FIN DB LA TABLE
Part».- Imprimé chez Bonarenture etDveesioIs.
Dans les premiers jours d'octobre 1829, un jeune homme ftgé de vingt ans environ suivait la grande route de Mansle à Angoulôme. Rien dans le voyageur n'eût d'abord attiré l'attention, ni son costume d'une simplicité presque rustique, ni son petit paquet passé au bout d'un bâton dont l'extrémité appuyait sur son épaule, ni son allure insouciante comme celle d'un homme qui a du temps devant lui et que rien n'oblige
à presser le pas. Cependant, à le considérer de plus près, sa figure un peu brunie par le solei'; -ï^ais fraîche, épanouie; son œil vif, quelquefois légèrement voilé, toute sa personne eûûû révélait une nature fine et distinguée. Il rappelait assez bien le jeune Jean- Jacques, tel qu'il se dépeint, arrivant chez madame de Warens.
Notre voyageur approchait déjà d'Angoulême, et rien qu'à voir l'attention avec laquelle il considérait les verts remparts de cette ville perchée comme un nid d'aigle à l'horizon, on eût aisément compris qu'il parcourait un pays inconnu pour lui, et qu'il allait pour la première fois visiter le chef-lieu de la Charente. !
Pendant qu'il marchait avec lenteur, le bruit d'une ; voiture roulant et criant sur le sable de la chaussée , lui fit tourner la tête. Il vit une élégante calèche, et dans rintérleur deux jeunes femmes paresseusement étendues. Ces deux femmes présentaient le type de la perfection féminine dans ses deux phases : la jeune fille et sa grâce naissante, puis la jeune femme tenant j toutes les promesses de la jeune fille. — Le bouton et la fleur, aurait dit un poëte de l'école de Dorât.
as A pareille contemplation le temps passe vite. La t calèche ^'*tait plus qu'à deux pas de notre voyageur i quand, sortant de sa muette extase et cédant à une t impulsion involontaire, il s*écria tout à coup : — j. Qu'elle est belle! Les deux femmes se regardèrent B en riant et jetèrent un coup d*œil sur leur admirateur. Il parait que l'air de celui-ci tenait lieu de com- (jt mentaire à ses paroles, car la figure de la jeune fille j se couvrit tout à coup d'une charmante rougeur. I Cependant le voyageur était resté immobile, se rej prochant peut-être l'explosion trop vive de son en- ^ thousiasme, lorsqu'un nouveau regard lui fit comf prendre que cet audacieux compliment n'avait pas l été mal accueilli et qu'on ne lui en voulait pas trop l d'avoir si brusquement exprimé son admiration. i En ce moment, une lourde charrette, chargée de I foin et péniblement traînée par des bœufs, venant à croiser la calèche, passa entre les belles voyageuses : et le jeune homme, qui les contemplait encore. Par I un brusque mouvement d'effroi, la jeune fille retira son bras penché négligemment hors de la portière ; son bracelet se détacha par la secousse et tomba sans qu'elle s'en aperçût. La calèche était déjà assez loin
quand le jeune homme vit ce bijou dans la poussière. Sa première pensée fut de le ramasser et de courir après la voiture. Dans cette intention, il prit bravement son élan, agitant ses bras et criant au cocher d'arrêter. Celui-ci ne pouvait entendre; mais la jeune fille s'étant par bonheur retournée aperçut au loin rintrépide coureur, qui s'épuisait en cris et en signaux télégraphiques.
— Tiens! que peut nous vouloir ce jeune homme, Clémence? demanda-t-elle à la jeune femme.
Celle qu'on nommait Clémence se retourna à son tour, chercha le sens des évolutions du coureur, puis se rejetant tout à coup dans le fond de la voiture en éclatant de rire :
— Ne vois-tu pas, ma chère amie, que ce campagnard réclame le prix de sa galanterie? Allons, ma belle Julia, donne deux sous à ton admirateur.
— Quoi I répondit JuUa d'un air dépité, cet homme serait un mendiant; et fouillant dans un sac, elle jeta dédaigneusement une pièce de dix sous.
Celui-ci pâlit de colère en voyant rouler à ses pieds la pièce de monnaie, il fit un mouvement comme pour briser le bracelet; mais la crainte de passer pour un
vrai mendiant aux yeux des belles inconnues remporta sur cette humiliation passagère. Il ramassa l'argent et se remit à courir de plus belle, poursuivant la calèche qui continuait à fuir devant lui.
Au bout de cinq minutes, haletant, épuisé, il était sur le point de la rejoindre. Malheureusement le cocher se méprit sur ses intentions, et, s'imaginant que le jeune homme voulait tout simplement se faire voiturer à peu de frais sur le strapontin, il fit mine de lui détacher un coup de fouet, lorsqu'il fut retenu par la plus jeune des deux femmes qui dit brusquement :
— Joseph, qu'allez-vous faire?
— Dame! mademoiselle, répondit le cocher d'un ton demi-patelin, demi-narquois, faut-il que je laisse les vagabonds monter derrière ma voiture?
Pendant ce dialogue, le jeune homme avait eu le temps de s'approcher.
— Pardon, mesdames, de retarder votre voyage, balbutia-t-il d'une voix que la course et l'émotion rendaient incertaine , et en même temps il essuyait son visage baigné de sueur.
La plus âgée des deux femmes saisit cette interruption pour dire d'un ton protecteur :
— Parlez, mon ami, que voulez-vous ? I Le jeune homme, encore tout haletant de la course i
qu'il venait de faire, sentit se réveiller son amour* j propre aux paroles dédaigneuses de son interlocutrice. Il la regarda d'un air fier et lui répondit sèchement :
— Je n'ai pas l'habitude de demander l'aumône. | Ce bracelet est tombé, je l'ai ramassé et je vous le rïçporte. |
En même temps il déposa sur les coussins de la voiture le bracelet et la pièce de dix sous, puis, sa- ^ luant, il fit mine de se retirer. ^
Vu de près, avons-nous dit, l'inconnu paraissait appartenir à une classe aisée, malgré la simplicité un peu rustique de son costume : un rapide coup d'œil j avait suffi aux deux fenimes pour les convaincre de i leur méprise. Julia, pour éloigner le souvenir de sa | maladresse, fit allusion à l'injure du cocher et dit au ^ jeune homme de sa plus douce voix : !
~ Je vous demande'pardon, monsieur, de la brutalité de Joseph ; mais il sera chassé.
~ Que penseriez- vous de moi si je tirais vengeance j de cet homme ? répondit l'inconnu, comme pour re-
placer le grief sur son véritable terrain. Permettezmoi, au contraire, de solliciter sa grâce; que je ne sois pas asse? malheureux pour causer de la peine à quelqu'un à propos du petit service que j'ai eu le bonheur de vous rendre.
Et comme la jeune fille hésitait à répondre.
— Vous lui pardonnerez, n'est-ce pas?ajouta-t-il.
— Et à moi, me pardonnerez-vous ? demandât-elle avec un son de voix charmant.
— C'est moi, désormais, qui ai besoin de pardon, dit-il en s'inclinant; il salua les deux femmes avec une gaucherie qui n'était pas sans grâce et se remit .en marche.
Il n'avait pas fait une quinzaine de pas que la plus âgée des deux femmes le rappela.
— Serait-ce une indiscrétion de vous demander où vous allez ? dit-elle.
~ Je vais à Angoulôme, madame.
— Et nous aussi. Voulez-vous nous faire Thonneur d'accepter une place auprès de nous ?
— Madame... balbutia l'inconnu, interdit d'une proposition si imprévue.
s AMOUR
— Allons, monsieur, un peu de générosité, ne re- I fusez pas.
— Votre insistance, madame, ne me permet pas de 1 résister plus longtemps.
Et ouvrant la portière il se plaça sur le devant de la voiture avec une aisance qui surprit ses deux compagnes de voyage. 1
Dans toute conversation entre personnes qui ne se connaissent pas, les premiers moments sont toujours i consacrés à ce fonds commun de paroles banales, sorte de fausse monnaie qui n'a cours que jusqu'au : moment où Ton se décide à faire usage des pensées ^ et des discours de bon aloi. Notre jeune homme, placé sous le regard des deux femmes, commençait à perdre contenance lorsqu'il entendit Clémence murmurer à j l'oreille de Julia : {
— Heù more élégant that 1 expected.
— Ueisa real gentleman^ répondit Julia.
— / announce youy dit en riant le jeune homme, thcU I understand englkh.
— Comment!. s'écria Clémence, mais c'est une trahison. {
— Nous ne sommes pas heureuses avec monsieur,
continua Juliâ. Voilà on quart d'heure à peine que nous le connaissons, et c'est la seconde leçon de politesse qu'il est forcé de nous donner. Pour ma part, je l'en remercie, ajouta-t-elle avec un gracieux sourire.
— Dans tous les cas, dit Clémence, vous auriez mauvaise grâce si vous vous formalisiez cette fois-ci. Ce que nous venons de dire vous prouve que nous regrettons notre méprise.
— Mon Dieu ! répliqua le jeune homme, c'est à moi de réclamer votre indulgence pour ma ridicule susceptibilité... Et promenant son regard sur sa toilette, où il était aisé de reconnaître la main du tailleur de village : — Je ne suis qu'un... paysan, du moins par le costume, ajoula-t-il d'un ton bref.
La conversation reprenait une tournure fâcheuse ; aussi Clémence s'empressa-t-elle de la détourner.
— Voyons, monsieur, dit-elle d'un air enjoué, ne parlons plus de cela, et veuillez répondre avec franchise à certaine question que je brûle de vous adresser.
— Parlez, madarne.
— Quelle est celle de nous deux qui a provoqué votre galante exclamation de tantôt?
Le jenne homme devint rouge et baissa les yeux. |
-^ Pourquoi une pareille demande? dit Julia.
— Soyez franc, continua Clémence en riant et sans < écouter Tobservation de Julia.
Le jeune homme leva les yeux, qu'il tenait baissés, et arrêtant avec une certaine assurance son regard sur la jeune fille:
— J'avoue, dit-il, que c'est mademoiselle que j'ai vue la première.
Julia baissa la tète. Ce fut à son tour de rougir.
— C'est se tirer en homme adroit d'une position ^ délicate, reprit Clémence; si jamais vous allez à la | cour, vous y ferez fortune.
— Hélas ! répondit-il avec un triste sourire, je n'en 1 prends pas le chemin. {
— Vous savez^ tout chemin. . . j
— Le mien ne me mène qu'au -séminaire. ^
— Au séminaire! s'écria Julia, laissant le jenne *^ homme un peu étonné de cette brusque exclama- ' tion. '
— Ainsi, vous serez prêtre? dit Clémence devenue { sérieuse.
— Om, madame, «'U plaît à Dieu!
— Eh bieni monsieur Fabbé, continua la jeune femme» reprenant le ton de la plaisanterie, n'oubliez pas que je veux être un jour au nombre de vos pénix* tentes.
— La place de la pénitente est aux genoux du directeur, et le directeur pourrait...
— Prendre la place de la pénitente I s*écria Clémence en riant; savez-vous que vous êtes très-galant? Tenez, je vous en voulais tout à Theure, ou plutôt j*en voulais à Julia, qui avait un peu trop triomphé à mes dépens ; mais maintenant nous voilà quittes I
-- Tu es foUe ! dit Julia.
— Et toi, tu es la sagesse même. Avoue pourtant que la soutane ira très-bien à monsieur, et qu'il sei^ le plus charmant abbé du diocèse.
Le futur séminariste était devenu rêveur.
Cependant, la calèche venait de traverser le faubourg Lhoumau, et gravissait la rue escarpée qui portait à cette époque le nom de rue de la Marine. Llnconnu, voyant approcher l'instant de la séparation, regardait tour à tour ses deux compagnes de voyage. Clémence le regardait aussi, croyant remarquer quelque chose
It AMOUR
d'un peu mondain dans les coups d'oeil qu'il jetait sur 1
Julia.
Le jeune homme sembla comprendre sa pensée. Il .
se leva comme pour descendre et dit : (
— Permettez- moi, mesdames, de vous remercier et de prendre congé de vous.
— Mais, interrompit la jeune fille, nous pouvons
vous conduire jusqu'au séminaire. ^
— Pardon ; j'ai une visite à faire.
— Au moins, dit Clémence en faisant Tadorable I geste de jeter une pièce de monnaie par-dessus la portière, vous avez bien oublié. . .
— Au contraire, je m'en souviendrai toujours, mais pour rougir de mon orgueil; au moment de me séparer de vous, permettez-moi de vous faire une de- , mande qui va peut-être vous paraître étrange. Fer- ' mettez-moi, ajouta-t-il en montrant la pièce de cin- * quante centimes laissée sur le coussin, d'emporter I avec moi ce souvenir de notre rencontre? {
Sa voix, son geste, son regard trahissaient une j émotion qui n'échappa pas aux deux femmes.
— Mais, monsieur, dit Clémence, je ne sais jusqu'à , quel point on peut faire droit à votre demande. i
ET FINANCE ^a^
— Cette pièce est pourtant bien à moi; ne me Tat-on pas donnée?
— Sans doute; mais vous la laisser, ce serait persister dans Terreur où nous étions tout à l'heure.
— Eh bien! je m'empare du trésor! s'écria le jeune homme; et d*un geste rapide, il prit la pièce de monnaie, l'enveloppa dans un morceau de papier, et
^ la mit dans la poche de son gilet.
i — Elle ne me quittera jamais I dit-il. Puis, pour
tempérer ce que ces derniers mots avaient d'un peu
^ excessif, il ajouta aussitôt : — Je vais aborder la dif-
l ficile carrière du sacerdoce ; la première vertu du saint ministère, c'est l'humilité; la vue de cette pièce de monnaie me rappellera mon stupide orgueil, si l'orgueil se révolte encore en moi !
, — Pauvre jeune homme ! murmura Julia, en jetant
f sur lui un regard à la dérobée.
L — Est-ce qu'elle ne vous rappellera que cela? de-
manda Clémence avec un rire moqueur.
I Le jeune homme baissa les yeux, salua ses deux
compagnes, et se jetant dans la première rue qui
^ s'offrit à lui, il se mit à courir sans trop savoir dans
s> quelle direction.
La voiture continua sa marche.
Au bout de quelques minutes d'une course précipitée, le jeune homme s'arrêta, et, levant le regard sur Fécriteau municipal qui sert & l'indication des rues, il lut : Placé Marengo.
~ C'est ici, dit-il tout haut.
Et il s'informa auprès d'un passant de la demeure du curé Sandre.
On lui montra une maison d'une apparence modeste, à la porte de laquelle il frappa légèrement.
Une vieille femme vint ouvrir, et introduisit le nouveau venu auprès du curé, petit vieillard d'un aspect austère. M. Sandre, grand amateur d'ornithologie, était occupé à empailler des oiseaux. Il demanda au jeune homme le motif de sa visite.
— Je vous suis adressé par M. Giraudîn, de la commune de Vadal.
Au nom de Giraudîn, un éclair de satisfaction glissa sur la figure grave du curé, n décacheta une lettre que le jeune homtne venait de lui remettre , et il lut ce qui suit:
« Mon vieux camarade ,
» Le porteur de la présente est Lucien, dont je vous ai souvent parlé. Vous savez rattachement que j*ai toujours eu pour ce pauvre enfant, que je regarde comme mon fils. Voilà qu'il court sur ses vingt ans; il faut en faire quelque chose. Comme je n'ai pas un gros magot à lui laisser, je Fai engagé à entrer dans les ordres, et j'ai compté sur votre vieille amitié pour lui ouvrir les portes du séminaire. Lucien est un brave garçon , et de plus, il en sait autant qu'un autre sur le latin. Pour ce qui est de la théologie. M, le curé de Vadal m'a dit qu'il irait bien. Recommandez Lucien à l'évêque, et croyez-moi
» Votre affectionné,
y> G. GiRAUDm,
» Ex-chirorgien de la marine royale. »
— Excellent Giraudin ! murmura le curé avec un soupir.
Après cette exclamation, qui se rapportait évidemment à d'anciens souvenirs, M. Sandre s'adressant au jeune homme :
— Vous voulez donc être prêtre?
— Oui, monsieur le curé.
— Vous vous sentez une vocation très-décidée? Et comme Lucien hésitait :
— De la franchise, mon ami.
— Le séminaire sera pour moi le lieu d'épreuve.
— Si vous m'en croyez, ne cédez que si vous vous sentez entraîné par la force invincible, sinon... Mais, reprit-il aussitôt, vous devez avoir besoin de vous restaurer après la course que vous venez de faire. Il y a six bonnes lieues de Vadal à Angoulôme. Pendant que vous déjeunerez, jlrai chez Monseigneur, et je lui parlerai de vous. Manette, dressez la table, et servez monsieur.
M. Sandre endossa sa soutane et sortit.
Lucien mangea à peine. Sa pensée était sur la grande route, avec la jeune fille au bracelet.
Le soir de ce jour, le jeune homme était admis au grand séminaire...
1^ Avant de pénétrer plus avant dans les détails de
cette histoire, il est nécessaire de nous reporter à ^ quelques années en arrière.
} Vers le commencement de 1810 , un jeune cavalier
\ s'arrêtait devant une jolie maison à deux étages, la l plus correctement construite de Vadal, petite com- I mune située à une lieue de la grande route, entre
Mansle et Ruffec. La porte de cette maison était ornée
d'une plaque de cuivre sur laquelle ressortaient en lettres noires ces deux substantifs : Chimrgkmraccou* cheur. i
L'inconnu, sans descendijp de cheval, frappa à la porte avec le gros bout de sa cravache, et un honune d'un certain âge parut à la fenêtre du premier étage. ^
— M. Giraudin? demanda le jeune homme. ^
— C'est moi-même.
— Voulez-vous venir au plus vite à l'auberge de C Aigle d'or de Mansle? On vous attend pour un accouchement.
— Le temps de mettre une selle sur le dos de Chariot, et je vous suis.
Pendant que Giraudin faisait ses préparatifs, le jeune homme sifflait entre ses dents la romance : '
Partant pour la Syrie f ce colossal succès musical de l'empire. jl
Au bout de quelques minutes, ils chevauchaient au galop vers l'auberge de V Aigle d'or.
Quand ils furent arrivés, l'inconnu introduisit Giraudin dans une chambre haute. Une jeune femme était étendue sur un Ut d'assez triste apparence, quoique le meilleur de l'auberge.
— Voici le docteur, dit en entrant le jeune homme à la malade.
^ —Ah! tant mieux! fit -elle en abandonnant son
bras au médecin, qui lui tâta le pouls.
— Souffrez-vous? lui demanda Giraudin.
) — Beaucoup, docteur.
^ Quelques instants après, la jeune femme se débat-
i tait dans les dernières douleurs de Tenfantement et
donnait le jour à un beau garçon.
^ — Est-ce un fils, Raoul? s*écria Taccouchée.
> — Oui, mon amie, murmura le jeune homme h
Foreille de la jeune femme, qui tomba dans une sorte ^ d'assoupissement,
— Monsieur le docteur, dit Finconnu quand il crut la jeune femme endormie , voulez - vous gagner raille écus?
r Que faut-il faire? répondit flegmatiquement
celui-ci.
— Garder cet enfant pendant quelques mois ; j'ai des raisons pour cacher sa naissance.
» La malade fit un mouvement, le jeune homme très*
saillit.
— Et la mère, demanda Giraudin, consent-elle à
ce que vous me proposez? ,
— Tout est convenu entre nous. *
— Tu mens, Raoul I s'écria la malade en faisant
un effort pour se soulever. ;
Les deux hommes s'étaient retournés vers le lit. ^
— Docteur, empêchez qu'on ne m'enlève mon fils !
— Dans l'intérêt de la mère, emportez-le, docteur !
— Jamais, monsieur ! répondit le médecin ; et il alla déposer l'enfant sur le lit de la malade.
Ccile-ci prit la main de Giraudin, la serra et lui glissa au doigt une bague surmontée d'un saphir. "
— Gardez-la en souvenir de moil dit-elle. Le jeune homme s'approcha du lit.
— ^ Je croyais bien faire, dit-il, en cachant pendant '
quelques mois la naissance de ce cher petit être. Vous ^
ne voulez pas qu'il nous quitte ; il sera fait comme vous l'exigez ! ^
Puis se tournant vers Giraudin, il lui glissa dans |(
la main cinq napoléons, et lui dit froidement :
^ — Il ne me reste plus qu'à vous remercier des soins que vous avez donnés à madame. * .^
Giraudin écrivit une ordonnance et se retira.
ET FINANCE «l
Quelques instants après la scène que nous venons . de raconter, le jeune homme avait fait monter une
femme de la maison auprès de la malade, et il était
passé dans une pièce latérale séparée de la première I par un corridor.
1^ Dans cette salle, un grand gaillard d'une trentaine
^ d'années lisait tranquillement le journal devant un
l poêle.
Le jeune homme se promena d'abord à grands pas,
puis se tournant vers le nouveau personnage, qui
n'était autre que son domestique :
— Que faites-vous là, Matthieu?
— Je lis le journal, monsieur le comte.
— Ah ! et qu'y a-t-il dans le journal ?
[ — Si monsieur le comte veut se donner la peine de
Iv lire lui-même.
I Et il indiquait du doigt un passage du Journal de
V Empire qui contenait les lignes suivantes :
« On parle beaucoup depuis deux jours de la disparition d'une jeune personne appartenant à une f grande famille. On est à. la poursuite du ravisseur. »
Pendant la lecture de ces deux lignes^ le jeune
homme avait changé de visage. Le domestique le re« gardait du coiu de l*œil, d'uu air narquois. |
— Eh bien ! quel intérêt cette nouvelle peut-elle avoir pour vous? dit Finconnu en faisant un violent effort pour paraître calme.
—Aucun, répondit vivement Matthieu, mais j'avais cru qu'elle intéresserait monsieur le comte.
— Tenez, monsieur Matthieu, c'est la seconde fois depuis que nous avons quitté Paris que vous me faites comprendre que je suis à votre discrétion.
— Monsieur le comte pourrait supposer ?...
— Je ne suppose rien. Vous avez, à mon égard, des manières qui ne peuvent plus me convenir.
— Si monsieur le comte le prend sur ce ton... dit Matthieu qui s'enhardissait peu à peu. *
— Vous croyez le moment bon pour me quitter, et vous voulez en profiter, n'est-ce pas ?
— Ma foi, monsieur le comte, s'écria le domestique '^^ . d'un ton goguenard, il y a cela d'agréable avec vous g que vous comprenez à demi-mot. ^
Le comte ne releva pas la brutale réponse du valet. ^
n venait de comprendre à quel chenapan il avait affaire.
k ET FINANCE 23
f-^ w <^ ComUeD VOUS est^il dû de gages ? demanda-t-il
LC froidement.
1» — Trois mois, monsieur le comte ; à soixante francs
^ par mois, cela fait cent quatre-vingts francs, sauf
1^ erreur.
W^ — Et à quel prix taxez-vous votre silence ?
^> Matthieu regarda un instant par le couloir et s'as-
\ sura si la porte était bien fermée, plutôt pour prépa-
l rer ce qu'il avait à dire que dans la crainte d'être
L entendu; puis, venant se placer en face de son
i maître t
^ — Je ne veux pas être érigeant, monsieur le comte ;
Dieu m'est témoin que jamais l'idée ne m'est venue
^f de prendre un sou à personne ; mais puisque l'occa-
Ljf sion se présente d'emprunter cinquante mille francs. . . 4^ —Cinquante mille francs! Interrompit le jeune
^ homme en faisant un bond en arrière. ' ' — Cinquante mille francs, monsieur le comte.
f — Allons, s'écria le comte, ne plaisantons pas plus
« longtemps ; je suis à la discrétion d'un drôle et je me
Y^ rends. Je t'offre dix mille francs.
\v — Farceur I dit le domestique avec une expression
intraduisible.
— Misérable I s'écria le jeune homme dans un de colère.
— Plus bas, monsieur le comte, on pourrait voi entendre.
Le comte jeta un regard inquiet autour de lui.
— Veux-tu quinze mille francs ? demanda4-il à voix
— J'ai dit mon dernier mot. •
— Alors tu n'auras rien.
— C'est ce que nous verrons.
— Que comptez -vous faire? demanda le jeune homme, qui comprit toute l'importance de ces deux mots : a Nous verrons. »
— Peu de chose. Je vous dénonce au maire, qui vous dénonce au procureur impérial , lequel vous fait provisoirement incarcérer, attendu que la justice ne plaisante pas avec les enlèvements de mineures, surtout lorsque la fille enlevée a pour père un des plus puissants sénateurs de l'empire. Votre titre de comte ne vous empêchera pas d'aller passer quelques semestres à Toulon sur les rives de la Méditerranée, ou à Brest sur les bords de l'Océan : il y a bien encore Rochefort, ajouta-t-il avec un sourire féroce; mais si
VOUS avez quelque protection, n'allez pas àRochefort, c'est un séjour malsain.
— Gredin! dit le jeune homme qui s'empara d'un couteau place sur la table.
— Ceci, reprit tranquillement Matthieu, pourrait \ous conduire en place de Grève, et comme je serais désolé qu'il arrivât malheur à un beau garçon qui est aussi père de famille, j'ai pris toutes mes précautions, et il montra un pistolet dont il fit briller le canon aux regards de son maître.
Celui-ci lâcha le couteau, et Matthieu serra le pistolet.
— Finissons-en donc, dit le comte, qui tira un portefeuille de sa poche et compta trente billets de banque, liens! voici trente mille francs; tu es riche à présent, plus riche que moi; tu n'as pas une grande position à soutenir, un rôle à jouer; que te faut-il à toi?
— Cinquante mille francs I interrompit flegmatiquement Matthieu.
— Que le tonnerre t'écrase, s'écria le jeune homme en ramassant les billets éparpillés sur la table et en les remettant dans son portefeuille.
Matthieu ne sourcilla point. D se contenta de frapper le plancher du talon de sa botte.
— Que faites-vous? demanda le jeune homnie dont ^ le visage trahissait la plus vive anxiété. i
— J'appelle Taubergiste... Tentendez-vous qui monte? ^
En effet» des pas lourds retentissaient dans Tescalier^ et une voix criait :
— On y va.
— Va pour quarante mille, dit le comte. Mathieu ne répondit pas.
L'aubergiste venait d'entrer dans la salle.
— Que faut-il pour le service de monsieur? demanda-t-il au comte.
— n faut, dit tranquillement Matthieu, aller chercher le maire.
— Le mabe, dit l'aubergiste, c'est moi. Le comte était devenu livide.
. — Alors, veuillez recevoir ma déposition, dit Matthieu.
— Je me rends, dit tout bas le comte à l'oreille de Matthieu.
— Enfin! dit celui-ci dont la figure rayonna.
ET FINANCE i7
— Quelle déposition? demanda Taubergiste.
— Voilà ce que c'est, dit Matthieu, on m'a volé ma tabatière, une tabatière en or.
— Où vous a-t-on volé? demanda naïvement le magistrat.
► — Je ne sais pas.
ir — Je réponds de ma maison, dit le maire auber-
giste ; mais vous comprenez que si Ton vous a volé sur la grande route, je ne peux pas aller chercher votre voleur si loin...
Ce brave homme de maire, qui jouait le rôle de Géronte dans cette tragi-comédie , entra alors dans de longues explications pour prouver son impuissance à rechercher l'auteur inconnu d'un vol qui ne s'était pas commis dans sa commune , et il aurait parlé encore plus longtemps si Matthieu n'avait eu l'air de se rendre tout de suite à son opinion.
— • Je vais m'exécuter, dit le comte à son dome.stique quand l'aubergiste se fut retiré, mais à une condition.
— Laquelle? demanda Matthieu.
— Comme rien ne me prouve que vous ne me dénoncerez pas, aussitôt cet argent reçu, vous allez re-
connaître par écrit que je vous ai donné cinquante mille francs.
— N'est-ce que cela? dit Matthieu. , Et prenant une feuille de papier, il écrivit un reçu ^
dont le comte lui dicta les termes. f
— Maintenant, reprit le comte après avoir serré le A reçu, voici l'argent, misérable : puisse-t-il vous causer tout le malheur que je vous souhaite I ,
— Je ne veux pas être en reste de politesse avec
vous, monsieur le comte, dit le domestique en s'incli- ^
nant avec un respect ironique. Puissiez-vous un jour '^
venir me demander un morceau de pain ! ^
Et il se retira emportant les cinquante mille francs extorqués.
Le lendemain du jour où cette scène avait eu lieu dans une salle de rAigk d^or^ on frappait violemment, ^ par une nuit sombre et pluvieuse , à la porte de la p maison de Giraudin, qui venait de se coucher; il se
leva aussitôt, descendit et ouvrit la porte donnant sur i la rue; mais, à sa grande stupéfaction, il ne vit per-
sonne. Peu à peu ses yeux s'habituant à Fobscurité, il crut apercevoir sur le banc de pierre placé devant
la maison quelque chose de blanc. Il se pencha vers cet objet vague et mit la main sur un berceau en osier dans lequel se trouvait un enfant emmaillotté et qui dormait à la belle étoile.
C'était un bien digne homme que Giraudin. Il était resté en qualité de chirurgien-major, pendant vingtcinq ans, à bord de V Invincible ; il avait fouillé presque tous les coins de Tunivers ; il s'était nourri de la chair d'un de ses meilleurs amis dans un moment de disette à bord ; en un mot, sa vie avait été entremêlée de tant d'événements qu'il avait fini par ne plus s'étonner de rien. Pourtant, comme il n'était pas habitué à trouver des nourrissons sur le banc de sa maison, il ne put se défendre, à la vue du berceau, d'une certaine émotion qui se traduisit par un des plus énergiques jurons qu'il pût emprunter à ses souvenirs maritimes.
Tout à coup, la scène de la veille lui revint à l'esprit.,.
— C'est lui, murmura-t-il, c'est ce pauvre petit qu'on aura arraché à sa mère. Et soulevant l'enfant, il l'examina et se convainquit que c'était bien le petit être de V Aigle cTor. La présence de quatre billets de
mille francs fixés aux langes par une épingle, eût d'ailleurs dissipé tous les doutes de Giraudin à Tégard de l'identité du nouveau-né.
Ce n'était pas la résolution qui manquait à Girau* din. D porta le berceau sur son lit, alla chercher une voisine qui allaitait une petite fille, lui confia l'enfant, et harnachant son cheval, il se lança au galop jusqu'à Hansle.
Là, il apprit que les hôtes de F Aigle éPor venaient de pattir par la route d'Espagne.
Giraudin revint donc chez lui en se demandant quel
> parti U allait prendre. « Ce jeune homme, se disaitil, avait une honnête figure , et il avait peut-être d'excellentes raisons pour cacher momentanément la naissance de cet enfant qui m'a l'air d'être venu avant le sacrement. Il ne me reste donc plus qu'à mettre le mioche en nourrice et à en prendre soin
^ jusqu'à ce que le père ou la mère vienne me le ré^ clamer. »
Le chirurgien n'était à Vadal que depuis quatre
^ ans, et il s'y ennuyait à mourir, toute autre vie que
i^ la vie maritime lui paraissant insupportable* Sa maison n'aurait pu devenir pour le digne homme un sé-
jour tolérable que si elle eût voulu perdre la mauvaise habitude de rester perpétuellement immobile sur ses quatre murs. L'absence du roulis, la privation du tangage donnaient lemaldemer à Thonnête Giraudin. A son arrivée à Vadal, il avait essayé de se créer une existence maritime en terre ferme, n avait planté à cet effet dans son jardin des mâts en guise d'arbres fruitiers, et il s'amusait à faire grimper dans des cordages improvisés les polissons delà commune. Mais tous ces impuissants simulacres ne lui rappelaient qu'avec plus d'amertume les souvenirs du passé.
La venue de cet enfant jeta une distraction dans la vie inoccupée de Giraudin. Quand il avait terminé ses courses chez ses rares malades, il rentrait chez lui, lisait ses auteurs latins, qu'il n'avait jamais négligés dans les loisirs du bord; puis il allait ensuite chez la nourrice, prenait l'enfant, le faisait sauter sur ses genoux, jouait avec lui, et s'en revenait en se disant à part soi : « Ma foi ! si le père ou la mère du mioche ne venait pas le réclamer, je crois, le diable m'emporte, que je le garderai avec plaisir. »
Les vœux de Giraudin furent exaucés. L'enfant se développa à merveille sous le regard de son père
w adoptif, qui lui apprit de bonne heure l'anglais, le ^^ latin, la géographie, Thistoire, et un peu de mathé- * matiques. A quinze ans, Lucien n'avait plus rien à ' apprendre de son professeur. Ce fut vers cette époque que le jeune homme se lia avec le curé de Vadal, qui V lui donna à son tour tout ce qu'il avait : les éléments '^ de la langue grecque et quelques connaissances rudimentaires de la théologie. Les instants que Lucien dérobait à l'étude, il les employait à se promener seul dans le bois, écoutant avec une sorte d'inquiétude les bruits confus de la nature et s'étonnant des mystérieux ^ enivrements qu'éveillait en lui la voix de la solitude. Les longues courses, les heures passées à poursuivre ^ dans le silence des champs l'oiseau bleu de la rêverie, développaient en lui un penchant qui pouvait devenir funeste. Giraudin, honmie d'action, ne comprenait rien à ce genre de vie contemplatif. Il -se fâchait contre Lucien, lui indiquait avec son bon sens pratique le danger de ces vagues aspirations ; mais Lucien mettait alors Giraudin sur le chapitre de ses campagnes maritimes; il lui faisait recommencer pour la vingtième fois le récit du combat de Vlntmcible contre le Thunderer^ et l'orage amassé sur le
front du bonhomme se dissipait comme par enchantement
Giraudin ne s'était jamais mêlé de politique. Il avait vu avec une sérénité indifférente la chute de l'empire. L'empereur avait eu le plus grand de tous les torts à ses yeux : il n'avait rien fait pour relever la marine, et toutes ses victoires sur terre ne pouvaient effacer celte faute dans l'esprit d'un homme qui faisait plus de cas d'un combat à l'abordage que des palmes d'Austerlitz. Cependant, vers les derniers temps du gouvernement impérial, Giraudin, en songeant à l'avenir de Lucien, se résignait à en faire un soldat qui serait un jour général comme tout le monde. M*is la restauration coupa court aux rêves du chirurgien. S'il était difficile de devenir amiral sous l'empereur, il était impossible de devenir général sous Charles X. tjuand Lucien eut dix-huit ans, Giraudin, tombé du haut de ses projets, se posa un beau jour ce dilemme : l'enfant ne peut être ni marin ni soldat, donc il faut en faire un curé.
L'honnête Giraudin ne voyait que trois carrières possibles pour un homme sans fortune.
Alors il songea à un vieux camarade qui avait été
aumônier à bord de l'Invincible et qui, pour le moment, était curé d'une paroisse d*Angouléme, 11 lui écrivit, profita de l'occasion pour parler de l'ancien temps, et lui raconta l'histoire de Lucien.
Quand celui-ci connut les projets de son père adoptif, il ne parut ni fâché ni surpris. Il ne songea même pas à interroger cette voix mystérieuse qu'on nonmie la vocation ; entrer au séminaire, n'était-ce pas aller chercher, dans un monde nouveau, le complément de ses études? Il accepta donc la proposition de Giraudin, qui ne se résolut pas, sans un serrement de cœur, à cette douloureuse séparation.
Le matin du jour fixé pour le départ, Giraudin, suivi du curé de Vadal, accompagna Lucien jusqu'à la grande route. Là, il lui remit une lettre pour l'abbé Sandre, lui glissa cinq louis dans la main, l'embrassa deux ou trois fois, et se détourna pour cacher ses larmes.
Lucien, non moins ému, prit en pleurant congé de son vieil ami ; puis il se dirigea vers Angoulême. C'est dans ce trajet que nous l'avons rencontré au début de cette histoire.
Le séjour du séminaire parut triste à Lucien. Ce
n'était plus la liberté d'action de Vadal, la vie insou* ciante et rêveuse. Il n'avait devant lui que des visages ennemis ou indifférents. Il regrettait souvent la brusque bonhomie du vieux chirurgien et jusqu'au récit épique de ses aventures. Pour échapper à l'attrait de | ses chères images, il se réfugiait dans l'étude, sans toutefois pouvoir s'acclimater à la froide atmosphère du cloître.
Une autre pensée venait encore le poursuivre. D songeait à cette blonde enfant dont le regard était si doux, si éclatante la jeunesse, si limpide le regard. C'était la première femme entrevue, et son esprit voyageait sans cesse sur cette route où il avait vu la poétique apparition qui avait soulevé en lui tout un essaim de sentiments tumultueux.
n n'avait pas fallu beaucoup de temps à Lucien pour reconnaître que le séminaire n'est pas précisément le sanctuaire de la franchise et des expansions juvéniles. Un mot échappé, un signe, un geste, devenaient à cette époque le texte de mille interprétations. On s'observait avant de se parler, et chaque mot était scrupuleusement pesé, dans la crainte qu'il ne contint un double sens. Si l'on s'abordait, c'était avec le
ET FINANGE «7
sourire dans les yeux et des paroles mielleuses sur les lèvres; mais la jalousie, l'envie et la haine ne perdaient pas leurs droits dans le cœur des lévites ; la délation aussi allait son train, et ceux-là étaient les mieux vus qui savaient le mieux feindre. Lucien ne disant rien, ne se mêlant à aucune intrigue, avait d'abord étonné ; bientôt son attitude froide et réservée passa pour de l'orgueil; on vit du dédain dans son air rêveur. Un jour, s'appuyant sur le texte même des Écritures, il avait soutenu dans une conversation Tégalité entre tous les hommes. L'épithëte de libéral (un mot très-gros pour le temps) fut accolée à son nom par ses condisciples. Â partir de ce moment, il fut classé; il passa pour un esprit inquiet, dangereux, et il fut forcé de comprendre, par tout ce qu'il voyait et entendait, qu'il n'avait pas réussi dans les premiers pas de la carrière cléricale.
— Après tout, se disait-il, ils ne m'empêcheront pas d'être desservant de village.
Et quand l'amertume débordait de son cœur, il allait voir l'abbé Sandre, auquel il confiait une partie de ses chagrins.
— Mon ami, répondait l'honnête abbé, tous les
commencements ont leurs difflcnltés, et ce n'est pas sans peine qu'on cultive la vigne du Seipeur. Ce que vous me dites du séminaire doit être vrai ; j'y ai passé. Mais que voulez-vous? là, conmie aiUeurs, chaicun combat pro aris et fads. Vous avez peut-être sur la plupart de vos condisciples une certaine supériorité, ils se vengent en vous calomniant, c'est dans l'ordre. Vous pourriez prétendre à une cure importante ; mais comme vous ne savez pas assouplir votre esprit aux exigences de la discipline, vous serez très-certainement desservant de la plus petite commune du dio* cèse. Qu'avez-vous à répondre à cela?
— Mais... murmurait Lucien étonné de cette argumentation.
—• Il n'y a pas de mais, continuait impitoyablement M. Sandre ; cela est, et cela sera toujours ainsi. Tenez, voulez-vous être heureux, comme je l'ai été toute ma vie? Créez-vous en dehors des devoirs de votre profession une occupation qui vous empêche de trop songer aux petites tracasseries de chaque jour. Faites comme moi : depuis que j'existe, j'ai disséqué et empaillé toutes les espèces d'oiseaux connus, depuis le moineau franc jusqu'au gnau bleu de la
grande Cafrerie. C'est la distraction que je me suis imposée. Croyez-vous que cela soit bien amusant?
— Alors, pourquoi le faites-vous?
— Serait-il plus sage de me plaindre des misères du temps? Dans notre profession, mon cher ami, je ne sais qu'un moyen d'échapper à la poursuite des petits tracas qu'elle comporte, c'est de faire ce que je fais, ou quelque chose d'équivalent. Vous avez l'étude? me direz-vous. Mauvaise distraction, mon enfant. Quand on s'y livre avec fureur, l'étude exalte le cerveau et attriste l'esprit. D'ailleurs, l'étude a d'autres inconvénients, ajouta-t-U en souriant amë* rement; si, au heu de pâlir sur les livres, Martin Luther avait disséqué des chardonnerets, le protestantisme n'existerait pas. Il faut donc, je vous le répète, avoir recours à une occupation mécanique, stupide, comme la mienne. 0 oiseaux empaillés par mes mains, que vos mânes me pardonnent; mais, grâce à vous, je puis bien dire que depuis \h\gt années je me suis au moins autant amusé qu'un forçat I
Et son rire forcé effrayait Lucien.
Le jeune homme reprenait tristement le chemin du séminaire, et il se disait : « Cet homme était fait ^
pour accomplir de grandes choses, mais les circonstances ont trompé son ambition. Ne pouvant être pape, Sixte-Quint s'est fait empailleur. »
Cependant, comme tout se sait plus ou moins, on soupçonnait au séminaire l'ambiguïté de la naissance de Lucien. Un jour, au milieu d'une discussion assez vive, un séminariste, répondant à Lucien, laissa échapper le mot d'enfant trouvé. C'était la première fois que ce mot terrible bourdonnait aux oreilles du jeune homme. Jusque-là il n'avait pas encore réfléchi aux combats et aux souffrances que lui préparaît pour l'avenir sa position exceptionnelle; mais, jeté avec mépris, ce mot fut pour lui toute une révélation. Lucien bondit sous l'injure comme le cheval sous l'éperon, n se précipita, en poussant un cri, vers l'homme qui venait de l'insulter; mais celui-ci, plus fort et encouragé par la galerie, aurait probablement terrassé son adversaire, si un séminariste plus généreux ne fût intervenu dans la lutte, en déclarant qu'il prenait Lucien sous sa protection.
La parole de ce libérateur avait été respectée. Sa tournure athlétique et la force bien connue de son bras lui avaient conquis une certaine autorité. Hector
ET FliNANCE 41
Chabot, tel était son nom. Nature franche, caractère un peu brusque, Hector n*était pas de ceux qui semblaient devoir se frayer un facile passage à travers les aspérités de la carrière cléricale. Ses traits épigrammatiques, lancés çà et là, avaient transpercé bien des épidermes; aussi était-il cordialement détesté. On l'avait surnommé le Satirique^ et il passait pour voltairien. Au lieu de faire amende honorable et de se contenir en des limites moins agressives, Hector avait accepté le surnom tête levée et redoublé d'efforts pour le justifier.
Les deux jeunes gens, repoussés par la haine de leurs condisciples, s'étaient sentis attirés l'un vers l'autre par une douce attraction, par une de ces affinités si naturelles et pourtant si rares dans ces solitudes peuplées.
Lorsqu'ils se promenaient à l'écart dans les grandes allées du jardin, évitant de se croiser avec les autres séminaristes, ombres chagrines disséminées sur le préau, Hector et Lucien, dont la pensée franchissait l'enceinte du cloître, se livraient à de mutuelles confidences.
Lucien, lui, ne demandait que le presbytère silen*
i2 AMOUR
cieux dans une commune sauvage. Hector souriait en hochant la tête.
— Cette aspiration vers la solitude, lui disait Hector, est plutôt l'effet d'une imagination rêveuse que l'indice d'une pieuse vocation. Quand tu te transportes vers cette époque de demi-liberté, en haine de la servitude présente, songes-tu aux devoirs du sacré ministère, aux obligations qui ne doivent finir qu'à la mort? Non: ce qui te charme et t'attire, c'est le décor. Tu ne vois que le presbytère calme et abrité, tu ne penses qu'aux loisirs du contemplateur. La retraite te fascine, tu rêves l'idéale Thébaïde, mais le rêve effacé, il ne te restera que le désenchantement et l'ennui. Tu veux être prêtre, et tu n'es qu'un poëte ; le prêtre,Dieu merci ! n'a pas cette inquiétude vague qui tourmente les esprits malades. Il ne rêve pas, il agit, il s'arme pour la lutte ; il ne se prépare pas au repos.
Ces paroles faisaient réfléchir Lucien, il en comprenait la justesse avec amertume.
— Pour moi, continuait Hector, je ne me fais pas illusion.
— Que feras-tu? demandait Lucien avec une inquiète curiosité.
— Je ne sais; j*irai devant moi !
— Ainsi, tu te reposes sur le hasard?
— C'est le dieu des gens heureux.
Puis, après quelques instants de silence, Hector continua :
— tu veux être prêtre, et tu es poursuivi par une idée fixe; ton cœur est rempli par une passion profane!
— Quelle plaisanterie ! dit Lucien en rougissant.
— Tu caches ton secret, comme le Spartiate cachait le renard rongeur. Mais je f ai observé : tu es amoureux !
— Qui te Ta dit ? s'écria Lucien devenu pâle.
— Je ne m'étais donc pas trompé I répondit tranquillement Hector.
Le cœur de Lucien débordait. Il avoua tout. Quand il eut terminé le récit de sa rencontre avec la jeune fille au bracelet :
— Tu ne Tas pas revue? demanda Hector.
— Non.
— A quoi penses-tu? A ta place, j'aurais fouillé toute la ville pour la retrouver et continuer le roman.
-— Où la revoir?
— Où elle est. Au bout de huit jours, j'aurais su à quoi m'en tenir sur la solidité de l'intrigue; mais, confidence pour confidence, moi aussi je suis amoureux 1
— Ah ! s'écria Lucien ravi.
— Je suis amoureux... de l'inconnu!
— Que veux-tu dire?
— Écoute : bien souvent les échos qui retentissent du côté de Paris m'ont fait tressaillir dp,ns le] silence de ma cellule ; as-tu quelquefois songé que pendant que nous sommes ici, occupés à rompre des lances puériles, il y a là-bas des hommes qui combattent dans une arène ouverte à toutes les ambitions? Eh bien I j'appelle de tous mes vœux l'heure où je pourrai me mêler à ce combat. Pourquoi ne serais-je pas, moi aussi, un des caporaux de l'armée intellectuelle? Ma maltresse, à moi, c'est l'espérance, la compagne de la jeunesse, la fée protectrice des hommes qui savent vouloir... Si je pouvais aller à Paris, avant un an je serais indépendant.
— Qui t'empêche de partir?
— Comment voyager? conunent arriver là-bas sans
un sou? Si j'avais seulement vingt francs, je partirais ce soir. Vingt francs! ajouta-t-il, ce n'est rien et c'est tout. Napoléon n'a-t-il pas été arrêté pendant deux mois par le manque d'une paire de bottes?
Hector était tombé dans une sorte de rêverie..*
— Aux derniers mots prononcés par son ami , Lucien avait disparu ; il revint au bout de cinq minutes.
— Voilà tout ce que je possède, dit-il en mettant dans la main d'Hector les cinq louis donnés par Giraudin. Ne te désole pas plus longtemps, parsl
A la vue des pièces d'or, Hector avait poussé un cri de joie.
— Mais, reprit-il aussitôt, il ne te restera rien?
— D y a trois mois que ces cinq louis dorment au fond de ma malle.
— J'accepte, dit Hector, mais à une condition. Jure-moi de venir me rejoindre aussitôt que je te le dirai?
— A quoi bon? répondit Lucien.
— Alors, je reste.
— Eh bien, je te suivrai I
— Je suis le pionnier! s'écria Hector en se jetant dans les bras de Lucien.
Le soir» Hector Chabot s'échappait du séminaire.
Le départ d'Hector replongea Lucien dans nn nouvel abattement; il se retrouva seul^ comme aux premiers jours de son arrivée. Les heures d'étude passaient encore assez rapides; mais les promenades dans le préau, les récréations en commun lui étaient devenues insupportables. Poiir échapper à la vue de ses condis- . ciples, il se retirait dans sa cellule jusqu'au moment où le son de la cloche venait le rappeler au travail^
Enfermé dans cette cellule, qui contenait pour tous meubles un lit et une chaise» Lucien passait son temps à lire ou à rêver. Par bonheur, la vue de sa fenêtre ne donnait pas sur les dépendances du séminaire, et personne de la communauté ne pouvait l'apercevoir, la tête dans sa main, s'abandonnant au courant de ses rêveries. Du haut de son observatoire, son regard plongeait dans un vaste jardin anglais. Un soir que sa pensée s'égarait à travers ces bosquets chargés des premières fleurs du printemps, il aperçut, assise sur un banc de gazon, une jeune f^mme qui semblait le regarder. C'était la première fois qu'il voyait quelqu'un dans ce jardin. Jusqu'à ce moment, il lui avait paru désert.
Tout à coup le sang reflua vers son cœur.
Cette femme... il n'en pouvait croire ses yeux, c'était l'inconnue au bracelet, la jeune fille rencontrée &ur le chemin de Mansle à Angoulême, celle qui depuis si longtemps occupait sa pensée. Lucien eut un moment de folle joie, le ciel venait de s'entr'ouyrir.
Quand la jeune fille eut disparu, il se demanda si elle l'avait reconnu. Rien en elle n'avait trahi la surprise ; cependant, lorsqu'il repassait tous les détails de
cette vision de cinq minutes, il lui semblait qu'en s'éloignant eDe lui avait presque souri, comme pour lui rappeler qu'elle n'avait point oublié l'heure de la pre* mière rencontre.
A partir de ce jour, Lucien n'avait plus quitté sa fenêtre. De son cdté, la jeune fille se promenait dans le jardin aux heures des récréations du séminaire. De part et d'autre, jamais un signe, jamais un geste. Quelques rares regards échangés, quelquefois un demi-sourire envolé des lèvres de la jeune fille, faisaient tout le charme de ces muets rendez-vous. Volupté infinie ! divine extase ! on ne vous ressent bien que dans cette floraison de la première jeunesse I
Quinze jours se passèrent ainsi, et pendant ces quinze jours, ce fut de part et d'autre la même sympathie discrète. Ils avaient fini par se dire, à l'aide du regard, ce qu'ils ne pouvaient et n'auraient osé exprimer de vive voix, n existe entre tous les amoureux une correspondance invisible, un langage muet, d'autant plus éloquent qu'il n'est pas affaibli par la parole, cet instrument toujours rebelle de la pensée.
Un soh*, la jeune fille sembla triste. Elle portait une
50 AIIOUR
robe de voyage et un chapeau à voile vert; Lndes, haletant, la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle eut tout à fait disparu. Alors ses yeux se remplirent de larmes...
~ Elle part» et mm je reste I s'écria^-t-il.
Tout à coup il se débarrassa de sa soutane* passa k la hâte les habits qu'il portait à Vadal, descendit l'escalier quatre à quatre, se faufila comme un voleur le long des murailles, au risque d'être surpris par un surveillant ou par un camarade, et nouant son mouchoir autour de son visage, comme un homme qui a une fluxion, il traversa hardiment le parloir sans être reconnu du portier. En un instant, il se trouva hors du séminaire.
Il vit à la porte de la maison attenante au jardin une chaise de poste tout attelée. Les chevaux étaient placés dans la direction de la route de Paris.
Lucien prit ses jambes à son cou. n traversa la place Marengo, la rue de la Marine, et au bout d'une demi-heure^ il marchait sur cette même route qu'il parcourait quelques mois auparavant dans un sens opposé.
— La voiture va passer pw ici» se disait-il, il liau-
ET FmAMGE 51
dra bien qne je la voie, que je lui parle même, dussé-je pour cela me faire écraser par les chevaux.
Lucien courait toujours, regardant de temps en temps derrière lui. A un certain moment, il fut contraint de s'arrêter, épuisé de iCatigue.
Il s'assit au bord de la route. Une demi-heure se passa sans qu'il vit rien venir.
— Si elle avait pris un autre chemin I peni^t*il. Et il frissonna.
Mais, à ce' moment même, il aperçut à l'extrémité de la route la chaise de poste attelée de deux chevaux.
n se mit à marcher au pas ordinaire. Son cœur battait à fendre sa poitrine.
— Si je ne lui parle pas, je suis un lâche, murmurait-il.
Au bout de quelques minutes, la voiture n'était plus séparée de lui que par quelques toises.
Heureusement pour Lucien, il se trouvait en ce moment au pied d'une côte. La chaise, lancée par l'impulsion de la descente, roula encore avec quelque rapidité ; puis les chevaux prirent le pas.
La voiture était occupée par les deux femmes que
nous avons vues au commencement de ce récit. Quand Lucien, jetant sur la chaise un coup d'œil rapide, eut reconnu qu'aucune personne étrangère n'accompa-' gnait ses anciennes connaissances, il se sentit enhardi, et portant la main à son chapeau, il salua jusqu'à terre.
— Quel est cet homme qui nous salue? demanda la jeune fenmie en lorgnant Lucien.
— Quel homme? répondit la jeune fille qui se sentit rougir, car elle venait de reconnaître le séminariste, et elle se demandait comment 0 se trouvait à une lieue de la ville, lui qu'elle avait vu une heure auparavant à la fenêtre de sa cellule.
— Dieu me pardonne, reprit Clémence, c'est notre héros à la pièce de dix sous !
— De qui veux-tu parler? dit Julia qui se détournait pour cacher son trouble.
— Du voyageur qui t'a rapporté ton bracelet.
— Mon bracelet,., fit-elle, comme si elle fouiQait dans ses souvenirs,
— Mais oui! répliqua la jeune femme avec impatience, le jeune homme que nous avons pris pour un
mendiant, le petit abbé dont nous avons parlé tant de fois ensemble.
Et mettant la tête à la portière :
— Monsieur Tabbé! monsieur l'abbé!
Jamais la voix de Mallbran ne vibra plus mélodieuse aux oreilles des dilettanti, que cette voix au cœur de Lucien. Le jeune honmie s'était ap* proche.
— Tu vois que c'est bien lui! dit la jeune femme à Julia.
Puis elle ajouta d'un air enjoué :
— Avez-vous donc fait élection de domicile sur le grand chemin, monsieur l'abbé?
— Je vous comprends, madame, répondit Lucien qui voyait une épigramme dans les paroles de la belle voyageuse; j'ai peut-être eu tort de prendre la liberté de vous reconnaître?
— Vous ne me comprenez pas du tout, l'abbé. J'ai voulu dire que j'étais plus heureuse ici que je ne l'avais été à Angoulême , où je suis restée quinze jours sans avoir le plaisir de vous rencontrer nulle part. Puis elle dit à Julia:
— Nous avons deux mortelles journées à nous en*
iiuyer en voiture ; si nous profitions de la rencontre de M. Tabbé pour monter la côte à pied?
Les deux jeunes femmes desœndirent de voiture et marchèrent auprès de Lucien.
-— Hélas! monsieur Tabbé, dit Qémence, je crains bien de ne pouvoir tenir la promesse que je vous faisais il y a six mois.
— Quelle promesse, madame?
— Ah ! vous avez déjà oublié que vous deviez être mon directeur... Mais rassurez -vous, il est probable que nous ne reviendrons plus ici de longtemps, et il serait par trop orgueilleux de ma part de présumer que vous feriez exprès le voyage de Paris pour donner Tabsolution à une pénitente aussi indigne que moi.
— Lucien ne répondit pas.
— Qu'avez-vous aujourd'hui? continua Clémence, vous paraissez triste.
~ Comment ne le serais-je pas, après ce que vous venez de me dire ! répondit Lucien, en jetant à la dérobée un regard sur Julia,
— Il est vrai, reprit la jeune femme, que Tamitiô va un train de poste en voyage. Encore une ou deux rencontres comme celle-ci*..
— Oh! répondit Lucien, qui vit encore une moquerie dans ces paroles... je sais , madame, que je ne suis pour vous qu'une connaissance... dé grande route.
— Vous avez le talent d'interpréter de travers tout ce qu'on vous dit, monsieur l'abbé, et Clémence s'ar* réta pour jeter un regard sur la campagne.
— Voilà, dit-elle, un magnifique paysage. Lucien et Julia avaient continué de marcher; ils se
trouvaient à quelques pas en avant de Clémence.
— Mademoiselle, dit timidement Lucien, ne recueillerez-vous pas, vous aussi, le dernier sourire de cette belle campagne qui ne doit plus vous revoir?
La jeune fille regarda Lucien, puis elle baissa la tête sans répondre.
— Au fait, ajouta Lucien, vous retournez à Paris ; pour une belle jeune fille comme vous, n'est-ce pas la terre des enchantements et des triomphes?
—Le croyez-vous? murmura Julia.
Cette parole fut prononcée avec une onction si suave, que Lucien se sentit inondé d'une joie céleste.
En ce moment, la jeune fille laissa tomber à ses pieds un objet qu'elle roulait depuis quelques instants
dans un morceau de papier ; Lucien se précipita pour le ramasser.
— Gardez cela, dit-elle tout bas.
Clémence venait de se rapprocher.
~ Ce pays est décidément très-beau, dit-elle en s'adressant à Lucien. Si j'avais eu le temps, j'aurais fait un croquis de ce paysage. Ce ruisseau que vous appelez, je crois, la Charente, fait très-bien dans cette vallée. C'est un serpent d'argent sur un fond d'émeraude. — Delidom mlley, dirait un lakiste.
On était arrivé au sommet de la côte.
— Ces dames veulent-elles monter? cria le postillon.
Elles se dirigèrent vers la voiture.
— Au revoir, monsieur l'abbé, dit Clémence. On assure que les montagnes peuvent se rencontrer, pourquoi n'aurions-nous pas les mêmes privilèges que les montagnes?
Le postillon se mit en selle et les chevaux partirent au grand trot.
Deux têtes charmantes apparurent en même temps aux portières et envoyèrent un dernier adieu à Lucien, qui restait immobile.
P Quand la chaise de poste eut dispara au tournant de la route, Lucien s'empressa de déplier le papier.
Il contenait un petit cachet en améthyste avec ce mot anglais incrusté dans la pierre : Remember, a — Oui, noble enfant, je me souviendrai, s'écria- 'i& t-il en couvrant le cachet de baisers ; et maintenant, )0i je me sens un autre homme. Adieu au séminaire, tt plus de soutane. Chante, mon cœur ! la romance de t l'enthousiasme, car je suis aimé. Que Vadal soit ma première étape vers Paris.
Un triste spectacle attendait Lucien à Yadal. Au moment où il arrivait chez le chirurgien, le curé se disposait à lui envoyer un messager. Giraudin venait d'être frappé d'apoplexie.
Quand Lucien pénétra dans la chambre de son père adoptif, celui-ci ne reconnaissait plus personne; dans les courts instants où il pouvait bégayer quelques paroles, il appelait Lucien. La connaissance sembla un
eo ^ AMOUR
instant lui revenir ; il jeta sur le jeune homme un regard intelligent, puis un dernier sourire glissa sur ses lèvres et il s'éteignit.
Lucien avait passe sans transition de l'ivresse de son amour à la plus grande douleur. Quand le jeune homme eut rendu les derniers devoirs à son père adoptif, le curé de Vadal lui remit une lettre qui lui avait été confiée six mois auparavant par Giraudin. Cette lettre portait la date du jour où Lucien avait quitté Vadal pour aller au séminaire. Elle contenait ce qui suit:
<( Mon cher fils,
» Je te donne ce nom avec orgueil, car tu as été pendant vingt ans un fils tendre et dévoué.
. y> Je confie ce papier à notre digne ami le curé, afin que, s'il m'arrivait malheur pendant ton absence, il te le remît en mains propres.
» Mon testament, déposé, chez le notaire de Mansle, te met en possession de ma petite fortune, qui s'élève à cinquante-deux mille francs.
» Le notaire te remettra, en ottre, huit mille deux
cents francs provenant de ta fortune personnelle. » Voici l'origine de cette fortune dont je ne t*ai jamais parlé jusqu'à ce jour.
» Lorsque la Providence voulut que je te servisse de père, je trouvai, au fond de ton berceau, quatre mille francs que j'ai fait valoir séparément et qui ont fructifié depuis une vingtaine d'années.
» Tu trouveras dans le tiroir du haut du secrétaire une petite boite dans laquelle est enfermée une bague enrichie de diamants et surmontée d'un saphir. Cette bague m'a été donnée par ta mère cinq minutes après ta naissance. Si le ciel t'accordait la faveur de la revoir un jour, dis-lui bien que si Giraudin n'a pu empêcher qu'on ne lui enlevât son fils, du moins fi a travaillé toute sa vie à en faire un honnête homme.
» Adieu, Lucien; sois heureux, et songe quelquefois à ion viefi ami.
» GmAUDIN. »
A la lecture de cette lettre, Lucien fondit en larmes. Pauvre ami, disait-il, me voilà seul au monde... et tu m'as quitté au moment où j'allais avoir le plus besoin de toi.
Après un mois consacré tout entier à la douleur que lui avait causée la perte du vieux chirurgien, Lucien confia au curé de Yadal les intérêts de sa petite fortune, ety chargé d'espérance, se mit pédestrement en route vers Paris.
Lucien eut la singulière chance d'arriver à Paris le 29 juillet 1830. On se battait dans les rues, sur les quais et sur les places. L'insurrection était dans toute sa force.
Notre héros ne savait pas le premier mot des événements politiques ; il eût bien voulu s'informer de la cause de cette agitation ; mais la vue des groupes composés d'hommes du peuple armés de sabres et de fusils ne lui inspirait qu'une confiance médiocre. Pourtant, il avisa dans la foule un jeune homme de son âge, et, après quelques moments d'hésitation, il se décida à l'aborder.
— Pourriez-vous me dire ce qui se passe d'extraordinaire ? demanda-t-il d'un son de voix mal assuré.
L'inconnu, étonné, le regarda d'un air goguenard.
— Il paraît que vous venez de loin ?
— Je viens d'Angoulôme, répondit naïvement Lucien.
— Qu'est-ce qu'B dit, cet oiseau-là, avec son duc d' Angoulême ? vociféra un homme d'une taille athlétique.
— n ne parle pas, répondit le jeune homme auquel Lucien s'était adressé, du duc, mais de la ville d' Angoulême.
— - Bah! dit l'homme, c'est toujours la même famille!
Et s'adressant à Lucien :
— Que faisais-tu là-bas ?
— Pas de mal, monsieur, j'étais au séminaire.
-» Au sé-jni-nai-re... répétal'homme, en appuyant sur chaque syllabe.
Aussitôt les cris de : — A bas le jésuite ! à bas le calottin 1 retentirent de tous cêtés.
Déjà la foule entourait Lucien plus mort que vif.
-«- Pas de violence inutile, mes amis, dit le jeune homme.
— Qu'il crie vive la charte I hurla une femme du
— C'est ça, répéta la foule, qu'il crie vive la charte!
Lucien, atterré, restait immobile.
— Faites ce qu'ils vous disent, murmura tout bas le jeune homme.
^ Lucien se décida à exécuter cet ordre. Il vociféra le cri patriotique de toute la force de ses poumons, aux applaudissements de la multitude, revenue à de meilleurs sentiments en sa faveur.
— C'est bien! ditThomme à la taille d'Hercule; mais ça pourrait être mieux. Nous allons à l^ttaque du Louvre, mon petit, un dur morceau à avaler; tu vas venir avec nous : on t'invite au déjeuner.
Et, sans attendre la réponse de Lucien, il lui avait mis dans la main une superbe carabine. •
La foule s'ébranla au son d'un tambour.
Lucien, improvisé en héros malgré lui, suivit les insurgés sans savoir où il allait. Il aurait bien voulu jeter son arme dans un coin et se sauver, mais le terrible gros homme ne le quittait pas du regard. Lucien continua donc à marcher, en se demandant pour qui et pourquoi il allait se battre.
Quand la foule, grossie dans sa marche, fut parvenue sur le quai de l'École, le gros homme, frappant sur l'épaule de Lucien, lui dit en faisant jouer la batterie de son fusil :
— Ah çà, calottin, ça va chauffer, mais il faut bien te tenir, nom d'un tonnerre! Tiens, voilà la sérénade qui commence.
En effet, on attaquait le Louvre, et les Suisses répondaient au feu des assaillants par un feu de file bien nourri, dont chaque coup faisait tressaillir Lucien.
— Sais-tu seulement charger ton fusU? demanda le chef de file.
• — Non! dit vivement Lucien qui croyait qu'on allait, par dédain, le mettre de côté.
— Que diable leur apprend-on, au séminaire? reprit l'homme en riant à se démancher les mâchoires. Regarde-moi faire : on prend la cartouche comme ça, on l'enfonce comme ça, puis on bourre avec la baguette, ça n'est pas plus malin que ça. Et il joignait la pratique à la théorie.
Lucien fut encore forcé de s'avancer jusque sur la place de Saint-Germain-rAuxerrois. Là, son compapon commença à tirer* Après chaque coup il faisait de son bras un abat-jour pour constater le résultat de son adresse.
Notre séminariste, de plus en plus troublé, tournait
son fusil daDs4x)us les sens, mais il ne semblait pas disposé à s'en servir avec ce zèle et sartout cette adresse qui distinguaient le terrible combattant dont il était l'involontaire compagnon d'armes.
— Allons donci cria celui-ci en colère; est-ce que tu ne vas pas te mêler à la contredanse? En joue! mille noms...
Lucien plaça son Ifusil à la hauteur de l'épaule, ferma les yeux et appuya son doigt sur la gftchette.
— Pas mal! Recharge vite, et vise à hauteur de Suisse.
A partir de ce moment, Lucien s'animia peu à peu. L'odeur de la poudre, les cris des combattants, la vue de ce peuple en rut, toute cette furie meurtrière lui communiqua une ardeur factice. Gomme il n'y avait pas moyen de reculer, il combattit pendant deux heures, tout étonné lui-même de sa bravoure.
— Il va très-bi€3i, le petit curé» disait ]e gros homme; du courage, mon garçon^ et en avant, nous allons rire!
Lucien fut entraîné jusqu'au guichet du Louvre. Là, le tenîble conducteur, qui nuarchait un des pre-
miers, reçut un coup de baïonnette qui lui traversa la poitrine.
— Sacré tonnerre ! mon compte est bon ! Lucien parvint à le placer auprès d'une borne.
— C'est bien, mon garçon,. dit-il d'une voix éteinte; je suis ce qu'on appelle fricassé, mais c'est égal, donne-moi un bout d'absolution et vive la liberté I
*Une gorgée de sang jaillit de sa bouche, il voulut faire un dernier effort pour se relever, mais il retomba sur lui-même : il était mort.
Débarrassé de ce digne mentor, Lucien n'eut plus qu'une idée : fuir! Il n'était plus temps. Les Suisses, après s'être battus comme des lions, cédèrent le terrain, et le peuple se précipita, comme une marée qui monte, dans cette cour du Louvre d'où il avait déjà été repoussé une première fois. Là commença un dernier combat, combat sanglant, acharné ; déjà la foule criait victoire, et Lucien répétait victoire, sans trop savoir ce qu'il disait, lorsqu'une balle égarée vint le frapper à la tête* Il pirouetta sur lui-môme, et tomba sans pousser un cri.
Pendant que notre héros tombait héroïquement pour la défense des lois, comme on disait à cette époque, voici ce qui se passait dans une maison de la rue du Helder :
M. Matthieu Roullin, banquier, avait fait partie, pendant la période des quinze années, de l'opposition libérale. M. Roullin, disons-le tout de suite, ne croyait
guère qu'à la religion naturelle de Fintérêt, mais il était libéral, parce qu'à cette époque il fallait être quelque chose. D'ailleurs, Roullin n'aimait pas la noblesse. Habitant de la Chaussée-d'Ântin, il parlait avec dédain, des hôtes titrés de la rive gauche; il ne pouvait prononcer le nom du faubourg Saint-Germain sans faire une grimace. C'était une haine de chaussée contre faubourg. Roullin avait aussi pour principe général de ne jamais se montrer satisfait des hommes et des choses. Cette attitude de mécontent l'avait fait remarquer, et dans les dernières élections, il n'avait manqué que de deux voix la députation au collège d'Angoulôme. Cependant Roullin était libéral jusqu'au coup d'État exclusivement. Il ne voyait dans l'élan de la population parisienne qu'une maladroite levée de boucliers, qu'une émeute qui serait facilement comprimée par le pouvoir. L'idée d'une révolution éventuelle n'était pas môme venue à l'esprit de ce banquier politique. Il pensait au contraire à la force qu'allait donner au ministère l'insuccès probable de l'émeute, et comme son nom avait été mêlé à toutes les souscriptions patriotiques des dernières années, il craignait d'être englobé dans les vengean-
ces de la réaction. Roullin s'empressa donc de faire son examen de conscience au bruit de la fusillade. Après tout, son libéralisme avait toujours été modéré, intelligent, et dans les plus grands écarts de son ardeur patriotique, sa pensée s'était toujours arrêtée avec respect devant la prérogative du roi ; elle n'avait jamais francbi la limite de la résistance légale. <( Les insurgés sont des misérables, se disait-il en se promenant à grands pas dans sa chambre ; on peut faire de Topposition ; mais de là à tirer des coups de fusil. . . Je suis dévoué au roi, au roi chevalier... au petitfils de Henri IV et de saint Louis... »
Le lendemain , Roullin recommença son examen de conscience ; mais cette fois ce fut pour se demander s'il n'avait pas fourni un prétexte aux soupçonneuses médisances des amis du libéralisme. Le ruisseau de la veille était devenu un fleuve. L'émeute s'était transformée en insurrection. Partout on se battait. A qui allait rester la victoire ? Le banquier se rendit cette justice, qu'il s'était toujours montré l'ennemi des préjugés et le protecteur des idées nouvelles.
Enfin, le 29 juillet, il réfléchissait encore, enfermé dans son cabinet, lorsqu'une femme jeune et belle
Vint le tirer de cette léthargie morale. C'était madame Roullin.
— A quoi pensez- vous donc, mon ami? dit-elle d*un accent ferme et résolu; vous vous tenez à l'écart pendant que vos amis se partagent le pouvoir.
— Quels amis? demanda naïvement le banquier. Madame Roullin fit un imperceptible mouvement
d'épaules qui indiquait toute la pitié que venait de lui causer Tinterrogation de son mari.
— Mais vos amis politiques , vos amis de l'opposition.
— Et où sont-ils?
— A l'hôtel de ville! La cour est en fuite, et la révélation triomphe.
— Enfin ! s'écria Roullin, qui parcourait la chambre avec agitation.
— Si vous ne vous montrez pas, on dira que vous avez déserté à l'heure du danger.
— C'est juste, murmura le banquier. Il se présente telle circonstance dans la vie d'un homme où il doit savoir se dévouer à son pays.
Et satisfait de celte phrase patriotique, M. Roullin prit son chapeau et sortit.
Le banquier ne marchait pas : il volait à travers les nies dépavées. Pour franchir les barricades , il avait retrouvé son pied leste de vingt ans. Peu à peu cependant sa marche devint plus lente. Son pas inégal trahissait une nouvelle préoccupation. « D n'est pas possible, pensait-il, que la révolution ait triomphé en si peu de temps. Trois jours pour renverser la plus vieille monarchie de l'Europe, cela n'a pas de précédent dans l'histoire. La dynastie et ses défenseurs n'abandonneront pas si facilement la partie. Qui sait si, à l'heure qu'il est, ils ne rentrent pas triomphants par une barrière de la capitale? Et moi , j'irais jouer ma tête sur un coup de dés... Je ne suis pas un homme politique, après tout... Oui ; mais si la révolution l'emporte? La situation est grave. Personne à qui demander conseil, et le ' Constitutionnel qui n'a paru ni hier ni ce matin! »
En réfléchissant ainsi, Roullin était arrivé sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois, qui, une heure auparavant, avait servi de dernier champ de bataille à la monarchie.
n s'arrêta sans trop savoir s'il poursuivrait sa roule jusqu'à l'hôtel de ville ou s'il opérerait une retraite
prudente. Ses irrésolutions loi revenaient plus irritantes.
En ce moment 9 quatre hommes en blouse portant un blessé étendu sur un matelas passèrent auprès de lui... La figure contractée du banquier s'adoucit : il venait de trancher le nœud de la question.
•— Mes amis, leur demanda-t-il, où portez-vous cet homme?
— Est-ce que vous êtes chirurgien, bourgeois? dit un des quatre.
~ Non, balbutia Roullin; mais je suis comme vous un bon citoyen, un ami des lois I
— Ça ne suffit pas pour panser le particulier; il a reçu une dragée qu'il digérera avec peine. Nous le trimbalons pour le quart d'heure chez le marchand de vin dii coin...
— Voulez-vous le transporter chez moi? je le ferai soigner, et il sera très-certainement mieux ..
— Ça y est! interrompit l'homme. Allons, les autres, en route 1
Un quart d'heure après ce colloque , Roullin rentrait triomphalement dans son hôtel avec son héros de juillet.
— Déjà de retour I dit madame Roullin, Vous n'avez donc pas été à Thôlel de ville?
— J*ai fait mieux que tous ces avocats bavards, répondit emphatiquement Roullin : ils parlent, j'agis. J'ai fait transporter dans mon hôtel un blessé, un héros!
— • Eh bien? dit madame Roullin.
-— Tu ne comprends pas? Je fais de ma maison une ambulance. Les journaux raconteront le fait.
— Que ne vous êtes-vous procuré aussi un blessé de la garde ou un Suisse, vous eussiez été prêt à tout événement.
En ce moment un domestique annonça M. le baron de CharoIIes.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années; sa mise était élégante sans recherche; son maintien, un peu roide, ne manquait pas d'une certaine gr&ce. Il baisa galamment le bout des doigts de madame Roullin, donna une poignée de main au banquier, et prit place sur un canapé, avec la demi-familiarité d'un ami de la maison.
— Eh bien? dit M. Roullin au nouveau personnage.
•— Eh bien ! répéta le baron.
— Quoi ! s'écria le banquier, voilà tout ce que vous avez à dire quand la monarchie aux abois...
— La restauration, interrompit le baron, a vécu quatorze ans huit mois et vingt-neuf jours, je vous fais grâce des minutes; c'est à peu près la durée moyenne des gouvernements modernes. A propos, vous vous êtes mis à la baisse, comme je vous l'avais dit?
— Oui, répondit le banquier.
— Tout va bien, murmura CharoUes.
— Est-ce que vous n'avez vu personne? demanda Roullin.
— J'ai été faire avant-hier une visite au sous-secrétaire d'État des affah'es étrangères : il était à la chasse.
— Chasser par un pareil temps! dit Roullin.
— Oui, reprit le baron, par vingt-cinq degrés de chaleur.
RouUin, démonté par le calme apparent de son interlocuteur, se promeYiait dans la plus vive agitation.
— Et vous, madame, dit CharoUes, que pensezvous de la situation?
— Je suis comme vous, baron, dit en souriant la jeune femme, j'attends...
— Pour moi, s'écria Roullin, je suis, Dieu merci, ce que j'étais hier : l'ennemi de la tyrannie...
— A propos, interrompit CharoUes en dissimulant un sourire, j'ai aussi été à l'hôtel Laffitte.
— Ahl s'écria Roullin en se redressant. Qu'y faisait-on?
— La révolution. Tous vos amis étaient là.
— On m'y aurait vu aussi, si je n'avais été retenu par des soins que j'ai donnés à un blessé.
— Vous avez recueilli un blessé?
— Tombé à l'attaque du Louvre... un héros.- le chef de l'insurrection !...
— C'est une idée! murmura Charolles en mâchant la pomme de sa canne.
— Et quelle forme de gouvernement proposet-on?
— On parle d'une république fédérative, avec M. de Lafayette pour président.
— La pensée girondine, s'écria Roullin,
— On dit aussi que le duc d'Orléans a des chan-
— Pour la présidence? interrompit Roullin.
Des cris et des vivat partis du boulevard vinrent interrompre cette conversation.
Le baron se mit à la fenêtre.
-^ Tenez, dit-il, voici le roi qui fait son entrée dans sa bonne ville de Paris.
•— Charles X est revenu! s'écria le banquier pâle d'émotion.
— Qui vous parle de Charles X ? Je vous annonce que Son Altesse Royale] le duc d'Orléans va en ce moment chercher la couronne de France & Thâtel de viUe.
— Ahl s'écria Roullin, voilà enfin le prince qu'il nous fallait! Et il se précipita aussitôt dans la rue.
Cette fois, le banquier alla droit à l'hôtel de ville.
— Voyons, baron, dit madame Roullin restée seule avec CharoHes, parlons raison.
— Cela sera bien difficile.
— Trôve de galanterie : que se passe-t-il réelle^ ment?
— Le trône des Tuileries passe au Palais-Royal, et le faubourg Saint-Germain à la Chaussée-d'Antin : votre règne arrive.
— Ainsi soit-il, dit madame Roullin. Mais vous ne me parlez pas de vous?
— J'ai servi Témpire avec zèle, la restauration avec dévouement...
— Et vous servirez le gouvernement nouveau?
— Avec fidélité : il faut bien faire une fin. Charolles venait de se lever.
— Quoi! vous partez?
— Oui, je retourne à Thôtel de ville,
— Vous y avez donc été?
— Sans doute. J'ai laissé un vieux chapeau à ma place. Mais, en temps de révolution, on ne respecte rien ; et si je tardais trop longtemps, on me prendrait peut-être la place, et... le chapeau.
Restée seule, madame Roullin sonna sa femme de chambre.
— Euphémie, dit-elle , qu'on aille acheter trois mètres de rubans, Tun rouge, l'autre blanc, le troisième bleu, et qu'on couse le tout ensemble.
Deux heures après, madame Roullin, ornée d'une magnifique écharpe aux couleurs nationales, montait en voiture et se faisait conduire au ministère de l'intérieur.
Le banquier, disons-le à sa louange, n'avait pas fait les choses à demi. Le blessé, installé dans une chambre donnant sur le jardin de Thôtel, avait reçu tous les secours que réclamait son état. L'extraction de la balle avait eu lieu sans qu'il poussât un cri : il était encore sans connaissance. Après quoi, le chirurgien avait pansé la plaie, et avait déclaré que la
blessure, quoique grave, laissait tout espoir de guérison.
Or, ce blessé, si patrioliquement recueilli par le banquier libéral, n'était autre que Lucien.
Pendant que M. Roullin était à Thôtel de ville, et que sa femme promenait dans les salons ministériels son patriotisme tricolore, la garde-malade, après avoir donné au blessé les potions ordonnancées par le médecin, passait dans la chambre de mademoiselle Roullin.
— Comment va le blessé? lui demanda la jeune fille.
— n est toujours évanoui ; ce serait dommage qu'il mourût : c'est un beau jeune homme.
— Un homme du peuple...
— Non pas, mademoiselle, et la preuve, c'est qu'il a au doigt un gros diamant.
•-^ n peut l'avoir pris à un combattant du parti vaincu.
»^ C'est bien possible; figurez-vous, mademoiselle, que ce jeune homme, qui a une si belle bague, porte une pièce de dix sous suspendue à son cou»
Jusque-là, mademoiselle Roullin avait entendu
tous ces détails avec indifférence, mais aux derniers mots de la garde-malade elle s'écria vivement :
— Une pièce de dix sous ?
— Oui, mademoiselle, je Tai vue comme je vous vois.
La jeune fille devint pâle.
— Après cela, dit la domestique, cette pièce a peut-être été bénite par notre saint-père le pape.
*- Et quel âge peut-il avoir?
— Vingt ans tout au plus.
—, Serait-ce lui? pensa la jeune fille profondément émue...
La domestique était retournée auprès du malade.
^ Que je suis donc folle de me mettre de pareilles idées en tête ! pensa mademoiselle Roullin. Pauvre jeune homme ! il est probablement à sa petite fe«* nétre... là-bas... Gomme Clémence riraiti si je lui faisais part de mes imaginations.
Qémence était le prénom de madame Roullin. Le banquier avait épousé en secondes noces une jeune femme de vingt-cinq ans, et la belle-mère et la bellefille ne s'appelaient que par leur nom de baptême;
Cependant, comme cette pièce de dix sous lui trottait toujours par Tesprit, en dépit de tous ses rmsonncments, la jeune fille envoya chercher la gardemalade.
— Vous allez passer, lui dit-elle, le jour et la nuit auprès du blessé ; descendez à l'office prendre quelque chose : quelqu'un vous remplacera.
Quand la garde se fut éloignée, la jeune fille pénétra dans la chambre du malade, et, s'avançant sur la pointe du pied, elle souleva les rideaux, jeta un cri et tomba à genoux.
— 0 mon Dieu ! sauve-le ! dit-elle.
Quelque invraisemblable que lui eût para la transformation du timide séminariste en combattant politique, mademoiselle Julia Roullin, que le lecteur a reconnue sans doute pour la jeune fille au bracelet du premier chapitre, avait bien été forcée de se rendre au témoignage de ses yeux. Le héros du Louvre, ce fier champion de la liberté, c'était bien le jeune homme dont l'exclamation naïve lui avait appris qu'elle était belle, et qui, du haut de sa petite cellule, l'enveloppait de tout l'amour de son regard.
— Pauvre amil disait-elle, pourquoi as-tu quitté
ta calme retraite?... Et, gagnée par Fattendrissement des souvenirs, elle sentit glisser une larme sur sa joue. Alors, venant à songer à la gravité de sa blessure : — Si j'allais le voir mourir I Mais non, le ciel ne Ta envoyé ici que pour que je veille sur lui. Je ne le quitterai pas d'un instant. Je serai sa sœur. Je le rendrai à la santé et à la vie.
Mademoiselle Julia Roullin était une blonde jeune fille d'une remarquable beauté. Ses yeux, d'un bleu tendre, et la pâleur de ses joues donnaient à sa physionomie une douceur angélique mélangée d'une expression fiére et mutine. Sa taille fine et cambrée, ses pieds et ses mains de duchesse auraient fait sup^ poser à un partisan du système des races que quelques gouttes d'un sang aristocratique avaient fertilisé la souche roturière des Roullin. Des grappes de cheveux d'un blond pâle tombant de chaque côté jusque sur ses épaules, servaient de cadre à ce ravissant ovale d'une beauté élégante, d'une finesse de pastel. Ce n'était pas la beauté plastique, l'idéal de la statuaire : c'était la beauté qui va être belle. Ses formes naissantes et ses charmes devinés indiquaient qu'elle n'était plus une enfant, mais qu'elle était à peine une
jeune fille. C'était le précoce duvet du fruit qui n'est encore qu'à l'état de fleur.
Ce n'était guère que depuis trois ans que mademoiselle Roullin avait été de temps en temps à Angoulème. M. Roullin, pour se créer dans un collège où il avait quelques amis une influence électorale, avait acheté à celte époque une propriété dans la Charente, et U envoyait s^ femme et sa fille y passer une partie de la belle saison ; madame Roullin, pour conquérir des voix à son mari, faisait à Angoulôme de royales dépenses. Sa maison était montée avec un luxe de banquier parisien. C'est tout dire. Mais ni Targent dépensé ni les visites aux électeurs n'ayant procuré i Roullin cette majorité qu'il appelait de tous ses désirs, il s'était lassé, et paraissait disposé à se défaire de sa ruineuse propriété, lorsque la révolution de juillet, éclatant tout à coup, rouvrit un champ plus vaste à ses espérances.
Lucien demeura quatre jours sans connaissance, en proie à l'exaltation de la fièvre. Chaque jour le chirurgien venait panser sa blessure. Julia se chargeait de faire observer les prescriptions du docteur. Quant à M. et à madame RoulUn, ils continuaient à
suivre plus que jamais la piste des incidents politiques. Enfln, la 'fièvre diminuant peu à peu, Texcellente constitution du malade sembla prendre le dessus.
La première fois que Lucien rouvrit les yeux, il
perla ses regards autour de la chambre sans pouvoir
se rendre compte de ce qui lui était survenu ; il avait
oublié son départ de Vadal, son arrivée à Paris et son
premier coup de feu sur le champ de^ bataille de la
rue. Personne en ce moment n'était auprès de lui. Il
considérait avec étonnement cette petite chambre où
il se trouvait transporté%comme par enchantement.
Les rideaux baissés, interceptant le jour, ne lui lais*
saient pas distinguer les objets, et il ne voyait que
comme à travers une brume épaisse. Où était-il? Que
lui était-il arrivé? Était-il mort? était-if vivant?
bientôt cette idée de la mort lui rappela le passé. Par
un mouvement de Tesprit, rapide comme Téclair, il
se vit entraîné par la foule des combattants à l'attaque
du Louvre. Il vit la lueur du pistolet et se sentit frappé
d'une balle; Il poussa un cri... L'émotion causée par
ce souvenir lui redonna la fièvre, compliquée d'une
sorte de délire lucide. Les objets extérieurs s'offraient
à lui tels qu'ils existaient réellement; mais par une
bizarrerie de son cerveau malade, la vue de ces objets inconnus le confirmait dans cette idée qu'il était mort... Il subissait tout éveillé Tempire de ces rêves étranges, de ces hallucinations diaboliques qui dérangent quelquefois pour toujours les cerveaux les mieux organisés. Il se croyait dans le ciel ; et il chantait alors les cantiques qu'il avait appris au séminaire. Mais lorsque la douleur de sa blessure, par moments endormie, se faisait ressentir, il lui semblait éprouver tous les tourments des damnés. Quelquefois, contemplant à travers la pénomb{e cette petite chambre calme, les rideaux blancs de son lit, les tapis à rosaces enflanunées et les meubles placés çà et là, il paraissait chercher dans le chaos de ses idées le souvenir confus des objets qui frappaient ses regards.
Dans un de ces moments, mademoiselle Roullin pénétra dans la chambre du malade. Lucien tourna la tête du côté de la jeune fille et la contempla conune un homme qui rêve. Julia, étonnée et arrêtée par la fixité de ce regard, n'osait faire un pas pour sortir ou pour avancer.. . Aussitôt les traits pâles de Lucien se colorèrent d'une légère animation.
— Oh! c'est vous! c'est bien vous! s'écria-t-il en
faisant un effort pour se soulever. Et abattu par la viotence de la secousse, il retomba sans connaissance. HademoiseUe RouUin, effrayée, était allée chercher du secours.
Pendant plusieurs jours encore il fut en proie au même délire ; toujours la même pensée le poursuivait dans ses rêves... Un soir que mademoiselle Roullin se trouvait seule auprès de lui, elle surprit, au milieu de phrases incohérentes, ces paroles adressées à un être imaginaire :
— Je vous ai donc revue, vous que j*ai tant aimée quand j'étais sur la terre I Vous souvenez-vous du bracelet tombé et du muet entretien de nos âmes?...
Aux dernières paroles prononcées par le malade, la jeune fille sentit son cœur battre avec violence.
Au bout de vingt-quatre heures, la fièvre céda, et le délire disparut Lucien se retrouva comme à son premier réveil.
Dès que la connaissance fut revenue, au malade, mademoiselle Roullin, obéissant à un sentiment de pudeur et peut-être aussi à la crainte de causer au malade une nouvelle émotion, s'abstint de pénétra dans la chambre. Mais la garde donnait dix fois par
. jour à la jeune fille le bulletin de la santé du blessé.
La convalescence fut rapide. Lucien eut enfin 1b conscience de lui-même et des événements, n apprit qu'il avait été recueilli et soigné dans la maison d'un banquier ; et il se proposait de quitter le plus tôt possible Fhospitalité de cette maison pour se mettre à la recherche de cette jeune fille qui l'avait attiré à Paris.
Et pourtant, il lui restait comme une idée confuse de ravoir vue pendant sa maladie, ange gardien penché vers son lit de douleur. Il avait entendu sa voix et respiré le parfum de ses cheveux. Mais la céleste image avait disparu avec la souffrance. Ce n'était qu'une illusion causée par la fièvre et le délire.
Le médecin lui permit de se lever. Lucien se plaça à la fenêtre pour revoir le ciel et respirer cet air tiède dont il était depuis si longtemps privé. La fenêtre donnait sur le jardin ; ce jardin rappela au convalescent ses chères rêveries d'autrefois, alors que du haut de sa prison il fouillait du regard chaque allée, chaque massif pour découvrir l'apparition si impatiemment attendue. Tous les souvenirs du passé défilèrent silencieusement devant ses yeux, et par une sorte de mirage intellectuel, il revoyait le jardin d'Angoulôme avec sa verte
ET FINi^NCE 91
pelouse, ses allées tortueuses, et jusqu'au petit banc où la jeune fille fenait s'asseoir. Tout à coup, il la revit telle qu'elle s'était montrée à lui autrefois.,. L'illusion était complète. Il se crut le jouet de la fièvre.. . il se touchait pour être sûr qu'il était bien éveillé ; c'était bien elle! elle brodait dans un kiosque dont l'entrée était à moitié cachée par des guirlandes de chèvrefeuille.
Cette vue avait rendu Lucien immobile. Il craignait que le moindre mouvement ne fit disparaître la vision céleste...
En ce moment, Julia, tournant la tête vers la fenêtre, aperçut Lucien et comprit les sentiments qui agitaient le cœur du jeune homme...
Elle se leva, posa un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence et s'enfuit avec la légèreté d'un oiseau.
Lucien demeura plongé dans un étonnement stu* pide; pourtant, ce n'était plus un rêve ; il l'avait vue, elle lui avait fait un signe ; il se demandait par quel merveilleux hasard il venait de retrouver cette jeune fille ; alors il se sentit inondé d'une ivresse indicible, d'une de ces joies infinies que le cœur ne res-
sent qu'une fois; tout lui souriait dans l'air» dans les fleurs, dans les arbres du jardina. Il marchait à grands pas dans la chambre comme s'il n'eût jamais été malade. Il bénissait sa blessure et pensait avec reconnaissance an terrible compagnon qui l'avait forcé de marcher à l'attaque du Louvre.
Pendant que Lucien était resté sur son lit de douleur, M. RouUin avait bien employé son temps. Le blessé, recueilli dans sa maison, lui avait plus servi que s'il s'était battu lui-même. Spéculant sur son héros (c'est ainsi qu'il appelait Lucien), au point de vue de son ambition politique , il l'avait gratifié de mille exploits imaginaires. Ainsi, à l'hôtel de ville, RouUin, interpellé par un jeune signataire de la protestation des journalistes sur l'emploi de son temps et sur son absence remarquée dans les réunions libérales, avait audacieusement répondu que les soins donnés par lui à l'un des chefs populaires de l'insurrection l'avaient empêché de se réunir à ses amis. Puis, dans réchauffement de la parole, il avait présenté ce blessé comme un des plus redoutables champions de la liberté... C'était à son courage, à l'ascendant qu'il exerçait sur les masses , qu'on devait en
grande partie la déroute des Suisses et le triomphe définitif du peuple. Le banquier s'était montré si élo^ quent dans le récit des grandes actions de ce combattant anonyme, qu'il était passé, lui Roullin, à l'état de grand citoyen. Quant au héros inconnu, on parlait de trançporter ses restes au Panthéon dans le cas où il viendrait à rendre l'âme. Mais nous avons vu que Lucien n'avait pu profiter de cette illustre apothéose, puisque, moins favorisé que le Grec Épaminondas, il n'était pas mort au sein de la victoire.
Ce premier succès n'avait pas satisfait RouUin. Le soir même de ce jour, il avait jeté dans la boîte d'un journal Ubéral les quelques lignes suivantes, qui reçurent le lendemain les honneurs de Yentre-fieL
« Parmi les hommes qui se sont le plus distingués par leur patriotisme dans les trois grandes journées de notre révolution, nous devons placer en première ligne M. Matthieu RouUin. Ce banquier généreux, qui fut pendant quinze ans un des hommes les plus intègres du parti libéral, a fait ouvrir les portes de son hôtel aux victimes de la tyrannie. L'hôtel RouUin était l'ambulance générale des blessés. M. RouUin a
eu le bonheur de faire donner des soins à Fan chefs de ces braves jeunes gens qui marchèrent à TaUtaque du Louvre, L'état de ce jeune héros insiûre les plus grandes inquiétudes; pourtant , on espère le sauver •.. »
Cet entre-filet, répété par toutes* les feuilles de Paris et des départements , valut à Roullin la rosette de la Légion d'honneur et la croix de Juillet.
Le lendemain du jour où Lucien avait aperçu Julia dans le jardin, madame Roullin était au salon avec sa belle-fille et M, le baron de Charolles.
— Ainsi, disait le baron, nous allons voir ce héros, ce tranche-montagne, ce Tamerlan qui, sll faut en croire Roullin, a pris le Louvre à lui tout seul.
Un sourire effleura en ce moment les lèvres roses de Julia.
— Il va venir tout à l'heure , répondit madame Roullin. Mon mari l'a vu ce matin, et ce jeune homme lui a demandé la permission de me présenter ses hommages...
— J'avoue que je suis curieux de le voir, dit le baron. Ce garçon-là a fait, à ce qu'il parait, tant de
choses surprenantes, que je ne serais pas fâché de l'examiner de près.
— Une chose étrange, baron, reprit madame Rouilin, M. Roullin me disait tout à Tbeure que son héros avait Tair d'une jeune fille , et qu'il n'aurait jamais
pu croire que cette frêle organisation fût capable de
tant de courage et d'énergie.
— C'est une loi commune, madame, interrompit le baron : la nature, par une inexplicable bizarrerie, semble prendre plaisir à enfermer une âme forte dans un corps malingre. Bayard était si faible dans son adolescence qu'on désespérait d'en faire un homme de guerre. Turenne a été d'un tempérament maladif toute sa vie, et la Faculté du temps avait condamné le grand Condé comme poitrinaire... Je pourrais vous citer bien d'autres exemples... Mais, ajouta le baron, ce blessé, qu'est-ce que c'est, a-t-il quelques manières?
— Sans doute, répondit Julia.
•— Comment sais-tu cela, ma chère? demanda madame Roullin ; est-ce que tu l'as vu?
Julia hésita un instant, puis elle se hâta d'ajouter :
96 JlMOUR
— Je ne fais que répéter ce que mon père m'a dit.
Le baron fit un petit mouvement des lèvres qui ^gnifiait probablement que le témoignage de RouUio n'avait pas une très-haute valeur.
Nous devons dire que Julia, pour la première fois de sa vie peut-être, cachait une de ses pensées à madame RouUin, qu'elle regardait plutôt comme son amie que comme sa belle-mère ; mais, sans trop se rendre compte du motif qui la faisait agir, elle n'avait pas révélé à sa confidente habituelle que le blessé du Louvre n'était autre que le jeune abbé du séminaire.
Un domestique vint dire à madame Roullin que le blessé demandait à se présenter.
Madame Roullin s'était levée pour faire quelques ( pas au-devant du visiteur.
Lucien parut à la porte du salon. Ses traits pâles et maigris par la maladie l'avaient un peu changé. Madame Roullin arrêta sur lui un regard stupéfait...
— Eh quoi! dit-elle,., je ne me trompe pas... Julia... c'est l'abbé...
ET nNANGE 97
— C'est bien lui, répondit Julia en jouant Téton- Dément
— L'abbé ! murmura le baron.
— Madame, dit le jeune homme, le sourire sur les lèvres, je vois que vous ne vous attendiez point à me voir...
— Comment, s'écria madame Roullin, c'est vous, c'est bien vous... Mais c'est impossible...
— Vous connaissiez donc déjà monsieur?... demanda le baron.
— Sans doute... répliqua madame Roullin. Puis s'adressant à Lucien auquel elle tendit une main que fe jeune homme s'empressa de porter à ses lèvres : — Par ma foi, mon cher abbé, je ne reviens pas de l'aventure, et je me demande si tout cela n'est pas un rêve...
— Que le réveil ne vienne pas trop tôt I dit Lucien.
—^Comment, monsieur, continua madame Roullin, je vous laisse et Angoulëme avec un bréviaire et je vous retrouve à Paris avec une épée. . .
— Vous ne pouviez plus élre ma pénitente; je n'ai plus voulu être le confesseur de personne...
— Voyons, mon cher César, car vous vous êtes
conduit gi vaOlamment, que je ne peux plus vous app» 1er monsieur Fabbé maintenant, dit madame RouUifi, racontez-nous vite votre histoire, Je brûle de l'entadre; ne me faites pas languir. Puis elle ajouta r — Qi aurait jamais pensé que ce petit abbé à l'air si simple, si timide, cachait un conspirateur 1
«— Et un combattant terrible, dit le baron : on ne parle, monsieur, que de votre courage...
—De mon courage I... répéta Lucien, qui crut voir une épigramme dans la phrase de son interlocuteur.
•— Sans doute, monsieur, dit à son tour Julia de sa voix douce et pénétrante, ne vous êtes -vous pas battu?... n'avez-vous pas été glorieusement frappé par devant?...
En ce moment, M. RouUin entrait au salon...
— Ah I voilà mon cher blessé, dit le banquier en tendant la main au jeune homme. Hein! CharoIIes, qui dirait, à voir monsieur, qu'il a été le plus glorieux soldat de la liberté I...
— Monsieur, répondit Lucien, je ne mérite pas ces j éloges...
— Oh ! je sais ce que je dis, continua le banquier;
,,^ais aussi la patrie ne vous oubliera pas ; c'est une jinëre reconnaissante qui récompense les vertus de ses j. enfants...
i — J'ai déjà été trop payé par votre hospitalité, ré- . . pondit Lucien en jetant un coup d'œil sur Julia«
"Votre nom figurera parmi les héros» dit le baron.
— Mon nom ! interrompit Lucien.
— Sans doute, continua le banquier; n'est-ce pas à
vous et à cette noble jeunesse qui a combattu pour la
If
, défense des lois, que la France doit son indépen* dance?
Lucien ouvrait de grands yeux et cherchait le sens de toutes ces paroles... On se souvient qu'à son arrivée à Paris il ne connaissait rien des événements^ et que pour le moment il relevait d'une maladie grave pendant laquelle il lui eût été difficile de se rensel" gner.
— Hais enfin, reprit le banquier, c'est par vous, c'est par tous ceux qui ont pris une part si glorieuse à la grande bataille que la révolution a triomphé.
— Âhl dit Lucien.
— Le héros a un air singulier, murmura le baron à Toreille de madame Roullin.
— Vous saviez pourtant bien pourquoi vous vous battiez, dit madame Roullin impatientée de Tétonnement du jeune homme.
— Je vous avouerai que non... dit Lucien.
— Ceci est trop fort, s'écria le baron en riant.
-^ C'est probablement un casseur de réverbères par état, pensa Roullin, un de ces enfants terribles de la place publique qui se battent pour se battre. En tous cas, mon ami, ajouta-t-il en prenant un ton plus dégagé, quel que soit le motif qui vous ait poussé à combattre, vous avez agi vaillamment... car vos lèvres, au moment où je vous ai fait transporter ici, portaient encore l'empreinte des cartouches déchirées pendant l'action...
— Monsieur, dit Lucien, je vais vous parler franchement, je venais de quitter le séminaire.,.
— Le séminaire! interrompit Roullin.
— Oui, monsieur, et je venais à Paris sans rien savoir de la situation politique.
— Ah! je comprends, s'écria Roullin... l'odeur de la poudre... les cris des combattants, tout cela vous a monté la tête. Ahl brave jeunesse, je te reconnais bien là.
— Hélas! non, ce n'est pas cela, reprit Lucien au grand désappointement du banquier qui voulait un héros à tout prix.
— Tout ceci est très-comique, pensa le baron riant dans sa barbe du désappointement de Roullin.
— Parvenu sur une place dont je ne sais pas le nom, continua Lucien, j'eus l'imprudence de parler à des hommes qui me dirent qu'ils me tueraient si je ne les suivais pas.
— Vous avez donc été entraîné malgré vous? mterrompit madame Roullin, qui ne put retenir un grand éclat de rire.
^ Mon Dieu, oui, dit Lucien, je me suis battu parce qUe je ne pouvais faire autrement... Vous voyez, madame, que si ma gloire est douteuse, ma franchise ne Test pas.
Cet aveu ne satisfaisait pas M. Roullin ; aussi se dépêcha-t-il de dire au jeune homme.
— Permettez-moi, monsieur, de vous donner, dans votre intérêt, un consefl paternel ; ne parlez de tous ces détails à âme qui vive.
— Mais, monsieur, dit Lucien, il m'est impossible d'accepter une gloire que je ne mérite pas.
lOS AMOUR
— Qaelle naïveté! murmura le baron.
— Que le diable l'emporte ! pensait Roullin. Cèpe»- I dant, repril-il, vous avez combattu, vous avez reçu une balle; le gouvernement nouveau ne peut se dispenser de vous récompenser. Si vous allez dire qoa Ton vous a forcé de prendre un fusil, il ne pourra rien faire pour vous*
-^ J'avoue, monsieur, que je ne prétends k aucxmt récompense.
Le banquier suait à grosses gouttes.
Le tKiron continuait à sourire en reg^anl ma> dame Roullin.
~ Celle-ci vit qu'elle seule aurait raison da jeune homme.
— Voyons, moucher vainqueur, luidit-elle> pas d'enfantillage; songez qu'il ne faut jamais être un héros malgré s^, cela donne toujours un air... étrange.
— Vous n'osez pas dire ridicule...
-^ £h ! mon Dieu, oui, vous avez dit le mot... et le ridicule tue plus sûrement que les balles des Suisses» vous savez cela aussi bien que moi. Gardez donc le silence sur tout ceci, et si ce n'est pour vous, que ee
soit pour nous, pour Fintérèt que nous vous portons,
mon mari et moi.
— • Puisqu'il en est ainsi, répondit Lucien, croyez,
madame, au silence le plus absolu... S'il le faut, ce
sera moi qui aurai entraîné les autres.
-^ A la bonne heure, dit Roullin en se levant et en serrant la main du jeune homme, voilà qui est parler raisonnablement; et attirant CharoUes dans l'embrasure de la fenêtre pendant que Lucien continuait de causer avec madame Roullin. . .
— Concevez-vous un pareil oison? aller dire qu'il s'est battu à contre*cœur I
'— Après tout le mal que vous vous étés donné... -^ Déclara qu'il ne veut pas de récompense I
— II faudrait empailler ce garçon-là et le déposer au Muséum avec cette étiquette : Eocemplarimh unir cum»
— Il ne comprend même pas que son désintéressement le couvrirait de ridiculCé
— Et que ce ridicule r^aillirait sur un autre» dit Charolles«
— Ce n'est pourtant pas ma faute, si je suis tombé sur un héros douteux.
lOi AMOUR ET FINANCE
— Sur un révolutionnaire quelque peu congréganiste, ajouta le baron.
— Si ce diable d'Hector Chabot savait cela, D publierait la chose tout au long dans son journal.
— Je vous croyais au mieux avec lui.
— Est-ce qu'on peut compter sur ces journalistes? Quant à vous, mon cher baron, le plus grand sh lence...
— Je vous le jure.
— Vous parlerez donc, dit le banquier avec un gros rire.
— Eh bien ! je promets de me taire.
— J'aime mieux ça.
Roullin fut un moment rêveur, puis il se dit : CharoUes gardera le silence; Une voudrait pas me nuire au moment où il a des intérêts engagés dans ma maison. Quant au jeune homme, j'aurai soin de veiller sur lui, et s'approchant de Lucien : '
— J'espère bien, mon cher monsieur, lui dit-il du ton le plus aimable, que vous consentirez à regarder le plus longtemps possible ma maison comme la vôtre.
Retiré dans sa chambre, Lucien se demandait pourquoi M. et madame Roullin avaient tant insisté pour qu'il ne dit mot de son aventure. Il avait trop peu d'expérience pour voir clair dans celte petite intrigue, et il était loin de se douter qu'il était le pion que Roullin faisait mouvoir à sa guise sur l'échiquier de son intérêt.
Lucien se sentit surexcité par les émotions de la
106 f AMOUR
journée; le sang fouettait ses tempes ; il ouvrit sa fa nôtre pour respirer Fair du jardin. . . La nuit était soo bre, l'atmosphère étouffante; le jeune homme aval besoin de mouvement pour apaiser le tumulte de sel pensées ; il descendit au jardin, et, après avoir ai* pente les allées en tous sens, il alla s'asseoir sous II kiosque où il avait aperçu Julia la veille.
Il était là depuis un quart d'heure repassant dani son esprit tous les événements de sa vie depuis m mois, et bénissant le singulier hasard qui lui avait ouvert la maison de cette jeune fille qu'il était venue chercher à Paris, lorsque le son de deux voix bien connues vint le tirer de sa rêverie.
C'étaient madame Roullin et Julia qui causaient en se dirigeant vers le kiosque.
La première pensée du jeune homme fut de se lever et d'aller au-devant des deux femmes, lorsqu'un mot prononcé par madame Roullin lui apprit qu'il était pour quelque chose dans cette conversation intime; il hésita un instant; puis, cédant à un mouvement de curiosité, il se cacha derrière le berceau de chèvre* feuille.
— Si tu veux être franche, disait madame Roullin,
tu avoueras que tu connaissais avant aujourd'hui la présence deVex-abbé dans la maison...
— Mais qui peut te faire supposer?...
— Je ne suppose rien. Je dis seulement ceci : Quand M. Lucien est entré ce soir au salon» rien n'a trahi son étonnement à notre vue; on eût dit cpi'il nous avait quittées la veille, donc il savait qui il allait voir.
— C'est vrai ! pensa Lucien ; comment en effet n*aije pas songé à cela?
— Je dois t'avouer, ma bonne amie, reprit madame RouUin, que lorsque nous avons rencontré pour la se* conde fois notre jeune séminariste sur la route d'Angoulême, tu as mis tant d'obstination à ne pas le re^ connaître tout d'abord, que cela ne m'a pas semblé très-naturel ; ensuite, j'ai surpris entre lui et toi certains petits regards qui ne me paraissaient qu'un amusement de voyage, mais qui, s'ils se continuaient aujourd'hui, pourraient avoir pour lui et pour toi de graves résultats.
— Et quels seraient ces résultats ? demanda Julia.
^ Mais, ma chère amie, à force de lire ainsi dans
t08 AMOUR
les yeux Tun de Fautre, vous finiriez par vous aimer.
— Tu crois? dit Julia en riant,
— Rien n'est perfide comme le dialogue des yeux, cela dit tout, parce que cela ne dit rien. On a fait bien des définitions de l'amour, je t'en donne une qui est de moi, médite-la : l'amour est un orage sorti de deux éclairs.
Lucien retenait sa respiration.
— Tu comprends, continua madame Roullin, qu'il y a deux mois, lorsque je vis ton bel œil s'animer à l'aspect de ton cavalier inconnu, je n'en fus point autrement préoccupée. Cette rencontre deux fois renouvelée à la môme place, ce jeune honune doux et timide qui, en t'apercevanl la première fois, avait rendu un si flatteur hommage à ta beauté; cette petite pièce de monnaie venant de toi et gardée par lui comme un trésor... tout cela avait bien quelque chose de poétique, de romanesque, de sentimental, que sais-je? qui devait séduire une jeune tête comme la tienne. Mais nous ne devions plus revoir ce mélancoUque rêveur de grande route. Il gardait sa pièce de cinquante centimes et toi ton souvenir... Souvenir charmant, sou-
venir des jeunes années qu'on marque d'une pierre blanche dans son esprit pour qu'il ne s'en efface jamais. Et moi, riant intérieurement, je me disais : Dans vingt ans d'ici, un soir que Julia se sentira plus attendrie que de coutume, elle me dira en caressant de ses raains blanches le dos d'un angora : Clémence, te souviens-tu du jeune abbé? Et fouillant à mon tour dans cette nuit du passé, je m'écrierai : L'abbé! quel abbé? ah ! l'abbé au bracelet, l'abbé à la pièce de dix sous, l'abbé qui te trouvait si belle ! Ah ! le pauvre homme, il est pour sûr curé d'une ravissante paroisse, il a huit cents francs de traitement, un gros ventre et un nez rouge...
Et elle se mit à rire aux éclats.
— Mnis, aujourd'hui que l'agneau se trouve un lion, que l'abbé est un homme... dit Julia.
— Ahl aujourd'hui, ma chère, la situation a changé de face, comme disent les hommes politiques , aujourd'hui le moindre regard jeté à la dérobée amènerait inévitablement une conflagration générale entre ton cœur et le sien ; c'est ce qu'il faut éviter.
Lucien eut besoin de se soutenir à un arbre pour ne pas tomber.
no AMOUR
— C'est ce qu'il faut éviter I répéta Julia.
— Sans doute, une étincelle tombe sur ton cœur, met le feu aux poudres, et alors...
— Et alors? dit Julia.
— Et alors, mademoiselle Julia est une jeune fille très-malheureuse, parce qu'elle sait que dans sa position elle ne peut épouser qu'un homme de son rang, un homme haut placé, titré, etc.
— Mais mon père n'est pas titré, que je sache 1 dit Julia.
— n est mieux que cela, répliqua madame RouUin, il est trois fois millionnaire... Sois bien certaine, ma chère enfant, qu'il n'accordera pas la main de sa fille au premier petit amoureux qui lui viendra dire chapeau bas : (( Monsieur, j'aime mademoiselle Julia et j'en suis aimé... »
— Et si mademoiselle Julia résiste ? répondit la jeune fille.
— Si elle résiste, continua madame Roullin, on lui fera comprendre qu'elle se doit un peu à son père, que l'amour est une légère fumée au dire des philosophes, et que lorsqu'un mari vieux et laid peut offrir à sa femme, le jour de ses noces, comme compensa-
on de la non-valeur de sa personne, une couronne :e marquise ou de duchesse, ce mari-là est un très- ;alant homme qu'il faut aimer un peu.
— Et tromper beaucoup, répondit la jeune fille; 5st-ce ton avis?
— Mon avis, ma chère enfant, est que tu te prépares beaucoup d'ennuis et de tourments.
— Y aurail-il encore, demanda Julia avec inquiétude, quelque projet de mariage sous roche?
— Non, depuis les derniers événements politiques, le baron de CharoUes est regardé comme insuffisant; ainsi tu n'as plus rien à craindre de ce côté. Ton père disait hier qu'il voulait pour gendre un duc ou un pair de France.
— Comme c'est agréable, dit tristement Julia, d'être placée dans l'opinion de son père juste à la hauteur d'une marchandise! Mais, reprit-elle avec un ton qui indiquait chez cette tille une volonté énergique, il verra qu'on n'escompte pas mon cœur comme son papier.
— Veux-tu que je t'apprenne une nouvelle? dit madame Roullin.
— Dis toujours, répondit Julia,
— Ce cœur dont tu parles, ce cœur ne t'appartient plus...
— Que veux-tu dire?
— Tu aimes...
Julia ne répondit pas.
— Mais alors, tu Tas donc vu, tu lui as donc parlé depuis qu'il est ici? s'écria madame Roullin.
— Je Tai vu tous les jours, mais je ne lui ai pas parlé...
— Mais, malheureuse, sais -tu seulement s'il t'aime, lui?...
En ce moment, un cri partit du massif placé derrière le kiosque.
Les deux jeunes femmes se levèrent d'un bond... Elles regardèrent autour d'elles, mais elles ne virent personne.
— n nous écoutait, pensa Julia.
On comprendra aisément dans quelle situation d'esprit se trouvait Lucien quand il fut rentré dans sa chambre; ce n'était plus de la joie, ce n'était plus du bonheur, c'était du délire, de la folie... Il riait et il se sentait près de pleurer... Il marchait à grands pas,
renversait les chaises et faisait un tel. tapage, que la domestique placée dans une petite pièce contiguë entra dans sa chambre tout effrayée en lui demandant ce qu'il avait et s'il fallait aller chercher le médecin.
— Le médecin ! ma bonne Louise (c'était la première fois qu'il se montrait si chaleureux dans ses expressions à l'égard de la garde-malade), le médecin ! je ne me suis jamais mieux porté.
— Mais, monsieur, vous allez vous fatiguer, votre blessure va se rouvrir.
— Ma blessure ! est-ce que j'ai jamais été blessé ?
— Allons, se dit la garde-malade en se retirant, voici le cerveau qui se détraque encore une fois; pour le coup, il est bien décidément fou.
Resté seul, Lucien se mit à écrire... Sa plume courait sur le papier rapide comme une locomotive lancée à pleine vitesse. A deux heures du matin, la plume allait toujours son train ; enfin, elle s'arrêta à la fin du vingtième feuillet. Il relut ce chef-d'œuvre épistolaire, destiné à Julia, le décliira en mille pièces, et alla se mettre le front dans une cuvette pleine d'eau froide.
Plus calme après cette opération, ilreprit la plume et écrivit les quelques lignes suivantes :
« Hademoiselle,
» J'ai entendu et non écouté la conversation de ce soir, j'étais sous le kiosque avant votre arrivée, et je n'ai point osé me montrer à vous par une tinaidité inexcusable sans doute, mais que je bénirai toute ma vie, puisque c'est à elle que je dois d'être le plus heureux des hommes.
» Un seul mot dit par vous dans cette conversation m'a métamorphosé : il y à deux heures, j'étais un enfant; maintenant, je suis un homme. Mettez mon amour et mon dévouement à l'épreuve : ni l'un ni l'autre ne vous feront défaut.
» N'oubliez pas que vous m'avez institué votre chevalier le jour où vous m'avez donné cette devise : Rermmber.
» LUQEN. »
Après avoir plié et cacheté ce billet, il se dirigea à pas de loup dans le corridor où se trouvait la chambre
de Julia, glissa le papier sous la porte et revint chez lui, convaincu que la missive arriverait tout droit à son adresse.
Le lendemain, il envoya à la grande poste. En quittant Vadal, il avait chargé le curé de lui retourner à Paris toutes les lettres qui lui seraient adressées. Le domestique revint avec deux lettres; elles étaient toutes deux de Tancien séminariste Hector Chabot.
Lucien s'habilla, fit venir une voiture et alla chez Hector.
Hector Chabot était parti du séminaire sans but bien arrêté. Comme un grand nombre de jeunes gens dont Tambition se développe jour par jour, heure par heure, au milieu du calme plat de l'existence départementale, Paris lui apparaissait dans la perspective comme l'arène ouverte aux natures courageuses et robustes. Pourtant, nulle pensée gigantesque ne torturait son cerveau. Il n'apportait
dans sa tête ni le plan d'une religion nouvelle, ni le programme d'une nouvelle polilique. Convive afifaraé, il venait escamoter une place à ce banquet aventureux où siègent, dans tous les temps, les audacieux et les babiles. Il était bien décidé à saisir vigoureusenrient la fortune par le pan de sa robe, si jamais elle se trouvait à la portée de son bras. Avec une telle résolution, une intelligence açsez nette des choses positives, un estomac creux et unî bourse vide, Hector devait réussir dans une certaine sphère. Arrivé à Paris, Hector commença par être maître d'étude.
De toutes les positions, celle de maître d'étude est bien la plus épouvantable. Il vaut mieux être valet de bonne maison, garde-chiourme ou môme forçat à perpétuité. Mais Hector n'avait point à choisir. Son temps de surveillance accompli, il lui restait quatre heures de liberté par jour, et il les passait à travailler dans un de ces cabinets de lecture du qiiai-tier latin qui réunissent une centaine d'abonnés assidus. Là, il dévorait les journaux, suivait pas à pas chaque question à l'ordre du jour, et se préparait par la lecture et l'examen à l'étude de la science
politique. Chaque nuit, il dérobait au sommeil trois ou quatre heures pour parcourir, à la douteuse clarté de la lampe du dortoir, les écrits des publicistes en renom et des économistes célèbres. Il apportait, en im mot, dans Taccomplissement de la tâche qu'il s'était imposée l'énergique opiniâtreté d'un homme qui veut arriver à son heure, et qui n'attend que l'occasion favorable pour se mêler hardiment à la lutte.
Parmi les habitués du cabinet de lecture, Hector avait remarqué un jeune homme de chétive apparence qui, au lieu de feuilleter les ouvrages de droit et de médecine, employait tout son temps à écrire sur des feuilles volantes. Évidenunent, ce jeune homme ne se livrait ni à l'étude du droit ni à la science médicale : on n'écrit pas d'inspiration une dissertation sur les Institutes ou une analyse pathologique. . . Que pouvait-il être? Un poëte, un vaudevilliste, un journaliste, peut-être. Un jour, Hector fut assez heureux pour lui prêter son canif; le lendemain, l'inconnu voulut bien lui demander une plume ; de temps en temps Hector tentait d'entamer avec son compagnon d'étude une conversation en règle; mais celui-ci, tout
entier à son travail, ne répondait que par monosyllabes, et, sa tâche terminée, quittait la salle avec plus de rapidité que de politesse.
— Ce garçon-là, pensait Hector, est une citadelle; mais j'en aurai raison un jour ou l'autre.
Malheureusement, l'inconnu ne reparut plus, et sa place, restée vide pendant quelques séances, fut définitivement adoptée par un nouveau venu.
Hector patienta pendant une semaine; après quoi, voulant connaître le motif de cette absence prolongée, il s'adressa au maître de l'établissement.
— Est-ce que mon ancien voisin de droite est malade? lui demanda-t-il au moment où il se disposait à quitter la salle de lecture.
— Qui ça? répondit celui-ci. Ah! le petit brun... Encore une bonne pratique qui a filé sans me payer ses deux mois.. .
Hector, interdit à cette réponse inattendue, se retira tout doucement...
Le lendemain, il revint comme à l'ordinaire.
— Ce que j'avais prévu existe, dit-il au maître de l'établissement; -mon voisin est indisposé; il m'a chargé de vous payer ses deux mois de séance. ..
ET FINANCE lîl
Et après avoir déposé dix francs sur le comptoir, il alla se mettre à sa place.
Uo quart d'heure après ce qui venait de se passer, l'inconnu entrait, et, voyant sa place occupée, allait tranquillement s'asseoir à Tautrebout de la table.
Le maître de la maison vint aussitôt à lui, et lui parlant à Toreille :
— Si monsieur veut reprendre son ancienne place, je vais dire au nouveau venu...
— Non, je suis bien ici. . . répondit le jeune hommOj étonné de tant de politesse.
— C'est que je pensais que monsieur ne serait pas fâché d*élre auprès de son ami.
— Quel ami?
— Ce jeune honmie là-bas, dit le maître de l'établissement en désignant Hector, celui qui m'a remis dix francs de votre part. . .
— Dix francs ! dit l'inconnu étonné.
— Sans doute, à cinq francs par mois, cela fait bien dix francs : vous me deviez deux mois. Je ne peux pas rabattre un centime.
— Et qui lui a dit que je vous devais deux mois de séance?
— Damel répondit rhomme un peu décontenaBcè,] c'est que ce monsieur aura peut-être demandé pourquoi vous ne reveniez plus, et alors...
Le digne chef de la maison se retira^ en essuyaii du revers de la manche de son habit quelques gouttes de sueur qui perlaient son front.
Pendant ce colloque, Hector, occupé, ne s'était aperçu de rien.
Au moment où il quittait le cabinet de lecture, marchant tristement vers sa pension, située rue Montagne-Sainte-Geneviève, il se sentit frapper sur l'épaule, et, se retournant, il vit l'inconnu, qui lui dit d'un ton dégagé :
— Ah çàl monsieur, vous êtes donc l'honmie au petit mapteau bleu?
— Que voulez-vous dire? demanda Hector en souriant.
— Puisque vous payez les dettes de gens que vous ne connaissez pas, permettez-moi de vous adresser tous mes amis.
— Vous êtes bien bon, répondit Hector, adoptant le ton de son interlocuteur.
, — Ohl vous avez été imprudent, avouez-le... Ce
n'est pas comme cela que Rothschild a commencé. Pourtant, le ciel ne veut pas que vous en soyez pour vos frais cette fois-ci; remerciez ce ciel généreux qui permet, par le plus grand des hasards, que je sois en fonds aujourd'hui. A mon tour, voulez-vous me permettre de vous offrir ma bourse? Ohl ne vous gênez pas, continua le jeune homme en voyant qu'Hector ouvrait de grands yeux ; je vous dis que j'ai le Pactole dans ma poche...
Et il frappa sur son gilet, dont les goussets gonflés rendirent un son agréablement métallique.
Hector refusa.
— Alors, je n'insiste plus, reprit l'interlocuteur. Seulement, permettez-moi d»^ vous rendre les dix francs...
Et il lui présenta une pièce d'or.
— C'est que, dit Hector embarrassé et faisant mine de fouiller dans sa poche, je n'ai pas de monnaie.
— Ma foi, ni moi non plus, répondit le jeune homme en éclatant de rire. Je n'ai que de l'or, du vil métal... Mais, faisons mieux, venez sans façon fumer un cigare ce soir chez moi. Je resterai votre débiteur quelques heures de plus, et cela me procurera
la faveur de votre visite. Voici mon nom et m( adresse.
Et mettant une carte dans la main d'Hector, il d parut dans une rue transversale.
— Quel singulier garçon I se dit Hector... Il ml
vait paru si taciturne. Après cela» c'est peut-être
possession momentanée de cet or qui le grise...
regardant la suscription de la carte, il lut à haU
voix : Évariste Jollivet, rue et hôtel Jacob.
Le soir, il se fit remplacer à sa pension, bn
« trois fois son chapeau avec son coude, mit un
promena artistement le bec d'une plume trem d'encre sur les. coutures blanchies de son habit noir, et tirant hardiment d3 sa malle, — ce coffre-fort de la pauvreté, — sa dernière pièce de cinq francs, il sortit après s'être complaisamment regardé dans un miroir ébréché.
n se dirigea résolument vers la rue Jacob, jeta au portier le nom de M. Évariste Jollivet, et escalada trois étages tout d'un trait. Dans le trajet du troisième au quatrième, il alla se heurter, dans un recoin obscur, contre un corps dur lancé en sens contraire.
— Butor 1
mm
— Animal I
Telles furent les exclamations qui jaillirent en guise 'étincelles du choc de ces deux comètes égarées.
— Tiens ! c'est vous?
— Mais oui, répondit Hector, qui venait de recc laltre la voix de JoUivet.
— Je descendais chez le portier à votre intention. le craignais qu'il ne vous laissât pas monter : dans l'ombre, il aurait pu vous prendre pour un créancier. Mais veuillez me suivre, ajouta-t-il en remontant l'escalier ; je vais, si vous le permettez, vous présenter à quelques amis...
Hector pénétra avec son compagnon dans une
chambre assez vaste où étaient réunis une dizaine de
jeunes hommes, les uns étendus sur un divan, les
autres couchés sur un tapis; ceux-ci fredonnant des
chansons patriotiques, ceux-là fumant dans des pipes
d'une forme extravagante; d'autres buvant du punch
dans des crânes luisants comme l'ivoire. Il ne faut
pas oublier qu'on était alors en 1829, et qu'à cette
époque l'imitation des universités allemandes, mêlée
à une sorte de byronisme propagé par la littérature
du temps, avait envahi la jeunesse de la restauration.
Étrange époque, où Ton se drapait mélodramatiqi ment dans des convictions adoptées sans ex; où Uon faisait de l'opposition à propos de tout, o Ton conspirait à propos de rien, et où la manière è placer une boucle à son chapeau, de nouer sa cravafi et de boutonner sa redingote, indiquait une opinion ou signalait un parti.
— Messieurs, dit en entrant JoUivet, j'ai Thonneuî de vous présenter un de mes amis qui, je l'espère, sera bientôt le vôtre, monsieur...
JolUvet se mordit les lèvres : il avait oublié de s'informer du nom de sa nouvelle connaissance. '
— C'est une vieille amitié, s'écria en riant na des i jeunes gens, si vieille que tu as oublié jusqu'au nom de ton ami.
— C'est indécent, répliqua un autre, on n'amène pas un étranger Sans un conciliabule politique...
— Dans une conspiration I se hâta d'ajouter un troisième.
— Qui ne tend à rien moins qu'à renverser le trône, vociféra un quatrième, dans la crainte probablement que les aveux de ses amis ne fussent p^ assez explicites.
— Nous sommes trahis! s'écriait-on de toutes paris.
L'orage amoncelé sur la tête de Jollivet ne semblait pas lui causer une grande frayeur. Pendant ce déluge de récriminations, il s'occupait à allumer un cigare à la flamme d'une bougie, et il attendait que cette tâche délicate fût entièrement terminée avant d'apaiser la mauvaise humeur générale.
Hector était abasourdi. Cependant, il profita d'un rare moment de silence pour prendre la parole.
— Je ne pensais pas, messieurs, dit-il, que ma présence au milieu de vous pût avoir des conséquences aussi graves... Je venais voir M. Jollivet, et j'ignorerais encore à présent que vous ôles constitués en association politique, si vous-mêmes n'aviez pris la peine de me l'apprendre.
— Qu'avez-vous à répondre à cela ? s'écria JoUivel en s'adressant à ses amis.
L'argument était sans réplique; cependant, on n'abdique pas facilement le rôle de conspirateur, surtout lorsqu'il n'expose à aucun danger.
La police faible et indulgente de cette époque ne donnait pas une grande attention à ces innocents
tiS AMOUR
conciliabules. Aussi, malgré leur mauvaise humeiii apparente, tous ces jeunes gens, engagés dans de! complots sans but, n'étaient peut-être pas fâchés dt donner à entendre à un nouveau venu qu'ils étaieoi mêlés à une ténébreuse entreprise où ils jouaient chaque jour leur vie ou tout ou moins leur liberté.
— Tu devais bien savoh*, dit à JoIIivet un de ces jeunes gens, mais d'un ton singulièrement radoucÀ que la pensée de notre réunion est surtout politique.
— Je savais, répondit celui-ci, qu'il devait être question de la fondation d'un journal. Voilà pourquoi je m'étais permis de vous amener un collaborateur. Quant à la conspiration, il y a si longtemps que nous conspirons tous les soirs, entre un cigare et un verre de punch, que je ne vois pas que cela vaille la peine de prendre tant de précautions.
— Messieurs, dit Hector, comme je suis de trop ici, permettez-moi de me retirer.
— Nous ne le souffrirons pas, répliqua l'orateur de la bande ; nous avons pu, ajouta-t-il de l'air d'un homme qui a fait depuis longtemps le sacrifice de sa vie à ses convictions, adresser quelques reprocliesà
àotre ami JoUivet, doiit la légèreté nous conduira >eiit-être un jour à Téchafaud...
— Larifla flafla, larifla, chanta JoUivet...
— Mais, continua celui qui venait d'arrondir une 5î magnifique période, sans faire attention aux plaisanteries de JoUivet, vous êles un jeune homme comme nous, vous devez avoir nos opinions.
— Parbleu ! dit Hector en retenant une envie de lire.
— Vous haïssez le despotisme ?...
— Sans contredit.
— Puis-je vous demander votre nom ?
— Hector Chabot.
— Soyez des nôtres...
— Très-bien, s'écria JoUivet, l'épreuve a été rude ; mais l'initiation ne s'est pas fait attendre. Je propose un toast au nouvel élu.. .
Tous les verres furent levés avec une précision mécanique.
— Messieurs, continua JoUivet, notre nouvel ami, M. Hector Chabot, a plus fait pour moi que vous n'avez jamais fait tous ensemble ; croyez-vous qu'il a payé dix francs que je devais ?
— Preuve qu'il ne te connaissait pas, dit qni qu'un.
— C'est ce que j'ai pensé tout d'abord, répoDi| Jollivet, supportant assez bîien cette plaisanterie; pourtant je veux me réhabiliter à la face du soleil... n ne sera pas dit que je n'ai pas payé une dette an moins une fois en ma vie... et il présenta les dii francs à Hector, qui les prit, enchanté de la toumiire plus enjouée de la conversation...
Au grand élonnement d'Hector, il ne fut pas du tout question de politique pendant la demi-heure gni suivit l'explosion d'enthousiasme provoquée par le toast de Jollivet. On parla littérature, théâtre, maîtresses, saint-simonisme, et quelques conspirateurs s'oublièrent jusqu'au calembour.
Cependant, l'un d'entre eux, craignant sans doute que ce laisser-aller ne produisit un mauvais eflfet sur le nouvel initié, se disposait à faire une terrible sortie contre l'esprit sans cesse envahissant de la congrégation, lorsqu'on frappa violemment à la porte.
>— Serions-nous découverts ? dit l'un.
— C'est la police.
— Messieurs, faisons bonne contenance;
— Mais il me semble, dit Hector, que jusqu'ici aous n'avons pas fait grand mal.
— Oh I depuis longtemps le gouvernement a Tœil ouvert sur nous.
JoUivet, sans prêter la moindre attention à ces propos, s'était dirigé vers la porte. Il l'ouvrit toute grande à un homme d'une quarantaine d'années, dont l'entrée fut saluée par une salve d'applaudissements...
— Bardon I s'écria-t-on de toute part.
— Lui-même, messieurs, dit le nouvel arrivant, qui vient vous annoncer que tout est prêt, et que notre journal paraîtra dans huit jours...
— Bardon est un grand homme ! dit un des assistants; je propose trois hourras en son honneur.
— Hourra pour Bardon I Vive notre directeur ! hurla toute la troupe.
— Ahçà! mon petit, dit l'orateur qui avait déjà fait un speechy tu as donc décidément trouvé de l'argent?
— Un peu, répondit Bardon en relevant de ses deux mains les pans de sa redingote.
— Mon cher maître, dit JoUivet en prenant Hector par le bras, permettez-moi de vous présenter M. Cha-
bot, un jeune homme de la plus haute portée politique, et qui voudra bien nous prêter le concours de soi talent..
Bardon arrêta un instant son regard terne sur Hector et s'inclina derrière son binocle...
— Monsieur a déjà fait ses preuves? demanda le futur directeur d'un ton qui frisait rimpertînence.
Cette interrogation à bout portant décontenança Hector; il balbutia trois ou quatre mots inintelligibles... qui pouvaient, à la rigueur, être interprétés comme l'expression d'une excessive modestie...
Heureusement Jollivet ajouta sur-le-champ :
— Monsieur Chabot a publié dans le Globe des pr^ mien-Paris qui ont fait explosion... Il n'a été question que de ces articles pendant huit jours...
— Je suis perdu, pensa Hector; Jollivet va s'enferrer dans son mensonge...
Satisfait de la réponse de Jollivet, Bardon s'empressa de dire :
— Le Globey excellente école, un peu obscure, un peu dogmatique; mais en somme... D'ailleurs, monsieur, présenté par M. Jollivet...
— Monsieur... balbutia Hector en s'inclinant.
Puis il dit tout bas à Jollivet :
— D'un moment à l'autre il peut apprendre que vous l'avez trompé... il connaît peut-être le personnel de ce journal, dont vous m'instituez le collaborateur, et alors...
— Lui! interrompit Jollivet... un faiseur d'affaires... mon cher, ça n'a jamais lu que les Petites Affiches...
Pendant cet aparté, le directeur, appuyé contre la cheminée, le visage tourné vers ses jeunes amis, avait pris l'altitude d'un homme tourmenté par un discours qui demande à s'échapper. Tout le monde s'assit en silence.
— Messieurs, dit l'orateur, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, tout est prêt pour l'établissement de notre œuvre; dans huit jours V Étendard aura paru... Des citoyens riches m'ont offert le concours de leurs capitaux. J'ai accepté. (Applavdissements.) J'ai vu aussi des députés influents; nous pouvons compter sur leur appui... C'est à vous maintenant à lancer le journal. Recommandez partout YÉtendard^ c'est votre avenir, ce sont vos idées... A propos, vous savez que nous sommes gauche pure. Manuel, La-
fayette, Benjamin Constant, tout cè qtïû y a de pltt Benjamin Constant.
— Vive Tempereur! hurla un jeune homme en cassant sa pipe.
— Nous voulons la république, dit un autre.
— Ce gaillard-là n'est pas dégoûté, murmura Jollivet eii jetant un coup d'œil fin au directeur.
— Mon cher ami , on est républicain au coin de son feu... ça fait passer le temps... mais on est constitutionnel dans son journal... et, s*il le faut absolument, on crie même vive le roi ! cela «'enroue paà.
— C'est de l'hypocrisie
— C'est de la nécessité.
— C'est juste, murmura rassemblée...
Le républicain, vaincu, se leva majestueusement, mit son chapeau sur sa tête, les mains dans ses poches, et se retournant vers les jeunes gens :
— Vous n'êtes que des aristocrates , dit-il , et il sortit.
— Quelle brute! murmura Bardon ; puis il reprit avec le môme calme qu'auparavant : — Vous m'avez compris? eh bien, à l'oeuvre. Apportez-moi vos articles au bureau... et servons chaud à l'abonné... Je
VOUS quitte, car j'ai beaucoup de choses à terminer dans la soirée.
' Au bout d'une demi-heure, tous les jeunes gens se retirèrent l'un après l'autre. Jollivet resta seul avec
Hector.
— Que dites-vous de tout ceci? demanda Jollivet.
— Si je dois vous parler franchement, je vous avouerai que je n'ai pas une confiance excessive dans l'avenir de votre journal... Vos amis ne me semblent pas...
— Très- forts, interrompit Jollivet, vous le§ avez bien jugés. Pourtant, ne voyez pas les choses sous un aspect trop sombre. Bardon, ce fondateur de l'entreprise, s'est servi de mes honorables amis, comme l'administration du Caveau se sert du sauvage. .. pour battre du tambour... Ces jeunes gens, affiliés b, toutes sortes de sociétés, l'ont mis en rapport avec des gens riches, qui ont fourni les fonds. Bardon, soyez-en sûr, a ses travailleurs en réserve, et il ne compte pas du tout sur la collaboration de ces Brutus de café qui trouvent plus facile de conspirer, le cigare à la bouche, que d'écrire des articles. Excellents jeunes gens.
du reste, qui seraient peut-être fort embarrass formuler une opinion raisonnable, mais qui, quelques. années, feront d'estimables procureur roi.
. — Ceci est de la haute politique, dit Hector.
— C'est simple comme bonjour; on ne fait i avec rien. Bardon est dans les vrais principes. Si vi aviez la moindre pratique du journalisme, si v( aviez vu fonctionner de près cette intelligente m chine, cette prodigieuse bête féroce, dont Tappé s'augmente de toute la pâture qu'on lui jette... voi comprendriez que le journal est l'œuvre colossale d ce temps-ci... Il lui faut des travailleurs rompus an fatigues, des esprits prompts, clairvoyants, laborieux des hommes qui donnent leur sang et leur vie à cette tâche sans fin, mythologiquement figurée par le tonneau des Danaïdes; le journal, c'est le mouvement perpétuel cherché depuis deux mille ans par les mathématiciens... La machine ne s'arrêtera essoufflée qu'au jour du jugement dernier...
— Amen, dit Hector.
— Oui, reprit Jollivet en riant, la période a été longue. . . Mais revenons à nos moutons. .. Croyez-vous
[ue Bardon sera assez stupide pour mettre les cent nille écus qu'il a recueillis à droite et à gauche à la '""^nerci de ces intelligences paresseuses? Il recevra ^I^Tès-bien ces messieurs, parce qu'il faut faire prôner le journal avant son apparilion... Il prendra même ^^es rares articles qu'ils apporteront, mais il les jettera """^au panier sans les parcourir.., ^ — Ils se fâcheront, dit Hector.
'0v — Qu'importe! l'œuvre sera lancée. Dix, vingt, ^ cent individus arrêteront-ils une locomotive chauffée ^^" à toute vapeur? Ainsi, mon cher ami, si, comme je P' le crois, vous avez l'esprit vif et net, si vous vous * sentez cette insurmontable vocation d'enseigner à la ^ foule, sanglez vos reins, précipitez- vous dans la mêlée ^ la plume à la main, et emportez d'assaut un fief, une ^ baronnie, une principauté quelconque dans cet em- ^* pire de l'intelligence et de l'anarchie... ^ — Je tâcherai, répondit Hector avec l'assurance ^ d'un homme qui a le sentiment de sa valeur. ^ — Aujourd'hui, continua Jollivet, Tavenir d'un jeune homme pauvre est dans le journalisme (on était en 1829) ; c'est ce que ne comprennent pas assez mes ' tristes amis. Ils ne se doutent pas que la dernière
conspiration est morte avec le carbonarisnoe» at que la publicité est la Tronde avec laquelle le David populaire frappera & la tële le Goliath monarchique. Voilà deux ans qu'ils conspirent comme on boit un verre d*eauy et le gouvernement ne se doute même pas qu'il exista à Paris une société des Compagnons du poignard...
— Du poignard! s*écria Hector étonné.
— Ne vous effrayez pas. Il n'en est pas un d'entre eux qui tuerait un lapin de sang-froid. Il fallait un nom, un titre ronflant; la lillêrature, tournée au moyen &ge, a fourni celui-là. C'est une affaire de couleur locale...
— Si encore, dit Hector, ils s'appelaient les chevaliers du cigare I
Les deux jeunes gens sourirent en se regardant d'un air sceptique. Us se comprenaient.
— Allons, lui dit JolUvet, vous n'avez pas de préjugés; si vous avez du courage, vous pouvez aller loin. A propos, que faites- vous maintenant?
— Hélas I je suis maître d'étude.
— Si vous savez vouloir, dans quinze ans vous pouvez être ministre. . .
— Dieu VOUS entende! Mais vous, vous serez donc empereur?
— Je serai ce que je suis aujourd'hui : un écrivain en sous-ordre, un flâneur littéraire qui perd son temps aux bagatelles de la forme, et qui, retiré derrière ses bouts de feuilleton ot ses bouts de cigare, assiste, perdu dans la foule, au triomphe des conquérants. Si vous Faimez mieux encore, je serai l'esclave qui suivait à Rome la litière du triomphateur. Quand vous monterez au capitole du pouvoir, et que la foule criera vivat sur votre passage, moi, me penchant à votre oreille, je vous dirai : Hector, père de la patrie, te souviens-tu du jour où tu étais pion?
— Mais pourquoi choisissez- vous ce rôle subalterne?
— On ne choisit pas son rôle, on le subit. Je vous^ le disais tout à l'heure : Quand on part de rien pour arriver à tout, il faut une volonté de toutes les heures, une énergie de tous les instants, il faut se dévouer à son ambition comme Thonnéte honune ou le niais se dévouent à un principe ; il faut faire à cette sérénissime ambition le sacrifice de ses affections, de sa paresse, de ses idées et ménie de sop bonneiir, C'est ce
dernier sacrifice dont on vons tient le moins compte, parce que c'est celai qui coûte le moins.
— Ainsi, Yous n'avez pas le désir d'être quelque chose?
— Ce n'est pas le désir, c'est la volonté qui me manque. Je n'ai pas l'énergie du vice...
— Ayez l'énergie de la vertu.
— C'est la même chose. Le vice et la vertu ne sont que des synonymes pour les esprits audacieux. Méditez ceci et dormez bien...
Hector, un peu étourdi de sa soirée, rentra pédestrement à sa pension.
La conversation qu'il venait d'avoir avec Jollivet avait remué toutes les fibres de son être ; pendant la nuit, les plus étranges idées bouillonnèrent dans son •cerveau. Il pesait Tune après l'autre les paroles de son nouvel ami, et son esprit s'arrêtait devant ces propos jetés au hasard comme devant le miroir de sa destinée. . . « Sortir par l'énergie de mon travail, pensait-il, de la condition inférieure à laquelle j'étais destiné par la pauvreté de ma naissance. . . Être quelque chose demain, moi qui ne suis rien aujourd'hui. Déchirer de mes mains le nuage qui borne mon horizon, et
m'élancer hardiment dans cet horizon sans limites; marcher, sans regarder derrière moi, vers ce point qu'on appelle l'avenir, et y marcher avec la cerlilude mathématique du savant qui va, par Tinfaillible puissance du chiffre, vers Tinconnu! Quel rêve ! » Ce fut dans ce berceau doré que le jeune homme s'endormit. Le réveil, il faut le dire, dissipa ces ambitieuses images, et le lendemain de cette soirée, Hector accomplit, sans se plaindre, sans y penser même, ses pénibles fonctions accoutumées.
Cependant, ce qu'avait prévu Jollivet arriva. Huit
jours après l'apparition du journal, les oisifs qu'Hector
avait rencontrés chez son ami s'étaient éloignés des
bureaux de la rédaction. Il ne restait plus, pour
fournir de la pâture au boa quotidien, que deux ou
trois écrivains, gens de talent, travailleurs habiles;
Hector se hasarda, sur les instances de JoUivet, à
porter un article au directeur Bardon. A la grande
stupéfaction d'Hector, son article parut le lendemain
avec les honneurs du premier-Paris, Le public ne
comprendra jamais la sensation amoureuse qu'éprouve
le jeune écrivain qui voit pour la première fois sa
pensée matérialisée sur du papier jaunâtre à l'aide de
têtes de clous. C'est le premier baiser d'une maîtresse, c'est le : Je t'aime I de Juliellc à Rom6o ; c'est mieux que cela. Hector éprouva une joie concentrée et froide. Â partir de ce jour, il devint un des fourni$sears ordinaires de la rédaction. Ses travaux furent remarqué^. Le jeune journaliste joignait à une connaissance assez nette de la situation et à des études spéciales un style rapide et Oiiginal qui tranchait sur le ton monotone et un peu déclamatoire du journalisme de la re^ tauration. Il passait deux heures par jour au bureau du journal, où il rencontrait des hommes poliliqnes, des députés qui l'encourageaient et lui donnaient des conseils. Au bout de quinze jours, il avait déjà ce qu'on appelle le sentiment du métier.
Hector attendit avec impatience la fin du mois pour connaître quelle position on lui ferait au journal. « Si l'on me donne seulement cent cinquante francs par mois, pensait-il, je quitterai ma pension, je me logerai dans une petite chambre, et je ferai venir Lucien.» La fin du mois arriva, le caissier présenta la feuille d'émargement à Hector, qui faillit tomber à la renverse lorsqu'il vit que son compte se montait à la somme fabuleuse de huit cents francs.
n s'empara de l'argent avec une joie fébrile, prit une voiture pour la première fois depuis son séjour à Paris, et se fit conduireà la pension. Là il fit sa malle, et le soir de ce jour il était confortablement installé dans un hôtel de la Chaussée-d'Antin.
Enfin, toutes les circonstances tournèrent à son avantage; la révolution de Juillet éclata; il eut le bonheur de signer la protestation des journalistes... il fut décoré. Les principaux rédacteurs, devenus des hommes importants par le triomphe des idées populaires, obtinrent de hautes positions administratives, et Hector prit le sceptre de la rédaction en chef.
— Continuez, lui disait Joliivet. Quand vous serez ministre, vous penserez à moi, si votre administration a besoin d'un garçon de bureau.
C'est dans cette haute position de rédacteur en chef d'un journal politique que nous retrouvons Hector. La révolution lui avait donné une certaine importance; il connaissait une grande partie des membres du nouveau gouvernement. Sa protection, vivement sollicitée» n'était pas toujours inutile.
-Vint
il et
Un matin qu'Hector travaillait dans son cabinet, son domestique vint le prévenir qu'un jeune homme demandait à lui parler.
— Comment s'appelle-t-il?
— n ne m'a pas dit son nom.
En ce moment la porte s'ouvrit, et deux cris retentirent en même temps.
— Lucien !
— Hector!
Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Te voilà donc enfin ! dit Hector après les premiers moments d'effusion ; j'avoue que je commençais à te croire mort...
— Tu ne te trompais qu'à demi, répondit Lucien.
— En effet, tu es bien changé; es-tu malade?
— Je l'ai été. Mais j'ai toute une histoire à te raconter... D'abord, je suis à Paris depuis un mois...
— Et tu ne m'as pas prévenu?
— J'étais mourant. J'ai fait mon entrée dans la capitale le dernier jour de l'insurrection...
— Tu t'es battu! s'écria Hector.
— C'est-à-dire, répliqua Lucien, qu'on m'a forcé de me battre... Un homme du peuple m'a mis un fusil sur l'épaule et m'a prié poliment, le pistolet au poing, de le suivre à l'attaque du Louvre... Là j'ai reçu une balle, et l'on m'a transporté...
— A l'hôpital?
— Pas du tout. J'ai été recueilli par le plus honnête homme qui soit au monde.. . un banquier que tu connais peut-être de nom...
— Quoi! s*écria Hector, serais-tu le blessé de RouUin?
— Précisément.
Hector partit d'un immense éclat de rire au grand ëbahissement de Lucien, qui ne comprenait rien à cette gaieté excessive.
— Comment! ce héros dont tout Paris s'est occupé pendant huit jours, ce Tamerlan révolutionnaire que j'ai exalté dans mon journal, ce pourfendeur d'habits rouges...
— C'est moi, dit Lucien.
— Mettons d'abord de l'ordre dans nos idées et réponds à mes questions. Tu t'es battu à contrecœur?
— Je l'avoue.
— Et RouUin sait-il cela ?
•^ Oui, je le lui ai dit. Mais j'y pense, à propos, il m'a fait jurer de ne pas parler de celte circonstance, alléguant avec raison que cela me donnerait un air ridicule. Ainsi, je te recommande le secret.
— Sois tranquille, répondit Hector. Et il se mit à sauter à droite et à gauche en disant : Ahl mon ami RouUin, tu improvises des héros qui te rapportent la '
croix d*offlcier de la Légion d'honneur! Ah ! tu es grand citoyen, mon bonhomme» eh bien I nous aUo» rire.
— Que veux-tu dire? demanda Lucien.
— C*est égal, continua Hector, Roullin t'a fait une belle réputation. Tu es, à l'heure qu'il est, le hardi champion de la liberté. Ah ! tu n'es pas au bout de ta gloire. Roullin va faire lithographier ton portrait, il le fera tirer à cent mille exemplaires avec cette légende explicative : « Lucien, tombé devant le Louvre et recueilli par M. Roullin. » Qui sait? Cela le conduira tout droit à la dëputation. Voici les élections qui se préparent. Quant à toi , mon ami, tu seras Lucien comme devant, il est vrai que tu auras toujours reçu une balle dans la tête, c'est quelque chose.
— Que veux-tu que je fasse à cela?
— Mais ne vois-tu pas, ô candide héros, dit Hector, que tu es à cet homme ce que le piédestal est à la statue? Il grûnpe sur tes épaules, et il crie à la foule: Messieurs, c'est moi, regardez-moi bien. Je suis un ami de la liberté. Je n'ai pas précisément combatta pour elle, je l'avoue. Si je vous disais que je me suis
battu, VOUS ne le croiriez pas; mais voici monsieur qui est mon ami, j'ai eu le bonheur de le faire soigner par mon médecin et médicamenter par mon apothicaire. Monsieur est un brave; en conséquence, envoyez-moi bien vite à la Chambre, afin que je devienne le plus tôt possible ministre des finances, ou tout au moins sous-secrétaire d'État.
— Eh bien, dit Lucien, pourquoi veux-tu empêcher cet homme d'être député si cela lui fait plaisir?
— Tu ne veux donc pas comprendre qu'il escamotera tout et que toi tu n'auras rien? Tu t'es battu, il est officier de la Légion d'honneur et décoré de Juillet; tu as été blessé, il devient député ; tu as eu la blessure, il a le profit. Qu'en penses-tu?
— Je pense que je ne veux rien, et que je ne demanderai rien.
— Très-bien ; mais moi je demande pour toi; je te dénonce au ministère comme coupable d'un désintéressement attentatoire à la chose publique, puis j'ajoute un dénoûment à la petite comédie patriotique mise en scène par le banquier et je lève la toile. Laisse-moi faire, ça sera drôle.
— Cette conduite serait indigne, dit Lucien.
— Parlons franchement. Serais-tu amoureux de madame Roullin? C'est une idée.
— Moi I s'écria Lucien.
— Pourquoi pas? Elle est jolie, de grands yenx noirs, des cheveux superbes, des dents de nacre, ta bouche un peu grande, mais le pied si petit, et la main! oh! la main!
— Tu la connais donc? interrompît Lucien.
— J'allais l'aimer lorsque la révolution a éclaté, mais depuis cette époque j'ai eu tant d'occupation Les ordonnances ont peut-être séparé deux cœurs créés l'un pour l'autre, comme on dit aujourd'hui. Voilà les suites des coups d'État!
— Tu joues avec les sentiments les plus sacrés 1 dit Lucien.
— Allons, mon petit, à la façon dont tu sucres tés paroles, je vois que tu es toujours amoureux de ton abstraction départementale... Et il chantonna :
0 ciel! tu sais si Mathilde m*est chère!
— Parlons d'autre chose, répondit Julien en rougissant.
— Pas du tout. As-tu revu la jeune fille au bracelet , Yange, comme nous l'appelions dans nos entretiens du séminaire? Aujourd'hui, il n'y a plus de femmes, il n'y a que des anges...
■— Je l'ai revue, dit Lucien.
— Conte-moi cela.
— C'est toute une histoire. Lorsque je me réveillai après quinze jours de léthargie, je vis au pied de mon lit une jeune fille que je reconnus aussitôt. Celle dont je t'avais tant parlé, que je ne croyais plus revoir, elle était là devant moi!
— C'est très-dramatique, dit Hector, qui ne s'étonnait pas facilement, mais je me demande ce que faisait cette jeune fille dans la maison du banquier.
— C'est la fille de M. Roullin.
— La fille de Roullin ! s'écria Hector, la fiUe de Roullin 1 Diable! une affaire superbe; mademoiselle Julia est jolie, et puis... un million de dot» mon cher!...
— Tant pis! répliqua Lucien.
— Tiens! si j'ai un conseil à te donner, un conseil d'ami qui t'évitera dix années de chagrin, c'est de
rengainer cet amour-là dans ton cœar et de pensera toute autre chose.
— Pourquoi cela? dit Lucien inquiet.
— Pourquoi? il me demande pourquoi ? Parce que dans ce temps-ci, comme dans tous les temps, un homme comme toi ou comme moi, qui n'a que la cape et la plume, n'épouse pas facilement un million, mon ami. Roullin, d'ailleurs, est trop libéral pour n'avoir pas l'ambition d'une alliance aristocratique... Si tu étais un prince du saint-empire sans le sou, je ne dis pas...
— Mais j'aime Julia...
— C'est une raison ; malheureusement elle n'est pas bonne.
— Tu veux donc me désespérer? dit Lucien avec tristesse.
— Non ; je veux te rendre sage. Quelle idée aussi d'aller faire la cour à un million... on n'est pas si ambitieux... On s'amourache de cent mille francs... Cent mille francs, c'est modeste. . . Cela se laisse prendre quelquefois...
— Mais si là jeune fille m'aimait? demanda Lu cien.
— Ah! répondit Hector, cela pourrait peut-être changer la question.
— Eh bien, elle m'ahne!
— Tu crois?
— J'en suis sûr.
— Alors, mon cher ami, parlons raison, dit Hector; raconte -moi tous les détails de cette aventure.
En quelques instants, Lucien avait tout dit à son ami : le cachet donné sur la route de Mansle et la conversation du kiosque.
— Oui, dit Hector qui semblait réfléchir; tout cela est significatif... le succès peut être au bout de Tentreprise, mais...
— n y a un mais ! dit Lucien tremblant.
— n y en a dix. Cependant, nous verrons. Accordemoi quelques jours pour dresser un plan. Quant au futur passé et trépassé de mademoiselle Julia, le baron de GharoUes, tu n'as plus rien à redouter de lui. D'ailleurs, s'il prenait fantaisie à ce singe diplomatique de se remettre sur les rangs, je le ferais tellement tympaniser et ridiculiser par la petite presse, qu'au bout de quinze jours il ne serait plus qu'un cri-
il\e, et qu'il ne pourrait décemment se présenter devant aucun arrondissement.
— Ainsi, tu crois, demanda Lucien, que, grâce à toi, je réussirai?
— Je l'espère.
— Je te devrai plus que la vie t s'écria Lucien'avec l'expansion d'une âme enthousiaste.
— Ceci me fait souvenir que je te dois cinq louis, les cinq louis qui m'ont conduit à Paris.
— Nous parlerons de cela plus tard.
— Soit, d'autant mieux que je ne suis pas en fonds.
— Ma bourse est la tienne, dit vivement Lucien. Puis il ajouta, avec un intérêt voisin de la pitié, et
qui dénotait son ignorance à l'endroit de la situation financière de certains journalistes :
— Gagnes-tu quelque argent à ton journal ? -^ Peuh I une vingtaine de mille francs par an.
— Vingt mille francs !
•**- Je suis à l'abri du besoin^ mais on ne va pas loin avec pareille s(»ame.
On voit que l'ambition d'Hector avait fait im rapide chemin, et qu'elle était Idn de Yaurea meâioorHas
fixée à^la somme mensuelle de cent cinqnante francs,^ an début de sa carrière de journaliste.
— A propos, dit tout à coup Hector, as-ttt un tailleur?
— Non.
— Très-bien. Je vais te conduire chez le mien, un artiste. Ta redingote n'est pas mal pour le département de la Charente, mais, à Paris, eUe a le tort de trahir sa coupe provinciale.
Tu commanderas trois habits, trois redingotes, douze gilets et une deminlouzaine de pantalons. Je choisirai tout cela.
— Que ferai-je de toutes ces nippes?
— Tu t'habilleras." Crois-tu par hasard être vêtu avec ton pantalon qui montre tes rotules, ton gilet trop court, ta redingote qui rappelle la soutane? Le tailleur va faire de toi un homme nouveau, un Rodrigue digne de Chimène. Doute de tout, doute de l'amour, de la vertu, du gouvernement constitutionnel, mais ne doute pas de la toute^puissance du tailleur dans cette société régénérée par trois révolutions.
— Allons^ dit Lucien, je me sàunets;
— Tu passeras ensuite chez mon parfamenr, mon bottier, mon chapelier, mon chemisier. Voici les adresses de ces industriels. N'oublie pas Tarticle des gants. Quand on est amoureux, on doit dépenser pour deux cents francs de gants par mois.
— J'en mettrai, s'il le faut, trois paires par jour.
— Au moins, reprit Hector. En été, gants de Saède jusqu'à midi; de midi à six heures, gants de coaleur tendre ; dans la soirée, le gant paille est de rigaeur absolue. Maintenant, abordons la question importante : tu t'appelles Lucien ?
— Sans doute.
— Un joli nom dans un vaudeville, mais insuffisant dans la vie réelle.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais. . . il te faut un nom, un vrai nom.
— Tu sais bien... dit Lucien interdit.
— Tu vas me répondre que tu n'en as pas. La belle raison 1 Est-ce que le monde accepte de pareils prétextes î Présente-toi donc dans un salon, et dis ton nom de Lucien au domestique chargé de t'annoncer...
A. Lucien^., qui? M. Lucien... quoi? On te prendra >our M. trois étoiles...
— Comment dois-je m'appeler alors?
— Comme tu voudras. Voici Falmanach des vingt- 3inq mille adresses : choisis. Voici encore la liste des Aëputés par ordre alphabétique : M. Antoine de la Loire, M. Durand de la Dordogne, M. Gorniquet du Morbihan : ils sont tous nobles, ces gaillards-là. A propos, où es-tu né ?
— AVadal.
— Ingrat ! il est né à Vadal, et il dit qu'il n'a pas de nom. M. Lucien de Vadal ! Est-ce un nom, celui-là? Embrasse ton parrain, mon petit; si tu ne fais pas ton chemin avec ce nom-là, c'est que tu y mettras de la mauvaise volonté.
Hector fit venir un cabriolet ; il mena Lucien chez ses fournisseurs et commanda à un graveur des cartes de visite au nom de M. Lucien de Vadal.
Trois jours après cette conversation entre les deux amis, rhôtel du banquier étincelail de lumières. La foule se pressait dan» les salons où l'or, répandu à profusion, attestait la richesse et le mauvais goût du propriétaire. Roullin était en proie à une forte préoccupation, il semblait inquiet, agité, et répondait à peine aux questions que lui adressaient ses nombreux
visiteurs. Cette attitude du banquier paraissait d'autant plus étrange qu'on n'ignorait pas qu'il venait de réaliser d'immenses bénéfices. Cionseillé par le baron de Charolles qui l'avait poussé à jouer à la baisse quelques jours avant l'apparition des ordonnances» RouUin, doublant sa fortune dans un moment où les plus solides maisons étaient ébranlées» passait pour un financier habile et un homme d'une haute portée politique.
— Qu'avez-vous ce soir? lui dit Charolles, seriezvous en deuil d'un million ?
— L'argent, répondit RouUin d'un air sombre, vaut-il la peine qu'on s'en préoccupe une seconde?
— La philosophie s'est réfugiée sur les lèvres des hommes d'affaires, s'écria Charolles en souriant. A propos, j'ai vu ce matin le ministre de l'intérieur; si un journal veut mettre en avant votre candidature, l'administration vous promet son appui.
— Bien vrai ! s'écria RouUin, dont l'œil vitreux avait pris, aux.derniers mots prononcés par le baron, un éclat qui s'éteignit presque aussitôt.
— Rien n'est plus sûr; le ministre m'en a donné l'assurance positive. Maintenant, entendez-vous avec
ET FINANCE i6l
Hector Chabot. Je viens de Tapercevoir causant avec madame RouUin.
— Toutes mes batteries sont prêtes, répondit le banquier.
— Très-bien! pensa CharoUes, c'est sa femme qui se charge de chambrer le journaliste.
. Madame Roullin avait ce soir-là une toilette splendide ; des gerbes de diamants ëtincelaient dans ses cheveux, et un riche collier de perles noires tombait jusque sur son sein, qui semblait sortir d'un nuage de dentelles. Un corsage trës-échancrë laissait voir ses belles épaules admirablement modelées, et qui avaient la transparence du marbre. Sa tête, chargée de grappes de cheveux noirs retenues par des épingles diamantées, se balançait mollement sur un buste d'impératrice romaine. Un artiste aurait retrouvé en elle cette superbe Faustine dont la numismatique nous a conservé le porlrait. Julia, vêtue d'une robe blanche et la tête ornée d'une simple couronne de fleurs naturelles, avait été frappée la première de l'extraordinaire beauté de Clémence et de l'animation qui brillait dans son grand œil noir. Elle s'étaitltpprochée d'elle et lui avait dit à l'oreille :
— Combien de cœurs vetix-tn donc désespérer ce soir?
Madame Roullîn avait souri. Peut-être acceptaiteUe comme un présage heureux les paroles de la jeune fille.
Madame RouUin, née Clémence de Vertîmprey, était la fille d'un gentilhomme ruiné qui habitait la Flandre. Dans un voyage que fit RouUin dans le déparlement du Nord, quatre ou cinq ans après la mort de sa femme, il vit mademoiselle de Vertimprey et devint amoureux de ses parchemins. Un banquier millionnaire dépassait tellement tous les prétendus rêvés par la jeune fille pauvre, que Roullin fut accepté comme un quine à la loterie. Le mariage se fit et donna au banquier uq relief d'homme désintéressé. Quand Roullin parlait de sa femme, il ne laissait jamais échapper l'occasion de dire qu'elle appartenait à une des plus nobles familles de France; mais il ajoutait qu'il ne faisait, quant à lui, nul cas de h noblesse, et que de tous les préjugés, celui de la naissance était à ses yeux le plus ridicule ; puis il se vantait d'être fils d'un paysan. C'est la vanité des parvenus qui cherchent pour gendres des ducs de
parier sans cesse de leur père le charron ou le charpentier. Roullin était fier de la beauté de sa femme, maïs sa fierté était toute contemplative : il ne Tadmirait en quelijue sorte qu'à distance ; elle était pour lui le plus beau meuble de son salon. Malgré ses cinquante-deux ans, il courtisait, en banquier fashionable , une maigre danseuse. 11 n'avait pas fallu beaucoup de temps à mademoiselle de Vertimprey, devenue madame Roullin, pour savoir ce qu'elle devait penser de son auguste époux. A ses yeux, c'était moins un homme qu'un coffre-fort. Aussi jamais le plus petit nuage n'avait obscurci l'azur de ce firmament conjugal. Pour satisfaire l'activité de sa pensée et occuper son existence pleine d'or et d'ennui, madame Roullin songeait à courir la bague politique dans les carrousels du juste milieu. 11 ne lui manquait qu'un chevalier jeune et hardi, qu'elle voulait lancer, et qui porterait fièremient ses couleurs et sa bannière.
Madame Roullin avait deviné Hector Chabot à la première vue. Les compliments prétentieusemenfspirituels de ses adorateurs de la finance l'ennuyaient terriblement. Un amour enthousiaste comme celui
Ib4 AMOUR
que Lucien ressentait pour Julia lui eût para insipide. Elle croyait qu'elle ne pouvait aimer qu'avec la tête. Il lui fallait un homme actif, intelligent, ambitieux, qui se jetterait résolument dans le labyrinthe de rintrigue, pendant que, nouvelle Ariane, elle tiendrait de loin le fil invisible. Hector était cet homme; elle s'était promis de le conquérir à tout prix. C'est dans cette pensée qu'elle venait de réunir toutes ses forces et qu'elle déployait ce redoutable front de bataille. Il s'agissait de vaincre ou de mourir : un Austeriitz ou un Waterioo !
Mais, décidée à vaincre, madame Roullin avait dressé son plan en conséquence. Dès qu'elle vit Hector entrer dans le salon, elle prit un air dédaigneux et froid qui jouait le dépit à merveille. Ces airs de grande duchesse indicée allaient si bien à la majestueuse beauté de madame Roullin, qu'Hector, subjugué par la savante mise en scène de cetle toilette, se demanda comment il n'était pas amoureux fou de cette femme depuis le jour où il l'avait vue*.
— Madame, lui dit-il après l'avoir saluée, j'aurais bien des reproches à me faire, pour avoir perdu, de-
puis un mois, Foccasion de venir ici vous admirer, si des occupations multipliées...
— Je sais le reste, monsieur, interrompit la jeune femme ; c'est Téternel refrain des infldèles, ajoutât-elle avec un de ces étonnants sourires des Parisiennes, qui ont le secret de montrer leurs dents sans presque ouvrir la bouche.
— Je n'osais me flatter, dit Hector, que mon absence eût été remarquée. . .
— La politique a bien d'autres charmes, je le sais, que la conversation d'une femme comme moi ; il serait d'ailleurs étrange de ma part de vous adresser des reproches.
Ses lèvres roses, délicatement pincées, simulaient un dépit contenu, pendant que ses beaux yeux noirs • décochaient jsur le jeune homme les flèches les plus acérées de leurs regards.
— M'aimerait-elle? pensa Hector. Mais, comme honteux de ce mouvement de fatuité, il lui dit d'un ton moitié léger, moitié sérieux :
— Vous êtes si belle ce soir, que je vous demande la permission de me perdre dans la foule, parmi vos plus obscurs adorateurs.. .
Madame RouUin arrêta son regard sur Hector. .« Un instant elle se crut devinée. . . Mais Tair franc du jeune homme la convainquit de son erreur. Elle s'empressa de relever aussitôt ce compliment banal, et lui dit, en jouant avec les garnitures de sa dentelle :
— Je vous croyais plus brave, monsieur!
— ' La bravoure évite le danger, la témérité Taffronte, dit Hector avec un accent qui trahissait une certaine émotion.
Encouragée par ce commencement de victoire, madame Roullin garda le sileuQB, et baissa les yeux comme si elle eût craint de se trahir par Téclat trop expressif de ses regards. Le haut du corps un peu penché en avant, elle étalait, sans avoir Tair d*y prendre garde, ce magnifique corsage dont l'œil pouvait sonder tous les trésors. Soulevée et abaissée, avec cet art emprunté aux actrices, sa poitrine resplendissait à là clarté des bougies, et la complaisante dentelle, tour à tour fermée et béante, permettait à rimagination ivre d'Hector de rêver de fabuleuses richesses.
Madame Roullin, dont le regard jouait depuis quelques secondes avec le bout de son pied, emprisonné
dans un petit soalier de satin noir, le reporta tout à coup sur Hector, pour surprendre les sentiments de son contemplatif admirateur.
Hector était pâle et agité.
«^ Il ne demande qu'à être vaincu, pensa madame RouUin.
Aussitôt, par une de ces admirables stratégies féminines, elle se leva sous prétexte d'ordres à donner, effleura en passant de ses beaux cheveux noirs la figure d'Hector, qui demeura immobil^, suivant du regard les ondulations de ce beau corps flexible, balancé par un mouvement de danseuse agitant sa robe.
-—Cette femme est une sirène, se dit-il; je ne comprends rien à son manège... mais je Taime... Elle sera à moi I
n resta un instant accoudé contre le marbre de la cheminée, sans s'occuper de ce qui se passait autour de lui, lorsque madame Roullin, qui suivait à la dérobée l'effet produit par cette coquetterie de haute école, vint reprendre sa place et lui dit, en se penchant presque à son oreille :
— Voulez-vous que je vous dise à quoi vous pensez ?
— Je pense, madame, dit Hector d'une voix brève
et saccadée par rëmotion, que vous avez juré de &fl de moi le pins malheureux des hommes !
Madame Roullin eut une espèce de frémissemai d'épiderme qui pouvait passer pour une violente agi talion intérieure. Puis elle lui dit avec un soupir, «1 en faisant jouer les brillants de ses prunelles dirigées vers les corniches du plafond :
— Oh ! mon Dieu ! vous songez peut-être à Tarticle que vous allez écrire ce soir pour le journal de demain...
— Vous êtes cruelle ! répondit Hector.
— Que vous êtes heureux, vous autres hommes I reprit-elle avec abandon» pendant que ses beaux yeux nageaient amoureusement dans un dair fluide qu'on aurait pu prendre pour des larmes retenues ; vous avez pour vous distraire les mille occupations de la vie publique... Vous caressez votre ambition conune une maîtresse. C'est elle qui vous soutient et vous relève aux heures d'abattement... Mais nous, pauvres femmes, qu'avons-nous pour combler le vide d'une existence inoccupée? deschiffons, toujoursdes chiffons!... Et pourtant, ajouta-t-elle, rayonnante d'une sublime fierté, moi aussi, je comprends cette vie de vastes dé-
irs, cette lutte de tous les instants pour toucher le >ut... Mais à quoi bon lutter? Une femme... n'est lu'une femme. . . elle ne peut combattre. . . Pour elle. . . 1 est vrai qu'il doit être bien doux de pouvoir faire de ges dépouilles un trophée à un vainqueur!
— Un seul regard de la femme aimée ne vaut-il pas mieux que le triomphe de l'ambition ou de la vanité? répondit Hector, qui, une heure avant, eût trouvé cette phrase parfaitement ridicule.
— Non ! reprit vivement la jeune femme, Thomme fort doit être ambitieux! L'ambition est l'aiguillon de la vie! Si j'aimais quelqu'un, je voudrais qu'il osât tout pour arriver à tout.
— Et... vous n'aimez pas? balbutia Hector.
— Quel homme se dévouerait pour moi comme je me dévouerais pour lui? répondit la jeune femme avec un de ces soupirs destinés à précipiter le dénoûment.
— Si toute cette foule n'était pas ici, répondit Hector, pâle et tremblant, cet homme serait à vos pieds...
Madame Roullin regarda Hector, eut l'air d'être confuse et se leva brusquement.
Ce mouvement de femme vertueuse, réprimant sa passion, était plus éloquent mille fois que la déclaration la plus passionnée.
En ce moment, quelqu'un frappa sur l'épaule d'Hector. C'était le baron de Charolles.
— Je le tiens pieds et poings liés, se dit madame Roullin en voyant Hector s'éloigner.
Lucien, lui, ne passait pas, comme son ami, par ces premières épreuves de la passion. Il jouissait tranquillement du bonheur de contempler Julia, qui lui jetait à la dérobée, au milieu du cercle de ses jeunes amies, les regards et les diVins sourires de son premier amour.
Après avoir causé un instant avec Charolles, qui l'avait dérangé si mal à propos pour lui parler de la candidature du banquier, Hector songea à reprendre sa conversation avec madame Roullin au point intéressant où il l'avait laissée. Lucien était auprès d'elle.
-« Arrivez donc, monsieur Chabot, s'écria la jeune femme. M. Lucien et moi nous faisons un petit cours de révélations scandaleuses... Vous nous manquez.
— Et contre qui s'exerce votre critique, madame? demanda Hector.
— Mais, répondit-elle, contre tout lemonde; cela fait passer le temps. Je donne à M. Lucien quelques notions préliminaires sur nos grande honunes politiques. Cela pourra lui servir un jour.
— Comme exemple à éviter? dit Lucien.
— Ou comme exemple à suivre, quand on n'a pas l'imagination assez fertile pour être soi-même un modèle... Où en étions-nous donc, mon cher Lucien?
— Vous me parliez de ce grand monsieur qui cause en ce moment avec M. Roullin.
— C'est Blaigy, le directeur au ministère... dit .Hector.
— Lui-même, reprit madame Roullin. Regardez-le bien, Lucien, et le jour où vous aurez, comme lui, ce visage immobile, ce visage mathématique qui pourrait, au besoin, servir de planche à figures pour un manuel de géométrie, ce jour-là vous pourrez parvenir à tout.
— Mais on ne fait pas son visage, dit Lucien.
— Erreur, mon ami; on fait faire ses habits, ses
bottes et ses discours; mais le visage est la sente chose, avec la conscience, qu'on puisse se faire soimême... n a fallu à M. de Blangy dix années d'études pour obtenir celte immobilité du masque et cette laideur étudiée qui l'ont fait remarquer parmi les gens sérieux... Admirez, en outre, la toilette savante de cet homme : un chapeau qui n'est ni trop neuf ni trop vieux, un habit dont la couleur échappe à l'analyse, un gilet mixte, une cravate dogmatique; cela s'appelle de la tenue... Or, sans la tenue, plus de salut. Ayez donc de la tenue, mon ami, car, en vérité, je vous le dis, le règne de la tenue est arrivé.
— Cela nous présage une politique de croquemorts, dit Lucien, t
— Ou d'hommes d'affaires, ce qui est à peu près la môme chose, répondit Hector.
— Chut ! dit madame RouUin en montrant du doigt son mari, vous savez le proverbe : « Il ne faut jamais parler de corde... »
— C'est juste! interrompit Hector. Et les deux jeunes gens se mirent à rire.
— M. de Blangy, dit madame RouUin, est donc devenu un illustre directeur au département des af-
faires étrangères, d'abord parce qu'il a su se faire cette roide et insigniflaote figure que vous lui voyez, et ensuite parce qu'il a eu un jour beaucoup d'esprit.
— Vous m'étonnezl dit Hector.
— Rien n'est plus vrai; vous allez en juger. Un matin, il trouva au fond de son cerveau un litre d'ouvrage très-engageant, quelque chose comme ceci : Examen comparatif de la France et de V Angleterre^ et des instiiiUions constitutionnelles considérées dans leur rapport avec, etc., etc. Ce titre, placardé à tous les coins de rues, obtint le plus grand succès...
— Et le livre? demanda Lucien.
— Le livre... il ne parut pas!
— Et comme, ajouta Hector, on aime mieux croire à la profondeur des ouvrages de ce genre que les lire, M. de Blangy, inventeur d'un titre ronflant placardé partout, passa immédiatement pour un honune fort, un homme sérieux, un homme très-distingué. N'estce pas cela?
— C'est cela môme, reprit madame Roullin ; on dit aussi qu'il va se porter ces jours-ci candidat à l'Académie des sciences morales et politiques, comme au-
tenr de ce fameux livre qui n'existe pas. D sera admis. Mais» conlinua-t-eUe, voyez ce jeune homme là-bas» il a fiait mieux qne cela... il est arrivé par se» chien...
— Par son chien I dit Lucien» qui ne put retaimr un éclat de rire.
— Ne riez pas, le fait est authentique. Cet amt»tieux avait un chien superbe, qui venait, je crois» da Kurdistan... et s'appelaie Kurd... Kurd fut présenté par son maître à deux ou trois personnages poUtîques qui parlèrent à leurs amis de la beauté de rammal. On invitait le jeune homme à amener Kurd» el Kurd arrivait avec son maître, en laisse... Voilà comment Kurd ouvrit à son ingénieux propriétaire les salons politiques, et lui obtmt par la suite une préfecture et la croix dTionneur*
— Je ne sais rien de plus touchant, dit Hector, depuis l*histoire du chien de Montargis.
— Tout cela prouve, reprit madame Roullin, que Ton peut arriver à tout aujourd'hui pour peu que Fou ait quelque imagination; on parvient par ses défauts, par ses vices, par sa laideur et même pai* son talent. On me disait ce matin que Pimmortel de la dernière
ET FINANGE 175
élection s'était poussé aa fauteuil académique par ses rhumatismes...
— Parbleu ! dît Hector, j'ai bien comra xm homme qui était arrivé par ses dettes. Cet homme devait beaucoup et ne payait pas. Un jour, il rassemWe ses créanciers, qui étaient tous électeurs. «Mes amis, leur dit-il, je viens de trouver un moyen de vous solder ce que je vous dois, capital et intérêts... Nommez-moi député f » Ce qui fut dit, fut fait. Cet homme d'esprit vient de mourir député, fonctionnaire public et insolvable...
— Quand Lauzun, reprit madame Roullin, aitiva à la cour, ce qui le fit tout de suite remarquer, ce fut cet air noble et décidé, ce grand air, en un mot, qui sentait son gentilhomme de haut Heu. Voyez-vous aujourd'hui M. Puyguilhem de Lauzun, forcé, pour devenir auditeur au conseil d'État, de porter des cds qui guillotinent les oreilles, et de chausser des lunettes vertes, pour faire croire que sa vue s'est fetiguée au travail?
Madame Roullin allait continuer le cours de ses petites médisances, qui avaient peut-être pour but de faire valoir sdn esprit sarcastîquei lorsqtfellë
fut interrompue par Tarrivée d'un nouveau personnage.
Le domestique venait d'annoncer M. le comte Raoul de Changobert.
A ce nom, madame Roullin se retourna vers la porte du salon et arrêta son regard sur le nouvel arrivant.
L'arrivée de M. de Changobert rembrunit encore la physionomie de M. Roullin, très-sombre depuis le commencement de la soirée. A la vue du comte, le sang lui monta au cerveau. U devint rouge conmie une pivoine.
M. de Changobert pouvait avoir une quarantaine d'années. Grand, bien fait, l'air distingué, il se faisait remarquer par ces allures aristocratiques que donnent la naissance et l'habitude d'un certain monde.
n alla droit à Roullin, lui prit la main d'une façon qui indiquait une certaine familiarité, et lui dit, après les premiers compliments d'usage :
— Maintenant, mon cher, présentez-moi à madame Roullin, car vous savez que je n'ai pas l'honneur d'être connu d'elle.
RouUin se dirigea vers sa femme.
— Ma chère amie, lui dit-il, M. le comte Raoul de Changobert, un de mes bons amis.
La femme du banquier se leva et salua en suivant du regard Changobert qui s'éloignait avec RouUin.
Lucien avait profité de la circonstance pour retourner auprès de Julia, mais Hector, tourmenté déjà par la jalousie, en voulait à madame Roullin du long regard qu'elle venait d'accorder à Changobert.
— Est-ce que vous connaissez le comte Raoul, madame? lui dit-il d'une voix brève.
Madame Roullin leva les yeux sur Hector, et lut dans son regard le sentiment qui l'agitait.
— Il est jaloux ! pensa-t-elle.
Au lieu de répondre à la question d'Hector, elle lui dit, en affectant de tourner la tête vers le groupe où se tenait Changobert :
— Et vous-même, le connaissez-vous?
— Pas précisément. Je me suis rencontré deux ou trois fois avec lui, voilà tout.
— Et que dit-on de lui?
— On dit qu'il vient de faire un long voyage en Circassie.
— Ahl
Puis elle ajoata anssitdt :
—On nous a vus causer si longtemps ensenible,qii nous poumons bien devenir le texte de conversations peu charitables. Cependant, j'ai à vous parler * beaucoup de choses, sans compter la candidature de M. Roullin.
— Je suis tout à vous, madame.
— Mais ne voyez-vous pas tous ces regards arrêtés sur nous, toutes ces femmes qui chuchotent sous l'éventail? J'ai oublié pendant trop longtemps qnejesé maîtresse de maison : je me dois à tous mes ennuyeux. Vous verra-t-on demain?
— A quelle heure? dit vivement Hector.
— Demain soir, répondit-elle en lui jetant un de ces regards acérés qui pénètrent au cœur de TamaBl comme la pointe d'un poignard.
Hector ne pouvait plus rester au salon ; il avait besoin de respirer. Il revint à pied chez lui, en se demandant comment le regard et le sourire de cette femme avaient pu avoir raison, en une seule soirée, de son scepticisme railleur.
Une heure après le départ d'Hector, le salon était
de. La soirée du banquier étant une de ces soirées Cl l'on ne danse pas, mais où l'on vient seulement our prendre langue, chacun s'était éclipsé de bonne leure. Madame RouUin avait remarqué la préoccupaion de son mari et l'émotion qu'il n'avait pu maîtriser L la ^Tie du comte Raoul de Changobert.
— Quel est donc ce M. de Changobert que vous m'avez présenté ce soir? demanda-t-elle d'un air indifférent lorsqu'elle se trouva seule avec Roullin.
Celui-ci tressaillit et regarda sa femme, qui jouait avec ses cheveux devant la cheminée, tout en épiant dans la glace l'embarras de son mari.
— C'est, répondit-il en balbutiant, un gentilhomme originaire de Picardie, que je connais depuis longtemps.
— Vous ne m'aviez jamais parlé de lui,
— Je l'avais perdu de vue depuis dix ans, mais j^ai été très-lié avec Changobert autrefois. Je l'ai retrouvé ces jours-ci dans ce salon omnibus qui s'appelle le foyer de rOpéra, et je l'ai invité à nos mercredis. Du reste, il m'a parlé de vous en termes tellement aimables...
— Ohl tous vos amis sont fort galants, c'est une justice à vous rendre.
iU AMOUR ET FINANCE
— Sa présence vous déplairait -elle? demanda BouIliDy qui s'embarrassait de plus en plus.
— Pas le moins du monde.
Ronllin, voulant couper court à ce duo conjugal,»
plaignit d'un violent mal de tôte, et sortit après avoir baisé la main de sa femme.
— n ne veut rien me dire, donc c'est grave, pensa madame Roullin en quittant le salon pour se rendre à sa chambre à coucher.
C'était grave, en effet.
La veille de la soirée dont nous venons de parler, Roullin, après avoir parcouru son courrier et expédié les affaires de sa maison, était occupé à faire, les pieds. dans ses pantoufles, une petite excursion dans le pays de la politique. La situation du banquier était superbe le lendemain de la révolution de juillet. La balle reçue par Lucien avait singulièrement gonflé la popularité de Roullin, qui se voyait à la veille d'être
Ig2 AMOUR
nommé député. Le matin même, le Moniteur avait publié Tordonnance de convocation des collèges électoraux à Feffet d'élire les mandataires du paiys. U ministère ne pouvait se dispenser d'inscrire le nom de RouUin sur la liste de ses candidats. Une fois député, le banquier n'avait plus qu'à épier une occasion pour se faufiler dans une combinaison et accrochei un portefeuille. Devenu ministre des finances ou du commerce, il mariait sa fille à un grand nom rallié, et donnait sans balancer un million de dot. Un mil' lion ne dépare personne, pas môme la fille d'un ministre constitutionnel. Roullin, en planant dans ce ambitieux empyrée, prenait des poses d'Hercule di Nord. Il se voyait déjà à la tribune exposant ses plan financiers, discutant sur l'assiette de l'impôt, et faisant tenir en équilibre, sur la corde roide de ses com binaisons, ce monstre à ventre énorme qu'on nonmi( le budget. <( Voilà pourtant où je vais arriver, pensait-il, je serai député, je serai ministre, je gouvernerai; j'ai déjà la richesse, j'aurai la considération; f n'étais qu'un banquier, je serai un homme d'État; je conduirai ma femme à la cour, et qui sait si, la ferveur populaire passée, le nouveau gouvernemant ne
longera pas à créer une nouvelle aristocratie! Quel- [ue révolutionnaire qu'elle soit, il n'y a pas de royauté lans noblesse. Je serai baron, le baron Roullin. Cela le sonnera pas plus mal que le comte Camot. »
Roullin en était là de son monologue, lorsqu'un iomestique ouvrit doucement la porte du cabinet.
— Qu'y a-t-il, Baptiste? demanda le banquier avec impatience.
— Monsieur, c'est la personne qui est déjà venue hier.
— Quelle personne?
— Ce monsieur qui ne veut pas dire son nom.
— Qu'il aille au diable ! Je ne reçois pas les gens qui ne se nomment pas. D'ailleurs, s'il s'agit d'une affaire de banque, qu'il s'entende avec Blondel (c'était le premier commis de Roullin).
— J'ai déjà dit à ce monsieur qu'il pouvait s'adresser à M. Blondel, mais il m'a répondu qu'il ne voulait parler qu'à monsieur, et que si monsieur était sorti, il Tattendrait jusqu'à son retour.
— C'est peut-être un collège électoral qu'on vient m'offrir, pensa Roullin.
— Faites entrer, dit-il.
Une demi-minute après, \m homme grand, mincq élégamment yêtn, et d'nne toomure distinguée, s présentait sur le seuil du cabinet. A la première toj U paraissait âgé de quarante ans au plus, mais a l'examinant bien, on reconnaissait qu'il dissimoiai quatre ou cinq bonnes années sous le vernis da a» métique.
— Ce n'est pas un courtier politique, pensa Rorflin après l'avoir enveloppé du regard ; et prenait aussitôt un ton rogue :
— Que voulez-vous, monsieur? dit-il à l'inconni sans lui indiquer une chaise ; je suis tellement occapl en ce moment que je n'aurai que quelques minutes! vous donner.
— Quelques minutes, c'est bien peu, répondit ei souriant l'inconnu, qui se débarrassa de son chapeau, de sa canne, et s'installa gaillardement dans un fanteuil.
— Je crois vous avoir dit que j'étais pressé, (fil Roullin, stupéfait des manières de son visiteur.
— Vous ne me reconnaissez pas? reprit tranquillement l'inconnu en ôtant un de ses gants.
— Pas du tout! dit le banquier.
— C'est singulier, moi je vous ai reconnu tout de lite en vous apercevant, avant-hier au soir, à la rerésentalion de la Muette de Fortici.
— A qui ai-je l'honneur de parler?
— Je suis, dit en s'inclinant Fincônnu, le comte laoul de Changobert...
— Et il arrêta sur Roullin un regard froid comme *acier.
Roullin, devenu pâle, fit un bond sur son fauteuil, X)mme s'il eût reçu en pleine poitrine une décharge Hectrique.
— Le comte... Raoul... de Changobert! balbutia-t-il.
— Lui-même, dit en souriant le comte.
— Mais je ne me rappelle pas avoir jamais connu . . .
— Au fait, interrompit le comte, il est bien possible que vous ne vous souveniez plus de moi, ni même de mon nom; notre connaissance date de si loin... J808. Savez-vous qu'il y a juste vingt-deux ans?
Le comte n'avait pas perdu un seul des mouvei ments du banquier, et il avait vu l'effet qu'avait produit sur lui l'énoncé de son nom.
— Je vous jure, balbutia Roullin devenu livide,
que je ne suis pas du tout au fait de ce que vous m faites rhonneur de me dire.
— N*êtes-vous pas M. Matthieu... Roullin? dit h comte en marquant une suspension assez longue entre le prénom et le nom.
— Oui, sans doute.
— Avant d'être banquier, n'avez-vous pas exercé une autre profession? Lorsque nous nous sommes séparés, en 1808, dans cette petite Tille de la Charente dont le nom est Mansle, vous n'aviez pas encore fait fortune.
Ces derniers mots furent prononcés avec une impertinence telle que Roullin perdit tout à fait contenance. Il vit dans le comte un homme sûr de son fait, avec lequel il n'y avait pas à jouer plus longtemps la comédie. Il se leva, alla fermer à double tour la porte de son cabinet, et revint prendre sa place.
— Je me rends, dit-il en reprenant son aplomb. Je vous reconnais parfaitement pour le comte de Changobert, à qui j'ai emprunté un peu violemment cinquante mille francs.
— Allons doncl j'étais bien sûr que la mémoire , vous reviendrait. Du reste, si vous êtes trop occupé
ET FINANCE . i^t
3l ce moment, je vous reverrai un autre jour ; main- ^nant que la reconnaissance est établie.*.
— Jouons cartes sur table, monsieur le comte, inîrrompit Roullin. Vous n'êtes pas venu me voir uni- [uement pour renouer connaissance avec moi ?
— Je suis venu pour vous féliciter, mon cher : on n'a dit'que vous étiez archi-millionnaire ; et aussi pour ouir de la vue d*un homme heureux, dont j'ai fait un }e\x la fortune, car il est probable que les cinquante Daille francs que je vous ai prêtés ont été la première assise de vos millions d'aujourd'hui. Mon modeste capital a enfanté la postérité de Jacob.
— Je suis moins riche qu'on le suppose, monsieur.
— De la modestie, avec moi 1 reprit Changobert en souriant; pourquoi dissimuleriez-vous une fortune gagnée à la force du poignet? Tenez, je suis plus franc que vous, moi, et je ne crains pas de dire que la meilleure opération que j'aie jamais faite, c'a été ma mise de fonds de cinquante mille francs dans la maison d'un homme aussi intelligent que vous l'êtes, car, il faut bien vous l'avouer, nous avons suivi tous deux une route inverse ; pendant que vous montiez, je des-
cendais ; pendant que vous entassiez, je dépensais si bien qu'aujourd'hui vous avez le Pactole dans votre caisse, et moi, je n'ai pas trois louis dans ma poche-
— Monsieur, dit Roullin, je suis un honoélc homme...
— Qui en doute? interrompit Changobert.
— Et si j'avais su où vous trouver, il y a longtemps que je me serais acquitté envers vous.
— Remarquez que je ne vous adresse pas le plus petit reproche.
— J'ai cinquante mille francs à vous depuis dixhuit ans. Cette somme a doublé et même triplé dans mes mains. Voulez-vous deux cent mille francs? Je suis rond en affaires.
— Ah I si, il y a huit jours, répondit Changobert avec bonhomie, quelqu'un m'avait dit : Deux cent mille francs vont tomber du ciel dans ton portefeuille ! quel saut de carpe j'aurais fait !
— Vous acceptez les deux cent mille francs? interrompit Roullin, dont la figure s'illumina.
Changobert regarda Roullin en face, et changeant de ton comme un acteur qui joue un double rôle :
— Il y a huit jours, avant de vous avoir aperçu à
rOpéra, j'aurais cédé ma créance pour cent sous; aujourd'hui je n'ai plus rien à recevoir de personne ; J*ai une fortune. Je suis voire associé.
RouUin bondit sur son fauteuil et se leva tout d'une pièce.
— Vous voulez me faire chanter I dit-il en croisant les bras.
— Ah! monsieur! répliqua dédaigneusement Changobert, me prenez-vous pour mon ancien domestique Matthieu?
Le banquier retomba dans son fauteuil.
— Voulez-vous cent mille écus? dit-il.
— Je ne veux rien qu'une reddition de comptes ; montrez-moi vos livres...
— Très-bien! dit RouUin en se promenant à grands pas dans son cabinet. Je ne vous connais plus, je ne sais pas de quoi vous venez me parler, et dès aujourd'hui je demande aux tribunaux justice de vos calomnies.
— L'idée pourrait être bonne, répliqua tranquillement Changobert. Vous êtes riche, je suis pauvre ; vous êtes puissant, je suis faible ; vous êtes triomphant et je suis un vaincu de la politique ; il y a dix à
parier contre un que vous gagneriez; et gue moi je serais envoyé par-devant la police correctionnelle.. .
— EhbienlditRoullin.
— Eh bien! répliqua Changobert, vous ne* ferez rien de tout cela, et si vous voulez me prêter deux minutes d'attention, je vais vous dire pourquoi voœ garderez le silence.
Lorsque, en 1808, je quittai la France avec mademoiselle Diane de Monthéan , ayant en ma possession cent mille francs qui n'appartenaient qu'à moi seul, je fus forcé de vous livrer la moitié de cette somme , sous peine d'être dénoncé par vous au procureur impérial, qui m'aurait arrêté et fait condamner sur le chef de détournement de mineure. Je m'exécutai donc à mon corps défendant; mais comme je craignais qu'une fois en possession de la somme, l'idée ne vous prit de tirer d'autre argent de votre serviteur, je jugeai prudent d'exiger un reçu explicatif, qui faisait de vous mon complice. Ce reçu n'a point été égaré, soyez sans crainte à ce sujet, et le jour où vous élèveriez la voix, il serait produit comme pièce à l'appui. Je ne m'inquiète pas de savoir si vous gagneriez en justice, mais à coup sûr vous seriez
lésiionoré. Que deviendrait le futur député et le futur xiinistre le jour où Ton saurait que le point de départ ie la fortune de l'intègre banquier Matthieu Rouilin est une audacieuse soustraction ^ un vol à main armée?
Pendant que Changobert parlait, la figure tuméfiée de Roullin avait pris toutes les teintes du spectre solaire.
— Monsieur le comte, dit-il d'une voix saccadée, le suis complètement à votre discrétion.
— Je le sais, répondit imperturbablement Chan^ gobert.
— Mais, reprit Roullin, je vous fais remarquer que vous me perdez, quoi qu'il arrive* En admettant que J'accepte vos conditions, on se demandera dans le public quelle raison a pu me déterminer à prendre pour associé un homme pauvre et complètement étranger aux affaires de la finance. On chuchotera, on flairera un mystère.
— Je suis de votre avis ; mais je crois que tout peut s'arranger. Il s'agit de nous entendre.
-^ Je ne demande pas mieux.
— Vous avez une fille?
— Oui, monsieur.
— On dit que vous lui donnez un million de dol?
— J'aurais pu lui donner un million ce malin; après la conversation que nous venons d'avoir, je fle sais plus...
— Eh bien ! monsieur Roullin, le comte Raoul de Changobeit, d'une excellente famille de Picardie, qui compte parmi ses ascendants un connétable , deux maréchaux de France, demande la main de mademoiselle Roullin, et le jour de la signature du contrat il vous rendra le reçu de Matthieu ; Je ne serai pas votre associé, mais votre gendre. Maintenant, écoutez-moi. Le mariage accompli, vous ferez, si vous le voulez, de votre maison de banque une machine à millions aussi prodigieuse que la Compagnie des Indes. L'empire a vécu sur la guerre , la restauration sur l'idée traditionnelle saupoudrée de libéralisme, le nouveau gouvernement va cabrioler au milieu des intérêts comme un clown sur un parquet parsemé d'œufs ; avant peu de temps, il s'étendra de tout son long dans la baignoire des affaires. Vous autres, les banquiers, vous serez ses garçons de cabinet, vous le laverez, vous le décrasserez avec le savon noir de Ta-
giotage, et vous le coucherez dans des draps tissés de billets de banque. Rien ne vous empêchera de tirer à vous la couverture, et vous la tirerez de toutes vos forces, mes gaillards. Plus tard, votre ordre de choses comprendra la nécessité de faire des agaceries à Taristocratie, je veux dire aux grands noms du passé qui ont survécu aux orages, car c'est toujours là où ils arrivent, ces gouvernements nés entre deux pavés. Ce jour-là je suis prêt. Vous lancez, à un moment donné, mon nom en avant, et vous avez là gloire d'amener pieds et poings liés, au roi citoyen, un rallié à sa pairie. Le jour où je fais partie du musée du Luxembourg , il ne se bâcle pas une affaire un peu grasse dont nous ne puissions tirer cuisse ou aile. Je figure dans toutes les opérations comme président du conseil de surveillance, — une pompe à jet continu pour vider la poche des actionnaires, — le nom d'un pair de France, flanqué de ceux de trois députés et de deux conseillers d'État à la tête d'une affaire industrielle , quel asticot jeté dans Pétang de la commandite!
RouUin écoutait, la tête dans ses mains, la parole rapide de Changobert. La proposition que celui-ci lui faisait, et qu'il aurait repoussée de toute sa hauteur
une heure auparavant, lui semblait, après sa conTersation avec le comte, la seule issue possible. Cbangobert, devenu son gendre, avait tout intérêt à garder le silence sur Torigine de RouUin et sur la source ignominieuse de sa fortune. D*ailleurs, Changobert était un gentilhomme de vieille roche, à qui il ne manquait qu'un million pour faire figure. L'écnsson de Changobert n'avait besoin, pour briller du plus vif éclat, que d'être doré à neuf, et RouUin était assez riche pour fournir la dorure.
— Monsieur le comte, dit-il en tendant la main à son interlocuteur, touchez là, l'affaire est conclue, mais à une condition.
— Laquelle?
— Vous me donnerez le temps de préparer madame RouUin à ce changement de front. EUe est fine, je tiens à ce qu'eUe ne se doute de rien. Ma femme appartient à une des plus nobles famiUes de la Flandre française ; c'est une Vertimprey. Elle mourrait de douleur si elle se doutait qu'avant d'être banquier...
— Compris. Combien de temps vous faut-il?
— Un mois au moins.
•— C'est long, mais va pour un mois.
— Vous avez ma parole.
Le marché que RouUin venait de conclure l'avait tout d'abord débarrassé d'un grand poids. Depuis que la fortune avait fait du banquier un personnage, il avait plus d'une fois songé' à la réapparition possible de Changobert et aux conséquences qu'elle pourrait avoir. Roullin, qui avait commencé par être, sous le prénom de Matthieu, ledomestique du comte, comme on l'a vu au début de cette histoire, s'était dirigé, en prenant congé de son maître, tout droit vers Paris, pendant que celui-ci prenait, en compagnie de mademoiselle Diane de Monthéan, la route d'Espagne. A Paris, Roullin, riche des cinquante mille francs extorqués à Changobert, avait fondé, dans une des rues qui avoisinent la porte Saint-Denis, une. de ces maisons de banque interlopes que tout le génie de la police ne parviendra jamais à faire disparaître. Escompteur du dernier ordre, Roullin avait commencé par prêter sur gages et à la petite semaine. Ce commerce dura jusqu'en 1815. A l'arrivée des alliés, il fut mêlé à une affaire de fournitures sur laquelle il réalisa cent mille francs de bénéfices. Entraîné, à partir de ce moment, dans le cercle des grandes entreprises, il s'était marié
avec la fille d'un fabricant qui lui avait apporté une dot respectable, et il avait transporté dans la Chausséed'Antin sa maison et son génie industriel. Devenu un des princes de la finance (style du temps), il s'était donné une opinion libérale et Tavait conservée, même après son second mariage avec mademoiselle Clémence de Vertimprey, dont la famille était royaliste. Il ne faut pas perdre de vue que sous la restauration un certain libéralisme bien entendu menait à tout. Si la restauration avait vécu deux années de plus, Casimir Périer serait devenu ministre de Charles X.
Cependant, lorsqu'il se trouva seul après la terrible explication qu'il avait eue avec Changobert, Roullin tomba dans un abattement profond. Tous ses rêves ambitieux n'étaient pas détruits, puisque Changobert, devenant son gendre, aurait tout intérêt à sauvegarder l'honneur de sa nouvelle famille ; mais il se demandait de quelle façon il s'y prendrait pour annoncer à madame Roullin cet étrange mariage d'une jeune fille de dix-sept ans avec un homme de quarante-cinq, et si sa femme ne s'opposerait pas de toute sa force à une union que ne justifiaient d'ailleurs ni la haute position ni la fortune du prétendu. Dans cette supposi-
tion, irait-il révéler à une Vertimpi*ey les raisons qui le forçaieht de donner sa fille à un aventurier? Et puis Roullin se sentait pris d'une inquiétude fiévi-euse quand il venait à songer qu'il ne connaissait qu'un seul acte de la vie de son futur gendre : l'enlèvement d'une jeune fille, probablement abandonnée. Sauf ce détail, il ne savait absolument plus rien de cette existence mystérieuse. La seule personne dont le banquier ne se préoccupât pas dans tout cela, c'était la personne véritablement intéressée, sa fille, Julia.
Lorsqu'il s'était éveillé le lendemain de la soirée où il avait si bien tapoté sur le clavier sentimental, Hector s'était demandé s*il n'avait pas été le jouet de quelque songe moqueur. « Madame RouUin est bien belle, pensait-il, mais ce n'est pas une raison pour que je ne pense plus qu'à sa fière beauté. Je ne suis pas encore assez riche pour être amoureux. Voilà pourtant la vie, ajoutait-il mentalement, on poursuit un but à
travers mille obstacles, mille périls, mille traquenards, puis, un beau soir, on va se heurter à de blanches épaules et Ton se pend à un cou charmant, comme Thomme qui veut se tuer à une espagnolette. Dieu a placé la femme auprès de l'homme pour qu'il ne fasse pas de trop grandes choses, je sais cela ; mais, après tout, la question se réduit à ceci : me soustraire à la domination féminine et aller de Pavant. J'étais seul, je serai deux. Envisagé sous ce point de vue raisonnable, le concours de Clémence doit abréger pour moi les étapes de la réussite. Une maîtresse est comme un piano, un meuble inutile si Ton n'en sait pas jouer. Essayons donc et voyons quels accords je vais tirer de ce magnifique instrument, »
Le soir, à neuf heures, Hector se présentait à Thôtel du banquier, mais il fut désagréablement surpris, en entrant dans le salon, de voir que madame Roullin n'était pas seule. Roullin et Charolles étaient là; il avait cru qu'il pourrait lui parler sans témoins, et sa figure exprima un désappointement qui fit sourire la belle Clémence étendue sur sa causeuse comme une sultane.
— Voici monsieur Chabot, dit-elle en lui présentant
sa main qu'Hector porta à ses lèvres après avoir senti une petite pression qui, dans la pensée de madame RouUin, devait le dédommager de la présence des importuns ; il arrive à propos, car nous avons besoin de ses conseils.
— Je lance demain mon article en faveur de votre candidature, dit Hector en s'adressant à RouUin.
— Le banquier, pour toute réponse, serra avec effusion la main d'Hector.
— Serait-il vrai, demanda Clémence, que le ministère hésite à inscrire le nom de M. RouUin sur la liste de ses candidats?
— Rien n'était plus vrai ce matin, madame, et la position du ministre est tellement difflcUe, qu'U ne faut pas trop lui en vouloir. M. RoulUn ne peut pas être le député de l'arrondissement d'Angoulôme, et vous allez en comprendre la raison. Le député actuel est un des signataires de l'adresse des 221 ; or, les 221 doivent tous être réélus.
—Alors, reprit Clémence, qui devint pâle, M. Rouilin reste encore cette fois-ci sur le carreau?
— M. RouUin, continua Hector, a eu le tort, qu'il me permette de le dire, de ne pas voir le ministre
aussitôt qu*a été lancée Tordonnance de convocation des collèges; il a voulu absolument être député d'Angoulême, et c*est impossible; on lui aurait trouvé un autre arrondissement.
Roullin avait été tellement abasourdi par l'apparition de Changobert, que depuis trois jours le pendule de ses idées s'était arrêté. Les paroles d'Hector le tirèrent de son engourdissement.
— Est-il donc trop tard aujourd'hui? demandat-il.
— A l'heure qu'il est , la liste ministérielle est complètement close; mais soyez tranquille, dit Hector en jetant sur madame Roullin un regard triomphant, j'ai eu le bonheur de réparer ce matin le mal causé par votre apathie. J'ai vu le minisire, et il a été convenu que vous seriez député, et député du département de la Charente, où vous avez des propriétés. Vous êtes le candidat ministériel de Tarrondissement de Barbezieux.
— • Que de remerciments ne vous dois-je pas ! balbutia Roullin en serrant la main d'Hector.
Clémence remercia le jeune homme par un regard éloquent.
— Roullin a-t-il un concurrent? demanda CharoUes.
— Oui, nous avons un rival, un avoué,, un fin matois, qui exerce une certaine influence sur les tapageurs de Fendroit. Cet homme, qui se nomme Rivaud, n*est pas content que la révolution se soit arrêtée à la branche cadette. Il se donne pour une espèce de républicain, et il aurait peut-être quelque chance de succès si nous n'avions un excellent moyen de Taplatir.
— Quel est ce moyen? demanda vivement Roullin.
— Le premier consiste à Tacheter. Il est mal dans ses affaires, et pour dix mille francs, il se désistera peut-être de sa candidature et reportera sur son concurrent toutes les voix dont il dispose. Quant au second, le voici : si, par hasard, notre homme est incorruptible, il n'y a pas un moment à perdre; il faut expédier tout de suite à Barbezieux un courtier électoral élevé dans Tart de Téreintement et qui taillera quotidiennement des croupières au sieur Rivaud, tout en faisant mousser votre patriotisme; déplus, vous vous engagerez, si vous êtes nommé, à doter Barbezieux d'un pon.t, d'un chemin vicinal, d'une
place ou de tout autre embellissement. J'ai tellement insisté auprès du ministre, que je suis parvenu à lui enlever la promesse de deux bureaux de tabac dont vous pouvez disposer en faveur des deux électeurs les plus influents. S'il le faut absolument, je me charge de lui extorquer, en outre, un bureau de papier timbré. Si vous n'êtes pas nommé avec tous les éléments de succès que vous avez dans la main, c'est que vous ne le voudrez pas.
Pendant qu'Hector parlait, madame RouUin l'enveloppait de son regard. Elle trouvait dans ce jeune homme audacieux, peu scrupuleux dans les moyens, mais prompt et déterminé, le héros de toute sa vie; en ce moment, elle eût voulu lui sauter au -cou et lui dire : « Je t'aime. »
La conversation continua à rouler sur l'élection ; Hector se fit apporter des plumes, du papier et de l'encre, et griffonna sur le bout de la table à ouvrage de Clémence une profession de foi éloquente où Rouilin était représenté comme l'agent le plus actif de la révolution bourgeoise de Juillet. L'épisode de Lucien, habilement défiguré, était incidemment relaté et posait le banquier en saint Vincent de Paul des com-
battants blessés. Ce morceau, d'une verve entraînante, fut aussitôt envoyé chez un imprimeur pour être tiré à deux mille exemplaires.
Il fut aussi convenu, sur la proposition de madame RouUin, qu'Hector prendrait en main la direction de l'élection, qu'il enverrait qui bon lui semblerait dans l'arrondissement dont on voulait faire un bourg pourri; bref, qu'il aurait pleins pouvoirs. Quatre jours avant l'élection, le banquier tomberait à Barbezieux comme une bombe et réciterait une improvisation destinée à entraîner les électeurs flottants, — la charge des cuirassiers à Eylau.
Hector, par sa décision et son aplomb, venait de s'implanter dans la maison de Roullin. Aussi inexpérimenté en politique qu'il était fin en affaires, le banquier voyait déjà dans Hector le directeur de sa conduite et le blanchisseur de ses discours.
Quant à la belle Clémence, elle contemplait Hector comme Julie dut contempler Saint-Preux.
Hector ne comprit pas le regard plein d'amour de madame Roullin. Il crut voir jaillir de ses yeux l'étincelle du sarcasme, quand, toutes les dispositions arrêtées, elle lui adressa des remerclments sur la peine
qu'il s'était donnée pour enlever au ministère la candidature de son mari, «c Elle m'a cajolé hier» pensait-il, pour faire de moi un agent électoral. Je tire les marrons au profit de ce butor de Roullin, et aussitôt que je serai parti, elle me persiflera avec ce M de CharoUes. d
Dominé par cette idée saugrenue, Hector sortit aussitôt du salon, bien convaincu qu'il venait de jouer un rôle profondément ridicule, et il se rendit tout droit à la chambre de Lucien, logé, conmie on sait, dans la maison du banquier.
— Eh bien ! lui dit-il en entrant, où en es-tu de ton amour? Ne vois-tu pas que tu perds ton temps, et que jamais ni RouUin ni sa femme ne voudront donner Mia à un homme qui n'a ni position ni fortune?
— Je le sais, répondit tristement Lucien.
— Que fais-tu ici alors, si tu n'as aucun espoir?
. — Je la vois.
— Mais tu ne peux pas toujours rester dans cette maison? D'ailleurs, d'un moment à l'autre on peut marier Julia, et à moins que tu ne veuilles servir de garçon de noce...
— Le jour où ce que lu dis se fera, je me tuerai, t tranquillement Lucien.
Hector, qui ne parlait avec si peu de ménagement 1 jeune amoureux que pour donner une issue à sa mauvaise humeur, fut ému de Faccent triste mais ëtenniné de son ami.
— Mon cher Lucien, dit-il en lui prenant la main ^i en changeant de ton, pardonne-moi le mal que je e fais, quoique ce mal ne soit rien auprès des souffrances que te prépare ton impossible amour. Ahl mon pauvre garçon! Pourquoi diable t'es-tu lancé à la recherche de la mandragore? Mettre toute sa vie sur cette carte biseautée qui s'appelle une femme, c'est vouloir se perdre à coup sûr. Parlons raison : ne peuxtu pas faire un effort héroïque et extirper de ton cœur le souvenir de Julia?
— 11 est trop tard.
— Un mot sinistre qui précède toujours les catastrophes. As-tu au moins dressé tes batteries? as-tu pris tes mesures ?
— Quelles mesures? demanda Lucien.
— Julia t'aime; fais-lui comprendre que le seul moyen d'en finir, c'est de se compromettre. Enlève-la.
— Jamais, répondit Lucien avec force. Je ne veox pas commencer par déshonorer celle que j'aime pins que la vie, et qui doit être un jour ma femme.
Hector resta stupéfait devant cette honnêteté vi*aie qui s'indignait d'une proposition que tant d'autres eussent caressée avec joie. Il ne put réprimer un mouvement d'admiration pour ce jeune homme dont la loyauté contrastait si profondément avec ses propres sentiments et avec ceux des gens qu'il voyait chaque jour.
— Je ne suis pas ta voie, dit-il, mais c'est peutêtre la tienne qui est la bonne ; et puis, qui sait si Dieu ne fera pas un miracle en ta faveur?
Et il se mit à arpenter à grands pas la chamJ)re de Lucien.
— Marche plus doucement, dit Lucien, ma chambre est au-dessus de celle de madame RouUin, et si elle était chez elle en ce moment ce tapage l'incommoderait.
Le nom de madame Roullin raviva la colère d'Hector, qui se croyait joué. Il fit une sortie contre les femmes, déclara que tout homme qui ne sait pas s'affranchir du joug de la plus sincère et de la plus dévouée est
"tin homme perdu. Puis il prit son chapeau et dit bonsoir à Lucien.
Après avoir descendu Tescalier du second étage, liabité par Lucien, il se trouva en face de la porte entr'ouverte de Tappartement de madame RouUin. , Tout à coup il lui vint à Tesprit qu'il ne pouvait s'en aller sans faire comprendre à la belle Clémence qu'il n'était pas dupe de la comédie jouée la veille à son prétendu bénéfice.
Il plongea son regard dans l'appartement, hésita un instant, puis appelant à lui toute son énergie : « Si je n'entre pas, pensa-t-il, je suis un lâche. »
Et poussant la porte, il pénétra dans l'appartement avec fracas, se réservant de mettre sur le compte d'une erreur l'inconvenance de sa démarche. Ne pouvait-il pas dire qu'il croyait entrer chez Lucien?
Mais la première pièce était vide, et il arriva, sans trouver personne, dans la chambre à coucher, dont la vue calma tout à coup le tumulte de ses pensées. Cette chambre, doucement éclairée par la lueur vacillante d'une lampe d'albâtre suspendue au plafond, était Je plus gracieux réduit que pût rêver l'imagination capricieuse d'un artiste. Si le mauvais goût du
banquier éclatait dans les grossières magnificences de salon, là tout respirait la fenime, tout avait une âme. Malgré l'émotion quMl ressentait, Hector resta stupéfait à la vue de ce luxe royalement féminin qui rayonnait dans toute sa perfection. Ce paysan de h veille, qui n'avait jamais vu la chambre d'une Parisienne, fut effrayé des adorables richesses contenues dans cet appartement: souvenirs reliés en émail et bordés de perles, coupes pleines de bagues charmantes, chefe-d'œuvre de Saxe ou de Sèvres naontés avec un goût exquis^ porcelaines de Chine on du Japon, des tableaux, des statuettes et ces mille colifichets, — qpalente superfiuité qui est le nécessaire dans la vie d'une fename à la mode.
Évidenmient, madame Roullin s'était créé dans ce coin de l'hôtel» qui eq était le paradis, un chez soi, un hortie, comme disent les Anglais. Cette chambre, c'était la femme tout entière. Au seuil de cet Éden s'était arrêté le luxe poncif de la finance. C'est du moins ce que pensait Hector, enivré du parftim qu'exhalait ce temple où rien ne manquait que la divinitét •
Cependant, le premier mouvement de bravoure
dissipé, il commença à réfléchir sur Tinconvenance de sa démarche, sur son procédé de Cosaque, et il songeait déjà à opérer une retraite prudente, lorsqu'un brait de pas, venant du corridor, le retint cloué au tapis. Les pas se rapprochaient. Hector, perdant la tête, regarda autour de lui pour chercher un abri et alla se cacher, comme un écolier, derrière les rideaux de la fenêtre. Il pensa que ce devait être la femme de chambre, et qu'il pourrait partir aussitôt qu'elle se serait éloignée.
Une seconde après, madame Roullin entrait dans sa chambre, dont elle fermait la porte à double tour. La jeune femme alluma deux bougies et vint coquettement se poser devant la glace de la cheminée, relevant avec précaution les splendides tresses de sa chevelure, lorsque, par une, maladresse à son insu intelligente , ses beaux cheveux dénoués ruisselèrent comme un fleuve d'ébène sur ses épaules et offrirent à rœil ravi d'Hector le vivant tableau de la plus adorable des Madeleines.
Le jeune homme n'avait pu retenir un cri d'admi* ration.
Madame Roullin s'élança aussitôt comme une pan^
thère à Fautre bout de la chambre. Par un mouve^ ment rapide , elle avait rapporté sur son sein décoo! vert les grappes éparses de ses cheveux. AdorabM rideau qui rendait plus éblouissante encore la neigl de ses épaules.
Le moment critique est venu, pensa Hector, mou* rons au moins avec grâce, et il se montra.
— Vous ici, monsieur, s'écria la jeune femme indignée, vous...
— • Madame , dit Hector touché de sa douleur, je vous dirais la vraie raison qui m*a conduit ici que vous ne me croiriez pas. Traitez-moi donc comme un misérable.
— Quelle raison peut justifier votre présence dans ma chambre à cette heure?
Hector fit aussitôt une confession générale; il raconta Faffreux soupçon qui lui était venu, la chambre entr*ou verte qu'il avait prise pour celle de Lucien... Il allait en sortir au moment où il avait entendu du bruit, et, dans son trouble, il s'était jeté derrière les rideaux; mais il réclamait son pardon à genoux, et jurait qu'il n'oserait plus désormais se montrer aux yeux de la femme offensée.
Si madame RouUin avait été offensée, en effet, de a présence d'Hector, elle voyait dans cette démarche m acte hardi, qui annonçait de la part du jeune tiomme une indomptable résolution, et elle était flère* d'inspirer de Tamour à un esprit de cette trempe; elle ne laissa pourtant rien voir du trouble qui l'agitait, et elle dit à Hector, en cachant sa figure entre ses mains admirablement modelées :
' — Mon Dieu I que vous avais-je donc fait pour me traiter comme une courtisane?
— Moi, vous manquer de respect! s'écria Hector, moi qui vous ai juré un étemel amour! Si vous avez cette idée, pourquoi ne sonnez-vous pas et ne me faites-vous pas mettre à la porte comme un laquais?
La jeune femme, qui avait réparé le charmant désordre de sa toilette, s'était assise sur un fauteuil, dans l'attitude de la statue de la Douleur.
— Clémence, dit Hector en se mettant à genoux, me pardonnez-vous?
— Oui, dit madame Roullin en se laissant aller dans les bras de son amant, mais à une condition. Yous allez partir.
Hector sortit en effet de la chambre de Clémence
ïl4 AMOUR
par on escalier dérobé, et à quatre heures du matin.
Amour I tu exaltes les croyants et tu transformes les sceptiques. Cest par toi que tout naît, que tout respire, que tout se renouvelle; tu es rétemel diende ce monde qui a chassé tous les autres , et si grande est ta puissance, que tu pénètres jusque dans le coeof de ceux qui te nient I
Hector n'avait été d'abord pour madame RouDid qu'un homme résolu, d'une activité dévorante ^ qu'elle dirigerait à son gré dans le labyrinthe de la politique; jetée toute jeune dans les bras de Roullin, elle n'avait vu jusqu'à ce jour dans l'union des sexes qu'une odieuse brutalité. Étonnée et ravie de découvrir, dans le monde inconnu où elle venait d'entrer, tant d'horizons nouveaux et de sensations nouveUes, elle se prit à aimer son vainqueur d'un amour insensé, d'un de ces amours violents qui ne connaissent ni restriction ni calcul. Elle avait voulu soumettre, et c'était elle qui était domptée. Tous ses projets ambitieux, tous ses rêves de dominatrice avaient fait place à un sentiment unique qui emplissait son âme renouvelée et rajeunie. Quand Hector n'était pas auprès d'elle, elle restait des heures entières à penser à lui,
ET PINANGK 415
i r attendre et à souffrir. Tout ce qui n'était pas lui la pouvait indifférente ou ennuyée. La passion éclatait dans son attitude» dans sesi gestes et ses regards. Il lui semblait qu'elle ne vivait que depuis quelques jours, et elle se demandait pourquoi elle s'était sevrée pendant si longtemps du bonheur d'aimer. Cette femme, qui n'avait été dévorée jusque-là que du désir de briller dans le monde de parvenus où elle se trouvait lancée, apportait en effet à son amant un cœur vierge et une nature ardente qui se révélait avec d'autant plus d'énergie qu'elle avait allumé plus tard cette lampe merveilleuse qu'on appelle l'amour.
Un matin Hector, qui l'avait quittée quelques heures auparavant, la vit entrer chez lui à l'improviste.
— Que venez-vous faire ici? lui demanda*t-il stupéfait.
— Me compromettre , répondit-elle ; toute femme qui ne risque pas sa réputation pour son amant ne Taime pas.
Hector la pressa sur son cœur et eut un moment d'indicible ivresse.
Hector n'était pas moins fier de l'empire absolu
qu'il exerçait sur Faîtière Clémence; il éprouvait! joie d'enfant à penser qu'il tenait à ses genoux femme de l'archi-millionnaire Roullin, et quele ji où il le voudrait, cette femme s'afficherait pourJ aux yeux de tout Paris. Si la vanité tenait sa pi dans la joie que lui faisait éprouver son triomph<(| était aussi attiré et retenu par l'éclatante beauti Clémence, qui l'enivrait de toutes les liqueurs d^ volupté.
Les élections allaient se faire dans trois jeu Roullin était parti pour Barbezieux, répétant dans si chaise de poste le discours destiné à enlever les éieoj teurs. Le soir du départ du banquier, Hector étai assis auprès de Clémence, dans cette même chambn dont il s'était rendu maître par un coup d'audace; i lui parlait de Lucien et de Julia, de leur mulud amour et du désespoir qui attendait ces deux enfanti si on ne leur tendait pas une main secourable. Gémence frémit quand son amant lui rapporla la réponse que Lucien lui avait faite au sujet du mariage éventuel de Julia avec un prétendant imposé paï M. Roullin.
— Quoi! il se tuerait! s'écria-t-elle en arrêtant sou
gard sur Hector; que Julia est heureuse d'être mée ainsi !
— Méchante! dit Hector en Tembrassant, qui vous it qu'on n'en ferait pas autant pour vous?
— Mais je veux que personne ne se tue, dit-elle, is môme Lucien. Le grand malheur de Julia, c'est avoir un million de dot. Il est bien évident que L RoulUn voudra pour elle, ou plutôt pour lui, aelque fleur des pois séchée sur pied, quelque nom aîné du faubourg Saint-Germain, ou tout au moins n paladin en haute situation du nouveau régime; aais la petite, que j'ai consultée à ce sujet, résistera omme une barre de fer. D'ailleurs, puisque tu veux t)solument, mon amour, que Lucien épouse Julia, tourquoi le mariage ne se ferait-il pas? Est-ce que juelque chose peut résister à mon Hector? Est-ce que 0 ne suis pas là, moi, son amie, son esclave, sa sertote, pour brouiller tout Técheveau des intrigues îèvidé par mon auguste époux? Va, je sais comment il faut le prendre, et j'agirai si bien, que jej'amènerai à faire tout ce que je voudrai. Ce qu'amante veut, le diable le veut; et le diable fait plus de mariages que îe bon Dieu.
Hector s'était jeté au cou de Clémence» il lai baisail les mains, il lui dévorait les lèvres et les yeux; elle était folle de bonheur.
— Dame! ajouta-t-elle avec toutes sortes de mine charmantes, il faut commencer à dresser nos batteri» tout de suite. Mais si Tabbé veut qu'on travaille pour lui, il faut aussi qu'il nous aide; tant qu'il passert son temps à regarder les beaux yeux de Julia, ses affaires n'avanceront guère. Sais-tu à quoi je pense? Lucien, lancé dans la diplomatie, peut être secrétaire d'ambassade en très-peu de temps, et M. Roullin n'aura plus aucun prétexte de refuser sa fille à un honune en passe d'être un jour ministre plénipotentiaire ou même ambassadeur.
— C'est vrai, dit; Hector; mais de tous les départements, celui des affaires étrangères est le plus ba^ ricadé.
— Est-ce que Bourniquet, qui était un petit journaliste de rien du tout l'autre jour, ne vient pas d'être nommé ministre en Grèce? D'ailleurs, n'avons-nous pas CharoUes à notre disposition; CharoUes, plus solidement établi que jamais à l'hôtel des Capucines et qui fait tout ce qu'il veut de sa nouvelle Excellence?
— C'est juste, dit Hector.
— Ahl monsieur Thomme grave! vous voyez bien que les femmes sonl quelquefois de bon conseil.. Puis elle ajouta en souriant : Ce pauvre CharoUes I quand je pense que voici cinq grandes années qu'il soupire pour moi, qu'il m'est dévoué comme un caniche et que je ne peux m'empêcher de rire quand il me parle de ses souffrances, pendant que ce cher monstre que voilà n'a eu besoin que de paraître pour faire de moi son esclave!
En sortant de chez madame RouUin, Hector alla prévenir Lucien de la sainte alliance formée en sa faveur. Celui-ci eut un accès de joie à en perdre la raison et ne dormit pas de toute la nuit.
Le lendemain^ le baron de CbaroUes, mandé par un billet, élait à midi chez madame RouIIin, qui le mit tout de suite au courant de la question. Avec cette fdcilité qu'ont les femmes à ne pas voir d'obsta* cle quand il s'agit de la réussite d'un projet auquel elles s'intéressent, madame Roullin voulait que son ^ protégé entrât de plain-pied au ministère des affaires
â22 AMOUR
— Ce que vous me demandez là est impossible, avait répondu CharoUes.
— Impossible! s'écria Clémence; si vous répéta encore ce vilain mot, j'exigerai pour Lucien l'ambassade de Londres.
Charolles, désespéré de repousser la demande d'une femme qu'il adorait, se mit l'esprit à la torture et trouva un expédient.
— On confiera à votre petit héros, lui dit-il, une mission facile, et s'il la remplit avec intelligence, je me charge d'en faire avant trois mois un second secrétaire à Rome ou à Madrid. Envoyez-moi M. Lucien à deux heures, je lui donnerai mes instructions.
— Vous êtes le meilleur des hommes, dit Clémence.
— Et vous la plus ingrate des femmes.
— Vous voyez bien que non, puisque je vous offine le plus souvent que je peux l'occasion de me rendre service.
Charolles prit la main de madame RoulUn et ap* puya ses lèvres sur l'extrémité des doigts minces et fluets de la jeune femme avec l'onctioDi d'oo
unoureux qui comprend que c'est la dernière faveur.
Lucien, prévenu par madame Roullin, se trouva à rheure dite à Thôtel des Capucines.
— Mon cher ami, lui dit Charolles après l'avoir
fait asseoir, si vous aviez le temps d'attendre, je vous
dirais de commencer par le commencement ; on ferait
de vous un attaché libre ou un rédacteur appointé, et
avec des protections, vous pourriez peut-être, d'ici à
quelques années, gagner la haute mer; mais vous
êtes pressé et vous avez besoin de prendre le chemin
de traverse. Ce n'est pas toujours le plus sûr, mais
c'est quelquefois le plus court.
— Pourvu, interrompit Lucien, qu'il soit honorable...
-^ Sans doute, répondit Charolles en réprimant un sourire; et cependant vous comprendrez qu'on ne peut, de prime abord, vous conférer un grade dans le corps dont vous serez un jour, je n'en doute pas, un des membres les plus distingués; tout ce que l'on peut faire, c'est de vous fournir l'occasion de le con« quérir.
. f-- C'est juste, dit Lucien.
nk AMOUR
— Donc, mon jeune ami, nous allons vous confier une mission délicate. Oh I ne craignez rien, reprit-il en riant, on ne vous enverra ni en Orient ni en Amérique, la politique n*est pas aussi barbare qu'elle en a l'air ; elle ne vous séparera pas de certaine personne à laquelle je vous sais très-attaché.
— Si j'accepte la mission dont vous parlez, je la remplirai avez zèle, dit Lucien en rougissant un peu.
— Voici de quoi il s'agit. Vous savez peut-être que le prince régnant de ... a refusé de reconnaître le nouveau roi des Français, Louis-Philippe I". Le gouvernement se préoccupe assez peu du bon ou du mauvais vouloir de ce principicule italien, qui ne peut mettre cinq cents hommes sur pied; cependant, il importe, dans l'intérêt de la dignité et du respect du nouveau trône, que le prince de ... cesse de donner ce mauvais exemple d'une attitude hostile. La duchesse Albanoni, une Française qui est la maltresse du prince, et qui depuis dix ans gouverne despotiquement la principauté, est en ce moment à Paris. Nous croyons savoir qu'elle n'y est venue que pour sonder l'opinion et examiner la situation de près.
C'est donc elle, et elle seule,, qu'il s'agit de circonvenir; il faut la gagner peu à peu par la persuasion, lui démontrer que l'établissement de Juillet, appuyé sur les sympathies populaires, est inébranlable, et que la bouderie du prince régnant de ... ne peut se prolonger, sous peine de faire de lui, d'ici à très-peu de temps, un personnage ridicule. Eh bien! mon cher ami, c'est sur vous que nous comptons pour amener tout doucement la duchesse à des Idées raisonnables.
— Comment cela? interrompit Lucien.
— La duchesse a besoin d'un secrétaire; vous entrerez dans sa maison en cette qualité. Il est bien entendu que vous ne nous connaissez pas, que vous n'avez jamais eu aucun rapport avec nous; vous êtes recommandé à la duchesse par un homme influent de l'ancien parti congréganis^. Vous arrivez chez elle avec des opinions légitimistes qui se modiflent insensiblement à mesure que les faits marchent et tordent le cou aux principes. C'est ainsi que vous amènerez tout doucement la duchesse à comprendre que la position hostile prise par F Altesse ilalienne n'a plus ni rime ni raison. Si vous réussissez dans cette
ne AMOUR
mission délicate, je crois pouvoir vous promettre Totie^ prochaine nomination de second secrétaire d'ooe' grande ambassade.
Lucien fit un signe de tète imperceptible qui poavait passer pour une adhésion aux paroles du direo teur.
-- La duchesse, reprit CharoUes, peut avoir quarante ans; elle est encore très-belle. Réglez-vous iàdessus. *
— Oui, monsieur, répondit naïvement Lucien, qui ne comprit pas.
— Soyez d'abord très -circonspect, très-timide même, puis devenez galant, empressé. Une femme de quarante ans est toujours flattée qu'un jeune homme bien tourné élève un autel discret à sa beauté.
Lucien ouvrit des ]^ux de porte cochère.
•— Vous me tiendrez au courant de votre mission; mais il ne faut plus remettre les pieds au ministàre. Nous nous rencontrerons chez RouUin.
' — - Et comment dois-je me présenter à Thôtel de la duchesse?
— Voici une lettre, dit CharoUes en prenant mr
LaL fable un papier cacheté ; vous la remettrez au chapelain de la duchesse, qui vous croira envoyé vers lui par Tabbé Baudru.
— L'abbé Baudru, interrompit Lucien, ce corypliée de la congrégation...
-^ Lui-même. Il est à nous. Je n'ai pas besoin de vous recommander le secret,
Lucien mit sa lettre d'introduction dans sa poche, prit congé de Charolles et se rendit tout droit chez Hector.
-^ Je n'ai rien de caché pour toi, lui dit-il, toi et moi ne faisons qu'un. Voici la mission diplomatique qui m'est •confiée.
Et il lui raconta la conversation qu'il venait d'avoir avec le baron de Charolles.
— Eh bieni dit Hector, tu n'es pas trop malheureux, tu débutes dans la carhëre par une ambassade
* auprès d'une jolie femme^
-^ Le double rôle que je dois jouer dans tout ced est-il acceptable?
— Pourquoi non? La poUtique est-elle autre chose qu'un double rôle perpétuel? Janus n'est-il pas le patron de la diplomatie ! Si tu ne rengaines pas tes scru-
tSO AMOUR
~ Je n'aurais pas osé, monsieur Tabbé» répondit Lucien, me faire suivre de mon bagage sans être certain d'être agréé par madame la duchesse.
— On peut l'envoyer chercher, dit le chapelain. ' --^ Je vous demanderai la permission de retourna ebez moi.
~ Comme voub voudrez, dit le gros chapelain, mais faites votre installation aujourd'hui* Madame la duchesse peut avoir besoin de vos services dès demain.
Lucien revint assez triste à Thdtel du banquier D fit ses malles et éprouva un serrement de cœur an moment de quitter cette petite chambre qui lui rappelait tant de souvenirs.
n descendit ensuite au salon pour prendre congé de Julia et de madame Roullin.
CelleM^i^ qui avait annoncé à Julia le prochain dé^ part de Lucien, releva le courage des deux amoureux, et sortit presque aussitôt pour qu'ils pussent donner un libre cours à TeSusion des derniers instants.
Alors il fut convenu qu'ils s'écriraient tous les jours, que Lucien viendrait deux ou trois fois par semaine,
; que nulle puissance humaine ne pourrait les empéler d'être Fun à Tautre. « C'est Dieu qui nous a raprochés, disait Lucien, il ne nous séparera pas. » Et es lèvres de ces deux enfants réunis dans la même ensée , dans le même enthousiasme, dans la même louleur, s'échappaient tous les serments , toutes les louces paroles que gazouillent, depuis des siècles, les ioméos et les Miettes de tous les temps.
Lucien, ne pouvant maîtriser Témolion qui débordait, se dirigea tout à coup vers la porte du salon.
— Remember^ lui dit Julia au moment où il lui envoyait son dernier adieu.
Il revint aussitôt, tomba aux pieds de Julia, prit sa main qu'il inonda de larmes, et pour la première fois il se sentit assez de courage pour déposer un baiser d'amant sur les lèvres de la jeune fille.
Le soir il était installé dans l'hôtel de la duchesse Albanoni.
Le jour même où Lucien quittait la Chaussée-d'Antin pour le faubourg Saint-Germain, Roullin revenait de Barbezieux, il revenait triomphant.
Hector avait siJbien préparé les voies, la profession de foi avait produit un tel effet, des courtiers, répandus dans la ville et dans la campagne, avaient nroimis tant de tableaux pour les églises, tant de chemins vicinaux, tant de bureaux de tabac, que RouUia d^
son arrivée à Barbezieux, avait pa s'appliquer le mot de César.
Le républicain Rivaud, demeuré incorraptible, était resté sur le champ de bataille avec vingt-doq voix.
Roullin, nommé député à Cimmense majorité <fa suffragesy rapportait dans sa poche une énorme carte à payer qui devait être acquittée par le ministre de rintérieur.
Aussi pouvait-il dire avec une certaine apparence de vérité à tous les gens qui le félicitaient :
— Dans tous les cas, mon élection ne m'a pas coûté un sou. On ne m'accusera pas d'avoir corrompu mes électeurs.
Ce triomphe politique de Roullin fut troublé par la nouvelle d'un désastre financier. En arrivant à Paris il apprit qu'une forte maison de banque de Londres^ avec laquelle il était en relation d'affaires, venait de déposer son bilan.
Il partit aussitôt pour l'Angleterre, afin de mesurer l'étendue de sa perte. Il revint au bout de trois jours, avec la figure d'un honune qui relève de maladie; il avait perdu quatre millions.
Si la perte de quatre millions est presque insigniiante pour certains banquiers d'apjourd'hui » elle (tait énorme pour les plus fortes maisons de ce temps- Èt où les chemins de fer n'existaient pas, non plus pote les institutions de crédit de toute sorte , et où ^exploitation de la société en conunandite était en<x>re dans Fenfance.
Roullin était atterré. Désarçonné par ce coup inatr tendti, il fut sur le point de perdre la tète. Cependant il fit honneur à toutes ses obligations, et pour que son crédit ne fût pas entamé, il paya d'audace : il fit vendre sous main ses propriétés de la Charente et acheta bruyamment dans les environs de Paris une villa de huit cent mille francs.
Les fâcheuses rumeurs qui avaient circulé à la Bourse se dissipèrent devant ce trait de génie.
Il ne s'en tint pas là. Il augmenta le luxe et le personnel de sa maison, eut deux chevaux de plus dans son écurie et se colla sur le visage un masque souriant; bref, il sauva du naufrage cette chose énorme pour un banquier : le crédit.
Une circonstance favorable pouvait lui rendre ce qu'il venait de perdre, il n'avait qu'à attendre.
Sar ces entrefaites , il y eut une modification le personnel ministériel; Hector se démena pourfs de Roullin un ministre du commerce, mais la C01&binaison avorta ; seulement , un ancien collaborateni d'Hector auquel venait d'échoir le portefeuflle de l'intérieur, proposa à celui-ci d'abandonner définitivement le journalisme et en fit son chef de cabinet.
Madame Roullin, qui n'avait plus d'ambition qœ pour son amant, battit des mains à cette nouvelle, et elle voulut donner un grand dîner pour célébrer l'aïénement d'Hector dans la haute administration.
 ce dîner assistaient trois ou quatre députés, le baron de CharoUes, quelques notabiUtés financières et M. le comte de Changobert, qui se trouva placé à table à côté de Julia.
Lucien, retenu par ses nouvelles fonctiotis auprès de la duchesse Albanoni, brillait par son absence.
Madame Roullin, qui ignorait que son mari eûi invité Changobert, ne fut pas médiocrement surprise quand elle vit le ci-devant jeune homme assis à c6\é de la fille de M. Roullin.
Changobert se montra ti^ès-empressé auprès de
Oia, qui» ne soupçonnant pas rarriëre-pensée maimoniale du comte, accueillit d'un visage souriant ( feu d'artifice de compliments et de galanteries tiré a son honneur.
Hector, placé à la gauche de madame Roullin, lui lit tout bas :
— A propos de quoi ce M. de Changobert se Touve-t-il ici? Est-ce qu'il serait un de vos amis?
— Je le connais à peine, répondit Clémence; il a fetë invité par M. RouUin, qui est lié avec lui depuis longtemps.
— Votre mari sait-il ce qu'on dit de ce comte ruiné?
— Que dit-on?
— On assure que c'est un grec.
— Qu'est-ce qu'un grec?
— Un homme qui corrige les caprices de la fortune par une grande dextérité de mains dans le maniement des cartes.
— Merci du renseignement, dit Clémence, je prendrai mes dispositions pour qu'il ne remette plus les pieds chez moi.
Pendant cet aparté, le banquier, qui n'avait jamais
paru plus joyeux, étalait sur la nappe ses principei politiques et soutenait avec Ghangobert une discossion entrelardée de mon cher comte et mon cber ami.
Le dtner sembla d'une longueur mortelle à nudame Boullin.
Le soir, quand tous les convives furent partis, madame Roullin retint son mari, qui, de son côté, se préparait à la retraite.
— Mon ami, lui dit-elle, pourquoi donc ne m'aviezvous pas prévenue de la présence de M. de Ghangobert?
— La vue de M. de Ghangobert vous est décidément désagréable, car c'est, si je ne me trompe, la seconde fois que vous vous étonnez si fort de sa présence au milieu de nous.
— Oui, dit madame Roullin d'un ton bref, je m'en étonne beaucoup, car je ne connais pas assez votre ami pour qu'il dîne chez moi sans que je sois an moins prévenue.
— Mon Dieu! balbutia le banquier, j'avoue qne j'aurais peut-être dû... Mais je l'ai rencontré par hasard et invité sans façon; d'ailleurs, le comte de
ET FINANCE aS9
Changobert est, je vous le répète, un ancien ami et ■3.n homme du meilleur monde.
— Vraiment, interrompit en riant madame Roullin,
on dirait, à vous entendre faire Ténumération de ses
qualités, que vous avez un intérêt^ à le vanter... et
même à le surfaire... Voudriez-vous, par hasard, me
présenter un Jour cet incomparable comte comme
votre futur gendre?
— Et quand cela serait? dit vivement Roullin, qui prit la balle au bond.
Madame Roullin, devenue tout à coup sérieuse, regarda son mari en face, et crut remarquer qu'il était assez vivement agité.
— Vous plaisantez! dit-elle en tenant son regard arrêté sur celui du banquier.
— Je ne fais qu'une supposition, reprit celui-ci, et je vous demande en quoi la chose vous paraîtrait si extraordinaire.
— Ainsi, vous donneriez votre fille, qui a dix-huit ans, à un homme qui va bientôt friser la cinquantaine?
— Changobert a de quarante-trois h quarante-
240 AMOCR
quatre ans. Un homme de sens ne se marie jamais avanl la quarantaine.
— Ce projet de mariage est donc sérieux? demanda vivement madame Roullin.
— Je ne dis pas^ balbutia Roullin , que tout soit définitivement arrêté, mais...
— Vous avez sans doute consulté votre fille?
— Ma fille!
— Oui, votre fille...
— Non. Je crois que Julia est encore trop jeune pour avoir une préférence, et qu'elle serait, dans tous les cas, très-heitfeuse d'être comtesse.
— Et si Julia aimait quelqu'un qui ne fût pas M. de Changobert?
— Ma fille aimer quelqu'un sans mon autorisation...
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de madame Roullin.
— Oui, si elle adorait un jeune homme qui n'est pas comte, et si pour ce jeune homme elle faisait toutes les folies, toutes, entendez-vous, excepté celle que vous voudriez lui faire faire en lui donnant pour mari votre M. de Changobert?
ET FINANCE m
— Madame I dit Roullin d'un ton superbe.
— Teoez, mon cher, continua la belle Clémence en changeant de ton, vous êtes parfaitement ridicule, permettez-moi de vous le dire; depuis dix minutes, irous me faites de la peine ; vous suez sang et eau pour déguiser votre pensée, et vous êtes si maladroit que vous n'y pouvez parvenir.
— Que voulez-vous dire? demanda Roullin.
— Je veux dire qu'il y a un mystère sous roche. Vous êtes embarrassé et mal à Taise. Vous prétendez que M. de Changobert est votre ami, et vous ne le connaissez pas.
— Je ne connais pas Changobert?
— Cet aventurier tombe ici un beau soir sans crier gare; je vous demande qui il est, vous me répondez d'un air de mauvaise humeur que c'est un ancien ami
. rencontré au foyer de l'Opéra; puis, un mois après cette sentimentale rencontre, vous parlez d'en faire votre gendre, et vous voulez que tout cela me paraisse naturel.
— J'avoue que. . . au premier abord . . :
— Avouez donc tout de suite que vous n'avez pas le sens commun. Savez-vous ce qu'est votre ami
24t AMOUR
intime, M. de Changobert? Un homme taré, on homme qui, dit-on, fréquente les tripots et triche au jeu...
— Ah! mon Dieu! dit Boulin en tombant sur un fauteuiL
~ Et vous l'amenez ici, sans prendre d'informations, et vous le placez à table à côté de votre fille, sans même remarquer Tétonnement que produit, sur certaines physionomies, la présence de cet ami intime, qui parait vous être complètement inconnu!
Roullin, atterré, ne répondait pas. L'aspect de ses traits bouleversés effraya Clémence, qui lui demanda s'il se trouvait mal.
n garda le silence pendant quelques minutes, puis il sembla tout à coup prendre une résolution hé«* roïque.
— Voulez-vous me dire de qui vous tenez les détails que vous venez de me donner? demanda-t-il à sa femme.
— De M. Hector Chabot.
— De lui seul?
— N'est-ce pas assez?
— Et croyez-vous qu'Hector ait quelque raison
d'en vouloir à cet homme , et de le calomnier?
— Comment l s'écria en riant madame Roullin, la question Changobert n'est pas encore épuisée?
— Répondez-moi sérieusement, dit Roullin, car il s'agit ici d'une chose sérieuse.
— Je le veux bien, et je vous réponds que M. Chabot n'a, à mon avis, aucune raison personnelle qui l'excite à calomnier M. de Changobert.
— Tant pis ! dit le banquier.
— Comment, tant pis? et pourquoi cela?
— Parce que, honorable ou infâme, honnête ou misérable, cet homme est plus fort que moi.
~ Je ne vous comprends pas, mon ami ; si l'on vous entendait on ne saurait en vérité que penser. Y a-t-il donc un crime entre M. de Changobert et vous?
— Oui! dit le banquier en faisant un bond sur son fauteuil et en se levant tout droit.
Madame Roullin, qui venait de prononcer le mot crime sans y attacher la moindre portée, fut foudroyée par la réponse de son mari. Elle devint horriblement pâle et sentit ses jambes fléchir.
— Écoutez, dit RouUm, il fallait me perdre aux
yeux du monde, vous entraîner dans ma perte ou voie dire toute la vérité ; je me résous, quoi qu'il m'en coûte, à ce dernier parti. Changobert a dans les mains une pièce qui me compromettrait à ce point que je serais déshonoré. Cette pièce, par laquelle je reconnais, —c'est une bien vieille histoire, — que j'ai reçu de lui cinquante mille francs qu'il ne me devait pas, il ne veut me la rendre qu'à une condition.
En parlant ainsi, Roullin cachait son visage dans ses deux mains.
Madame Roullin parut hésiter pendant quelques instants sur le parti qu'elle devait prendre. La révélation qu'elle venait d'entendre n'ajoutait pas beaucoup au mépris que lui inspirait depuis longtemps son mari. Elle examina en un clin d'œil la position, et vit qu'un éclat de sa part ne pourrait que la compromettre ; elle était attachée à cet homme par la chaîne indestructible du mariage, elle portait son nom ; elle devait faire tous ses efforts pour le sauver du mépris et de la ruine. Madame Roullin surmonta donc le dégoût qu'avait soulevé en elle l'aveu inattendu de Roullin.
— Pourquoi, reprit-elle, n'ofifirez-vous pas à ce
ET FINANCE a4S
M. de Changobert le triple, le quadraple de la sonime que vous lui devez ?
— Je lui ai offert cent mille écus : il n'a pas voulu les accepter.
— Serait-il amoureux de Julia ?
— Je ne le pense pas. Il veut être mon gendre, parce qu'il espère qu'un jour ou l'autre je pourrai, par mon crédit, faire de lui un pair de France. Il a besoin, pour la réussite de ses projets, de s'allier à une famille honorable.
~Et il choisit la vôtre! dit vivement madame Roullin.
— Vous êtes cruelle, r^ondit le banquier.
— Monsieur, reprit-elle avec véhémence, lorsque j'ai accepté votre nom, je me doutais bien qu'il n'était pas immaculé, mais je n'aurais jamais cru...
— Ne suis-je pas déjà assez puni?...
— Il ne s'agit pas seulement de vous, m^ de votre fille, et vous devez tout faire pour qu'elle ne soit pas la victime d'une faute dont elle est innocente. Vous avez offert, dites-vous, cent mille écus à cet homme, et il a refusé de les prendre? Désormais vous êtes quitte envers lui.
S4ê AMOUR
«--Mais il me tient par ce maudit ii^erl s'écria le banquier.
Madame RouUia paraissait absorbée dans ses réflexions.
— Il a refusé cent mille ècos, reprit-elle, mais il ne refuserait peut-être pas cinq cent mille franes...
-^ n les refuserait.
«— Et un million ?
~ Un million ! s'écria Roullin, eommie vous y allesl Où voulez-vous que je prenne tout cet argeat ?
— Je vous engage à prendre celui^ dans votre caisse.
— n faut que je vous f|^se un aveu complet, dit Roullin, qui n'avait pas senti la pointe de Tépigramme. Si d*ici à peu de temps je ne parviens à me relaver par un coup de bourse, je suis complètement ruiné, car il ne me reste plus que mon crédit. Depuis un | moi j'ai perdu six millions t ^
-— De mieux en mieux ! répliqua madame RouUifi» \ le déshonneur et la ruine : c^e^ complet! \
— Dans tous les cas, madame, Vom aurez touJ4Nms, | quoiqu'il ariiive, une fortune indépendante. Je vous ai reconnu huit cent mille francs de dot qui doivent
échapper à tous las naufrages. D'ailleurs, je vous ferai ^ remarquer que ma position n'est pas aussi mauvaise que vous le pensez, puisqu'une seule affaire peut me rendre, et au delà, tout ce que j'ai perdu. Seulement, il me serait impossible de réunir en ce moment le mil* lion dont vous parlez, et même cinq cent mille francs.
~ Alors, s'kria madame Roullin, il faut donc que JuUa se dévoue?
-^ nie faut. Elle sera comtesse, et bientôt femme - d'un pair de France.
— Et qui se chargera de lui apprendre cette nou<^ veUe?
— Vous ou moi. Mais il me semble que personne mieux que vous ne peut remplir cette commission. Mon honneur et ma fortune sont dans vos mains.
Après ces paroles, le banquier se hâta de quitter le salon.
Madame Roullin resta encore quelques instants à réfléchir, puis elle se dirigea vers son appartements En passant devant la chambre de Julia, elle ouvrit doucement la porte et vit la jeune fille tranquillement endormie^
— Dors ta dernière nnit heureuse, obère enfant, dit-eOe, ton rêve finira avec ton sommeil!
Madame Roullin avait passé la nuit à réfléchir sur le terrible aven qne son mari lui avait £ût la vdlle. EQe voulait à tout prix le sauver de l'infamie. Malgré Famitië qu'elle avait pour Lucien et sa tendresse pour Julia, elle comprit qu'elle avait liait Ëiusse route en encourageant les espérances de celui qu'elle appelait le jeune abbé. Le péril était trop imminent pour qu'elle ne tâchât pas de le prévenir au prix de tous les sacnfices. Elle alla trouver Julia le lendemain matin, et après mille préparations, après des pleurs versés, elle lui démontra la nécessité absolue de se sacrifier au salut de sa fam'dle. Sans lui dire précisément la cause réelle du sacrifice, elle lui fit entendre que son union avec M. de Changobert était le seul moyen de sauver son père d'une ruine qui compromettrait en outre l'honneur de son nom. La jeune fille, qui s'était préparée à lutter contre la vanité de son père , se trouva sans défense quand elle comprit qu'il s'agis* sait désormais de le sauver au prix de son bonheur. Elle resta d'abord atterrée, immobile, puis des larmes abondantes s'échappèrent de ses yeux, et^
victime résignée , elle promit tout ce qu'on voulut. Aussitôt qu'elle fut seule, elle écrivit à Lucien une longue lettre d'adieu^ où elle lui racontait tout son malheur.
Pendant que Roullin se disposait & jeter sa flUe dans les bras de M. le comte de Changobert, voici ce qtii se passait de l'autre cOté de la Seine, à Thôtel de la ducbesse Albanoni.
La duchesse Albanoni était, comme nous l'avons dityla maltresse en titre du prince régnant de X... Depuis dix ans qu'elle était parvenue à s'emparer du cœur et de l'esprit de ce vieillard, elle faisait la pluie
et le beau temps dans toute retendue de la prindpauté. Du reste, on ne se plaignait pas trop de son inQuence; naturellement douce et généreuse, eOe avait beaucoup contribué à modifier la politique rigoureuse et tracassiëre de son esclave couronné. Le vieux lion avait complaisamment laissé rogner ses griffes. Grâce à elle, ce petit coin de terre dont elle était la reine respirait plus librement. Les gens da peuple de la principauté de X..., reconnaissants de la protection de la maltresse du vieux prince, TavaieiU surnommée la belle étrangère.
La duchesse n'était pas Italienne. Le prince avait rencontré à Rome, pendant le carnaval de 1821, une belle Française qui était venue s'établir dans la ville éternelle quelques années auparavant avec un jeune homme qui se disait son mari. Reçue dans quelques maisons, la beauté de cette jeune fenmie n'avait pas tardé à attirer l'attention. Un attaché à l'ambassade d'Autriche et un monsignor, fascinés par les charmes de la nouvelle venue, avaient concurremment brigué l'honneur de ses bonnes grâces, mais on assurait qu'ils avaient été l'un et l'autre repoussés avec perte. Un beau matin, la chronique de Rome s'enrichit d'un
grand scandale. On apprit que le jeune homme qui
passait pour le mari de la fière vertu avait disparu,
sans s'inquiéter des pleurs et des désolations de la
nouvelle Ariane. Le monsignor et le diplomate, non
encore guéris de leur passion , crurent le moment
favorable pour faire de nouveau le siège de ce cœur
abandonné, et l'un des deux aurait probablement fini
par triompher, si le prince régnant de X..., venu à
Rome incognito, n'avait enlevé l'objet de la lutte sous
les yeux des deux champions^
Le prince avait à cette époque cinquante-deux ans. Grand coureur d'aventures et beau diseur de fleurettes, il n'avait pas tout d'abord calculé les conséquences de son nouveau caprice. La belle étrangère qu'il avait emmenée dans sa capitale, et qu'il ne visitait dans les premiers jours que discrètement, prit peu à peu un tel empire sur son amant, que celui-ci finit par se rendre à discrétion, et devint le premier sujet de sa conquête. L'amour, chez les vieillards, est le plus implacable des tyrans. Le prince, de plus en plus épris, afficha sa passion. L'étrangère fut installée dans le palais ducal, créée duchesse Âlbanoni, et l'on disait même qu'un mariage secret liait
i5i AMOUR
Mite jeune Maintenon à ce microscopique I/Hiis XIT. A partir de ce moment, la duchesse devint tout»puissante, les ministres allaient prendre le niot d'o]^ dre auprès d'elle, et les courtisans ne aamaîssaieBt plus d'autre astre au firmament de la prindpaoté.
Au milieu des spl^deurs de sa vie» la diMshesse jetait quelquefois un regard attristé vers la France; die éprouvait un vif désir de voir une deroière fois cette première patrie qu'elle avait quittée à dix-i»it ans, au milieu de circonstances étranges. Elle saisil avidement l'occasion que la politique lui offrait, et sous le prétexte d'examiner de près les hommes et les choses du nouveau gouvernement de 1830, elle se hâta de partir pour Paris, chargée des pleins pouvoirs du prince.
A cette époque, la duchesse avait quarante ans, et sa beauté n'avait pas encore commencé à déclina. Grande, un peu forte, l'embonpoint l'avait préservée de l'outrage des années. Elle était de ce très-petit nombre de femmes qui, parvenues à un âge mûr, ont été oubliées par le temps. A peine installée dans son hôtel, elle reçut à petit bruit quelques personnage» app.'ilAinawt au paiti foudroyé par le dernier orage.
Comme elle n'avait autour d'elle que des serviteurs italiens, elle» se laissa donner un secrétaire français par un membre de Fex-faction congréganiste, un saint homme, nommé Tabbé Baudru, et qui rendait, ainsi qu'on Ta vu dans le colloque entre CharoUes et Lucien , quelques services discrets et intéressés au ministère. Lucien, héros de juillet, sans s'en douter, il est vrai, arrivant dans l'hôtel de la rue de Lille par le patronage apparent de l'abbé Baudru, ne pouvait être, aux yeux de la duchesse, qu'un jeune homme dévoué à l'ordre de choses disparu.
On se rappelle peut-être que Lucien n'avait pas vu la duchesse le jour où il s'était présenté à l'hôtel de la rue de Lille. La duchesse étant indisposée , il ne devait être reçu que le lendemain. Cependant, l'aumônier à qui Lucien avait remis sa lettre d'introduction, et qui se nommait l'abbé Salvo, s'était hâté, aussitôt après le départ de celui-ci, d'avertir la duchesse de l'arrivée du secrétaire.
— J'ai remis la présentation à demain, ajouta-t-il, parce que madame la duchesse était malade.
— C'est bien, répondit celle-ci. Quel âge a ce jeune homme?
— n parait avoir vingt ans aa plus.
— Vingt ans! répéta la ducbesse ; mats c'est donc un enfant qae m'envoie M. Baudm?
— Si madame la dncbesse le trouve trop j^me, je pourrai le prévenir. . .
— Ne faites rien, je le verrai.
L'aumônier s'inclina et sortit.
— Au fait, pcnsa-t-elle quand elle fut seule, on tout jeune homme me convient peut-être mieux.
La duchesse, entourée d'Italiens et d'Italiennes, avait voulu avoir un secrétaire français, moins pour lui confieiv la rédaction de sa correspondance que pour voir s'il ne pourrait pas lui servir dans l'accomplissement d'une mission délicate. Comme elle ne voulait dire à son ambassadeur que la moitié de son secret, elle pensait avec raison qu'un tout jeune homme serait moins porté qu'un homme plus expérimenté à sonder un mystère qui devait rester caché.
Lucien fut donc présenté à la duchesse. La vue de cette grande dame encore belle, et qui savait, à l'occasion, se parer d'un très-grand air, l'intimida tout
d'abord. Étonné de la réelle magnificence des appartements, lui qui n'avait encore vu que le salon bourgeois de RouUin, et de la fiëre attitude de cette femme qu'il voyait pour la première fois, Lucien, dont la conscience d'ailleurs n'était pas encore tranquillisée, perdit tout à fait contenance. Il tint ses regards baissés sur le tapis et répondit tout de travers aux questions qui lui étaient adressées. Ce gros animal d'abbé Salvo, qui lui servait d'introducteur, comprit immédiatement que M. le secrétaire était un homme perdu. Mais, à sa grande surprise, la duchesse se montra de plus en plus aimable. Peut-être était-elle flattée de l'effet que sa vue avait produit sur le jeune homme. Toujours est-il que Lucien, encouragé par la bienveillance de son interlocutrice, finit par reprendre un peu d'aplomb, et il osa même, à deux ou trois reprises, lever les yeux vers la duchesse, qui, de son côté, semblait le contempler avec une certaine
curiosité.
Elle voulut l'installer elle-même, et elle le conduisit dans une grande pièce qui pouvait, à la rigueur, passer pour une bibliothèque. Deux ou trois cents volumes étaient empilés plutôt que rangés sur des
i5t AIIOUK
rayoDS. Un grand Christ en ivoire, sur fond de T^ lours, séparait les deux corps de la bibliothèqae. On voyait aussi un beau portrait de Charles X et quelques médaillons représentant les différents membres de Tancienne famille royale.
— Pour le moment, dit la duchesse à Lucien, je vous prierai de dresser le catalogue de ces bouquins. Comme ils me sont venus par succession et que je n'ai pas eu le temps de les examiner, vous jetterez au feu ceux qui vous paraîtront appartenir à la catégorie des livres dangereux.
Lucien s'inclina, et la duchesse rentra dans son appartement.
Resté seul, Lucien ne put retenir un éclat de rire. — Où commence le livre dangereux? se demandat-il; où finit-il? — Et il prit au hasard quelques livres dans la bibliothèque. — Bon! voilà le Génie du Christianisme. L'auteur ne voit de la reUgion chrétienne que les pompes ext^ieures; la pensée croule sous le culte... dangereux! Passons à un autre... Les Soirées de Saint-Pétershourg,.. l'arsenal où puiseront éternellement désormais les défenseurs du passé... dangereux! Les OEuwes de Voltaire.., passons; les
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OEuvres de Jearir Jacques. . . Cest donc la bibliothèque de don Quichotte? Il faudrait tout jeter au feu, et c'est moi qui serais le bourreau de toutes ces fières intelligences !
Lucien avait laissé les livres de côté, et il était tombé dans une profonde rêverie. — Tout s'enchaîne, pensait-il, tout se suit dans la logique des faits. J'ai accepté une position impossible, et voici que chaque jour nouveau va m'imposer des actions dont j'aurai à rougir. Je suis venu ici sous le couvert d'un traître, et ne suis-je pas moi-même traître à celte femme qui, me prenant pour un idiot de congréganiste , me charge d'être le grand inquisiteur de sa bibliothèque?
A dîner, Lucien eut à subir un autre supplice. Il dut écouter pendant deux mortelles heures la conversation de deux vieux gentilshommes qui épuisèrent contre la révolution et les héros de juillet toutes les flèches émoussées de leur carquois.
Jusqu'à ce jour, notre héros avait professé une assez ^ande indifférence pour la politique, mais les épigrammes saugrenues des voltigeurs de Coblentz firent vibrer en lui la fibre démocratique.
sno AMOUR
— Encore quinze jours de conversation comme celle-là, se disait-il en quittant la table, et je deviens septembriseur.
Le soir, il avait été oublier auprès de Julia les ennuis de la journée.
Cependant, au bout de quelques jours passés dans Fhôtel de la rue de Lille, il ne pouvait trop admirer la douceur et l'aménité de la duchesse, qui avait toujoui*s un mot aimable sur les lèvres.
Avec sa nature douce et son cœur honnête, Lucien . devait promplement s'attacher à une femme qui, pouvant agir et parler en maître, le traitait sur le pied d'une familiarité quasi maternelle. Un matin qu'il était dans la bibliothèque, la duchesse entra à petit bruit et vint causer avec lui de choses assez indifférentes; puis elle lui demanda tout à coup le lieu de sa naissance.
Depuis que sa conscience n'était plus tranquille, Lucien était devenu défiant. Il crut que la duchesse avait quelque vague idée du doublç rôle qu'on lui avait en quelque sorte imposé auprès d'elle, et cette pensée le troublant, il pensa être fort habile en recourant au mensonge.
— Je suis né, dit-il après un momeat d'hésitation, à Paris.
— Ah! fit la duchesse, qui parut presque désappointée.
Puis elle ajouta, au bout de quelques minutes :
— Vous avez encore vos parents ?
— Oui, madame la duchesse, répondit brièvement le jeune homme, étonné de l'interrogatoire.
— Votre mère habite-t-elle Paris ?
— Ma mère...
— Oui, votre mère...
— Non, elle demeure à Lyon.
— A Lyon... répéta machinalement la duchesse, à qui chaque parole de Lucien semblait causer une émotion pénible.
Elle resta pendant quelques instants pensive; puis elle se retira après avoir froidement salué le jeune homme.
La princesse Albanoni, que le lecteur aura déjà reconnue sans doute pour la jeune fille enlevée du premier chapitre de cette histoire, était revenue à Paris surtout pour avoir des nouvelles de son enfant abandonné dans une auberge de village. Séparée de son fils sans l'avoir
fUi AMOUR
connu, elle avait moins obéi, en accomplissaDt ce voyage, au sentiment impérieux de la maternité qu'à un scrupule religieux. Elle s'était demandé pendant vingt aussi cet enfant était heureux, s'il était honnête, et si elle n'aurait pas un jour à rendre compte devant Dieu de la misère et du déshonneur de cet infortuné. Elle était donc résolue, en arrivant à Paris, à faire faire des démarches discrètes et à assurer à ce fils, s'il était encore vivant, une fortune convenable, , sans toutefois se faire connaître à lui. Mais l'arrivée de Lucien avait produit une complète révolution dans le cœur de la duchesse. Ce jeune homme lui avait d'abord rappelé le marquis de Monthéan, son père, vieux gentilhomme mort en maudissant sa fille déshonorée. La ressemblance était si frappante qu'elle ne pouvait admettre qu'elle fût l'effet du hasard. Lucien avait vingt et un ans ; son âge correspondait à la naissance de l'enfant délaissé, et elle songeait alors à tout le bonheur qu'elle pourrait goûter un jour, quand, confinée dans la retraite par suite de la mort du prince de X. .., elle aurait auprès d'elle ce fils reconquis. Elle passa subitement de la tiédeur à l'amour. La fibre maternelle vibra tout à coup dans ce cœur fatigué des
ET FINANCE t#S
aventureset rassasié des grandeurs. Si quelqu'un, lui montrant un paysan malpropre, lui avait dit : « Voilà votre fils! » peut-être aurait-elle détourné la tête avec dégoût ; mais depuis qu'elle avait vu Lucien, elle se représentait ce fils adoré sous les traits de ce jeune secrétaire, qui lui rappelait son père par Tattitude, la tournure et le regard.
La ducbesse n'osait interroger Lucien, tant elle craignait de voir s'évanouir son rêve, et elle serait probablement restée longtemps encore dans cette incertitude, si elle n'eût un jour aperçu au doigt du jeune homme utie bague qui lui rappela tout à coup celle qu'elle avait donnée au chirurgien appelé auprto d'elle dans l'auberge de Mansle. Son cœur battît violemment à cette vue ; mais ce souvenir^ évoqué après vingt années, n'était pas assez présent à son esprit pour qu'elle pût tirer une induction certaine de l'ai^ct d'un bijou que nulle particularité ne distinguait des autres bijoux. Cependant, elle s'était retirée toute troublée dans son oratoire, et là, se précipitant avec une ferveur tout italienne aux pieds d'une statue de la Vierge : « Faites que ce soit mon fils ! y> s'écria4-elle dans un élan passionné.
Mais rinterrogatoire qu'elle venait de faire subira Lucien l'avait fait passer de l'espérance au désespoir. Lucien connaissait sa mère, Lucien était né à Paris... Tout l'échafaudage élevé depuis quelques jours était renversé. Pourtant elle prit la résolution de découvrir ce fils au plus tôt. Puisque Lucien n'était pas l'enfant qu'elle appelait de tous ses vœux, il fallait qu'il l'aidât à le retrouver.
La duchesse, malgré l'émotion qui l'agitait, n'était pas femme à confier de prime abord à un jeune homme un secret aussi gros que celui-là. Elle voulait seulement charger Lucien d'aller porter une lettre au maire de Mansle, qui lui remettrait une réponse cachetée.
Elle fit donc venir Lucien, et lui demanda s'il était prêt à entreprendre un voyage qui pourrait durer quelques jours.
— Est-ce une mission de confiance que madame la duchesse veut me confier? demanda le jeune homme, dont la voix tremblait.
— Pourquoi me dites-vous cela?
— Parce que, si cela était, je prierais madame la duchesse de choisir une autre personne.
— Quelqu'un de ma maison vous a-t-il offensé?
— Non, madame la duchesse, dit le jeune homme en proie à une violente agitation. Je n'ai qu'à me louer de votre bonté, mais je ne suis pas digne de rester plus longtemps auprès de vous.
— Que voulez-vous dire, mon enfant?
— Cet abbé Baudru, sous les auspices duquel je me suis présenté à vous, je ne le connais pas ; il s'est donné à des hommes politiques qui m'ont placé auprès de vous pour tâcher de vous amener à des sentiments plus favorables envers le gouvernement nouveau. On sait que vous pouvez tout sur l'esprit du prince de X..., et l'on m'a placé à vos côtés comme une sentinelle chargée de surveiller vos mouvements. Je ne veux pas rougir plus longtemps de ma double position. Maintenant que vous êtes prévenue, madame la duchesse, il ne me reste plus qu'à me retirer.
La duchesse avait écouté avec étonnement les premiers mots prononcés par Lucien ; mais, au lieu d'être irritée, elle partit d'un grand éclat de rire.
— Je vous remercie de l'aveu, mon cher enfant; mais si vous accomplissez toutes vos missions comme
celle-là» avouez que vous n'ires pas loin dans la car* rière.
— C'est vrai» madame la duchesse; mais si j'ai accepté sans trop de réflexion un rôle indigne de moi, je n'ai pas tardé à m'en repentir. D'ailleurs, je m'acquitte comme je le peux de vos bontés en vous donnant un avertissement dont vous pouvez tirer profit.
— Poverot dit la duchesse, qui revenait malgré elle à son premier espoir, si j'étais ta mère» comme je serais fiërede toi!
Lucien, qui s'était attendu à des reprocher» t<»Qba aux pieds de la duchesse et lui baisa la main.
La duchesse releva Lucien, lui prit la main, et ses regards s'arrêtèrent sur la bague qu'il portait à son doigt.
— Quelque souvenir d'amour? ditHBlle Au jéuûe homme.
— Non, madame; cette bague, qui vient de ma mère, m'a été donnée par mon père adoptif.
— Mais vous n'avez donc plus votre mère? elle n'habite donc pas Lyon» comme vous me le disiez ce matin?
— Lyon? dit Lucien. Ahl pardonnez-moi, madame ; dans la fausse situation où je me trouvais ce matin, je craignais qu'on ne découvrît le triste rôle que je jouais auprès de vous, et tout mensonge me semblait un abri. Je vous ai parlé de ma mère, et je ne sais si j*en ai une : je ne l'ai jamais connue I
— Ah ! dit la duchesse en bondissant sur son fauteuil, vous êtes né, n'est-ce pas, dans un village de la Charente?
— Qui vous l'a dit? s'écria Lucien.
— Vous avez été élevé par un médecin, un chirurgien, un accoucheur, que sais-je? Mais répondez-moi donc !
— Cela est vrai, madame la duchesse.
La duchesse, dont le sein bondissait d'émotion, jeta sur Lucien un regard plein d'amour; elle fut sur le point de se précipiter au cou du jeune homme et de le presser contre son cœur; mais, rappelant toute sa fermeté :
— J'ai voulu vous prouver, mon ami, dit-elle d'une voix saccadée qui trahissait le tumulte de son âme, que j'étais au fait de vos antécédents et de vos démarches. J'ai une contre-police qui vaut bien la po-
ses AMOUR
lice du ministère, n'est-ce pas? Je savais tout, mais j'avais aussi devine que vous étiez un homme d'honneur. Que vous avait-on promis si vous réussissiez dans la mission dont on vous a chargé?
— On m'avait promis de m'ouvrir les portes de la diplomatie.
— Vous allez écrire aujourd'hui même au soussecrétaire d'État des affaires étrangères que vous avez réussi complètement.
— Moi ! s'écria Lucien stupéfait.
— Oui , continua la duchesse , il faut que vous ayez, aux yeux de ces gens-là, l'honneur de m'avoir amenée à composition. D faut que la reconnaissance du gouvernement que je représente soit votre ouvrage. Allons, monsieur le secrétaire , mettez-vous à l'œuvre.
Lucien ouvrait de grands yeux , il ne savait s'il devait ajouter foi à tout ce qu'il entendait. La conduite de la duchesse lui paraissait si étrange, qu'il soupçonna un instant qu'elle voulait se moquer de lui.
— Cet acte de reconnaissance devait se faire d'ici à quelques jours, mon enfant, dit tendrement la du-
chesse. Pourquoi n'en auriez-vous pas tout l'honneur?
— Madame, répliqua Lucien, il n'est pas naturel qu'on se venge d'une félonie par des bienfaits. Il y a depuis quelques jours dans ma destinée des choses si extraordinaires, que je vous prie de me les expliquer si vous les connaissez.
— Je vais tout vous dire, reprit doucement la duchesse en pressant la main de Lucien, et vous comprendrez facilement l'intérêt particulier, l'attachechement que vous m'avez inspiré tout d'abord. J'avais un neveu, mon enfant, un neveu que j'aimais comme une mère aime son fils. Vous êtes le portrait vivant de ce neveu que la mort m'a enlevé. Tout l'amour que j'avais pour lui est retombé sur vous. C'était mon enfant bien-aimé à moi, qui n'ai jamais eu d'enfant. Lucien , voulez-vous tenir dans mon cœur la place de ce neveu que j'ai perdu , voulez-vous être mon fils?
— Oh! madame la duchesse! s'écria le jeune homme en tombant à ses pieds.
— n n'y a plus de duchesse ; il y a une mère qui l'aimera, qui veillera sur toi. Tu viendras avec moi
f70 AMOeR
en Italie, n'est-ce pas? Tu quitteras cette Franee, oà tu serais abandonné. Là-bas, je te choisirai une femme jeune» belle et riche. Et vous vivrez tons deux auprès de moi, et je ferai jouer vos enfants, qui seront aussi les miens.
Lucien était toujours aux pieds de la duchesse. Celle-ci le prit dans ses bras .et Tenlaça dans une étreinte maternelle.
Sur l'invitation de la duchesse» Lucien lui fit le r^ cit de sa vie. Il n'oublia pas l'épisode qui se rapportait à Julia.
— Puisque tu l'aimes tant» mon enfant» disait la duchesse, rien ne t'empêche plus de l'épouser. Tu vas être nommé secrétaire d'ambassade» et j'obtiendrai qu'on t'envoie à Rome. Là, je pourrai aller te ( voir de temps en temps. |
D fut donc convenu que Lucien allait épouser Juliai i grâce à la protection de la duchesse » qui lui conque- | rait d'emblée une position. *
A partir du moment où elle avait eu la conviction que Lucien était son ûls , la duchesse avait failli se trahir deux ou trois fois; mais elle avait fait tous ses efforts pour se contenir. Elle ne voulait pas avouer à
cet enfant qu'elle était sa mère , pour n'avoir pas à rougir devant lui. Si, pour la plupart, elle était une demi-souveraine , elle craignait que ce cœur fier et honnête n'eût honte un jour de retrouver sa mère dans une courtisane couronnée.
xvn
A la suite de sa conversation avec la duchesse, Lucien était resté abasourdi; tout ce qui venait de se passer lui semblait si extraordinaire, qu'il ne savait encore ce qu'il devait croire. Lui, sans appui la veille, il avait tout à coup rencontré, au moment où il s'y attendait le moins, une fée protectrice, dont la baguette enchantée devait aplanir tous les obstacles. Par
i74 AMOUR
quel mystérieux prodige cette grande dame s'était-eile éprise de lui au point de vouloir faire son fils d'un jeune homme qu'elle connaissait depuis quinze jours à peine? Lucien ne put dormir de toute la nuit, et quand il se leva le lendemain, il se demandait encore si la scène de la veille au soir n'était pas un rêve. Il descendit à la bibliothèque à Theure accoutumée , et il y trouva la duchesse : il la salua respectueusement ; mais celle-ci, qui semblait attendre sa venue, lui prit la tête entre les deux mains et déposa sur son front un baiser de mère.
— Tiens ! mon enfant, lui dit-elle en lui présentant une lettre , voici un billet qui vient d'arriver à ton adresse. Gela m'a bien l'air d'une épître d'amour.
— Une lettre de Julial s'écria Lucien, qui avait reconnu l'écriture.
— Je vous désolerais bien , monsieur l'amoureux , reprit-elle , si je ne vous donnais la permission de la lire tout de suite.
Lucien profita de l'autorisation et rompit le cachet; mais la duchesse vit aussitôt les traits du jeune homme se couvrir d'une mortelle pâleur.
C'était le fatal billet par lequel Julia apprenait à
Lif^ten qu'dle se sacrifiait à l'iumneur de son père , et qu'eUe était forcée d'épouser le comte de Cban* gobert
Le coup était si vi(^nt et si inattendu, que Loeîen demeura comme pétrifié.
— Qu'as-tu, mon enfant? demanda kt duchesse. w*« J^sois perdu, lisez.
I^a duchesse parcourut la lettre, et resta dh-mèmé anéantie quand son regard s'arrêta sur le nom de Gbangobert!...
— Changobert ! le père rival du fils. Cet homme, toi^oars cet homme, pensait-elle; il n'aura pas seulement causé le déshonneur de la mère, il veut flaire encore le malheur de l'enfant. Après avoir égaré ma Jeunesse, perdu ma vie, il vient se dresser comme un obstacte devant ce pauvre être qu'il a abandonné comme plus tard il devait m'abandonner moi-même. Ce fils contre lequel il lutte, a-tr-il jamais pensé à lui ? a-t-il fait une démarche pour le retrouver? Il est son rival, et il ne se doute seulement pas qu'il joue un rôle criminel et ridicule. D a vu Lucien, et nulle voix inconnue ne lui a crié comme à moi : <c Voilà ton fils. » Dieu soit loué l et qu'il ne le connaisse jamais.
La duchesse fit toas ses efforts pour relever le courage de Lucien.
— Tout n'est pas désespéré, lui dit-elle, je suis là. Je ne vous demande qu'une seule chose, mon en&nt» c'est que vous soyez calme. Laissez-moi faire et accordez-moi seulement jusqu'à ce soir.
Ghangobert avait été bien étonné quand 0 avait appris que la jeune fille délaissée par lui était devenue, sous le nom de duchesse Àlbanoni, la fenmie la plus puissante d'une petite principauté italienne. Il n'avait pu admettre tout d'abord que cette femme, sur laquelle il avait pendant quelques années exercé un si funeste empire, fût complètement indépendante de lui, et soit par un sentiment de vanité, soit que le bonheur d'un rival couronné eût rallumé une flamme mal éteinte , il avait tout fait auprès de son ancienne maltresse pour justifier l'abandon dans lequel il rayait laissée. Un embarras d'argent momentané l'avait forcé de prendre un parti extrême, mais il n'était rentré en France que pour se procurer de nouvelles ressources , et au moment où il se disposait à revenir auprès de la seule femme qu'il eût aimée, il avait appris que c'était elle qui l'avait délaissé pour un autre.
Il ne faisait pas de reproches , il ne réclamait même plus qu'une affection fraternelle, puisque Fespoir d'un sentiment plus tendre lui était interdit. Bref, Ghangobert avait écrit à la duchesse deux lettres auxquelles celle-ci avait répondu avec calme et dignité. A peine arrivée à Paris, Changobert lui avait écrit de nouveau pour lui demander la faveur d'un entretien, mais la duchesse s'était retranchée derrière de graves occupations qui ne lui permettaient de recevoir personne pour le moment.
Le billet de Julia changea la résolution de la duchesse. Elle surmonta le sentiment pénible que devait lui causer la vue d'un homme qui avait payé son dénuement et sa jeunesse sacrifiée par le plus lâche abandon, et elle lui dépêcha un billet pour lui dire qu'elle l'attendrait dans la journée.
La duchesse avait ordinairement une mise trèssimple. Ce jour-là elle passa deux heures à sa toilette pour se faire belle, il semblait qu'elle n'eût besoin que de se souvenir ; elle voulait livrer un dernier combat en faveur de Lucien ; peut-être à son insu n'était-elle pas fâchée de réveiller en même temps un regret dans le cœur de l'ingrat. Profiter du dernier
raymi de la beauté pour réchauffer, dans te souTenk de rhomane qui les a trahies, la cendre du bonheur passé, c'est la vengeance de toutes les femmes, éi lecnr plus grand bonheur.
La duchesse venait de mettre ki dernière mai» à sa nûse savante, lorsqu'on vint hi prévemr que M. le comte de Changobert Fattendait.
Elle passa au salon calme et rayonnante, et sdla droit au comte, auquel elle donna la imim cosonie à un ancien ami.
Celui-ci s'était attendu à une réception plus cérémonieuse ; il balbutia quelques compliments que la duchesse accepta avec un air de coquetterie parfaitement joué; puis comme ii voulait reprendre le chapitre de sa justification :
— Je vous cçpis, Raoul, lui dit-elle, mais laissons le passé, ni vous ni moi ne pouvons changer ce qui a été; le ciel m'est témoin que je n'ambitionnai pas la haute position où je suis parvenue.
— Ne seriez-vous pas heureuse? interrompit vive^ ment Changobert.
— Heureuse ! oui, s'il ne faut pour être heureuse qu'une immense fortune et qu'une grande puissance;
mais à quoi cela me sert-il, à moi, qui n'ai ptofi ni famille ni amis, à moi qui, entourée d'hommages et de respects, vis seule avec mes souvenirs?
Changobcrt avait été surpris de trouver la duchesse encore si belle; les derniers mots qu'elle venait de prononcer semblaient un appel direct. Il crut qu'il avait toujours vécu dans le souvenir de cette femme, et qu'il n'aurait qu'à vouloir pour être maître un jour de cette immense fortune que la duchesse avait fait, avec intention, étincelèr à ses regards.
— Vous êtes injuste, lui dit-il quand vous prétendez que vous n'avez plus d'amis.
— Où sont-ils? reprit-elle en le regardant avec une sorte de tendresse.
Changobert lui prit la main et l'effleura galamment de ses lèvres.
— Ne vous ai-je pas écrit, dit-il, pour vous expliquer ma conduite? croyez-vous que je n'ai pas sout fert en vous voyant séparée de moi pour toigours? Le premier amour reste encore cuisant et douloureux quand tous les autres sont effacés.
— Mais comment prétendriez-vous aujourd'hui à
tSO AMOUB
ce titre d'ami, dit la duchesse, vous qui bientôt me serez plus étranger que jamais?
— Comment cela?
— N'allez-vous pas vous marier? dit-eUe vivement.
— Quoi ! vous savez déjà?. . .
Changobert n'eut plus de doute. Il comprenait pourquoi on l'avait fait venir. Il était toujours le maître de ce cœur que lui avait disputé un prince souverain. Un seul mot dit par lui et il couronnait sa vie en enlevant à ce petit potentat une maltresse belle encore, riche, et qui avait joué un certain rôle dans la politique des dernières années. Il savourait d'avance ce triomphe où s'enivrait sa vanité.
— Il est vrai, répondit-il légèrement, que je suis sur le point de faire cette foUe. Figurez-vous, duchesse, que j'épouse une jeune fille de dix-sept ans, la fille d'un banquier, à qui je n'ai parlé qu'une fois.
— Vous l'aimez?
— Moi ! je l'épouse parce qu'elle est riche, parce que je suis las de ne rien être, et que, grâce à son coquin de père, j'escamoterai je ne sais quelle haute
situation dans le gouvernement bourgeois sous lequel nous avons le bonheur de vivre.
— Quoi ! Raoul, esl-il nécessaire de faire le malheur d'une jeune fllle pour avoir ce que vos amis vous auraient fait obtenir sans conditions? Vous voulez jouer un rôle; que ne me le disiez-vous? J'ai une certaine influence sur les ministres.
, — Vous feriez de moi un pair de France?
— Pourquoi pas?
— Ah ! duchesse, que je dois être coupable à vos yeux, et que je serais coupable aux miens si je n'avais le témoignage de ma conscience !
La duchesse eut beaucoup de peine à dissimuler un sourire.
— Si vous aimiez la fille de ce banquier, reprit la duchesse, je comprendrais que vous fissiez ce que vous appelez vous-même une foUe, mais je ne suis pas assez votre ennemie pour vous voir de gaieté de cœur lier votre sort à une enfant que vous n'aimez pas, et qui peut-être en aime une autre...
— Est-ce que réellement vous vous intéressez encore assez à moi pour voir avec peine Taccomplisse-
ment de ce mariage? dit tendrement le comte subie.
2g2 AMOUR
jugaé par les adorables càlmeries de la duchesss. La duchesse prit une attitude embarrassée et baissa les yeux.
— Si vous ne m'avez pas comprise» dit-eDe d'un air piqué, je n'ai plus rien à dire.
Changobert garda pendant quelques instants le silence. Cette position et cette fortune qu'il devrait à Roullin, à un homme qu'il avait connu dans une situation servile, il pouvait la devoir à une femme sur le cœur de laquelle il croyait toujours régner. Son intérêt serait donc satisfait, et de plus sa vanité y trouverait son compte. Il pensa d'ailleurs qu'il pour* rait toujours tirer parti de l'écrit de RouUin, en le lui rendant contre une somme raisonnable.
— Un seul mot de vous, duchesse, reprit-il après ce rapide examen, et je cours chez le banquier lui rendre sa parole.
— n vous faut donc absolument des conditions ? — 11 s'agit d'une grande fortune, d'une position
éminente.
— Cette position, vous l'aurez dans trois jours. La fortune...
~ Je ne demande plus rien, duchesse, dit Chan-
ET FINANCE 3Sd
gobert comme un bomme qui rougirait d'en entendre davantage.
-— Lâche, égoïste et niais, dit la dnchesse quand ChaDgobert fut parti. Voilà Thomme à qui je me suis sacrifiée quand j'avais dix-huit ans. Et elle courut auprès de Lucien.
^- Victoire, mon enfant 1 Va annoncer à Julia que son mariage avec M. de Changobert est rompu.
•— ^ Mais qui donc étes-vous, madame? dit Lucien stupéfait.
La duchesse succombait à tant d'émotions précipitées... Elle enveloppa le jeune homme d'un regard si tendre que celui-ci, devinant tout, ne se contint plus...
— Oh l vous êtes ma mère, n'est-ce pas ? s'écria-t-il
en se précipitant dans ses bras
En quittant l'hôtel de la rue de Lille, Changobert s'était dirigé tout droit chez Roullin. Il le trouva dans un état de surexcitation fiévreuse. Le banquier, confidentiellement averti par Hector Chabot, qui était le chef du cabinet du ministre de l'intérieur, de la dislocation prochaine du ministère, s'était lancé sur la haute mer de la spéculation et avait mis tout ce qu'il
possédait, fortune et crédit, sur la hausse. La chute d'un ministère de gauche, dont les aspirations belliqueuses donnaient des inquiétudes à une bourgeoisie qui ne demandait qu'à se reposer et à jouir, devait déterminer une hausse considérable sur toutes les valeurs. Les renseignements d'Hector venaient d'être confirmés par le Moniteur. Une nouvelle administration, composée des sommités du centre, avait été saluée à la Bourse par un écart de un franc cinquante, et RouUin avait regagné en un seul jour tout ce qu'il avait perdu dans les derniers temps et au delà.
— Entrez, monsieur le comte, dit Roullin avec exaltation, vous voyez un homme victorieux, car la Bourse est aussi un champ de bataille.
— Monsieur Roullin, répondit froidement Changobert, combien donneriez-vous pour que je ne fusse pas votre gendre ?
— Que voulez-vous dire? demanda le banquier.
— Jouons cartes sur table, reprit le comte, ma vengeance a duré assez longtemps. Voulez-vous votre billet contre cinq cent mille francs?...
— Cinq cent mille francs ! s'écria Roullin, cinq cent mille francs
— Vous hésitez... qaand je pourrais exiger la main de votre fille.
— Marché conclu! dit vivement RouÙin, où est le billet!
— Le voici. Donnant donnant.
RouUin prit, un morceau de papier, écrivit un bon de cinq cent mille francs payables à sa caisse, et le remit au comte qui lui rendit un billet ainsi conçu :
<t Je reconnais avoir reçu de M. le comte de Changebert la somme de cinquante mille francs pour la participation que j*ai prise à Tenlèvement d'une jeune fille mineure.
» Signé : Matthieu Roullin. »
Roullin parcourut avidement le billet et le brûla à la flamme d'une bougie.
— Maintenant nous sommes quittes, monsieur, dit Roullin avec hauteur.
— Et bons amis, mon cher, répondit en riant Changobert.
Dès le lendemain, la duchesse proposa, au nom du prince dont elle était le plénipotentiaire, de recon-
2K(> AlfOOB
naittre le gouvernement issu de» barricades. La reooDnaissance de ce petit potentat, qu*on avait suroomoé Shahabaham, était nulle au point de vue politique, mais el!e avait une très-grande importance aux yeux de Louis-Philippe, Cfui voulait effacer la tache originelle de son avènement. Lucien passa pour an bomme habile et fut nommé second secrétaire à l'ambassade de Rome. La duchesse s'acquitta avec Ghangobert a lui faisant obtenir la pairie.
Six mois après les événements dont nous venons de parler, Lucien, devenu Vépoux de Julia, vivait pendant Tété dans une charmante villa sur les bords du lac de Côme, entre sa femme et sa mère, rendue à Tobscurité et au repos par la mort de Shahabaham.
Hector, tombé dans Topposition pendant deux ou trois mois, avait abordé au conseil d'Etat poussé par une brise protectrice, — le crédit de madame Roollin, dont le salon était devenu le centre de réunion de toute l'aristocratie bourgeoise.
Jollivet tint parole à Hector. A peine celui-ci fut-il conseiller d'État que le journaliste fit résonner à ses oreilles toutes les clochettes de la petite presse. Hector, importuné par Tessaim d'épigrammes qui bourdoo-
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laient à ses oreilles, se surprenait quelquefois à dife, 3n parlant de ses anciens confrères : « Ces gredins le journalistes! »
Quant à Roullin, il demeura fidèle à son programme. Il vota pour tous les ministères et vit arriver la révolution de février au moment où il allait être créé baron. Cette grande secousse ne Tébranla pas. Le 24 février à midi, il était républicain, le soir il était ouvrier.