LA STALLE BE M. DE ROTHSCHILD
irrésistibles de mon mérite personnel^ il est Tœuvre d'une stalle d'Opéra. 0 Providence! voilà de tes coups I que j'eusse adopté le côté droit de l'orchestre au lieu de me placer au côté gauche^ et c'en était fait de ma fortune ; j'aurais parodié^ un beau jour^ sur quelque grabat d'hôpital^ la fin déplorable de Halfilfttre, de Gilbert ou d'Hégésippe Moreau ! »
Ainsi a eu lieu le mariage d'Arnold Raymond. La nouvelle n'a pas tardé à s'en répandre dans la ville, et maintenant c'est à qui^ des spectateurs de l'Opéra^ occupera la stalle de M. de Rothschild.
Mais^ jusqu'à présent^ nous n'avons pas entendu dire qu'elle ait fmt de nouveaux miracles conjugaux.
J'oubliais d'ajouter que Raymond a brisé ses piii-> ceaux et sa palette. Il ne travaille plus que pour luimême; — le public ne s'en plaint pas*
n y a une vingtaine d^années^ M. Salomon Dufoheher dirigeait, au centre du quartier Saint-Jacques, une institution de jeunes gens qui n'existe plus aujourd'hui, maisqui a bissé un souvenir duraUe dans les fastes universitaires.
On a beau dire, les hommes ne sont ni aussi ingrats ni aussi oublieux que certains jdiilosophes . goutteux et moroses voudraient le faire croire ; ils conservent pieusement dans le fond de leur cœur la méoMHre d'un bienfait ; mille exemples le prouveraient au besoin. Jenner, avec son invention du vaccin, durera tout autant que la petite vérole, et grâce
à la, découverte des pommes de terre^ Parmentier vivra parmi nous jusqu'au jour où il ne se consommera plus de biftecks. Voilà, j'imagine, des immor-talités parfaitement établies et qui ne finiront pas de sitôt.
Hais il n'est pas donné à tout le monde d'être un Jenner ou un Parmentier. C'est surtout dans le royaume des inventions philanthropiques et des précieuses découvertes qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Dévoré du noble désir d'inscrire son nom parmi les bienfaiteurs de l'humanité, M. Durocher dut se creuser la tête longtemps et inutilement. Toutefois, après de longues et patientes recherches, il put, oommd Àr6himède> s'écrier uiie ntiil U £u(>^a, foi ITDIIW/ » En «iët, il venait de ti^vef l'Origine de sa glbire> il venait do poser la piêrrô fotldattiêil* taie de sa fortunei Le lend^Aain ^ il ^voyà mt joiiN naux la note suivante, qui fut insérée avee mApKê» scitamif à taifion de cinq francs la ligtle t
iHlifitdtiON SÀtoaoN DoROCttsa. -^ « M. Selotnôfl à burooher^ qui depuis l'ftge de treize tM dô»s«éW <t ses teilles à la carrière de Hnètructioa (HibliqiMi « vient de réaliser un grand problème, à la tolutkM « duquel ^us lee pères et toutes les mèf es de fl^ < mlBé Bout vivem^t intéressai* Sanâ rien «^aiig«r
a au pra ordinaire de la pension^ sans retrancher a m seul des maitres d'agrément attachés à son i établissement^ M. Salomon Durooher prévient le « public qu'à dater du 15 courant^ les élèves qu'on f voudra bien lui confier ne mangeront de haricots $ que trois fois par semaine^ au lieu d'en manger ft tous les jours et deux fois par jour, ainsi que cela c se pratique dans la plupart d^ pensions et col- « léges de Paris.-^NoTA. M. Salomon Durocher de» <r meure toujours r^e des Franos-^ourgeois-Saintr f Michel^ 95, n
Cette annonce obtint un succès fou^ non-*9aul^ pient à Paris, mais daos toute la France* Du fond de nos quatro^vipgt^i^ départements, des milliers de voix s'élevèrent, ehantant les louanges de !{• Salo^ mon Durocher et bénissant le nom de cet instituteur modèle. Tous les bienfaiteurs de l'humanité, qui jouissaient paisiblenient des avantages de leur posi-* tiop, en reçurent un rude échec. L'ombre de Par-* mentierse voila la face d'indignation, et l'homme au petit Qiapteau bleu, qui, à cette époque^ faisait ses premières armes philanthropiques, comprit qu'il fal'^ Wt pwrer vlgonreusement une botte «i furieuse; en conséquence, il redoubla de soupes au choux. Jus* W'&lor» il «'avait été bon et charitable que le d»-
manche et le jeudi; à dater de ce moment^ sa philanthropie ne craignit pas de se faire quotidienne.
En moins de trois mois^ il n'y eut plus une seule place vide dans l'institution Durocher. Certaines institutions rivales, qui avaient commencé par beaucoup rire des formas inusitées de ce prospectus gastronomique, rédigé, disaient-elles, en style de Cutiiniêre bourgeoise, ne tardèrent point à s'indigner d'une si grande réussite. Poussées par tenvie, elles ne rougirent pas de former une coalition. Insinuations perfides, médisances, calomnies même, rien ne fut épargné. Mais M. Durocher avait pour lui Festime de ses contemporains, et, semblable au dieu de Lefranc deTompignan, il poursuivit fièrement sa carrière , versant des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs.
Pourtant, un jour, les ligueurs se frottèrent les mains en signe de réjouissance, et ils entonnèrent le chant du triomphe. On était alors au 13 août, époque tracUtionnelle où les vainqueurs du concours général sont couronnés en pleine Sorbonne. A cette époque, les journaux sont envahis par une infinité de petites notes, où les diverses institutions constatent leurs succès au concours; les noms et prénoms du lauréat sont imprimés en lettres grasses. Ces
sortes de réclames universitaires sont d'un effet sûr. Or^ cette année^ ^institution Salomon Durocher avait Inrillé à la Sorbonne uniquement par son absence.
Les institutions coalisées n'eurent garde délaisser échapper une si belle occasion^ et il fut résolu qu'on combattrait l'ennemi avec ses propres armes : les feuilles publiques l'avaient mis en vogue; les feuilles publiques devaient le ruiner. Une fois cette détermination prise^ il ne s'agissait plus que de rédiger le manifeste. Le manifeste parut ; il était concis^ mais d'une concision assassine :
a Les instilutionsparisiennes viennent de recevoir a le prix de leur travail assidu et de leurs constants € efforts à satisfaire le public. A l'exception d'une € seule^ elles ont toutes figuré avantageusement dans « la solennité du concours.— Il est à observer que c celle dont le nom n'a pas retenti sous les voûtes € de la Sorbonne est précisément l'institution Salo- « mon Durocher, où l'on est si bien nourri. Qu'on « ne suppose pas que nous veuillions tirer de là au- « cune induction malveillante contre l'honorable a professeur qui la dirige. Quand on consacre tout a son temps à diriger la cuisine, il est tout simple « qu'on n'ait pas le loisir de surveiller les études. — a D'ailleurs, nous aurions mauvaise grâce à nous
m UN PRIX D'HONMEUE.
9 tppesftQtir sur ce sujet : sir les âèves de M. Du* f roçlier w âevieuueut pas des dloyens disUngués , « i{ est ^ çfoifei qu'ils deviiondroiit des ga8lioii<»iieg % remarquables.— Y a*tril oempensalioiiT C'est Tefi faire 4es parents et non la nàife. »
M» Salomon Purocher n'était pas sans quelque ressemManoe aveo Tbomme juste chanté par ^Gpaoe^ uu coup si violent ratteignit> mais ne l'éhranla point. Slaps perdre de temps à se lamenter, oa qui est la façon de perdre spn temps la plus sotte du monde, il avisa sur-le-champ mx meyeus de réduire ses en» nemis à un bouteuK sileneet
wffMonsieur Antonin^ dit-il ii^ un de ses maîtres d'études dont il avait depuis longtemps apprécié Fiutelligencç déliée, mon cher monsieur Antouin, l^s circonstances sont gr^vf^, Yous voye% aveo quel empressement bomicide mes ^nnftmis exploitent ma défaite au concours, J^onsieur Antoniui répondez*» moi franchement* en yoire âme etcQiis<yencei pen-« sea;-vous que mes élève§ sQi^ni de force ^ pr^4Fe« I>n prochain, une revanche éclatante?
l-e m\tvQ d'étucles réfléchit quelques instWtSt -
^Eh bien ? demanda M. Durocber,
—Kh bien ! repritril^ en ipçB ftroç §t çonseiwc^B, îQ pç le pense pasf
UN PEtt D»HQIÏNIUR. 13Q
Eo entendant ee verdict fatal, M. Durocher aaiait U maiD de sqd premier ministre :
•rrAptopin» dit-îïj m'étea-vous dévoué t
^Corpa et ftme ! et je aeraia heureui; de voua imu^ ^moqdévou^mnt.
-^la voua eat fadle... Partes demain; ce aoir^ si ^aat pesaible... parcourez lea villea^ fouillez les cam* pigoeBj et dMci à la On des vaeanoea^ trouves-moi un garçon de mérite^ un sujet rare^ un de ces élèves <i'âite prédestinés au prix d'honneur et qui sont la gloire de Piuatitution k laquelle ils appartiennent. Cet élève, je le yeux^ il me le faut I A tout prix> je Faursi! Je Taurai pour mettre le seeau à m^ juste pépiitati(m> ^ pour apprendre k mes eonfrères quQ daaq f iustitulion Durocher on ne s'occupe pas exclU'* aiYement de bien pourrir le corps des élèves, §t <ia'oa nourrit encore mieux leur esprit l
Le mattre d'études fit sa malle et partit. Le sur* Isndamaini il adresaml dans les termes suivants à V. Dorocber son premier bulletin de campagne :
f Je suis à Orléans depuis deux jours, et je m'oc^ Ç^pe saoa relftebe à chercher le phénix en question. h n'ai jusqu'à présent rencontré qu'une assez laide ^tue de Jeanne d'Arc en pain d'épices, laquelle est ridioulement ipaaéfi sur un piédestal de chocolat* Du
reste^ je n'ai pas aperçu dans tout Orléans une seule créature humaine âgée de moins de vingt ans.< Comme je demandais à mon hôte quelle est la destinée des enfants dans cette ville^ il m'a répondu : « Vu la proximité^ nous les envoyons tous à Paris. » Et comme j'ai ajouté : a Connaissez-vous la pension Durocher? » il a répliqué d'une voix dédaigneuse : <K C'est une baraque; elle n'a jamais de succès au concours! »
Le deuxième bulletin était rédigé comme il suit : a D'Orléans à Tours, on suit les bords de la Loire; j'ai donc suivi les bords de la Loire. Pour être vérîdique, je devrais ajouter que j'aursds mieux aimé suivre autre chose de moins monotone; mais je me garderai bien de rien dire de semblable. Il est reconnu de temps immémorial que la Loire est un fleuve, une rivière, ou tout au moins un ruisseau ayant des bords quelconques, tandis qu'en réalité c'est une sorte de plage-sablonneuse où la plupart du temps il n'y a pas une goutte d'eau. Moi-même j'm contribué à répandre cette vieille erreur dans les diverses leçons de géographie que j'ai données à vos pensionnaires. Telle est l'origine des préjugés.— Si jamais je deviens chef d'institution, j'exigerai de mes professeurs de géographie un certificat constatant
qu^ils ont fait le tour du inonde au moins trois fois. Du reste^ ma. mission est beaucoup plus difficile à remplir que je ne le pensais d'abord. Il y a des localités où l^on me croit attaché à la police secrète du royaume; il y en a d'autres où l'on me prend pour un saltimbanque cherchant à voler des enfants pour en faire "des paillasses et des cloWns. En huit jours^ j'ai été forcé d'exhiber cinq fois mon passeport.
« Tout me porte à croire que la race humaine marche rapidemait vers une décroissance morale. Cette opinion m'est venue en examinant de près la jeune génération qui pousse et qui est appelée à nous succéder sur la scène du monde; elle m'^t apparue d'une sottise peu commune. — En résumé^ je désespère beaucoup du succès de mon voyage. »
Les bulletins qui suivirent ne fiu*ent guère plus rassurants. Déjà M. Durocher avait expédié à son maître d'études l'ordre de revenir au plus vite, lorsque le ciel prît tout à coup en pitié leurs mutuelles angoisses. Un matin^ l'instituteur désolé décacheta la lettre ci-dessous :
« Mon cher monsieur Salomon,
« Ce que mes soins assidus n'ont pu faire^ le hasard l'a fait. Inclinons-nous devant le falum des anciens.
Ltf ^ UN PRIX D'HONNJSUR.
« L'autre jour, j'errais dans une campagne isolée^ où je promenais mes sombres rêveries. C'était dans le département de la Charente^ et certes^ je ne m'attendais pas à rencontrer là ce que je cherche depuis si longtemps; car^ si j'ai bonne mémoire^ ce dépar^ tementest un de ceux que H. Charles Dupin a marqués d'une ligne ndre sur la earte qu'il s'est amusé à tracer de la France intellectuelle.
9 Un orage subit m'ayant contraint à chercher un asile^ j'entrai dans une misérable chaumière aHuée à me courte distanoe. Trois personnes s'y trour valent : le pàre^ la mère et l'enftint. L'homme rac^ oommodait sa charme , la femme filait , l'enfant lisait, La physionomie vive et intelligente de ce dernier me £rappa tout d'abard« Rappelei^vous oe que je vous dis Ih, mon cher mmisieur Durooher^ ce garçon sera le Messie de votre institution.
f Sans maîtres^ sans secoure extérieurs et presque Wi^ livres j par la seule forée de sa volcmté et de aon génie^ il i»'est élevé à une rare hauteur. Ses pa« rents^ qui sont pauvres^ le destinaient à l'agrieulture; moi^ je le destine à votre gloire.
^ Le père^ k qui j^ai fait part de mes projets^ dopneson plein consentement, à la condition qu'il touchera une rente de six cents francs tant que du-
UN PKIX D'HONNJSUR. 143
reivréducation d6 son fils.—Jene pense pas qu'une pareille b«gfttaUe vous arrête. Un mot de réponse^ et je vous amène le jeune François Lamy^ nom incoonu, et qui ne tardfira pas à devetiir illustre» m
La réponse de M* Salonum Duroeher ne se fit ptti attendre.
s Tâchez d'être arrivés sous buit jourt^ voue et votre protégé^ écrivit*il à son fondé de pouvoir» Vooi trouverez dans noa lettre ut) mandat de eetit>*oiti* quante francs, sur le rei^eveur général» C'est le pnn» mier trimestre de la pension que je m'eofagé à ieiw vir au sieur Lamy, aussi longtenq^s qiie rédueation de fion fils me restera ocmfiée. »
Le dimendbe d'après > Fraûçpîs Lamy eoeaqiié^ lui s^ième, sur l'impériale des messageries Laifite^ faisait 80Q entra) daiis Paris par la biarrièfê d'Enfer; 6l> à ce propos^ Je me suis d^aaindé aonveiil pour^ quoi les barrières de Paris ne s'appellent pes toutes batrière d'Enfer* Je voudrais aussi que ^autorité fit graver» en lettres majuscules^ sur le fronton de cha* cane d'elle^ l'épigraphe terrible que le Dante aeiooée sur la porte de Ses sombres roysumisù De cette façon du moins (m saurait à quoi s'en tenir et l'on ne se tfamnerait <|^'à boa escient^
FiluKois Lamy avait alors ^Hiq^^t afts^ Il était
grande robuste et vigoureux. C'était une de ces riches natures comme il s'en développe au milieu des campagnes. Rien qu'à le voir^ on reconnaissait qu'il avait grandi dans toute sa force et dans toute sa liberté. Quant à son intelligence^ le mattre d'études ne l'avait point exagérée. H était grand mathématicien^ naturellement^ à la façon des Hagîamele et des Mondheux. Un almanach lui avait suffi pour connaître à fond son histoire de France; le surplus de son petit bagage scientifique^ il l'avait butiné de çà et de là; semblable à l'abeille^ qui^ pour faire son miel; ne dédaigne aucune fleur.
A peine arrivé à Paris et installé dans l'institution Salomon DuitM^her^ le jeune François se mit au travail avec une ardeur incroyable. — Il fut décidé avec l'instituteur et le maître d'études qu'on le garderait quelques mois à domicile^ afin de lui enseigner les premiers éléments des choses qu'il avait; pour ainsi dire, devinées. Grâce à sa facilité prodigieusC; peu de temps suffit à l'accomplissement de cette besogne préparatoire; et quand vinrait les vacances de Pâques; on le jugea digne de suivre le cours de seconde au collège Louis-le-Grand.^-Ginq mois après, son nom retentissait glorieusement sous les voûtes de la Sorbonne. François Lamy; de Tins-
titu^ion Salomon Durocher^ était vainqueur sur toute la ligne. Les institutions rivales furent consternées.
Le soir de ce grand jour^ M. Durocher et H. Antonin se réunirent dans un banquet somptueux qu'ils se donnèrent à eux-mêmes dans un cabinet particulier du Rocher de Cancale.
— ^Eh bien ! monsieur Salomon^ disait le maître d'études en s'écoutant parler avec ce contentement intime que donne la victoire ; eh bien ! avais-je raison de vous écrire que ma découverte valait pour le moins celle de la poule aux œufs d'or?
—Vous êtes un homme admirable^ interrompit l'instituteur, et ce François Lamy est véritablement prodigieux. Trois premiers prix au concours, ça tourne au miracle ! Du reste, continua-t*il en baissant la voix, ce drôle n'a fait que son devoir. Tout bien compté, il me revient très-cher, savez-vous ? S'il n'avait pas répondu à notre attente, je perdais quelque chose comme deux mille francs. Dieu soit loué ! je ne regrette pas mon argent : c'est de l'argent bien placé.
—Si nous lui faisions redoubler sa seconde? hasarda le maître d études.
—Y songez-vous! s'écria M. Durocher Redoubler
saseconde! Vous oubliez donc qu'on ne donne pas
Ue UN PRIX D'HONNEUR.
de' prix d'honneur en seconde ? Ce que je veux, avani*'"* tout, c'est qu'un de mes élèves obtienne cette coujH< ronne dorée. P(on ! non ! François Lamy fera sa rhéJ»» torique, et il remportera le prix d'honneur, ou je lufist intente un procès en dommages-intérêts. inï
— ^Et vous seriez dans votre droit, reprit M. An+k tonin 5 si j'ai parlé de la sorte, c'est uniquemen^m parce que Lamy ne me semble peut-être pas suffl-iiQè samment ferré sur le grec. N
M. Dùrocher se versa un verre de vin de Champa-kli gne, le vida d'un trait; puis, frappant sur lâp* table? jU
—Eh bien ! dit-il, il piochera deux heures de plupi chaque jour. Que diable ! son temps m'appartientMi et je suis libre d'en disposer, je pense : je Fachètehn assez cher! Il ne faut pas oublier non plus que, sans^ moi, sans mes bienfaits, François serait encore, à Sfie cette heure, un manant sans éducation, un serf mouif- ^ lant la terre de ses sueurs plébéiennes ! fn
Cela dit, les deux convives demandèrent une troî-^ sième bouteille de vin de Champagne et se grisèrent Jso tout à fait en portant des toasts à leurs succès pré-ife sônts et à leurs triomphes à venir. )fti
Pendant ce temps, le lauréat versait des larmeslld amères. 11 atait vu tous ses camarades s*envoler^,
Écnntne une joyeuse' nichée^ et il restait seul^ aban- ^nné^ dans cette vaste maison^ silencieuse et triste pomme une ruine. Les vainqueurs dans la lutte unijversitaire avaient reçu les tendres caresses de leur famille ; les vaincus avaient été doucement consolés pBT leurs sœurs et par leurs mères. Lui seul, le grand triomphateur du jour, il ne comptait là ni sœurs, ni mère, ni famiUe. En fait de tendres caresses, il n'avait reçu que les accolades officielles du ministre àe rinstruciion publique et celle d'un el(*huissier> ^joint au maire du onzième arrondissement.
La désolation du pauvre écolier dura toute la nuit. I^n imagination, portée sur les ailes Rapides du sou- ^emv, Ventratnà bien loin de Paris et de la tue des francs-Bourgeois-Baint-Michel. Les belles campa*gnes de la Gbarente lui apparurent alors empreintes ^e cette poésie qui rayonne toujours sur le sol natal. 1 revit le toit paternel, si précieux dans son humble i pauvreté. Puis ce fut comme un magique panorama dans lequel se déroulèrent successivement tous les épisodes charmants de son enfonce, bienfaisant mirage qui trompa pour quelques instants sa tête et 8on cœur; mais le songe lumineux t\e tarda pas à s'éteindre; Alors 11 pleura son changement de position, b'écriaiit d'une voix désolée : <t Moh Dieu! mon
Dieu ! ils m'ont donné la science^ mais ils m^ont pris le bonheur ! »
Le lendemain^ François Lamy s'arma de tout son courage et se fit introduire dans le cabinet de M. Durocher. L'instituteur était occupé h lire une lettre du ministre de Tinstruction publique. Cette lettre était ainsi conçue :
« Monsieur^
« Je viens tous témoigner ma vive satisfaction des succès que vous avez obtenus hier au concours. Vous ne pouviez répondre plus noblement aux attaques de vos ennemis. Persévérez dans cette voie brillante^ Monsieur; mettez le sceau à votre gloire en tâchant que le prix d'honneur soit remporté^ l'an prochain^ par un de vos jeunes élèves^ et je prends le doux engagement de vous faire obtenir la récompense que méritent^ à si juste titre^ vos honorables travaux et les nombreux services que vous avez rendus au pays. D
—Ah ! c'est vous^ Monsieur ? demanda l'instituteur en apercevant son écolier. Qui vous amène?
— Monsieur^ dit François^ qui rougissait beaucoup et qui balbutiait davantage^ les classes sont fermées^ l'institution est déserte; tous mes camarades sont partis en vacances^ je viens... j'étais venu... je ve-
iJN PRIX D»HONNEUR. 149
nais vous demander si vous ne me permettrez pas d'aQer embrasser mon père et ma mère ? M. Durocher haussa les épaules.
—Mon cher Monsieur^ dit-il, il est une chose dont vous ne me paraissez pas convaincu suffisamment, à savoir que vous appartenez, non pas à votre père, qui me ruine avec sa pension de six cents francs : non pas à votre mère, non pas à vous-même, mais bien à moi, exclusivenient à moi, Pierre-Salomon Durocher, Ceux que vous appelez vos camarades sont allés en vacances parce qu'il a plu à leurs familles de les y emmener. Quant à vous, qui ne possédez pas le premier sou nécessaire au voyage, vous demeurerez à Pai'is, attendu qu'il ne me convient pas du tout de débourser une centaine d'écus pour vos menus plaisirs. Si je vous faisais l'addition des sommes que vous m'avez déjà coûtées, vous seriez stupéfait de tout ce que j'ai dépensé à votre intention. D'ailleurs j'ai conçu des projets et j'entends que vous les réalisiez. Il faut absolument que vous me gagniez le prix d'honneur de rhétorique. Pour en arriver là, vous comprenez que vous avez besoin de redoubler d'efforts et de bien employer vos vacances. , J'espère que vous ne trahirez pas la confiance et les r capitaux que j'ai placés en vous.
Ainsi parla H. Durocher. François Lamy^ qui était un garçon de cœur, et qui croyait naïvement acquît* ter ainsi une dette sacrée, remporta Tapné^ sqivimte le premier prix d'honneur. A la mémo époque, et sur la présentation du ministre da Tinstruction pu*blique, M. Durocher fut nommé chevalier de la l^ gion d'honneur.
J'ignore qui, le premieri s'est avisé de oélébrw la douceur et le charme des amUiéi de collège. Jamais plus outrecuidant mensonge n'a abusé la bonne foi publique. Il n'y a point d'amitiés dans les collèges^ par l'excellente raison qu'il n'en existe pas dans le monde. Or, les collèges ne sontrils pas la représentation exacte du monde? Pour l'ambition, pour la jalousie, pour l'orgueil, pour tous les vices du eœur, en un mot, les collégiens sont déjà des hommes. Mais il faut croire sans doute qu'il en est du paradoxe comme du galon : quand on prend du paradoxe, on n'en saurait trop prendre ; c'est, du reste, la seule manière d'expliquer cette opinion si général^nent et si faussement répandue que les collèges sont une sorte de terrain neutre, où le riche et le pauvre» le fils du noble et le fils de l'artisan, reliés l'un à l'autre par une commune sympathie, vivent ensemble sur un pied de parfaite égalité* Or, j'en appelle à vos
UN PRIX D'HONNEUE. 151
60UYenirs de jeunesse^ dans quel collège primitif les choses se passent-elles ainsi?
A coup sûr^ ce n'était point dans Tinstitution Durocher qu'il fallait çn chercher m exemple. Plus que personne^ François Lamy eut à souffrir de ce sentiment aristocratique^ d'autant plus développé chez les enfants qu'il n'est encore réfréné ni par le sènli^ ment des oonvenanoeSi ni par le bon sens. Les uns le haïssaient à cause de ses succès, les autres le méprisaient à cause de sa position équivoque. On n'ignorait pas, dans la pension, que M4 DurOcher lut fai^ fiait pour ainsi dire l'aumône de sioû éducation. Au réfectoire^ les plus mauvais morceaux lui étaient ré- ^mé$, et concune son entretien était à la charge de l'instituteur^ M. Salomon lui fournissait, pour tout vêtement, les vieux habits des pensionnaires de sa taille. Quand arrivaient les jours de promenade, il était obligé de marcher seul, sans un ami avec qui il pût échanger ses pensées; sous le méchant prétexte qu'ils n'étaient pas dignes de causer avec Monsieur Miracle, ses camarades l'abandonnaient à sa muette douleur.
François Lamy eut la suMime constance de supporter encore pendant un an cette existence si féconde en tortures ; son courage ne se démentit pas
un instant. Enfin^ Theure de sa délivrance sonna à l'horloge du concours. Il remporta le prix d'honneur de philosophie; on nomma M. Durocher officier de la Légion dlionneur^ et tout fut dit. . . .
Un an plus tard, un jeune honune d'une maigreur hâve et chétive^ les cheveux en désordi^ et les habits en lambeaux, suivait d'un pas pénible et lourd la route poudreuse qui conduit d'Angouléme à Saint- Amant. Ce jeune honmie, que la misère semblait avoir cruellement éprouvé, c'était François Lamy^ l'orgueil de l'institution Salomon Durocher, le triomphateur ordinaire des concours. Il fuyait Paris et pour jamais, et sans retour. Durant ces douze mois, il avait horriblement souffert; souvent il s'était surpris blasphémant Dieu, et, plus d'une fois, d'épouvantables idées de suicide avaient, comme un éclair, traversé son cerveau, en y laissant leur emprunte de feu. Une à une, ses illusions s'étaient brisées au choc de la vie réelle, et il lui avait fallu dire un éternd -adieu à ses espérances de bonheur.
Dévoré de désirs ambitieux, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était capable, après tout, que de remplir une modeste place de maître d'études dans un collège de Paris. Enivré par d'odorantes fumées, jusque-là il s'était cru du génie. Les fumées s'étaient
dbsipées^ Pivresse avait cessé, et François avait dû reconnaître avec ef&oi que ce génie tant vanté étmt tout simplement le résultat d'une prodigieuse mémoire^ développée à rinfini par l'habitude du travail. Mais Fimagînation^ mais la divine poésie^ mais cette ardeur sacrée^ qui font les grands écrivains et les grands poètes^ il n'en existait de trace ni dans sa tôteni dans son cœur.
Il est vrai de dire que^ dans sa sollicitude paternelle, et en récompense de ses deux prix d'honneur, le gouvernement l'avait dispensé de tout service militaire. Hais aussi il est juste d'ajouter qu'à force de travailler, François Lamy s'était rendu myope à un tel point que le conseil de révision l'aurait renvoyé dans ses foyers.
D est vrai de dire qu'on lui accordait le privilège d'étudier le droit ou la médecine, en l'aifranchissant d'avance des impôts de l'examen et des dîmes de Tinsi^ption. — ^Mais il est juste d'ajouter qu'on ne pourvoyait pas du tout à ses moyens d'existence pendant les quatre ou cinq années que réclame impérieusement rétude de ces deux sciences.
U est encore vrai de dire qu'on lui avait donné pour un temps ses entrées au Théâtre-Français. Mais enfin il est juste d'ajouter qu'à cette époque,
OÙ Ton ne jouait que les tragédies classiques de TEmpire^ Talma n'était plus et M^' Rachel a'était pas encore.
Nous Tavons dit précédemment^ durant ces douze mois d'épreuves, le pauvre garçon dépensa d'autant '., plus de patience et d'énergie qu'il ne dépensait guère i autre chose. L'Université, cette mère ingrate dont il avait fait la gloire, ne lui offrit en échange qu'une place de huit cents francs. Pour manger, il fut contraint de vendre l'un après l'autre^ à d'avides bouquinistes, tous ses beaux livres du éoncours, la seule fortune qu'il eût jamais possédée. — ^Aujourd'hui , François Lamy cultive paisiblement le champ de son père< U est marié, et son unique souci est de savoir s'il enverra ses enfants à l'école primaire.
Autant qu'il m'en souvient. M* Salomon Durofdier j est mort à Paris, du choléra. Il aUait être nommé | commandeur de la Légion d'honneur, ,
Un samedi^ vers cinq heures de Taprès-midi^ Alphonse Mesnard sortit du ministère du commerce^ et quand ses pieds eurent effleuré le payé de la rue de Grenelle^ il bondit comme un clown et battit un entrechat qui eût empêché M. Petipas de dormir.
Le même jour^ à la même heure^ Gabrid Rondeau franchit le seuil du ministre de la marine^ et à peine arrivé sur le trottoir de la rue Royale^ il lança à pleine poitrine une gamme chromatique dont Dupres eût été jaloux.
Le soir^ les deux jeunes gens se rencontrèrent WU& les ombrages du bal Habille,
— Gabriel^ dit Mesnard^ le ministre du commerce est un grand ministre!
— Alphonse^ repartit Rondeau^ le ministre de la marine est plus grand encore !
—Le mien dépasse Colbert et Turgot, tant vantés !
—Le mien distance Jean Bart et Sufifren, de si grand renom!
— Sais-tu quelle mesure vient de prendre Tadministrateur éminent sous les ordres de qui je travaille à raison de dix-huit cents livres par an?
— Et toi^ sais-tu la décision prise aujourd'hui même par le marin illustre qui m'emploie dans ses bureaux sur le pied de cent cinquante francs par mois?
—Il m'accorde un congé de six semaines.
—Il consent à se priver de mes services durant trente jours.
— ^Tun'as qu'un mois de liberté, et je dispose de à\ semaines... d'où je conclus que mon ministre est plus grand que le tien^ — d'un sixième.
—Erreur! mon bonhomme, cela prouve que le gouvernement du roi se passe plus facilement de tes lumières et de ta bâtarde que des miennes. Voilà le fin mot.
Les deux jeunes gens se dirigèrent vers la buvette
du jardin; ils allumèrent un cigare et consomméreut un sorbet au rhum à la santé de leurs ministres respectifs.
—Et de quelle façon comptes-tii employer tes vacances? demanda Rondeau entre deux bouffées de Havane.
—Mon cher^ dit Mesnard^ je suis exactement dans la même situation morale que cette jeune Amazilli defemand Cortès, qui, tu fen souviens, n'avait plus qu'un désir, ce qui, chez une jeune fille, ne laisse pas que d'être fort méritoire. Moi aussi je n'ai plus qu'un désir... c'est celui de fuir Paris et sa banlieue. Né rue Saintonge, au cœur du Marais, il y a tantôt vingUsix ans, je ne me rappelle pas avoir jamais franchi les limites du département de la Seine. Le crairas-tu? je ne connais le mouton que réduit à rétat de gigot et de côtelettes. Je sais que c'est un quadrupède qui a de la laine sur le dos, mais je ne le sais que par ouï-dire. C'est honteux à confesser, inais cela est ainsi. J'ai donc une indigestion de politique, de littérature, de civilisation, de théâtre, de journaux et de ministère surtout. 0 rus, qtmndû te (ifpiciam ? Ce que je me permettrai de traduire de la sorte : Quand boirai-je du lait non sophistiqué, à l'ombre d'un vieil arbre moussu, qui ne sera pas
.sorti de l'atelier de peinture de MU, Piulastre et Camboa?
— ^Touche là^ dit Rondeau^ nous sonunes à deux de jeu. Moi aussi j'ai faim de verdure^ de grand air et de chaud soleil. Si tu es né rue SaintongeJ'ai entrevu le jour rue Grenétat^ voie obscure coaune un tunnel. Mes voyages de long cours se bornent à Heudon> à Yincennes^ à Yille-d'ATray et à Saint- Cloudi^ Une fois^ j'ai poussé jusqu'à Versailles; ma famille m'accompagna à la voiture et nos adieux furent déchirants. Mais aujourd'hui ce n'est plus de cela qu'il s'agit^ sur ma foi ! J'ai un congés tu as un congé ; prenons notre vol^ abattons-nous le plus loin possible et bénissons les ministres qui nous ont fait ces loisirs.
—Où irons-nous î L'Italie est bien usée !
—Si nous allions en Belgique?
•—Fi donc ! on nous prendrait pour des quarts d'agents de change en désarroi.
— ^L'Afrique te sourilrelle ?
—Médiocrement. Je serais sûr de trépasser pendant la traversée»
-^£t pourquoi ?
—Parce que j'ai eu un affreux mal de mer, rien que pour avoir descendu la Seine en canot, de*
pais le pont des Arts jusqu'au pont du CsrFODsel.
Tout à coup Rondeau se frappa le front.
— Qu'as-tu? demanda. Mesnard.
— J'ai notre affaire. Un de mes bons amis m'a convié l'aller voir à sa campagne; tu viendras à la Mésangerie avec moi.
— Mais je ne connais pas ton ami.
— Je te présenterai à lui et vous ferez connaissance.
—Cela suffira-t-il?
— ^Parbleu! avant qu'on ne nous eût présentés l'un à l'autre^ je ne le connaissais pas plus que tu ne le connais à cette heure.
—C'est juste. Où demeure cet amiî
—Bien loin^ bien loin d'ici. Gomprends^tu tout ton bonheur^ ô Alphonse I tu verras des paysages qui ne tourneront pas sur eux-mêmes comme au Diorama; nous nous roulerons sur la mousse et dans les foinsi 0 fortune! je contemplerai tes baliveaux^ moi qui n'ai vu jusqu'à c^ jour que des ormeaux taillés en échalasi
— Partons demain 1 s'écria Mesnardi enthou^mé par ce tableau champêtre.
«—C'est convenu^ dit Rondeau. Demain donc^ à
sept heures^ au chemin de fer d'Orléans, et puissionsnous voyager en compagnie de femmes charmantes^ ainsi que voyagent tous les héros de roman^ dans les feuilletons contemporains !
— Dis donc, Alphonse, je te préviens que je me réserve la brune.
— Comme case trouve, Gabriel, je n'aime que les blondes !
Vaine illusion ! On fit route avec un commis-voyageur, un séminariste, un officier deFarmée d'Afrique et l'inspecteur d'une compagnie d'assurances. Quant aux femmes charmantes, il n'y en avait pas l'ombre : la plus belle, moitié du genre humain n'était représentée que par une vénérable sœur grise, enterrée sous les plis sévères de son béguin.
Après un court s^our à la ville, les deux amis songèrent à partir pour la Hésangerie.
Entre Alphonse et Gabriel il avait été convenu ce qui suit :
lo On se mettrait en route le lendemain, à cinq heures très-précises du matin ;
âo Le premier éveillé réveillerait l'autre.
Le soir, en se séparant,Rondeau avait dit àllesnard:
— Rappelle-toi que je me confie à ta ponctualité accoutumée.
,Et Mesnard avait répondu à Rondeau :
—N'oublie pas que je me repose sur ta dilig^ce bien connue.
C'est pourquoi^ le lendemain, l'on ne partit pas.
La diligence bien connue de l'un avait r<Hiflé jusqu'à onze heures; quant à la ponctualité accoutumée de l'autre, elle ne s'était réveillée qu'un peu avi^t midi.
Instruit par l'expérience, ils prirent la sage résolution de confier aux valets de l'hôtel des Postes le soin de les tirer du lit à cette heure indue où l'aurore se montre et où les chiffonniers se cachent.
Grâce à cette précaution, le départ s'exécuta au jour dit et à la minute indiquée.
C'était par une belle matinée du commencement de septembre; l'atmosphère était pleine de senteurs embaumées; mille petits oiseaux, tout scintillants des perles de la rosée, voletaient de branche en branche avec de vifs gazouillements et de joyeux battements d'aile, et le soleil, qui se levait dans un ciel de pourpre et d'or, semblait une topaze merveilleuse détachée del'écrin du bon Dieu.
—Ça embaume ici ! dit Mesnard, de qui les narines se dilatèrent avec volupté.
—Le fait est que pour deux malheureux nez con-
m IBYLLB. ^
daninés à respirer toute Taunée 1$^ pous^ièri pariâeone, c^tte bonne odeur matinale vaut mieux que tous les parfums de TArabie^ répondit Ga*briel,
>^E% ce^ prairies I opmme c^est d'un beau vert ! quelles nuances riches! quel interminable cdliar d'émeraudes ! Comme c'est dou^ à contempler^ lorsque surtout on est réduit^ comme nous, en fait de verdure^ h la redingote olive du premi^ conamiset m rond de cuir du sous-chef,
-^Jtalheureux I que parles-tu de sous-chef et de premier commis! interrompit Rondeau; ja se suis plus bureaucrate; je suis berger*», et je réponds au joli nom de Némorin, h donnerais dix louis... que dis*je! je donnerais Tagneau le plus gras et l&plus blanc de mon troupeau futur pour entendre exécuter un air de galoubet^ de pipeaux ou de musette; il ma semble que tout autre bruit serait déplacé au milieu de ces belles campagnes^ Ah ! ciel 1
•*-Qu'as*tu ?
—En croirai-je mes yeux?
--On doit toujours croire ses yeuji. Mais'qu'estKîç qui te prend?
—Un troupeau de moutons.,, de vrais moutOD$ s'avance de notre côté» Pourquoi^ au lieu de brouter
IDYLLB. 168
rherbe tendre despré^, chemina^t-i)> ainsi que nous^ dans la poussière de 1^ route? Interrogeons le berger.
Ayant hâté le pas^ ils abordèrent un individu de méchante mine qui ne portait point de houlette; en revanche> sa main gauche çtait armée d^un redoutaUe gourdin.
— Pasteur <]lorydoiî, dit Gabriel, reposons^nons un moment en ces lieux enchantés. Tandis que nous nous abriterons à Tombre de ce vieux hdtre, suJ) tegmine fagiy tes agneaux rongeront le thym et )# .cityseen fleurs; puis ils se désaltéreront dans le courant de cette onde pure.
Et du geste, il désignait une mare trouble où s'éhattaient lourdement une demi-douzaine de canards.
Le pasteur Corydon fixa sur son interlocuteur un regard louche et décrivit avec sa massue un moulinet triomphant.
—De quoi? de quoi? des navets ! fit-il; je n'ai pas .le temps de jaspiner bigorne; on m'attend à Tabattoir, moi et ma société. Je ne suis point Corydon ; je suis boucher. Bien des choses de ma part % mesdames vos épouses... Ah I ces muffle$l murmura-t^il en s'éloignant.
—Voilà un drôle qui a lu les Mystères d^Pari^ de M. Eugène Sue, observa Mesnard.
*-J'en ai peur^ soupira Rondeau.
Ds marchèrent quelque temps en silence; tout a coup^ et d'un commun accord, ils s'arrêtèrent prêtant Toreille.
—Une fauvette! dit Mesnard à voix basse.
— Non ; c'est un rossignol. Que de légèreté dans ses roulades ! que de grâce dans ses trilles !
-Mîuels accents mélodieux !
— Dois-jete l'avouer? je n'ai jamais vu de rossignol!
— ^Moi, j'en ai vu un, au cabinet d'histoire naturelle... et empaillé.
— C'est drôle, observa Gabriel, je jurerais avoir déjà entendu qudque part l'air que gazouille notre rossignol.
Et pareil à M">« Albert, quand elle déclamait la Folle, d'Albert Grisar, il se prit à chantonner entre ses dents :•
--Tra, la, la, la, la^—tra, la, la, la, la, qud eu donc cet air ?
—Eh ! parbleu ! je le reconnais à présent ! s'écria Alphonse : c'est la Parisienne.
— Tu as, ma foi, raison; c'est là Parisienne I c'est quelque oiseau envolé récemment d'une cage patriotique. Il parait démontré qu'avec beaucoup de pa-
tience et de serinette on enseigne à certains volatiles la première cavatine venue.
—C'est égal, je suis curieux de connaître ce rossignol qui chante du Casimir Delavigne. D'où viennent les sons, Gabriel ?
—De cette haie de sorbiers.
—Tu crois?
—J'en suis sûr.
Mesnard ramassa un caillou et le lança de toutes ses forces dans la direction indiquée.
Un cri de fureur retentit derrière le buisson. Les deux touristes demeurèrent slupéfaits.
— Saprebleu! fit une voix aigre, vous avez manqué me fendre le crâne.
En même temps, un petit vieillard sec et vert apparut devant Mesnard et Rondeau. De sa main droite il se frottait la tête, et de la gauche il soutenait un basson, accroché par un galon noir à Tun des boutons de son habit.
—Messieurs, dit le petit vieillard, oserai-je vous denmnder pourquoi vous me lapidez de la sorte? Quel est mon crime? Il se peut que vous détestiez le basson... mais je l'aime, moi ! et je vous ferai observer que la campagne est à tout le monde. Je suis donc parfaitement dans mon droit lorsque je me
plais à faire résonner les échos d'alentour des sons harmonieux de mon instrument favori.
—Ah! Monsieur, que d'excuses ! répondit Gabriel; mon ami vous prenait pour une fauvette, et moi pour un rossignol.
Ils s'éloignèrent en toute hftte, tandis que l'artiste, qui n'avait jamais été à pareille fête, leur criait de sa voix la plus douce :
— Eberlé, professeur de basson, rue des Trois- Notre-Dame, n<» 7, et fagotto primo à l'orches' tre du théâtre, pour Vous sei'vîr, si j'eft étais capable.
Après une heure de marche, ils avisèrent un cabaret, où ils entrèrent pour se rafraîchir.
—Que serviraî-je à ces Messieurs? demanda l*hôlesse avec une aimable révérence.
—•Une jatte de lait et un morceau de pain noir.
' — Ces Messieurs ne préféreraient-ils pas une tranche de rosbif, un pain blanc et une bouteille de Saint-Saturnin ? Ce sera l'affaire d'un instant. En attendant, voici le journal d'hier pour leur faire preii* dre patience. . ,
Elle posa devant eux un numéro de journal tout fripé et tout taché d'huile.
— Soihmes-tious au café Cardinal, boulevaird Ra-
ÎDYLLfi. 167
lien, à Paria? ou sommes-nous au fond du Poitou ? demanda Mesnard.
—Est-ce que la campagne serait une chimèpe? répliqua Rondeau.
Deux paysans vêtus de bure, chaussés de sabots et coiffés de bonnets de coton, pénétrèrent dans rétablissement et prirent place non loin d'eux, devant une bouteille de vieux vin cacheté.
— ^Enfln! dit Gabriel, voici deux enfants delà nature. Écoutons-les, ami Alphonse, nous allons savoir si les ponmies de terre sont malades, si la récolte des grains a été copieuse et si lé vin sera bon cette année.
— ^A votre santé, père Bourdier !
•^A la vôtre, père Gaury!
— ^Avez-vous lu les lettres de cette pauvre duchesse dePrasHnî
'—Ne m'en parlez pas ! j'ai pleuré comme tifte biche.
— Cest égal, la justice a fait uiie grande faute en n'arrêtant pas tout de suite le duc de Praslîn.
•^On ne le pouvait pas, il fallait une ordonnance du roi; lisez le rapport de M. Pasquier.
— ^Alors, pourquoi la charte dit-elle que tous les Français sont égaux devant la loi? C'est donc uû canard constitutionnel t
leg IDYLLE.
—Savez-vous que les afiaires d'Espagne s'mnbrouillent de plus en plus ?
—Quel singulier pays^ tout de m^e! Il parait qu'il y a là-bas un bel homme appelé Serrano.
—Que voulez-vous ! nous vivons dans un drAle de temps. Voyez Taffaire Teste !
—Et le procès Bénier !
— ^Et le procès des subsistances de Rochefortl
— ^Et celui de l'employé du Gros-Caillou !
— Où courons-nous?
— ^A. un cataclysme social !
—A propos, quand revient votre fils?
—Incessamment; il passe sa thèse d'avocat dans cinq jours.
—Vous êtes bien heureux, vous! le mien ne sera reçu docteur que Tan prochain.
— Fuyons! dit Gabriel; nous avons affaire à deux bourgeois de la place Royale déguisés en paysans.
—Madame, donnez-nous la carte payante.
— Messieurs, voici l'addition demandée.
Les deux Parisiens n'étaient plus qu'à trois kilomètces de la Mésangerie; on les y reçut à bras et à cœur ouverts. Chiens d'arrêt et chiens courants, lignes, filets et fusils à deux coups, bateaux et chevaux, brochures, billard, journaux, revues et cigares
furent mis à leur disposition avec cette bonne grftce et ce cordial empressement qui décuplent le prix de la chose offerte.
Après une semaine de séjour à la Mésangerie^ Gabriel s'aperçut qu'Alphonse disparaissait invariablement à certaines heures, et Alphonse reconnut que Gabriel s'écUpsait à un moment donné dé la journée.
—Où vas*tu le soir, après dtnerf demanda Mes- Dard, intrigué des absences périodiques de Pyhide.
—Où cours-tu le matin, avant déjeuner? répondit Rondeau, étonné des disparitions à heure fixe d'Oreste.
—Je ne peux rien dire à ce propos; j'm promis de me taire.
-—Et moi j'ai juré de garder un inviolable silence.
^Tu as des secrets avec ton vieux canuundel
—N'en as4u pas avec le tien?
—Oh ! moi, c'est différent : il s'agit d'une jeune femme que je ne dois pas compromettre.
—Et moi, donc ! il s'agit d'une pauvre fille. Pensestu que je doive la compromettre davantage?
—N'es-tu pas sûr de ma discrétion?
IW IDYLLE.
**-N'es-tu pas certain de la miefine?
—Tout ce que je peux confesser, c'est que je sufe le héros d'une aventure charmante.
— Et moi d'un délicieux roman.
—La plus adorable naïveté ?
^-L'ingénuité la plus piquante!
— ^Imagine-toi, mon cher...
—Figure-toi, mon bon..* — Insensé, qu'allais-je faire?
«^Imprudent, qu*allais-jé dtret «^.Adleu, Gabriel!
*^Bonsoir^ Alphonse!
Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, deux paysans is'abordaiênt avec mystère et s'enfonçaient de compagnie sous un massif de châtaigniers.
---Ëh bien! papa Hélibéô, où eA sont le» aiftiires? demanda le plus jeune au plus âgé.
— Ça marché, voisin Tityre, çà marche, que c'est une bénédiction! Dieu de Dîèut fc'ô$t-y bétés, ces boUî*geois de Paris ! le inien surtout!
—Le mieu ne Test pas moilis, je t'assttre. Il est àthoureûx fbu d'Amaryllis, mu fille, et H lui écrit des lettres de Ymite mottde.
—Le mien dit qu'il se meurt d'amour pour Thisbé^
ma femioe^ et il lui adresse deç vers sans rime ni raison.
—Laisse faire, mon garçon^ rira bien qui rira le dernier !
—Vous croyez donc qu'ils ne se douteront de rien?
—Eux ? ils n'y verront que du feu, et ça nous rapportera quelques bons sacs» avec quoi nous trinquerons à leur santé tout à notre aise,
— Âh çà ! tu as bien fait la leçon à ta feiaSQd» au moins?
—Ne craignez rien; et votre fille a-t^elle le mot?
—Ne t'inquiète pas; Anaai7llis sait son rôle sur le bout du doigt.
Le lendemaini Alphonse dit à Gabriel ;
—J'ai un service à te demander, çber ami .
-^Tant mieux^ çber ami; j'allais te demander un
—Peux-tu me prêter un gilet brodé?
—Et toi, as-tu quelques parfums à ma dispoçi^tion?
— Serai-je indiscret si je t'interroge?
—Ça dépendra de la question.
—Pourquoi tiens-tu à paraître plus brodé que de coutume?
«-Pourquoi veux-tu embaumer plus qu^à Tordinairef I
— ^Je vais te le dire. * |
— ^Tu vas le savoir.
— Ce soir^ je serai auprès d'elle.
—Elle sera auprès de moi ce soir.
—Si tu connaissais mon Amaryllis ! |
•—Si tu connaissais ma Thisbé !
— Dix-^uit ans^ blonde comme un épi^ et fille d'un nouveau Géronte.
— ^Yingt ans^ brune comme la nuit^ et femme d'un autre Sganardle.
—Et une naïveté comme il n'y en a pas dans les villes.
—Et une ingénuité comme on n'en trouve plus qu'aux champs.
-—Mes amours sont fraîches comme une idylle de Théocrite.
— ^Les miennes sont pures comme une égiogue de Virgile.
— Oh ! quand je songe que j'ai pu aimer les demoiselles de MaMle !
— ^Ah! quand je pense que j'ai soupiré pour les dames du Château-Rouge !
— J'ai honte de ma faiblesse.
—Je rougis de mûi-méme.
Deux heures après^ Mesnaiti frappait *trois coups mystérieux à la porte d'ÂmaryDis.
— ^Est-ce vous^ monsieur Alphonse? demanda une voix doucement émue.
— Oui^ mon bel ange!
La porte ^ prestement entr'ouverte^ se referma sans bruit.
La même cérémonie eut lien sur le seuil de Thisbé^ et Gabriel s'introduisit chez la fenune de Mélibée.
Aussitôt un cri retentit chezThisbé et chez Amaryllis,
—Gel ! mon père ! s'écria la première.
— Grand Dieu! mon mari! s'écria la seconde.
Alphonse se retourna^ et aperçut le canon d'un fusQ à six pouces de sa poitrine.
Gabriel leva la téte^ et vit une hache menaçante sur son front.
— ^Brigand! hurla Mélibée.
— Canaille! écuma Tytire.
— Je pourrais vous tuer comme un voleur !
— Je pourrais vous assommer comme un chien !
— La loi m'y autorise.
— J^ai les cinq Codes pour moi*
—Grâce ! soupira Mesnard.
—Pitié U murmura Rondeau.
—Ah I vous croyez, parce que vous êtes un beaufils, un grand seigneur; parce que vous êtes riche et que vous venez de Paris, vous croyez que vous étas libre de molester le pauvre monde? Non, Monsieur, détrompez-vous* Le droit du seigneur a été aboli en 89, et nous ne souffrons plus qu^on séduise nos femmes et nos filles.
Ainsi parla le père Mélibée, et Ton peut affirmer que répoux Tytire ne fut pas moins éloquent.
Ensuite^ que se passa-lril ? Hélas I hélas ! jetons un voile sur ces forfaits; ou, si nous en parlons, parlons-en bien bas, bien bas, afin que Théocrite, Virgile, Florian, Gessner, Berquin, Tabbé Delille, Bernardin de Saint-Pierre et îlP'e Desboulières n^en sachent rien. Il se passa une scène de chasUage ! Alphonse et Gabriel durent signer deux lettres de change de trois mille francs, à quatre^ingt dix jours de vue, Tune valeur reçue en noix aèches, Tautre valeur causée en gousses d'ail.
Mesnard et Rondeau revinrent en toute hâte à Paris, non sans avoir déposé plainte entre les mams de la justice,
Et comme on demandait à Tun d'eux s'il avait rapporté quelques raretés locales ?
— J'ai rapporté cinq aphorismes, répondit-il; je vous les livre, c'est dé Thistoire.
io n n'y a plus de cabarets, — il y a des restaurants;
2o n n'y a plua^ de villageoises,— il y a des lorettes;
30 II n'y a plus de villageois, — il y a des électeurs;
40 n n'y a plus de bergers, — il y a des bouchers;
50 n n'y a plus de rossignols,— il y a des bassons.
Quant à l'idylle deThéocrite,elle s'est dénouée aux assises.
Paru, 17 août 1831.
Ce matin^ entré sept et huit heures^ au moment où je sortais de mon lit^ et comme j'étais encore dans le simple appareil , Germain est venu me demander si je voulais recevoir M. Dominique Duprat.
—Certainement ! ai-je répondu ; qu'il entre et qu'il soit le bienvenu.
Lorsque nous avons été seuls^ Dominique et moi> je lui ai tendu la main^ et lui ai demandé :
—Quel bon vent t'amène si matin? viens-tu déjeuner avec moi ?
Mais lui^ sans répondre à ma question^ sans même serrer la main que je lui tendais^ il s'est laissé tom-
lier dans un fauteuil^ il a baissé la téte^ et un soupir bruyant a soulevé sa poitrine.
— Dominique ! me suis-je écrié, qu'y a-t-il ? Quel malheur te frappe? parle... mais parle donc... tu me , fais mourir avec ton silence ! I
Alors il s'est levé tout d'une pièce, pair un mouvement automatique, et, plongeant ses doigts crispés dans sa chevelure humide de sueur :
— ^Delanoue, a-t-il dit en bégayaftt, et comme si chaque syllabe lui avait déchiré le gosier, Delainoue, je suis perdu.
— Que dis-tu?
— Perdu sans ressources!
•^Ef^-H^ possible ?
. «-^Ayant une heures je quitterai Paris; demain j'aurai quitté la France*.. Qui s&it si noua devons nous revoir?
€ette brusque déclaration m'a foudroyé pour ainsi dire; j'ai voulu parler, et ma voix a expiré sur mes lèvres; j'ai voulu marcher^ et mes jambes m'ont refusé leur service. Je n'ai repris l'usage de mes sens qu'en lui entendant prononcer cette phrtoe saccadée:
«-Allons-, je pars... embrasse-moi... adieu I
— Mais^ par grâce, me suis-je écrié, expliguo-toi,
6u je croirai que tu veux me rendre fou. Quel est donc ce départ inattendu? un voyage? ou une fuite?
Duprat ïn*a pris les mains, qu'il a serrées comme dans un étau, et collant sa bouche à mon oreille :
—C'est une fuite... une fuite honteuse! a-t-il murmuré d'une voix plus faible que le souffle d'un nouveau-né.
—Et pourquoi fuir? aî-je repris en balbutiant.
ïl y a eu un court moment de silence qui m*a semblé long comme une éternité. J*ai senti, aux flammes ardentes qui ont sillonné mon visage, que la rougeur qui couvrait son front déteignait sur le mien.
— 1\i me demandes pourquoi je fuis? m*a dît enfin Dominique; je fuis parce que je suis à bout de re^rsources, parce que demain ma signature sera protestée, parce que, dans trois jours, je serai déclaré en faillite.
—Dieu soît loué! ai-je reparti aussitôt; ce n'est qu'une plaie d'argent, et plaie d'argent, conune on *t, n*est pas mortelle.
Ûominique â souri tristement.
—Tu te trompes, a-t-il dit, c'est une blessure dont on ne guérit pas.
—Je le sauverai»
—Impossible^ j'ai nmlé au fond d'un gouffire sans issue.
— Et si je veuTi, moi, me jeter à ton aide?
— Ce serait un acte de démence stérile. Tu ne peux rien pour moi, et j'aurais le remords de t'avoir entraîné inutilement dans ma ruine.
Une pareille résistance m'a irrité. 1
— ^Écoute^ lui ai-je dit^ si tu étais à ma place Je ne sais pas ce que tu ferais^ ou plutôt je le sais bien : tu te dévouerais à mon salut corps et ftme. Pourquoi | donc ne ferais-je pas pour toi ce que tu ferais pour | moi^ le cas échéant? Crois-tu donc que je f aime moins que tu ne m'aimes ? Si elle t'est venue^ cette pensée est injuste et je la repousse. Il ne sera pas dit que^ moi vivant^ j'aurai laissé dans la peine un ami de toute ma vie^ un homme qui a été mon associé pendant quinze années. Non ! ai-je ajouté en m'échauffanty il ne sera pas dit que les juges consulaires te déclareront en faillite^ toi Dominique Duprat^ de l'ancienne maison Dominique Duprat^ Jacques Delanoue et C«. De quelle somme as-tu besoin? mon portefeuille^ mon crédit, ma signature tout cela est à ton service.
—Et je n'en userai pas, a-t-il répliqué. Si j'ai commis des fautes, est-ce à toi de les expier? D'ailleurs,
mon passif est énoime; le chiffre, si je te le révélais^ te causerait une véritable épouvante. Au lieu de continuer sagement le commerce des vins^ qui avait fait de notre maison^ alors que nous étions associés^ une des plus solides et des plus importantes maisons de Bercy 9 je me suis lancé^ depuis trois ans^ c^est-à-dire depuis notre liquidation, dans des spéculations sur le trois-six^ d'une hardiesse effrayante. Je jouais un jeu à devenir riche comme la Banque ou gueux comme Job. La chance a tourné contre moi, et j'ai k payer demain pour douze cent mille francs de différences.
Ce que Dominique avait prévu a eu lieu : je suis demeuré abasourdi.
— Insensé! n'ai-je pu m'empécher de lui dire, pourquoi aussi avoir voulu continuer les affaires? Alors que je me trouvais assez riche^ pourquoi as-tu voulu f enrichir encore?
Dominique a haussé les épaules.
— Chacun obéit à sa destinée, a-t-il répliqué. Les uns naissent heureux et tu es de ce nombre; les autres naissent malheureux, et j^en suis un triste exem. pie. A toi tout sourit; rien ne me réussit, à moi. — Observe bien que ce n'est point un reproche qi e je
t'adresse, c'est un fait que je constate, et rien dephis.
182 LES MïSMOIRËS
Ainsi donc, tandis que tu vas continuer à vivre la vi ^ tranquille et dorée des bourgeois de Paris, me voii ^ condamné à mener une existence errante et désoléa ^
—Mais enfin, ai-je dit, cet eitil n'aura qu'un temps . tu nous reviendras ?
«--Jamais! que ferais^je en France, en admettan ^ même que je parvinsse à désarmer les rigueurs d^ , la police correctionnelle? As4u envisagé quelquefois < la dure position que la loi fait au failli? Privé de m^ ^ droits civils, je ne saurais plus être ni tuteur, ni juréj ni garde pational, ni éligible, ni électeur. Je n'au^ rais plus la liberté d'entrer à la Bourse, et copnaiatu donc beaucoup d'honorables négociants qui con^ sentissent à m'appeler leur gendre qt h mo dopDei leur mieî
«-C'est vrai! ai-je soupiré; tel e$t pourtant U cortège de^ souffrances morales que la faillite trafic après elle.
—Tu le vois, DelftUQue, je dois partirt..,f il ftiut queje parte ! Adieu donc, homme heureux, et, jq t'en prie, songe un peu à moi lorsque tu n'auras rien de mieu)^ à faire,
•r-Tu me quittes déjà? TSe me diras«tu pas où ta comptes te retirer?
- -r-D'abord en Belgique, ce paradis terrestre deSi
spéculateurs ruinés ; et puis Dieu sait où ! Mais voici ^rneure du départ, et j'ai à peine le temps de me rendre à la Villette?
— Pourquoi à la Villette ?
^Parpiesure de précaution, )(& présence dans la epur des Messageries exciterait des soupçons et donhtierait lieu à des commentaires qui conduirai^nt droit I la vérité. Ma place est airétée sous un faux nom bt j'attendrai la voiture sur la route, I J'ai interrompu Dominique et j'ai sonné Ger- Inain.
^ — Qu'on attèle mon cabriolet, et qu'on fasse fite!
' Vingt miqutes après, nous débouchions au grand
trot dans le faubourg Saint«<Martin , et laissant la
illette derrière nous, nous ne nous sommes arrêtés
['à deux kilomètres de la barrière. Une dernière
s j^ai émisasse Dominique.
«-T-Adieu, mon pauvre ami, ai-je dit en serrant sa
in, dans laquelle j'ai glissé un petit portefeuille
^ntenant quelques billets de banque.
-^ Adieu, homme heureux I a-t-il répliqué d'une ii|N>ix profondément altérée.
En ce moment, nous avons été rejoints par la diligence. Nous avons hélé le condueteur^ et, s'acero-
chant aux courrdes^ Dominique s'est hissé sur la banquette.
Alors j'ai remonté dans mon cabriolet^ et j'ai tourné bride vers Paris.
Les dernières paroles de mon ami ont longtemps retenti à mes oreilles avec un bourdonnement étrange.
— Adieu^ homme heureux ! m'a-i-il dit.
Le fait est que je suis heureux.
Que manque-t-ii à ma félicité pour être plus que parfaite? Moins que rien.
J'ai trente-neuf ans, je possède une jolie fortune; je me porte bien ; sans être un Adonis^ je suis mieux que mal; sans être un aigle^ je ne suis pas plus bête qu'un autre. L'entrée de la Bourse ne m'est pas fer* mée, à moi ! Enfln^ comm<»ce pauvre Dominique me l'a fait observer^ je jouis de tous mes droits civils^ c'est-à-dire que je peux être juré, tuteur, colonel de ma légion, électeur, conseiller municipal, voire même député, sans compter que rien ne s^oppose à ce que je fasse un brillant mariage.
Et j'ai regagné ma maison en savourant moji bonheur.
15 juin 1833.
Il paraîtrait que je ne suis pas mort !
Mais il me semble que je n'en vaux guère mieux.
J'ai le gosier en feu^ mes arlères battent avec furie^ ma cervelle bout^ ma main tremble... c'est à peine si j'ai la force de mal écrire ce peu de lignes.
Où suis-je et que m'est-il donp arrivé ?
Si je ne m'abuse> si j'y vois clair^ je suis dans mapropre chambre^ couché dans mon propre lit. La main qui me tend une potion appartient à un bras sur lequel je reconnais ma livrée; ce bras lui-même appartient à Germain. J'ouvre la bouche pour le questionner ; mais lui^ par les gestes les plus impérieux et les plus expressifs^ me condamne au silence.
Quel est donc ce mystère ?
SOjnin.
Voilà mes forces qui reviennent^ et avec mes forces reviennent aussi mes souvenirs.
Il y a peu de jours^ le 3 du présent mois^ Paris> qui s'était endormi en murmurant ces tristes paroles : a Le général Lamarque se meurt ! » Paris s'est réveillé au bruit de cette funèbre nouvelle : a Le géu0nA Lamarque est mort ! » .
Paris ne s'émeut pas fréquemment^ et pourtant
' c'a été un deuil universel dans la ville. En lui se sont
éteints deux hommes à jamais regrettables^ un tri*
bun éloquent et un soldat illustre t ftussi l'avonsnous pleuré à double titre. De toutes parts, eu s'abordant, on se redisait ses dernières paroles^ A Vm il avait dit : «t Je meurs ateo te regret de u'atroir pas vengé la France des inffttnes traités de 1815! b A tin autre : « Ce duc de Wellington, je suis sûr que je l'aurais battu ! » et voyant quelques amis dévoués qui versaient des larmes autout^ de sou lit de mort, il s'était écrié : « Qu'importe que je meure, pourvu que la patrie vive! »
Les funérailles de Lamarque flirenl fixées au 5 juin.
Le 5 juin 1832 ! Quelle date dans tiotre histoire contemporaine!
Dèsie matin, tout Paris fut sur pied et se prit à rouler comme un fleuve immense vers la maison mortuaire. Quand je songe à la foule qui se pressait dans la rue Saint-Honoré, j'ai peine à comprendre qu'elle n'ait pas craqué ainsi qu'une culotte trop juste. Enfin, le cortège s'ébratila, et taudis qu'on se bouleversait et qu'on se foulait anx pieds dans les bas fcôtés de la rue, je marchais non loin du général Lafayette, du maréchal Clausel, de MM. LafBtte et Mauguin, lesquels tenaient les coins du drap, avan^ tage que je devais à mon habit de garde naticMial^ et
dont^ par conséquent^ ce pauvre Dominique n'eût pu jouir.
n liouB a fallu plus de trois heures pour nous rendre de la rtié Saint-Honoré à la place de la Bastille^ où une estrade avait été préparée pour les discours d'adieu. Â partir de ce moment^ que s'est-il passé? Je l'ignore. L'émeute et la révolte étaient dans l'air. Pour mettre le feu aux poudres^ il suffis sait d'Une étinoelle^ et cent torches se sont allumées en un clin d'oeil. Tout à coup un honmie est apparu^ monté sur un cheval iioir et brandissant un drapeau rouge> tandis qu'un escadron^e dragons, vomis par la caserne des Gélestins, débouchait Sur le quai Morland et galopait vers le pont d'Austerlite. Alors des barricades ont été construites à la hftte; plusieurs gardes nationaux ont tiré leurs sabres^ et un feu meurtrier^ partant de l'arsenal^ du pavillon SuUy él du grenier d'abondance> a porté le désordre et la mort parmi les dragons»
Quand j'ai vu la tournure que prenaient les choses^ je me suis esquivé à toutes jambes et suis rentré chez moi.
— Germain, ai-je dit à mon Figaro^ ma robe de chambre^ mes pantoufles^ je ne sortirai pas... veillez à ce que je dine tôt et à ce que je dine bien.
Après mon dtner^ j'ai fumé un excellent cigare^ je me suis voluptueusement étendu dans une moelleuse ganache^ et j'ai commencé la lecture d'un roman nouvellement paru^ et qui est signé de mon auteur favori.
Vers dix heures^ au moment où je me disposais à me coucher^ très-satisfait de ma soirée^ on a carillonné à ma porte.
Peu après^ Germain est venu m'annoncer M. Ledoux.
M. Ledoux, fabricant de queues de boutons à la mécanique^ est capitaine dans ma compagnie etchevidîer de la Légion d'honneur. J'ai aussitôt donné l'ordre de l'introduire.
M. Ledoux m'est apparu en grand uniforme, sabre au côté; son hausse-col reluisait sur sa poitrine.
— ^Bonjour^ caporal, bonjour ! m'a-tr-il dit de cette voix fortement accentuée que donne l'habitude du commandement militaire.
J'ai oublié de dire qu'aux dernières élections la confiance de mes concitoyens m'a décerné les insignes du caporalat; c'est peu de chose, mais c'est un premier pas dans la carrière des honneurs, où il n'y a que le premier pas qui coûte.
— B<»ij<Hir^ mon capitaine^ ai-je répondu avec nion plus aimable sourire.
— GaporalDelanoue^ a-t-îl repris^ étes-vous malade?
—Moi? capitaine... jamais je ne me suis mieux porté» J'ai parfaitement dîné^ on ne peut mieux fumé, et dévore quatre volumes de Paul de Kock.
— Tant mieux, sacrebleu ! tant mieux I Lorsque je vous ai vu vous éclipser de la place de la Bastille^ j'ai pensé qu'une indisposition subite... Mais puis* qu'il n'en est rien^ permettez-moi de vous en féliciter^ de m'en féliciter et d'en féliciter le gouvernement.
Je n'ai rien compris à cette averse de félicitations. Qu'il me félicitât^ moi^ de ce que ma santé est florissante^ je le conçois très-bien; qu'il s'en félicitât^ lui^ à la rigueur je le conçois encore; mais qu'il ea félicitât le gouvernement^ c'est ce qu'il ne me fut point donné de concevoir.
Néanmoins^ je m'inclinai, ainsi que la politesse m'en faisait une loi.
— Eh bien ! reprit M. Ledoux, puisque je me suis ^<Hnpé dans mes conjectures^ je peux compter sur vous demain matin?
— Si vous pouvez compter sur moi demain matin ? me suis-je écrié; non-seulement demain matin^ mais
encore demain soir et les jours suivants.
190 LBS MÉMOIRES
•-^i'est bieiii caporal ! c'est très^biën ! Je n'dtiendais pas moins de votre dévouetnent.
•^Mon dévouement vous est cotiiiu^ capitàitie. Que faut-il faire?
^Trouvez-vous demain^ à sept heures du vtkÊitàn^ au Heu Ordiuaii^ des réunions de la (ïompâgtiie.
^Maîs ce n'est pas mon jour de garde»
— ^Eh! parbleu I il s'agit bien de votre garde! - —De <îuoi s'agit-il doue?
— Ah çà! caporal Delanoue^ vous ne savex done rien de ce qui se passe ?
-^Et qde se passe-t-il ? Je n'ignore pas que les funérailles du général Lamarque ont occasionné un peu de tapage; mais je présume que tout est rentré dans Tordre.
Le capitaine Ledoux a bondi sur sa chaise^
— Ah! vous présumez cèla> voust s'esi-il écrié d^une voix tonnante* Ah I vous croyez qu^oQ fUt rentrer les émeutes en elles-mêmes aussi aisément que vous faites rentrer les tuyaux de votre lorgnette avant de la serrer dans Fétui! Tandis que vous dtniez^ que vous fumiez et que vous lisiéi: des romans^ savez-vous quels progrès a faits l'insurrection? les républicains se sont rendus maîtres de l'Arsenal ; ils ont enlevé le poste de la Galiote et celui du Château»
d'Eau; ils dominent tout le quartier du Marais; la mairie du 8« arrondissement est en leur pouvoir ; la fabrique d'armes de la rue Popiiiootirt leur a livré douze centâ fusils; ils se préparent à asi&illif la Ba&que^ Thôtel des Postes et la caserne des Petits»' Pères; entin^ ils ont rendu inabordables la rue Sainte Martin et les rues circonvoisines> résolus à y établir le quartier-général de Tinsurrection. Voilà) caporal Delanoue, voilà tout simplement ce qui s'est fait dans Paris tandis que vous Vous abandonniez à toutes les jouissaniies de la mollesse et de la bonne chèrei
A ces paroles dites dveô amertume^ je me suis senti rougir^ et nie suis reproché intérieurement mef cigares ; mes voluiheé \nA% et mon perdreau truffé.
Le capitaine Ledoux a repris en cèl teriiMls i —Parlons peu et parlons bien. Je nie connaié en hoinmes. Vous êtes un ambitieux^ vouai --Moi, capitaine I
'^Vous-même, caporal 5 aussi je ne vais pomt pai- <loatre chemins, et je vous dis : Soyez exaet au ren-»
I dez^vous; conduiëéfc-vouâ bien, prêter ftu gouVerne-
I nient un vigoureux concours... on aUrales yeUx sur ^ous î Je ne vous dis que ça, on aura les yetix sur
I vous l
U dit^ m'honora cfune poignée de main et s'élcHgna majestueusement.
Je me suis couché et j'ai rêvé que le gouvemement^ satisfait de mon admirable conduite^ me nommait conamandant supérieur des gardes nationales du royaume, avec c«nt mille francs de traitement, en remplacement du maréchal Lobau, ce qui, pour un simple caporal conmie moi, est un joli avancement.
Le lendemain, vers huit heures, nous partîmes une cinquantaine de camarades et moi, tambours en tète et commandés par M. Ledoux. Nous trouvâmes la rue Saint-Martin coupée par deux barricades. Tune au nord, à la hauteur de la rue Maubuée; l'autre, beaucoup plus forte, au midi, à quelques pas de l'église Saint-Méry.
Parvenus à une courte distance des insurgés, le capitaine nous cria : Apprêtez armes! enjouel feu!
A cet ordre sinistre, je ne sais trq> ce qui se passa dans le fond de mon cœur; j'ai songé que ceux que nous allions mitrailler étaient nos frères, après tout, — et, relevant mou fusil par un brusque mouvement, j'ai tiré en l'air...
Horreur! ma balle est allée frapper à la tète une vieille daine qui se mettait à sa fenêtre*
Au m&aae instant^ et comme si la colère céleste s'appesantissait sur thomicide^ je suis tombé sans connaissance sur le pavé : un coup de feu^ parti de la barricade^ venait de me labourer la poitrine.
Mon médecin me prédit qu'avant quinze jours je serai tout à fait rétabli.
Puisse cet oracle être jdus sûr que celui de Calchas!
d5 décembre 1833.
SylvioPellico^ Casanova^ Latude^ baron de Trenck^ 6 vous tous qui fûtes mes compagnons d^infortune^ enseignez-moi Tart précieux de creuser un souterrain de trois cents mètres avec Tardillon de ma bretelle; dites-moi comment on descelle les pierres de taille avec Fongle de son petit doigt^ comment Ton s'y prend pour fabriquer une échelle de cordes, étant donnés un mouchoir de poche et une boîte d'allumettes chimiques?— Et toi, 6 Pélisson, quels philtres as-tu employés pour civiliser les araignées ?
Depuis une semaine, je suis prisonnier à l'Hôtel du Harieoti, en qualité de garde national réfractaire. Huit fois encore la vieille Aurore aux doigts de rose ouvrira les portes de l'antique Orient^ avant que l'on ne m'ouvre celles de ma (nrison*
194 LSB MÉMOmfiS
Moi^ jadis Tei^emple et rhoiiilôut* de ma compa^ gnie^ je la déshonore âujourd^hoL (V(Hr léê ifît^^à réquiiitoirtÉ du capitaitu rapparîewr.)
Les imbéciles! ils ne comprennent pas que j'aiftie mieux faire quinze jours de prison que de moiiter une seule garde. La vue de ihoh uniforme et à» mon bonnet à poils me faisait, mal; je les ai donnés à mon portier. Quant à mon fusil^ arme maucGte dont je me suis servi si malheureusement^ je Tai enterré dans un lieu obscur, jurant, mais un peu tard, que je n^y toucherais plus. Ah l c'est qu'ils ne savent pas combien de fois mon sommeil a été troublé par d'horribles cauchemars! La tète sanglante de cette vieille dame est sans cesse présente à ma pensée.... Chassons cet odieux souvenir.
J'ai beau regarder de tous les côtés, je n'aperçois pas la moindre araignée dont je puisse m'établir l'instituteur primaire.
Ah! mon pauvre Dominique, je comprends que tu aies regretté d'être privé de l'exercicjB de tes droits civils ! mais, en réalité, tu as bien peu perdu en perdant le droit de monter la garde et de faire des par trouilles»
7 mam 1834.
Hier, j'ai reçu un avis émané de la préfecture de
h Seifie : on me prévient que j'ai été désigné par le sort pour si^et aux prochaines aôsises en qualité de juré.
C'est la première fois que je suis aj[>pelé à jouir de Texercioe de ce droit civiL
Ce matin, les journaux ont publié, suivant Tusàge, la liste du jury; naon nom y flgurie des premiers.
Était allé, dans l'après-midi, faire un tour de promenade sur le boulevard, j*ai été abordé pdr vingt personnes qui m'ont félicité de moti boilheUl** — Trop heureux Delanoue! m'a^tKjn dit à qiii tnieuxmieux, bénissez votre étoile: il fautquelacélè*bre affaire Glandureau se trouve incluse précisément/ dans la session dont vous faites partie! tâtldis que flous en serons réduits à l'analyse sèche et incomplète des feuilles judiciaires; tandis que les plus favorisés d'entre nous, confondus au milieu de la foule et plantés sur leurs jambes, ne verront que d'un œil et n'entendront que d'une oreille^ vous, cotnmodénient installé sur Un bon siége> vous dssisteree aux nioindres péripéties du drame Clandureàu. Rien ne voafe échq>pera : la lecture de l'acte d'accusation, les dépositions des témoins à charge et à décharge, Je rapport des chimistes, le réquisitoire du procureur du roi, la plaidoirie de l'avocat, les répliques, le ré*
sumé du pràsklent'^ la physkHKMnie de l'accusée/ le verciict du jury^ vous ne perdrez aucun déuôl de toutes ces émotions d'audience^ si énergiques^ si vîvaces^ si poignantes.
—Je donnerais dix louis pour être à votre place^ disait Tun.
—Je n'ai pas de chance^ moi! disait un autre; toutes les fois que je fais partie du jury^ nous n'a« vous à juger que d'insignifiants délits^ mais de bons gros crimes^ point! Le croiriez-vous? je n'ai pas encore eu la satisfaction de condamner quelqu'un à mort^ ou tout au moins aux travaux forcés à perpétuité!
Celui qui s'exprimait ainsi n'est point un cannibale^ ainsi qu'on serait fondé à le croire; loin de là, c'est Pomerety le fabric^t de fleurs de la rue de la Paix; Pomeret^ un homme de mœurs douces^ qui passe^ à juste titre, pour bon fils, bon citoyen, bon père, bon ami, bon contribuable et bon époux.
Je dois convenir que, pour un début, je n'ai pas la mam malheureuse. Depuis trois mois, il n'est bruit dans Paris et dans la France que de l'affiûre Glandureau. Vb*^ Glandureau, accusée d'homicide sur la personne de son mari, est-elle ou n'est-elle pas cou* pftble?sera-t^lle condamnée? sera-t-dle acquittée!
Voilà ce que chacun se demande avec anxiété. Les paris sont ouverts. On peut dire que la ville est divisée en deux camps : les glanduristes et les anti* glanduristes ; les célibataires sont pour^ les gens mariés tiennent contre.
— Pauvre petite femme ! disent les uns. Oser soutenir qu'elle est coupable! quelle infamie! Elle est blanche comme neige. C'est une sainte! c'est une martyre!
—C'est une nouvelle Voisin! c'est une seconde Brinvilliers ! disent les autres; elle sera condamnée à mort^ et^ si nous avons un regret^ c'est que la question ait été abolie !
Moi-même^ moi qui suis d'un tempérament paisible^ moi qui ne me passionne pas aisément^ j'ai fait comme tout le monde^ j'ai lu et relu l'acte d'accusation^ et plus d'une C^s^ à mon cercle^ j'ai rompu des lances contre les défenseurs de madame Glandureau. Il me parait avéré que cette femme a conunis le crime dont on l'accuse.
16 mars 1834.
Les débats de l'affaire Glandureau ont fini hier à minuit et ua quart; ils ont duré quatre jours. Le sort qui m'avait désigné pour cette session m'a favorisé
jusqu'au bout. Je suis un des douze jurés qtii oi)t condamné cette grande criminelle.
Quelle source féconde d^émotîons sans cesse irenaissantes! Comme j'ai été, durant ces quatre jours, remué, agité, secoué, impressionné! Voilà qui s^appelle vivre! Quel spectacle saisissant!... sang compter que j'étais, pour ainsi dire, assis aux pfêtnières loges, tandis que Pomeret et les autres, confondus avec la canaille, ont risqué vingt fois d'être asphyxiés dans les bas-fonds de la salle.
Il y a eu un motiiétit ôù M. h procureur du pôî a requis Thuis clos. On a donc expulsé tout le monde, sauf les juges, les jurés et le défenseur. Alors Pomeret m*a jeté un regard tout pétillant d'une jalousie eflErénée. Au mouvement de ses lèvres, j'ai deviné qii'il me maudissait, moi et mon bonheur insolent.
Le procureur du roi a divinement parlé. C'est un bel honime, qui fait des phrases rondes comme des cercles géométriques; on jurerait que ça n'a ni commencement ni fin. Il a prouvé quMl fallait frapper un grand coup, que la tranquillité de& ménages était au prix d'une sévère condamnation. A coup sûr, ce magistrat est marié; ou, s'il ne l'est pas, je gage que ses bans sont affichés à la mairie de son arron->
dîfôement. H avait tout Tair de combattre pour ses dieux lares.
Uavocàt ii*est pas demeuré en reste avec lui ; mais ses phrases, loin d'être rondes à IMnstar des siennes, m'ont semblé pointues comme des pointes de Paris. Armé du pesant marteau de son éloquence, il s'est complu à enfoncer ses phrases pointues dans tous les coins, à toutes les places, saiis crier ^are. Sous prétexte d'innocenter sa cliente, il a trouvé moyen d'incriminer les témoins, les pharmaciens, les méde- I cins, les chimistes, le curé, le notaire, les jurés, le I président, les conseillers, les huissiers, le greffier. Je public et le Grand turc. — Quel homme que cet avocat! Mais ce qui a été plein de charme et d'îtitérét, ça été la déposition des quatre chimistes appelés à travailler sur les restes de feu Glànduréau.
Premier ghibistb* — Sur mon hotineur et ma cotl* science, oui> j'ai trouvé du poison dans les débris d'esfomac, de foie et de rate soumis à mon examen. BECtiÊBifi CHIMISTE.— Sur mou honneur et ma conscience, JKOV) je n'ai pas trouvé de poison dans leë débris d'estomac, de foie et de rate soumis à mon examen.
Troisième chimiste. — Sur mon honneur et ma conscience, OUI, j'ai trouvé du poison dans les débris
d'estomac, de foie et de rate soumis à moa exame Quatrième chimiste. — Sur mon honneur et s
conscience^ non^ je n'ai pas trouvé de poison dans 1
débris d'estomac^ de foie et de rate soumis à in<
examen.
Suffisamment éclairé par cette discussion luio
neuse^ j'ai voté la mort de l'accusée.
— ^Slânes de M. Glandureau! me suis-je écrié^ a^
ceptez cette réparation^ toute tardive et toute incon
plète qu'elle est !
S8 mars 1834.
JAme Glandureau a été exécutée ce matin^ à sep heures^ sur la place Saint-Jacques.
Pourquoi^ en lisant cette nouvelle dans moi journal y ai-je eu froid dans le dos? pourquoi de gouttes de sueur ont-elles perlé sur mes tempes?
C'est que je me suis adressé cette question à md même :
Si cette femme que j'ai^ moi douzième^ rayé du nombre des vivants, si cette femme n'avait pas commis le crime dont elle était accusée?... si elle était innocente?
Tout aussitôt je me suis répondu de la façon la plus péremptoire et la plus victorieuse. Je me suis
Dire qu'elle était coupable^ qu'elle ne pouvait ne pas être coupable. Je me suis remémoré les Âtions des témoins à charge, le rapport des chimistes qui ont trouvé du poison, et surtout ^accent convaincu du ministère public.
C'est égal, si c'était à recommencer, j'admettrais s circonstances atténuantes.
Les débats ont prouvé que Glandureau portait des miettes bleues et une perruque rousse.
C'étaient là des circonstances atténuantes!... Cornkent n'ai-je pas admis les cii*constances atténuanes?
Je suis sûr que mon sommeil va être peuplé cette lait des plus sanglants cauchemars.
19 ETril I8&6.
Dieu qui y tôt ou tard réforme les jugements ini<^ i|ues,Dieu vient de casser d'une manière éclatante le logement Glaudureau.
I Quel sera le Voltaire de cette nouvelle affaire JCalas?
Hélas ! c'est une innocente que nous avons conlamnée aveuglement.
. Un ancien domestique de la maison a confessé son
Brime avant de mourir. Il est entré dans des détails
su
81 précis et si minutieux^ qu'il n'est pas possibl^ révoquer en dqute s» culpabilité. ^
Lorsque j'ai appris cette fatale nouvelle^ mon c(| a bondi avec une violence inouïe. J'ai cru que j'i^ lais être frappé d'une attaque d'apoplexie ff droywte,
Ainsi donc, j'ai deux meurtres k nïe reprochai deux fois le saqg innocent a été versé par ma faut<
Et dire que Dominique^ un homme sensé, a éH assez fou pour regretter d'être privé d'un droit î dangereux^, si terrible.
Quant à moi, j'y renonce solennellement.
2 septembre 1836.
J'ai été condamnée à 500 fr. d'amende par le pré sident des assises pour ne m'être pas rendu au tribunal, où m'appelaient mes fonctions de juré.
Il en sera toujours ainsi à l'avenir.
Mânes de M«»« Glandureau, acceptes? cette réparft* tion, toute tardive et toute incomplète qu'elle est.
22 féTTier 1837.
Le pays va être appelé prochainement à exerce!? upe de ses prérogatives les plus précieuses, et les citoyens un de leurs droits les plus chers,— u« droit
qu'ils ont acheté m prix de deux sanglantes révolutions.
La chambre dès députés eat dissoute^ et c-est au corps électoral, dont j'ai Thonneur de faire partie, qu'est confiée la haute mission de recoqstituer ce grand pouvoir de TEtat.
Encore un droit dont ce pauvre Dominique serait privé, s'il était à Paris.
Les élections auront liçu d'aujourd'hui en quinze jours.
23 février.
Reçu la profession de foi de M. Fabuleux^ candidat légitimiste de mon arrondissement-
a S'il est nommée M, Fabuleux ^'engage ^ur Fhonîmv à diminuer toutes les charges»^ h alléger tous les impôts qui pèsent sur le peuple français»
a II se dévouera tout entier au bonheur et ai la gloire cle la patrie,
« Son votç, acquis d'avance aux choses grandes et généreuses, repoussera énergiquement tous les projets liberticides.
a n sera des plus assidus aux séances*
« Indépendant par sa position et par son caractèi^^ on ne le verra point sans cesse tout prêt à sacrifier
ses convictions à une place ou à un morceau de ruba rouge.
« Son passé répond de son avenir. »
Voilà une déclaration de principes qui me conv len sous tous les rapports. M. Fabuleux me paratt étr mon homme; il peut compter sur ma voix.
S4 février.
Reçu la profession dé foi de M. Yertigo^ candida conservateur de mon arrondissement. .
Voici qui est particulier !
S'il est nommée M. Yertigo s'engage sur rhonneui à diminuer toutes les charges et à alléger tous les impôts qui pèsent sur le peuple français.
Absolument comme l'autre !
n se dévouera tout entier au bonheur et à la gloire de la patrie.
Absolument comme Tautre !
Son vote^ acquis d'avance aux choses grandes et généreuses^ repoussera énergiquemait les projets liberticides.
Absolument comme l'autre !
Bref^ il sera des plus assidus aux séances;-^ il n'acceptera ni place ni ruban; — d'ailleurs^ son passé répond de son avenir.
DTN HOMME HEUREUX. 205
Comme Tautre! toujours comme Tautre!
Cruelle altematiyel que faire? pour lequel Voteraije? je ne peux pourtant pas tirer mon député à pile ou face ou à la courte-paille I
S5 fénier.
Reçu la profession de foi de M. Gibraltar^ candidat radical de mon arrondissement.
Pour le coup; je suis tenté de crier au miracle.
IIH. Fabuleux^ Yertigo et Gibraltar recommencentils donc le mystère de la Sainte-Trinité? sont-ils un seul et même candidat en trois personnes?
S'il est nommé; M. Gibraltar s'engage sur Thonneur, etc., etc.
n se dévouera tout entier, etc., etc.
Son vote, acquis d'avance, etc., etc.
Usera des plus assidus, etc., etc.
Indépendant par sa position et par son caractère^ etc., etc.
Son passé répond de son, etc., etc.
La position embarrassante où je me trouve n'est pas sans rapport avec celle où se trouva jadis l'âne de Buridan.
11 y a pourtant mie différence; encore est-elle à
mon préjudice.
206 X.ES MSMQiaES
L'âne de Buridan n'bésitaif qu'entre deux picotins..,., et moi i^ balance entre trois candidats.
38 février.
Par la eorbleu ! de ce qu'on paye deux cents francs d'impôt; suitril dn \h qu'on ne ^oit pa$ rnaitre cjiez soi?...
Depuis d^u}^ jQurs mon appaftenient est envahi par une foiile de gens i^ mA inc<^nusj ()ni vont et viennent, entrent et sortent, s'instajlent et se prélassent, m^ réveillent dès T^ube, retardent xnop^ dé^ jeûner, font brûter mon dîner, et, le spir, me tiennent éveillé jusqu'à des heures indues.
Ces messieurs sont tous él^cteyr^, on soi-(lîsant tels. Les uns sont dévQn^s à ViBrtJ^o, le^ autres à Fabuleux, le reste à fiibraltîir, et phiiçnn pe prêçbp pour §on saint, ^ grftnd§ renforts d^ paumons.
—Monsieur Dejanon^, me dirent ceqjtrci, êtesvons un citoyen éclairé î
f^e m'ea flatta, Ves^ieiir^,
— ^Aimez-vous sincèrement votre patrie î
wBn 4^»tfir serait me faire injure*
— Ëtes-vous partisan des sages libertés?
D'UN HOMME HEUREUX. é07
—Sans doute, Jfe le suis.
—Alors vous voterez potlt* Mi Gibraltar, c'est lé candidat de votre choix.
—Monsieur DelânOiiej tne diSènt ceUJt^là, aiîhëzvous sincèrement votre patrie?
—Parbleu!
— Ëtes-tous partisan des sages libertés?
— Ambrt!
— Êtes-vous un citoyen éclairé?
—Je m'en pique. Messieurs*
—Alors vous voterez pour Mi Fabuleui, c'est Fhomnae qu'il vous faut.
Mais soudain les autres de reprendre en chœur i
— Monsieur DelànoUe,ètes-vous partisan des Jsages libertés?
—Certes!
^Êtes-vous un dtoyèn étlàifé?
— Je m'en vante<
— AimeÉ-vous la patrie ?
—De toutes mes forces et de tout mon cœur«
— ^Alors vous voterez pour M. Vertigo, c'est le mandataire qui voiis convient à tous égards.
Je me rappelle avofa* lu datis l'Histoire de M. Le Rftgois, — ^une histoire bien egféable^-'^u'un sieur Damien, atteint et convaincu d'avoir porté un coup
306 LKS MEMOIRES
de canif au roi Louis XV^ fut arrêté^ jugé^ condamné à mort et tiré à quatre chevaux.
 ce récita je me laissai aller à plaindre le sieur Danûen^ malgré Ténormité de son crime.
Hélas ! en ce temps-là j^ignorais ce que c'est que d'être tiré à vingt électeurs!
Enfin ihe voilà seul. Le dernier courtier électoral a disparu., et je vais pouvoir goûter un repos qui m'est bien dû.
D'où vient que Germain arrive tout effaré?
— Germain, qu'y a-t-il ?
— Monsieur je ne trouve plus le panier à l'argenterie. Le coup aura été fait par un de ces prétendus électeurs qui nous ont envahis toute la journée... Je parie que notre voleur est ce grand sec, de méchante mine, qui faisait sonner si fort les mots de conscience et de patriotisme. Oh ! le brigand.! si je le tends, avec son patriotisme et sa conscience !
— J'aimerais mieux le tenu* avec mon argenterie, ai-je réparti philosophiquement.
3 mars.
Quelle scène! bon Dieu! quelle scène!
Le hasard a fait arriver chez moi, à quelques minutes d'intervalle, les trois candidats qui se dispu*
D'UN HOMME HKUREUX. 209
imt mon sufirage. Ces messieurs se sont rencontrés dans mon salon. J'entends qu'ils s'y sont rencontrés comme se rencontraient sous Tempire l'armée française et les armées coalisées dans les plaines d'Iéna^ d'Austerlitz et de Marengo. S'il n'y a pas eu de sang versée assurément ce n'a pas été de leur faute.
Dans cette course à l'élection^ M. Gibraltar l'a emporté d'une longueur de tète; il est arrivé le pre* mier^ et il a pu m'entretienir seul à seul pendant cinq minutesr C'est une chose merveilleuse que de voir à quel point ce monsieur saisit l'occasion aux cheveux. Je n'aurais jamais supposé qu'on pût^ en si peu de temps^ dire tant de mal des autres et tant de bien de soi-même.
—Monsieur D^anoue^ s'est-il écrié^ je ne vous dirai pas^ conmie la plupart de mes collègues : Votez pour moi^ je suis indispensable au bonheur de la France... Non! je leur abandonne ces moyens vulgaires et ce charlatanisme de bas étage. Je vous dis donc tout simplement : Votez pour moi^ je crois que je serai utile à la prospérité de notre belle patrie. Utile^ oui ; indispensable^ noni Pesez bien la valem* des mots, je vous prie. J'en conviens avec une noble
franchise^ parce que rien ne me semble plus orgueiir
leux qu'une fausse modestie 5 j'apportei^i à Itt Chaitibrd de vastes lumières^ joiniesà une probité antiques Je me suis préparé de longue main^ dans le silice du cabinet^ à toutes les questions vitales qui domi«» nent notre époque. La loi sur le roulage^ Tafiranchis^ sèment de Iacla$se nègre^ Tendigueinent des fleuves et rivières, Timpôt des patentes, la refonte des inon^ naies, la question i^usse^ la question belge, la question espagnole, la question anglaise^ la question suisse, la question italienne^ la question d'Alger et la questicm de Monaco, la loi sur les morues et la propriété littéraire trouveront éh moi un ihtëiprète égalem^téslairé> et j'oserais prës(}ilëdii^e égàlëitiétlt éloquent. Ajoutez que je ne suid point âtiibitieux, tiMidis que mes concurrents, les sieurs Yeriigd et Fabuleux, sont hommes à trafiquer de leur conscience en vue d'im bureau de tftbàè et d'uii bilrëau de papier timbré.
Ce qui précède n'est qu*iin résumé on ne peiit plus succinct des innombrables périodes que M. GibrâîhUr a coulées dadist mon tube auditif, ave<3 la prestesse et la régularité d'une tnachihe à parler de W fbrce de vingt langues.
*rout à coup la porte s'est ouverte, et Germain à annoncé % Vertigo.
Les deux nobles rivalix ont ëchaiigé Un regard où se peignait la haine la plus violente.
—Ah ! ah ! s'est écrié M. Vertigo sans prendre la peine de me saluer^ il paraîtrait que j'arrive un peii tard : Monsieur était ëaîis dmitë en train de faire ràrticle?
— Qu'appelei-Vôus faire Tarticlë? a riposté aigre*méiit Hi Gibraltar; Me.prenez-voUs poui* Uil coiiiihisvoyttgeur?
-^Préc!séiiient<
^^lûsolent!
— Et pour un conunis- voyageur de Thonôrable maison Blaguë^Pdff et cottipë^hie> encore!
-^Tos injures ne sauraient m'atteindrej Monsieur Pâvocâtsans causes!
•««^^lâ vous va bien de parler ainsi^ Mônsiedf le docteur sans malades !
— ^Patience î les électeurs vous renvei*roftt à votre cabinet solitaire!
— Coiiîme voUs à votre clientèle fantastique !
--*4Jfa joli choix dofit 11 faudrait ^ire heà coimpln metlts à la natioti !
— Ua digne représentant qui ferait honneur AU p«ys!
— ^Heureusement^ il y a encore du bon sens en France.
—-Parbleu ! votre insuccès en sera une preuve sans réplique.
—A peine aurez-vous trois suffrages!...
— Ce sera toujours mieux que vous qui n'aurez qu'une voix, — en comptant la v6tre.
Vainement j'ai essayé d'interposer mon autorité^ mes paroles de conciliation se sont perdues au milieu du tumulte; les deux champions, hérissés comme des coqs, semblaient tout prêts à fondre Fun sur l'autre.
^ En ce moment, la porte s'est ouverte de nouveau, et Germain a jeté le nom de M. Fabuleux.
Ce fut alors une scène sans exemple, et comme je pensais qu'il ne s'en jouait qu'au premier acte du Bourgeois gentilhomme de Molière, entre le maître à danser, le maître d'escrime et le mattre de philosophie de cet excellent M. Jourdain. Après s'être chargés d'injures, les trois concurrents en sont venus aux gourmades. Un coup de pied destiné à M. Fabuleux par M. Gibraltar, et adroitement esquivé, a renversé un guéridon qui a brisé dans sa chute un service de vieux Saxe auquel je tenais beaucoup.
Aidé de mon valet de chambre et de mon cocher;
D'UN HOMME HKUREUX. 313
je sais enfin parvenu à me débarrasser de ces messieurs^ que nous avons mis poliment dehors par les
' épaules. Longtemps après^ le silence de Fescalier était encore troublé par leurs voix discordantes.
J^en û assez des élections^ des candidats et des élecieurs; la grande lutte aura lieu dans quatre jours : je partirai demain pour la campagne^ et j'au*
I rai soin de ne revenir que la semaine prochaine,
I Fontenfty-aaz-Koses, 7 mars.
Les monstres ! ils m'ont relancé jusque dans mon obscure retraite ! Je me croyais à Fabri de leurs poursuites^ et je m'étais endormi dans cette joyeuse pensée. Si le rêve n'a pas étélong^ en revanche le réveil a été terrible.
A dix heures^ M. Yertigo^ inquiet de mon absence et comptant sur mon suffrage^ m'a envoyé une citadine conduite par un de ses plus chauds partisans^ avec la mission de m'amener nH>rt ou vif au collège électoral et de me faire voter sous sa direction et sous ses yeux.
A onze heures^ sont arrivés un cabriolet et un • électeur expédiés par M. Gibraltar.
Le fiacre et l'électeur de M. Fabuleux sont arrivés à midi.
A une heure, ne sachant plus comment me délivrer de cette odieuse et incessante tyrannie, j^ai pris la sage résolution de me faire poser une sangsue sur le creux de Testomac.
Ce que voyant, le fiacre-Fabuleux à enfin tourné bride, précédé du cabriolet-Gibraltar et suivi de la cîtadine-Vertigo.
Mais comment se fàit-il que Dominique ait pu regretter d'être privé d'un droit si fécond en désagréments de toute nature 1
le jfaiUet 1889.
Quand on écrit ses mémoires, encore faut-il avoir le fàre courage de dire toute la vérité et rîeû que là vérité, dût-elle être d'une confession pénible.
Je Vais donc, abdiquant toute espèce de fâilsse honte, confesser comment, par ma faute, ma propre faute, ma très-grande faute, j^ai ébréché, en un tnôîs, mon capital d'une somme ronde de tient mille francs.
Un jour que, sans soiigér à mal, je traversais la rue Vivienne, je rencontrai mon ami Poiileret, le fleuriste^ qui marchait avec tant de hftte, qu'il paraissait chaussé dés fameuses botteà de sept lieues.
—Où courez-vous si vite? lui demandai-je.
D^UN HOMME HÇUREUX. ©15
-T-A J^ Bourse, où l'on m'attend, répondit-il. Venez-vous avec nous?
^Au fait, pens^i-je^ riqfi ne g^oppose {i ce que j'aille à la Bourse ayeo lui. h n'&i point hH faillite comme ce-pauvre Dominique, et j'ai parfaitement la <iroit de m'y produire en toute liberté,
Je 3uivia Po|}ieret.
Deu^ beiire^ 6pnf){(ient alprp ^ l'I^orlâ^ da la Bourse, dont le cadran éclairé, la Uttit^ par un rér flecteifr, brille §i| fropt du monument grec, pareil à l'œil d'un cyclope.
J'^i été él^Y@ dans une sainte horpeur contre cet antre de l'agioteg^, et J^s revers qw'y a subis Dominique étalent peu propres à me guérir d§ mofi antipathie. Aussi , ai;)r^s avoir err^ de çà et de % et avoir suffîsftuinient lorgné l^s grisailles de M. Abel 4e Pwjol, je tir^i vers ^ porte, tout ^buri par l'iuf oe$sapt tap^e qui règne e^ ce lieu, et ne comprenai>t rien au langage baroque des familiers de l'endroit»
Ha visite k U Bourse avait duré u^e demi-heure à
Comme je m'en allais, j'avisai Pomeret en grt^nde conférence avec un personn^e qui, tout en causant, ti^t de9 mgnes hiéroglyphiques sur un carpet dlvoire»
—Vous partez déjà ? me demanda le fleuriste^ avezvous fait quelque ch(»e?
-*Je n'ai rien fait^ répondis-je en dissimulant derrière ma main un interminable bâillement qui faillit me décrocher la mâchoire.
— Tant pis! reprit-il avec un sourire d'intime satisfaction; moi^ j'ai fait quelques asphaltes Seyssel et quelques bitumes-Polonceau... j'ai gagné environ trois mille francs.
— Trois mille francs en moins d'une demi-heure! m'écriai-je stupéfait.
— Trois mille deux cent cinquante-sept francs quatre-vingt-cinq centimes^ dit le personnage au ca^ net; encore mon client n'a-t-il pas été aussi heureux qu'il était en droit de le prétendre.
Ces paroles dorées produisirent sur mon cerveau un effet surprenant. Elles me grisèrent net^ de même que la mousse pétillante du vin d'Aï enivre un buveur novice.
Et tout le long du chemin^ depuis la Bourse jusque chez moi^ je me pris à répéter sur tous les tons imaginables :
— Trois mille deux cent cinquante-sept francs quatre-vingt-cinq centimes par la grâce toute-puissanle du bitume-Polonceau et de Tasphalte-Seyssellî!
mais j'en veux de cet asphdte! qu'on m'en serve de ce bitume !
Je ne ressemblais pas mal à un fou lorsque je amnai à ma porte^ à ce point que^ m*étant mis à table , et Germain , qui me servait du potage au tapioka^ m'ayant demandé si je le trouvais bon :
— Je l'aurais préféré au bitume-Polonceau^ répondifr-je sans songer à ce que je disais*
La Duit^ je rêvai que je m^appelais Law^ et que je mettais le Hississipi en actions. J'occupais dans la rue Quincampoix un vaste hôtel bâti en or de taille. Mes babits étaient d'or; S. A. R. monseigneur le r^ent m'ayant fait demander au palais^ je m'y transportais dans un carrosse d'or^ tratné par quatre chevaux d'or.
Le lendemain^ je franchis les portes de la Rourse aussitôt qu'elles furent ouvertes. Quelle transformation étrange s'était opérée en moi depuis la veille 1 Ce bourdonnement confus^ mêlé de cris sauvages^ qui^ vingt-quatre heures auparavant^ m'avait si fort rompu laiéte, me réjouissait à présent comme une musique délicieuse. Le démon du jeu soufflait à mes oreilles mille ^provocations charmantes , dont la moindre eût fait trébucher l'incorruptible saint Antoine. Aussi; sans donner cette fois un seul regard'
218 LES MÉMOtÈ£S
aux peintures de M. Abel de Pujol, je me vouai à là recherche du personnage au carnet d'ivoire. Je ne tardai pas à le dépister ; il me reconnut^ vint à moî^ et me demanda si je comptais faire quelque chose cette fois.
— ^Monsieur, lui dis-je, vous prévenez mes désirs; vous êtes ragent de Pomeretî — ^Précisément.
— Soyez aussi le mien, je me récommande à vos prières; faites-moi gagner trois mille francs le plus souvent que vous pourrez.
-—Trois mille francs sont une bagatelle et ne valent guère la peine qu'on en parie !... dit avec un dédain superbe mon agent, qui s'appelait M. de Saint- Léger.
—Bagatelle, soit! répliquaKj^^ ^ ôlignftnt derœil d*un air fin ; mais je vous préviens que je ne haî« pas la bagatelle.
M. de Saint-Léger, auquel, dans mon Funeste engouement, f avais donné carte blanche, usa et abusa de la permission. Grâce à son concours intéressé, je peux dire que je mé précipitai, la bourse la première, dans un océan de spéculations où je ne tardai pas à perdre pied et où je me serais infailliblement noyé pour un peu plus.
Qnel homme actif! qtiel homme précieux^ ce Saint-Léger ! comme il mérite bien que j6 le recom*mande à mes amis et connaissances ! Quand je le reyis le lendemain^ il m'aborda en ces termes :
— Tout va bien! mon cher client, tout va bien! il se fait en ce moment une foule d'affaires excellentes, et j'ai en soin de vous mettre dedans.
Je saisis sa main que je serrai dans les mien-* nes«
-^Vons me remercierez plu» tard, dii-il d'un ton modeste. C'est à l'œuvre qu'on connaît l'ouvrier. Tenez, opntinua-t«*il en tirant de sa poche une infinie quantité de petits carrés de pspiet jauAes, verts, rouges^ blancs et bleus, voilà de quoi déciipler vôtre fortune^
•Mîu'est-ce dô&ot
^Des titres d'ftctiotid dani quelqué»*tmés dés eti'^ treprises industrielle!» les mieux posées et qui out le plus d'avenir.
^Ai'-je de Fagphalte et da bitume?
^^Sms doute ; j'y t\ joint* » . * ,
—Peu m'importe ce que vous y avez joint, inter* rorapis-je. Le principal pour moi, c'est mon chef Polonceau et mon précieux Seyssel^ Quand connaî-* tftf-je le cbiffi« de mei& bénéfices ?
—Nous réglerons /In courant En attendant^ veuillez vous mettre en mesure. J'ai fait en votre nom^ pour cent mille francs d'acquisitions.
—Cent mille francs! m'écriai-je. C'est une somme^ savez-vous?
— Oui^ c'est une somme qui^ au train dont marchent les affaires^ vous aura peut-être rapporté un million fin courant.
Cette réponse dite avec un air inspiré me ferma la bouche^ et j'allai prendre chez mon banquier cent beaux billets de mille francs. Pauvres et chers amis!.. hélas! je ne vous* verrai plus dans ce monde... ni dans l'autre probatdement.
On ne saurait imaginer avec quelle frémissante impatience j'attendis fin courant. Quand on attend fin courant^ que l'attente est cruelle! Dix*huit jours nous séparaient de la fin du mois^ et je n'exagère pas en affirmant que ces dix-huit jours me parurent dixhuit siècles.
Parvenu à ce point de ma confession^ je sens ma main qui tremble et mon coeur qui défaille. Que voas dirai-je? Mon agent devait régler avec moi le 31^ à midi : le â9 au soir^ il disparut avec mes cent mille francs. O trop léger Saint-Léger !
Le gouvernement fit voler le télégraphe^ mais ce
D'UN HOMÎkIE HEUREUX. 221
fut inutOe ; Tagent de change en eût remontré au télégnphe lui-même sur l'article du vol.
Voilà ce que m*a rapporté le droit que je possédais d'entrer librement à la Bourse.
0 Dominique ! penses-tu en conscience que la privation d'un tel droit vaille les pleurs qu'elle t'a fait répandre?
7 août 1840.
J'ai épousé, il y a .six mois, BP^* Rose Vermonl, i fille unique de M. Pierre Yermont , un des plus riches commissionnaires de roulage de la rue de Bondy.
Jusqu'à présent j'ai été le plus heureux des maris, et j'espère bien que ma lune de miel aura encore une longue succession de quartiers sucrés, quoique, à vrai dire, je sois plus ftgé que ma femme. Rose a vingt ans, tandis que moi je vais sur quarante-huit; mais aussi, comme je m'étudie à lui faire oublier mon flge à force de prévenances, de galanterie, d'amabi** lités et de petits soins ! J'ai renoncé à mon cercle afin de lui consacra tout mon temps; je suis tout en- . semble respectueux comme un mari et tendre comme un amant.
222 LES VEMpIICES
Voici, depuis que je suis marié, le premier chagrin réel que j'éprouve.
Pomeret vient de mourir. II laisse un fils âgé de vingt ans, et il m'a légué par testament le droit sacré de veiller sur lui jusqu'à sa majorité.
A compter de demain, Edmond Pomeret, mon jeune pupille, vivra avec nous, mangeant à ma table, couchant sous mon toit.
Outre que je suis heureux d'accomplir le vœu d'un ami mourant, je trouverai dans l'exercice de mes fonctions de tuteur un facile apprentissage de mes fonctions de père, fonctions que j'espère bien remplir tôt ou tard, en dépit de mes neuf lustres sonnés.
Rome, 16 mars 1841.
Il était temps!
n y a quinxe jours, j'étais à Paris, deecdodant le plus doucement possible le fleuve de la vie, et ne songeant guère à l'Italie que lorsqu'on me servait à dîner ime timbale de macaroni aocommodé au fro« mage de Parmesan.
Aujourd'hui je suis installé à Rome, dans le plus confortable hôtel du Carto. Hier j'ai visité le Coly**
D'UN HOMME HEUREUX. m
sée; ce matin j^ai admiré la basilique de SaintrPierre^ et ce soir j'entendrai la Semiramide au théâtre ÂpoHo.
Je le répète... il était temps I Le i^ mars^-<-une date que je n'oublierai pas de sitôt!— <jermûn est entré dans mon cabinet d'uQ pas léger et d'un air mystérieux* -^Monsieur» M a-t-^il dit.
£t^ s'arrétant tout h coup, il «'est mis h pétrir fm-^ obement dan9 tm deui^ mains sa casquette galonnée dV.
Après un court silence :
—Eh bien! ai-je demandé^ qu'y ft*t-il^ mon garçonY je vous écoute; parlez. ' "«^Monsieur^ o'est une lettre. . , —Qu'entre mes propres mains on fa dit de re^ mettre! ajoutai'je en faisant le plaisant; donnez.
'—Voilé où est Terreui^a repria Germain; cette lettre n'est pas pour Monsieur, —Alors portez-la h son adresse.
—Elle est pour Madame, ~Eb bien! donne^-lft à Madame- --<î'estque,..
— Quoi encore?
Nouvel embarras de Germain , nouveau silence
de sa part^ nouvelle interrogation de la mienne.
— ^Parlerez-vous à la fin^ monsieur le drôle?
Germain a fait un violent effort sur lui-même^ et m^a dit brusquement :
— Cette lettre est de M. Edmond; c'est lui qui m'a chaîné de la remettre à Madame; il m'a donné vingt francs pour laconmiission.
— ^Ah ! ah ! ah ! ai-je fait en me redressant sur mes jarrets^ plus alerte qu'un cerf aux abois.
Cette triple exclamation^ comparable à un roulement de tonnerre^ n'a pas duré moins de deux minutes et demie.
J'ai pris la lettre et j'ai congédié Germain.
Resté seul ^ j'ai longuement considéré l'épltre de mon pupille; elle était écrite sur du papier glacé et sentait s(hi patchouli à pleines narines.
—D'où vient qu'Edmond écrit à ma femme^ alors qu'il peut lui parler à toute heure du jour? me sutsje demandé en me grattant l'ocdput.
—Sans doute, me suis-je répondu^ il a fait quelque folie de jeune homme... une maltresse... des dettes... que sais-je? et^ craignant la sévérité de son tuteur^ il a recours à Rose^ dont l'indulgence lui est connue.
Pénétré de la justesse de cette idée, j'ait fait ub
pas vers la porte^ j'ai mis la main sur le bouton de cristal^ résolu à donner la lettre à ma femme.
— ^Mais s'il s'agissait d'autre chose? ai-je pensé en m'arrétant svbito. Ma foi I pour plus de sûreté^ je vais renouveler les infamies du cabinet noir.
Je me suis donc enfermé à double tour ; j'ai allumé une bougie et j'ai fait fondre la cire du cachet.
Puis, ouvrant le billet de mon cher pupille^ j'ai lu ce qui suit :
a Trop aimable Rose^
è Je ne isaurais accepter plus longtemps le triste rôle que votre rigide vertu entend imposer à ma vive tendresse. Vous me permettez de vous aimer comme une sœur, sans songer qu'un frère aime sa sœur d*amitié, tandis que je vous aime d'amour.
a Je suis fataliste comme un mahométan, et je pense que ce -n'est pas le hasard seul qui nous a réunis sous le même toit. Votre mari, plein d'une sainte confiance, nous laisse seuls durant des heures entières. Pourquoi donc me fuyez-vous ainsi ? et pourquoi ne recommencerions-nous pas souvent cette douce soirée où nous avons fiancé nos âmes dans un long baiser?
a Cruelle r ne me repoussez pas ! Quand je grat-
29a t£S MÉMOIRES
terai la nuit à votre porie> ne soyee plus tourde h mon appel. U est impossible que vous aimiez l'homme auquel \ous 6tea rivée comme le forçat à 9on boulet. Cet homme serait notre père à tous deux; ses cheveux blanchissent^ et il commence à avoir un petit ventre pointu,
a Peitnettez-moi de vous souhaiter de doux réveâ^ ce soir^ à onze heures, sur le seuil de votre chambre. Votre mari sera au cercle, d'où il ne reviendra pas avant minuit. »
Voilà de quel style cavalier écrivent de noa jours les Lovelaces de vingt ansi
Cette lettre a eu du moins un avantage : elle m'a fait faire un salutaire retour sur moi-même, et je me suis aperçu, en. effet, que je néglige singalièremeiifi ma femme au profit du whist et de la bouillotte.
J'ai serré la lettre d'Edmond dans mon porte* feuille, et je me suis appliqué à ne rien laisser pa« raitre sur mon visage dçs émotions qui bouleverijfaient mon cœur,
Après le dîner, Edmond m'a deniandési je l'ac* compagnerais à l'Opéra^ où la Garlotta danse un pas nouveau.
—Non, ai-je répondu, j'irai au cercle.
Mai» k p^ine M-il été sorti que, par^is^mit changer d^idée^ j'ai annoncé à ma femme que JQ re^t^r^is à la maison, et j^ lui ^i denw>4Q Ift p§ri«igsiûn de passer la soirée conjugale en téte-à<-tôt0 avec ^lle.
A onze heur^^ préçi$^S| £(laïpQd est vepu j^atter à la porte; c'est moi qui ôi ouyôrt^et je lui guis app^Uj iQfil^ré m@s p^^nt^ons à pied el mg robe de chambre, aussi terrible qu€i Tombre 4e Banco et la statue du Commandeur.
--Vous n'êtes doup pas sorti ce spir?m'a»til damaudé d'une voix étranglée,
•«-Npn, mou cher ami, ai^je répliqué. J'ai préféré demeurer avec ma femme. N'ai-je pas eu miUe fpis raison ? Voyez comme elle est jolie !
Parlant ainsi, j'ai tendrement passé mon bras autour de sa taille, et je l'ai embrassée sur le front.
Edmond s'est accoudé contre le chambranle de la porte; ses jambes semblaient deux faibles arbrisseaux secoués par la tempête.
— C'est Germain qui vous a dit de venir me trouver, n'est-ce pas? ai-je repris. Je l'ai prévenu que je veux vous parler ce soir. .
Mon pupille a passé en un clin d'œil du pâle au rouge, du rouge au ponceau, et du ponceau au cramoisi.
d28 MEMOIRES D'UN HOMME HEUREUX.
— ^Vous avez à me parler? a-t-il balbutié d'une voix tremblante.
— Nous partons demain pour Tltalie.
—Tous trois?
—Tous deux^— ma femme et moi.
—Je ne suis donc pas du voyage?
—C'est impossible... Votre subrogé-tuteur voudra bien me suppléer pendant le court espace qui reste à courir jusqu'à votre majorité. Allons... Adieu! il se fait tard; et nous partons demain de bonne heure.
Et; en effet; le lendemain je suis parti; jurant bieU; par exempte; que je ne serais plus jamais le tuteur de personne.
Encore un droit civil dont je me débarrasse ainsi que d'un lourd fardeau.
0 Dominique! Dominique! lorsque tu as fait faillite; tu ne te doutais point de tout ton bonheur !