LE COMTE EUGÈNE DE RASTIGNAG
— ^M. deRastignac? répétai-je d'une voix incrédule. — En personne.
—Celui qui est né à Ruffec?
—Précisément.
— Le cousin de M»»* de Beauséant?
— ^Lui-même.
— C'est vous qui avez vécu dans la pension bourgeoise de M"« Vauquer, née de Conflans?
—Juste,
— Qui avez connu le père Goriot et Vautrin? — Sans doute.
^ Ainsi vous existez? lui demandai -je assez bêtement* M* de Rastignac se prit à sourire.
— Trouvez-vous que j'aie Tair d'un spectre? ditil en frisant sa moustache.
— Monsieur^ hasardai- je, que M. de Babsac vous ait emprunté votre personnalité , qu'il en ait tiré parti dans Tédification de son œuvre inunense, je le comprends à merveille; mais qu'il vous ait pris votre nom ! voilà ce que je ne saurais croire.
-^ie l'avais autorisé, reprit H. de Rastignac,
^Vous?
— ^Non^seulement moi, mais aussi mes amis. Nous l'avions tous autorisé,
—Tous, dites-vous?
—Certes.
— ^De qui parlez-vous?
—De ceux qui sont dans cette salle et que je viens de saluer.
— Où donc sont-ils?
---«C'est juste; vous ne pouvez les voir.
M. de Rastignao. toucha légàrement mon front
DE MERCABST. W
avec rindex de sa main droite. Si légère qu'eût été rimposition de son doigt sur mon épiderme^ je res*sentis une secousse électrique des plus vives; il me sembla que je venais de subir une opération comparable à celle de la cataracte.
— Regardez à présent, me dit M. deRastignac.
D'un geste, il m'indiqua les loges et les stalleaque j'avais crues vides. Elles étaient occupées par des messieurs et par des dames causant et riant ensemble^ comme des ombres , assurément^ eussent été incapables de le faire.
^i— Us y sont presque tous, me dit l'ancien pensionnaire de la maison Vauquer. Lies principaux personnages de la Comédie humaine on fait comn^e vous ; ils sont venus s^uer la centième représentation de Uercadet, et ils applaudiront si fort, si fort, que le bruit de leurs bravos réjouira Balzac dans sa tombe.
J'étais abasourdi.
— ^Eslrce que je rêve? Deviens-je fou) dmnandaije à moi-méme«
— ^Vous êtes sceptique, mon cher compatriote^ continua H« de Rastignac; il vous faut des preuves; en voici qui voussatisferont J'imagine, quelqoesaint Thomas que vous puissies être.
Et se penchant un peu en amère, il interpella un spectateur.
— Nathan ?dilril.
—Cher comte?
—Où et quand votre prochain drame?
— Je finis une grande machine pour FAmbigu- Comique.
— ^M^enverre^vous une loge?
— Vous êtes déjà inscrit.
-r-Du Bruel?
—Plaît-il?
—-Vous devenez bien paresseux depuis que vous êtes de FAcadémie.
— ^Moi? J'ai cinq actes en répétition au Vaudeville et deux actes aux Variétés.
—A la bonne heure ! Je n'aperçois pas votre femme?
— Tullia? Elle est dans la troisième baignoire.
—Seule?
— ^Avec la Palférine.
—Horace, est-il vrai que ce pauvre vidame de Pamiers soit au plus bas?
— Il est mort aujourd'hui à cinq heures.
— Gomment I le docteur Bianchon tue ses malades, ni plus ni moins qu'an chirurgien de village?
—Eh! mon cher, je ne suis pour rien dans Taffaire. U est mort de ses quatre-vingt-dix-sept ans sonnés!
— Bixiôu^ vos dernières caricatures ne valent pas le diable.
— ^Parbleu î je voudrais bien vous y voir, vous, avec la censure !
— Bonjour, Léon de Lora, bonjour Stidmann, votre exposition est superbe, mes enfants! vous êtes les princes du Musée. Dites-donc, Stidmann, Pradier est mort.... Voilà une belle place à prendre.
— ^Hélas! cher comte, il y a des hommes qu'on ne remplace pas!
Toutes ces questions et toutes ces réponses bondirent comme les volants que deux joueurs habiles s'envoient et se renvoientdans une partie de raquettes bien menée.
M. de Rastignac se tourna de mon côté.
— Êtes-vous toujours aussi incrédule? me demanda-t-il avec un fin sourire.
— ^Moiy Monsieur? Dieu me garde de douter de votre parole!
La vérité est que je ne savais ni que croire, ni que
penser.
A mesure que mon célèture compatriote les inter-
pellait ainsi, d'ua œil avide je contemplais tous ces hommes dont les noms sont devenus gràoe à de Balzac^ bien plus que par leurs travaux^ populaires dans toute l'Europe civilisée* A l'exception de Bixiou^ maigre^ assez piètrement vétu^ et point décoré^ les autres m'apparurent cossus> décorés et dans^rétat de santé le plus florissant* M<ne Tullia du Bruelj. encore fort appétissante» portait^ non sans grâce, cet embonpoint aimable qui envahit les danseuses lorsqu'elles font succéder, sans transiticm. Us douceurs du far nimie aui incessantes tortures de leur rude métier. La Paiférine , accoudée faoûlièrement sur ledossier de sa chaise, étalait une chemise idéale et un gilet impossible*
«-^Est-ce que M» de la Paiférine ne voit plus ll«« de Rochegude? demandai-je à M* de Rastignac.
•^ Il est revenu complètement à la belle Tullia« D assure que> tout c<Hnpte fait, le cuisinier de du Bruel est un des plus grands artistes qui soient à Paris.
— M«»« de Rochegude vit-elle encore?
•«^YoUs pouvez la voir dalis la preadère Avantscène du rez-de-chaussée.
-«Qui donc raccompagne l|
— Conti.
••^kmtt^ le oélèbro musiden t
DE MBRCADET. 99
"—Dame 1 voud savez la chanfion :
Et l'on revient toujours A ses premières amours!
Je me sentis pris d'un vif désir d'examiner de près cette artificieuse blonde qui fut tant aimée par le jeune baron Calyste du Guénic (voir BStUria) et j'eus recours au binocle de M. de Rastignac. M^^^ de Ro* chegude^ devenue osseuse et filandreuse^ maigrie^ flétrie^ les yeux cernés; avait fleuri ses ruines prématurées par les conceptions les plus ingénieuses de rarticle-Parls. Comme le soir mémorable où Calyste^ marié à MU« de Grandlieu^ la retrouva au théâtre des Variétés^ sa chevelure blonde envdoppait sa figure allongée par des flots de boucles où ruisselaient les clartés de la rampe^ attirées par le luisant d'une huile parfumée. Son front pâle étincelait; elle avait mis du rouge dont l'éclat trompait Tœil sur la iAan" eheur fade de son teint refait à l'eau de son. Une écharpe de soie était tortillée autour de son cou^ de manière à en diminuer la longueur. Sa taille était un dief-d'œuvre de composition. Ses bras maigris, durcis paraissaient à peine sous les boufians à effets calculés de ses larges manches. Elle ofRrait ce mélange de lueurs et de soieries brillantes, de gaz et de
100 LA CENTIEME REPRÉSENTATION
cheveux crêpés^ de vivacité, de calme et de mouvement qu'on a nommé le je ne sais 9U0t.~Ck>nti fut aussi de ma part Tobjet d'un minutieux examen. Gonti avait Tair maussade^ distrait^ ennuyé^ il semblait méditer l'éternelle vérité de cet aphorisme profond et sombre comme un gouffire : a II en est des femmes abandonnées comme des cigares éteints; il nefautni reprendre les unes^ ni rallumer les autres. »
—Tenez, me dit M. de Rastignac, voici un de vos confrères qui a fait un beau rêve et une belle fin.
—Qui donc?
-—Etienne Lousteau.
Il me l'indiqua.
—Le petit La Baudraye s'est enfin laissé mourir.
— ^Et Lousteau a épousé sa veuve?
— Comme vous dites : cet heureux drôle est, à cette heure, possesseur de la plus belle fortune du Sancerrois et d'une des femmes les plus charmantes que je connaisse.
jlme piédefer ne s'est pas opposée à ce mariage?
— ^11 a fallu recourir, pour forcer sa volonté, à l'artillerie des actes respectueux.
—Et M. de Clagny n'est pas mort de chagrin?
—Le pauvre homme! On vient de le mettre à la.
retraite par application du décret du 1« mars, relatif à la magistrature.
— H. le baron de Nucingen est-il dans la salle? demandai-je.
— ^Nucingen est cloué dans son lit par la goutte; il n'a pas deux bons mois dans Tannée.
— ^Et sa femme?
— La baronne ne va plus au spectacle ; les offices religieux, les assemblées de charité, les quêtes et les sermons absorbent tous ses soins et tout son temps. Le père Goriot possède actuellement une tombe en marbre blanc et un terrain perpétuel au cimetière du Père-Lachaise.
— ^Et sa sœur, M°» de Restaud?
— Morte, il y a plusieurs années, séparée de corps et de biens d'avec son mari.
— ^Veuillez excuser mon insatiable curiosité, dis-je à mon cicérone, mais depuis que je sais lire et pen-* ser, je n'ai pas cessé de vivre avec les personnages de la Comédie humaine.
— ^AUez! allez! me répondit-il avec politesse, vous n'éprouvez certes pas autant de plaisir à m'interroger que j'en éprouve à vous répondre. Que désirez-vous savoir encore?
— ^L'ancien ministre de Fagriculture et du com-
102 LA CENTIÈME REPRÉSENTATION merce> M. le comte Popinot^ celui que nous appe» lions le petit Anselme Popinot^ du temps de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, montrez-le moi, je vous prie.
-^U est en Angleterre, à Claremonti où U 8 suivi les princes déchus*
—Et du Tillet?
—Du Tillet tfest plus en France^ il s'est expatrié.
—Pour des causes politiques?
--'Eh quoi! vous n'avez pas ouï parler de sa fail*lite? Il a disparu, un beau matin> emportant la caisse. La compagnie des agents de change a désin«téressé les créanciers. Jenny Gadine et Suzanne du Yal'Noble ne sont point étrangères à sa ruine.
— A-t-on des nouvelles d'Eugénie Turquet, dite Malaga, cette fille dont Balzac a tracé un crayon si éblouissant dans la Fausse tnaitresse?
•^EUe est en Californie, oit elle croque des lingots d'or comme elle croquait des pralines è Paris. Elle i a de si belles dents 1
•---Et W^ Schontz?
-^Elle tient une table d'hôte et donne à jouer.
— ^Et Josépha, la célèbre chanteuse?
«-Délaissée par le duc d'Hérouville, cette Ariane
DE MERCADËT. 103
de la rue Lepelletier est allée chercher fortune en Amérique*
^Qae sont devenus les d6ux enfants de JA«^ de Mortsauf^ de cette créature céleste^ nommée si juste* ment le Lys dam la Vallée?
— ^Jacques est mort de la poitrine ; Madeleine^ riche à millions du chef de son père et du chef de sa mère^ qui était une Lenoncourt^ n'a point Voulu se marier. Quoi qu'en ait dit de Balzac^ je suppose qu'elle a nourri longtemps une secrète passion pour Félix de Vandenesse. Elle occupe FavantHScène des premières* C^eat une vieille fille à présent; mais c'est encore un^ femme adorable^ la digne fille de sa mère.
— Connaissez-vous le nom du personnage qui vient d'entrer dans sa loge?
«•««Ce personnage est Canalis.
— Canalis! le poète illustre qui joua Un si grand r61e dans la vie de Modeste Mignon?
^^Précisément.
^e l'aurais cru {dus Jeune*
—Ces dernières années Tont effectivonent bien vi<dlli t Canalis a touché h la politique, et vous voyez conmie la politique a creusé le front et blanchi les tempes de la poésie. Ce grand homme tarirait le Pactole; anssi fait-U à M^ Madeldne de Mortsattf une
cour empressée et intéressée. — Regardez à gauche^ dans la première loge^ à cdté de la porte du balcon^ et reconnaissez une des physionomies les plus curieuses de la Comédie humaine.
— Cette grosse fenune?
— C^est Jacqueline Collin.
— ^La tante de Vautrin?
— ^En chair et en os, — en chair surtout. Voilà la formidable vieille qui est allée, un matin, trouver le fils du baron Hulot, et qui lui a proposé, moyennant cinquante mille francs, de le débarrasser de la petite M°>« Mameffe.— Vous avec dû lire cette scène terrible dans la première partie des Parenté pauvres?
—Elle tf est pas seule, je crois?
—Elle est avec son mari.
— Comment! il s^est rencontré quelqu'un qui a épousé ce monstre !
^Vous ignorez sans doute qu'elle est cinq ou six fois millionnaire? Règle générale : là où il pleut des millions^ il fleurit des épouseurs. Elle s'appelle aujourd'hui M°^« Gaudissart, née Vautrin.
— Quoi! l'illustre Gaudissart s'est allié à cette horrible vieille?
— Régulièrement, je vous prie de le croire, pardevant M. le maire du deuxième arrondissement.
— A propos des Parenï5pawtTC5,Wenceslas Steinbock fait-il bon ménage avec sa jeune femme?
— Un ménage excellent; c'est le fils Hulot qui s'est dérangé à son tour. M°>« Hulot, qui est une demoiselle Crevel, occupe cette loge de face avec le couple Steinbock. Hulot leur a dit quMl les rejoindrait ; sans doute il a prétexté un travail urgent pour une cause importante, car il est une des lumières du Palais, ainsi qu'on est convenu d'appeler les avocats qui font.payer leurs plaidoiries plus de cinq mille francs pièce. La vérité est qu'il entretient des accointances avec les coulisses de l'Opéra. Hulot n'est pas pour rien le fils de son père I
— Sa femme est-elle jalouse?
— Gomme une tîgresse. Sa belle-mère, la vertueuse AdeHne, la veuve du baron, cherche à la consoler et à la calmer; à quoi elle ne réussit guère. On cause d'une séparation prochaine. — Je voudrais vous mon- . trer Palma, Werbrust, Gobseck et Gigonnet, ce bre» lan carré d'usuriers, d'égoi^eurs et d'assassins; par malheur, la chose n'est pas possible^ Gobseck est seul dans la salle en ce moment, perdu dans un coin obscur du parterre.
— Et les trois au très ?
— Ces quatre gredins poussent l'avarice à ce pdnt
106 LA CENTIEME REPRESENTATION
qu'ils se sont cotisés pour acheter ua billet do quarante sous. Us doivent se repasser leurs contremar» ques et jouir chacun d'un quart du spectacle. Ou je me trompe fort^ ou ce vieux scélérat de Gobseck fera faillite à ses associés et ne quittera la place qu'avec le dernier spectateur.
M. de Rastignac s'interrompit et fit un petit signe affectueux à un musicien de l'orchestre^ un vieillard à tête blanche^ lequel accordait sa contrebasse.
•^Seraitrce le cousin Pons? demandai^je.
*^Vous oubliez deux choses> à savoir : que le oour m Pons est môrt^ et que^ de son vivant^ il s'habil-* lait avec un spencer de velours vertj deux faits essentiels relatés dans la seconde partie des Parents pauvres* C'est le père Scbmucke que vous aves de^ vaut les yeux. Le pauvre honmiè languit dans un état voisin de la détresse; il n'A d'autres ressources que les cinquante francs par mois qu'il touche de son théâtre et quelques leçons de piano^ à soixanl»* quinze centimes le cachet. On ne sait comment s'y I»rendre pour lui venir en aide ; et^ pour ma part> je n^ vis jamms de misère si orgueilleusCi ni de haillons plus fièrement portés.
—Ne pourriez-vous, dîs-je à M. de Rafitlgnac^ m'exhiberM. Maxime de Treilles?
DE MERCADST. 107
^De Trailles n^abite plusParis* Quand le diaUe prend du ventre il se fait ermite. Ce oondottière retraité est marié> père de famille, réside en province, prononce des discours dans les comices agricoles^ améliore les races ovine, bovine et chevaline, administre sa commune et représente un canton au conseil général de son départenient.»**Ffii Maxime de Trailles, comme il se plaît à signer les lettres qu'il nous écrit de loin en loiQ«
•^EtDesLupeaulxf
--^Des Lupeaulx est préfet de première classe. En revanche, voici dans une loge le comte Félix de Vandenesse avec la con^tesse NaUialie de ManervtUe, un peu plus bis^ les Grandvilie et les Grandlieu ; puis le duo de Rhéloré> Laginski^ d'Esgrignon, Montriveau, Rochefide et d'ÂJuda-Pinto; isanft oublier les Ghiffireville, de rancienne maison Proteiel Chiiire* vine> qui a (ait une colossale fortune dans la fabrication des produits chimiques. Hélas! pourquoi faut-il que notre pauvre Camille Maupin n'assiste pas à cette solennité I
—Vous parlez de M^* Des Touches !
-Onî.
— £lle 6st tonjùui^ en religion f
—Elle est morte il y a deux wn», en véritable
odeur de sainteté^ dans un couvent près de Nantes.
C^est là qu'elle se retira^ vous ne Tignorez pas^ après avoir marié Galyste du Guénic à Sabine de Grandlieu. Quelle femme ! Dieu n'en fait plus conmie celle-là^ et il a bien raison : c'est trop hmniliaQt pour les hommes !
Les dernières paroles de M. de Rastignac furent couvertes par le bruit des trois coups traditionnels que le régisseur frappa sur la scène.
—Faisons silence, me dit-il; on va commencer Mereadet ; je reprendrai mon bavardage après le premier acte, si je ne vous ennuie pas cependant.
— ^Ah! Monsieur! m'écriai-je; ah! Mon...
Je n'eus pas le loisir de terminer ma phrase; une main amie, mais vigoureuse, pesa fortement sur mon épaule; je me réveillai en sursaut.
— Gomment! tu viens au Gymnase lorsqu'on joue Mercadetf et c'est pour y dormir I... me dit une voix bien connue.
— Moi?jedorsî
— ^Tu ne dors pas : mais tu dormais.
Je me retournai brusquement.
Mon voisin était un monsieur à la figure béate, en lunettes bleues, qui dépeçait une orange avec la plus ridicule solennité.
DEMERCADET. 100
Aux avant-scènes^ aux loges^ aux stalles d'orchestre^ partout où j'avais cru voir les personnages de la Comédie humaine, je n'aperçus que des têtes insignifiantes^ des galbes communs^ des types ingrats> une collection de médailles effacées.
En ce moment, la toile se leva ; les acteurs entrèrent en scène, et la grande comédie de Balzac se déroula au milieu des rires et des applaudissements de la foule.
Donc, j'avais rêvé; et si j'avais rêvé, c'est que je m'étais endormi. Mais pourquoi ce sommeil? quelle cause l'avait provoqué? L'orage qui grondait dans le ciel? l'étouffante chaleur qui régnait dans la salle? ou le vaudeville de M. Trots Étoiles, qui commençait le spectacle ?
Peut-être bien ces trois causes réunies.
Arnold Rflymond était> il y ft qudque temps^ on pauvt^ arable vitant de «es pificdauM, ô'6âi4Nlire vivant fort tmd. Il faisait pour te ôotnmérGe de petitèd aquardUes qui tie ise Vendaient gtière> et pour l'exposition (kl Louvre de grands tableaux qui ne s'exposaient pas. il habitait alors une triste mansardé de la rue des Martyrs; et ^ quoi qu'en dise la chanson^ il se trouvait fort mal à Taise dans son grenier. Il est juste tf ajouter qu'il n'avait plus vingt ans, âge heureux iqui parait être, suivant ladite chanson, lé moment de la vie où Ton goûte le mieux tout le véritable charme des greniers.
Aujourd'hui, Arnold Raymond est marié à une jeune et jolie fenune quMl aime et qui ne compose ni romans humanitaires^ ni drames phalanstériens; il jouit d'une douzaine de mille livres de rentes dont le capital est sagement à Tabri des bitumes et de certains notaires. Il est tranquille^ il est heureux^ il mène une vie douce et placide^ exempte d'inquiétudes morales et de billets protestés : et pourtant il ne lui est survenu aucun parent d'Amérique; il n'a point gagné de château aux loteries germaniques du banquier Reinganum^ et ce n'est pas lui qui a eu l'idée triomphante de monopoliser la braise des boulangers !— 0 vous qui tenez à éclaircir ce mystère^ lisez ces lignes : irous y trouverez le récit yéridique de la décadence et de la grandeur d'Arnold Raymond;—histoire peu commune , celle qui commence par la décadence et qui aboutit à la grandeur, contrairement à la plupart des histoires de ce monde !
Donc^ il y a six mois à peine^ Arnold faisait partie de cette foule compacte de jeunes gens qui^ dans Paris, vivent au jour le jour et n'ont guère devant eux, en fait d'avenir, qu'un présent plus ou moins prolongé. Or, le présent d'Arnold allait s'amoindrissant avec une effirayante rapidité. Gliaque jour lui enlevait impitoyablement quelqu'une de ses illusions^
celte richesse des gens pauvres. Quant à ses espérances^ ses douces espérances qui^ dans Torigine^ reluisaient comme autant de beaux louis d^or^ Texpérience et Tinfortune les avaient réduites à leur plus simple expression. Hélas ! à Theure où commence notre histoire^ les belles pièces d'or s'étaient couver* lies en triste monnaie de cuivre.
On a beau dire et beau rimer le contraire^ la misère est la plus aflreuse de toutes les maladies^ afireuse au même titre que la peste^ car on s'éloir gne d'un malheureux avec autant d'horreur que d'un pestiféré. Le contraire ne se voit qu'au Gymnase, lorsqu'on joue la Mansarde des artistes. La misère, on s'en souvient, revêt dans cette comédie toutes sortes d'allures égrillardes et poétiques, ce qui prouve suffisamment à quel pmnt le théâtre est le miroir des mœurs. Quant à notre héros, lui aussi était artiste, lui aussi logeait dans une mansarde, mais là, par malheur, s'arrêtait la ressemblance avec les personnages de M. Scribe. Son ciel, à lui, était un de ces ciels sombres, sans nuages dorés et sans échappées de soleil. De quelque côté qu'il tournât ses yeux attristés, nulle part il n'entrevoyait lui sourire un coin de ce bel azur, si doux à contempler qu'on le prendrait pour le regard bleu des anges.
Un soir qu'il était rentré chez lui plus triale et plus soucieux que de coutume^ Arqold s'assit avec aecablement devant sa petite table boiteuse, et à la hieur d'une nnsérable chandelle^ il écrivit la lettre suivante, dont la lecture fera connaître au juste la situation de notre personnage :
a 0 Philippe ! tu es juste, tu es fort^ tu es sage... Venu, comnfte tant d'autres, à Paris avec de folles idées de gloire et d'avenir^ tu as eu le rare courage de te réveiller brusquement au milieu de tes songes et tu t'es dit que l'homme n'a pas été fait le roi des choses créées pour user son existence à courir après de vunes spéculations et de chimériques théories. Alors tu as dit adieu à toutes tes glorieuses ambitions de jeune homme, et tu es retourné dans ton village, oh f attendait une vie de travail;*— noble résolution que la tienne, 6 Philippe!
« J'ai vingt-huit ans : je ne suis plus assez jeune pour compter beaucoup sur mon avenir, et je ne me sens pas assez béte pour accuser le genre humain de mon insuccès. Dieu me garde de me poser en génie méconnu ! Il est temps de le reconnaître : quiconque a du talent arrive ou arrivera; il n'y a que les imbéciles qui restent en route. Aussi, je le confesse, j'aurais foit peut-être un excellent tapissier, et je ne suis
DE M. DE ROTHSCHILD. llfi
qu'un très-médiocre artiste. Plus sage et plus intelligent que moi, Philippe, tu as déserté la poésie pour l'agriculture, comprenant que, de toutes les choses inutiles de ce monde, un rimeur sans talent est la plus complètement inutile et celle dont on trouverait le plus grand avantage à être débarrassé.
«'Nous nous sommes aimés trop franchement Y un Tautre pour que je ne te dise pas la vérité tout entière. Le peu d'argent que j'ai recueilli de la succès^ sion de ma mère, je Fai mangé à poursuivre le sueeàs, comme d'autres se sont ruinés à chercher le grand œuvre. Le succès n'est point venu, et l'argent s'en est allé. Dieu sait pourtant quelle existence d'anachorète je mène à Paris, à ce point que je vis, voilà bientôt un an, avec les deux cents écus que tu m'as généreusement envoyés sur le prix de ta dernière récolte.
a Que faire, cependant? il est trop tard pour essayer d'une carrière nouvelle. A quoi suis-je bon ? A quelle sorte de travail pourrais-je donc m'applîquer avec profit? les arts m'ont habitué à une paresse que rien ne saurait vaincre : un travail manuel m'effraye. Et puis, te Tavouerai-je? je suis amoureux ! Sans doute, auprès de toi, je trouverais une existence honorable et sûre ; mais, alors, il faudrait m'éloigner
de Paris^ et cette seule idée me brise le cœur. Comprends-tu bien cela^ Philippe ! me yoilà amoureux^ comme si déjà je n'étais pas suffisamment à plaindre ! Inutile d'ajouter que la femme que j'aime ne m'appartiendra jamais; ne sont-K^ pas toujours celles-là qu'on désire le plus?
€ C'est une histoire bien simple que la mienne : réternelle histoire d'Héloîse et d'Abeilard^ de Julie ^l de Saint-Preux. Ma Julie est la fille d'un riche marchand, retiré dés affaires^ lequel ne choisira ja« mais pour son gendre un peintre sans fortune; raisonnement paternel que je ne peux m'empécher de trouver raisonnable. MU« Francine Joubert a dix-huit ans. Je ne te dirai point qu'elle est belle conrnie les Amours, attendu que chaque amoureux a une façon à lui de représenter les Amours, qui n'est pas du tout celle des autres. Le fait est qu'elle est charmante : les plus jolis yeux gris du monde, un nez mince et doucement rosé, une bouche fine et spirituelle, de magnifiques cheveux blonds, semblables à ces belles gerbes dorées dans lesquelles les chaudes brises d'août se jouent amoureusement; en un mot, quelque chose de cette beauté calme et transparente qui rayonne dans Minna, cette délicieuse création de TonyJohannot,
c Telle est la femme que j'aime^ mon cher Philippe. Comment l^aî-je aimée et pourquoi i'ai-je ai* méetjerignoré. Je sais seulement qu'appelé près d'eDe^ en qualité de professeur de dessin^ peu à peu je me suis laissé prendre aux charmes démon écolière. J'avais commencé parla trouver belle avec mes yeux d'artiste; pour moi^ c'était un magnifique modèle^ et rien de plus. Admiration perfide^ qui y par des sentiers fleuris, m'a doucement conduit vers un abîme sans fond! Aujourd'hui, je l'aime d'amour, comme Pygmalion aimait sa Galatée, avec cette différence pourtant que le sculpteur grec a su attendrir les dieux de l'Olympe, tandis que moi je n'ai attendri pei-soone.
« Cet amour est devenu la source de mille plaisirs, en même temps que de mille souffrances. La voir, lui parler, tailler son crayon que je lui offrais d'une main tremblante, respirer le même air, effleurer ses cheveux , autant de suaves jouissances qui remplissaient mon cœur de délices. Voici maintenant le revers de la médaille : tu connais ma garde-robe; tu sais comme elle est modeste et de quels soins religieux je l'entoure. Eh I bien, malgré ma tendresse assidue pour mon pantalon ventre-de-biche; malgré ma vénération de toutes les heures pour mon unique
habit noir^ tout cela vieillit^ blanchit à Fendroltdes coutures et s-éraiUe oruellement. Je n'essayerai poipt de te dir^ aveo quel serrement de cœur j'as^ste au lugubre spectacle de eette rapide décomposition. Qu'il te suffise de savoir que^ dq)uis ton départ^ il est devenu extrêmement difficile de se flaire habiller à Paris. Les tailleurs se sont lassés de leur rôle de bienfaiteurs de Thumanité. Il en est qui ^ pour livrer une redingote, exigent une hypothèque de premier ordre sur vos propriétés; d^autres, plus raisonnables, se contentent d'être payés un mois à Favanoe; pas un ne ferait à son propre père crédit d'un gilet de vingt francs. Dès lors, tu dois coipprendre mes morteUes angoisses sitôt que j'aperçois le moindre indicé inquiétant dans ma garde-robe. Bien qu'il ne soit plus de la première fraîcheur, mon équipage est encore assez présentable. Mais, celui-là usé, à quel tailleur aurai-je recours?
« Ces pénibles réflexions, je les faisais Kîer, je les faisais ce matin. A cette heure, elles ne sont plus de saison. Ecoute plutôt ce quim'arrive aujourd'hui, jour néfaste, jour maudit,— m'grro notanda lapillo.
« A midi précis, je me suis présenté chez M. Joubert, pour donner ma leçon à sa fille.
^Monsieur^ m-a dit le domestique^ veuillez prendre la peine de passer dans le cabinet de M. Joubert. Mon mattre désire vous parler.
ff J'ai jeté un coup-d'oil dans une glace et je me suis sQuri avee complaisance. Hon pantalon ventrede-bichQ^ qui revient du dégraissage^ était d'une couleur à peu près irréprochable^ et mon babit noir^ que j'avais boutonné jusqu'au cou^ reluisait d'un éclat inusité,— ^les revers étant la partie de ce vêtement qui s'use le moins vite*
a On m'a introduit dans le cabinet de M. Joubert.
a U, Joubert avait un grand air solennel que je ne lui connaissais pas; c^est ordinairement un assez bon bomme^ qu'on ne prendrait pas du tout pour le père de sa fille; cette fois> il s'était composé un maintien grave^ une physionomie sévère.
— Monsieur Raymond, m'a-t-il dit, en me saluant légèrement, je ne suis pas un père de comédie, moi. J'ai des yeux, et je vois; des oreilles, et j'entends. U est donc naturel que je connaisse vos sentiments pour ma fille.
a Je suis resté confondu.
-^Yous pouvez être un charmant garçon, je ne vous le conteste pas; vous avez sans doute un grand talent, je vous crois sur parole ; car, pour moi, je n'ai
jamais SU distinguer un nez d'avec un œil^ ni un bonhomme d'avec un arbre. Hais je suis le père de ma fille; elle ne se mariera pas sans mon agrément^ et je dois vous prévenir que je ne vous prendrai jamais pour mon gendre. Qu'avez-vous à répondre?
€ Comme tu penses je n'ai rien répondu. J'ai pris mon chapeau et m'en suis allé, avec de grosses larmes dans les yeux. Chère petite Francine^ je ne la verrai plus! Hélas! c'était là mon seul côté vulnérable. Seigneur, vous ne Tavez pas épargné!
« Voilà où j'en suis^ mon cher Philippe. Mais^ puisque je t'ai fait connaître mon bilan avec tant de franchise, je dois^ après t'avoir dit mon passif^ t'énumérer ici les richesses de mon actif. Sois sans craintes : cette addition n'allongera guère ma lettre. *^)
a Or^ mon actifs le voici : Je jouis de mes entrées^ à l'Opéra. Le directeur ^ à qui, dernièrement, j'ai fait hommage d'une aquarelle, m'a répondu par cette faveur si enviée. Je vais me dépécher d'en user. Je prévois que, sous peu de temps, l'état de ma garderobe m'imposera des quarantaines indéterminées.
a Adieu , cher Philippe; tu ne saurais croire combien, au milieu de mon isolement, j'aime à me souvenir de ta sainte amitié et de ton loyal dévouement. Us sont pour moi ce qu'est la bienfaisante
oasis pour le voyageur perdu dans les sables dévorants dtt désert. »
Bftjmond avait dit qu'il userait de son droit d'entrée à FOpéra^ la vérité est qu'il en abusa. Que Roger chantât, ou que le théâtre fût livré à des ténors de quatrième ordre, peu lui importait. Il assistait avec une égale ponctualité aux gradeuses pirouettes de h Rosati et aux maigres entrechats des plus humbles coryphées de la danse. Les premières soi- L rées qu'Arnold passa à TOpéra risquèrent fort de lui ^JS^venir fatales. Perdu dans cette vaste salle ruisserllate de lumières et dorures, côte à côte avec tout ^'Ce que Paris possède d'hommes distingués et de jolies femmes,— les deux seules aristocraties réelles, l'aristocratie de Tintelligence et celle de la beauté,— souvent il lui arriva de quitter sa place et de sortir, comme un fou, Tœil ardent, la poitrine haletante, la tète perdue d'insatiables désirs de gloire, de richesse et d'amour.
U ne lui f^UIut pas moins d'un grand mois de fré- ^ntation assidue avant de pouvoir assister ïrap-
quillement aux représentations de l'Opéra. Cetcnaps écoulé et ses émotions calmées^ l'Académie de musique se transforma pour lui en un véritable lieu de refuge, en un dock commode et sûr, où, le soir ' venu, il s'estimait heureux de pouvoir se reposer des tempêtes de la journée. 11 y trouvait, en outre, une économie d'éclairage et de chauffage qui ne laissait pas que de figurer avantageusement dans* son pauvre budget.
Arnold avait adopté le côté gauche de Torchestre; c'était là qu'il se plaçait invariablement. Parmi les stalles qui s'y trouvent, il en est une que aa forme distingue, dès l'abord, de la stricte unifomiité des autres. C'est bien moins une stalle ^u'un fauteuil, mais un fttuteuil large, commode et mollement rembourré. Guillaume Tell, lui-même, gagnerait à être entendu dans cette stalle enchantée, qui appartient à M. de Rothschild; et comme le célèbre banquier n'a pas toqtà fait le9 mêmes raisons que notre héros de fréquenter assidûment FOpéra, il suit de là que sa place est souvent vide. Alors, elle appartient au premier occupant, et, à ce titre, personne n'y avait des droits plus réels qu'Arnold Raymond,— lequel arrivait à son poste en compagnie du gaz et partait avec le dernier contrôleur.
Un soir, à la sortie du spectacle, Arnold glissa sur le trottoir de la rue Lepelletier et s'étendit sur le pavé. Rentré chez lui, il s'aperçut avec douleur que eette chute maladroite avait porté un coup mortel à rhabît noir et au pantalon ventrfr4e-biohe dont, préeédemment, U a été fait mention. Oh ! ce dut être une nuit horrible I et je ne doute pas qu -Arnold se soit livré, en présence de aes vêtements hors de service, h de poignantes et tragiques réflexions, empreintes de cette couleur sombre qu'un grand poëte a jetée à pleines mains dans le célèbre monologue de Charles-Quint,
Le lendemain, de bonne heure, un vigoureux coup de sonnette vint le tirer brutalement de ses rêves du matin. Arnold, à moitié réveillé , ouvrit machinalement sa porte et resta pétrifié en reconnaissant, dans ce visiteur matinal , un de ses tailleurs,— ^le dernier en date,— Fauteur c^e Thabit et du pantalon dont les cadavres gisaient dans un coin de Tatelier.
— ^Allons, bon 1 se dit Arnold, m'en voilà pour dix minute^ d^jures et de menaces!
Et il regagna tristement son lit, où il s'étendît en soupirant. On eût dit un adepte de la foi chrétienne ^ préparant au martyre»
CepeodaDt; le taiUeur tenait son chapeau à la main et prenait toutes sortes de petites mines souriantes.
—Mon Dieu! dit-il après un moment de silence, vous me voyez désolé, monsieur Raymond, d'avoir troublé votre sommeil; mais aussi c'est votre faute, vous ne venez plus me voir; on dirait que vous avei envie de me retirer votre confiance.
Arnold écoutait sans comprendre.
— ^L'antre jour encore, reprit le tailleur, qui était un tailleur lettré, je vous voyais à TOpéra, et je m'étonnais du peu de soin que vous apportez à votre toilette. Que diable ! monsieur Raymond, noblesse oblige» comme on dit, et le talent, c'est aussi la noblesse. Tenez, j'ai là des échantillonscharmants..» Voyez, comparez, choisissez. Avant huit jours je veux que vous fassiez autorité dans les modes.
Tout en se demandant s'il n'était pas le jouet d'une illusion, Arnold commanda six pantalons, deux redingotes, trois habits, quelques paletots et le plus grand nombre possible de gilets.
—A propos, dit le tailleur en se retirant, est-ce que vous allez souvent à l'Opéra, Monsieur Raymond?
— Tous les soirs.
— Vous placez^vous quelquefois au coin de l'or-
chestre, à gauche, dans la stalle où je vous ai aperçu avant-hier?
— ^Je ne me place jamais ailleurs.
Le tailleur n'en demanda pas davantage; il salua profondément Raymond, non sans lui renouveler ses offres de service. Huit jours après, Arnold paradait sur le boulevard, et, le soir, à TOpéra, dans des cos* tûmes qui n'auraient point déparé un jeune premier du Gynmase.
Son propriétaire, qui jouissait d'un quart de loge, le dimanche, l'ayant rencontré dans un couloir, le prit amicalement sous le bras, fit ostensiblement avec lui trois ou quatre tours de foyer; et comme son locataire cherchait à s'excuser du retard appporté dans le payement de ses loyers, il s'empressa de lui fermer la bouche.
— ^Pas un mot là-dessus, ou je me brouille avec vous. Ma maison vous est ouverte, ainsi que mon cœur. Si, même, vous êtes gêné en ce moment, ne faites pas de cérémonie, ma bourse est à votre service. Parbleu! vous me rendrez le tout ensemble* Avec un gaillard lancé comme vous l'êtes, on n'est jamais inquiet de son argent.
Vous souvient-il de ce pauvre diable de Bagdad qu'Araoun-al-Raschild endort à l'aide d'un puissant
narcotique! On le transporte en toute hâte dans 1 palais du sultan; on le revêt d'habits de brocart brodés de diamants et de perles fines; on le'posesu une couche de soie et de velours; on Tentoure dei plus charmantes esclaves du sérail ; les unes chantent de doux chants d'amour^ les autres forment den danses volupteuses; les plus suaves patAims de TOrient brûlent dans des cassolettes d^or, si bien qu'à son réveil, le pauvre homme se frotte les yeux, interroge ses souvenirs, et ne tarde pas à s'égarer dans un labyrinthe d'absurdes hypothèses et de conjectures insensées. Arnold se trouvait précisément dans une situation analogue à celle de ce personnage des MiUe et une Nuits. Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps était si incroyable, qu'il se prenait souvent à douter de sa raison;
Un fait inattendu mît le comble à son étonnement. M. Joubert, le père de Francine, lui écrivit un jour que, depuis le départ à jamais regrettable de son mattre de dessin, sa fille ne fkisait aucun progrès. En conséquence, il suppliait Arnold de vouloir bien reprendre ses fonctions, et d'agréer ses excuses pour certaines paroles prononcées dans un moment de déplorable vivacité.
A quelques semaines de distance, Arnold adressa
Fé[rftre ci-dessous à son.apil Philippe le laboureur :
a Les lettres $e suivent et ne se ressemblent pas^ mon cher Pylade; moi qui, tout récemment encore, blasphémais et jurais, je me déclare aujourd'hui le plus heureux des hommes; mon cœur déborde, mais c'est de plaisir. Te rappelles-tu la lettre proverbiale de M^M de Sévigné, dans laquelle cette portière de bonne compagnie annonce à sa fille le mariage de Lauzun avec la grande Mademoiselle? Ce sont des précautions oratoires sans fin : Je vais vous apprendre la nouvelle la plus incroyable, la plus impossible, la plus étourdissante, et ainsi de suite pendant deux pages. Eh bien ! moi qui pourrais recourir à (.*es artifices de style, puisque ma nouvelle n'est pas moins surprenante, j'aime mieux te dire tout de suite, et sans périphrase : Philippe, je suis marié depuis une heure, et celle que j'ai épousée, c'est M"® Francine Joubert !
a Je fai raconté la façon polie dont mon beaupère m'a mis à la porte. Dieu merci , ma disgrâce n'a pas duré longtemps. Bientôt après, je suis rentré dans la place avec tous les honneurs de la guerre.
« L'autre jour, M. Joubert m'a pris en particulier:
—Tenez, mon cher Raymond, m'a-t-il dit avec un
l3f8 LA STALLE
gros sourire^ ne jouez pa3 au fin avec moi. Vous aimez Francine, et vous ne seriez pas fâdié qu^elk fût votre femme?
•—Monsieur... ai-je balbutié en rougissant.
— J'ai pris des informations sur votre exempte.... vous êtes un garçon bien posé^ vous avez de belles relations dans le monde.... vous irez loin.... touchez là; avant un mois vous serez de la famille.
a II y a huit jours, nous avons signé le contrat, M. Joubert s'est approché de moi et m'a dit : cr C'est c singulier; je pensais que M. de Rothschild nous a ferait l'honneur de venir. Mais j'espère bien que a nous le verrons à la bénédiction nuptiale. » Puis, après un moment de silence, il m'a pris la main, et, la serrant avec effusion, il s'est écrié : « Quelle belle a connaissance nous avons là, mon gendre ! »
— Le fait est, aî-je répondu, que c'est une fort belle connaissance.
a Le lendemain de cette première et grande victoire, mon propriétaire, auquel je continue à devoir deux termes, est venu me visiter dans mon atelier.
a Eh bien, mon cher Raphaël! m'a-t-il demandé d'une voix caressante, il parait que vous allez vous marier. Or çà, qui épousez-vous? quelque parente des Rothschild?
DE M. BË ROTHSCHILD. 129
— ^Ib foi non , ai-je répliqué naïvement; oelie que j'épouse est une jeune et jolie petite bour-
— Ck>mmait se fait*il que M. de Rothschild ne se soit pas mêlé d'une affaire si grave^ et qui intéresse à un si haut point votre avenir?
— ^Parbleu! me suis-je écrié en riant ^ H. de Rothschild serait bien bon de s'occuper de mon mariage ! En quoi cela le regarde-t*il?
—Gomment^ au point où vous en êtes?
— C'est précisément le point où nous eia sommes qui me force à vous répéter qu'il ne saurait s'inté» •resser à mes affaires.
« En m'entendant parier ainsi ^ mon propriétaire s'est levé; il a pris rapidement congé de moi^ et^ me saluant à peine, il est parti.-rPeu de temps après, je recevais l'ordre de payer mes termes échus ou de d^uerpir sans délai. Quelques heures plus tard, on saisissait mon mobilier, et si je n'avais pas trouvé a«le sur le divan hospitalier d'un camarade, moi, le très-prochain époux d'une jeune héritière, j'étais exposé à coucher dans la rue !
« Hier, mon tailleur m'a apporté ma tdlette de noces, une toilette merveilleuse, un chef-d'œuvre de couture. Tout en me faisant essayer mon habit, le*
laa LA STALLE
qud serait irréprochable s'il ne grimaçait m peu dans le dos, le tailleur s'est écrié :
—Ma foi ^ monsieur Raymond, je suis enchanté de ce qui vous arrive. Après tout, vous êtes un Imive jeune homme, et M. de Rothschild ne pouvait placer mieux ses bienfaits.
*— De quels bienfaits purle^vous? ai*^je d^nandé, presque en colère de cette manie qu'ils ont tous de me jeter sans cesse M^ de Rothschild à la tête*
—Pourquoi chercher à dissimula ce qui n'est, après tout, que le aecret de la comédie? M. de Rothschild vous veut beaucoup de bien, et c'est lui <lai doit payer vos dettes.
— ^Ailevau diable! Si voua comptez là-^dessus,voas risquez fort de n'être remboitrsé qu'au jour du juge* ment dernier.
« Sous prétexte de retoucher à mon hâbit^ le tail* leur s'est éclipsé, emportant avec lui mon accoutre* ment de noces; et oMhine, pour vivre tous ces da^nieri temps, j'ai eu souvent recours au Mcmt-dO' Piété>je serai forcé de me marier avec l'aatique habit noir que j'avaià dédaigneusement jeté au rd)ut lors de mes joui^^ de splendeur»
« Nous sortons de l'église I mon sort est lié à jamais au sort de Francine> que j'aime avec pw6io&«
Philippe > je suis trop heureux..... que n'es*tuprès de moi? tu serais heureux toi-même de moii boahem* !
a Comme nous allions monter en voiture^ M. Jou« beri lîi'a pris le toas : «-lion gendre, »-t*il dit, c'est mal; je ne Taurais pas supposé capable d'un pareil procédé....
—Quoi donc? ai-je demandé. A qui en avez-TOUS?
— M. de Rothschild n'a pas paru à l'église !
— Vous l'avez donc invité ?
— Sans doute; n'est-il pas votre ami ^ votre dé^ voué protecteur?
— Mon ami!.... mon protecteur !...« ai-je répété au comble de la fureur; mais je ne le connais pas; enteades-vous bien, je ne le connais pas I
— Ge n'est donc pas lui qui vous donnait sa stalle tous les jours d'Opéra ?
— ^J'ignorais même qu'elle lui appartint.
€ Mon beau-père a fait une moue très-significative et m'a lancé un regard de travers; mais peu m'importe ! je suis mariée bien marié, très^marié ; et Dieu soit loué, l'horrible loi du divorce a disparu de la législation française.
<x Encore une illusion perdue, la dernière, par exemple 1 Ge mariage, que j'attribuais aux charmes