‹ À quoi tient l'amour; fantaisies parisiennes (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · LA DETTE A LA PATRIE · texte numérisé non relu

LA DETTE A LA PATRIE

Vers le milieu du mois de juillet 1843^ quatre jeune gens^ partis à des heures di£Férentes des quatre coins de Paris> débouchèrent ensemble sur la place de Grève^ comme le premier des douze coups de midi faisait osciller le timbre sonore de la vieille horloge de THôtel de ville.

Ces jeunes gens s'étaieni-ils donné rendez-vous ? Cette hypothèse n'était pas admissible pour deux raisons : la première^ c'est qu'on ne se réunit point sur la place de Grève^ à moins qu'on ne soit charpentier ou maçon; la seconde^ et la- plus convaincante^ c'est qu'au cas où il se fût agi d'un rendes-

VOUS entre quatre personnes^ pour une qui eut été exacte^ les trois autres n'eussent pas manqué de se faire attendre^ ainsi qu'il est d'usage dans la plupart des rendez-vous.

De pes quatre jeunes gens, Tun^ appelé Louis de Mézières^ était venu dans un élégant tilbury^ dont il jeta les réoe$ à un petit groom en livrée verte^ avec des agréments jonquille; l'autre^ nommé Charles Dumas^ s'était fait conduire dans un cabriolet de remise; le troisième^ appelé Léopold Vaillant^ descendit d'un omnibus^ et le quatrième^ qui répondait au nom de Jules Verdîer^ était venu des hauteurs de la rue Saint-Jacques^ et n'avait dépensé que cinq centimes pour traverser le pont d' Aréole.

•Quelle chaleur accablante! se dit Louia de Mézières en mettant pied à terre, et en «'essuyant le visage avec un mouchoir da batiâte parfumé, »ur lequel une couronne de comte était brodée à jour. Je parie dix louis que je ne trouve pas seulement une glace dans ce quartier barbare! ajoutait-il en se dirigeant vers un café situé dans un angle de la place, où 11 se fit servir un sorbet au rhum et une carafe frappée.

— ^n règne en ces lieux peu enchanteurs une température digne du Sénégal, penaa Charlas Damas,

lorsquil eut renvoyé son Of^iol^t de remise. Dieu loit loué ! j'aperçois un o»fé, et j'^i encore le temps de savourer une orangeade.

•^Puisque je suis en avance de quelques minutes, s'écria LéopoldYaillantj je vais entrer me rafraîchir dans ce café^ qui m'apparaît comme une souriante oasis. J'ai cru que j'étoufferais dansée maudit omnibus !^-Garçon^ une demi-bouteille de limonade gazeuse ! dit-il en slnstallant devant un guéridon.

Celui qui s'appelait Jules Verdier passa^ à diverses leprises^ la manche de sa redingote sur son front humide de sueur; puis^ après avoir consulté Thor*loge de THôtel de ville :

—On dirait que Tasphalte se liquéfie et bouillonne sous les pieds 1 pensa-t*U. Heureusement^ il n'est que midi et je peux me reposer un moment,

Il sonda les profondeurs de sa poche; et| rassuré par cet examen préalable^ il entra dans le eafé et demanda un petit verre die.cognaG, qu'il noya dans un grand verre d'eau pure.

Lorsqu'il voulut payer son sorbet^ Mé»ières fouilla dsQs sa bourse» d'où il tira une pièce d'or. Dumas donna cinq francs au gargon^ et Vaillant lui tendit ^e pièce de quarante sous* Quant h Vardier^ deux décimes soldèrent sa modeste consonmiation.

Comme s'ils eussent obéi à une mène impulsion, les quatre jeunes gens se dirigèrent^ d^on conunun accord^ vers la porte du café et se i-encontrèrent sur le seuil. Leurs regards s'étant croisés^ une quadrufrie exclamation retentit aussitôt :

—C'est toi , Verdier !

— ^Eh ! bonjour^ Mézières !

—Qui famène^ Dumas?

— Que viens-tu chercher ici. Vaillant?

—Parbleu, Messieurs, dit Charles Dumas, il serait plaisant que la même cause eût réuni à cette place quatre anciens camarades, qui ne se sont pas vus, je crois, depuis leur sortie du. collège. Procédons par ordre: où vas-tu, Mézières?

— Je vais à THôtel de ville tirer un numéro dans Turne de la conscription .

— ^Et moi aussi, dit Yainant.

— ^Et moi de même, dit Verdier-

— ^Et moi pareillement! s'écria Dumas; il y a de récho ici, comme dit Figaro. Mais Theure se passe, dépéchons-nous.

Us hâtèrent le pas et pénétrèrent dans la salle Saint-Jean, où se pressait une foule de conscrits.

Charles Dumas, appelé le premier, tira le no 41.

Louis de Mézières tira le no 13.

Léopdd Vaillant amena le n» ^.

Jules Verdier obtint le n» 315.

Les quatre amis sortirent en se tenant sous le bras.

— Messieurs, dit Mézîères, je regrette de ne pouvoir fraterniser plus longtemps avec vous. Je suis attendu chez Crémieux, où je dois essayer une béte de pur sang. Inespéré que nous nous reverrons. On a dû vous prévenir que c^est le vingt-cinq du mois prochain, à midi, quMl faudra nous présenter devant le conseil de révision. N^oubliez pas que je vous attends à déjeuner, ce jour-là; non pas chez ma rnère^ où nous ne pourrions ni causer ni rire en toute liberté, mais au Palais-Royal, chezVéry;le rendez-vôus*6st pour dix heures précises, devant le café de la Rotonde. N^y nianquez pas.

n dit, s'élança dans son tilbury et fouetta son cheval , qui partit comme une flèche.

— Ce n'est point chez Crémieux qu'on m'attend, dit Charles Dumas d'un petit ton vainqueur; et cependant, moi aussi , Messieurs , je suis attendu quelque part. Au revoir, donc! et rappelez-vous l'invitation de notre ami Mézières. J'y serai.

n siffla un cocher qui stationnait sous un auvent voisin, monta dans sa voiture, et, à cette question^

traditionnelle : « Où allons-nou»^ bourgeois? b il répondit d^une voix triomphante :

—Rue Notre-Dame-de^Lorette^ 36^ mon cher !

— Je te quitte^ Verdier^ dit à son tour Léopold Vaillant. Je suis invité à dtner à la campagne de mon parrain; c'est aujourd'hui sa fête, et voici v^ Tomnibus de Neuilly^ qui passe devant sa porte.

Il se séparèrent après avoir échangé une cordiale poignée de maiUr

Resté seul, Yerdier se dirigea vers U pont d'i^r* cola; mais^ au moment de le tr^verser^ il rebroussa chemin^ et, comme s'il se fût intérieurement repro* ché cette inutile dépense^ il remit dans sa poche la pièce de menue i&onnaie qu'il en avait d^h sotUq, et remonta le quai jusqu'à la hauteur du pont Marie^ dont le passage est gratuit.

Jules Vardier franchit la rue de la Cité et monta d'un pas rapide la c6te escarpée de la rue Saintr Jacques, Arrivé à la hauteur du Panthéon^ il s'enfonça dans une de ces ruelles obscures qui rampent comme des chenilles au pied de ce monument que la patrie reconnaissante a dédié à ses grands hommes^ et où 9 Rousseau ei Voltaire exceptés, ou n9 rencontre que des sénateurs de l'empire.

En levant les yeux, le jeune conscrit aperçut une

A LA PATRIE. m^

femme penchée à la fenêtre d'un oinqulème étoge. Sur sa figure^ jadis belle^ et que la douleur avait profondément fouilléei on lisait toutes le^ angoisses de Tattente. C'était sa mère, Verdier se bâta de la rassurer en agitant son chapeau et en faisant flottar son mouchoir^ puis il franchit légèrement l'interminable spirale qui conduisait à son appartement> «tué à cent dix-neuf marches au<-des$u8 du niveau des trottoirs» Lorsqu'il entra, il vit sa mère agenouillée devant une tête de Christ couronnée d'épi^ nes^ et priant comme les mères seules savent prier.

—Sauvé! tu es sauvé 1 dit la pauvre femme en se jetfmt au cou de son fils> qu'elle serra avec autour m sa poitrine,

—J'ai tiré le numéro 315, dit le jeune h<)name,at tout le monde m'a assuré que ce serait un bon numéro. Mon père s'est-il enquis de mon absence? demanda-t-il avec une émotion contenue.

—Hélas! non... il est toujours dans le môme état. J'ai eu beau lui répéter que tu étais allé tirer à la conscription, il n'a pas paru me comprendre.

—Peu importe, ma mère, il faut lui annoncer cette bonne nouvelle. Peut-^tre cel> réagira^t^il sur son cerveau.

M>ne Verdier et son fils entrèrent dans une petite

pièce meublée très-simplement^ et qui était la chambre à coucher conjugale. Un homme d'une cinquantaine d'années était étendu sur une chaise longue. Son regard hébété suivait le vol capricieux d'une mouche aux ailes frémissantes^ tandis que ses deux pouces tournaient Tun sur l'autre par un mouvement machinal.

— Mon père^ dit le jeune homme, réjouissez-vous : je ne serai pas soldat; j'ai eu la main heureuse... J'ai amené le numéro 315.

Le vieillard ne bougea pas.

— Verdier, reprit sa femme en lui frappant sur l'épaule^ tu ne l'entends donc pas? Il a eu le numéro 315; il restera avec nous^ il ne sera pas arraché à notre amour!

Le vieillard sourit niaisement.

—315 et 315 font 630! dit-il d'un ton sentencieux.

La mère et le fils échangèrent un douloureux regard et se retirèrent en silence.

Il y avait déjà trois ans que M. Yerdier se traînait dans cet horrible état d'imbécillité. Négociant estimé sur la place de Paris^ des pertes considérables amenèrent sa ruine et entraînèrent sa faillite. Sa raison ne résista point à ce rude choc ; le souffle fatal de la

paralysie éteignit son intelligence et glaça son cerveau. Tant de catastrophes imprévues durent , comme on le pense bien ^ modifier singulièrement ravenir de Jules Yerdier. Sorti depuis quelques mois du collège Louis le Grand, il allait prendre sa première inscription à TEcole de droite lorsque fut consommée la ruine paternelle. Du jour au lende* fluûn, et par la toute-puissance de Tinfortune^ Tenfantde dix-huit ans fut donc improvisé chef et soutien de la famille. Tandis que sa mère, une forte et courageuse femme, s'épuisait douze heures par jour en d'ingrats travaux d'aiguille^ il entra dans une imprimerie en qualité d'apprenti. Peu après, il fut admis à faire partie des compositeurs d'un grand journal, rude labeur qui, pareil au Minotaure, a dévoré bien des jeunes gens. Deux fois par mois, Jules ne manquait pas d'apporter religieusement à sa mère le produit intégral de ses banques, et ses foibles ressources suffisaient à faire vivre le petit

Telle était la situation de cette pauvre famille lorsque sonna l'heure de la conscription. On conçoit dès lors quel surcroît 4'infortune c'eût été pour eux tous, si Jules, au lieu de tirer le numéro 315, eût amené un de ceux échus à ses camaradesde collège.

fiM LA DETTE

Il serait parti forcément^ alors qut, poureux^tf difficulté se résolvait par un léger sacrifice d'argeïP ' Cette fois^ du moins ^ et par extraordinaire^ toP semblait devoir être pour le mieux dans le liieilleVi des mondes possibles. fû

En effets le père de Charles Dumas était un d4^ plus riches banquiers de Paris^ et Léopold VaiHaiéBi appartenait à une famille où Tavarice et la richess^^ sont héréditaires. Quant à Louis de Mérières^ il éta fils atné de femme veuve (et millionnaire), et, à i titre, exempt de droit.

Le 95 août, à neuf heures du matin, Jules Ye fit sa plus belle toilette, puis il dit adieu % sa mère, ii

•^Tu sors déjà! lui demanda-t^elle. !i

•^Ne sais-tu pas que le eonsell de révision tienij séance aujourd'hui? l'exactitude nous a été fortes 1 ment recommandée.

—Cependant tu as eu un bon numéro? ^

—C'est une dernière formalité à remplir; après quoi le gouvernement me signera un congé définitif.

Le déjeuner commandé par Louis de Hé^ières ftat servi à dix heures et demie et attaqué avec une remarquable vigueur par les quatre convives. Le si* lence le plus rigoureux fut d'abord observé ; mail

Inque l'appétit sô fut un peu calmé> loroque les p& de Bourgogne eurent oommencé à fermenter kns ces jeunes tétes^ ce fut un déluge de questions^ nt aussitôt suivi d'une avslanohe de réponses^ qui liaient se croii^ant> s'etnmélant et se débrouil-» Ipnt comme les boutes dorées d'un jongleur in-

L ^^oi^ Messieurs^ ditTamphitryon^ profitant d'un ■ornent de silence inespéré^ je me déclare le plus wireux des hommes. Je ne forme point de souhaits lue je ne les réalise à la minute. D'ici à quelques Lnéee j^aurai dans mes écuries les plus beaux che* ^nx de PariS) et je viens d'être reçu membre du Ifîlub de la rue Grange-Batelîère. Voilà^ à mon avis, m dttprème bonheur. Aussi» plutôt que de renoncer à jtoates mes jouis8ances> je me serais fait acheter vingt remplaçants^ dût la chair humaine enchérir I cette année ainsi qu'aux derniers temps de l'ère im» fériale.

I ^-Des goûts et des couleurs, il ne faut point dis» jputerl dit Charles Dumas. Pour aimer moins les [ dievaux que notre ami Hézières> je n'aurais pas été, I plus que lui, flatté de voler à la frontière, qui saura Mon se passer du secours de mon bras. Mon père a pourvu à ma libération^ et je l'en bénis^ en songeant

aux douleurs que j'aisse ressenties s'il m'avait fallu

adresser un adieu éternel au numéro 19 de la rue

Saint-Lazare.

— ^Tu n'es donc plus logé au numéro 36 de la me Notre-Dame-de-Lorette? hasarda Yerdier.

— ^Fi donc ! mon cher! repartit le jeune Lovelace; c'est de l'histoire ancienne! Depuis un mois^ j'aiea le temps d'explorer six autres rues du deuxième arrondissement!

—-Je suis bien persuadé que mon père ne m'aurait pas laissé partir^ dit à son tour Léopold Vaillant; ii m'aiine tendrement au fond^ quoique^ dans la forme, il paraisse aimer mieux ses écus. Cependant l'amoar paternel ne Ta pas tellement aveuglé qu'il ne m'ait^ un beau matin^ adressé le discours suivant : a Mon fils^ deux sacs de mille francs sont excellents à économiser^ par la raison que ce qui est bon à donner est meilleur à garder. Malheureusement pour moi; tu ne jouis d'aucune infirmité^ et je ne doute pas qu'on ne te déclare pr<q[>re à servir ton pays. C'est pourquoi tu vas me faire le plaisir de f habituer à lire dans ces lunettes; si tu y parviens^ tu seras réputé myope^ on te rendra à ma tendresse^ et tu ne me coûteras pas un sou, ce qui est le devoir d'un bon fils. » J'ai fait comme il a dit; je me suis abimé la

vue^ et j'espère que la France dédaignera mes faibles services.

— Pour moi, Messieurs, dit Jules Verdier, bien m'en a pris de tirer le numéro 315; autrement, j'étais conscrit et voué, durant sept années, aux voluptés de la gamelle et aux délices de la chaîne en douze temps.

— ^Je n'en crois pas une syllabe ! s'écria Charles Duoias; ton père eût fait comme tous les pères qui se respectent, il eût pratiqué une légère saignée à son coffre-fort, et tu te serais couvert de gloire dans la personne d'un estimable remplaçant. Eh ! parbleu ! la patrie n'en aurait pas été servie plus mal, je suppose I

Verdier garda le silence; il lui répugnait d'initier aux douloureux mystères de sa position ses amis riches et heureux ; aussi préféra^t-il leur laisser ignorer les désastres subis par sa famille.

— ^Partons-nous? dit Vaillant; voici l'heure où le conseil de révision doit s'assembler.

— ^Foin du conseil de révision ! s'écria Mézières. Lorsque je suis à table, je ne me dérange pas pour si peu; et d'ailleurs, ne suis>je pas certain d'être exempté?

—Sans compter, reprit Dumas, qu'il s'agit ici

d'une cérémonie parfaitement ridicule, à laquelle je suis heureux d'échapper. Je demeure avec toi, Mézières; nous déshabillerons encore quelques-unes de ces chères fioles^ dit-il eii enlevant d'un geste rapide le papier argenté qui enveloppait le col d'une bouteille de Champagne} ce sera toujours plus dé» cent que si nous allions poser pour les Léonidas de' vant une trentaine de personnes à nôus inconnues : des maires, des adjoints^ de» conseillera de préfecture, des chirurgiens et ded gardes mtildci-' paux«

Vaillant et Verdier quittèrent leurs amis et s'ache» minèrrat vers l'Hôtel-de-YBle, où iiégeait lé cOûseil de révision.

Si noud nous appelions lesm-^a^ues RôUâseâtl, et «i noua avions l'humeur atrabilaire ûû isifafen dé Oenàve, nous ne laisserions éèrtéi pBÉ échapper tnHé si belle occasion d'un réquisitoire ihoraL Et ipé superbe procès nous intenterions à la sodété^ Comme nous vengerions les saintes convenances grossiesment outragées! Hélas î nous n'avons rien de cOffimtm avec L'immortel et quinteux auteur des Confia 9imi; aussi nous bornerons-nouâ à suivre l'exempte donné par les conseils généraux, honnêtes assem* bléed^ dont l'unique besogne consiste à ànettre des

vœux, toujours les mêmes, ce qui laisse croira que ces vœux ne sont guère écoutés. Que Ton s'occupe donc de réformer au plus vite Tiustitution vicieuse des conseils de révision^ voilà le vœu que nous émet-^ tons.

Lorsque les deux jeunes gens pénétrèrent dans la salle Saint'Jean^ le oonseil venait de commencer ses opérations. Une foule de conscrits^ en costume pa« 1 triarcal^ se tenaient parqués dans un étroit espace^ I semblables h des bétes immondes entassées dans une j b{^se-cour. C'était un affligeant spectacle oii chacun j étalait avec complaisance les infirmités réelles ou feintes sur lesquelles il. comptait pour échapper au service militaire'. On en voyait qui, pour se raccour-* cir de quelques millimètres, s'étaient rasé le crftne;, à la façon des mandarins de paravent; d'autres quîj s'étant condamnés à un jeûne rigoureux, avaient fait, en outre, dans la nuit et dans la matinée, une promenade de vingt-cinq ou trente kilomètres, spé* culant sur leur pâleur et sur leur physionomie cQn« tristée.

A peine entrés, Yerdier et Vaillant durent adopter le costume antédiluvien, d'après l'ordre souvç^ rain du garde de planton.

—Nos amis ont bien fait de rester chez Véry, dit

Vaillant en jetant un regard circulaire; quel horrible tableau !

— Il est impossible que tous les corps tortus et mal bfttis que voilà aient été créés à l'image de Dieu ! pensa Verdîer.

Attendu qu'on ne trouve ni porte-manteaux ni cabinets de toilette dans la salle Saint-Jean^ ils furent forcés déposer leurs vêtements sur le plancher^ pêlemêle avec toute espèce de bardes et de guenilles. Comme tous deux hésitaient à achever leur toilette:

— Otez-donc vos linges ! dit le garde d'un ton bourru.

—Ma foi^ mon cher Jules^ s'écria Vaillant, je ne conçois pas qu'ayant un bon numéro^ tu ne te sois pas soustrait à cette indigne torture! n'as-tu pas la certitude de ne point partir ?

— :Je l'espère, dit Verdier.

— ^Et c'est le tort que vous avez^ interrompit le garde. On n'est jamais sûr de ne pas partir. Quel est votre numéro?

— 315 peut être bon, tout comme il se peut qu'il sôit mauvais, reprit le soldat d'un ton important; c'est subordonné au nombre plus ou moins considérable de borgnes, de boiteux, de bossus ou de ban-

croches qui défileront devant le conseil. Je ne vous dissimule pas que j'en ai déjà aperçu une fameuse ribambellei Regardez autour de vous, et dites s'il est possible d'imaginer une réunion d'êtres aussi disgradés de la nature. Enfin, vous, jeune homme, vous n'avez rien de bien remarquable, ditàVerdier le municipal, qui était un planton lettré, et pourtant, comparé à vos camarades, vous ressemblez à l'Apollon du Bervidére.

Aces paroles de triste augure, Jules sentit un froid glacial s'infiltrer dans ses veines, et il lui parut que sa moelle se figeait dans ses os.

Peu d'instants après, les deux amis furent appelés et examinés ; l'un fut déclaré myope, et l'autre reconnu bon pour le service.

Pressés de fuir ce lieu infect, ils regagnèrent en toute hâte la place où ils avaient laissé leurs vêtements, et ils reconnurent qu'on avait eu le temps d'opérer diverses substitutions. Un futur lieutenant général avait troqué, par mégarde, les bottes vernies de Léopold Vaillant contre ses chaussures éculées, et le pantalon neuf de Verdier se trouvait remplacé par un pantalon en lambeaux, — innocente distraction émanée de quelque futur maréchal de France.

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—Quand connaîtrai-je ctéfinitivement' le sort qui m'est régçrvé? demanda Yerdier h son ami le filanton.

— Repassez aprè&^demainj vep$ la même beure; mais je vous le réitère, ne bâtisses pas trop de ebÉ^ tçaux en Espagne et oqpupez-vous de chercher un remplaçant. Votre fameux 3*5 nae fait l'eflfet d'être joliment hypothéqué.

Lorsqu'il rentra dies luij et m dqiit du doute cruel qui lui rongeait Tesprit^ Yerdier s'efforça de montrer une phymonomie joyeuae.

— Enfm ! s'écria sa mèircj^ e^i^m fin}> bien fini? Ta nous restes, n'est-ce pas ? Dieu « exaueâ mes prières ! A présent que te voilii sauvée je peux te le dire : ton départ pour l'armée, c'eût été notre arrêt de mort, à ton père et à moi ! Privés de ton travail^ réduits à nos seules ressources, comment ei4$gioas-nous fait pour vivre? A coup sûr, mon cher enfant, nous gcv» rions morts de faim.

En entendant sa mèrç s'exprimer ainsi, Yerdier prétexta un surcroit de besogne à ¥>n atelier^ et il s'enfuit 5 son cœur était serré çommQ dans un étau.

Au jour et à l'heure convenus, U se reiadit auprès du planton lettré.

—Eh bien? fit-il d'une voix étranglée par Tafl" goisse.

—•Eh bien, répondit le vieux et brave soldat, ce n^était pas la peine de vous déranger. Les mauvaises nouvelles ^'apprennent toujours assez tôt. — ^Par grâce, expliqueat-vous !

— Ça ne sera pas long. Vous conoptiez sur 315 comme sur un ami, et il se conduit envers vous ni plus ni moins qu'un traître. Si vous n'avez pas les moyens d'acheter un remplaçant , bien le bonsoir , vous êtes flambé !

I 11 sembla ^ Yerdier que la terre dansait sous ses pieds, et il dut s'accouder contre )a muraille,

S — C'est comme j'ai celui de vous le dire, poursuis vit rhamme de guerre, on a atteint votre numéro, et, voyez le guignon, on s'y est arrêté I 315 partira, tandis que 316 restera au coin de son feu, tranquille et les pieds chauds. Si voire ami, le myope, n'avait pas été exempté^ vous l'eussiez été de plein droit,

i vous, C'e3t rare qu'on dépassa h 300^ et pourtant

: j'avm& un soupçon de la chose. Ah I je ne sais pas quel mauvais vent a soufflé sur le sexe il y a vingt ans, mais je n'ai, de ma. vie, rien vu de plus raohi* ^<iue, de plus gringalet et de moins bien i*éussi que les jeunes gens de la classe de 1843.

Verdier n'écoutait point l'allocution du sensible planton, il songeait aux paroles de sa mère> ellea

retentissaient à son oreille aussi lugubres et aussi

terrifiantes que le Dies irœ de Mozart. Tout à coup^

il releva la tête; un rayon d'espoir avait illuminé sa

pensée.

—Les fils aînés de femmes veuves ne partent pas? demanda-t-il.

— Jamais. Seriez-vous orphelin de monsieur votre père?

— Tout ce qui constitue Thomme moral, c'est-àdire rintelligence, la conscience et la volonté, tout cela est mort chez mon père. L'homme physique survit seul en lui. Il est incapable de pourvoir aux besoins de sa famille; ma mère doit donc être considérée comnie une femme veuve, et il me sera facile de prouver que je suis indispensable à son existence.

— Permettez... permettez..., dit le planton, qui n'avait rien compris aux subtilités de cette distinction établie entre l'homme physique et l'homme moral. Monsieur votre père est-il mort ou est-il vivant?

— ^11 est paralysé ; vous voyez bien que je ne peux pas être soldat !

—Je ne vois pas ça du tout; monsieur votre père n'est pas assez mort pour qu'on puisse vous exempter.

Cet oracle était plus sûr que celui de Galchas. Considéré comme réfractaire parce qu'il ne s^était pas^ dans les quarante-huit heures, conformé à son ordre de départ^ Verdier fut incarcéré à TAbbaye; et, de h, dirigé de brigade en brigade sur Draguignan, où son régiment tenait garnison. La fatalité le harcela jusqu'au dernier moment : il avait compté sur ses amis et il né rencontra ni Mézières, ni.Dumas. Mézières était de Tautre côté de la Manche, où il assistait aux courses de New-Market, et Dumas parcourait sentimentalement la Suisse en compagnie d'une ingénuité de FAmbigu-Gomique, dont il avait payé le dédit. Quant à Léopold Vaillant, il ne put faire pour son camarade que des vœux stériles : il ne possédait point d'argent, et son père avait déclaré qu'il ne prétait ses écus que sur première hypothèque et avec privilège de premier ordre. Du reste, il promit sa protection aux époux Verdier.

Si le métier des armes est une belle et noble chose en temps de guerre, et sur un terrain ennemi qu'il faut conquérir pied à pied, il n'en est pas tout à fait de même en temps de paix et dans une petite ville de province, où l'on s'amollit dans le farniente et où Von s'ennuie dans l'oisiveté. La vie de caserne et de garnison, avec ses mille sujétions sans cesse renais-

dôO LA DETTE

santés^ devint bientôt intolérable à Verdier^ qui résolut de s'en affranchir.

Quelques mois après son arrivée au régiment^ il reçut une lettre de sa mare; elle lui annonçait la in<M*t de son père^ et elle ajoutait que, grâce à l'obligeance de H. Vaillant^ elle venait d- être admise à Thospû^ des Bons pauvres^ où^ du moins, elle était assurée de manger du painlous les jours et de coucher dans un lit tous les soirs.

 dater de Tépoque où oette lettre lui fut reoiise par le vaguemestre^ ses camarades de chambrée observèrent qu'il devint encore plus sombre et plus taciturne que par le passé. Chaque nuit, on l'entendait se tordre sur son lit et se plaindre comme s'il iSÛt étéoouché sur des charbons ardents. Un matin, il se refusa à exécuter sa part des repoussants travaux de la corvée. 8on caporal l'ayant apostrophé vivement, il lui donna un soufflet. Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné à mort; mais le roi commua sa peine en vingt ans de fer, qu'il subit en ce moment.

Cette histoire, qui n'a d'autre mérite que de n^étre pas un romani m'a été racontée par Jules Yerdier, un jour que je visitais le bagne militaire de Brest.

--^Mon§ieur, me dit-il en terminant son récit, la

Charte assure que tous les hommes sont égaux devant la loi et quHls doivent tous payer également eur dette à la patrie.— Trouvez-vous que la Charte loit une vérité?

ADX PYRÉNÉES

Fidèle à son habitude de chaque jour^ Lucien de Marande s'éveilla entre onze heures et midi. Il bâilla^ étendit les bras et se suspendit au cordon de sa sonnette. Presque aussitôt^ la porte de sa chambre s'ouvrit et un domestique parut sur le seuil, où il attendit en silence les ordres de son maître.

—Justin, dit H. de Marande, j'ai mal dormi; quel temps tait-il? Je m'ennuie.

Avez-vous observé combien l'homme qui s'ennuie éprouve un égoïste soulagement alors qu'il peut inoculer sa tristesse à son semnlable? Voilà pourquoi

Ifô héros de tragédie^ ces personnages encore plus

ennuyeux qu'ennuyés^ sont constamment suivis d'u Arbate, d'un Théramène ou d'un Arcas, chargé d prêter une oreille complaisante à leurs plaintii alexandrins. Grâce au spleen de son maître^ Justj se trouva donc élevé au grade de Théramène^ ave cette seule différence qu'au lieu de dire : a Oui^ sei gneurj » il disait : ce Oui^ monsiem* le comte. »

— M. le comte s'ennuie donc beaucoup? demand Justin avec une commisération hypocrite. Est-ce qi| M. le comte aurait été maltraité hier au club?

— Hélas I je n'ai pas même cette consolation ; cett nuit j'ai gagné cinq cents louis.

— Je comprends la tristesse de M. le comte^ et ji m'estimerais heureux de la partager.

Justin tira les épais rideaux de velours qui vaî| laient les fenêtres; puis il ouvrit les contrevents rembourrés et matelassés avec un soin si particulieiSf qu'ils eussent suffi à absorber le tapage incessant di deux ou trois rues Saint-Denis.

—Quel temps fait-il? répéta M. de Maraude*

—Un temps ridicule; il pleut, il fait froid. Jolie température pour un mois d'août.

Après un moment de silence, M. de Marande ne souleva, et s'accoudant sur son oreiller, garni de ûoe» dentelles comme la jupe d'une danseuse, il reprit :

i — Justin^ mon bavard.

y Cet ordre exécuté^ il griffDona une demi-douzaine A'épitrei:^ les crissa 60ub on nombreégal d'enveloppes^ Imt les adresses^ et les passant à son valet de tebaxnbre :

; -^Je donne à diner demain^ dit^il ; préviens mon euif inier et entendez^ous tous deux pour dévaliser les mar<cbands de comestiUes. Qu'on n'épargne pas ta» boursei je veux qne Ton s'amuse. Voilà huit grands jours que je n'ai souri et je veux rire. Que mes lettres ^soient distribuées sans retard. Il y en a ime pour Gaston de Neuville^ une pour Rodolphe ie Basftard^ une pour Raoul Ferrand et une pour joachim de Railles^ gais compagnons que je n'ai pas aperçus d^uis une semaine.

-**0h) oh! pensa le TbéramèQe en livrée^ ceci re^ {nrésenle douze bouteilles de vin de Bordeaux et dix de vin de Champagne. Je connais la capacité de ces gentibsfaommes.

-«4jes autres invitations sont destinées à deux personnes qu'il faudra te procurer à quelque prix que ce soit. Si ^honneur que je leur fais en les admettant à ma table ne leur semble pas suffisant^ si lUes prétextent quelque partie ou quelque diner a&tepté autérieurement^ tu iras chez Marié et tu pren-

Sôe UN VOYAGE D^AGRÉMENT

dras en mon nom une poignée de bracelets^ de bi gués et de châtelaines, qu'on leur portera avec œ carte. N'oublie pas de leur envoyer ma voiture.

Justin coula un regard oblique sur les lettres in cluses dans sa main droite. Deux noms célèbres dan les fastes de la Maison-d'Or et du café de Paris sein tillèrent aussitôt à son œil expert en matière d^espionnage. L'une de ces lettres était adressée I M°»c Qotilde, rue Laffitte, et l'autre à !!«• Arsènej rue de Provence.

—Je me suis trompé de cinq bouteilles dans mon addition bachique, pensa*t-il; du moment où ces dames sont de la. partie, il se videra bien une quio* zaine de fioles champenoises.

—Que le dîner soit servi à sept heures et deinie> continua Lucien; à présent, ferme les contrevents et laisse-moi. Que nul de vous n'entre ici, sous aa« cun prétexte, avant demain, à quatre heures. Alors seulement tu viendras m'éveiller et m'habiiler.

Accoutumé à la vie excentrique de son mattre, Justin sortit sans mot dire.

Resté seul, M. de Marande prit dans une petite boite d'or quelques pastilles, vertes comme des émdr raudes, qu'il absorba avec une expression d'exqute volupté. C'étaient des pastilles de haschisch, cette

drogue enivrante, en grande faveur aujourd'hui, et qui eèt à ropium ce que le vin de Champagne est au trois-six.

Le lecteur connaît les prodigieux effets de cette ivresse merveilleuse. La poésie les a chantés; la science les a décrits. C'est une abondance de rêveries saugrenues et charmantes, un luxe d'imaginations follement capricieuses, une véritable course au clocher dans les champs de l'impossible et de la fantaisie. Lucien de Maraude, un des plus grands man« geurs de haschisch qu'il y ait à Paris, expérimenta, Pun après Pautre, tous ces phénomènes incroyables. Tour à tour il se persuada qu'il était locomotive d'un chemin de fer perfectionné, et il se sentit entraîné 8ur ^invisibles rails avec une célérité de mille kilomètres à la demi-heure; — ballon, et il se crut enlevé à une hauteur si prodigieuse qu'il lui parut qu'il n'avait qu'à tendre un peu la main pour décrocher ks étoiles. Plus tard, convaincu qu'il venait d'être nommé membre de l'Académie française, en remplaeement de M. Paul de Kock, et persuadé qu'il se îendait à la séance de sa réception, il se présenta devant le pont des Arts et offrit cinq centimes àl'in- ^de de service; mais ce fonctionnaire lui ayant fait observer que le péage des piétons avait été, par or-

258 UN VOYAGE D'AOEBMENT

donnance du roi^ élevé au chiffire de iteaid miUe francs par p^rsonne^ il rebroussa ehemin^ daso^ddit sur la berge et traversa le fleuve à pied sec^ comme s'il eût été Moïse^ et comme si la Seine eût été la mer Rouge. Son discours de réception^ mi-*parâe vers et mi-partie prose^ dans le genre des œuvres familières de Chapelle et de Bachaumont^ obtint un succès sans exemple.

lia dose d'haschisch qu'avait prise M. de Marande était si considérable que son hallucination dura j^us de vingt-quatre heures. EUe cessait à peine lorsque Justin apparut de nouveau sur le seuil de sa chambre.

—Mes ordres ont^ls été exécutés? demanda Lucien.

—Oui; Monsieur le comte.

— Dhierons-nous bientôt? j'ai faim.

-««Monsieur le comte dttiera quand il lui plaira; - mais il dînera seul.

—Mes invitations nesonMl6S donc pas pai^^enues à leur adresse?

—C'est moi-même qui les ti portées.

— Eh bien?

—Il n'y à plus persontie à Paris.

— Qu'est-ce à dire? demanda le côtnte; où est NeuviUe?

— Parti , il y a cinq jottrs> pour les Pyrénées. —Et Ferrandî

—Parti, il y a <iuatre jours, pour les Pyrénées. — *Et Bastard?

— Parti , il y a trois jours, pour les Pyrénées* — EtdeRaillea!

— Parti , avant*hier, pour les Pyrénées* '^Qu'est-^re donc que cette épidémie pyrénéenne qui décime FlO'is ? s'écria Lucien. A défaut de ces meesieurs, aurai-je au moins les dames qiie je t'ai chargé d'inviter? Puis-je compter sur Arsène?

Justin reprit avec l'accent monotone d'un crieur de nuit ;

—Partie, Wer> pour les Pyrénées.

^ —Et Clotilde?

— ^Part, ce soû», pour les Pyrénéen.

Lucien ne put retenir un éclat de rire. — ^Ah çà! dit-il, à quoi songeait donc Louis XIV, quand il disait qu'il n'y a plus de Pyrénées ?

— ^Voici une lettre que M™« Clotilde m'a chargé de remettre à M. le comté.

—Donne.

Cette lettre^ d'une orthographe des phis honora Ues^ était ainsi conçue :

c Chercomte^

< Je ne reviens pas de ma surprise, et ce qui me c surprend fort, ce n'est point votre aimable învitac tion^-'Je vous tiens pour le plus galant gentilfl homme du club^ — c'est de vous savoir encore à c Paris. Comment n'étes^vous pas auxPyrénées? Mais c tout Paris est aux Pyrénées ; la cour et la ville sont « aux Pyrénées. Je pars dans quelques instants. Je c vais faire^ comme tout le monde^ un voyage d^c grément aux Pyrénées. Je visiterai Baréges et les « EauxrBonnes. N'aorai-^je pas le plaisir de vous y c serrer la main? »

— ^Justin^ dit M. de Maraude ^ cours à la poste demander des chevaux. Il parait que les Pyrénées sont très-bien portées cette année. Je ne vois pas trop pourquoi je ne ferais pas^ moi aussi ^ un voyage d'agrément aux Pyrénées. Tiens-toi prêt; dans deux heures nous partons pour Baréges.

n n'était pas loin de minuit, lorsque M. de Ma->

AUX PYRÉNFÉBS. 281

rande fit son entrée triomphale dans Baréges. À cette beore avancée^ tout reposait dans la ville^ silencieuse comme une ruine^ obscure comme un four. La lune était voiiée par de gros nuages noirs; pas une étoile ne brillait au ciel^ et les réverbères^ ces étoiles terrestres^ avaient tari depuis longtemps la faible ration d'huilé que leur avait versée, comme à regret, (T'ielques heures auparavant, la main parcimonieuse de l'administration municipale.

•^Où faut-il vous conduire? demanda le postillon.

— Touche au meilleur hôtel , s'il y en a un, répondit Justin, que nous retrouvons commodément installé derrière la chaise de poste de son maître.

— ^Vous y êtes, bourgeois, fit le postillon en arrêtant ses chevaux devant THôtel de France.

— Frappe, dit Justin, d; fais en sorte qu'on ouvre promptement.

Le pos^lon frappa avec le manche de son fouet; rien ne bougea dans lliôteL

—Frappe plus fort, dit Justin.

Au moment où le postillon se disposait à traiter > la porte de TBôtel de France, comme Samson traita I jadis les portes de Gazah, une fenêtre s'ouvrit, et la mèche blanche d'un bonnet de coton parut à la croisée.

3fô UN VOYAOB D'AGRÉMENT

-jQesseï votre tapage, dit le bonaei de colod^ ^ allez voir ailleurs. Il n'y a plus de place chez nous.

Deux loure de roues conduisirent les voyageura devant un autre hdtel. C'était THôtel des Ai&baasiideurs.

Le postillon fnq[>pa d'abord décenuneut^mais aans succès; puis il frappa plus fort; puis enfin il tam^ bourina sur la porte^ à la façon de Bardouj dans l'amusante parade de P(mé mimU.

Et de même qu'Araal^ troublé dàm son premier spmmeil par le tqiage de la rue, se précipite sur son balcon et injurie Bardou^ de même une dizaine de fenêtres se peuplèrent aussitôt de visages furieux et de poings crispés*

— C'est une infamie! disait l'un^ on n'interrompt pas ainsi le sommeil de pauvres malades comme nous!

—Il y a cinq semaines que no^s douleors m'emj pèchent de fermer l'œil > disait l'autre^ et j'allais m'endormir!

--Sans compter^ ajoutât un troisièn^ ^pne la ntiit est fratche^ et que> grâce à yous^ le firoid va nous sajsir..^ Làl,. j'en étais sûr... vdlà ma douleur d'é* paule qui me repr^ plus fort!

— {;t moi; ma douleur de jambe qui augmentel

AUX PYRÉNÉBS. m»

—Allez au diable 1

*-^ue les rhumatismes vôiis emporfsnil

Ici toute ^ompamsoa cesse avec Passé MfbkuU^ hes YDîsiiis fermèrent leurs fenébres en rnatagnknt> et pas un ne se montra aussi géiéraux que matoe Anial> qui finit par offirir la moitié de sa ebaihbre à Bardou.

l^SL dernière voix qu?oii eâténdit fut celle du pm^ priétainà de I'HôIbI des Amt>assa]iett^> il engageait M. de flbi^nde à èé pourvoit^ d'un atilre cAté; sa maison regorgeait de \t^yageurs| il n^uvrirait paA à un primie du mug*

En ce moment^ un péraodnage se eampa devtti la portière de la ch^se H» ptmtB*

^^UùûsmSty éb4l Wmae voix courroueée^ en s'adressant au comte de Maraude^ priez vos gens d'être mmns bhi]paiitSi aibotijeiBaé verrai contraint de vous effirir à tons up logement qui ne sera peulré^ point de voire goAfts Vous troublez le r^fios pttblib^

— ^Ha foi, Monsieur, répartit Lucien, j'ignore quel est le logeméùt que vous kne destine»;' il(iais> fûtnce le cachot de Sf Ivip Pelilço, je voùs déclâée qtjM» jti l'-aoeeptôfaîs aveo reoèsnainanoe» J'ai bète dé sottiv de cette vbitnro ^9m laquelle je sais prlioinlier dopais MAS jokirs ft trois nnits^

Le personnage inconnu reprit d'an ton radouci :

— ^Monsieur y tout à Theure c'était le fonctionnaire pubUc qui TOUS dmnait des ordres; à présmit c'est lesimide partieidier qui a Htonneur de solliciter votre attention. Monsieur, je. suis agent de police; nmâ la poliœ est si naal rétribuée en France que je suis obligé d'avoir deux cordes à mon arc, cùsaam on dit. C'est pourquoi je sous*loiie la maison que j'habite aux vojrageurs qui nous viennent à Baréges* Je vous le dis en toute sincérité, vous parcourriez toute la ville sans trouver un seidi logement disponible. Par un hasard providentiel, j'ai ^ deux îpièees libres; je ;ks tiens à votre dîsposi tkm* <

"—J'accepte, Monsieur l'aji^ei^, ëe hâta de dire Lucien^ qui ne oeaignait ffien tùit que d'être forcé de coucha dans sa voiture.

-^Pardon, Monisieur, Tirent dé poliee s'est évanoui ; ne voyez en moi, je vous prie, qu'un hôte attentif et empressé, }L Monsalet, pour vous servir.

On se mit en route, et l'on arriva bientôt devant la loeanda* Ce n'était pas précisément un palais, et notre Parisien, qui avait cru reirouver aux Pyrénées l'hôtel des Princes, fit une moue significative.

L'agent-propriétaire s'étwt aperçu de qette fft-

•^AUX VYBÈNÈEB. 98S

cbeuse impression^ s'écria avec une extrême vcivh Mité :

—A Fextérieur, ce n'est pas très-beau, j'en con^ viens; j'auram pu, comme tant d'autres, faire bâtir une façade enjolivée et me miner en agréments et en festons. J'ai pris un autre partf ; j'ai tout sacrifié au luxe intérieur et au confortable. Les passants y perdent bien quelque chose; en revanche, mes ioca* taires ne s'en plaignent pifô.

Tout en parlant, l'agent-propriétaire avuit ouvert la porte de son logis, et taiMis que le postillon,, grassement rétribué, remisait la voiture sous ua hoBigar voisin^ Justin, qui avait chargé sinises épaufes ' la malle de soa mtaitre, franchissait le seuil hospitalier. lÂietenvenatt ensuite et l%6te formaiM'arrièregarde.

Tout à eoop un grand bruit se fit entendre : Justin avait fait un faux pas, et il roulait, entraînant la mdte et poussant des cris de terreur.

— Suis-je assez étourdi! s'écria Tagent-propriétaire, j'ai oublié de vous prévenir qu'il fautdesoea* cbe six marches, c'est ce qui fait que ce pauvre garçon les a descendues sur le dos. Là... bien... vous y êtes; à préseai, prenez la rampe et suivez-moi.

Lucien prit la rampe, qui était une corde grasse et

t66 UN VOYAGE CiAGRÉMENT

humide, et il loi sembh qu'il appuyftit ]â mâbi sw quelque reptile dégoûtant. Lorsqu'on fut arrivé à k hauteur du prunier étagô$ Ai. Mousalel s'urréta, fit craquer une aliuaïèitli ehimiqueetidluma une ohaà* delle> puis^ poussant une porte grosÉiàrensmt équarrid:

^Yoid votre apparteinent^ dit*il au comte lerw riaé.

Cet appartement ressemUait beaiieoup àcea trwÉea cellides dont le goùveroeuient dfspoaô m &veur des gardisa nationaux réftactaires. C'était un earré long, borné au ntnrd» au sbd> à Test et à l'ouest par quatre murailles hlani^îea h la ohiaux, et édairi par uae fend^ eu ferme à» tafaatière> ùù pluskura vitres absentes avaient été Mldoplacées ingénieusement par des morceaux de papier huilé. Un lit, une table pour tout fiiire et deux chusés hërisséfus osmpesaîent Tameubleâotent. Lé jaévérité toute Spartiate de cette pièce était tempérée par liaatre fithographiea eài» dréei^ dans de mimsés baguèties de bois ikoir; eUes Feprésëntaîebt le proh^e de la Wovi¥ de ATMs» le dihwftnieot de la Créée ifs Dtau, le ^nee Pon»^ towsld passant la Béréeinav et l^émlieceur NapoléMi dormant sur une ehame^ ia veille é» la batriH^ d'Au9tertil&

AUX PYRBNBE9. 267

La première impression de M. de Marande fut ua ▼if jsentiment de répugnance à l'aspect de ce bougea puis il songea qu'une nuit était vite passée^ etj prenant son parti en brave) il remit au lendeniaia kf soin de chercher un appartement phis honnête.

— ^Monsieur n'a besoin de rien? demanda Tagentpropriétaîre d'une voix doucereuse.

— Faites-moi donner de l'eau et conduisez ce garçon à sa chambre^ dit le comte en désignant Justin occupé à se frictionner les côtes.

— ^Monsieur trouvera tout ce qu'il lui faut sur sa table, répondit M. Monsalet, qui indiqua du regard un verre de cabaret, un pot à eau fêlé et pne cuvette ébréchée.

Il sortit, et Lucien se versa un verre d'eau qu'il avala d'an seul trait. lïorreur ! le verre tomba de ses mains et se brisa en mille pièces sur le plancher. Le malheureux! pour se désaltérer, il avait ingurgité un litre d'eau de Baréges, de ce breuvage salutaire^ mais infect, dans leque) l'apalyse chimique a découvert de l'azote, 4u sulfure de 3odium, du snlfate dp loude, du cl^orure de sodiupi, du silice^ de la cbaux^ de la magnésie, de la soude caustique, de la potasse caustique, de l'ammraiaque et de la barégine, n^is pas le moindre sucre, et dont l'odeur insupportable

a été comparée à celle des œufs couvés^ ce qui ne laisse pas que d'être humiliant pour les poules.

Lucien s^empressa de fumer un cigare pour se purifier le palais^ et il se coucha^ espérant qu'un doux sommeil viendrait lui abréger les heures.

lY

A peine étendu dans son lit, dont les draps grossiers lui rappelèrent le ciliée inventé par M«>« de Chantai; Lucien entendit de sourds gémissements; il prêta Toreille et reconnut qu'ils partaient d'une chambre conligiie à la sienne. Les sourds gémissements se transformèrent peu à peu en plaintes assez nettement articulées pour qu'il lui fût facile de saisir le monologue ci-5lessous :

— Oh ! mon Dieu ! estril possible de souffrir autant que je souffre sans mourir mille fois ! Mon Dieu, ayez pitié de moi! Ohl la la! oh! ma jambe! oh! mon bras ! C'est comme si on me passait un fer rouge dans la moelle des os! c'est effiroyable ce que j'endure! Oh! j'aime mieux mourir!

M. de Maratide se leva, il déchira la ddublure de sa redingote/èn retira une pincée d'ouate ^ avec quoi

I AUX PYEÉNÉES. 269

I il bourra ses deux oreilles^ revint se coucher et fourra ! la tête sous Toreiller. Après de longs efforts^ il par- ! vint à s'endk)rmir et rêva que sa chaise de poste était j cernée par Ali-Baba et ses quarante voleurs.

n sommeillait depuis quelquiBS heures quand une détonation réveilla en sursaut.

— Justin ! à moi ! au secours ! on m'assassine I cria M. de Marande^ qui continuait tout éveillé le rêve quMl avait fait en dormant.

Cinq minutes s'écoulèrent^ et Justin^ tout effaré, se précipita dans la chambre de son mattre.

— ^Ab! Monsieur^ dit-il, avéz-vous entendu tout à l'heure ? C'est un malade qui s'est brûlé la cervelle, il avait une paralysie de la moelle ^nière et il souffrait comme un damné; les médecins l'avaient condamné. , ^

— Cette maison est maudite de Dieu, dit M. de Harande, fuyons au plus vite. Dix heures sonnent, allons déjeuner.

Il fit un peu de toilette et sortit en toute hâte,

comptant sur les beautés de la nature pour se dé*

dommager de ses nocturnes émotions.

Or, voici le spectade qui l'attendait :

Il aperçut, sur un plan très-incliné, une rue

étroite, composée de quatre-vingts maisons, dont

970 UN VOTAOB D'AGRÉMENT

une vingtaine sont assez belles. Cette rae^ cfest Ba- Féges. Par dessus le toit des maisons^ à droite et à gauche^ \l aperçut des montagnes sans verdure^ sans brin d'herbe, décharnées, languissantes, horriblement chauves et odieusement pelées. Il a]perçut de profonds ravins indiquant la trace des avalanches passées et de celles qu'on redoute encore. — ^Voiià ce qu'il aperçut en levant les yeux vers le ciel.

En les baissant vers la terre, il vit Une population de malades qui sortait de l'établissement thermal, les uns perclus et courbés sur des béquilles, les autres tordus par les douleurs, et au milieu de tout ce monde grabataire, trois ou quatre cents soldats mutilés, estropiés, blessés, se traînant vers cet hôpital célèbre, fondé par Louis XV, et où ils sont soignés aux frais de l'État.

A cette vue, Lucien se précipita plutôt quMl n'entra dans la salle à manger de l'Hôtel de France, et il s'assit à une longue table autour de laquelle plusieurs malades avaient déjà pris place.

On servit des tiruites saumonées.

— Monsieur^ lui dit un voisin, un de ces 6fBcièùx comme il s'en rencontre dans tous les lieiix publics , Monsieur est arrivé depuis peu parmi nous t

^Oui, Monsieur.

^Monsieur a eu parfaitement raison de venir à Baréges; Baréges est une panacée^ un dictame universel. Les eaux de Baréges sont employées avec succès dans mille circonstances^ comme dans le traitement des maladies cutanées^ des plaies anciennes^ des...

—Monsieur... fit Lucien avec dégoût en remettant sur son assiette la truite saumonée qu'il se disposait à déguster.

On servit un pâté de foie gras aux truffes.

— Ce n*est pas tout, poursuivit le voisin^ qui ne perdait pas un coup de dents ; les eaux de Baréges facilitent la sortie des esquilles dans les cas de carie^ elles raffermissent les tissus. Moi qui vous parle, je suis guéri radicalement, et pourtant à mon arrivée ici je jouissais d'une maladie de la peau des mieux caractérisées. — Vous en offrirai-je?

Parlant ainsi, il passa à Lucien la terrine de foie gras, à laquelle il pratiqua une large brèche, et que le Parisien repoussa avec un geste d'horreur.

Dfx minutes après, Lucien, muni de quatre poulets froids et de cinq kilogrammes de pain, çiontait dans 8a voiture et partait pour les Eaux-Bonnes.

H. de Harande traversa la vallée d'Ossau et il admira sincèrement le splendide panorama qu'offre à Fœil du voyageur cette magnifique vallée avec son gave scintillant^ avec ses riches cultures^ sa chaude lumière, et, au bout, le pic du Midi, dont elle parait être Tavenue. Selon Tusage traditionnel, il s'arrêta à rentrée de la vallée, dans un petit village qui ressemble fort à un décor d'opéra-comique et un guide le conduisit à une grotte célèbre pour ses stalactites. Ai-rivé à la grotte^ et s'étonnant de ne point voir les stalactites tant vantées ; le guide lui fit observer qu'elles ont été emportées par les Anglais touristes, qui les fourrent impitoyablement dans leurs vastes poches.

La vallée d'Ossau^ c'est le Paradis terrestre avant la curiosité d'Adam et d'Eve. Tous les honunes y sont probes^ toutes les filles y sont vertueuses. Depuis vingt ans, il ne s'y est pas fait tin seul enfaïit naturel.

Lucien était encore sous le charme du magique spectacle qui se déroulait à ses regards, lorsqull parvint au village des Eaux-Bonnes. Ses poétiques

rêveries forent ti'oubléespar des chants graves et mo* notones. Il reconnut les lugubres mélopées que les préires psalmodient aux services funèbres^ et presque aussit6t^ il vit passer devant lui un cortège de jeunes tilles vêtues de blanc; qui suivaient une bière couverte d'un drap blancet ornée de couronnes faites de roses blanches et d'immortelles entrelacées. Derrière le cercueil marchait un homme qui pleurait. C'était un pauvre père qui accompagnait le cadavre de sa fille^ morte à dix-sept ans d'une affection de poitrine.

Ceci parut au voyageur d'un augure assez triste. Hus il avança dans le village^ plus il sentit son cœur se serrer douloureusement. Il ne rencontrait que des êtres pàleS; maladifs^ étiolés. Les uns avaient sur la ponmiette des joues de petites taches rouges pareilles à des' grains de grenade^ et ils s'asseyaient à chaque pas pour prendre haleine ; les autres pressaient sur leurs lèvres décolorées un mouchoir blanc^ et chaque fois le ïnouchoir se rougissait de sang. On voyait là des jeunes filles^ des jeunes femmes et des jeunes gens^ l'espoir^ l'orgueil et l'amour de leurs familles^ qui regardaient d'un œil sans' flammes et dont la poitrine luttait avec effort contre les étreintes d'une toux sèche et stridente. Parmi ces victimes irrévocable-

274 UN VOYAGE D'AGRÉMENT j

ment dévouées à la mort, Lucien reconnut avec ef- 1 froî quelques-unes de ses danseuses de l'hiver passé,, wîllîs parisiennes qui viennent expier aux Eaux* Bonnes leur frénésie de polkas et de mazurkas.

En moins de vingt-quatre heures, il déménagea six fois, allant de l'hôtel de France à Vhàiel du Petit- Paris, de Fhôtel de Paris à celui de l'Europe, et chassé toujours par cette horrible toux qui lui brisait le cœur encore plus que les oreilles. Le soir venu, et sur l'assurance formelle qu'il n*y avait point de malades dans la maison; il s'installa chez un menui*sîer, dans un appartement composé d'une chambre communiquant avec un cabinet. La nuit s'y écoula sans tragiques épisodes; mais le lendemain, dès l'aube, le menuisier, son propriétaire, l'éveilla en entrant dans sa chambre. Cet homme portait un cercueil sur son épaule.

—Que voulez-vous? demanda M. de Maraude, de qui les cheveux se hérissèrent.

— Ne vous dérangez pas, dit le menuisier; c'est moi qui viens prendre mesure de son dernier paletot à un pauvre monsieur qui est là, tout proche, dans le petit cabinet, et qui est trépassé d'hier soir à cinq heures, dans le propre lit où vous êtes, une demiheure avant votre arrivée. Mais ça n'a rien d'éton-

nant y il était poitrinaire au cinquantième degré^ cet homme!

— Brigand! s'écria M. de Maraude en bondissant hors du lit; vous m'aviez juré qu'il n'y avait pas de malade chez vous.

— ^Eh bien ! répliqua l'ouvrier, il n'est plus malade celui-là apparemment^ — puisqu'il est mort.

Lucien était bien près d'être sérieusement malade lorsqu'il revint à Paris de son voyage d'agrément aux Pyrénées. Il ne lui a pas fallu moins d'un duel, d'une douzaine de soupers à la Maison-d'Or, d'autant de lansquenets furieux, et des courses de Chantilly pour le remettre dans son assiette.

L'autre soir, à la rentrée des Italiens, Joachim de Railles lui ayant demandé quelles eaux étrangères il comptait prendre l'an prochain.

— ^Mon cher, a répondu Lucien, je n'en vois qu'une seule dont on puisse user avec plaisir.

— Les eaux d'Ems, eh Allemagne?

—Non ; l'eau de Seltz, à Paris.

On avait dlné^ et bien dîné; on avait chanté^ tnmé, joué^ divagué à propos de la Turquie et de la Russie, causé rente et chemins de fer, et passablement mé» dit des absents. Que pouvait-on faire encore? Entrer en communication avec les esprits frappeurs et interroger les tables. On apporta un guéridon et Ton invoqua TEsprit.

Un des convives^ qui passait pour réunir toutes

les conditions exigées dans un médium de première

classe^ imposa ses deux mains sur le guéridon, et

d'une voix solennelle :

—Es-tu là? demanda-t*il.

—Toc! toc! répondit le pied gauche du guéridon.

Dans la jolie langue des taUes^ on le sait^ deux toc veulent dire oui; un seul toc veut dire non,

— ^Es-tu un bon esprit?

—Toc!

—Tu est donc un mauvais esprit ?

—Toc! toc!

^—Veux-tu nous dicter une phrase?

—Toc! toc!

— ^IMcte.

—Un moment^ interrompît le maître du logis; il faut écrire sous la dictée de la table. Félicien^ prends une plume, de l'encre^ du papi^, et. souviens- toi qu'un coup représente la lettre A, deux coups b| lettre B, et ainsî de suite jusqu'au Z.

--*£tes-vou;i prêt , Félicien? demanda h médnim*

— AHeal

L'expérimentateur imposa de aouveau ses deux mains sur le petit meuble d'acajou , qui se livra, sans désemparer ; aux trémoussements les plus (ébriles, aux |^us étranges contorsions. Celte agita* tîon ùMq dura cinq minutes > après quoi la tdbifi s'arrêta. Lorsque le secrétaire eut fini d'assembler les consonnes et les voyeUes recueilles psr lui au

courant de la plume ^ il lut cette phrase singulière :

a Aujourd'hui 31 décembre i855^ tous les a souhaits formés par les humains^ entre le onzième <K et le douzième coup de minuit^ seront exaucés à a rinstant même. r>

L'assistance se livra à un accès de rire où pétillait le scepticisme le plus irrévérencieux. Seul, le médium pinça les lèvres et fronça le sourcil.

— Vous avez tort. Messieurs; sur mon honneur, TOUS avez to.rt ! s'écria-t-il ; on ne joue pas.ainsi af eç les choses sérieuses. Vous ne savez pas à quel point les esprits frappeurs se montrent susceptibles et pleins de rancune. Puissiez-vous ne. point vous repentir de cette hilarité indéc^te! Et, tenez, je gage que TEsprit s'est enfui pour ne plus revenir.

Il interrogea la table; la table ne bougea pas.

— J'en étais sûr, soupira-t-il.

—Bon voyage! dit l'amphitryon; et, attendu que je ne me gêne pas avec vous, mes amis, je vous préviens que je ne vous retiens plus.

— ^Tu nous renvoies? demanda Félicien.

— Non, certes; restez, si bon vous semble... Mais voici onze heures et demie; c'est Theure.du berger} on m'attend au bal de l'Opéra.

Quelqu'un répondit ;

—En ce cas^ ce n'est pas Theure du berger^ c'est l'heure du loup qu'il faudrait dire.

On se sépara sur ce joli mot.

Félicien et le médium demeurent dans la même rue^ porte à porte; ils cheminèrent donc de compagnie. Pendant la route^ le médium parla tout seul et parla comme deux. C'est une manière de songe-creux que ses amis ap{)ellent volontiers le magicien. Toutes ses facultés intellectuelles^ il les a tournées vers le magnétisme^ le somnambulisme et Palchimie. Il cherche la pierre pllosophale et s'obstine à essayer de fabriquer des diamans avec du charbon. Est-ii d'une religion quelconque? On l'ignore; mais s'il fut jamais baptisé, à coup sûr on l'a trempé dans le baquet de Mesmer, et Cagliostro est son parrain.

Tout en marchant, le magicien entretint son camarade des Syriens, des Hèdes, des Égyptiens, de Teutathès , de Zoroastre, de Confucius , du petit et du grand Albert, du docteur Faust, du soleil, de la lune, des étoiles, d'Altothas et de Rbotomago.

Félicien, qui n'entendait pas un mot des billeve-

sées de son compagnon^ songeait exclusivement à trois choses : i© à M. Durand^ son tailleur; 2o à M. Vaillant, son escompteur; 3° à M»* Desgranges, ses amours.

—M. Durand m'a-t-il envoyé Thabit noir indispensable pour les visites du jour de l'an? se demandait-il à lui-même. — ^La maison Vaillant consentelle h escompter les valeurs que la maison Félicien lui a remises dans la journée ? — Vl^^ Desgranges at-elle reçu mon billet incendiaire? A-t-elle daigné m^honorer d'une réponse? Cette réponse m'apportet-elle les joies du ciel ou les tortures de Tenfer ?

Les deux jeunes gens étaient arrivés devant leur porte.

— Comme je vous le disais, continua le magicien, je croîs fermement aux tables tournantes et aux esprits frappeurs. C'est pourquoi > dans quelques minutes, entre le onzième et douzième coup de minuit, je formerai les souhaits qui me tiennent le plus au cœur. Et vous, Félicien ?

Félicien haussa les épaules et rentra chez lui,

Le portier raccueillit avec ce sourire nauséabond

282 LSS SOUHAITS

qui naît myariablement le 25 décembre sur toutes les lèvres mereeaaires, et qui expire non nooins inv»* riablement le second jour de janvier. D lui renût po* liment trois lettres^ et son locataire ayant voulu rembourser le port à Tintant même.

— Fi donc! Monsieur^ dit-il de sa voix la {dus tendre ; nous réglerons plus tard.

Félicien prit les lettres et reconnaissant récriture des adresses, il les décacheta et lut avidement à la lueur du gaz qui éclairait encore Tescalier :

a Monsieur, votre habit noir est prêt à vous être livré. Jamais mon ciseau n'a été plus élcquent. C'est un chef-d'œuvre. Vous pourrez l'envoyer prendre chez moi, demain, dès l'aube; mais attendu que votre petit compte s'élève déjà à un chiffie respectable, l'habit noir en question vous sera remis contre lue somme de cent cinquante francs que vous jme promettez depuis trois mois et que je ne vois point venir. Dans le cas où vous ne disposeriez pas de ladite somme, épargnez-vous une course inutile.

a Agréez, etc.

ce DURAIU). »

— Brigand ! murmura Félicien, qui passa à la seconde lettre, ainsi conçue :

« Monsieur^ j'ai reçu vos deux effets montant en-

semble à cinq cents francs, contenus dans votre honorée de ce jour. Outre que la signature des souscripteurs est, passez-moi Texpression, bien fatiguée, TOUS n^gnorez pas que les fins d'année rendent les opérations de banque sinon impossibles, du moins très-difficultueuses. L'argent se cache> s'enfuit, disparait. Néanmoins, comme je tiens à vous être agréable, voici meç propositions, je dirai plus, voici mon ultimatum : je vous remettrai deux cents francs espèces et retiendrai par devers moi les trois cents autres francs pour courtage, commission, intérêts en dedans, sollicitations, démarches et frais de toute nature. Vous me donnerez en outre des loges pour les théâtres où vos amis font jouer leurs pièces> et des billets de bal d'Opéra pour Ernest, mou neveu.

tf Agréez, etc.

« Vaillant. »

— Scélérat I grommela Félicien, qui passa à la troisième épltre, ainsi rédigée :

a Je vous renvoie avec indignation la lettre inqualifiable que vous n'avez pas craint de m'écrire. Ne Toubliez plus à l'avenir. Monsieur : je suis attachée • sincèrement à mes devoirs d'épouse^ et j'aime mon mari. A lui, à lui seul, entendez-vous toutes mes pensées, toutes mçs tendresses, d

Félicien n'acheva pas cette lettre^ et la froissant avec rage.

— Son mari! toujours son mari! pensa-t-il tout haut ; que le diable emporte cet imbécile !

Comme il entrait dans sa chambre^ machinalement ses yeux se fixèrent sur le cadran de la pendule. Les deux aiguilles s'embrassaient sur le chiffre XII^ et déjà Ton entendait ce rou-rou qui annonce Hnstant où les rouages de la sonnerie se mettent en branle. Félicien compta un, deux, trois,. quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Mais, dans le court intervalle qui sépara les deux derniers coups, la phrase dictée par le guéridon lui revint à l'esprit et il se laissa aller à souhaiter la niort de M. Durand, de M. Vaillant et du mari de M«»« Desgranges.

— ^Ah! sacrebleu! voilà que je deviens aussi béte que le magicien ! s*écrîa-t-îl aussitôt qu'il eut formé ce souhait triplement homicide.

Il se déshabilla, se coucha, parcourut la Patrie, journal du soir, et ne tarda pas à s'endormir profondément.

Le lendemain,— qui était le {«janvier,— Félicien

fut réveillé par les garçons de bureau de Tadministration à laquelle il est attaché à raison de deux mille quatre cents francs par an. H leur distribua ses dernières pièces de monnaie^ ce 'qui lui valut^ en échange, une quantité infinie de génuflexions et de salamalecs.

-^Monsieur Félicien^ dit un de ces hommes, c'est à deux heures précises que M. le directeur reçoit les employés. On ne sera admis qu'en cravate blanche I et en habit noir.

La cravate blanche est à la portée de tout le monde, qu'on soit riche ou qu'on soit gueux. Un mouchoir de poche, une belle feuille de papier, un pan de rideau, la première chose venue» et le tour est fait. Il s'en faut, hélas! qu'un habit noir soit I d'une construction si facile, et je ne connais guère ' que les personnages des romans fantaisistes qui \' osent se montrer dans le monde vêtus d'une redingote dont ils ont, au préalable, retroussé les pans ^ aveô des épingles.

I — ^Allons ! soupira Félicien, je passerai sous les fourches-oandines de M. Vaillant ; il le faut ! Je prendrai Jes deux cents livres espèces qu'il veut bien I m'offrir en échange de mes cinq cents francs de signatures; je donnerai au farouche Durand les sept

louis et demi qu'il réclame impérieusem^t; j'eudos^ serai mon habit neuf; j'irai voii* mon directeur et il me restera cinquante francs pour faire figure et pour séduire la femme de chambre de rimpitoyabie Urne Desgranges. Qui sait même si cet habit n'est {ias appelé à fondre les triples glaçons qui entourent le cœur de ma beUe inhumaine ? De Tihfluenjce des tétemenls neufs en matière de sentiment^ une ihësé philosophique où je trouverais la matière d'un piquant in-octavo^ si au lieu d'être un petit employé^ j'étais un grand homme de lettres.

Ces raisonnements^ que j'abrège^ le conduisirent jusqu'à la porte de Fescompteur.

— M* Vaillant, dit-il en passant devant la loge du concierge.

Le portier s'élança hors de sa niche> courut iqMrës Félicien, et, l'arrêtant par le bras,

— Enfin, vous voilà ! s'écria-t-il; ce n'est pas malheureux! On vous attend depuis deux heures, làhaut.

—Moi?

—Vous. Je suis allé moi-mèoie vous chercher trcHs fois à votre administration.

-TrMais je n'y vais pas le dimanche.

—C'est un tort; est-ce qu'on ne meurt pas à

P^ris le dimanche tout comme les autres jours?

-T-Ja ne vous comprends pas^ dit Félicien.

On s'expliqua; le portier était allé trois fois dans la matinée aux pompes funèbres : il avait pris Félicien pour remployé de cette administration.

— ^11 y a donc un morl dans la maison? demanda le jeune homme.

~-£h; mon Dieui oni; ce pauvre H. Vaillant a succombé ^ m^ attacLue d'apoplexie foudroyante.

—M. Viaillapt est mort ! quand?

—La nuit dernière»

—A qijejte tem'e?

— A minuit.

I Félicien seqtît une sueur froide lui mouil{er le

[ dos; il esçalpida 1^ uiarpbes de l'escalier et pénétra

I chez M. Vaillantp L'appartement était envahi par

divers I^ommes jaoirs. Les uns griffonnaient sur des

feuilles de papier timbré, les autres appliquaient des

empreintes de cire rouge sur e$ tiroirs de tous les

r meubles.

— ^Monsieur, dit Félicien en s'adressant au plus

important de la bande^ j'ai remis hier à l'honnête

homme que nous pleurons pour cinq cents francs

' d'efiets qu'il devait m'esconipter aujourd'hui ; au-

rie^vous l'obUge^mce de me les rendre?

— ^IinpoBsiUe> Itonsieur : tous les papiers du défunt viennent d'être mis sous les scellés à la requête de M. Ernest^ son neveu^ que void.

— ^Votre réclamation est au moins singulière^ dit le neveu ; mon bien-aimé oncle n'était pas banquier^ que je sache?

—Je vous trouve encore plaisant avec vos afrs incrédules^ repartit Félicien ; la meilleure preuve que votre oncle ne dédaignait pas d'escompter mon papier^ c'est qu'il a pris soin de me notifier ses conditions dans ime lettre signée de sa main. Vous plaît-il de les connaître? Trois cents francs d'intérêts en dedans, comme il disait^ des loges de spectacle pour lui et des billets de bal d'Opéra pour vous^ de qui l'ignorance n'est guère digne de foi.

-^Alil misérable! tu insultes à la mémoire de nion bon oncle ! Moi vivant^ je ne le souffrirai pas ! rugit le neveu Ernest^ qui se précipita sur Félicien et l'assomma de coups de poing.

Une fuite rapide arracha seule Félicien à un trépad assuré; il vola plutôt qu'il ne courut de la rue Ber-

gère à la rue Vivîenne^ de chez M. VaiUânt chez son tailleur. LorsquMI ouvrit la porte du magasin^ il ne fut pas peu surpris d'enteiidre des clameurs lamentables poussées par quatre enfants en bas âge. Les commis^ les ouvriers allaient et venaient dans un état dWarement voisin de Tidiotisme. La femme du tailleur éclatait en sanglots qu'on ne saurait mieux comparer qu'aux reniflements sinistres d'une loeomotive au départ.

— *Que se passe-t-il chez vous? demanda Félicien à un commis.

*-~Ah! Monsieur! quel malheur! ce pauvre patron...

—Eh bien?...

—-On ne l'avait pas vu de la matinée ; on le croyait en courses; on déjeuna sans lui. 11 y a Ah mluut^s^ ]{■»« Durand entre dans sa chambre par hasard; elle regarde le lii^ et voit le patron qui dormait... qui avait l'air de dormir. Elle s'approche; elle le gour- ^ mande sur sa paresse ; il ne bouge pas. Elle lui prend

1 la main... la main était glacée; elle se précipite sur

I lui... il était mort! Le médeciâ sort d'ici^ il assure que le patron a succombé à la rupture d'an ahé- ■ vrisme et que la mort remonte déjà à douze heures. Félicien interrogea sa montre; elle marquait

midi juste. Ses cheveux se dressèrent d'épouvante.

-^Et mon habit? dit-il d'une voix entrecoupée.

— ^Adressez-vous à Madame^ répondit le commis.

Si forte que fût sa douleur^ la veuve reconnut Félicien; elle le reconnut trop I

—Ah ! c'est vous^ dit-elle en essuyant ses larmes; vous demandez votre habit noir? Et vos 150 fr.^ où sont-ils? Vous ne les avez pas? Très-bien I moi je garde Thabit^ j'eh ai le placement tout prêt : un client qui a juste votre taille et qui paye comptant, c'est tout bénéfice. Mon mari^— ^e Dieu ait son flme^ — avait un défaut^ un grand défaut^ un vice capital : trop de confiance. Il faisait crédit à tort et à travers^ à un tas de gueux sans sou ni maille; je ne dis pas ça plus pour vous que pour les autres^ mais vous m'entendez bien. Moi je suis une pauvre veuve avec quatre enfants sur les bras^ et il me faut de l'argent pour faire honneur à mes affiiires et pour élever ma famille. Vous nous devez 400 fr. Avisezvous de me les faire attendre^ et vous verrez s'il y a des huissiers à Paris !

Ainsi parla-trelle. Le tailleur aurait Iflché l'habit; sa veuve fut intraitable. En matière d'argent^ les femmes sont féroces. On peut toujours attendrir un créancier; une créancière^— jamais4

Félicien se retira penaud et ToreiUe basse.

—Est-ce que véritablement je serais pour quelque chose dans la mort subite de ces deux hommes? se dit-il avec angoisse.

Cependant elle approchait à grands pas^ l'heure fixée par M. le Directeur pour la réception officielle des employés de sa compagnie.— Où trouver un habit noir ?

Paris serait une ville incomplète, indigne surtout de sa renommée universelle, si Ton n'y rencontrait précisément les choses et les hommes qu'on chercherait en vain dans .le& autres cités des cinq parties du monde. Pour ma part, je ne crois pas qu'il existe dans aucune capitale une boutique comparable à celle qu'un fripier spirituel et bien avisé a fondée dans le passage Brady, ce trait d'union qui relie entre eux le faubourg Saint-Denis et le faubourg Saint*Martin. Moyennant cinq francs payés d'avance, ce fripier loue pour vingt-quatre heures des costumes complets de marié, de parrain et de garçon d'hors mur. Habit noir, pantalon noir, gilet blanc, rien n'y

manque. Les personnes qui payent huit francs teçoivent en outre un chapeau à peu près vierge et des bottes quasiment vernies. On s'habille dans Tarrièpe^ boutique. Du rqste^ la maison est des mieux assor* ties ; il y en a pour toutes les taiUes^ pour toutes les têtes, pour tous les pieds et pour tous les goûts.

Félicien, qui connaît son Paris aussi bien qu'un cocher de cabriolet, s'achemina vers le passage Brady ; on lui oSrit un costume de parrain tout battant neuf, lequel faisait merveilleusement son affaire. Mais quand vint le quart d'heure de Rabelais, il eut beau fouiller dans toutes ses poches, additionper toutes ses ressources, il lui fut impossible de réunir plus de vingt-sept sous. Un instant il se crut s#uvé.

—Je ne prends qu'un haUt et je vous le rappor;terai dans une heure, dit^-il au fripier; en vous don* liant un fraac vingtH)inq centimes, je paye plus cher que ceux qui, pour cinq francs, prennent la défroque Goniplète et la gardent pendant un jour et une nuit. Obiservez encore qu'il s'agit d'une visite, une courte visite de jour de l'an, trois minutes à peine, et non d'un repas ou d'un bal durant lesqqels votre mar* chandiae est exposée à toutes sortes d'avaries. Une ^cbe 0st ûtà% faite I une déchirqre arrive si vite I

DE MAUtAISE AKNÉE. 293

saos compter qtie dtnetirs et danseurs transpirent forcément et déflorent ainsi Timmaculée blancheur de vos doublures^

Inutile logique^ éloquence perdue*.. Le fripier n'entendit point de cette oreille; il ne voulut rien rabattre du prix affiché sur son enseigne^ et Félicien s'en alla comme il était venu. Je me trotnt)e; il s'eâ alla plus triste qu'il n'était venm*

Lorsqu'il rentra chez lui^ vers six heures^ le portier^ déjà moins poli que la veille^ loi remit une lettre du directeur de l'administration^ contenant un congé en bonne forme :

« Monsieur^ écrivait le directeur^ je soupçonnais « depuis longtemps que vous n'étiez qu'un révolth- « tionnaire^ un voltaurien^ un libre penseur. Votre ce conduite en.oe jour solennel e| ecmfirmé tôt» mes a soupçons. Seul parmi tous vos ûollègues^. votts a vous êtes dispensé d'uite marque de ééMfence qui « était pour vous im îmj^rieux devmr.

i Trcwv» dttie tmi feitofl» qo^ |0 dl^idi^ éb

< votre place en faveur d'un jeune homme poli qui a m'est reconunandé chaudement par un ami in- « tîme. A dater d'aujourd'hui vous n'appartenez

< plus à l'administration que j'ai l'honneur de diri-

< ger. p

—Où est ma clef? damanda Félicien, attéré par ce coup imprévu.

Le portier sourit d'un air qu'il essaya de rendre fin.

—Monsieur sait bien où elle est, sa clef, dit-il en baissant la voix.

—Si je le savais, je ne vous le demanderais pas^ répliqua Félicien d'un ton bourru.

«^Parbleu, je l'ai remise à une dame.

•— Quelle dameî

—Je ne la connais point; elle est voilée et vêtue de noir.

—Et vous lui avez donné ma clef, sans la connaître?

— ^Ah! Monsieur! on vdt tout de suite à qui Pon 1^ affaire, riposta le portier, qui avait reçu cinq francs de la dame inconnue.

Félicien faillit tomber de son haut en reconnaissant M»« Desgranges installée dans son salon et se duittAiat tranquillement les pieds devant son feu.

—Vous ici. Madame! s'écria-Wl; en croirai-je mes yeux? Après la lettre que vous m'avez écrite hier soir...

—Hier soir j'étais mariée^ interrompit U^ Desgranges.

—Et aujourd'hui?

'-Aujourd'hui je suis veuve.

Félicien se cramponna au dossier d'un lauteuil.

—Veuve? répéta-t-il, vous êtes veuve?

— Cette nuit ^ M. Desgranges s'est brûlé la cervelle^ au moment où ma pendule sonnait la douzième heure. Écoutez-moi^ Félicien^ et .ne m'interrompez pas. Je vous aimais^ moi aussi , mais je serais morte plutôt que de vous laisser lire dans mon cœur. Vous voyez quel usage je fais de ma liberté. A présent que nous pouvons nous aimer sans crime ^ j'accours auprès de vous^ et je vous dis : Ma vie est à toi; prends-la^ je te la donne. Dans dix mois vous m'épouserez^ n'est-il pas vrai? Je puis donc vous parler comme je parlerais à mon époux. Je suis complètement ruinée. Le suicide de M. Desgranges ^ il faut l'attribuer à des pertes considérables qu'il a faites à la Bourse^ ces temps derniers. Ces pertes dépassent notre actif de plusieurs centaines de mille francs. Mais qu'hnporte la fortune quand on s'fiime comme

noufl nous aimons^ cher Féliden ! Vou& redoublerez de travail^ voilà tout. J'ai une fille en pension; je vous ai dit qu'elle est âgée de neuf ans; la vérité est qu'elle entre dans sa seizième année. Incessamment il me faudra la marier et la doter. Ce soin vous regarde^ vous son second père. Vous devrez songer paiement à assurer la vieillesse de mes parents^ ruinés aussi par le contres-coup de nos désastres. Cher ami^ voua avez^ vmgt-quatre ans^ je le sais; moi j'en ai trente-hiiit; et cette différence d'âge est un ftùr gai*ant de notr« bonheur à venir. Dans tout ménage bien uni il faut^ c'est indispensable^ une pensée dirigeante. Je gouvernerai, vous régnerez, et nous n'aurons point de révolutions à oramdre.

Félicien écouta ce long discours sans dire un mot. U^ Desgranges», qu'il n'avait jamais vue qu'en grande toilette, tirée à quatre épingles^ les sourcils peints, couverte de poudre de riz, sous les armes, lui 4y)paraissait pour la première fois ce qu'elle est en réalité : Mue ruine in(yestuw0e,<^mais une ruine 1

•— Âb! misérable que >e suis! s'écria-t-il, j'ai souhaité la mort de mon pffodiain ; Dieu me punit et c'est justice 1

Il courut à la fenêtre^ l'ouvrit toute grande, s'é- \^u^ la tAte en ^vaat j» et. « ,

Vin

Et s'éveilla en sursaut, haletant, blême d'eftroi, trempé de sueur.

— Grâce au ciel, soupira-t-il, ce n'est qu'un rêve. Seigneur, ajouta-t-il, conservez les jours, précieux de M. Vaillant, de M. Durand, et surtout ceux de rhonnéte conjoint de M™« Desgranges 1

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