ; le peuple qui chez nous a inventé le roi, était tranquille, heureux et confiant. Ce n'était pas le compte de notre capitale, qui est celle de la mode et par conséquent le lieu choisi de préférence par les esprits qui adorent le changement ; elle le fit bien voir aux élections générales de 1869, où tous les candidats hostiles à Fempire passèrent.

Cette nouvelle leçon au pouvoir ne fut malheureusement que trop écoutée , et cette manifestation hostile de Paris, inévitable dans toutes les'grandes agglomérations d'hommes, fut prise pour un vœu du pays, au lieu d^être considérée comme une déclaration de guerre à lui adressée. Ce pays avait fait Tempire, Paris voulait le défaire, et c'est ce dernier conseiller quon écouta !

Le sénatus-consulte de 1869, parut donc dans les colonnes du Journal officiel^ et l'on se mit à cette besogne impossible, qu'on a appelée VEmpire libéral, bien impraticable en effet, car le libéral donne le pouvoir au parlement etlïwpérialiste à l'empereur : or, jusqu'à nos jours, on n'avait pas tenté d'imiter en France les procédés gouvernementaux en usage au Japon, et de donner à ce pays deux maîtres à la fois.

La logique a parfois de cruelles vengeances ;

elle inspirale parlement de 1870, qui réduisit rétablissement politique de 1852 à la plus complète impuissance. Loin de réagir et de remonter la pente où les entraînaient les radicaux, au lieu de se serrer auprès du souverain qui se dépouillait si généreusement, si imprudemment en leur faveur, les libéraux semblaient vouloir gagner de vitesse les violents, les acharnés à la perte de Tempire, afin de ne rien perdre de cette popularité malsaine qui est complaisante à toutes les oppositions ; pour un œil un peu clair- -voyant il est facile de voir dans, cette courte session tous les prolégomènes du 4 septembre, et les germes de toutes les théories qui ont enfanté la commune. Sans doute nos parlementaires de 1870 s'insurgeraient à bon droit si on les accusait d'avoir écrit dans notre histoire ces deux pages lamentables; ils n'en sont pas moins les auteurs inconscients.

Puis éclata la guerre, voulue, discutée, votée avec enthousiasme par eux; et ce serait une bien singulière excuse que de dire qu'ils héritaient des fautes de cet empire détrôné ; car, en fait, ils avaient la toute-puissance, et un vote en faveur d'un ministère pacifique eût fait rentrer toutes les épées au fourreau.

Les généraux, dit -on, ne firent pas bien leur

métier I mais les députés sont bien peu experts sur ce point, et parce qu'un général ou des généraux n'ont pas été habiles ou heureux, ce n'est pas une raison pour les abandonner, rien au monde ne peut pallier la lourde faute qu'ils commirent en laissant faire une révolution devant l'ennemi victorieux. Ils n'étaient plus, dit-on, maîtres des événements I oui, sans doute, ils avaient détruit de leurs propres mains l'établissement politique qui les protégeait, et au jour du danger ils furent sans abri contre l'orage, mais à qui la faute ? Ayons le courage, fort pénible pour nous, de donner la réponse complète : à l'empereur d'abord qui pécha par générosité en voulant partager son pouvoir avec le Parlement ; au Parlement ensuite qui abandonna l'empire et l'empereur.

Les gens du 4 septembre sont et restent des bandits politiques qui ont pillé la maison dont la porte était ouverte; mais c'est au maître de maison à la tenir fermée.

Ainsi arrivèrent la quatrième révolution et la deuxième invasion préparées par un Parlement français.

Ces quatre parlements souverains de 1815, de 1830, de 1848 et de 1870, présentent des caractères communs : les bonnes intentions viciées

par rignorance des choses de la politique, — une ambition chez les chefs de partis qui cherche à se satisfaire, quelques risques qu'il en puisse résulter pour la chose publique; — une tendance à l'opposition, qui dégénère fatalement en révolution ; — la perte de tout sang-froid dans les circonstances critiques ; — leur triste fin dans la révolution fomentée par eux, — et cependants ils avaient dû le jour à des systèmes électoraux absolument différents, variant des listes de notabilités de l'empire aux grands collèges de la Restauration, et du régime censitaire de Louis-Philippe au suffrage universel direct de Napoléon III.

On peut donc affirmer, les preuves à la main, que ces parlements, composés d'individualités absolument conservatrices, ont été des révolutionnaires infatigables et que le peuple, non seulement celui de la France, mais celui de Paris, n'a jamais fait que suivre de loin et tardivement la bourgeoisie toujours à l'état de révolte contre le pouvoir établi ; on doit ajouter également que ces révolutions, quand elles ont été faites devant l'ennemi, ont facilité l'invasion du pays, et rendu excessives les prétentions du vainqueur.

De pareils enseignements ne doivent pas

être perdus ; et quel que soit le prince ou le citoyen qui règne désormais en France, qu'il s'appelle empereur, roi ou président, on peut affirmer qu'il ne régnera avec sécurité pour lui et avec profit pour le pays, qu'autant que la Chambre des députés restera un contrôle, et ne sera pas souveraine ; qu'autant que cette Chambre, ainsi rendue à sa véritable mission ne siégera pas à Paris.

A ces deux conditions, nous aurons un établissement politique stable, et jouissant d'un grand crédit dans le monde : l'épreuve est définitivement faite et nous a coûté assez cher pour ne pas la recommencer ; qu'elle nous profite enfin et profite aussi aux- nations qui seraient tentées de nous imiter.

Nous l'avons dit en commençant et nous le répétons en terminant: depuis qu'il y a dans le monde des sociétés à conduire, on n'a jamais connu que deux formes de gouvernement : celui d'un homme pris d'habitude dans une même famille et celui d'une classe privilégiée, d'une aristocratie, parce que tous deux peuvent avoir une éducation politique et suivre les traditions du pays ; la classe moyenne n'est nulle part dans ce cas, elle a son pain de chaque jour à gagner, et, pondant la plus grande partie

de s^ vie le bourgeois a d'autres soucis que la connaissance des hommes et des choses de la politique ; tout esprit de suite lui échappe , aussi quand il est au pouvoir, ce n'est pas au profit d'une classe qu'il l'exerce, il n'est qu'un individu sans passé et sans lendemain, et nécessairement plus préoccupé de ses intérêts qu'il ne faudrait l'être quand on a Thonneur de gouverner un grand pays.

Depuis la révolution de 1789, nous nous sommes tous trompés, aussi bien en France que dans le monde entier. Sans doute ; notre rôle dans FÉtat est partout considérable : les arts, la science, l'industrie, le commerce, l'armée ne vivent que par nous, mais notre constitution sociale s'oppose à ce que nous gouvernions souverainement. Avouons enfin notre erreur et sachons obéir à l'inexorable nature des choses, en déléguant nos pouvoirs à un homme, contrôlé mais non dominé pour une Chambre élue, si notre pays est une démocratie ; à une classe privilégiée, s'il est encore aristocratiquement constitué.

Page 1