LA GUERRE
Il existe encore quelques apprentis politiques pour croire que les souverains inventent des guerres dans le but sournois de relever leur prestige compromis. Les rois, sans aucun doute, participent de Thumaine faiblesse, mais ils ris-
quent beaucoup plus dans une aventure qu'aucun de leurs sujets, tandis que la hauteur où ils sont placés les rend accessibles à des desseins mûris, à une constance dans leur exécution que ne connaissent pas les foules subitement enfiévrées par l'enthousiasme ou affolées par la peur.
On croit que le prince a décidé la guerre, quand; poussé par les clameurs de son peuple, il s'y résigne. Il n'y a pas plus de quelques années, à l'époque du renouveau des con^plications orieijitales, il fut avéré que les souverains de Russie, d'Autriche et de Turquie avaient tout mis en œuvre pour retarder autant qu'il était en eux le conflit inévitable.
On n'invente pas de guerres ; elles sont dans les données historiques du monde, et il n'en est pas une seule qui n'ait été dix fois sur le point d'éclater avant le moment où elle éclate, ou qui n'ait éiê déjà dix fois engagée avant de produire les résultats attendus et d'avoir dénoué définitivement un problème européen. Les croisades, cet élan magnifique de peuples croyants, ont duré plus d'un siècle : nos guerres religieuses n'ont pris fin qu'après la chute définitive de notre aristocratie luttant intrépidement mais sans succès contre nos rois catholiques; les re¥^dications de la France sur l'Italie, qui
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ont été imposées par le besoin de frotter d'art et de civilisation une nation encore exclusivement batailleuse, n'ont cessé que le jour où notre pays n'eut plus rien à apprendre de son voisin ; les rivalités de TAutriche et de la Prusse ont engendré cent péripéties guerrières qui sont encore dans la mémoire de tous; les violences et les séductions de la Révolution française ont amené le terrible et incomparable éclat connu sous le nom d'épopée impériale.
Plus près de nous, à des époques où chacun est à même de coiïtrôler des faits qui se sont passés sous ses yeux, n'est-il pas certain que la guerre de Crimée était inévitable, qu'un jour ou l'autre il faudrait s'y résigner. M. Thiers sous le roi Louis-Philippe l'avait essayée, et de même que dans un passé plus lointain la diplomatie avait été rudement occupée de ce sujet, de même dans l'avenir cette diplomatie aura bien longtemps encore à le traiter ; la guerre d'Italie fut la rupture d'un des anneaux de cette chaîne qui étouffait l'indépendance italienne; cette chaîne est-elle définitivement brisée, l'indépendance de la péninsule est-elle assurée ? Bien hardi qui se prononcerait sur ce point délicat ; mais, ce qu'il faut affirmer, c'est que la guerre
recommencera si celte indépendance vient à être mise en péril.
Nous assistons, en effet, depuis près d'un siècle au travail visible de la transformation de * nos anciennes sociétés féodales en peuples véritables, comprenant un grand nombre d'hommes vivant sur de vastes territoires ; un coup d'œil sur deux cartes de l'Europe , à ces deux dates, ne permettrait pas de doute sur la réalité de ces efforts inconscieuts d'assemblages, d'amalgame, entre peuples autrefois séparés. Bien des générations auront disparu avant que ces questions de nationalités soient éteintes, et il faudrait être un élève hors ligne de Bernardin de Saint-Pierre pour espérer que tous ces déchirements moraux et matériels se feront pacifiquement. Les antécédents de la guerre du Mexique sont partout dans notre histoire contemporaine ; et, au temps des prédécesseurs de Tempère ur Napoléon III, elle avait été maintes fois essayée. A-t-on bien fait d^engager cette guerre, au moment où elle fut entreprise? C'est une autre question et, pour notre compte, nous n'hésiterions pas à répondre affirmativement. A-t-elle été bien conduite politiquement? Nous en doutons. Mais, ce qui importe, c'est de savoir qu^elle n'a pas plus été inventée que les autres.
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Un prince, en arrivant au pouvoir, est chargé, par les faits passés et par une puissance souveraine dont îLn'a pas à discuter les arrêts, *de résoudre un certain nombre de questions intérieures ou extérieures : il n'a que le choix de rheure, mais pour faire ce choix il est incontestablement mieux placé qu'un parlement quelconque qui se plaint toujours de n'être pas averti en temps utile des complications qui menacent sa tranquillité, et qui s'en plaindra toujours, car on ne peut livrer à 1ê\ discussion publique les délicates et brûlantes questions qui s'agitent à la veille dune conflagration générale. On a fait à la république actuelle un grief d'avoir entamé certaines expéditions sans l'aveu du parlement; ce grief n'est pas fondé, car la république, qui est chez nous le gouvernement d'essence la plus faible, ne peut agir autrement que les gouvernements les plus forts. En Angleterre même, les ministres ont été souvent obligés de mentir patriotiquement et de cacher aux membres des communes tout ou partie de la vérité.
Est-il besoin d'insister davantage sur ce point et de démontrer l'évidence : à savoir, que la Prusse et la France, en rivalité séculaire, en viendraient bientôt aux mains? Avant 1870, il
n y avait personne pour le nier. Quand le ministre avisé qui gouverne la nation prussienne fut assuré que Tempereur avait réellement abdiqué et que sa puissance était entièrement passée entre les mains de notre parlement, il se mit dans le cas qu'on lui déclarât la guerre, sachant bien qu'une armée se bat mal, quand elle a dans le dos une assemblée qui disserte sur les coups que le soldat donne ou sur ceux qu'il reçoit. Les documents les plus positifs, sans parler des nombreux espions qu'elle entretenait chez nous, établissent, aujourd'hui, la préméditation évidente de la Prusse ; ce qui n'a rien en soi d'illégitime, et ce dont nous ne saurions lui faire un crime.
Cette rencontre inévitable de deux grands pays eut donc lieu en 1870. Elle fut annoncée à la Chambre.
6 juillet, — A l'occasion d'une interpellation adressée au gouvernement sur la candidature d'un prince de la maison Hohenzollern au trône d'Espagne, le ministre des affaires étrangères s'exprima en ces termes : « Nous ne pensons pas que le respect des droits d'un peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détri-
ment l'équilibre des forces actuelles de l'Europe et mettre en péril les intérêts et l'honneur de la France. ( Vifs et nombi^eux applaudissements; bravos prolongés, )
« Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas. Pour Fempêcher nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur lamitié du peuple espagnol ; s'il en était autrement, forts de votre appui, Messieurs, et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir isans hésitation et sans faiblesse. » (Longs applaudissements, acclamations répétées. )
a juillet, — M. le ministre des affaires étrangères parait à la tribune pour expliquer à la Chambre qu'il attend, comme elle, de connaître les vues des cabinets européens avant de prendre un parti.
12 juillet. — Un membre de la Chambre demande au gouvernement de faire connaître les garanties qu'il a stipulées ou qu'il compte stipuler pour éviter le retour de complications successives avec la Prusse.
i 3 juillet. — Le gouvernement fait connaître à la Chambre que l'ambassadeiir d'Espagne a annoncé officiellement la renonciation du prince Léopold de HohenzoUern au trône d'Espagne*
15 juillet. — M. le président du conseil (M. E. OUivior) : «Forts de Tempressement avec lequel vous avez accueilli, le 6 juillet, notre déclaration, nous avons commencé nos négociations avec les puissances étrangères pour obtenir leurs bons offices envers la Prusse! — La plupart de ces puissances ont reconnu la justice de notre déclaration. — A Berlin on nous a répondu que le cabinet ignorait cette affaire et y était étranger, — nous nous sommes adressés au roi qui a reconnu avoir autorisé le prince de HohenzoUern à accepter la candidature offerte ^n ajoutant qu'il entendait rester étranger aux négociations; qu'il avait agi comme chef de famille et non comme souverain. — Sur ces entrefaites le désistement du prince Léopold est arrivé du côté de l'Espagne. — Nous demandons au roi de Prusse, au cas où la couronne serait de nouveau offerte au prince, de ne plus Tautoriser à accepter ; la demande était faite en termes très modérés eten donnant auroiFa^surance que nous ne cherchions, en aucune manière, dans cet incident un prétexte pour la guerre. — Le roi consent à approuver la renonciation, mais refuse de prendre des engagements pour Favenir. -r- A la suite de ce refus. Sa Majesté notifie à notre ambassadeur, par son aide de camp, qu'elle
ne le recevra plus, et pour donner à ce refus uu caractère non équivoque, il a été communiqué officiellement à tous les cabinets de FEurope. — M. de Werther recevait Tordre de prendre un congé, et* les armements commençaient en Prusse. — Dans ces circonstances tenter davantage pour la conciliation eût été un oubli de dignité et une imprudence ; nous n'avons rien négligé pour éviter une guerre et nous allons nous préparer à soutenir celle qu'on nous offre, en laissant à chacun la part de responsabilité qui lui revient. » (Très bieriy très bien! bravo^ bravo! Applaudissements prolongés. Vive l'em^ pereur! Vive la France!)
L'urgence sur les crédits demandés par le ministre est votée à l'unanimité, moins une douzaine de voix appartenant à la députation de Paris et parmi lesquelles il faut compter celle de M. Thiers, «peu soucieux, disait-il, décharger sa mémoire d'un pareil vote ; il ne veut pas qu'on puisse dire un jour qu'il a pris la responsabilité d'une guerre fondée sur de tels motifs; le fond étant accordé, ce n'est plus que sur un détail de forme que l'on rompt . »
La mémoire de M. Thiers, malgré son vote dans la séance du 15 juillet, restera chargée de méfaits historiques : c'est en partie par ses
soins et grâce à detf talents incontestables, dont il fit un détestable usage, que trois gouvernements sont successivement tombés ; nommé un jour, après nos désastres, par vingt-cinq départements conservateurs pour barrer le chemin à la république, il lui ouvrit la porte à deux battants. Au point de vue politique, ce fut une véritable félonie que, par un reste d'indulgence pour un homme qui a joué un rôle si considérable, on serait tenté de mettre au compte d'une eiTeur de jugement, s'il n'avait pas été le bénéficiaire de cette erreur.
Au surplus, en présence des faits cités à la tribune, et de ceux que sa mémoire, si garnie, si fidèle, n'a pas manqué de lui rappeler, il est fort probable que cet homme d'État savait, mieux que personne, l'inévitabilité de cette guerre, et qu'un prétexte venant h faire défaut à nos ennemis, ils en eussent mis un autre en avant. On ne couvre pas la France d'espions, on ne fait pas des armements formidables, pour rester les bras croisés ! Il est vrai que ce grand orateur s'était employé activement à refuser au gouvernement de l'empereur les hommes et] les crédits que ce dernier jugeait indispensables pour se [préparer à un conflit qu'il prévoyait déjà et que déjà il redoutait. Il est vrai
que cet histoi'ien illustre traitait de fantasmagorie la révélation portée à la tribune par le maréchal Niel, au sujet du nombre d'hommes que les Prussiens pouvaient mettre en ligne ; et ces votes importuns, cette politique imprévoyante^ ont peut-être troublé sa vue, au dernier moment. - ^
Quoi qu'il en soit, ce qu'il importé de constater, c'est que le Parlement souverain a été mis successivement an courant de toutes les phases des négociations qui ont précédé la déclaration de guerre ; que dans toutes ses manifestations, il a montré un enthousiasme et une ardeur sans réserves pour la solution qui est intervenue et que, du 5 au 20 juillet, il a eu tout le temps nécessaire pour mûrir ses décisions, pour ne prendre de résolution définitive qu'après avoir tout pesé. Il n'est pas un de nos contomporains ayant assisté à ces séances mémorables, qui ne puisse affirmer qu'un vote ain peu douteux de la Chambre, qu'une majorité simpJement discutée accordée au ministère, eût fait changer le cabinet et amené au pouvoir un ministère pacifique ; nous le répétons, car c'est un point important, il ne fallut rien moins que l'unanimité de cette assemblée bonapartiste, qui ne comptait que quelques intran-
sigeants, pour décider la guerre ; constitutionnellement, Tempereur n'avait aucun moyen d'imposer sa volonté, et grâce à la logique de la Chambre, sa personne, son nom, furent comme absents de ces débats solennels ; les députés avaient tiré du sénatus-consulte des conclusions si rigoureuses, que de cette grande autorité des années précédentes, il ne restait rien. .
Le Parlement venait de ,voter la guerre, comment allait-il la soutenir ?