LÀ DETTE A LÀ PATRIE
Vers le milieu du mois de juillet 1843, quatre jeune gens, partis à des heures différentes des quatre coins de Paris, débouchèrent ensemble sur la place de Grève, comme le premier des douze coups de midi faisait osciller le timbre souore de la vieille horloge de l’Hôtel de ville. N Ces jeunes gens s’étaient-ils donné rendez-vous ? Cette hypothèse n’était pas admissible pour deux raisons : la première, c’est qu’on ne se réunit point . sur la. place de Grève, à moins qu’on ne soit charpentier ou maçon; la seconde, et la plus convaincante, c’est qu’au cas où il se fût agi d’un rendez-
LA DETTE
vous entre quatre personnes, pour une qui eût été exacte, les trois autres n’eussent pas manqué de se faire attendre, ainsi qu’il est d’usage dans la plupart des rendez-vous.
De ces quatre jeunes gens, l’un, appelé Louis de Mézières, était venu dans un élégant tilbury, dont il jeta les rênes à un petit groom en livrée verte, avec des agréments jonquille; l’autre, nommé Charles Dumas, s’était fait conduire dans un cabriolet de remise; le troisième , appelé Léopold Vaillant, descendit d’un omnibus, et le quatrième, qui répondait au nom de Jules Verdier, était venu des hauteurs de la rue Saint-Jacques, et n’avait dépensé que cinq centimes pour traverser le pont d’Arcole.
— Quelle chaleur accablante ! se dit Louis de Mézières en mettant pied à terre, et en s'essuyant le visage avec un mouchoir de batiste parfumé, sur lequel une couronne de comte était brodée à jour. Je parie dix louis que je ne trouve pas seulement une glace dans ce quartier barbare? ajouta-t-il en se dirigeant vers un café situé dans un angle de la place, où il se fit servir un sorbet au rhum et une carafe frappée.
— 11 règne en ces lieux peu enchanteurs une température digne du Sénégal, pensa Charles Dumas,
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lorsqu’il eut renvoyé son cabriolet de remise. Dieu soit loué ! j’aperçois un café, et j’ai encore le temps de savourer une orangeade.
— Puisque je suis en avance de quelques minutes, s’écria Léopold Vaillant, je vais entrer me rafraîchir dans ce café, qui m’apparaît comme une souriante oasis. J’ai cru que j’étoufferais dans ce maudit omnibus! — Garçon, une demi-bouteille de limonade gazeuse! dit-il en s’installant devant un guéridon.
Celui qui s’appelait Jules Verdier passa, à diverses reprises, la manche de sa redingote sur son front humide de sueur; puis, après avoir consulté l’horloge de l’Hôtel de ville :
— On dirait que l’asphalte se liquéfie et bouillonne sous les pieds! pensa-t-il, Heureusement, il n’est que midi et je peux me reposer un moment.
Il sonda les profondeurs de sa poche; et, rassuré par cet examen préalable, il entra dans le café et demanda un petit verre de cognac, qu’il noya dans un grand verre d’eau pure.
Lorsqu’il voulut payer son sorbet, Mézières fouilla dans sa bourse , d’où il tira une pièce d’or, Dumas donna cinq francs au garçon, et Vaillant lui tendit une pièce de quarante sous. Quant à Verdier, deux décimes soldèrent sa modeste consommation.
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Comme s’ils eussent obéi à une même impulsion, les quatre jeunes gens se dirigèrent, d’un commun accord, vers la porte du café et se rencontrèrent sur le seuil. Leurs regards s’étant croisés, une quadruple exclamation retentit aussitôt :
— C’est toi, Verdier!
— Eh ! bonjour, Mézières !
— Qui t’amène, Dumas?
— Que viens-tu chercher ici. Vaillant?
— Parbleu, Messieurs, djt Charles Dumas, il serait plaisant que la même cause eût réuni à cette place quatre anciens camarades, qui ne se sont pas vus, je crois, depuis leur sortie du collège. Procédons par ordre : où vas-tu, Mézières?
— Je vais à l’Hôtel de ville tirer un numéro dans l’urne de la conscription.
— Et moi aussi , dit Vaillant.
— Et moi de même, dit Verdier.
— Et moi pareillement! s’écria Dumas; il y a de l’écho ici, comme dit Figaro. Mais l’heure se passe, dépêchons-nous.
Ils hâtèrent le pas et pénétrèrent dans la salle Saint-Jean, où se pressait une foule de conscrits.
Charles Dumas, appelé le premier, tira le n° 41.
Louis de Mézières tira le n° 13.
’ uigmzea
Léopold Vaillant amena le n° 27.
Jules Verdier obtint le n° 315.
Les quatre amis sortirent en se tenait sous le bras.
— Messieurs, dit Mézières, je regrette de ne pouvoir fraterniser plus longtemps avec vous. Je suis attendu chez Crémieux, où je dois essayer une bête de pur sang. J’espère que nous nous reverrons. On a dû vous prévenir que c’est le vingt-cinq du mois prochain, à midi, qu’il faudra nous présenter devant le conseil de révision. N’oubliez pas que je vous attends à déjeuner, ce jour-là; non pas chez ma mère, où nous ne pourrions ni causer ni rire en toute liberté, mais au Palais-Royal, chezVéry;le rendez-vous est pour dix heures précises, devant le café de la Rotonde. N'y manquez pas.
11 dit, s’élança dans son tilbury et fouetta son cheval , qui partit comme une flèche.
— Ce n’est point chez Crémieux qu’on m’attend, dit Charles Dumas d’un petit ton vainqueur; et cependant, moi aussi, Messieurs, je suis attendu quelque part. Au revoir, donc! et rappelez-vous l’invitation de notre ami Mézières. J’y serai.
11 siffla un cocher qui stationnait sous un auvent voisin, monta dans sa voiture, et, à cette question
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traditionnelle : a Où allons-nous, bourgeois? » il répondit d’une voix triomphante :
—Hue Notre-Dame-de-Lorette, 36, mon cher !
— Je te quitte, Verdier, dit à son tour Léopold Vaillant. Je suis invité à dîner à la campagne de mon parrain; c’est aujourd’hui sa fête, et voici venir l’omnibus de Neuilly, qui passe devant sa porte.
Il se séparèrent après avoir échangé une cordiale poignée de main.
Resté seul, Verdier se dirigea vers le pont d’Arcole ; mais, au moment de le traverser, il rebroussa chemin, et, comme s’il se fût intérieurement reproché cette inutile dépense, il remit dans sa poche la pièce de menue monnaie qu’il en avait déjà sortie, et remonta le quai jusqu’à la hauteur du pont Marie, dont le passage est gratuit.
Jules Verdier franchit la rue de la Cité et monta d’un pas rapide la côte escarpée de la rue Saint- Jacques. Arrivé à la hauteur du Panthéon, il s’enfonça dans une de ces ruelles obscures qui rampent comme des chenilles au pied de ce monument que la patrie reconnaissante a dédié à ses grands hommes, et où, Rousseau et Voltaire exceptés, on ne rencontre que des sénateurs de l’empire.
En levant les yeux, le jeune conscrit aperçut une
femme penchée à la fenêtre d’un cinquième étage. Sur sa figure, jadis belle, et que la douleur avait profondément fouillée, on lisait toutes les angoisses de l’attente. C’était sa mère. Verdier se hâta de la rassurer en agitant son chapeau et en faisant flotter son mouchoir, puis il franchit légèrement l’interminable spirale qui conduisait à son appartement, situé à cent dix-neuf marches au-dessus du niveau des trottoirs. Lorsqu’il entra, il vit sa mère agenouillée devant une tête de Christ couronnée d’épines, et priant comme les mères seules savent prier.
— Sauvé ! tu es sauvé ! dit la pauvre femme en se jetant au cou de son fils, qu’elle serra avec amour sur sa poitrine.'
—J’ai tiré le numéro 313, dit le jeune homme, et tout le monde m’a assuré que ce serait un bon numéro. Mon père s’est-il enquis de mon absence? demanda-t-il avec une émotion contenue.
— Hélas! non... il est toujours dans le même état. J’ai eu beau lui répéter que tu étais allé tirer à la conscription, il n’a pas paru me comprendre.
— Peu importe, ma mère, il faut lui annoncer cette bonne nouvelle. Peut-être cela réagira-t-il sur son cerveau.
Mme Verdier et son fils entrèrent dans une petite
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pièce meublée très-simplement, et qui était la chambre à coucher conjugale. Un homme d’une cinquantaine d’années était étendu sur une chaise longue. Son regard hébété suivait le vol capricieux d’une mouche aux ailes frémissantes, tandis'que ses deux pouces tournaient l’un sur l’autre par un mouvement machinal.
— Mon père, dit le jeune homme, réjouissez-vous : je ne serai pas soldat; j’ai eu la main heureuse... J’ai amené le numéro 315.
Le vieillard ne bougea pas.
— Verdier, reprit sa femme en lui frappant sur l’épaule, tu ne l’entends donc pas? Il a eu le numéro 315; il restera avec nous, il ne sera pas arraché à notre amour !
Le vieillard sourit niaisement.
— 315 et 315 font 630! dit-il d’un ton sentencieux.
La mère et le fils échangèrent un douloureux regard et se retirèrent en silence.
Il y avait déjà trois ans que M. Verdier se traînait dans cet horrible état d’imbécillité. Négociant estimé sur la place de Paris, des pertes considérables amenèrent sa ruine et entraînèrent sa faillite. Sa raison ne résista point à ce rude choc; le souffle fatal de la
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paralysie éteignit son intelligence et glaça son cerveau. Tant de catastrophes imprévues durent, comme on le pense bien, modifier singulièrement l’avenir de Jules Verdier. Sorti depuis quelques mois du collège Louis le Grand, il allait prendre sa première inscription à l’Ecole de droit, lorsque fut consommée la ruine paternelle. Du jour au lendemain, et par la toute-puissance de l’infortune, l’enfant de dix-huit ans fut donc improvisé chef et soutien de la famille. Tandis que sa mère, une forte et courageuse femme, s’épuisait douze heures par jour en d’ingrats travaux d’aiguille, il entra dans une imprimerie en qualité d’apprenti. Peu après, il fut admis à faire partie des compositeurs d’un grand journal, rude labeur qui, pareil au Minotaure, a dévoré bien des jeunes gens. Deux fois par mois, Jules ne manquait pas d’apporter religieusement à sa mère le produit intégral de ses banques, et ses faibles ressources suffisaient à faire vivre le petit ménage.
Telle était la situation de cette pauvre famille lorsque sonna l’heure de la conscription. On conçoit dès lors quel surcroît d’infortune c’eût été pour eux tous, si Jules, au lieu de tirer le numéro 315, eût amené un de ceux échus à ses camarades de collège.
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11 serait parti forcément , alors que, pour eüx, la difficulté se résolvait par un léger sacrifice d’argent. Cette fois, du moins, et par extraordinaire, tout semblait devoir être pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
En effet , le père de Charles Dumas était un des plus riches banquiers de Paris, et Léopold Vaillant appartenait à une famille où l’avarice et la richesse sont héréditaires. Quant à Louis de Mézières, il était fils aîné de femme veuve (et millionnaire), et, à cë titre, exempt de droit.
Le 25 août, à neuf heures du matin, Jules Verdier fit sa plus belle toilette, puis il dit adieu à sa mère.
— Tu sors déjà? lui demanda-t-elle.
^-Ne sais-tu pas que le conseil de révision tient séance aujourd’hui? l’exactitude nous a été fortement recommandée.
— Cependant tu as eu un bon numéro?
—C’est une dernière formalité à remplir ; après quoi le gouvernement me signera un congé définitif.
Le déjeuner commandé par Louis de Mézières fut servi à dix heures et demie et attaqué avec une remarquable vigueur par les quatre convives. Le silence le plus rigoureux fut d'abord observé ; mais
lorsque l’appétjj, se fut un peu calmé, lorsque les vins de Bourgogne eurent commencé à fermenter dans ces jeunes têtes, ce fut un déluge de questions, tout aussitôt suivi d’une avalanche de réponses, qui allaient se croisant, s’emmêlant et se débrouillant comme les boules dorées d’un jongleur indien.
— Moi, Messieurs, dit l’amphitryon, profitant d’un moment de silence inespéré, je me déclare le plus heureux des hommes. Je ne forme point de souhaits que je ne les réalise à la minute. D’ici à quelques années j’aurai dans mes écuries les plus beaux chevaux de Paris* et je Viens d’être reçu membre du club de la rue Grange-Batelière. Voilà, à mon avis, le suprême bonheur. Aussi, plutôt que de renoncer à toutes mes jouissances, je me serais fait acheter
vingt remplaçants, dût la chair humaine enchérir
cette année ainsi qu’aux derniers temps de l’ère impériale.
— Des goûts et des couleurs, il ne faut point disputer! dit Charles Dumas. Pour aimer moins les chevaux que notre ami Mézières, je n’aurais pas été, plus que lui, flatté de voler à la frontière, qui saura bien se passer du secours de mon bras. Mon père a pourvu à ma libération, et je l’en bénis, en songeant
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aux douleurs que j’eusse ressenties |’il m’avait fallu adresser un adieu éternel au numéro 19 de la rue Saint-Lazare.
— Tu n’es donc plus logé au numéro 36 de la rue Notre-Dame-de-Lorette? hasarda Verdier.
— Fi donc ! mon cher! repartit le jeune Lovelace, c’est de l’histoire ancienne! Depuis un mois, j’ai eu le temps d’explorer six autres rues du deuxième arrondissement!
— Je suis bien persuadé que mon père ne m’aurait pas laissé partir, dit à son tour Léopold Vaillant; il m’aime tendrement au fond, quoique, dans la forme, il paraisse aimer mieux ses écus. Cependant l’amour paternel ne l’a pas tellement aveuglé qu’il ne m’ait, un beau matin, adressé le discours suivant : « Mon fils, deux sacs de mille francs sont excellents à économiser, par la raison que ce qui est bon à donner est meilleur à garder. Malheureusement pour moi, tu ne jouis d’aucune infirmité, et je ne doute pas qu’on ne te déclare propre à servir ton pays. C’est pourquoi tu vas me faire le plaisir de t’habituer à lire dans ces lunettes; si lu y parviens, tu seras réputé myope, on te rendra à ma tendresse, et tu ne me coûteras pas un sou, ce qui est le devoir d’un bon fils. » J’ai fait comme il a dit; je me suis abîmé la
vue, et j'espère que la France dédaignera mes faibles services
— Pour moi, Messieurs, dit Jules Verdier, bien m’en a pris de tirer le numéro 315; autrement, j’étais conscrit et voué, durant sept années, aux voluptés de la gamelle et aux délices de la charge en douze temps.
— Je n’en crois pas une syllabe ! s’écria Charles Dumas; ton père eût fait comme tous les pères qui se respectent, il eût pratiqué une légère saignée à son coffre-fort, et tu te serais couvert de gloire dans la personne d’un estimable remplaçant. Eh ! parbleu ! la patrie n’en aurait pas été servie plus mal, je suppose !
Verdier garda le silence; il lui répugnait d’initier aux douloureux mystères de sa position ses amis riches et heureüx ; aussi préféra-t-il leur laisser ignorer les désastres subis par sa famille.
— Partons-nous? dit Vaillant; voici l’heure où le conseil de révision doit s’assembler.
—Foin du conseil de révision ! s’écria Mézières. Lorsque je suis à table, je ne me dérange pas pour si peu; et d’ailleurs, ne suis-je pas certain d’être exempté ?
— Sans compter, reprit Dumas, qu’il s’agit ici
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d’une cérémonie parfaitement ridicule, à laquelle je
suis heureux d’échapper. Je demeure avec toi, Mézières; nous déshabillerons encore quelques-unes de ces chères fioles, dit-il en enlevant d’un geste rapide le papier argenté qui enveloppait le col d’une bouteille de champagne; ce sera toujours plus décent que si nous allions poser pour les Léonidas devant une trentaine de personnes à nous inconnues : des maires, des adjôints, des conseillers de préfecture, des chirurgiens et des gardes municipaux.
Vaillant et Verdier quittèrent leurs amis et s’acheminèrent vers l’Hôtel-de- Ville, où siégeait le conseil de révision.
Si nous nous appelions Jean-Jacques Rousseau, et si nous avions l’humeur atrabilaire dü citoyen dé Genève, nous ne laisserions certes pas échapper une si belle occasion d’un réquisitoire moral. Et quel snperbe procès nous intenterions à la société! Comme nous vengerions les saintes convenances grossièrement outragées ! Hélas ! nous n’avons rien de commun avec l’immortel et quinteux auteur des Confessions; aussi nous bornerons-nous à suivre l’exemple donné par les conseils généraux, honnêtes assemblées, dont l’unique besogne consiste à émettre des
vœux, toujours les mêmes, ce qui laisse croire que ces vœux ne sont guère écoutés. Que l’on s’occupe donc de réformer au plus vite l’institution vicieuse des conseils de révision, voilà le vœu que nous émettons.
Lorsque les deux jeunes gens pénétrèrent dans la salle Saint-Jean, le conseil venait de commencer ses opérations. Une foule de conscrits, en costume patriarcal, se tenaient parqués dans un étroit espace, semblables à des bêtes immondes entassées dans une basse-cour. C’était un affligeant spectacle où chacun étalait avec complaisance les infirmités réelles ou feintes sur lesquelles il comptait pour échapper au service militaire. On en voyait qui, pour se raccourcir de quelques millimètres, s’étaient rasé le crâne, à la façon des mandarins de paravent ; d’autres qui, s’étant condamnés à un jeûne rigoureux, ^avaient fait, en outre, dans la nuit et dans la matinée, une promenade de vingt-cinq ou trente kilomètres, spéculant sur leur pâleur et sur leur physionomie contristée.
A peine entrés, Verdier et Vaillant durent adopter le costume antédiluvien, d’après l’ordre souverain du garde de planton.
--Nos amis ont bien fait de rester chez Véry, dit
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Vaillant en jetant un regard circulaire ; quel horrible tableau !
—11 est impossible que tous les corps tortus et mal bâtis que voilà aient été créés à l’image de Dieu ! pensa Verdier.
Attendu qu’on ne trouve ni porte-manteaux ni cabinets de toilette dans la salle Saint-Jean, ils furent forcés de poser leurs vêtements sur le plancher, pêlemêle avec toute espèce de hardes et de guenilles. Comme tous deux hésitaient à achever leur toilette: — Otez-done vos linges ! dit le garde d’un ton bourru.
— Ma foi, mon cher Jules, s’écria Vaillant, je ne conçois pas qu’ayant un bon numéro, tu ne te sois pas soustrait à cette indigne torture! n’as-tu pas la certitude de ne point partir ?
— Je l’espère, dit Verdier.
— Et c’est le tort que vous avez, interrompit le garde. On n’est jamais sûr de ne pas partir. Quel est votre numéro?
— 315 peut être bon, tout comme il se peut qu’il soit mauvais, reprit le soldat d’un ton important;
c’est subordonné au nombre plus ou moins considé-
rable de borgnes, de boiteux, de bossus ou de ban-
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croches qui défileront devant le conseil. Je ne vous dissimule pas que j’en ai déjà aperçu une fameuse ribambelle. Regardez autour de vous, et dites s’il est possible d’imaginer une réunion d’êtres aussi disgraciés de la nature. Enfin, vous, jeune homme, vous n’avez rien de bien remarquable, dit à Verdier le municipal, qui était un planton lettré, et pourtant, comparé à vos camarades, vous ressemblez à l’Apollon du Bervédère.
Aces paroles de triste augure, Jules sentit un froid glacial s’infiltrer dans ses veines, et il lui parut que sa moelle se figeait dans ses os.
Peu d’instants après, les deux amis furent appelés et examinés ; l’un fut déclaré myope, et l’autre reconnu bon pour le service.
Pressés de fuir ce lieu infect, ils regagnèrent en toute hâte la place où ils avaient laissé leurs vêtements, et ils reconnurent qu’on avait eu le temps d’opérer diverses substitutions. Un futur lieutenant général avait troqué, par mégarde, les bottes vernies de Léopold Vaillant contre ses chaussures éculées, et le pantalon neuf de Verdier se trouvait remplacé par un pantalon en lambeaux, — innocente distraction émanée de quelque futur maréchal de France.
LA DETTE
— Quand connaîtrai-je définitivement le sort qui m’est réservé? demanda Verdier à son ami le planton.
— Repassez après-demain, vers la même heure; mais je vous le réitère, ne bâtissez pas trop de châteaux en Espagne et occupez-vous de chercher un remplaçant. Votre fameux 315 me fait l’effet d’être joliment hypothéqué.
Lorsqu’il rentra chez lui, et en dépit du doute cruel qui lui rongeait l’esprit, Verdier s’efforça de montrer une physionomie joyeuse.
— Enfin ! s’écria sa mère, est-ce fini, bien fini? Tu nous restes, n’est-ce pas ? Dieu a exaucé mes prières I A présent que te voilà sauve, je peux te le dire : ton départ pour l’armée, c’eût été notre arrêt de mort, à ton père et à moi ! Privés de ton travail, réduits à nos seules ressources, comment eussions-nous fait pour vivre? A coup sûr, mon cher enfant, nous serions morts de faim.
En entendant sa mère s’exprimer ainsi, Verdier prétexta un surcroît de besogne à son atelier, et il s’enfuit; son cœur était serré comme dans un étau.
Au jour et à l’heure convenus, il se rendit auprès du planton lettré.
— Eh bien ? fit-il d’une voix étranglée par l’angoisse.
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— Eh bien, répondit le vieux et brave soldat, ce n’était pas la peine de vous déranger. Les mauvaises nouvelles s’apprennent toujours assez tôt.
— Par grâce, expliquez-vous !
— Ça ne sera pas long. Vous comptiez sur 315 comme sur un ami, et il se conduit envers vous ni plus ni moins qu’un traître. Si vous n’avez pas les moyens d’acheter un remplaçant , bien le bonsoir , vous êtes flambé !
Il sembla à Verdier que la terre dansait sous ses pieds, et il dut s’accouder contre la muraille.
— C’est comme j’ai celui de vous le dire, poursuivit l’homme de guerre, on a atteint votre numéro, et, voyez le guignon, on s’y est arrêté 1315 partira, tandis que 316 restera au coin de son feu, tranquille et les pieds chauds. Si votre ami, le myope, n’avait pas été exempté, vous l’eussiez été de plein droit, vous. C’est rare qu’on dépasse le 300, et pourtant j’avais un soupçon de la chose. Ah ! je ne sais pas quel mauvais vent a soufflé sur le sexe il y a vingt ans, mais je n’ai, de ma vie, rien vu de plus rachitique, de plus gringalet et de moins bien réussi que les jeunes gens de la classe de 1843.
Verdier n’écoutait point l’allocution du sensible planton, il songeait aux paroles de sa mère, elles
‘2i 8 LA DETTE
retentissaient à son oreille aussi lugubres et aussi
terrifiantes que le Dies irœ de Mozart. Tout à coup,
il releva la tête ; un rayon d'espoir avait illuminé sa
pensée.
—Les fils aînés de femmes veuves ne partent pas? demanda-t-il.
— Jamais. Seriez-vous orphelin de monsieur votre père?
— Tout ce qui constitue l’homme moral, c’est-àdire l’intelligence, la conscience et la volonté, tout cela est mort chez mon père. L’homme physique survit seul en lui. 11 est incapable de pourvoir aux besoins de sa famille ; ma mère doit donc être considérée comme une femme veuve, et il me sera facile de prouver que je suis indispensable à son existence.
— Permettez... permettez..., dit le planton, qui n’avait rien compris aux subtilités de cette distinction établie entre l’homme physique et l’homme moral. Monsieur votre père est-il mort ou est-il vivant?
— 11 est paralysé; vous voyez bien que je ne peux pas être soldat !
— Je ne vois pas ça du tout; monsieur votre père n’est pas assez mort pour qu’on puisse vous exempter.
A LA PATRIE
Cet oracle était plus sûr que celui de Calchas. Considéré comme réfractaire parce qu’il ne s’était pas, dans les quarante-huit heures, conformé à son ordre de départ, Verdier fut incarcéré à l’Abbayé; et, de là, dirigé de brigade en brigade sur Draguignan, où son régiment tenait garnison. La fatalité le harcela jusqu’au dernier moment : il avait compté sur ses amis et il ne rencontra ni Mézières, ni Dumas. Mézières était de l’autre côté de la Manche, où il assistait aux courses de New-Market, et Dumas parcourait sentimentalement la Suisse en compagnie d’une ingénuité de l’Ambigu-Comique, dont il avait payé le dédit. Quant à Léopold Vaillant, il ne put faire pour son camarade que des vœux stériles : il ne possédait point d’argent, et son père avait déclaré qu’il ne prêtait ses écus que sur première hypothèque et avec privilège de premier ordre. Du reste, il promit sa protection aux époux Verdier.
Si le métier des armes est une belle et noble chose en temps de guerre, et sur un terrain ennemi qu’il faut conquérir pied à pied, il n’en est pas tout à fait de même en temps de paix et dans une petite ville de province, où l’on s’amollit dans le farniente et où l’on s’ennuie dans l’oisiveté. La vie de caserne et de garnison, avec ses mille sujétions sans cesse renais-
LA DETTE
santés, devint bientôt intolérable à Verdier, qui résolut de s'en affranchir.
Quelques mois après son arrivée au régiment, il reçut une lettre de sa mère; elle lui annonçait la mort de son père, et elle ajoutait que, grâce à l’obligeance de M. Vaillant, elle venait d’être admise à l’hospice des Bons pauvres, où, du moins, elle était assurée de manger du pain tous les jours et de coucher dans un lit tous les soirs.
A dater de l’époque où celte lettre lui fut remise par le vaguemestre, ses camarades de chambrée observèrent qu’il devint encore plus sombre et plus taciturne que par le passé. Chaque nuit, on l'entendait se tordre sur son lit et se plaindre comme s’il eût été couché sur des charbons ardents. Un matin, il se refusa à exécuter sa part des repoussants travaux de la corvée. Son caporal l’ayant apostrophé vivement, il lui donna un soufflet- Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamné à mort ; mais le roi commua sa peine en vingt ans de fer, qu’il subit en ce moment.
Cette histoire, qui n’a d’autre mérite que de n’être pas un roman, m’a été racontée par Jules Verdier, un jour que je visitais le bagne militaire de Brest.
— Monsieur, me dit-il en terminant son récit, la
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Charte assure que tous les hommes sont égaux devant la loi et qu'ils doivent tous payer également leur dette à la patrie. — Trouvez-vous que la Charte soit une vérité?
Fidèle à son habitude d e chaque jour, Lucien de Marande s’éveilla entre onze heures et midi. Il bâilla, étendit les bras et se suspendit au cordon de sa sonnette. Presque aussitôt, la porte de sa chambre s’ouvrit et un domestique parut sur le seuil, où il attendit en silence les ordres de son maître.
—Justin, dit M. de Marande, j’ai mal dormi; quel temps tait-il ? Je m’ennu ie.
Avez-vous observé combien l’homme qui s’ennuie éprouve un égoïste soulagement alors qu’il peut inoculer sa tristesse à son senmlable? Voilà pourquoi les héros de tragédie, ces personnages encore plus
ennuyeux qu'ennuyés, sont constamment suivis d’un Arbate, d’un Théramène ou d’un Areas, chargé de prêter une oreille complaisante à leurs plaintifs alexandrins. Grâce au spleen de son maître, Justin se trouva donc élevé au grade de. Théramène, avec celte seule différence qu’au lieu de dire : « Oui, seigneur, » il disait ! « Oui, monsieur le comte. »
— M. le comte s’ennuie donc beaucoup? demanda Justin avec une commisération hypocrite. Est-ccquc M. le comte aurait été maltraité hier au club?
— Hélas ! je n’ai pas même cette consolation ; cette nuit j’ai gagné cinq cents louis.
— Je comprends la tristesse de M. le comte, et je m’estimerais heureux de la partager.
Justin tira les épais rideaux de velours qui voilaient les fenêtres; puis il ouvrit les contrevents rembourrés et matelassés avec un soin si particulier, qu’ils eussent suffi à absorber le tapage incessant de deux ou trois rues Saint-Denis.
— Quel temps fait-il? répéta M. de Marande.
— Un temps ridicule; il pleut, il fait froid. Jolie température pour un mois d’août.
Après un moment de silence, M. de Marando se souleva, et s’accoudant sur son oreiller, garni de fines dentelles comme la jupe d’une danseuse, il reprit:
— Justin j mon buvard.
Cet ordre exécuté* il griffonna une demi-douzaine d’épîtres, les glissa sous Un nombre égal d’enveloppes, mit les adresses, et les passant à sort valet de Chambre i
— Je donne à dîner demain, dit-il : préviens mon cuisinier et entendez-vous tous deux pour dévaliser les marchands de comestibles. Qu’on n’épargne pas ma bourse! je veux qüe l’on s’amuse. Voilà huit grands jours que je n’ai souri et je veu* rire. Que mes lettres soient distribuées sans retard. 11 y en a une pour Gaston de Neuville, une pouf Rodolphe de Bastard, une pour Raoul Fernand et une pouf Joachim de Railles, gais compagnons que je n’ai pas aperçus depuis uhe semaine.
—Oh ! oh ! pensa le Théramène en livrée, ceci représente douze bouteilles de vin de Bordeaux et dix de vin de Champagne. Je connais la capacité de ces gentilshommes.
—Lès autres invitations sont destinées àt deux personnes qu’il faudra te pfoeuref à quelque prix que ce soit. Si l’honneur que je leur fais en les admettant à ma table ne leur semble pas suffisant, si elles prétextent quelque partie ou quelque dîner accepté antérieurement, tu iras chez Marié et tu pren-
dras en mon nom une poignée de bracelets, de bagues et de châtelaines, qu’on leur portera avec ma carte. N’oublie pas de leur envoyer ma voiture.
Justin coula un regard oblique sur les lettres incluses dans sa main droite. Deux noms célèbres dans les fastes de la Maison-d’Or et du café de Paris scintillèrent aussitôt à son œil expert en matière d’espionnage. L’une de ces lettres était adressée à M mc Clotilde, rue Laffitte, et l’autre à M me Arsène, rue de Provence.
— Je me suis trompé de cinq bouteilles dans mon addition bachique, pensa-t-il; du moment où ces dames sont de la partie, il se videra bien une quinzaine de fioles champenoises.
— Que le dîner soit servi à sept heures et demie, continua Lucien; à présent, ferme les contrevents et laisse-moi. Que nul de vous n’entre ici, sous aucun prétexte, avant demain, à quatre heures. Alors seulement tu viendras m’éveiller et m’habiller.
Accoutumé à la vie excentrique de son maître, Justin sortit sans mot dire.
Resté seul, M. de Marande prit dans une petite boîte d’or quelques pastilles, vertes comme des émeraudes, qu’il absorba avec une expression d’exquise volupté. C’étaient des pastilles de haschisch, cette
drogue enivrante, en grande faveur aujourd’hui, et qui est à l’opium ce que le vin de Champagne est au trois-six.
Le lecteur connaît les prodigieux effets de cette ivresse merveilleuse. La poésie les a chantés; la science les a décrits. C’est une abondance de rêveries saugrenues et charmantes, un luxe d’imaginations follement capricieuses, une véritable course au clocher dans les champs de l’impossible et de la fantaisie. Lucien de Marande, un des plus grands mangeurs de haschisch qu’il y ait à Paris, expérimenta, l’un après l’autre, tous ces phénomènes incroyables. Tour à tour il se persuada qu’il était locomotive d’un chemin de fer perfectionné, et il se sentit entraîné sur d’invisibles rails avec une célérité de mille kilomètres à la demi-heure; — ballon, et il se crut enlevé à une hauteur si prodigieuse qu’il lui parut qu’il n’avait qu’à tendre un peu la main pour décrocher les étoiles. Plus tard, convaincu qu’il venait d’être nommé membre de l’Académie française, en remplacement de M. Paul de Kock, et persuadé qu’il se rendait à la séance de sa réception, il se présenta devant le pont des Arts et offrit cinq centimes à l’invalide de service; mais ce fonctionnaire lui ayant fait observer que le péage des piétons avait été, par or-
donnance du roi, élevé au chiffre de trente mille francs par personne, il rebroussa chemin, descendit sur la berge et traversa le fleuve à pied sec, comme s’il eût été Moïse, et comme si la Seine eût été la mer Rouge. Son discours de réception, mi-partie vers et mi-partie prose, dans le genre des œuvres familières de Chapelle et de Bachaumont, obtint un succès sans exemple.
La dose d’haschisch qu’avait prise M. de Marande était si considérable que son hallucination dura plus de vingt-quatre heures. ERe cessait à peine lorsque Justin apparut de nouveau sqr le seuil de sa chambre.
—Mes ordres ont-ils été exécutés? demanda Lucien.
—Oui, Monsieur le comte.
— Dînerons-nous bientôt? j’ai faim.
-—Monsieur le comte dînera quand il lui plaira; mais il dînera seul.
—Mes invitations ne sont-elles donc pas parvenue? à leur adresse?
—C’est moi-méme qui les ai portée?.
— Eh bien?
— Il n’y a plus personne à Paris.
— Qu’est-ce à dire? demanda le comte; où est Neuville?
— Parti , il y a cinq jours, pour les Pyrénées.
— Et Ferrand?
— Parti , il y a quatre jours, pour les Pyrénées.
— Et Bas tard ?
—Parti , il y a trois jours, pour les Pyrénées-
r— Et de Railles?
— Parti , avant-hier, pour les Pyrénées.
—Qu’est-ce donc que cette épidémie pyrénéenne qui décime Paris ? 6’écria Lucien. A défaut de ces messieurs, aurai-je au moins les dames que je t’ai chargé d’inviter ? Puis-je compter sur Arsène?
Justin reprit avec l’accent monotone d’un crieur de nuit :
—Partie, hier, pour les Pyrénées.
— Et Clotilde?
— Part, ce soir, pour les Pyrénées.
Lucien ne put retenir un éclat de rjre.
— Ah çà! dit-il, à quoi songeait donc Louis XIV, quand il disait qu’il n’y a plus de Pyrénées ?
— Voici une lettre que M me Clotilde m’a chargé de remettre à SJ. le comte.
— Donne.
Cette lettre, d'une orthographe des plus honorables, était ainsi conçue :
a Cher comte,
a Je ne reviens pas de ma surprise, et ce qui me « surprend fort, ce n’est point votre aimable invita- « tion,— je vous tiens pour le plus galant gentil— a homme du club, — c’est de vous savoir encore à o Paris. Comment n’êtes-vous pas auxPyrénées? Mais « tout Paris est aux Pyrénées ; la cour et la ville sont a aux Pyrénées. Je pars dans quelques instants. Je « vais faire, comme tout le monde, un voyage d’a- « grément aux Pyrénées. Je visiterai Baréges et les « Eaux-Bonnes. N’aurai-je pas le plaisir de vous y a serrer la main? »
— Justin, dit M. de Marande, cours à la poste demander des chevaux. Il paraît que les Pyrénées sont très-bien portées cette année. Je ne vois pas trop pourquoi je ne ferais pas, moi aussi, un voyage d’agrément auxPyrénées. Tiens-toi prêt; dans deux heures nous partons pour Baréges.
11 n’était pas loin de minuit, lorsque M. de Ma-
rande fit son entrée triomphale dans Baréges. A cette heure avancée, tout reposait dans la ville, silencieuse comme une ruine, obscure comme un four. La lune était voilée par de gros nuages noirs; pas une étoile ne brillait au ciel, et les réverbères, ces étoiles terrestres, avaient tari depuis longtemps la faible ration d’huile que leur avait versée, comme à regret, quelques heures auparavant, la main parcimonieuse de l’administration municipale.
— Où faut-il vous conduire? demanda le postillon.
— Touche au meilleur hôtel , s’il y en a un, répondit Justin, que nous retrouvons commodément installé derrière la chaise de poste de son maître.
— Vous y êtes, bourgeois, fit le postillon en arrêtant ses chevaux devant l’Hôtel de France.
— Frappe, dit Justin, et fais en sorte qu’on ouvre promptement.
Le postillon frappa avec le manche de son fouet; rien ne bougea dans l’hôtel.
— Frappe plus fort, dit Justin.
Au moment où le postillon se disposait à traiter la porte de l’Hôtel de France, comme Samson traita jadis les portes de Gazah, une fenêtre s’ouvrit, et la mèche blanche d’un bonnet de coton parut à la croisée.
— Cessez votre tapage, dit le bonnet de coton, et allez voir ailleurs. 11 n’y a plus de place chez nous,
Deux (ours de roues conduisirent les voyageurs devant un autre hôtel. C’était l’Hôtel des Amhassa-: deurs.
Le postillon frappa d’abord décemment, mais sans succès ; puis il frappa plus fort J puis enfin il tambourina sur la porte, à la façon de Bardou, dans l’amusante parade de Passé mt'nw'L
Et de même qu’Arnal, troublé dans sqn premier sommeil par le tapage de la rue, se précipite sur son balcon et injurie Bardou , de même une draine de fenêtres se peuplèrent aussitôt de visages furieux et de poings crispés.
— C’est une infamie! disait l’un, on n’interrompt pas ainsi le sommeil de pauvres malades comme nous!
—Il y a cinq semaines que me? douleurs m’empêchent de fermer l’œil, disait l’autre, et j’aljais m’endormir!
—Sans compter, ajoutait un troisième, que Ja nuit est fraîche, et que, grâce à vous, le froid va nou§ sajsir.., Là b- j’en étais sûr... voilà ma douleur d’é* paule qui me reprend plus fort!
— Et moi, ma douleur de jambe qui augmente!
— Allez au diable }
r— Que les rhumatismes vous emportent!
Ici toute comparaison cesse avec Passé Minuit , Les voisins fermèrent leurs fenêtres en maugréant, et pas un ne se montra aussi généreux que maître ArnaL qui finit par offrir la moitié de sa chambre à Bardou.
La dernière voix qu’on entendit fut celle du pro-i priétaire de l’Hôtel des Ambassadeurs, il engageait M. de Marande à se pourvoir d’un autre côté; sa maison regorgeait de voyageurs ; il n’ouvrirait pas à un prince du sang.
En ce moment, un personnage se campa devant la portière de la chaise de poste,
—•Monsieur, dit-il d’une voix courroucée, en s’adressant au comte de Marande, priez vos gens d’être moins bruyants, sinon je me verrai contraint de vous offrir à tous un logement qui ne sera peut-être point de votre goût. Vous troublez le repos public.
— Ma foi, Monsieur, répartit Lucien, j’ignore quel est le logement que vous me destinez ; mais, fût-ce le cachot de Sylvio Pellico, je vous déclare que je l’accepterais avec reconnaissance, J’ai hâte de sortir de cette voiture dans laquelle je suis prisonnier depuis trois jours et trois nuits.
Le personnage inconnu reprit d’un ton radouci :
— Monsieur, tout à l’heure c’était le fonctionnaire public quivous donnait des ordres; à présent c’est *e simple particulier qui a l’honneur de solliciter votre attention. Monsieur, je suis agent de police; mais la police est si mal rétribuée en France que je suis obligé d’avoir deux cordes à mon arc, comme on dit. C’est pourquoi je sous-loue la maison que j’habite aux voyageurs qui nous viennent à Baréges. Je vous le dis en toute sincérité, vous parcourriez toute la ville sans trouver un seul logement disponible. Par un hasard providentiel, j’ai deux pièces libres; je les tiens à votre disposition.
— J’accepte, Monsieur l’agent, se hâta de dire Lucien, qui ne craignait rien tant que d’être forcé de coucher dans sa voiture.
— Pardon , Monsieur, l’agent de police s’est évanoui ; ne voyez en moi, je vous prie, qu’un hôte attentif et empressé, M. Monsalet, pour vous servir.
On se mit en route, et l’on arriva bientôt devant la locanda. Ce n’était pas précisément un palais, et notre Parisien, qui avait cru retrouver aux Pyrénées l’hôtel des Princes, fit une moue significative.
L’agent-propriétaire s’étant aperçu de celte fâ-
cheuse impression, s’écria avec une extrême volubilité :
— A l’extérieur, ce n’est pas très-beau, j’en conviens; j’aurais pu, comme tant d’autres, faire bâtir une façade enjolivée et me ruiner en agréments et en festons. J’ai pris un autre parti ; j’ai tout sacrifié au luxe intérieur et au confortable. Les passants y perdent bien quelque chose; en revanche, mes locataires ne s’en plaignent pas.
Tout en parlant, l’agent-propriétaire avait ouvert la porte de son logis, et tandis que le postillon, grassement rétribué, remisait la voiture sous un hangar voisin, Justin, qui avait chargé sur ses épaules la malle de son maître, franchissait le seuil hospitalier. Lucien venait ensuite et l’hôte formait l’arrièregarde.
Tout à coup un grand bruit se fit entendre : Justin avait fait un faux pas, et il roulait, entraînant la malle et poussant des cris de terreur.
— Suis-je assez étourdi ! s’écria l’agent-propriétaire, j’ai oublié de vous prévenir qu’il faut descendre six marches, c’est ce qui fait que ce pauvre garçon les a descendues sur le dos. Là... bien... vous y êtes; à présent, prenez la rampe et suivez-moi.
Lucien prit la rampe, qui était une corde grasse et
humide, et il lui sembla qu’il appuyait la main sur quelque reptile dégoûtant. Lorsqu’on fut arrivé à la hauteur du premier étage, M. Monsalet s’arrêta, fit craquer une allumette chimique et alluma une chandelle, puis, poussant une porte grossièrement éqaarria ;
—Voici votre appartement dit-il au comte ter-! rifié.
Cet appartement ressemblait beaucoup à ces tristes cellules dont le gouvernement dispose en faveur des gardes nationaux réfractaires, C’était un carré long, borné au nord, a» sud, à l'est et à l’ouest par quatre murailles blanchies à la chaux, et éclairé par une fenêtre en forme de tabatière, où plusieurs vitres absentes avaient été remplacées ingénieusement par des morceaux de papier huilé. Un lit, une table pour tout faire et deux chaises hérissées composaient l’ameublement. La sévérité toute Spartiate de oette pièce était tempérée par quatre lithographies encadrées dans de minces baguettes de bois noir; elles représentaient le prologue de la Tour dç N este, le déoQûmept de la Grâce de Dieu, le prince Poniatowski passant la Bérésina, et l’empereur Napoléon dormant sur upc chaise, la veille dé la bataillé d’Au&terlitî,
La première impression de M. de Marande fut un vif sentiment de répugnance à l’aspect de c-e bouge ; puis il songea qu’une nuit était vite passée, et, prenant son parti en brave, il remit au lendemain le soin de chercher un appartement plus honnête.
— Monsieur n’a besoin de rien? demanda l’agentpropriétaire d’une voix doucereuse.
— Faites-moi donner de l’eau et conduisez ce garçon à sa chambre, dit le comte en désignant Justin occupé à se frictionner les côtes.
— Monsieur trouvera tout ce qu’il lui faut sur sa table, répondit M. Monsalet, qui indiqua du regard un verre de cabaret, un pot à eau fêlé- et une cuvette ébréchée.
Il sortit, et Lucien se versa un verre d’eau qu’il avala d’un seul trait. Horreur ! le verre tomba de ses mains et se brisa en mille pièces sur le plancher. Le malheureux! pour se désaltérer, il avait ingurgité un litre d’eau de Baréges, de ce breuvage salutaire, mais infect, dans lequel l’analyse chimique a découvert de l’azote, du sulfure de sodium, du sulfate dq soude, du chlorure de sodium, du silice, de la chaux, de la magnésie, de la soude caustique, de la potasse, caustique, de l’ammoniaque et de la barégine, mais pas le moindre sucre, et dont l’odeur insupportable
a été comparée à celle des œufs couvés, ce qui ne laisse pas que d’étre humiliant pour les poules.
Lucien s’empressa de fumer un cigare pour se purifier le palais, et il se coucha, espérant qu’un doux sommeil viendrait lui abréger les heures.
IY
A peine étendu dans son lit, dont les draps grossiers lui rappelèrent le eilice inventé par M me de Chantal, Lucien entendit de sourds gémissements ; il prêta l’oreille et reconnut qu’ils partaient d’une chambre contigüe à la sienne. Les sourds gémissements se transformèrent peu à peu en plaintes assez nettement articulées pour qu’il lui fût facile de saisir le monologue ci-dessous :
— Oh ! mon Dieu ! est-il possible de souffrir autant que je souffre sans mourir milfe fois ! Mon Dieu, ayez pitié de moi! Oh! la la! oh! ma jambe! oh! mon bras ! C’est comme si on me passait un fer rouge dans la moelle des os ! c’est effroyable ce que j’endure ! Oh! j’aime mieux mourir!
M. de Marande se leva, il déchira la doublure de sa redingote, en retira une pincée d’ouate , avec quoi
il bourra ses deux oreilles, revint se coucher et fourra la tête sous l’oreiller. Après de longs efforts, il parvint à s’endormir et rêva que sa chaise de poste était cernée par Ali-Baba et ses quarante voleurs.
Il sommeillait depuis quelques heures quand une détonation l’éveilla en sursaut.
— Justin ! à moi ! au secours ! on m’assassine ! cria M. de Marande, qui continuait tout éveillé le rêve qu’il avait fait en dormant.
Cinq minutes s’écoulèrent, et Juslin, tout effaré, se précipita dans la chambre de son maître.
— Ah ! Monsieur, dit-il, avez-vous entendu tout à l’heure? C’est un malade qui s’est brûlé la cervelle, il avait une paralysie de la moelle épinière et il souffrait comme un damné; les médecins l’avaient condamné.
— Cette maison est maudite de Dieu, dit M. de Marande, fuyons au plus vite. Dix heures sonnent, allons déjeuner.
Il fit un peu de toilette et sortit en toute hâte, comptant sur les beautés de la nature pour se dédommager de ses nocturnes émotions.
Or, voici le spectacle qui l’attendait :
Il aperçut, sur un plan très-incliné, une rue étroite, composée de quatre-vingts maisons, dont
une vingtaine sont assez belles. Cette rue, c’est Baréges. Par dessus le toit des maisons, à droite et à gauche, il aperçut des montagnes sans verdure, sans brin d’herbe, décharnées, languissantes, horriblement chauves et odieusement pelées. Il aperçut de profonds ravins indiquant la trace des avalanches passées et de celles qu’on redoute encore. — Voilà ce qu’il aperçut en levant les yeux vers le ciel.
En les baissant vers la terre, il vit une population de malades qui sortait de l’établissement thermal, les uns perclus et courbés sur des béquilles, les autres V tordus par les douleurs, et au milieu de tout ce monde grabataire, trois ou quatre cents soldats mutilés, estropiés, blessés, se traînant vers cet hôpital célèbre, fondé par Louis XV, et où ils sont soignés aux frais de l’État.
A cette vue, Lucien se précipita plutôt qu’il n’entra dans la salle à manger de l’Hôtel de France, et il s’assit à une longue table autour de laquelle plusieurs malades avaient déjà pris place.
On servit des truites saumonées.
— Monsieur, lui dit un voisin, un de ces officieux comme il s’en rencontre dans tous les lieux publics , Monsieur est arrivé depuis peu parmi nous ?
— Oui, Monsieur.
— Monsieur a eu parfaitement raison de venir à Baréges; Baréges est une panacée, un dictame universel. Les eaux de Baréges sont employées avec succès dans mille circonstances, comme dans le traitement des maladies cutanées, des plaies anciennes, des...
— Monsieur... fit Lucien avec dégoût en remettant sur son assiette la truite saumonée qu’il se disposait à déguster.
On servit un pâté de foie gras aux truffes.
— Ce n’est pas tout, poursuivit le voisin, qui ne perdait pas un coup de dents ; les eaux de Baréges facilitent la sortie des esquilles dans les cas de carie, elles raffermissent les tissus. Moi qui vous parle, je suis guéri radicalement, et pourtant à mon arrivée ici je jouissais d’une maladie de la peau des mieux caractérisées. — Vous en offrirai-je?
Parlant ainsi, il passa à Lucien la terrine de foie gras, à laquelle il pratiqua une large brèche, et que le Parisien repoussa avec un geste d’horreur.
Dix minutes après, Lucien, muni de quatre poulets froids et de cinq kilogrammes de pain, montait dans sa voiture et partait pour les Eaux-Bonnes.
M. de Marande traversa la vallée d’Ossau et il admira sincèrement le splendide panorama qu’offre à l’œil du voyageur cette magnifique vallée avec son • gave scintillant, avec ses riches cultures, sa chaude lumière, et, au bout, le pic du Midi, dont elle paraît être l’avenue. Selon l’usage traditionnel, il s’arrêta à l’entrée de la vallée, dans un petit village qui ressemble fort à un décor d'opéra-comique et un guide
le conduisit à une grotte célèbre pour ses stalactites. Arrivé à la grotte, et s’étonnant de ne point voir les stalactites tant vantées; le guide lui fit observer qu’elles ont été emportées par les Anglais touristes, qui les fourrent impitoyablement dans leurs vastes poches.
La vallée d’Ossau, c’est le Paradis terrestre avant la curiosité d’Adam et d’Eve. Tous les hommes y sont probes, toutes les filles y sont vertueuses. Depuis vingt ans, il ne s’y est pas fait un seul enfant naturel.
Lucien était encore sous le charme du magique spectacle qui se déroulait à ses regards, lorsqu’il parvint au village des Eaux-Bonnes. Ses poétiques
rêveries furent troublées par des chants graves et monotones. Il reconnut les lugubres mélopées que les prêtres psalmodient aux services funèbres, et presque aussitôt, il vit passer devant lui un cortège de jeunes tilles vêtues de blanc, qui suivaient une bière couverte d’un drap blancet ornée de couronnes faites de roses blanches- et d’immortelles entrelacées. Derrière le cercueil marchait un homme qui pleurait. C’était un pauvre père qui accompagnait le cadavre de sa fille, morte à dix-sept ans d’une atfection de poitrine.
Ceci parut au voyageur d’un augure assez triste.
Plus il avança dans le village, plus il sentit son cœur
se serrer douloureusement. Il ne rencontrait que des %
êtres pâles, maladifs, étiolés. Les uns avaient sur la pommette des joues de petites taches rouges pareilles à des grains de grenade, et iis s’asseyaient à chaque pas pour prendre haleine ; les autres pressaient sur leurs lèvres décolorées un mouchoir blanc, et chaque fois le mouchoir se rougissait de sang. On voyait là des jeunes ûlles, des jeunes femmes et des jeunes gens, l’espoir, l’orgueil et l’amour de leurs familles, qui regardaient d’un œil sans flammes et dont la poitrine luttait avec effort contre les étreintes d’une toux sèche et stridente. Parmi ces victimes irrévocable-
ment dévouées à la mort, Lucien reconnut avec effroi quelques-unes de ses danseuses dé l’hiver passé,
willis parisiennes qui viennent expier aux Eaux- Bonnes leur frénésie de polkas et de mazurkas.
En moins de vingt-quatre heures, il déménagea si* fois, allant de l’hôtel de France à l’hôtel du Petit- Paris, de l’hôtel de Paris à celui de l’Europe, et chassé toujours par cette horrible toux qui lui brisait le cœur encore plus que les oreilles. Le soir venu, et sur l’assurance formelle qu’il n'y avait point de malades dans la maison, il s’installa chez un menuisier, dans un appartement composé d’une chambre communiquant avec un cabinet. La nuit s’y écoulà sans tragiques épisodes; mais le lendemain, dés l’aube, le menuisier, son propriétaire, l’éveilla en entrant dans sa chambre. Cet homme portait Un cercueil sur son épaule.
— Que voulez-vous ? demanda M. de Marande, de qui les cheveux se hérissèrent.
— Ne vous dérangeüi pas, dit le menuisier; c’est moi qui viens prendre mesure de son dernier paletot à un pauvre monsieur qui est là, tout proche, dans le petit cabinet, et qui est trépassé d’hier soir à cinq heures, dans le propre lit où vous êtes, une derrtfheure avant votre arrivée. Mais ça n’a rien d’éton-
liant , il était poitrinaire au cinquantième degré, cet homme ! •
— Brigand! s’écria M. de Marande en bondissant hors du lit; vous m’aviez juré qu’il n’y avait pas de malade chez vous.
— Eh bien ! répliqua l’ouvrier, il n’cst plus malade celui-là apparemment, — puisqu’il est mort.
Lucien était bien près d’être sérieusement malade lorsqu’il revint à Paris de son voyage d’agrément aux Pyrénées. Il ne lui a pas fallu moins d’un duel, d’une douzaine de soupers à la Maison-d’Or, d’autant de lansquenets furieux, et des courses de Chantilly pour le remettre dans son assiette.
L’autre soir, à la rentrée des Italiens, Joachim de Railles lui ayant demandé quelles eaux étrangères il comptait prendre l’an prochain.
— Mon cher, a répondu Lucien, je n’en vois qu’une seule dont on puisse user avec plaisir.
— Les eaux d’Ems, en Allemagne?
— Non ; l’eau de Seltz, à Paris.
igitiîed
LES SOUHAITS
On avait dîné, et bien dîné; on avait chanté, fumé, joué, divagué à propos de la Turquie et de la Russie, causé rente et chemins de fer, et passablement médit des absents. Que pouvait-on faire encore? Entrer en communication avec les esprits frappeurs et interroger les tables. On apporta un guéridon et Ton invoqua l’Esprit.
Un des convives, qui passait pour réunir toutes les conditions exigées dans un médium de première classe, imposa ses deux mains sur le guéridon, et d’une voix solennelle :
— Es-tu là? demanda-t-il.
278 LES SOUHAITS
— Toc! toc! répondit le pied gauche du guéridon.
Dans la jolie langue des tables, on le sait, deux toc veulent dire oui; un seul toc veut dire non.
— Es-tu un bon esprit?
—Toc!
— Tu est donc un tnauvais esprit?
— Toc ! toc !
— Veux-tu nous dicter une phrase?
— Toc ! toc !
— Dicte.
— Un moment, interrompit le maître du logis; il faut écrire sous la dictée de la table. Félicien, prends une plume, de l’encre; du papier, et souviens toi qu’un coup représente la lettre A, deux coups la lettre B; et ainsi de suite jusqu’au Z.
—Etes-vous prêt, Félieien? demanda le médiumt
—Allez !
L’expérimentateur imposa dè nouveau ses deux mains sur le petit meuble d’acajoti ; qdî se livra; sans désemparer, aux trémoussements les {dus fébriles; aux plus étranges contorsions. Cette agitation folle dura cinq minutes, après quoi la table s’arrêta. Lorsque le secrétaire eut fini d’assembler les consonnes et les voyelles recueilliès par lui au
courant de la plume, il lut cette phrase singulière :
« Aujourd’hui 3t décembre 1835, tous les « souhaits formés par les humains, entre le onzièipe a et le douzième coup de minuit, seront exaucés à « l’instant même. »
L’assistance se livra à un accès de rire où pétillait le scepticisme le plus irrévérencieux. Seul, le médium pinça les lèvres et fronça le sourcil.
— Vous avez tort. Messieurs; sur mon honneur, vous avez tort ! s’écria-t-il ; on ne joue pas ainsi avec les choses sérieuses. Vous ne savez pas à quel point les esprits frappeurs se montrent susceptibles et pleins de rancune. Puissiez-vous ne point vous repentir de cette hilarité indécente! Et, tenez, je gage que l’Esprit s’est enfui pour ne plus revenir.
Il interrogea la table; la table ne bougea pas.
— J’en étais sûr, soupira-t-il.
—Bon voyage! dit l’amphitryon; et, attendu que je ne me gêne pas avec vous, mes amjs, je vous préviens que je ne vous retiens plus.
— Tu nous renvoies? demanda Félicien.
— Non, certes; restez, si bon vous semble... Mais voici onze heures et demie; c’est l’heure du berger; on m’attend au bal de l’Opérg.
Quelqu’un répondit :
280 LES SOUHAITS
— En ce cas, ce n’est pas l’heure du berger, c’est l’heure du loup qu’il faudrait dire.
On se sépara sur ce joli mot.
Félicien et le médium demeurent dans la même rue, porte à porte; ils cheminèrent donc de compagnie. Pendant la route, le médium parla tout seul et parla comme deux. C’est une manière de songe-creux que ses amis appellent volontiers le magicien. Toutes ses facultés intellectuelles, il les a tournées vers le magnétisme, le somnambulisme et l’alchipnie. Il cherche la pierre pilosophale et s’obstine à essayer de fabriquer des diamans avec du charbon. Est-il d’une religion quelconque? On l’ignore; mais s'il fut jamais baptisé, à coup sûr on l’a trempé dans le baquet de Mesmer, et Cagliostro est son parrain.
Tout en marchant, le magicien entretint son camarade des Syriens, des Mèdes, des Égyptiens, de Teutathès, de Zoroastre, de Confucius, du petit et du grand Albert, du docteur Faust, du soleil, de la lune, des étoiles, d’Altothas et de Rhotomago.
Félicien, qui n’entendait pas un mot des billeve-
sées de son compagnon, songeait exclusivement à trois choses : 1° à M. Durand, son tailleur; 2° à M. Vaillant, son escompteur; 3° à M me Desgranges, ses amours.
— M. Durand m’a-t-il envoyé l’habit noir indispensable pour les visites du jour de l’an? se demandait-il à lui-même. — La maison Vaillant consentelle à escompter les valeurs que la maison Félicien lui a remises dans la journée ? — M ine Desgranges at-elle reçu mon billet incendiaire? A-t-elle daigné m’honorer d’une réponse? Cette réponse m’apportet-elle les joies du ciel ou les tortures de l’enfer ?
Les deux jeunes gens étaient arrivés devant leur porte.
—Comme je vous le disais, continua le magicien, je crois fermement aux tables tournantes et aux esprits frappeurs. C’est pourquoi, dans quelques minutes, entre le onzième et douzième coup de minuit, je formerai les souhaits qui me tiennent le plus au cœur. Et vous, Félicien ?
Félicien haussa les épaules et rentra chez lui.
Le portier l’accueillit avec ce sourire nauséabond
LES SOUHAITS
qui naît invariablement le 25 décembre sur toutes les lèvres mercenaires, et qui expire non moins invariablement le second jour de janvier. Il lui remit poliment trois lettres, et son locataire ayant voulu rembourser le port à Tintant même.
— Fi donc! Monsieur, dit-il de sa yoix la plus tendre ; nous réglerons plus tard.
Félicien prit les lettres et reconnaissant Técriture des adresses, il les décacheta et lut avidement à la lueur du gaz qui éclairait encore Tescalier :
« Monsieur, votre habit noir est prêt à vous être livré. Jamais mon ciseau n’a été plus éloquent. C’est un chef-d’œuvre. Vous pourrez l’envoyer prendre chez moi, demain, dès l’aube ; mais attendu que votre petit compte s’élève déjà à un chiffre respectable, l’habit noir en question vous sera remis contre unç somme de cent cinquante francs que vous me promettez depuis trois mois et que je ne vois point venir. Dans le cas où vous ne disposeriez pas de ladite somme, épargnez-vous une course inutile, a Agréez, etc.
« Dur am). »
— Brigand ! murmura Félicien, qui passa à la seconde lettre, ainsi conçue :
« Monsieur, j’ai reçu vos dçux effets montant ep-
semble à cinq cents francs, contenus dans votre honorée de ce jour. Outre que la signature des souscripteurs est, passez-moi l’expression, bien fatiguée, vous n’ignorez pas que les fins d’année rendent les opérations de banque sinon impossibles, du moins très-difficultueuses. L’argent se cache, s’enfuit, disparaît. Néanmoins, comme je tieps à vous être agréable, voici mes propositions, je dirai plus, voici mon ultimatum : je vous remettrai deux cents francs espèces et retiendrai par devers moi les trois cents autres francs pour cpurtage, commission, intérêts en dedans, sollicitations, démarches et frais de toute nature. Vous me donnerez en outre des loges pour les théâtres où vqs amis font jouer leurs pièces, et des billets de bal d’Opéra pour Ernest, mon neveq.
« Agréez, etc.
<* Vaillant. »
— Scélérat! grommela Félicien, qui passa à la troisième épître, ainsi rédigée :
« Je vous renvoie avec indignation la lettre inqualifiable que vous n’avez pas craint de m’écrire. No l’oubliez plus à l’avenir. Monsieur : je suis attachée sincèrement à mes devoirs d’épouse, et j’aime mon mari. A lui, à lui seul, entendez-vous toutes mes pensées, toutes mes tendresses. »
LES SOUHAITS
Félicien n’acheva pas cette lettre, et la froissant avec rage.
— Son mari! toujours son mari! pensa-t-il tout haut ; que le diable emporte cet imbécile !
Comme il entrait dans sa chambre, machinalement ses yeux se fixèrent sur le cadran de la pendule. Les deux aiguilles s’embrassaient sur le chiffre XII, et déjà l’on entendait ce rou-rou qui annonce l'instant où les rouages de la sonnerie se mettent en branle. Félicien compta un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Mais, dans le court intervalle qui sépara les deux derniers coups, la phrase dictée par le guéridon lui revint à l'esprit et il se laissa aller à souhaiter la mort de M. Durand, de M. Vaillant et du mari de M ,ne Desgranges.
— Ah ! sacrebleu ! voilà que je deviens aussi bête que le magicien ! s’écria-t-il aussitôt qu’il eut formé ce souhait triplement homicide.
Il se déshabilla, se coucha, parcourut la Pairie , journal du soir, et ne tarda pas à s’endormir profondément.
Le lendemain,— qui était le t CT janvier, — Félicien
fut réveillé par les garçons de bureau de l’administration à laquelle il est attaché à raison de deux mille quatre cents francs par an. Il leur distribua ses dernières pièces de monnaie, ce qui lui valut, en échange, une quantité infinie de génuflexions et de salamalecs.
— Monsieur Félicien, dit un de ces hommes, c’est à deux heures précises que M. le directeur reçoit les employés. On ne sera admis qu’en cravate blanche et en habit noir.
La cravate blanche est à la portée de tout le monde, qu’on soit riche ou qu’on soit gueux. Un mouchoir de poche, une belle feuille de papier, un pan de rideau, la première chose venue, et le tour est fait. Il s’en faut, hélas ! qu’un habit noir soit d’une construction si facile, et je ne connais guère que les personnages des romans fantaisistes qui osent se montrer dans le monde vêtus d’une redingote dont ils ont, au préalable, retroussé les pans avec des épingles.
— Allons! soupira Félicien, je passerai sous les fourches-caudines deM. Vaillant; il le faut ! Je prendrai les deux cents livres espèces qu’il veut bien m’offrir en échange de mes cinq cents francs dé signatures; je donnerai au farouche Durand lès sept
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louis et demi qu’il réclame impérieusement; j’endosserai mon habit neuf; j’irai voir mon directeur et il me restera cinquante francs pour faire figure et pour séduire la femme de chambre de l’impitoyable M mc Desgranges. Qui sait naôme si cet habit n’est pas appelé à fondre les triples glaçons qui entourent le cœur de ma belle inhumaine ? De l’influence des vêtements neufs en matière de sentiment, une thèse philosophique où je trouverais la rpabère d’un piquant in-octavo, si au lieu d’être un petit employé, j’étais un grand jipmme de lettres.
Ces raisonnements, que j’abrège, le conduisirent jusqu’à la porte de l’escompteur.
— M. Vaillant, «fit-il en passant devant Ig loge du concierge.
Le portier s’élança hors de sa niche, courut après Félicien, et, l’arrêtant par le bras,
— Enfin, vous voilà ! s’écria-t-il ; ce p’est pas malheureux! Oq vous attend depuis deux heures, làhaut.
—Moi?
—Vous. Je suis allé moi-même yous chercher trois fois à votre administration.
—Mais je n’y vais pas le dimanche,
—C’est un fort; est-ce qu’oq pp meuyt pas à
Paris le dimanche tout comme les autres jours?
— Je ne vous comprends pas, dit Félicien.
On s’expliqua; le portier était allé trois fois dans la matinée aux pompes funèbres : il avait pris Félicien pour l’employé de cette administration.
— Il'y a donc un mort dans la maison? demanda le jeune homme.
— Eh! mon Dieu! oüi; ce pauvre M. Vaillant a succombé à une attaque d’apoplexie foudroyante.
— M. Vaillant est mort! quand?
—La nuit dernière.
— A quelle heure?
— A minuit.
Félicien sentit une sueur froide lui mouillef’ le dos; il escalada les marches de l’escalier et pénétra chez M. Vaillant. L’appartement était envahi par divers hommes noirs. Les uns griffonnaient sur des feuilles de papier timbré, les autres appliquaient des empreintes de cire rouge sur es tiroirs de tous les meubles.
— Monsieur, dit Félicien en s’adressant au plus important de la bande, j’ai remis hier à l’honnête homme que nous pleurons pour cinq cents francs d’effets qu’il devait m’escompter aujourd’hui ; auriez-vous l’obligeance de me les rendre?
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— Impossible, Monsieur : tous les papiers du défunt viennent d’être mis sous les scellés à la requête de M. Ernest, son neveu, que voici.
— Votre réclamation est au moins singulière, dit le neveu ; mon bien-aimé oncle n’était pas banquier, que je sache?
— Je vous trouve encore plaisant avec vos airs incrédules, repartit Félicien ; la meilleure preuve que votre oncle ne dédaignait pas d’escompter mon papier, c’est qu’il a pris soin de me notifier ses conditions dans une lettre signée de sa main. Vous plaît-il de les connaître? Trois cents francs d’intérêts en dedans , comme il disait, des loges de spectacle pour lui et des billets de bal d’Opéra pour vous, de qui l’ignorance n’est guère digne de foi.
— Ali! misérable! tu insultes à la mémoire de mon bon oncle ! Moi vivant, je ne le souffrirai pas ! rugit le neveu Ernest, qui se précipita sur Félicien et l’assomma de coups de poing.
Une fuite rapide arracha seule Félicien à un trépas assuré j il vola plutôt qu’il ne courut de la rue Ber-
gère à la rue Vivienne, de chez M. Vaillant chez son tailleur. Lorsqu’il ouvrit la porte du magasin, il ne fut pas peu surpris d’entendre des clameurs lamentables poussées par quatre enfants en bas âge. Les commis, les ouvriers allaient et venaient dans un état d’elfarement voisin de l’idiotisme. La femme du tailleur éclatait en sanglots qu’on ne saurait mieux comparer qu’aux reniflements sinistres d’une locomotive au départ.
— Que se passe-t-il chez vous? demanda Félicien à un commis.
— Ah! Monsieur! quel malheur! ce pauvre patron...
— Eh bien?...
— On ne l’avait pas vu de la matinée; on le croyait en courses; on déjeuna sans lui. 11 y a dix minutes, M me Durand entre dans sa chambre par hasard ; elle regarde le lit, et voit le patron qui dormait... qui avait l’air de dormir. Elle s’approche ; elle le gourmande sur sa paresse; il ne bouge pas. Elle lui prend la main... la main était glacée; elle se précipite sur lui... il était mortl Le médecin sort d’ici, il assure que le patron a succombé à la rupture d’un anévrisme et que la mort remonte déjà à douze heures.
Félicien interrogea sa montre; elle marquait
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midi juste. Ses cheveux se dressèrent d’épouvante.
— Et mon habit? dit-il d’une voix entrecoupée.
— Adressez-vous à Madame, répondit le commis.
Si forte que fût sa douleur, la veuve reconnut Félicien ; elle lé reconnut trop !
— Ah! c’est vous, dit-elle en essuyant ses larmes; vous demandez votre habit noir? Et vos 150 fr., où sont-ils? Vous ne les avez pas? Très-bien! moi je garde l'habit, j’en ai le placement tout prêt : un client qui a juste votre taille et qui paye comptant., c’est tout bénéfice. Mon mari, — que Dieu ait son âme, — avait un défaut, un grand défaut, un vice capital : trop de confiance. Il faisait crédit à tort et à travers, à un tas de gueux sans sou ni maille; je ne dis pas ça plus pour vous que pour les autres, mais vous m’entendez bien. Moi je suis une pauvre veuve avec quatre enfants sur les bras, et il me faut de l’argent pour faire honneur à mes affaires et pour élever ma famille. Vous nous devez 400 fr. Avisezvous de me les faire attendre, et vous verrez s’il y a des huissiers à Paris !
Ainsi parla-t-elle. Le tailleur aurait lâché l’habit; sa veuve fut intraitable. En matière d’argent, les femmes sont féroces. On peut toujours attendrir un créancier; une créancière, — jamais !
Félicien se retira penaud et l’oreille basse.
— Est-ce que véritablement je serais pour quelque chose dans la mort subite de ces deux hommes? se dit-il avec angoisse.
Cependant elle approchait à grands pas, l’heure fixée par M. le Directeur pour la réception officielle des employés de sa compagnie.— Où trouver un habit noir ?
Paris serait une ville incomplète, indigne surtout de sa renommée universelle, si l’on n’y rencontrait précisément les choses et les hommes qu’on chercherait en vain dans les autres cités des cinq parties du monde. Pour ma part, je ne crois pas qu’il existe dans aucune capitale une boutique comparable à celle qu’un fripier spirituel et bien avisé a fondée dans le passage Brady, ce trait d’union qui relie entre eux le faubourg Saint-Denis et le faubourg Saint-Martin. Moyennant cinq francs payés d’avance, ce fripier loue pour vingt-quatre heures des costumes complets de marié, de parrain et de garçon d’honneur. Habit noir, pantalon noir, gilet blanc, rien n’y
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manque. Les personnes qui payent huit francs reçoivent en outre un chapeau à peu près vierge et des bottes quasiment vernies. On s'habille dans l'arrièreboutique. Du reste, la maison est des mieux assorties ; il y en a pour toutes les tailles; pour toutes les têtes, pour tous les pieds et pour tous les goûts.
Félicien, qui connaît son Paris aussi bien qu’un cocher de cabriolet, s’achemina vers le passage Brady ; on lui offrit un costume de parrain tout battant neuf, lequel faisait merveilleusement son affaire. Mais quand vint le quart d’heure de Rabelais, il eut beau fouiller dans toutes ses poches, additionner toutes ses ressources, il lui fut impossible de réunir plus de vingt-sept sous. Un instant il se crut sauvé.
—Je ne prends qu’un habit et je vous le rapporterai dans une heure, dit-il au fripier; en vous donnant un franc vingt-cinq centimes, je paye plus cher que ceux qui, pour cinq francs, prennent la défroque complète et la gardent pendant un jour et une nuit. Observez encore qu’il s’agit d’une visite, une courte visite de jour de l’an, trois minutes à peine, et non d’un repas ou d’un bal durant lesquels votre marchandise est exposée à toutes sortes d’avaries. Une tache est sitôt faite ! une déchirure arrive si vite î
sans compter que dîneurs et danseurs transpirent forcément et déflorent ainsi l’immaculée blancheur de vos doublures.
Inutile logique, éloquence perdue... Le fripier s’entendit point de cette oreille; il ne voulut rien rabattre du prix affiché sur son enseigne, et Félicien s’en alla comme il était venu. Je me trompe, il s’en alla plus triste qu’il n’était venu.
Lorsqu’il rentra chez lui, vers six heures, le portier, déjà moins poli que la veille, lui remit une lettre du directeur de l’administration, contenant un congé en bonne forme :
« Monsieur, écrivait le directeur, je soupçonnais « depuis longtemps que vous n’étiez qu’un révolu- « tionnaire, un voltairien, un libre penseur. Votre « conduite en ce jour solennel a confirmé tous mes « soupçons. Seul parmi tous vos collègues, vous a vous êtes dispensé d’une marque de déférence qui « était pour vous un impérieux devoir.
« Trouves donc tout simple que je dispose de
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a votre place en faveur d’un jeune homme poli qui o m'est recommandé chaudement par un ami inet time. A dater d’aujourd’hui vous n’appartenez « plus à l’administration que j’ai l’honneur de diri- « ger. »
—Où est ma clef? damanda Félicien, attéré par ce coup imprévu.
Le portier sourit d’un air qu’il essaya de rendre fin.
— Monsieur sait bien où elle est, sa clef, dit-il en baissant la voix.
—Si je le savais, je ne vous le demanderais pas, répliqua Félicien d’un ton bourru.
—Parbleu, je l'ai remise à une dame.
— Quelle dame?
— Je ne la connais point; elle est voilée et vêtue de noir.
— Et vous lui avez donné ma clef, sans la connaître?
— Ah! Monsieur! on voit tout de suite à qui l’on a affaire, riposta le portier, qui avait reçu cinq francs de la dame inconnue.
Félicien faillit tomber de son haut en reconnaissant M me Desgranges installée dans son salon et se chauffant tranquillement les pieds devant son feu.
—Vous ici. Madame! s’écria-t-il ; en croirai-je mes yeux? Après la lettre que vous m’avez écrite hier soir...
—Hier soir j'étais mariée, interrompit M rae Desgranges.
— Et aujourd’hui?
— Aujourd’hui je suis veuve.
Félicien se cramponna au dossier d’un lauteuil.
—Veuve? répéta-t-il, vous êtes veuve?
— Cette nuit , M. Desgranges s’est brûlé la cervelle, au moment où ma pendule sonnait la douzième heure. Écoutez-moi, Félicien, et ne m’interrompez pas. Je vous aimais, moi aussi , mais je serais morte plutôt que de vous laisser lire dans mon cœur. Vous voyez quel usage je fais de ma liberté. A présent que nous pouvons nous aimer sans crime, j’accours auprès de vous, et je vous dis : Ma vie est à toi; prends-la, je te la donne. Dans dix mois vous m’épouserez, n’est-il pas vrai? Je puis donc vous parler comme je parlerais à mon époux. Je suis complètement ruinée. Le suicide de M. Desgranges, il faut l’attribuer à des pertes considérables qu’il a faites à la Bourse, ces temps derniers. Ces pertes dépassent notre actif de plusieurs centaines de mille francs. Mais qu’importe la fortune quand on s’aime comme
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nous nous aimons, cher Félicien ! Vous redoublerez de travail, voilà tout. J'ai une fille en pension; je vous ai dit qu'elle est âgée de neuf ans; la vérité est qu’elle entre dans sa seizième année. Incessamment il me faudra la marier et la doter. Ce soin vous regarde, vous son second père. Vous devrez songer également à assurer la vieillesse de mes parents, ruinés aussi par le contre-coup de nos désastres. Cher ami, vous avez vingt-quatre ans, je le sais; moi j’en ai trente-huit; et cette différence d’âge est un sûr garant de notre bonheur à venir. Dans tout ménage bien uni il faut, c’est indispensable, une pensée dirigeante. Je gouvernerai, vous régnerez, et nous n’aurons point de révolutions à craindre.
Félicien écouta ce long discours sans dire un mot. M me Desgranges, qu’il n’avait jamais vue qu’en grande toilette, tirée à quatre épingles, les sourcils peints, couverte de poudre de riz, sous les armes, lui apparaissait pour la première fois ce qu’elle est en réalité: une ruine majestueuse,— mais une ruine!
— Ah! misérable que je suis! s’écria-t-il, j’ai souhaité la mort de mon prochain; Dieu me punit et c’est justice!
Il courut à la fenêtre, l'ouvrit toute grande, s'élança la tête en avant , et...